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24 avril 2026

Contes et nouvelles

Sylva Clapin, Contes et nouvelles, Montréal, Fides, 1980, 398 pages.

Dans Contes et nouvelles, Gilles Dorion, avec la collaboration d’Aurélien Boivin, a rassemblé 34 récits que Sylva Clapin a publiés dans des journaux, des revues ou des almanachs. On pourrait penser que tout baigne dans la même huile, mais non : un peu comme Maupassant, Clapin propose des récits de facture différente. On lit des contes de Noël (La savane), des nouvelles sur les mœurs et traditions de l’époque (La corvée chez Bapaume), des récits historiques (L’attaque du calvaire), des histoires d’amour (L'étrangère), des récits fantastiques (Rikiki), un récit de science-fiction (Le roi de l’or), et quelques histoires dignes des journaux à sensation (Jimmy)… Le tout se lit encore bien si on accepte de plonger dans cette époque révolue. Plusieurs récits se nourrissent du nationalisme canadien-français hérité du XIXe siècle.


Victor et Marie ou Le roman d’un enfant — Le narrateur, visitant Notre-Dame-de-Paris, est attiré par des pleurs dans une chapelle latérale.

Un vieux — Le père Patenaude n’en finit plus de mourir, au grand dam de Mélie sa bru.

Le déraciné — Le vieux veuf Antoine Villebon vit sur une terre près de Trois-Rivières. Son fils unique, émigré à Fall River, le convainc 
de la lui céder et de venir habiter avec eux. 

Terre natale — Un jeune homme quitte ses parents pour la ville, puis pour les États-Unis.

La rafale — Jean Dutras sort de cinq ans de prison, bien décidé à rester honnête.

Le Noël des Corbin — Le narrateur et un ami, désireux d’aller réveillonner à Saint-Damase, sont surpris par une tempête.

La Croix du Sud — Guerre des Boers. Un jeune garçon de 15 ans, qui fait office de tambour, est atteint d’une balle.

Le roi de l'or — Un savant trouve le secret pour fabriquer de l’or.

La savane — Aristide est un géant, un gai-luron, qui aime un peu trop la boisson.

La montée du zouave — L’ascension sociale d’un balayeur de rue dont tout le monde se moque.

L'étrangère — Une riche Américaine, en visite à Oka, rencontre un jeune architecte.

Le fiancé de neige — Par la voix d’une Autochtone, l’auteur célèbre la nature, l’amour.

L'amour triomphant — Un homme défiguré, dont la famille fortunée est repartie vivre en Angleterre, souffre cruellement de sa solitude, persuadé qu’aucune femme ne l’acceptera.

Va-de-bon-cœur — Jos fréquente depuis 10 ans Catherine sans oser la demander en mariage.

L'escarboucle — Un enfant atteint de tuberculose tombe amoureux de l’infirmière qui le soigne.

Jouets des dieux — Maurice de la Martinière se trouve coincé avec sa secrétaire Églantine, sur le toit d’un immeuble de 11 étages, en plein cœur de Montréal.

Gros-Pierre — Gros-Pierre, un jeune enfant perdu dans une gare, est recueilli par un contrôleur.

Le père Charlemagne — Un politicien, pour l’emporter, sait qu’il lui faut le vote du père Charlemagne.

La conversion de Moitrier — Moitrier, souffrant d’une appendicite, est opéré d’urgence.

Le miracle de Noël — La veille de Noël, une jeune femme est prise en flagrant délit de vol de fourrure par la détective d’un magasin.

Rikiki — Rikiki est un lutin qui tourmente Jean Mathurin.

La fièvre des foins — Le Père Ambroise utilise les pronostics d’un almanach sur la température pendant la période des foins pour tromper les agriculteurs et leur soutirer de l’argent.

Les Argonautes ou Le retour à la terre — Un jeune Beauceron, fraîchement arrivé à Montréal, s’éprend d’une chanteuse.

L’attaque du calvaire — 1759. Un débarquement anglais est repoussé par un détachement de quelques soldats canadiens postés à proximité d’une croix.

La corvée chez Bapaume — Une corvée est organisée pour aider Bapaume, malade.

Juanita — Un ouvrier talentueux et économe s’est entiché de Juanita, dont le père est riche.

La grande aventure du sieur de Savoisy — Le narrateur a miraculeusement obtenu un manuscrit attribué au sieur de Savoisy, qui suggère que ce dernier, naufragé au XVe siècle sur l’île-aux-Sables, serait le véritable découvreur du Canada et de l’Amérique.

Jimmy — Un homme tue sa femme et se suicide. Les voisins recueillent deux enfants, mais ne trouvent pas le troisième.

Le village et la ville — Une jeune fille s’oppose au passage d’un chemin de fer sur la terre qu’elle a héritée de ses parents.

Les bœufs — Un père a vendu les deux bœufs promis à son fils.

Un Noël intime — Deux loulous observent les humains en ce jour de Noël.

L'ultime récompense — Maria Chapdelaine a épousé Eutrope et met au monde un garçon en cette veille de Noël.

Au pays de Témiscamingue — Un Parisien, embauché par une compagnie forestière, passe son premier Noël canadien dans un camp de bûcherons au Témiscamingue.

Entre vieux amis — Tertulien et Sosthène, deux amis inséparables, pour meubler leur vieillesse, s’adonnent à la chasse aux papillons.

Sylva Clapin sur Laurentiana
Sensations de Nouvelle-France
Alma-Rose
Contes de Noël d’antan au Québec

4 juillet 2025

La flamme ardente

Jean Charbonneau, La flamme ardente, Montréal, Librairie Beauchemin, s. d. [1928], 240 pages.

Jean Charbonneau a écrit six recueils de poésie. J’en ai blogué trois ainsi que son étude sur l’École littéraire de Montréal.

Ce recueil contient quatre parties, les deuxième et troisième étant subdivisées, ce qui nous donne : L’âme errante des choses, L’immortel amour, L’amour dans la nature, Les haines, L’âme du monde et Le triomphe de la pensée.

Après avoir relu mes anciens textes et survolé La flamme ardente, j’en conclus que ce que j’ai écrit sur Les prédestinés s’applique aussi à ce recueil. « Tous les recueils de Jean Charbonneau sont longs. […] Il s’ensuit que le recueil va en tous sens : un peu de philosophie, un peu d’histoire, un peu de terroir, un peu de nature et, souvent, un peu de tout ça en même temps. »

Le poème qui suit témoigne d’une triste réalité, hélas!


 

LE SANG DES PIERRES

Dressez-vous, grandes tours, créneaux majestueux
Dont le reflet se baigne en une eau cristalline !
Élevez votre orgueil insolent jusqu’aux cieux,
Et prolongez votre ombre en la verte colline.

Élevez-vous, palais, œuvres des ans lointains
Où s’étale l’effort superbe du Génie !
Paraissez, monuments, au seuil de nos destins,
Fils de la haine et fils de la sainte Harmonie !

Quand nous vous contemplons, sur vos socles puissants,
L’histoire tout entière ouvre pour nous ses pages,
Et nous voyons se dérouler les faits sanglants
Qui s'entassent au cours millénaire des âges.

Vous portez de grands noms que le Temps garde encor,
Des noms que l’on redit en fermant nos paupières ;
Car pour perpétuer la mémoire des Morts,
Le passé d’une race est dans le sang des pierres !


Jean Charbonneau sur Laurentiana

La flamme ardente
Les blessures

L’école littéraire de Montréal

L’ombre dans le miroir 

Les prédestinés

8 décembre 2023

Les aspirations

William Chapman, Les aspirations, Paris, Les libraires réunis, 1904, 354 pages.

William Chapman a écrit cinq recueils de poésie. Les Aspirations, publié en France, a été couronné par l’Académie française (prix Archon-Despérouses) en 1904. Il reprend dans ce recueil une vingtaine de poèmes parus dans ses livres précédents.

Le recueil débute par le poème « Deux mères », celles-ci étant sa mère qui vient de mourir et la mère patrie, c’est-à-dire la France. « Tes fils t’aiment toujours, ô ma mère! Ô ma mère! »

Chapman nous sert aussi un long poème sur l’Histoire des États-Unis « La statue de la liberté éclairant le monde ».

Pour le reste, on trouve la recette traditionnelle de l’époque :

des poèmes du terroir dont le célèbre « Le laboureur », lequel figure dans plusieurs anthologies : « Il songe que ses pas sont comptés par un ange, / Et que le laboureur collabore avec Dieu. »

des poèmes à saveur patriotique sans le culte du héros : « Notre langue naquit aux lèvres des Gaulois. / Ses mots sont caressants, ses règles sont sévères, / Et, faite pour chanter les gloires d'autrefois, / Elle a puisé son souffle aux refrains des trouvères. » Pour célébrer la Saint-Jean : « C'est le vingt-quatre juin ! c'est l'aube incomparable... / C'est la fête du peuple et de la Liberté. »

des poèmes sur la nature à saveur romantique : « Ainsi que la saison des fleurs et des amours / Se sont évanouis mes rêves de jeunesse ».

des poèmes à saveur philosophico-religieux : « La mort n’existe pas! La mort n’existe pas! / Tout sur la terre évolue et se métamorphose ». Le poème se termine ainsi : « Nous gravirons, un jour, la montagne éternelle, / Après avoir brisé l’enveloppe charnelle ».

des poèmes de circonstances, par exemple ce poème dédié à Léon XIII, récemment décédé : « Il est entré dans l’éternel silence, / Nul ne le verra plus enseigner et bénir ». Un poème adressé à une jeune fille : « Comme l’oiseau frileux qui s’enfuit à l’automne, / Vous nous avez quittés quand octobre est venu ».

de rares poèmes personnels, comme celui dédié à son père : « Et lorsque ton cercueil disparut sous la terre, / Dans le gouffre implacable où nul rayon n'a lui, / Je crus que tout mon être au fond du cimetière / S'ensevelissait avec lui. »

un poème sur les Autochtones avec tous les préjugés habituels : « Le dernier Montagnais va disparaître un jour, / Sans laisser plus de trace, hélas! de son passage / Que la feuille, emportée au souffle de l'orage, / N’en laisse sur les flots au reflet si changeant / De l'Ouiatchouan qui tonne au bord du lac Saint-Jean. »

Le style de Chapman a été souvent critiqué : impropriétés de termes, style gonflé, défaut syntaxique, usage trop fréquent de la répétition. Toutefois, les commentateurs finissent tous par admettre qu’il a aussi laissé de beaux vers.

« Chapman a mis dans ses vers moins de sincérité et plus de grandiloquence que tous ses émules. Il est le poète rhéteur par excellence, qui ne recule pas devant le développement oratoire, celui-ci fût-il déjà usé. Mais il arrive à Chapman ce qui arrive à tous ceux qui battent de l’aile: c’est que parfois il s’envole, et monte, et plane et emporte avec lui l’admiration du lecteur. Il a écrit de très beaux vers, d’une belle envergure. Il lui manque d’avoir une inspiration plus constante, une pensée plus drue, des strophes moins languissantes et moins verbeuses. Il noie trop souvent son idée dans l’amplification. » (Camille Roy, Manuel d’histoire de la littérature canadienne de langue française, Beauchemin, 1939, p. 65)

« L’on a souvent comparé Fréchette à Chapman, vu la grande rivalité qui, un jour, exista entre eux. Les deux partagent certains défauts, en particulier, l’hyperbole, le cliché, la tendance à la déclamation; et des qualités comme l’ampleur majestueuse du verbe, la richesse du coloris et la vérité du réalisme. Mais Fréchette possède un génie plus varié et plus souple ; une sensibilité plus délicate et plus frémissante, qui s’exprime en des accents plus intimes et plus émus. Il est plus poète que Chapman. » (Albert Dandurand, La poésie canadienne-française, Albert Lévesque, 1933, p. 92)

William Chapman sur Laurentiana
Les Québéquoises (1876)
Les feuilles d’érables (1890)
Les aspirations
(1904)
Les fleurs de givre (1912)
Le lauréat (à venir)

30 juin 2023

Au temps des violettes

Marie Ratté, Au temps des violettes, Beauceville, L’éclaireur, 1928, 109 p.

Marie Ratté (1904-1961) a publié ce recueil de poésie et un roman, Les fils de Mammon. Compte tenu de son époque, on pourrait dire que cette femme a eu un parcours plus qu’intéressant. Née à Baie-des-Sables, elle a vécu l’essentiel de sa vie à New York et même une année à Paris pour étudier à la Sorbonne. Pour en savoir plus, consultez ce site.

 

Elle a 24 ans lorsqu’elle publie Au temps des violettes qu’elle dédie à ses parents. Ginevra (Georgiana  Lefebvre), avec qui elle a  collaboré au journal Le Soleil, signe une courte préface. Si on se fie au propos du poème liminaire, le recueil est davantage du côté de la lumière que de la noirceur. Il est divisé en « Violettes bleues » et en « Violettes blanches ».

 

Les violettes bleues

L’autrice, très jeune, découvre la poésie. Celle-ci sera pour elle un moyen d’appréhender et de dire le monde. « Comment pourrais-je te décrire / Archet puissant du coeur humain ? » On découvre rapidement une jeune femme, ardente et passionnée, qui attend beaucoup de la vie : « Et la tête est en feu, et le coeur est brûlant : / Qui donc empêchera le brasier du volcan ?  / Qui donc empêchera la verdure au printemps. / Et l’oiseau de chanter, et la sève d’éclore, / Et l’astre d’éblouir, et la raison sonore / De clamer la folie aveugle des vingt ans! » Tout au plus, à l’occasion percent quelques nuages vite balayés : « On dit, mais je ne puis le croire / Qu'un jour vient où le coeur est las / D'espérer, et qu’en sa mémoire / Il n'est plus de parfums, hélas ! » Un sentiment qui émane de plusieurs poèmes, c’est le reconnaissance, pour ses parents, pour Ginevra, pour son alma mater, pour la vie qu’on lui a permis de vivre : « Mon Dieu, qu’il fait bon vivre en ma chère maison / C’est ici l’oasis, où s'abrite la joie; / La paix et la douceur m’entourent à foison ». On lit aussi quelques poèmes moins personnels, d’inspiration terroiriste (le noble métier de laboureur, la transmission du bien paternel) et patriotique (l’amour de la patrie, de son histoire).

 

Les violettes blanches

La deuxième partie du recueil, d’inspiration religieuse, est beaucoup moins lumineuse. « En vain chercherait-on le bonheur ici-bas. / La souffrance est le lot, c'est une loi divine ». Heureusement, il y a Marie pour porter son espérance vers Dieu : « Je t’aime ô Vierge, ô reine, ô mère / Toi que l’Ange très saint révère / Et t’abandonne ma misère. // Et mes œuvres, mon avenir, / Seule tu peux toujours venir / À mon secours et me bénir ». L’autrice, après ses études chez les Ursulines, a vécu deux ans dans une communauté religieuse.

 

DOUCES FEMMES

Honneur à vous, vaillantes femmes!

Vous les anges de la maison,

Qui la gardiez des flots infâmes 

Et de l’ingrate trahison.

 

Vous savouriez les humbles tâches, 

Et ne rêviez rien d'aussi beau 

Que vos familiales attaches 

Et les poèmes du berceau…

 

Vos doigts savaient tirer l’aiguille, 

Auprès de l’âtre, bien souvent 

Vous reprisiez pour la famille 

Quand viennent la neige et le vent.

 

Le travail vous rendait joyeuses 

Vous aimiez d'un amour charmant 

La blanche laine floconneuse 

Joie et trésor du vêtement.

 

Salut à vous, femmes pudiques. 

Gloire à vos simples vêtements.

Ils avaient des grâces uniques 

Et vous seyaient infiniment.

 

Oui, gloire à vous, femmes bénies!

Par vous s’ouvrent les horizons 

Semence des joies infinies 

Qui s'abritaient en vos maisons.

16 juin 2023

Dans la brousse

Blanche Lamontagne, Dans la brousse, Montréal, Le Devoir, 1935, 215 pages.

En 1935, l’heure de gloire de Blanche Lamontagne était chose du passé. La poétesse de 46 ans continuait de publier ses poèmes, toujours un peu les mêmes. Ce recueil au drôle de titre sera son dernier.

Il compte quatre « chapitres ». Le premier est de loin le plus intéressant. On y trouve un succédané de l’œuvre de l’autrice. Je vais donc m’attarder sur celui-ci et ne signaler que brièvement les trois autres.

Dans la brousse commence par un hymne à la nature et au paysage de la campagne : « Que j’ai de joie à vous revoir, ô paysage ». Au plaisir de la campagne, elle oppose la triste vie en ville : « Ah! Comme je vous plains, ô tacherons des villes ». Le motif du chant, omniprésent dans son œuvre, resurgit ici et là : « Chantez, ô gais oiseaux cachés dessous les branches /… / Chantons le bois d’érable et la gerbe de blé. » Un autre motif cher à l’autrice, c’est celui de la maison : « L’humble toit qui brille au fond de la vallée / …/ évoque à mes yeux la jeunesse envolée ». Comme toujours, la vie paysanne est magnifiée : « Au champ, quand tout est mûr, le bonheur nous inonde ». Le pays, pour la poétesse, a souvent pour nom « village » : « Qui dira la langueur sereine du village ». Hommage est rendu aux aïeux : « Il me semble qu’il est resté / Quelque chose de leur présence / Qui respire l’éternité. » Sans oublier le Créateur : « Au fond, ce n’est que Vous, c’est Vous seul que je chante ».

Voici un aperçu des trois derniers « chapitres ». L’hiver, ses beautés, le temps des Fêtes ont inspiré Quand mon pays est sous la neige. L’humble vie relate l’histoire d’amour entre François et Louise. Enfin, dans Au Canada, mon pays, mes amours, la poétesse redit encore une fois son amour du pays, un amour qui convie peu les figures historiques mais qui souligne le lien viscéral qu’elle entretient avec la nature canadienne.

En guise d’adieu, voici son dernier poème.


Blanche Lamontagne sur Laurentiana :

Dans la brousse

23 avril 2023

Aux souffles du pays

Georges Boiteau, Aux souffles du pays, Québec, Le quartier latin, 1949, 93 p. (Illustrations d’Ernest Noreau). 

Le recueil débute par un poème très engagé, un poème des lendemains de la Guerre 39-45, une dénonciation de « satan-soviet qui veux [sic] l’homme, le sol / d’Europe et d’Occident, par terreur et par vol ». On quitte rapidement la politique internationale, Boiteau se concentrant sur le Québec, avec une attirance pour le Nord. Ce sont le plus souvent des scènes bucoliques et les motifs de la littérature du terroir : les paysans au travail, le passage des saisons, la religion, la survie du pays par l’occupation des terres. « Vive l’homme au champ et sa famille! / O vive son parler objectif! / Il est le roi du sol productif : / Dieu bénit l’élan de sa faucille! » Plus d’une fois, il  oppose la vie dure mais vivifiante des paysans à celle, misérable et oiseuse, des bourgeois : « Plus mesquins que l’habitant qu’ils frôlent, / Les folichons bourgeois au repos, / Ventripotents et pleins de propos, / Hautains, bavards, chez lui, font les drôles. »

 

Disons-le, les poèmes de Boiteau n’auraient pas détonné dans le monde littéraire des années 1920, au moment où le terroir fleurissait. Mais un poète qui fait encore des rimes en 1949, qui oppose la ville malsaine et la pure campagne, qui incite les urbains à découvrir les vertus agricoles du nord dans le giron de l’église, qui rédigent des poèmes sur le mois des morts et sur la maison abandonnée se condamne lui-même à l’oubli. À sa défense, il faut dire qu’il n’était pas seul : c’était à peu près les idées de Duplessis et de beaucoup de gens.






6 janvier 2023

Retour sur Maria Chapdelaine

Après avoir vu le film de Sébastien Pilote et relu le texte que Gérald Bouchard a fait paraître dans Le Devoir (29 octobre), j’ai ouvert Maria Chapdelaine, avec l’intention de le feuilleter. Peine perdue, je l’ai lu au complet, sans doute un peu par nostalgie du temps des Fêtes. Il y a 18 ans, j’ai passé six mois dans ce roman. En ont résulté une édition scolaire et un document de 150 pages destiné aux professeurs.

J’ai bien aimé le film de Pilote, sa sobriété esthétique et sa façon de filmer les lieux. Il me semble que le véritable enjeu du roman, à savoir la lutte titanesque des colons contre une nature hostile, est bien rendu. Surtout, Pilote n’insiste pas sur le lourd message identitaire qui surgit, on ne sait d’où, à la toute fin. Je fais allusion à la troisième voix de Maria, celle qui évoque la survivance de la nation francophone. En effet, jamais dans le roman perçoit-on chez un personnage une certaine conscience historique ou un sentiment national le moindrement élaboré qui justifie que l’on mette autant d’emphase sur ce thème.

J’ai été moins impressionné par l’analyse qu’en fait Gérald Bouchard. Comme chez beaucoup de commentateurs, on a l’impression qu’il se défend tant bien que mal d’un plaisir coupable, comme s’il était malvenu pour un intellectuel d’apprécier le roman. « A-t-on idée, un vieux roman du terroir du fin fond du Lac-Saint-Jean! » En plus, écrit par un Français! Un vieux roman qu’on n’en finit plus d’enterrer!

Et comme beaucoup d’autres, il cherche les raisons obscures de son succès, comme si le roman avait le pouvoir de distiller des filtres trompeurs dans l’esprit des lecteurs. Pourquoi en est-on encore, et toujours, à tenter d’expliquer le succès du roman? Dans les années 20, on a évoqué la campagne de publicité de Grasset. Après beaucoup d’autres, Bouchard nous dit qu’il y a trois romans dans le roman, donc qu’il y en a un peu pour tous les goûts. Se pourrait-il qu’on soit tout simplement devant un bon roman?

Je vais laisser de côté toutes les bonnes notes que Bouchard décerne au roman et reprendre quelques-unes de ses critiques, non pas pour le contredire, mais parce qu’elles peuvent me permettre d’ancrer mes commentaires.

Je n’insisterai pas trop sur ce qu’il appelle des impropriétés de terme : quand on a lu sur Louis Hémon, on n’est pas surpris de trouver ici et là des clins d’œil amusés et c’est ainsi que je lis « les formes héroïques » de Maria et les « mines de pureté inhumaine » des couventines de Chicoutimi. Son « énorme » père devait beaucoup apprécier! Et la « marche heureuse » des billots sur la rivière me convient tout à fait. Va pour « Salut un chacun » et « il peut arriver dans aucun temps », mais tiquer sur le « fer » pour « chemin de fer » et sur le « sirop de sucre » pour « sucre d’érable » me semble inexact. Le fer, c’est la ferraille utilisée pour construire le chemin de fer et le « sirop de sucre » (et la tire qu’on en fait) ressemble davantage à ce que ma mère faisait avec de la mélasse.

Les incohérences ? Tout le monde et Laura (et même Samuel) sont bien d’accord pour dire que débroussailler six concessions en une trentaine d’années relève du délire. De toute évidence, Samuel n’a pas la fibre du cultivateur. C’est un instable, un bûcheron, un défricheur dans l’âme, un espèce de François Paradis qui s’est rangé. Cela étant dit, il n’était pas question, en ces temps pionniers, de développer des terres sur lesquelles vont s’ébattre les moissonneuses batteuses! Il faut bien comprendre qu’on pratiquait une agriculture de subsistance et que le développement se limitait quelquefois à quelques arpents autour des bâtiments. Oublions les 40 arpents! Dans le roman, on ne cesse de mentionner « la lisière sombre de la forêt » (reprise 20 fois dans le roman) qui coupe le regard! Il me semble que cela donne une idée assez précise de l’étroitesse des champs cultivés. De plus, après toutes ces années, les Chapdelaine n’ont toujours que trois vaches, quelques poules et cochons et, sans leurs fils qui leur donnent une bonne partie de l’argent gagné dans les chantiers, la famille vivrait dans la dèche. Bref, je peux fort bien vivre avec l’idée que Samuel en est à son sixième début de concession, car c’est de cela qu’il s’agit.

Que les femmes soient aussi bien habillées le dimanche que les bourgeoises en France a aussi étonné d’autres visiteurs, même au temps de la Nouvelle-France. Et que de vieilles granges (de construction tellement sommaire) tombent en ruine au bout de dix ou vingt ans n’a rien d’étonnant. L’augmentation du cheptel peut expliquer leur abandon.

Allons-y pour les « vices structurels ». Je ne vois toujours pas comment on peut affirmer que François Paradis a l’intention d’adopter la vie paysanne après avoir épousé Maria. Il est bûcheron, guide, commerçant de fourrures et il le restera. C’est d’ailleurs ce que Maria aime chez lui. Et pourquoi s’étonner qu’un garçon amoureux veuille rejoindre sa bien-aimée durant le temps des Fêtes? « Allait-il rejoindre une jeune Sauvagesse aux confins du Grand Nord? Non : il s’en allait sagement retrouver une future épouse sur une terre de fardoches. » En quoi Maria est-elle moins attirante que la « jeune Sauvagesse » que mentionne Bouchard? Et l’entreprise semblait tout à fait réaliste au départ pour un habitué des bois : c’est le bris du train qui fait tout dérailler.

François étant décédé, Maria a deux choix. Qu’elle opte pour Eutrope plutôt que pour Lorenzo est tout à fait logique. (Pilote l’a bien compris qui rend Eutrope plus sympathique que Lorenzo). Au départ, son attirance pour le « mirage » que lui offre Lorenzo est guidé par son ressentiment face à la nature qui lui a pris son François et ce ressentiment s’estompe peu à peu. De toute façon, Lorenzo se coule lui-même! Même si les trois voix qui lui soufflent son devoir ne s’étaient pas manifestées dans la nuit, je ne crois pas qu’elle aurait suivi Lorenzo. Il ne se contente pas de faire miroiter les beautés de la ville. Il tient un discours dénigrant sur la vie paysanne au Lac St-Jean, et du coup, il dénigre les parents de Maria. Mauvaise façon de se faire aimer! Est-ce si étonnant que cette jeune fille timide, qui a de la difficulté à prononcer un oui ou un non, choisisse de rester dans un lieu qu'elle connaît avec un gars qui ressemble à sa mère?

Selon Bouchard, il y a trois romans dans Maria Chapdelaine. Le fait qu’il insiste sur la survivance française en Amérique aurait plu aux Français et aux élites nationalistes. Le fait qu’il accorde une place essentielle à la religion dans la décision finale de Maria a plu aux élites religieuses (française et québécoise), auxquelles Hémon était réfractaire. Enfin, pour attirer le lecteur de roman populaire, il aurait raconté une histoire d’amour touchante. Et selon Bouchard, les trois intrigues sont mal soudées. À ce compte, on pourrait ajouter : pour plaire aux amants de la nature, il a accordé à celle-ci une place prépondérante; pour plaire au lecteur qui aime les romans d’aventure, il a campé son roman dans un lieu impossible; pour plaire aux ethnographes et aux ethnologues, il a utilisé plusieurs mots et coutumes du cru; pour plaire… Tout compte fait, oui il y a tout cela, et probablement plus encore, sans que ce soit calculé, ce qui donne au roman une certaine « épaisseur », ce dont tout lecteur, qui a lu un certain nombre des vieux romans de cette époque, ne se plaindra pas. Et que non!

« Ce roman conserve-t-il une actualité? » Drôle de question! « Bonheur d’occasion », « Les Plouffe », « Le libraire », « Prochain épisode », et les romans de Balzac conservent-ils une « actualité »? Avec de telles questions, on ferme l’histoire littéraire. Ne faudrait-il pas remplacer « actualité » par « intérêt » (elle ne se mesure pas à l’aune du je, ici, maintenant)?

Maria Chapdelaine est beaucoup plus qu’une « belle histoire d’amour » (en est-ce véritablement une?), qu’un roman identitaire (en est-ce véritablement un?), qu’un roman du terroir (en est-ce véritablement un?). Pour moi, c’est d’abord et avant tout un roman de la frontière, qui raconte le combat des pionniers contre une nature difficile à domestiquer.

Voilà, à mon tour, je suis en train de commencer à expliquer le succès du roman. Je m’arrête.

Maria Chapdelaine sur Laurentiana

Maria Chapdelaine
Encore Maria Chapdelaine
Maria Chapdelaine : des éditions illustrées
Le roman d’un roman (Potvin)
La revanche de Maria Chapdelaine (De Montigny)
Le bouclier canadien-français (Dalbis)
Écrits sur le Québec (Hémon)
Lettres à sa famille (Hémon)

Voir aussi :
Des suites du roman (Gourdeau et Porée-Kurrer)
Alma-Rose (Clapin)

Maria Chapdelaine. Après la résignation (Rosette Laberge)
Les films de Carle et Duvivier
Maria Chapdelaine : un diaporama
La littérature du terroir au Québec


20 décembre 2022

Contes de J-A Loranger


Jean-Aubert Loranger, Contes, 1. Du passeur à Joë Folcu; 2. Le marchand de tabac en feuilles, Montréal, Fides, coll. du Nénuphar, 1978, 323 et 329 p.,
(Introduction de Bernadette Guilmette)

Jean-Aubert Loranger a écrit plus de 150 contes. La plupart, il les a publiés dans des journaux, surtout dans La Patrie, entre 1939 et 1942. Dans ces deux tomes publiés en 1978, on reprend aussi ses premiers contes parus dans Les Atmosphères et dans Le Village : À la recherche du régionalisme, dans leur version modifiée pour les journaux.

Dans plusieurs de ses contes, le narrateur met en scène Joë Folcu, le marchand de tabac en feuilles de Saint-Ours. Il est tantôt acteur, tantôt témoin oculaire dont le narrateur rapporte les propos. C’est un personnage haut en couleurs, vantard invétéré, gouailleur et poltron.  

Loranger met aussi en scène plusieurs personnages du village de Saint-Ours, ceux qui occupent une fonction publique comme le cordonnier, le boucher, le curé, le seigneur de l’endroit…  Il raconte des faits divers, des anecdotes burlesques, des coups malicieux que les villageois se jouent entre eux, bref rien de nature à créer des histoires captivantes.  L’intérêt vient plutôt du discours qui enveloppe ces récits, un discours ironique, verbeux, bon enfant.

« On peut a  priori déterminer quelques thèmes et les motifs les plus constants des contes : la mort, les héritages, les héros par malice ou tromperies, les vieilles filles, les bêtes, la boisson, les événements néfastes suite à la vantardise ou à l’ignorance grossière. Mais il est une matière centrale qui donne sa couleur locale à la gouaillerie de Loranger, le tabac à pipe, le tabac à chiquer, et son corollaire habituel, le crachat. À ces « invariants » se rattachent les motivations, c’est-à-dire les mobiles qui amènent les personnages à accomplir telle ou telle action. Ainsi, par le sens de la compétition les mœurs villageoises mettent en évidence des héros qui, par avance et bien que poltrons, lancent leur cri de triomphe. Et l’humour alors prend place dans le récit. » (Guilmette dans l’intro)

Le recueil de Loranger contient quelques « récits de Noël », plutôt atypiques. En voici un.

Un père Noël pour adultes

La nuit, toutes les barbes sont grises ; à plus forte raison, celles des pères Noël. Comment vouliez-vous, conséquemment, que Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, pût admettre, en toute bonne foi, que la barbe d’un Santa Claus rencontré par hasard, la nuit de la Noël, ne fût nullement postiche ? Auriez-vous exigé qu’il tirât dessus ?

Avant de conclure à la naïveté de Joë Folcu, mettons un peu d’ordre dans l’exposé des faits attachés à cette étrange aventure dite de Noël.

***

Lorsque Joë Folcu accepta le rôle d’un père Noël dans la fête organisée pour les enfants du maire de Saint-Ours, ce n’était pas sans une certaine appréhension.

Le futur père Noël disposait bien d’un masque garni d’une belle barbe, d’une tuque à pompon, d’un uniforme à passementerie d’imitation d’hermine blanche, et de bottes russes semblables à celles du père saint Nicolas.

Toutefois, son dernier maquillage lui avait nui. La petite fille qu’il avait voulu émerveiller n’avait-elle pas failli mourir de peur ? Pouvait-il, en outre, deviner, dans l’encadrement d’une fenêtre, pendant le réveillon de la famille, que les yeux creux de son masque puissent mettre la petite en émoi ? La barbe et les hermines blanches de son déguisement n’avaient probablement pas donné le rendement de joie qu’il attendait. Et, d’ailleurs, la petite était cardiaque et la famille l’avait auparavant ignoré.

Or, Joë Folcu s’était juré, cette fois, de remplacer le masque par un maquillage approprié. Une belle barbe se détachant sur un teint rose n’allait-elle pas apporter à la famille du maire un air traditionnel de fête ?

Pour les enfants, cette fois, le bonhomme se devait de porter beau. Comme le veut la légende, Joë Folcu allait faire son entrée après la messe de minuit, vers la fin du réveillon. Le sapin était fixé par la base dans une chaudière à charbon parfaitement dissimulée. Une belle besace de cadeaux sur l’épaule allait sans doute attirer sur Joë l’admiration des petits.

La nuit était belle comme il se doit après de si grands préparatifs. La messe de l’aurore achevée, à l’heure du réveillon, toutes les maisons du village portaient les reflets de leurs fenêtres allongés sur la neige. On eût dit une nuit de pêche au flambeau, lorsque les feux, au printemps, se tiennent debout dans la rivière!

Au moment de se diriger, travesti en père Noël, vers le bas-côté de la maison du maire, Joë Folcu avait oublié ses mésaventures.

Par une nuit semblable, nuit de belle lune, une lune, pour une fois, qui n’avait pas de coton dans les oreilles, comme dirait René Chopin, des chiens de garde l’avaient déjà confondu avec un vagabond et lui avaient quelque peu mangé la barbe. On comprend qu’à cette époque il portait un masque. Aujourd’hui, dans ses bottes russes et parmi la neige canadienne, ses yeux n’étaient pas creux. Aucun chien ne se serait mépris.

Avec un flacon dans sa poche arrière, et le pied bon, que cette nuit de la Noël était belle ! Dans quelques bancs de neige, car il neigeait tôt à cette époque, des pelles oubliées donnaient l’impression de pattes de chevaux en bois dépassant d’un sac de Santa Claus. Tout concourait à vouloir que ce fût une véritable belle nuit de la Noël.

***

Dans la cour du maire, entre les bâtiments, Joë Folcu avait différé quelque peu son intrusion de père Noël, afin de goûter davantage son bonheur. C’est alors qu’une ombre s’était avancée de l’une des granges vers le bas-côté de la maison.

Qu’est-ce à dire ? avait murmuré le père Noël factice, en se dissimulant derrière une haie de cenelliers, monsieur le maire aurait-il retenu les services d’un autre père Noël ?

Ce premier ressentiment était parfaitement justifié, puisque l’autre portait également une belle barbe de Santa Claus. À contre-jour, la lune en face, Joë Folcu ne pouvait dire si le second père Noël était mieux déguisé que lui-même. Toutefois, il ne pouvait y avoir d’erreur et l’autre le concurrençait.

Drôle d’idée, me disait plus tard Joë Folcu. Le maire voulait-il un père Noël pour la petite et un autre pour grandes personnes ?

Peut-être votre sosie, lui fis-je remarquer, avait-il été engagé par le maire pour son jour de l’An et qu’il se trompait de date ?

C’est peut-être moi-même qui me trompai de date, me répondit-il !

Abîmé dans ses conjectures, Joë Folcu était encore derrière sa haie, lorsqu’il constata la subite disparition de l’autre. Avait-il eu la berlue ? Cette ombre sur la neige était bien celle d’un profil garni d’une barbe de Santa Claus. C’est sans doute un père Noël se méprenant de maison au clair de lune, avait-il songé en définitive.

Comme l’autre devait, en ce moment, faire son apparition ailleurs, Joë Folcu s’était décidé à frapper à la porte du bas-côté et à remplir son rôle de père Noël. La petite, une fois couchée, puis la barbe postiche bien roulée dans sa poche, Joë Folcu s’était abstenu de faire allusion à l’autre bonhomme, son concurrent de quelques minutes. Le vin de cerises aidant, il eût été la risée du maire et de ses invités.

***

Le lendemain, grand brouhaha dans Saint-Ours. Chez le maire, après le réveillon, et chacun dans son lit, bien assoupi par la fête et les ingurgitations de vin de cerises, la porte du bas-côté avait été crochetée et l’argenterie de la maison, dérobée.

Et Joë Folcu de m’expliquer :

— J’ai déjà été déchiré par des chiens, une nuit où ma barbe fut confondue avec celle d’un vagabond. Pour une fois que la barbe du voleur était véritable, si je l’avais su, monsieur, j’eusse mangé mon homme par dépit.

(Jean-Aubert Loranger, Contes, t. 2, Fides, p. 162-164)

18 novembre 2022

Les fleurs tardives

Clovis Duval, Les fleurs tardives, Chez l’auteur, Montréal, 1923, 207 pages.

« Clovis Duval, né à Batiscan en 1882, fait ses études à Trois-Rivières puis à l'Université Laval. Reçu médecin en 1907, il pratique à Batiscan, et à partir de 1920, en Gaspésie, ensuite à Montréal, à Charlemagne, puis à Trois-Rivières. Atteint d'une maladie cardiaque, Clovis Duval retourne à sa ville natale où il meurt en 1951. Poète, il collabore entre autres, au « Bien Public » et au « Nouvelliste » et publie ses poèmes en recueils. » (Fonds Clovis Duval, BanQ)

L’édition est très modeste. Le papier est de piètre qualité et la disposition des poèmes, très serrée.

Duval, de son propre aveu, a mis 20 ans à produire ce recueil, ce qui semble lui avoir inspiré le titre. On lit donc des poèmes d’un jeune homme aux études et aussi ceux produits par un médecin de campagne dans ses temps libres. 

Il n’est pas nécessaire de lire les 207 pages pour prendre la mesure de Clovis Duval.  Comme beaucoup de ses congénères, il fait plutôt partie des rimailleurs que des poètes. Ses poèmes obéissent à la rime mais se refusent aux formes fixes, comme le sonnet : « — Fais-en donc un sonnet, s'écria l'un d'entre eux / Ciseler un sonnet c'est plus court et commode, / Et moi je répondis : Je n'aime pas la mode, / C'est risible, on en fait partout, à tout propos ; La mode est aux sonnets comme elle est aux chapeaux ».

 

Ses sources d’inspiration sont convenues, ce sont celles de son époque : le pays et ses « gloires » nationales, la religion et les moments-clés du calendrier religieux, la nature et le passage des saisons, les figures-types du terroir (le forgeron, le semeur, le pecheur), l’amour, la vie.

Ceci dit, on lit ici et là de jolies images (« un laboureur… déchire le champ », la maison « prend à son tour les feux de l’horizon », « Le vent semble agrandir l’aurore » ) et l’auteur est capable d’humour (« Je soupçonne mes vers de vous trouver jolie / Et de pas vouloir se séparer de vous ») et d’autodérision (« Commentaire après 15 ans », « Un poème qui brûle »).

Dans l’épilogue, Duval envisage la réception critique de son livre :

ÉPILOGUE (début)

Cet auteur qui brûla tant de vers, de main leste,
Fut, dira-t-on, mauvais jardinier pour le reste.
Sécateur imparfait,
Sa nonchalance a bien opéré quelques tailles,
Déblayé son terrain des plus grosses broussailles,
Il n’a pas assez fait

Comme il arrive à tout auteur jugeant son livre,
Tel poème détruit, peut-être aurait dû vivre,
Et tel autre, épargné,
Aurait peut-être dû plutôt prendre sa place 
Et monter comme lui se chercher dans l’espace 
Un repos bien gagné.

Que faire, s’il en est ainsi, sinon attendre 
Un verdict du public, pas trop dur, pas trop tendre,
Et savoir de partout 
Si l’on tolère encore une métrique fruste,
Et si le vieux penchant de l’auteur était juste 
De détruire le tout ?

Craindre un verdict trop doux ? —Qu’il demeure en liesse ! 
Sur cent lecteurs, chacun aura plus d’une pièce 
Qu'il voudrait dans le jeu.
Trop dur ? Ces cent esprits, que la critique aiguise, 
Peut-être en aimeront chacun une, à leur guise,
Et ce n’est pas si peu !

6 octobre 2021

Bertha et Rosette

Laurent Barré, Bertha et RosetteL’emprise, Saint-Hyacinthe, s. e., 1929, 224 pages. 

Roberval 1914. Bertha et Augustin sont amoureux. Ce dernier n’a qu’un défaut, il aime trop le gin. Et un soir où il avait bu, on l’a enrôlé contre son gré. Le voici catapulté dans la guerre des tranchées en Europe. Pendant son absence, Bertha s’ennuie. Sam, un jeune Américain, dont l’oncle lorgne les cours d’eau du Lac-Saint-Jean pour les harnacher, lui fait la cour. Elle vient bien près de flancher mais monsieur le curé et la Sainte-Vierge sont là pour la remettre sur le droit chemin. 

 

Bertha a une cousine : Rosette. Celle-ci, instruite, lève le nez sur les cultivateurs et bûcherons du coin, car elle compte bien épouser un « monsieur ». Et ce « monsieur », ce sera Sam, éconduit par Bertha. Mais Sam est protestant, ce qui constitue un obstacle pour sa famille. Rosette, à bout d’arguments et de patience, décide de fuir avec son bellâtre. On apprend qu’il l’a bien vite abandonnée à Montréal et qu’elle se prostitue pour survivre. 

 

Après avoir été tenu pour mort, puis fait prisonnier, Augustin finit par rentrer au pays et par épouser Bertha. 

 

Le roman est très moralisateur. C’est la thèse classique du roman du terroir : restons dans notre milieu, entre nous, près de nos églises, loin de la ville et de ses attraits, loin des Anglo-Saxons qui représentent le mercantilisme sans âme. C’était déjà le message de Damase Potvin dans Restons chez nous, en 1908. Là où Barré va plus loin, c’est quand il dénonce l’instruction pour les filles. Si Rosette n’avait pas été instruite, elle aurait trouvé son bonheur dans son patelin, nous dit-il. (lire l’extrait)

 

Les meilleurs passages du livre ont trait à la guerre. Barré raconte bien la misère des soldats dans les tranchées de la Première guerre mondiale. Il s’oppose aussi furieusement à la participation des Canadiens français dans une guerre qui ne les regarde pas. 

 

Extrait

Mais une fois installée dans un banc en compagnie de ce bel Américain, si empressé, si galant, elle oublia tout : sa foi, sa nationalité, les leçons de droiture et d’honneur reçues dans la maison paternelle et au couvent.

Son pays si beau ; le lac majestueux sur les bords duquel, elle avait passé son enfance. Le lac, miroir merveilleux où se voyaient le vert des champs, des bois et des montagnes. Son village, l’église coquette où elle avait reçu les sacrements de l’Église, où elle avait prié son Dieu avec la ferveur coutumière à ceux de son peuple. Pour la malheureuse perdue d’orgueil et d’ambition, tout cela ne comptait plus.

Pauvre elle ! Elle ne pensait qu’à une chose : elle était aimée, elle aimait. Et celui qu’elle avait pu ainsi conquérir, c’était un Monsieur.

À la ville, au milieu du luxe que procure l’argent, elle vivrait heureuse, loin de ces travaux des champs qu’elle méprisait, et auxquels tant de femmes de cultivateurs sont condamnées.

Grâce à son habileté, elle était délivrée du cauchemar d’avoir à partager la vie de l’un de ces rustres sans éducation et sans savoir. Enfin, elle l’avait le mari idéal, l’homme supérieur.

Il n’était pas son mari, mais peu lui importait. Ce n’était qu’une question de jours, de quelques jours tout au plus ; et puis Sam ne disait-il pas que le oui sacramentel n’était qu’une formalité.

[…]

De sa honte, de son malheur, de sa déchéance, nous ne parlerons que pour dire à ses sœurs, nos fillettes canadiennes : Prenez garde au serpent.

Un jour nous retrouverons Rose Sanschagrin sur le pavé, avec d’autres malheureuses victimes de leur inexpérience, de leur engouement pour ce qui brille, victimes surtout d’une éducation fausse, tendant à faire des filles de mon pays, ce qu’elles ne peuvent et ne doivent pas être. (p. 137-139)