21 octobre 2017

Leur âme

Jean-Chauveau Hurtubise, Leur âme, Louis Carrier, Montréal et New York, 1929, 187 pages.  (Préface d’Olivier Carignan)

En préface, Louis Carignan nous explique ce que devrait être un roman. L’observation assidue de la vie ambiante (donc des innombrables « âmes » qui nous entourent), ainsi que le style seraient les atouts du bon romancier. Hurtubise, lui, « a courageusement entrepris d’étudier l’âme de la femme ».

Georges Derval écrit un traité anti-féministe intitulé « L’Âme de la Femme Contemporaine » pour se venger de Gisèle Monnier qui l’a quitté pour un partenaire plus âgé, mais plus fortuné.  Entre-temps, il est engagé pour donner des cours privés à Claude de Roure, une jeune fille de 19 ans, toute naïve, dont  « les  lèvres [sont] divinement modelées pour le baiser ». Il en tombe amoureux et son sentiment est partagé. Pourtant, quand Gisèle  Monnier, son ancienne flamme devenue veuve, le relance, il lui saute dans les bras.

Le livre de Georges sort et il est démoli par la critique.  Un de ses amis convainc Gisèle Monnier de s’éloigner : il y va du bonheur de Georges. Abandonné une seconde fois, démoli par la critique, ce dernier tombe malade et vient bien près d’y perdre la vue. L’ami rencontre Claude et lui demande de voler au secours de Georges. Leurs amours reprennent. Les trois déménagent à Gaspé, les deux hommes se consacrant à la littérature, Claude se contentant de les admirer.  « Elle aimait à le voir composer. Elle aimait à saisir la lueur vive et inspirée qui s’allumait alors dans ses yeux. À la pensée que cet homme savant, à l’air grave, l’aimait, l’adorait, elle éprouvait un sentiment de légitime orgueil. Quelquefois elle s’approchait de lui, s’assoyait sur le revers de sa chaise et, appuyant sa jolie tête blonde contre la sienne, d’une voix câline… »

À lire le résumé, vous avez dû comprendre que l’histoire est tirée par les cheveux. L’intrigue est invraisemblable, les personnages sont superficiels, leurs motivations ne tiennent pas la route, les idées sont banales, il n’y a pas de qualité d’écriture, on subit maintes répétitions… et on ne découvre pas « l’âme de la femme », beaucoup s’en faut.

Georges écrit un soi-disant traité antiféministe, mais on n’a pas accès au contenu, sinon à deux trois clichés sur la femme. Il lui reproche quoi ? D’être vénale, inconséquente, envieuse. Il est le fils spirituel d’un grand maître à penser, mais on ignore tout de son mentor. Désolé, malgré toute ma bonne volonté, je n’arrive pas à trouver la moindre qualité à ce roman. 

Quelques extraits

« La femme est trop envieuse de la femme pour qu’une amitié sincère existe entre elles. Pour parvenir à son but, pour atteindre son idéal, la femme n’hési­tera pas à se servir d’une autre femme comme piédestal. Quoi que l’on en ait dit, je crois que la plus grande amitié qui puisse exister, c’est celle qui naît entre l’homme et la femme. » (p. 34)

« Certaines femmes, » avait écrit le célèbre maître, « à certains jours vous captivent et remplissent votre cœur d’une joie très grande. Leur âme vous apparaît alors comme un océan d’un calme merveilleux que vous contemplez à l’heure crépusculaire, au moment où le soleil empourpre de ses derniers feux un ciel sans nuages. Cependant, à votre réveil, le lendemain, vous regardez cette même mer et vous vous apercevez qu’elle est sombre et furieuse. L'âme de la femme est ainsi, capricieuse, chan­tante. » (p. 38-39)

« La femme, très souvent, est d’une inconséquence déplorable. Elle a, même pour l’homme qu’elle affec­tionne, des mots malheureux qui le blessent ou le troublent d’une façon singulière Alors qu’il faudrait laisser le silence accomplir son œuvre, elle détruit d’une parole sa chance de succès. » (p. 103)

13 octobre 2017

Les sacrifiés

Olivier Carignan, Les sacrifiés, Les éditions du Mercure, Montréal, 1927, 228 pages.

Daniel vit chez ses grands-parents et travaille dans un bureau. Ses parents vivent pauvrement, les affaires du père allant mal.  Daniel se lie d’amitié avec Robert, un jeune bourgeois, ce qui lui permet d’intégrer le milieu intellectuel. Il entretient une relation d’amitié amoureuse avec Hélène, la fille de son patron, une amie de Robert. On le comprendra, il y a peu d’ouverture pour les intellectuels dans les années 20 au Québec. Le groupe décide de fonder une revue, laquelle va fonctionner pendant un an et cinq mois.

Dans la première moitié de ce roman, de conception plutôt inattendue, on a souvent l’impression d’être laissé en plan. Carignan amorce une action passe à autre chose. On dirait qu’il  cherche le fil de son récit. Tantôt il raconte la vie de sa famille ou celle de ses grands-parents, tantôt  celle du groupe des jeunes intellectuels auquel il est lié. Autrement dit, on se demande qui sont ces sacrifiés dont parle le titre. La génération de paysans qui a quitté la terre pour s’amener en ville ou les jeunes intellectuels, dont les écrits ne trouvent aucun écho ici ?

Dans la seconde partie, l’enjeu devient clair. Après l’échec de la revue, Daniel déprime. À la suite d’une remarque mesquine de son patron (le père d’Hélène qui ne l’aime pas beaucoup), il quitte son travail et fuit ses anciens compagnons. Il se replie sur sa famille. Finalement, son frère et sa famille l’aident à acquérir une épicerie. Hélène tente un rapprochement auquel il ne donne pas suite.

Comme on le voit, Carignan aborde des sujets intéressants. Celui qui est le mieux développé c’est la place qu’occupe la littérature et l’art en général au Canada français, surtout s’ils s’écartent des créneaux où on les cantonne. On comprend la difficulté pour un Canadien  français d’intéresser les investisseurs et les philanthropes, le bassin de lecteurs potentiels étant plutôt restreint.

Quelques extraits

« Un fort lien de sympathie s’est établi entre les deux nouveaux amis. Ils sont devenus de bons copains, selon le sens ému de ce beau mot qui reçut son baptême de feu pendant la dernière guerre. Robert appartient à l’élite de notre société. Daniel, lui, représente cette génération de jeunes qui, sortis des couches inférieures, tendent à monter par l’intelligence. »

« Elle marquait une tendance nouvelle. On ne se contentait plus du caractère délabré qui dénature certaines œuvres des aînés. On réclamait plus d’art subtil, plus de vérité nuancée, plus de simplicité ! La génération qui avait produit la Nouvelle Revue avait été formée aux meilleures sources du goût. Ses idées, en outre, ne dataient plus de cinquante ans. »

« L’œuvre était d’un aîné, un écrivain dont le nom figurait dans certains manuels — que leurs au­teurs ont ironiquement intitulés — de littérature canadienne. C’était encore une de ces histoires où l’auteur racontait, dans une phrase sans vie, sans couleur, les vieilles choses du temps de sa jeunesse: la grange, les vaches, le poulailler et le ber. Depuis vingt ans qu’il produisait, cet auteur, il avait toujours rabâché les mêmes sujets, sans les renouveler. »

«  Savez-vous ce qui fait la supério­rité des ouvrages de Lorand et de Jean ? observa Charles. C’est la simplicité. Simplicité de style, simplicité de texture et naturel partout. . . »

 « … cette Jeunesse qui a soif de beauté, d’idées larges, de vastes horizons. Ils le savent bien, les Sacrifiés, qu’ils sont nés trop tôt, qu’ils n’ont pas leur place dans notre société. Les plus inflexibles s'expatrient, vont chercher ailleurs une atmosphère adéquate à leur organisme. Et le pays perd ainsi de ses meilleurs éléments. Ceux qui demeurent se résignent paisiblement à former un milieu dans lequel leurs descendants pourront vivre. […] / Ces pauvres Sacrifiés ! Ils reprennent leurs sentiers étroits et ombreux, tandis que leur âme est attirée vers les sommets. Ils emportent les vestiges de leurs beaux rêves trop sensibles. Ne les plaignez pas. Ils ne sauraient vous comprendre. Ils ont fait généreusement le sacrifice de leurs chimères. Leurs yeux sont, à certains moments encore, illuminés par le feu inté­rieur qui les a si vite consumés. Ils peuvent vous fasciner par la magie de leur verbe, par la force de leur pensée, par la finesse de leur esprit. Mais ne leur demandez pas d’effort nouveau pour coordonner tout cela, pour rendre ces facultés productrices. Ils n’en ont plus la force. Nés dans un pays dont le mouve­ment intellectuel est à peine vieux d’un siècle, la vie a rapidement usé le peu d’énergie que des hérédités primitives leur avaient légué. Ils préfèrent rentrer en eux-mêmes et conserver leur sourire. Et c’est par là qu’ils sont superbes. / Mais ils restent toujours des Sacrifiés. Et bien d’autres viendront, qui auront le même sort, avant que se forme le noyau spirituel de la Nation. »


Ce roman mérite le détour. Hormis quelques scènes où les dialogues sont plutôt lourds, le sujet est exposé de façon pertinente. 

6 octobre 2017

Mademoiselle Sérénité


Moisette Olier (Corinne P. Beauchemin), Mademoiselle Sérénité, Trois-Rivières, Le Nouvelliste, 1936, 210 pages.

Lors des fêtes du tricentenaire de leur ville, les Trifluviens accueille une délégation française. Parmi eux, se trouve un journaliste qui apprend à Michelle Beauregard que son amoureux, parti étudier en France, a convolé en justes noces. Elle est atterrée. Dans une lettre qui tarde à venir, son amoureux lui explique qu’il la quitte pour son bien. Selon lui, c’est l’amitié plutôt que l’amour qui les lie : « Pauvre petite Michelle! Comprends-tu tu n’as jamais éprouvé rien de tel pour ton vieux Louison et que tu étais absolu­ment incapable de ne jamais ressentir au­tre chose qu’une patiente tendresse pour celui qui voulait être ton compagnon de route?... Qui sait si ton affection ne se se­rait pas changée en résignation un jour ou l'autre?... Si, à la longue, je ne serais pas devenu un boulet à ton pied?... Et qui sait si ta grande supériorité morale n’aurait pas fini par me peser, me désespérer, ou m’in- disposer contre toi?... Cela ne s’est-il pas déjà vu dans les ménages où l’homme se sentait inférieur à son épouse?... » 

Blessée dans son orgueil, diminuée par cet abandon, elle craint par-dessus tout qu'on la prenne en pitié. La nouvelle ne s’étant pas encore répandue, elle continue de participer à la vie sociale (sorties de groupe, guidisme catholique, cercle patriotique) et elle est même courtisée par Jérôme, le copain de son amie Pierrette. Elle décide de partir en voyage pour quelques semaines chez une tante à New York. Au retour, qui est-ce qui l’attend à la gare de Montréal et lui offre de la ramener chez elle? Jérôme. Les deux se fréquentent de façon discontinue. Elle se découvre follement amoureuse de cet ingénieur qu’elle avait imaginé à tort dénué de toute sensibilité artistique.

Je gravis les marches du perron com­me pour m’arracher à ma joie trop arden­te, mais je laissai traîner une de mes mains derrière moi, dans les siennes. J’étais bou­leversée. Mon émotion était mêlée de hon­te d’accueillir si avidement l’amour... mais d’une honte bienheureuse. Je ressentais dans tout mon être un déchirement délici­eux...
— Bonsoir, Jérôme, dis-je avant d’ou­vrir la porte. Il est l’heure de souper, je ne vous invite pas à entrer, je me sens un peu étourdie. Venez me voir plus tard... sou­vent... et ne vous tourmentez pas au sujet du docteur Richard.
J’avais fini ma phrase dans un murmure. Jérôme dut croire que quelque chose se brisait en moi au moment de rejeter dans une nuit éternelle mon premier amour. Il pressa ma main avec une émotion brusque.
J’entrai précipitamment et refermai la porte sans bruit. Mais je ne pus aller plus loin. Je restai là, étouffée de joie, le regard enchaîné à cette grande ombre mouvante qui s’éloignait en emportant mon cœur. (p. 163-164}

Le Carnet du Flâneur
Pierrette, que Jérôme n’a fréquentée que pour se rapprocher de Michelle (c’est ce qu’il dit),  réussit à les brouiller momentanément, mais leur amour finit par triompher. 

Ce roman sentimental fait peu de place au courant régionaliste de la Mauricie, ce qu’on retrouvait davantage dans Cha8inigane (1934) et Étincelles (1936). On évoque rapidement les fêtes du tricentenaire et c’est à peu près tout.  Moisette Olier se rapproche davantage des jeunes auteurs des années 30 publiés chez Albert Lévesque : Éva Sénécal, Jovette Bernier (dans la collection « Les romans de la jeune génération »).  Le roman est raconté au je, ce qui permet d’entrer dans la psychologie de l’héroïne, une jeune femme instruite, cultivée (elle lit les auteurs français et québécois, visite les musées et adore la musique classique). L’analyse psychologique, qui n’écrase pas la narration, me semble assez juste et les réflexions de l’auteure sur l’amour, sans être neuves, sont souvent réfléchies. Olier décrit une facette importante de la condition féminine de l’époque : une jeune fille jouait son avenir dans le choix d’un mari. Ironiquement, c’était peut-être encore plus vrai chez les bourgeois que chez les paysans.


Moisette Olier sur Laurentiana
Mademoiselle Sérénité

Pour aller plus loin :

29 septembre 2017

Couleur du temps

Michelle LeNormand, Couleur du temps, Édition du Devoir, Montréal, 1919, 142 pages.

Couleur du temps est constitué de 46 courts textes de 2 à 4 pages, dans la même veine que ceux d’Autour de la maison, publié trois ans plus tôt. L’auteure a vieilli et ce n’est plus le regard enfantin mais celui d’une jeune adulte qui s’exprime. Plusieurs de ces textes ont d’abord paru dans Le Nouvelliste et Le Devoir. D’ailleurs, souvent, dans ses « billets », LeNormand interpelle son public.  

La plupart ne sont pas des récits, mais plutôt des instantanés, des portraits, de courtes réflexions, des descriptions allégoriques. Elle revisite son passé (Feuille sèche, En relisant votre journal, La poupée, En ressassant le passé, La mort d’une robe…), observe son entourage (La commère, La petite fille au turban, Le «docteur», La mauvaise tricoteuse…), s’inquiète quand même un peu du futur (Sa clairvoyante, Morale prosaïque, Anxiété) et s’analyse (L’imagination, En vacances, L’attente déçue, Qui me donnera, Girouette…)

On découvre une jeune femme entière mais qui doit continuellement se contenir à cause de la pression sociale qui pèse sur les jeunes filles, comme en témoigne ce texte non sans humour : « La jeune fille bien est cultivée et doit s’y entendre un peu en littérature ; elle lit les auteurs à la mode, auteurs sérieux ou légers, qu’importe, pourvu qu’ils soient des auteurs dont les noms se prononcent dans les salons bien, et dont on discute souvent les œuvres : et cette jeune fille demi-mesure doit être à demi en mesure de donner son mot, son appréciation. Il est nécessaire d’être au courant, même si le livre n’a pas été écrit pour les enfants de son âge ; car la jeune fille bien n’est pas une oie blanche ; il convient qu’elle ait certaines connaissances, qu’elle soit renseignée ; et puisqu’il ne faut pas qu’elle ait trop de religion, il serait niais qu’elle eût trop d’innocence, qu’elle eût un cœur frais, facile à scandaliser, ou plutôt à blesser. Elle est d’une nature délicate cependant, et elle parlera volontiers de son idéalisme. Tout cela se voit d’ailleurs à sa façon un peu précieuse de parler, à ses manières, aux gestes de ses doigts pâles ; cela se voit à sa toilette. Mais elle manque de grâce ; si ses robes sont exactement suivant les derniers modèles, elle les porte avec une certaine maladresse ; elle est tirée à quatre épingles, guindée. Elle ne se froisserait pas pour une terre, c’est évident.» (Une jeune fille bien)

À l’occasion, elle jette un regard bienveillant sur les vieilles gens, les vieilles maisons, sur la campagne, ce qui la rapproche des tenants du terroir. « Que le neuf dans cette campagne fasse défaut, elle s’en moque et n’y perd rien. Ses vieilles maisons ne sont-elles pas toutes habillées fraîchement, embellies de blanc, ou de galeries à colonnes qui les parent, sans jurer avec leur ancienneté ? Ce sont des vieilles bien élevées, aux physionomies accueillantes. Ce sont des vieilles qui ont grand air ! » (Chez vous, chez nous)

Le passage du temps me semble le motif le plus présent dans le recueil, que ce soit en observant une tante, ses grands-parents ou ses amies : « C’est ainsi toujours : on ne peut pas garder autour de soi et cultiver toutes les fleurs d’amitié qui s’ouvrent et s’épanouissent sur la grand’route de la vie. À mesure que l’on marche, on abandonne les bouquets déjà respirés pour se pencher vers des fleurs plus fraîches, vers des yeux nouveaux. »

Il y a une moraliste (Paroles vives, Mauvais silences) chez LeNormand. Et une idéaliste. Le temps a le pouvoir de conjurer tous les malheurs. Sa recherche de la justice, de la beauté est largement inspirée de la morale religieuse de l’époque : « Ne sommes-nous pas tous des enfants qu’une main divine dirige, à travers tous les événements, et soutient quand il le faut? » (Saint-Antoine)

Ajoutez quelques touches humoristiques (Psychologie dentaire) et un certain goût de la crânerie et vous avez un portrait, probablement assez juste, de la jeune bourgeoise des années 20.



23 septembre 2017

Lionel Duvernoy

Adèle Bibaud, Lionel Duvernoy, Chez l’auteure, Montréal,  1912, 83 pages.

Le recueil contient quatre récits.

LIONEL DUVERNOY
Lionel Duvernoy est un savant et pas n’importe lequel : « […]  il était l’exception sur le cent collectif ; sur cent individus quatre-vingt-dix-neuf sont des niais, donc il était l’homme à plaindre, celui qui pense, qui voit, qui sent, qui souffre ; qui souffre de l’isolement de son génie [… ] » Ayant étudié toutes les sciences, s’étant fait artiste, ne trouvant nulle part un idéal qui le satisfasse, Duvernoy décide de parcourir l’univers.  Son voyage se termine sur un navire qui vogue vers La Malbaie quand il rencontre une jeune fille, une pianiste qui vient chercher son âme : «  elle mit sa main dans la sienne tandis qu’une voie de l’âme partant de son cœur à ses lèvres murmurait, C’est lui, à la minute où Lionel s’écriait : C’est elle !!! » Bizarrement, cette histoire se termine par une apologie du Canada « sol si fertile, où fructifie la bonne semence » et de la France « foyer de lumières éclairant l’univers tout entier ».

UNE LETTRE ANONYME
Le récit est un échange de lettres entre trois personnages. Gaston P., récemment revenu d’un voyage en Égypte, est un célibataire invétéré que sa mère veut marier. Il envoie des lettres à son confident et ami Edgar. Il lui raconte qu’une inconnue lui écrit des lettres anonymes. Lui, grand amateur de mystère, il tombe amoureux de cette inconnue. Celle-ci refuse de révéler son identité. À force d’arguments, elle finit par consentir à le recevoir. Et c’est tout simplement une jeune fille que sa mère voulait lui présenter et qu’il avait dédaignée.

NOÉMIE
Georges de Ferrares garde un secret : son père, pour sauver sa famille de la ruine, l’a forcé à épouser la fille de 14 ans d’un banquier. Il était convenu que Georges et sa jeune épouse partageraient  leur vie quand la jeune fille aurait terminé ses études. Mais rapidement après la mort de son père, Georges la libère de son engagement. Plus encore, il change de nom et part à l’aventure. Et voilà que sept ans plus tard, il tombe amoureux d’une jeune fille. Quand elle lui avoue qu’elle a déjà été mariée, les deux se reconnaissent. (Lire l’extrait)

LE GRAND CŒUR DE L’OUVRIER CANADIEN
« C’est une vraie nuit de Noël, à vingt-cinq degrés au-dessous de zéro. » Tout serait parfait pour cette jeune mère de famille si ce n’était qu’une voisine, abandonnée par son mari, se mourrait, laissant derrière elle un poupon, ce qui décuplait sa douleur. Sans hésiter, le mari accepte d’adopter le poupon. « Eh bien, son enfant, si c’est ça qui t’chavire vas le chercher c’t’enfant, ce sera tes étrennes. Je travaillerai un peu plus tard et il y aura du pain pour tout l’monde. »

Quatre histoires sentimentales dont il y a peu à dire sinon qu’elles respectent le code du genre : amour contrarié, amour vainqueur. Les jeunes filles sont toujours belles et les jeunes hommes ne sont que des sauvages qui se laissent apprivoiser. On déplore tout de même la ponctuation très approximative et un texte plein de coquilles.

Extrait
— Noémie, votre douleur m’enlève tout énergie. Chère enfant, donnez-moi l’exemple du courage. Racontez-moi vos chagrins puisque j’ai la consolation d’être près de vous. Mais lorsque vous connaîtrez mon passé, lorsque vous m’aurez ordonné de vous quitter, rappelez-vous que mon cœur vous appartenait tout entier ; que jamais aucune femme ne pourra vous y remplacer, que pour vous savoir à moi j’aurais affronté tous les dangers, souffert toutes les misères et me serais senti heureux de pouvoir à ce prix conserver votre amour. Si un jour vous m’avez pardonné et vous souvenez du malheureux qui vous aimait tant, rappelez-vous que jamais il n’a pu vous oublier.
— Georges, fit la jeune femme en étouffant ses sanglots, ah ! je ne suis pas digne d’un tel amour. Tandis que ma conscience m’ordonnait de vous fuir, de vous éviter les tourments de mon âme, je ne vous ai rien dit. Georges, me pardonnerez-vous jamais de vous avoir trompé ? depuis sept ans je suis mariée au baron de Maldigny, le nom que je porte n’est pas le mien.
Un cri échappa des lèvres du marquis. Était-il possible, n’était-ce point un songe, devait-il s’éveiller pour éprouver toutes les tortures de la réalité ? Noémie, la femme du baron de Maldigny ! mais le baron de Maldigny c’était lui ! Noémie était sa femme ; fou de joie il saisit la jeune fille dans ses bras et la pressant avec délire sur son cœur il s’écria :
— Ah ! répétez-moi ce que vous venez de dire. Est-il bien vrai, ai-je toute ma raison, ne suis-je pas le jouet d’un rêve.
— Laissez-moi, laissez-moi, dit-elle cherchant à se dégager de son étreinte. Vous ne m’avez donc pas comprise. Je suis la femme du baron de Maldigny.
— Noémie, je suis cet époux perfide qui vous abandonnait lâchement il y a sept ans. Le nom que je porte n’a pas toujours été mien. Hélas ! insensé, je n’avais pas compris alors quel trésor l’on m’avait confié, et je m’éloignai sans songer qu’un jour pour être aimé de vous je sacrifierais volontiers tout au monde.
Et s’agenouillant devant elle.
— Noémie, murmura-t-il, pourrez-vous jamais me pardonner.

15 septembre 2017

Visages de la vie et de la mort

Albert Laberge, Visages de la vie et de la mort, Montréal, édition privée, 1936, 286 pages.

C’est le quatrième recueil de Laberge que je lis. Bien sûr je peux répéter ce que j’ai écrit à propos des trois autres. Laberge est un pessimiste invétéré. On a l’impression qu’il prend un plaisir machiavélique à souligner la bêtise et la petitesse humaine. « Deval était debout près de l’énorme rocher arrondi et il regardait à ses pieds devant lui la forêt pourpre et or, flamboyante dans le glorieux soleil d’automne. Ah, que la terre était belle mais que la vie était sale ! Il en avait assez. Il fallait en finir, se libérer. » (L’évasion manquée)

Dans son Anthologie d’Albert Laberge (1963), qui remettait à l’ordre du jour l’œuvre de l’auteur, Gérard Bessette avait retenu trois nouvelles de ce recueil, considéré comme l’un de ses plus importants : Le notaire, Les noces d’or et La veillée au mort.  Il contient deux parties : Drames quotidiens (12 récits) et Contes et Nouvelles (18 récits, dont l’un qui a deux versions). Il est difficile de dire ce qui permet à une nouvelle d’être dans la première partie plutôt que dans la seconde, si ce n’est la longueur des récits, plus courts dans la première partie.

Presqu’aucun personnage n’échappe à son scalpel. Quand ils ne sont pas artisans de leurs malheurs ou victimes de la méchanceté d’autrui, la vie se charge de détruire leurs espoirs. Il y a dans le recueil une nouvelle qui s’intitule « Un homme heureux ». Enfin, se dit-on. Mais non, ce n’est pas un bonheur auquel on peut tendre. C’est la Crise. Un petit ouvrier qui reçoit du Secours direct jouit de cette liberté (provisoire et cela il ne le sait pas) que lui procure ses maigres rentes. Une autre nouvelle s’intitule Le bon samaritain. Un homme accueille chez lui un clochard, lui paye un coup, le fait manger et lui offre même de partager le lit de sa femme. Au matin, le clochard qu’il a couché avec une morte. Certaines histoires, comme Famille d’émigrés verse carrément dans l’horreur : des enfants laissés à eux-mêmes d'évident de jouer à « on tue le cochon ». Comme ils n’ont pas de cochon, ils immolent leur petit frère qui est transformé en animal de boucherie. On lit aussi l’histoire d’un homme enterré vivant (Cauchemar), d’une femme délaissée pour sa nièce de 15 ans (Dernier amour); on rencontre quelques pendus (Drame sans paroles, La mouche, Dernier amour, Un malchanceux), quelques vieux qui agonisent ou attendent la mort dans la solitude (Râles dans la nuit, Pompes funèbres, La malade, Jours d’hospice). Les relations familiales sont pitoyables (La malade, Les noces d’or, Tout p’tit) et l’amour ne dure que le temps d’une chanson (L’orage, Drame sans paroles, Idylle mélancolique, La lettre, Dernier amour).

Albert Laberge
On ne peut pas dire, compte tenu de l’époque, que Laberge soit un prude. Qui en 1936 pouvait écrire (sinon un auteur qui publie à son compte) : « Avec tristesse, avec amertume, il songeait au bonheur qui aurait pu être et qui avait été manqué parce qu’elle avait toujours été conduite par la boussole affolée qu’était son sexe. » « Il avait besoin d’elle comme le morphinomane de sa drogue. Il ne pouvait se passer d’elle, de son sexe. Son sexe : l’auge dans lequel les pourceaux  à face humaine s’étaient gorgés de volupté, avaient grogné de satisfaction en enfonçant leur groin immonde dans cette chair toujours ouverte à leurs appétits. » (L’évasion manquée).

Laberge a beaucoup de facilité pour inventer des personnages, sa banque semble inépuisable. Par contre, l’intrigue est parfois très mince et la fin, tombe souvent à plat. Quelques-unes de ses nouvelles n’auraient pas déplu à Maupassant.

Lire le livre

7 septembre 2017

Quand chantait la cigale

Albert Laberge, Quand chantait la cigale, Montréal, Édition Privée, 1936, 112 pages. (Illustrations de Charles de Belle)

Les 48 textes qui composent Quand chantait la cigale, assez courts tout compte fait, ont été écrits entre 1918 et 1923; d’ailleurs dans un texte, l’auteur raconte qu’il est en train de réviser les épreuves de La Scouine (publié en 1918). Treize ans se sont donc écoulés entre l’écriture du dernier texte et la publication du livre.

Quand chantait la cigale fait partie de la littérature intime. Laberge raconte ses étés passés à Châteauguay. Comme c’était souvent le cas, les familles qui en avaient les moyens  quittaient la ville, s’installaient à la campagne pendant que le mari faisait la navette toutes les fins de semaine. Les Laberge habitent une partie de la demeure ancestrale qu’ils louent à l’oncle Moïse et à la tante Eulalie.

Même si les événements relatés s’inscrivent dans une suite chronologique, le recueil n’est pas conçu comme un récit continu, mais comme une suite de vignettes, de différents genres, sur les petits événements qui animent un tant soit peu cette vie sans histoire : anecdotes, impressions, saynètes, fables, poèmes en prose se succèdent au gré de l’inspiration de Laberge. Le récit s’ouvre par l’arrivée à Chateauguay et se conclut par le départ pour Montréal, mais Laberge avoue qu’il a condensé quelques-uns de ses étés : « Et la petite maison blanche qui nous accueille depuis trois étés et où nous avons vécu des jours de si parfaite félicité m’apparaît à cette heure comme le visible symbole des bonheurs humains. » (In pulverem reverteris)

L’auteur lui-même, ses pensées, sa philosophie sont au cœur du livre, même s’il raconte aussi certaines anecdotes concernant la vie de ses proches. On entre dans la vie d’Albert Laberge, on découvre un homme aimant profondément sa famille (sa femme qu’il surnomme Dearest, Cécile sa fille de 18 ans et ses deux fils) et la nature, mais aussi un être peu sociable, critique de toute organisation sociale qu’elle soit religieuse ou civique (Vanitas vanitatum).

Tous ceux qui ont lu La Scouine le savent, Laberge n’est pas un marchand de bonheur. Ce pessimisme colore (ou décolore) la plupart des textes de son recueil. Le premier du recueil intitulé « La maison ancestrale » donne assez vite le ton. Laberge commence par vanter la beauté du lieu et de la nature environnante : « Mais, jamais, je n’ai vu les pommiers aussi fleuris. Les branches sont couvertes de fleurs roses et blanches, d’un parfum délicat, délicieusement grisant. Au milieu des vergers, les maisons forment des retraites enchanteresses. Et le long de la route, les lilas embaument malgré l’ondée qui les trempe. Puis, il y a la bonne odeur des feuilles de jeunes peupliers, cette bonne odeur sirupeuse et légèrement épicée, qui me ramène aux jours où j’étais enfant. » Au lieu de poursuivre sur cette lancée, le récit oblique vers la mort de sa grand-mère et une visite au cimetière : «  Je songe aux décompositions dans le petit cimetière à côté de la vieille église. Je pense à la vieille grand’mère que l’on a emportée un clair et tiède matin d’automne, il y a longtemps, et que l’on a déposée dans le calme enclos où reposaient déjà le compagnon de sa vie et plusieurs de ses filles parties avant elle. » (La maison ancestrale)

Même quand il vit des moments heureux, avec sa famille, il ne peut s’empêcher de penser que tout ceci est éphémère, voué à la dégénérescence et à la mort. « Il sait que ces figures jeunes et blondes vieilliront, se flétriront et mourront. Il sait que son heure à lui approche. À travers la nuit, le brouillard, l’étendue, il sait que la faucheuse inéluctable s’en vient. Il croit la voir accourir du fond de l’espace. Il se demande s’il n’entend pas son pas dans le lointain, s’il ne la verra pas surgir. Il a peur de sentir son souffle le frôler. Il est tenté de porter les mains en avant pour la repousser, pour l’éloigner. Il voudrait crier, hurler, mais il sait la vanité de la lutte et, de désespoir, il marche dans la nuit… » Son fils lance un galet dans l’eau… et voilà une réflexion sur le tragique du destin humain : « En voyant la pierre s’enfoncer, je songeais que je ne la reverrais jamais plus, et à cette heure, elle était l’image de cette quotidienne disparition des êtres et des choses que nous aimons qui, malgré nos désespoirs, s’en vont à tout jamais. » (Vers le gouffre éternel)

Le tragique emprunte aussi un chemin qui n’a rien de philosophique. La cigale du titre, c’est Cécile, sa fille lumineuse, une boule d’énergie et de bonheur, décédée, apprend-on dans la postface du recueil (je le rappelle, il y a 13 ans entre l’écriture et la publication du recueil). Il lui avait consacré l’un des premiers textes, texte qui se terminait ainsi : « Elle ne veut penser à rien autre chose. / Si elle voyait venir la mort, crânement elle lui crierait : — Allo, toué ! / Si elle le pouvait, elle danserait à son propre enterrement. / Elle est la cigale qui chante. » (La cigale chante) Texte prémonitoire?

Laberge, compatissant au sort des pauvres et des déclassés (La carpe, La montre perdue, Le nouveau cimetière), n’éprouve aucune pitié pour les gens -- comme sa vieille tante qui a immolé son fils unique sur l’autel de la religion -- qui ont été artisans de leur malheur (La vieillesse solitaire).

Ce qui ressort beaucoup de l’ensemble, c’est l’anxiété de Laberge face à la vieillesse et la mort. La vie dans toute sa plénitude est inséparable de la mort. Même la nature, sa beauté, sa capacité de renouvellement, ne cesse de lui rappeler le triste destin des hommes, voués à la déchéance : « Et tout à coup, je vois une feuille, une feuille jaunie, se détacher  du rameau qui la porte. Je la vois osciller, voltiger dans l’air, portée par le vent, puis venir choir dans l’herbe, tout près de moi. Une feuille morte. La première de l’année. / La feuille qui tout à l’heure encore, se balançait légère parmi ses compagnes, gît maintenant sur le sol. / Je reste là atterré, comme devant une catastrophe. » (Le petit acacia)

Malgré le climat délétère qui émane de ses livres, je le redis, Laberge est un auteur qui mérite d’être lu. C’est un écrivain complexe qui a une vision du monde. Et, mieux encore, il a été notre meilleur nouvelliste avant Gabrielle Roy.

Albert Laberge sur Laurentiana

1 septembre 2017

Le massacre de Lachine

Alexandre Huot, Le massacre de Lachine, Montréal, Edouard Garand, 1923, 52 pages (incluant le supplément). (Illustrations par A. Fournier et J. Maurice.) (coll. Le roman canadien no 2)

1687, Fort Cataraqui (Kingston). Les Iroquois menacent la colonie. Un conseil de guerre est tenu à savoir s’il faut traverser le lac Ontario et les anéantir. La réunion est présidée par le gouverneur-général de la province, le marquis de Denonville, assisté par un vieux militaire de carrière M. de Callières.

Survient un événement qui perturbe la rencontre : les Abénaquis se sont emparés du chef des Hurons, Kondiarak, qui rodait autour du fort. Comme ce dernier refuse toute collaboration, M. de Callières est obligé de le livrer aux mains des Abénaquis qui veulent le supplicier. Il réussit à s’échapper grâce au Lieutenant de Belmont.

Le marquis de Denonville décide finalement de traverser le lac Ontario pour attaquer les Iroquois. L’armée française remporte un vif succès, sans leur porter le coup de grâce, ce que les militaires d’expérience reprochent à Denonville.  Les Iroquois prendront leur revanche quelque temps plus tard en massacrant les habitants de Lachine.

Comme il se doit, une intrigue sentimentale se développe en parallèle. M. De Callières a pris sous son aile deux jeunes filles : Julie de Châtelet, la fille d’un de ses compagnons d’armes décédé au combat, et une jeune Huronne, Isanta, dont les parents ont été tués par les Abénaquis. Elle est la sœur de Kondiarak. Les deux jeunes filles, qui s’aiment comme des sœurs, sont amoureuses du lieutenant de Belmont, mais ce dernier préfère Julie de Châtelet. Ils finiront par se marier. Isanta sera mêlée à la lutte que mène son frère au Serpent, chef des Abénaquis. Elle sera tuée par ce dernier. Et Kandiarak vengera et sa sœur et ses parents (lire l’extrait).

Huot a tout à fait le style de l’auteur de roman populaire. Les dialogues sont abondants, les explications et les descriptions réduites au minimum, bref il nous plonge dans l’action. « On remarquera que les descriptions et les dissertations sont rares. Ce n’est pas de cette façon que procède le romancier populaire. Il préfère plutôt renseigner le lecteur par une succession de tableaux vigoureusement brossés. Les héros du drame entrent en scène dès le début, l’intrigue se noue rapidement et l’action ne languit pas jusqu’à la fin. » (Préface anonyme)

Ce qu’il y a de particulier dans ce récit, c’est la construction du héros. Que Kondiarak veuille se venger du chef des Abénaquis, qui a tué ses parents et sa sœur, ça nous le rend sympathique. Mais c’est aussi ce personnage qui est à l’origine du massacre de Lachine. C’est lui, par vengeance, qui fait échouer la tentative de rapprochement entre M. de Denonville et les Iroquois.  Autre bizarrerie : Serpent, le chef abénaquis, est un allié des Français, mais en même temps une crapule. Comme on le voit, on est loin du récit populaire dans lequel les personnages se répartissent selon l’opposition du bien et du mal.

Extrait

Au pied du rapide, le Huron accosta le canot ennemi et l’aborda le tomahawk à la main. Le Serpent lança son tomahawk à la tête du Huron. Il manqua son coup, et poussant un cri de rage, il mit son couteau entre ses dents, se jeta à l’eau et nagea vers la rive qui n’était qu’à un quart de mille. Kandiarak, après avoir jeté son tomahawk à la tête du sauvage qui se trouvait près de lui, prit aussi son couteau entre ses dents et plongea à la poursuite du Serpent. Ce dernier, regardant en arrière, vit que Tambour et de Belmont avaient abordé son canot et fait prisonnier les deux autres Abénaquis. Mais le Huron avait atteint le Serpent qui se retourna.

« Chien et lâche, enfin je te tiens ! » hurla le Huron en approchant de son mortel ennemi. Ils plongèrent tous les deux, chacun ayant saisi son ennemi de la main gauche et brandissant son couteau de la main droite.

Tambour et de Belmont ramèrent vers l’endroit où les chefs avaient disparu et qu’ils discernaient au bouillonnement des eaux. L’anxiété était peinte sur leurs visages ; ils supposaient que les deux chefs avaient péri. Mais il n’en était pas ainsi. Un des chefs reparut brandissant son couteau de la main droite. C’était Kandiarak. La seule blessure qu’il eût reçue dans cette horrible lutte était une horrible égratignure à la main droite.

« Ah ! ah ! s’écria le chef victorieux en s’asseyant dans le canot, j’avais dit à mon ennemi lorsque je le frappai de mon tomahawk, après avoir subi l’épreuve terrible, que c’était mon second coup à l’adresse du Serpent — que la prochaine fois je lui donnerais le coup de mort. Je disais la vérité ; j’ai tenu ma promesse — je suis satisfait ! » (page 42)

Lire le récit sur Wiki ou la BeQ

Alexandre Huot sur Laurentiana
La ceinture fléchée

22 août 2017

Salut, Réjean !


Photo : BAnQ

J'ai ouvert le livre et je suis tombé sur ce passage : « J'apprends à dédaigner ce qui d'abord me plaît. Je m'exerce à rechercher ce qui d'abord me porte à chercher ailleurs. Les choses et les personnes auxquelles on ne trouve pas de beauté ne font pas souffrir. C'est ridicule. Mais c'est moins ridicule que d'obéir sans se méfier à la voix de ses sentiments, sentiments qui ne viennent de nulle part. Ils sont sortis du néant, ils se sont éveillés, ils ont trouvé des sentiments dans leur âme, et ils disent : « Ce sont mes sentiments. » Ce qui importe, c'est vouloir, c'est avoir l'âme qu'on s'est faite, c'est avoir ce qu'on veut dans l'âme. Ils se demandent d'où ils viennent. Quand on vient de soi, on sait d'où l'on vient. Il faut tourner le dos au destin qui nous mène et nous en faire un autre. Pour ça, il faut contredire sans arrêt  les forces inconnues, les impulsions déclenchées par autre chose que soi-même. Il faut se recréer, se remettre au monde. On naît comme naissent les statues. On vient au monde statue : quelque chose nous a fait et on n'a plus qu'à vivre comme on est fait. C'est facile. Je suis une statue qui travaille à se changer, qui se sculpte elle-même en quelque chose d'autre. Quand on s'est fait soi-même, on sait qui on est. L'orgueil exige qu'on soit ce qu'on veut être. Ce qui importe, c'est la satisfaction de l'orgueil, c'est ne pas perdre la face devant soi-même, c'est la majesté devant un miroir, c'est l'honneur et la dignité entretenus au détriment des puissances étrangères dont l'âme naissante est infestée. Ce qui compte, c'est se savoir responsable de chaque acte qu'on pose, c'est vivre contre ce qu'une nature trouvée en nous nous condamnait à vivre. Il faut, à l'exemple du géant noir gardien des génies malfaisants, se faire fouetter pour ne pas s'endormir. S'il le faut, pour garder mes paupières ouvertes, j'arracherai mes paupières. Je choisirai le sol de chacun de mes pas. À partir du peu d'orgueil que j'ai, je me réinventerai. » (L'avalée des avalés, p. 31-32)

19 juin 2017

La corvée

Jean Féron,  La corvée, Montréal, Éditions Édouard Garand , 1929, 67 pages  (Illustrations : Albert Fournier) (Le roman canadien no 53)

Juillet 1779. « Frederick Haldimand, lieutenant gouverneur du pays, avait continué le système dit « des corvées » que son prédécesseur, Carleton, avait établi. Sous Carleton le système avait été supportable, quoique trop tyrannique encore ; avec ses moyens d’exemption le peuple s’en était tiré tant bien que mal et mieux que pire. Sous Haldimand, les corvées furent une abomination, et l’ignoble botte des soudards étrangers pesa bien lourdement sur le pays entier et ses habitants. La corvée fut décrétée sans exemption, de Montréal à Rimouski. Cela fut un immense filet qui enleva tous les hommes valides parmi la classe des paysans et ouvriers campagnards. Dans les villes on saisissait les hommes inoccupés, même si l’ouvrage, interrompu pour quelques jours, allait reprendre bientôt, et on dépêchait ces gens, par charretées dans les chantiers de construction du gouvernement. Souvent les pauvres diables devaient faire le trajet pédestrement pendant deux et, quelquefois, trois jours, escortés de militaires à cheval. Un grand nombre étaient expédiés sur les frontières pour travailler à la construction de forts nécessités pour faire un barrage contre les tentatives possibles d’invasion par les armées révolutionnaires des bords de l’Atlantique. »

Le père Brunel travaille à la corvée avec son futur gendre, Jaunart, fiancé de sa fille Mariette. Ils sont forcés de reconstruire une partie des murailles de Québec. L’officier qui les dirige, un certain Barthoud, leur mène la vie dure. Le père Brunel sent la colère monter en lui. Comme sa femme est très malade, ses deux filles, Mariette et Clémence - deux beautés toutes paysannes qu’elles soient - essaient de le rejoindre. Elles ne connaissent rien à la ville de Québec, même si elles habitent Saint-Augustin. Elles se perdent et sont finalement recueillies par des bienfaiteurs, dont une Anglaise bienveillante. 

Beauséjour, un Canadien français qui ne craint pas de défier le pouvoir anglais, tombe amoureux de la belle Clémence. « Lui ne la quittait pas des yeux… des yeux pleins non seulement de pitié, mais aussi d’admiration et d’extase. Car déjà Beauséjour, sans pouvoir encore se l’avouer, éprouvait dans son cœur jeune et hardi et pour la première fois de sa vie ce sentiment, doux et formidable à la fois, qui du jour au lendemain peut changer toute l’existence d’un homme… l’amour ! » Il aide celle-ci et sa sœur à retrouver leur père. Comme Barthoud refuse que le père Brunel soit libéré pour voler au chevet de sa femme, la situation s’envenime. Barthoud, se croyant menacé, ordonne aux soldats de tirer sur le père Brunel (lire l’extrait). Quelques jours plus tard, on apprend que Beauséjour a défié Barthoud en duel et l’a tué. Les soldats le poursuivent jusque chez les Brunel, le blessent, le laissent pour mort. Mais tel n’est pas le cas, il est bien vivant! 

C’est la formule classique : amour et patriotisme se conjuguent, les Canadiens français subissent stoïquement le pouvoir tyrannique des nouveaux maîtres, même si les sentiments sont nuancés vis-à-vis le conquérant anglais. Bizarrement Haldimand et Barthould étaient des Suisses. Question d’épargner les Anglais? Féron ajoute beaucoup d’explications historiques à ses récits, comme s’il voulait, à l’image des anciens, divertir et instruire.


Extrait

Tout à coup le père Brunel se baissa empoigna le bloc de pierre, le souleva et monta sur la maçonnerie. Là, d’un effort inouï, il leva ce bloc au bout, de ses bras, le balança une seconde au-dessus de la tête, des soldats qui arrivaient à la course. Et le bloc menaçait aussi bien Barthoud lui-même, car il était là à deux pas seulement. Il eut peur… Faisant un bond de côté, il cria aux soldats :

— Feu ! feu ! sur ce chien enragé !

Le bloc de pierre partit, lancé par le maçon avec une force surprenante. Mais au même instant les fusils des soldats crépitaient et le père Brunel s’écroulait de l’autre côté de la maçonnerie.

Quand la fumée des fusils se fut dissipée le moment d’après, la stupeur était tellement à son comble parmi les spectateurs de la scène, que le passage au galop d’une berline ne fut pas remarqué, et une berline qui, pourtant, roulait avec grand bruit…

Puis les soldats, avec Barthoud à leur tête, s’élancèrent de l’autre côté de la maçonnerie. .. mais là ne gisait plus qu’un cadavre criblé de balles.

— Eh bien ! tant pis, c’est sa faute ! murmura Barthoud qui, tout livide et tremblant, essuyait des sueurs à son front… (p. 61)

26 mai 2017

Opuscules (Ferland)

Jean-Baptiste-Antoine Ferland, Opuscules, Québec, Imprimerie A. Côté, 1877, 182 pages. (1re édition : La Littérature canadienne de 1850-1860 , vol. 1, p. 259-274 et p. 289-365 Québec : Desbarats et Derbishire, 1863-1864 publiée par la direction du « Foyer canadien ».)

Jean-Baptiste-Antoine Ferland (l’abbé Ferland) est décédé en 1865. D’abord historien, et professeur émérite selon les témoignages de l’époque, Ferland est surtout connu pour son Cours d'histoire du Canada, 1867, entrepris pour corriger l’histoire de Garneau, trop libérale pour les conservateurs ultramontains. Opuscules contient deux titres : Louis-Olivier Gamache et Le Labrador.

LOUIS-OLIVIER GAMACHE
L’histoire de Louis-Olivier Gamache a été très exploitée en littérature québécoise. Le personnage est devenu une légende.  Plusieurs anthologies en ont fait leurs choux gras, par exemple Robert Choquette : Le Sorcier d’Anticosti et autres légendes canadiennes en 1975. J’ai déjà présenté cette histoire et je n’y reviendrai pas.  Voir ici.

LE LABRADOR
La seconde partie du livre, Le Labrador, raconte le voyage de l’abbé Ferland sur la Basse-Côte-Nord (Le Labrador à l’époque). Le 20 juillet 1858, il quitte Québec pour porter secours au seul missionnaire en poste sur la basse-côte, le Père Coopman, malade. Ferland va rejoindre à Berthier la Marie-Louise, une goélette qui doit se rendre à Blanc-Sablon, en s’arrêtant un peu partout sur la Côte. La vitesse du périple dépend des vents, des courants et des marées. À partir du 29 juillet, la Marie-Louise côtoie successivement Mingan, Pointe-aux-Esquimaux (Havre-Saint-Pierre) et Nataskouan (sic) où elle doit s’arrêter à cause des courants contraires. Là sont établies une quinzaine de familles acadiennes. Par la suite, les voyageurs croisent plusieurs postes (Kégashka, Maskouaro, La Romaine et Wapitugan) où vivent  des familles acadiennes. Le 4 août, la Marie-Louise longe Gros Mécatina, Natagamiou, Tête-à-la-Baleine avant de faire escale à la Tabatière, la « métropole du canton », où l’abbé Ferland doit « donner une mission » aux douze familles catholiques qui résident aux alentours. Le 8 août, il quitte la Tabatière  pour Grosse-Île de Mécatina. Le 12, il reprend la mer, il débarque à  Chikapoué le 13 et au poste de Saint-Augustin le 14. On lui apprend que le Père Coopman est guéri et a repris sa mission. Le 17, le voyage reprend en direction de Blanc-Sablon. On croise ici et là des habitations humaines et des ports très fréquentés, entre autres celui de Bonne-Espérance où mouillent une cinquantaine de goélettes. Trois jours plus tard, les voyageurs parviennent à Blanc-Sablon, terme du voyage. Le 21 août, la Marie-Louise amorce son retour à Québec. L’équipée fait escale dans la Baie de Brador (où mouillent 50 à 60 vaisseaux) : Ferland dit la messe devant 200 hommes. Le 26 ils sont de retour au port de Bonne-Espérance, le 31 à la Tabatière où l’on charge des marchandises, le 2 septembre à Nataskouan, le 7 dans la baie de la Trinité, le 10  à l’Île-Verte. La Marie-Louise, perdue dans les brumes, heurte un gros bateau et dérive jusqu’à l’embouchure de la rivière Saguenay. Le 12 septembre, Ferland embarque dans une grosse chaloupe pour se rendre à Rivière-du-Loup et le 14, il est de retour à Québec. Le voyage a donc duré un peu moins de deux mois.

Opuscules est un récit de voyage informatif. Rien à voir avec le récit de voyage romantique initié par Chateaubriand dans Itinéraire de Paris à Jérusalem en 1811. On peut supposer que l’abbé Ferland s’est servi de notes très précises puisque les dates marquent bien le jour à jour des déplacements, des visites, des services religieux, des distances parcourues. Il y a tout au plus quelques passages thématiques plus développés (la chasse aux loups-marins, la chasse à la baleine, la pêche du homard, les chiens du Labrador, la présence des ours) qui ralentissent, l’espace de quelques pages, le défilement chronologique du voyage. Ferland ne dit à peu près rien du capitaine (son nom est Blais), de l’équipage, de la vie sur le navire, des autres passagers. Il n’épanche pas son âme sur les paysages, sur les découvertes. Il n’est jamais au centre du récit même quand il se met en scène.

On sait que Ferland était une sommité en botanique. De ce voyage, il a rapporté plusieurs spécimens de fleurs et Ovide Brunet (1826-1876),  un de ses anciens élèves du collège de Nicolet, en a rendu compte dans un appendice au récit de son maître (Littérature canadienne, pages 367 à 374).

Bien entendu, il discute de sa mission religieuse, c’est le but de son voyage.  Mais on ne peut pas dire pour autant que c’est l’élément le plus développé de cette relation. La raison en est bien simple : il rencontre peu de fidèles et les services donnés ne le sont souvent que pour quelques familles. Il signale les chapelles et églises existantes, situe l’emplacement qui se prêterait à l’établissement d’une église. Après avoir témoigné de la qualité de la foi des fidèles rencontrés, il souligne le vide que constitue l’éloignement de la religion pour ces catholiques perdus dans la sauvagerie. Il n’est pas dupe du fait que les Amérindiens pratiquent la religion catholique du bout des lèvres.

Ce qui semble l’intéresser par-dessus tout, ce sont les occupations des Labradoriens, leurs moyens de subsistances, pour tout dire le commerce qui s’effectue en ces lieux. Tout au long de son périple, il signale les postes où la Marie-Louise s’arrête : certains d’entre eux appartiennent à la compagnie d’Hudson, d’autres à des intérêts privés. Il tente de jauger de la rentabilité des entreprises. Il note aussi l’étonnante quantité de vaisseaux, la plupart étrangers, qui font la pêche au large de la côte et regrette que les intérêts canadiens soient si mal protégés.

Lire Opuscules

19 mai 2017

La Gaspésie

Jean-Baptiste-Antoine Ferland, La Gaspésie, Québec,  A. Côté, 1877, 298 pages (1re édition : La littérature canadienne de 1850-1860, tome I, pages  259-365 – sous la direction du Foyer canadien)

À l’été 1836, l’abbé Ferland (1805-1865), simple curé de Saint-Isidore,  accompagne Mgr Pierre-Flavien Turgeon dans sa visite épiscopale en Gaspésie. Ferland publiera le récit de ce voyage 25 ans plus tard, soit en 1861. Dans « L’avis au lecteur », il précise que ce sont des notes qu’il a prises pendant le voyage, notes qu’il a «  éventées, époussetées et vernies », qui constituent la matière de son livre. Il s'est permis quand même d’ajouter quelques informations supplémentaires dans des notes en bas de page.

La Sara (la goélette) quitte le port de Québec le 15 juin; le 19 ils sont à  Rimouski, le 27  à Gaspé, le 29 à Percé, le 5 juillet à Newport, le 7 à Port-Daniel, le 15 à Cascapédiac, le 18 à Carleton, le 21 à Ristigouche, le 23 à Campbellton et le 27, à Caraquet.  Le 29 juillet s’amorce le retour à Québec qu’ils atteindront le 9 août. Ferland ne voyage pas seul et dès le départ, il nous présente ses compagnons de voyage, aussi bien les matelots que ceux qui accompagnent l’évêque. Durant tout le voyage, il va faire des remarques sur la navigation, sur les conditions atmosphériques qui permettent à la goélette d’avancer ou pas et sur la vie au quotidien sur le bateau.

Le récit de voyage de Ferland n’a rien d’un guide touristique. Oui, il trace le portrait des gens et esquisse le décor des endroits qu’ils visitent, évaluant  la population, ses origines linguistiques, ses ressources, et parfois sa religion, car il y a des anglais protestants dans la région. Oui, il décrit la topographie des lieux, les facilités d’accostage, la faune marine… Mais son récit déborde largement ces aspects plus attendus dans un tel récit.  La mission première de ce déplacement, c’est d’assurer des services religieux (la confirmation que seul un évêque peut donner) à des populations éloignées. Il décrit les préparatifs qu’on réserve à la venue d’un évêque, il mentionne les prêtres en fonction et les conditions difficiles d’exercice de leur sacerdoce sur un aussi vaste territoire. « Nous avons ici l’occasion d’observer tout le bien moral qui résulte de la présence du missionnaire au milieu de ses ouailles. »  

Mais son regard porte plus loin que la religion. Il regarde un peu les régions visitées comme le ferait un politicien : la pêche ne fait pas vivre ou ne permet pas d’augmenter les effectifs de la population, et il rêve au développement de   l’agriculture : « Dans l’intérieur, les terres sont bonnes, nous dit-on, et pourraient nourrir un grand nombre de familles. En ouvrant des chemins pour lier cette portion du pays avec le district de Québec, la législature encouragerait à s’y établir les cultivateurs peu fortunés des anciennes paroisses. »  Il déplore que la surpêche ait réduit les ressources et il ne se gêne pas de critiquer les Robin qui exploitent les pêcheurs.

Même s’il  reproche aux Micmacs leur incapacité à se prendre en main, il leur démontre une sympathie certaine : « Lorsque, sous cette humble voûte, noircie par les années, et consacrée par les prières des premiers chrétiens de la Gaspésie, les descendants des enfants de la forêt entonnent des cantiques de douleur et de repentir, où quelque prière pour les morts, la pensée se reporte avec tristesse sur ce peuple, jadis maître de toute la contrée, et aujourd’hui disparaissant rapidement en présence de la civilisation européenne. »

Il remarque qu’aux « endroits du district de Gaspé, où l’on a établi des écoles, les habitants remplissent  leurs devoirs  civils et religieux mieux que leurs voisins qui sont privés de ce grand avantage ».  

Ferland est un homme de culture qui connaît son histoire et les légendes de son pays, mais  aussi un littéraire qui s’abandonne au lyrisme ici et là dans son récit : « Cependant, Morphée a beau entasser ses pavots sur nos paupières, il nous coûte de laisser le pont pour la chambre. Le temps est si calme ; la lumière de la lune tombe si mollement  sur les masses obscures des montagnes ! Voyez au large ces feux glissant silencieusement  sur la mer ; une lueur rougeâtre s’attache aux canots, et aux figures fantastiques qui les guident ; elle se répand au loin et s’étend sur les eaux, comme un vaste linceul ensanglanté. » (p.47) La pêche lui inspire un peu de philosophie : « N’est-ce pas là une édition abrégée de la vie de l’homme ? Il a cru apercevoir le bonheur glissant auprès de lui ; et, pour le joindre, il a lancé sa nef. Elle vogue gaîment, légèrement, à la poursuite de l’objet séduisant. Au moment où il va le saisir, le fantôme lui échappe et brille un peu plus loin, pour disparaître de nouveau. Alors naissent des réflexions. »

Les auteurs du XIXe siècle sont parfois difficiles à lire, tant leur manière nous apparaît vieillotte, mais non Ferland : l’écriture est fluide, l’aspect chronologique efficacement rendu, il se permet certaines anecdotes plus faciles, il est capable aussi bien d’humour et de poésie que de notations scientifiques. Bref ce livre est encore très « fréquentable ».


12 mai 2017

Labrador et Anticosti


Victor-Alphonse Huard, Labrador et Anticosti, C. O. Beauchemin & Fils, Montréal,  1897, 509 pages.

Labrador et Anticosti est l'un des nombreux récits de voyage publiés dans la deuxième moitié du XIXe siècle.

L’auteur, l'abbé Victor Huard, accompagne Mgr Labrecque en mission apostolique sur la Côte-Nord. Ce dernier doit rencontrer ses fidèles et surtout confirmer les jeunes. Le 25 mai, à Québec, ils s’embarquent sur l’Otter, un steamer qui approvisionne les villages du Labrador (Je le rappelle, à l’époque on distinguait le Labrador canadien  du  terre-neuvien. Le « canadien » désignait la Côte-Nord – pour Huard, elle commence à Betsiamites, aujourd'hui Pessamit – et  la basse-côte-nord.) Le premier arrêt, ce sera Betsiamites, mais Mgr Labrecque ne pourra confirmer les Montagnais car ils ne sont pas revenus de leur campement d’hiver. La première mission aura donc lieu à Godbout. Ensuite, Mgr Labrecque et ses accompagnateurs emprunteront plusieurs bateaux, dont certains voiliers qui ralentiront le voyage, s’arrêtant dans les moindres petits hameaux du littoral, faisant un large crochet vers l’île d’Anticosti, pour finalement aboutir à Natashquan le 24 juillet.  Sur le chemin du retour, ils visiteront encore Betsiamites  le 27 juillet, ce qui mettra un terme à leur périple. Entre-temps Mgr Labrecque sera débarqué dans plus de 20 villages-hameaux (dont Pointe-de-Monts, Baie-de-la-Trinité, Pointe-aux-Anglais, Rivière-Pentecôte, Sept-Isles, Sheldrake, Rivière-au-tonnerre, Magpie, Pointe-aux-Esquimaux…) et aura confirmé 610 personnes.

Ce livre contient une montagne d’informations.  Victor Huard coiffe tous les chapeaux dont un voyageur peut se parer : historien, naturaliste, géographe, démographe, ethnologue, linguiste et… simple touriste.  Il trace en quelque sorte l’état des lieux de la Côte-Nord et d’Anticosti à la fin du XIXe siècle. Dans chaque village, il mène une enquête, surtout auprès des vieux qui peuvent le renseigner sur la petite histoire du lieu visité. Il avoue avoir complété ses informations en puisant dans des documents gouvernementaux mais aussi dans les ouvrages de ceux qui ont raconté ce périple avant lui. Il cite abondamment Le Labrador de l’abbé Ferland, De tribord à bâbord de Faucher de Saint-Maurice et En racontant de Gregory. Document d’une  précision remarquable, Labrador et Anticosti constitue une source précieuse pour qui cherche une connaissance objective de la Côte-Nord à la fin du XIXe siècle. Pour chaque village présenté, Huard décrit le lieu (souvent, avec photo à l’appui), les bâtiments religieux et commerciaux (souvent, avec leur longueur et leur largeur !), il fournit des chiffres concernant la composition de la population, son appartenance religieuse, ses moyens de subsistance, sa fréquentation scolaire s’il y a lieu. Par exemple, sur Rivière-Pentecôte : « Statistiques. — Population : 41 familles ; 240 âmes, dont 150 communiants. Confirmés, 62. Une école. » Ou encore de façon moins synthétique : « Je n’ai donc qu’un bon témoignage à donner de l’Anse-aux-Fraises.  On y vit vraiment assez bien. La pêche, me dit-on, peut y faire gagner deux à trois cents piastres à chaque propriétaire ; puis, si l’on se livre aussi à la chasse, chasse à l’ours noir, à la marte, au renard, à la loutre, c’est encore de cent à deux cents piastres à ajouter au revenu annuel. » (p. 212)

Comme la réalité des Labradoriens est très exotique pour les lecteurs de Québec et Montréal, Huard explique comment on pratique telle pêche (morue, hareng, saumons…), quels sont les outils utilisés (barges, seines, trap-nets), comment se passe la chasse aux loups-marins, comment on engraisse le sol (algues, restes de poisson), l’utilité du cométique et du chien du Labrador, l’accueil de la délégation religieuse (des salves de fusil), la navigation en mer (les goélettes, les barges, les « steamers », la navigation contre le vent, les ports de mer), la pratique du jardinage, etc.

Autrement dit, Labrador et Anticosti est beaucoup plus qu’un récit de voyage. Sa lecture peut même devenir fastidieuse puisqu’on le devine assez bien, tous ces petits hameaux finissent par se ressembler. Et c’est là qu’intervient le « talent » de Huard. L’auteur écrit très bien et surtout il a un sens de l’humour qui commence par une belle capacité d’autodérision. Il admire ces personnes, Montagnais, Acadiens et même Anglo-saxons protestants, qui ont choisi de vivre dans ce pays « sans bons sens », sans donner dans une complaisance béate. Voici comment il conclut l’histoire du pêcheur de Sept-Îles qui aurait vu un monstre marin : « Je laisse au lecteur le soin de se former une opinion sur le fait étrange qu’il vient de lire. S’il a déjà avalé tout rond quelque serpent de mer, je ne vois pas pourquoi il ferait la petite bouche devant le monstre que je viens de lui servir. » Comme exemple d’humour, il faut lire son récit d’une cérémonie funéraire chez les Montagnais (p. 258-262).

Il ne manque pas aussi de transmettre les récriminations des Labradoriens à l’égard de leurs élites politiques : on parle de route, de pont, de fréquence des approvisionnements du « steamer », mais aussi beaucoup du télégraphe. Et tous ceux qui habitent la seigneurie de Mingan réclament l’abolition de la tenure seigneuriale.  Même s’il leur reproche une certaine naïveté, il est sensible au fait que les Amérindiens aient été dépossédés de leurs ressources. Pour obtenir une vue plus précise des sujets abordés, voyez la table des matières très détaillée.

Ce livre est un trésor inestimable pour les habitants de la Côte-Nord. Pour les autres, la lecture d’une couverture à l’autre peut devenir fastidieuse, mais ils y trouveront leur compte en choisissant quelques chapitres à partir de la table des matières.


Extrait

Et le petit navire —  qui avait déjà navigué, et à qui les vivres ne vinrent pas à manquer, grâce à quoi ni le plus jeune, ni personne à la sauce blanche ne fut mangé  — le petit navire se penchait bien sous l’effort du vent d’ouest qui soufflait rudement ; le petit navire dansait sur la crête des vagues furieuses que le vieil Éole, en veine de malice, s’amusait à soulever autour de nous. C’était plaisir de voir la frêle embarcation  se jouer ainsi au milieu de ces montagnes d’eau et sauter vivement de l’une à l’autre. Cela ne manqua point pourtant de tourner un peu au tragique, surtout pour moi. À certain moment, en effet, je causais le plus tranquillement du monde, sans m’attendre à aucun fâcheux événement, lorsque, par suite d’une légère distraction du timonier, le yacht prêta le flanc à l’ennemi, qui ne se fit pas prier : à l’instant un paquet de mer — oh ! pas énorme ! un petit paquet de mer ! — s’élança par-dessus bord, me prit traîtreusement en queue, et, tout en s’en allant courir partout dans l’embarcation, ne manqua pas de s’engouffrer, chemin faisant, dans les béantes ouvertures des poches de ma houppelande. On organisa vite le service de sauvetage ; on fit jouer les pompes avec grande promptitude, et l’on retira en triste état mon bréviaire, et mon tabac, et mes belles allumettes « Flaming Wax Vestas », et toutes ces choses que l’on peut s’attendre de trouver dans les vastes et profondes poches d’un touriste de mon espèce. Ce sont là de petits désagréments  de voyage, qu’il faut accepter gaiement. Mais voilà ce qui arrive quand le timonier est distrait. C’est encore pis, lorsque c’est le mécanicien d’un train express qui a des distractions ! (p. 212)