19 juin 2017

La corvée

Jean Féron,  La corvée, Montréal, Éditions Édouard Garand , 1929, 67 pages  (Illustrations : Albert Fournier) (Le roman canadien no 53)

Juillet 1779. « Frederick Haldimand, lieutenant gouverneur du pays, avait continué le système dit « des corvées » que son prédécesseur, Carleton, avait établi. Sous Carleton le système avait été supportable, quoique trop tyrannique encore ; avec ses moyens d’exemption le peuple s’en était tiré tant bien que mal et mieux que pire. Sous Haldimand, les corvées furent une abomination, et l’ignoble botte des soudards étrangers pesa bien lourdement sur le pays entier et ses habitants. La corvée fut décrétée sans exemption, de Montréal à Rimouski. Cela fut un immense filet qui enleva tous les hommes valides parmi la classe des paysans et ouvriers campagnards. Dans les villes on saisissait les hommes inoccupés, même si l’ouvrage, interrompu pour quelques jours, allait reprendre bientôt, et on dépêchait ces gens, par charretées dans les chantiers de construction du gouvernement. Souvent les pauvres diables devaient faire le trajet pédestrement pendant deux et, quelquefois, trois jours, escortés de militaires à cheval. Un grand nombre étaient expédiés sur les frontières pour travailler à la construction de forts nécessités pour faire un barrage contre les tentatives possibles d’invasion par les armées révolutionnaires des bords de l’Atlantique. »

Le père Brunel travaille à la corvée avec son futur gendre, Jaunart, fiancé de sa fille Mariette. Ils sont forcés de reconstruire une partie des murailles de Québec. L’officier qui les dirige, un certain Barthoud, leur mène la vie dure. Le père Brunel sent la colère monter en lui. Comme sa femme est très malade, ses deux filles, Mariette et Clémence - deux beautés toutes paysannes qu’elles soient - essaient de le rejoindre. Elles ne connaissent rien à la ville de Québec, même si elles habitent Saint-Augustin. Elles se perdent et sont finalement recueillies par des bienfaiteurs, dont une Anglaise bienveillante. 

Beauséjour, un Canadien français qui ne craint pas de défier le pouvoir anglais, tombe amoureux de la belle Clémence. « Lui ne la quittait pas des yeux… des yeux pleins non seulement de pitié, mais aussi d’admiration et d’extase. Car déjà Beauséjour, sans pouvoir encore se l’avouer, éprouvait dans son cœur jeune et hardi et pour la première fois de sa vie ce sentiment, doux et formidable à la fois, qui du jour au lendemain peut changer toute l’existence d’un homme… l’amour ! » Il aide celle-ci et sa sœur à retrouver leur père. Comme Barthoud refuse que le père Brunel soit libéré pour voler au chevet de sa femme, la situation s’envenime. Barthoud, se croyant menacé, ordonne aux soldats de tirer sur le père Brunel (lire l’extrait). Quelques jours plus tard, on apprend que Beauséjour a défié Barthoud en duel et l’a tué. Les soldats le poursuivent jusque chez les Brunel, le blessent, le laissent pour mort. Mais tel n’est pas le cas, il est bien vivant! 

C’est la formule classique : amour et patriotisme se conjuguent, les Canadiens français subissent stoïquement le pouvoir tyrannique des nouveaux maîtres, même si les sentiments sont nuancés vis-à-vis le conquérant anglais. Bizarrement Haldimand et Barthould étaient des Suisses. Question d’épargner les Anglais? Féron ajoute beaucoup d’explications historiques à ses récits, comme s’il voulait, à l’image des anciens, divertir et instruire.



Extrait

Tout à coup le père Brunel se baissa empoigna le bloc de pierre, le souleva et monta sur la maçonnerie. Là, d’un effort inouï, il leva ce bloc au bout, de ses bras, le balança une seconde au-dessus de la tête, des soldats qui arrivaient à la course. Et le bloc menaçait aussi bien Barthoud lui-même, car il était là à deux pas seulement. Il eut peur… Faisant un bond de côté, il cria aux soldats :

— Feu ! feu ! sur ce chien enragé !

Le bloc de pierre partit, lancé par le maçon avec une force surprenante. Mais au même instant les fusils des soldats crépitaient et le père Brunel s’écroulait de l’autre côté de la maçonnerie.

Quand la fumée des fusils se fut dissipée le moment d’après, la stupeur était tellement à son comble parmi les spectateurs de la scène, que le passage au galop d’une berline ne fut pas remarqué, et une berline qui, pourtant, roulait avec grand bruit…

Puis les soldats, avec Barthoud à leur tête, s’élancèrent de l’autre côté de la maçonnerie. .. mais là ne gisait plus qu’un cadavre criblé de balles.

— Eh bien ! tant pis, c’est sa faute ! murmura Barthoud qui, tout livide et tremblant, essuyait des sueurs à son front… (p. 61)

26 mai 2017

Opuscules (Ferland)

Jean-Baptiste-Antoine Ferland, Opuscules, Québec, Imprimerie A. Côté, 1877, 182 pages. (1re édition : La Littérature canadienne de 1850-1860 , vol. 1, p. 259-274 et p. 289-365 Québec : Desbarats et Derbishire, 1863-1864 publiée par la direction du « Foyer canadien ».)

Jean-Baptiste-Antoine Ferland (l’abbé Ferland) est décédé en 1865. D’abord historien, et professeur émérite selon les témoignages de l’époque, Ferland est surtout connu pour son Cours d'histoire du Canada, 1867, entrepris pour corriger l’histoire de Garneau, trop libérale pour les conservateurs ultramontains. Opuscules contient deux titres : Louis-Olivier Gamache et Le Labrador.

LOUIS-OLIVIER GAMACHE
L’histoire de Louis-Olivier Gamache a été très exploitée en littérature québécoise. Le personnage est devenu une légende.  Plusieurs anthologies en ont fait leurs choux gras, par exemple Robert Choquette : Le Sorcier d’Anticosti et autres légendes canadiennes en 1975. J’ai déjà présenté cette histoire et je n’y reviendrai pas.  Voir ici.

LE LABRADOR
La seconde partie du livre, Le Labrador, raconte le voyage de l’abbé Ferland sur la Basse-Côte-Nord (Le Labrador à l’époque). Le 20 juillet 1858, il quitte Québec pour porter secours au seul missionnaire en poste sur la basse-côte, le Père Coopman, malade. Ferland va rejoindre à Berthier la Marie-Louise, une goélette qui doit se rendre à Blanc-Sablon, en s’arrêtant un peu partout sur la Côte. La vitesse du périple dépend des vents, des courants et des marées. À partir du 29 juillet, la Marie-Louise côtoie successivement Mingan, Pointe-aux-Esquimaux (Havre-Saint-Pierre) et Nataskouan (sic) où elle doit s’arrêter à cause des courants contraires. Là sont établies une quinzaine de familles acadiennes. Par la suite, les voyageurs croisent plusieurs postes (Kégashka, Maskouaro, La Romaine et Wapitugan) où vivent  des familles acadiennes. Le 4 août, la Marie-Louise longe Gros Mécatina, Natagamiou, Tête-à-la-Baleine avant de faire escale à la Tabatière, la « métropole du canton », où l’abbé Ferland doit « donner une mission » aux douze familles catholiques qui résident aux alentours. Le 8 août, il quitte la Tabatière  pour Grosse-Île de Mécatina. Le 12, il reprend la mer, il débarque à  Chikapoué le 13 et au poste de Saint-Augustin le 14. On lui apprend que le Père Coopman est guéri et a repris sa mission. Le 17, le voyage reprend en direction de Blanc-Sablon. On croise ici et là des habitations humaines et des ports très fréquentés, entre autres celui de Bonne-Espérance où mouillent une cinquantaine de goélettes. Trois jours plus tard, les voyageurs parviennent à Blanc-Sablon, terme du voyage. Le 21 août, la Marie-Louise amorce son retour à Québec. L’équipée fait escale dans la Baie de Brador (où mouillent 50 à 60 vaisseaux) : Ferland dit la messe devant 200 hommes. Le 26 ils sont de retour au port de Bonne-Espérance, le 31 à la Tabatière où l’on charge des marchandises, le 2 septembre à Nataskouan, le 7 dans la baie de la Trinité, le 10  à l’Île-Verte. La Marie-Louise, perdue dans les brumes, heurte un gros bateau et dérive jusqu’à l’embouchure de la rivière Saguenay. Le 12 septembre, Ferland embarque dans une grosse chaloupe pour se rendre à Rivière-du-Loup et le 14, il est de retour à Québec. Le voyage a donc duré un peu moins de deux mois.

Opuscules est un récit de voyage informatif. Rien à voir avec le récit de voyage romantique initié par Chateaubriand dans Itinéraire de Paris à Jérusalem en 1811. On peut supposer que l’abbé Ferland s’est servi de notes très précises puisque les dates marquent bien le jour à jour des déplacements, des visites, des services religieux, des distances parcourues. Il y a tout au plus quelques passages thématiques plus développés (la chasse aux loups-marins, la chasse à la baleine, la pêche du homard, les chiens du Labrador, la présence des ours) qui ralentissent, l’espace de quelques pages, le défilement chronologique du voyage. Ferland ne dit à peu près rien du capitaine (son nom est Blais), de l’équipage, de la vie sur le navire, des autres passagers. Il n’épanche pas son âme sur les paysages, sur les découvertes. Il n’est jamais au centre du récit même quand il se met en scène.

On sait que Ferland était une sommité en botanique. De ce voyage, il a rapporté plusieurs spécimens de fleurs et Ovide Brunet (1826-1876),  un de ses anciens élèves du collège de Nicolet, en a rendu compte dans un appendice au récit de son maître (Littérature canadienne, pages 367 à 374).

Bien entendu, il discute de sa mission religieuse, c’est le but de son voyage.  Mais on ne peut pas dire pour autant que c’est l’élément le plus développé de cette relation. La raison en est bien simple : il rencontre peu de fidèles et les services donnés ne le sont souvent que pour quelques familles. Il signale les chapelles et églises existantes, situe l’emplacement qui se prêterait à l’établissement d’une église. Après avoir témoigné de la qualité de la foi des fidèles rencontrés, il souligne le vide que constitue l’éloignement de la religion pour ces catholiques perdus dans la sauvagerie. Il n’est pas dupe du fait que les Amérindiens pratiquent la religion catholique du bout des lèvres.

Ce qui semble l’intéresser par-dessus tout, ce sont les occupations des Labradoriens, leurs moyens de subsistances, pour tout dire le commerce qui s’effectue en ces lieux. Tout au long de son périple, il signale les postes où la Marie-Louise s’arrête : certains d’entre eux appartiennent à la compagnie d’Hudson, d’autres à des intérêts privés. Il tente de jauger de la rentabilité des entreprises. Il note aussi l’étonnante quantité de vaisseaux, la plupart étrangers, qui font la pêche au large de la côte et regrette que les intérêts canadiens soient si mal protégés.

Lire Opuscules

19 mai 2017

La Gaspésie

Jean-Baptiste-Antoine Ferland, La Gaspésie, Québec,  A. Côté, 1877, 298 pages (1re édition : La littérature canadienne de 1850-1860, tome I, pages  259-365 – sous la direction du Foyer canadien)

À l’été 1836, l’abbé Ferland (1805-1865), simple curé de Saint-Isidore,  accompagne Mgr Pierre-Flavien Turgeon dans sa visite épiscopale en Gaspésie. Ferland publiera le récit de ce voyage 25 ans plus tard, soit en 1861. Dans « L’avis au lecteur », il précise que ce sont des notes qu’il a prises pendant le voyage, notes qu’il a «  éventées, époussetées et vernies », qui constituent la matière de son livre. Il s'est permis quand même d’ajouter quelques informations supplémentaires dans des notes en bas de page.

La Sara (la goélette) quitte le port de Québec le 15 juin; le 19 ils sont à  Rimouski, le 27  à Gaspé, le 29 à Percé, le 5 juillet à Newport, le 7 à Port-Daniel, le 15 à Cascapédiac, le 18 à Carleton, le 21 à Ristigouche, le 23 à Campbellton et le 27, à Caraquet.  Le 29 juillet s’amorce le retour à Québec qu’ils atteindront le 9 août. Ferland ne voyage pas seul et dès le départ, il nous présente ses compagnons de voyage, aussi bien les matelots que ceux qui accompagnent l’évêque. Durant tout le voyage, il va faire des remarques sur la navigation, sur les conditions atmosphériques qui permettent à la goélette d’avancer ou pas et sur la vie au quotidien sur le bateau.

Le récit de voyage de Ferland n’a rien d’un guide touristique. Oui, il trace le portrait des gens et esquisse le décor des endroits qu’ils visitent, évaluant  la population, ses origines linguistiques, ses ressources, et parfois sa religion, car il y a des anglais protestants dans la région. Oui, il décrit la topographie des lieux, les facilités d’accostage, la faune marine… Mais son récit déborde largement ces aspects plus attendus dans un tel récit.  La mission première de ce déplacement, c’est d’assurer des services religieux (la confirmation que seul un évêque peut donner) à des populations éloignées. Il décrit les préparatifs qu’on réserve à la venue d’un évêque, il mentionne les prêtres en fonction et les conditions difficiles d’exercice de leur sacerdoce sur un aussi vaste territoire. « Nous avons ici l’occasion d’observer tout le bien moral qui résulte de la présence du missionnaire au milieu de ses ouailles. »  

Mais son regard porte plus loin que la religion. Il regarde un peu les régions visitées comme le ferait un politicien : la pêche ne fait pas vivre ou ne permet pas d’augmenter les effectifs de la population, et il rêve au développement de   l’agriculture : « Dans l’intérieur, les terres sont bonnes, nous dit-on, et pourraient nourrir un grand nombre de familles. En ouvrant des chemins pour lier cette portion du pays avec le district de Québec, la législature encouragerait à s’y établir les cultivateurs peu fortunés des anciennes paroisses. »  Il déplore que la surpêche ait réduit les ressources et il ne se gêne pas de critiquer les Robin qui exploitent les pêcheurs.

Même s’il  reproche aux Micmacs leur incapacité à se prendre en main, il leur démontre une sympathie certaine : « Lorsque, sous cette humble voûte, noircie par les années, et consacrée par les prières des premiers chrétiens de la Gaspésie, les descendants des enfants de la forêt entonnent des cantiques de douleur et de repentir, où quelque prière pour les morts, la pensée se reporte avec tristesse sur ce peuple, jadis maître de toute la contrée, et aujourd’hui disparaissant rapidement en présence de la civilisation européenne. »

Il remarque qu’aux « endroits du district de Gaspé, où l’on a établi des écoles, les habitants remplissent  leurs devoirs  civils et religieux mieux que leurs voisins qui sont privés de ce grand avantage ».  

Ferland est un homme de culture qui connaît son histoire et les légendes de son pays, mais  aussi un littéraire qui s’abandonne au lyrisme ici et là dans son récit : « Cependant, Morphée a beau entasser ses pavots sur nos paupières, il nous coûte de laisser le pont pour la chambre. Le temps est si calme ; la lumière de la lune tombe si mollement  sur les masses obscures des montagnes ! Voyez au large ces feux glissant silencieusement  sur la mer ; une lueur rougeâtre s’attache aux canots, et aux figures fantastiques qui les guident ; elle se répand au loin et s’étend sur les eaux, comme un vaste linceul ensanglanté. » (p.47) La pêche lui inspire un peu de philosophie : « N’est-ce pas là une édition abrégée de la vie de l’homme ? Il a cru apercevoir le bonheur glissant auprès de lui ; et, pour le joindre, il a lancé sa nef. Elle vogue gaîment, légèrement, à la poursuite de l’objet séduisant. Au moment où il va le saisir, le fantôme lui échappe et brille un peu plus loin, pour disparaître de nouveau. Alors naissent des réflexions. »

Les auteurs du XIXe siècle sont parfois difficiles à lire, tant leur manière nous apparaît vieillotte, mais non Ferland : l’écriture est fluide, l’aspect chronologique efficacement rendu, il se permet certaines anecdotes plus faciles, il est capable aussi bien d’humour et de poésie que de notations scientifiques. Bref ce livre est encore très « fréquentable ».


12 mai 2017

Labrador et Anticosti


Victor-Alphonse Huard, Labrador et Anticosti, C. O. Beauchemin & Fils, Montréal,  1897, 509 pages.

Labrador et Anticosti est l'un des nombreux récits de voyage publiés dans la deuxième moitié du XIXe siècle.

L’auteur, l'abbé Victor Huard, accompagne Mgr Labrecque en mission apostolique sur la Côte-Nord. Ce dernier doit rencontrer ses fidèles et surtout confirmer les jeunes. Le 25 mai, à Québec, ils s’embarquent sur l’Otter, un steamer qui approvisionne les villages du Labrador (Je le rappelle, à l’époque on distinguait le Labrador canadien  du  terre-neuvien. Le « canadien » désignait la Côte-Nord – pour Huard, elle commence à Betsiamites, aujourd'hui Pessamit – et  la basse-côte-nord.) Le premier arrêt, ce sera Betsiamites, mais Mgr Labrecque ne pourra confirmer les Montagnais car ils ne sont pas revenus de leur campement d’hiver. La première mission aura donc lieu à Godbout. Ensuite, Mgr Labrecque et ses accompagnateurs emprunteront plusieurs bateaux, dont certains voiliers qui ralentiront le voyage, s’arrêtant dans les moindres petits hameaux du littoral, faisant un large crochet vers l’île d’Anticosti, pour finalement aboutir à Natashquan le 24 juillet.  Sur le chemin du retour, ils visiteront encore Betsiamites  le 27 juillet, ce qui mettra un terme à leur périple. Entre-temps Mgr Labrecque sera débarqué dans plus de 20 villages-hameaux (dont Pointe-de-Monts, Baie-de-la-Trinité, Pointe-aux-Anglais, Rivière-Pentecôte, Sept-Isles, Sheldrake, Rivière-au-tonnerre, Magpie, Pointe-aux-Esquimaux…) et aura confirmé 610 personnes.

Ce livre contient une montagne d’informations.  Victor Huard coiffe tous les chapeaux dont un voyageur peut se parer : historien, naturaliste, géographe, démographe, ethnologue, linguiste et… simple touriste.  Il trace en quelque sorte l’état des lieux de la Côte-Nord et d’Anticosti à la fin du XIXe siècle. Dans chaque village, il mène une enquête, surtout auprès des vieux qui peuvent le renseigner sur la petite histoire du lieu visité. Il avoue avoir complété ses informations en puisant dans des documents gouvernementaux mais aussi dans les ouvrages de ceux qui ont raconté ce périple avant lui. Il cite abondamment Le Labrador de l’abbé Ferland, De tribord à bâbord de Faucher de Saint-Maurice et En racontant de Gregory. Document d’une  précision remarquable, Labrador et Anticosti constitue une source précieuse pour qui cherche une connaissance objective de la Côte-Nord à la fin du XIXe siècle. Pour chaque village présenté, Huard décrit le lieu (souvent, avec photo à l’appui), les bâtiments religieux et commerciaux (souvent, avec leur longueur et leur largeur !), il fournit des chiffres concernant la composition de la population, son appartenance religieuse, ses moyens de subsistance, sa fréquentation scolaire s’il y a lieu. Par exemple, sur Rivière-Pentecôte : « Statistiques. — Population : 41 familles ; 240 âmes, dont 150 communiants. Confirmés, 62. Une école. » Ou encore de façon moins synthétique : « Je n’ai donc qu’un bon témoignage à donner de l’Anse-aux-Fraises.  On y vit vraiment assez bien. La pêche, me dit-on, peut y faire gagner deux à trois cents piastres à chaque propriétaire ; puis, si l’on se livre aussi à la chasse, chasse à l’ours noir, à la marte, au renard, à la loutre, c’est encore de cent à deux cents piastres à ajouter au revenu annuel. » (p. 212)

Comme la réalité des Labradoriens est très exotique pour les lecteurs de Québec et Montréal, Huard explique comment on pratique telle pêche (morue, hareng, saumons…), quels sont les outils utilisés (barges, seines, trap-nets), comment se passe la chasse aux loups-marins, comment on engraisse le sol (algues, restes de poisson), l’utilité du cométique et du chien du Labrador, l’accueil de la délégation religieuse (des salves de fusil), la navigation en mer (les goélettes, les barges, les « steamers », la navigation contre le vent, les ports de mer), la pratique du jardinage, etc.

Autrement dit, Labrador et Anticosti est beaucoup plus qu’un récit de voyage. Sa lecture peut même devenir fastidieuse puisqu’on le devine assez bien, tous ces petits hameaux finissent par se ressembler. Et c’est là qu’intervient le « talent » de Huard. L’auteur écrit très bien et surtout il a un sens de l’humour qui commence par une belle capacité d’autodérision. Il admire ces personnes, Montagnais, Acadiens et même Anglo-saxons protestants, qui ont choisi de vivre dans ce pays « sans bons sens », sans donner dans une complaisance béate. Voici comment il conclut l’histoire du pêcheur de Sept-Îles qui aurait vu un monstre marin : « Je laisse au lecteur le soin de se former une opinion sur le fait étrange qu’il vient de lire. S’il a déjà avalé tout rond quelque serpent de mer, je ne vois pas pourquoi il ferait la petite bouche devant le monstre que je viens de lui servir. » Comme exemple d’humour, il faut lire son récit d’une cérémonie funéraire chez les Montagnais (p. 258-262).

Il ne manque pas aussi de transmettre les récriminations des Labradoriens à l’égard de leurs élites politiques : on parle de route, de pont, de fréquence des approvisionnements du « steamer », mais aussi beaucoup du télégraphe. Et tous ceux qui habitent la seigneurie de Mingan réclament l’abolition de la tenure seigneuriale.  Même s’il leur reproche une certaine naïveté, il est sensible au fait que les Amérindiens aient été dépossédés de leurs ressources. Pour obtenir une vue plus précise des sujets abordés, voyez la table des matières très détaillée.

Ce livre est un trésor inestimable pour les habitants de la Côte-Nord. Pour les autres, la lecture d’une couverture à l’autre peut devenir fastidieuse, mais ils y trouveront leur compte en choisissant quelques chapitres à partir de la table des matières.


Extrait

Et le petit navire —  qui avait déjà navigué, et à qui les vivres ne vinrent pas à manquer, grâce à quoi ni le plus jeune, ni personne à la sauce blanche ne fut mangé  — le petit navire se penchait bien sous l’effort du vent d’ouest qui soufflait rudement ; le petit navire dansait sur la crête des vagues furieuses que le vieil Éole, en veine de malice, s’amusait à soulever autour de nous. C’était plaisir de voir la frêle embarcation  se jouer ainsi au milieu de ces montagnes d’eau et sauter vivement de l’une à l’autre. Cela ne manqua point pourtant de tourner un peu au tragique, surtout pour moi. À certain moment, en effet, je causais le plus tranquillement du monde, sans m’attendre à aucun fâcheux événement, lorsque, par suite d’une légère distraction du timonier, le yacht prêta le flanc à l’ennemi, qui ne se fit pas prier : à l’instant un paquet de mer — oh ! pas énorme ! un petit paquet de mer ! — s’élança par-dessus bord, me prit traîtreusement en queue, et, tout en s’en allant courir partout dans l’embarcation, ne manqua pas de s’engouffrer, chemin faisant, dans les béantes ouvertures des poches de ma houppelande. On organisa vite le service de sauvetage ; on fit jouer les pompes avec grande promptitude, et l’on retira en triste état mon bréviaire, et mon tabac, et mes belles allumettes « Flaming Wax Vestas », et toutes ces choses que l’on peut s’attendre de trouver dans les vastes et profondes poches d’un touriste de mon espèce. Ce sont là de petits désagréments  de voyage, qu’il faut accepter gaiement. Mais voilà ce qui arrive quand le timonier est distrait. C’est encore pis, lorsque c’est le mécanicien d’un train express qui a des distractions ! (p. 212)

5 mai 2017

De tribord à bâbord

Faucher de Saint-Maurice, De tribord à bâbord. Trois croisières dans le golfe Saint-Laurent, Montréal, Duvernay frères & Dansereau, 1877, 458 pages.

Ce livre a connu un immense succès si on se fie aux publications rapprochées dont il a bénéficié. Une première version de ces récits de voyages est parue dans De tribord à bâbord en 1877. En plus du golfe Saint-Laurent, l'auteur décrit les Maritimes et la Gaspésie. Dans les éditions (tirages) ultérieures, Faucher (son vrai nom) a scindé son livre en deux, les « promenades » dans le golfe (la visite des phares) faisant dorénavant l’objet d’un livre autonome, intitulé : Promenades dans le golfe Saint-Laurent - une partie de la Côte Nord, l'Île aux Œufs, l'Anticosti, l'Île Saint-Paul, l'archipel de la Madeleine (Typographie de C. Darveau, 1879, 207 p.) . (Je n'ai lu que cette partie du voyage.)

À la lecture, on comprend que Faucher de Saint-Maurice (1844-1897) a accompli au moins trois fois (1873-1874-1875) le trajet dans le golfe Saint-Laurent. Pourquoi? Était-ce lié à ses fonctions (il est fonctionnaire, puis député à partir de 1881) ou simple plaisir touristique? 

On est au printemps 1874. « Le Napoléon III partait ce matin-là pour ravitailler les phares de la côte et du golfe Saint-Laurent. » Les passagers embarquent donc sur un bateau du gouvernement chargé de marchandises. Pointe-des-Monts, au large de Baie-Trinité, est le premier arrêt sur lequel Faucher insiste. Les voyageurs rencontrent le gardien du phare, célèbre sur la Côte-Nord, surtout en raison du livre qu’a laissé sa fille sur la vie dans un phare au XIXe siècle (Élioza Fafard, Légendes et récits de la Côte-Nord du Saint-Laurent). Vont faire partie du trajet deux autres phares de la Côte-Nord (L’Île-aux-Œufs et Sept-Îles), trois phares de l’île d’Anticosti (Sud-ouest, Sud, Pointe-aux-Bruyères), trois phares de l'Archipel de la Madeleine (Île Brion, île du Rocher-aux-Oiseaux, Île de Saint-Paul), et finalement trois des Îles-de-la-Madeleine (l’Anse-à-la cabane, l’île d’Entrée, l’île de la Pierre Meulière [Cap-aux-Meules] ).

Faucher présente les membres de l’équipage et au moins deux autres passagers, dont l’un est un gardien de phare qui retourne sur l’île d’Anticosti. L’autre, Agénor Gravel, tient une place dans le récit parce que, très coloré, il anime le groupe. L’auteur présente aussi la plupart des gardiens de phare, parfois leur famille, leur petite histoire.

L’histoire des naufrages occupe une bonne place dans le livre : on le sait, le golfe Saint-Laurent est un cimetière d’épaves, d’où la multiplication des phares. Les plus célèbres naufrages sont celui de Walker à l’Île-aux-Œufs en 1711 (l’auteur lui consacre tout un chapitre) et celui de la Renommée en 1736 que le Père Crespel a rendu célèbre : Voiages du R. P. Emmanuel Crespel dans le Canada, et son naufrage en revenant en France. Faucher raconte aussi l’histoire des lieux (la possession, les ressources, la configuration) et fait aussi un peu de place à certains personnages célèbres qui les ont marqués, de Jolliet jusqu’à Gamache.

Pour rendre son livre plus attrayant, en plus de se mettre lui-même en scène, Faucher de Saint-Maurice ajoute plusieurs anecdotes liées au voyage; par exemple, le Napoléon III manque de s’enliser en approchant des côtes des Îles-de-la-Madeleine et grâce aux manœuvres du capitaine et à l’intervention de Sainte-Anne-du-Nord, il s’en sort miraculeusement. Beaucoup moins reluisante est la « partie de chasse » menée par les voyageurs sur le Rocher-aux-Oiseaux : « … les pierres et les coups de fusil partaient drus comme grêle. Il fallait voir alors les malheureux volatiles (les fous de bassan) dégringoler par grappes dans l’onde qui, ce jour-là, n’était pas aussi amère que leur existence. Franchement, pareille tuerie devenait dégoûtante. C’était avoir des dispositions au meurtre que de taper ainsi sur ces animaux stupides ; et comme nos gens y prenaient goût, ce ne fut qu’à force d’instances que nous parvînmes à faire cesser cet inutile massacre. »

En terminant, voici un passage sur les Îles-de-la-Madeleine, de l’amiral Bayfield (The St. Lawrence pilot) que Saint-Maurice cite et que je cite à mon tour : « Par une journée chaude et ensoleillée, l’œil ne peut se rassasier de contempler ces falaises multicolores, où le rouge est la couleur dominante, et où le jaune blafard des lagunes de sable fait antithèse au vert tendre des pâturages, au vert sombre des bois, au bleu saphir du ciel et de la mer. Ces contrastes produisent alors un effet extraordinaire, et contribuent à donner à cet archipel un cachet artistique, qu’on ne saurait retrouver aux autres îles au golfe Saint-Laurent. Par les jours de gros temps, lorsque le vent d’est fouette et fait rage, le paysage change, il est vrai ; mais il n’en reste pas moins aussi caractéristique. Alors les pics isolés des îles, leurs falaises échiffées, se glissent, apparaissent confusément à travers la pluie, le brouillard, et semblent reliés entre eux par une ceinture de brisants qui masquent presqu’entièrement les bancs de sable et les lagunes. Garde à vous, matelots ! n’approchez pas alors impunément de la Madeleine. En voulant la serrer de trop près, vous talonneriez, et vous seriez naufragés avant d’avoir pu même éventer le danger. » (p. 161)

28 avril 2017

En racontant…

John Uriah Gregory, En racontant. Récits de voyages en Floride, au Labrador et sur le fleuve Saint-Laurent, Québec, Typographie C. Darveau, 1886, 245 pages. (Traduction : Alphonse Gagnon)

Le Labrador (ancienne appellation de la Basse-Côte-Nord) est assez bien représenté dans la deuxième moitié du XIXe siècle. Jean-Baptiste Ferland (Le Labrador, 1860), Faucher de Saint-Maurice (De tribord à babord, 1877), Zacharie Lacasse, (Trois contes sauvages, 1882) Henry de Puyjalon (Récits du Labrador, 1894), et Victor Huard (Labrador et Anticosti, 1897) ont tous laissé un témoignage de leur passage dans cette région isolée du reste du monde.

John Uriah Gregory (1830-1913) était chef de bureau du Ministère de la Marine à Québec. Mes recherches me laissent croire que son livre, traduit par Alphonse Gagnon, n’a jamais paru en anglais. Trois textes portent sur la Basse-Côte-Nord. Il faut lire cette oeuvre (plus autobiographique, ethnologique que littéraire) comme le témoignage d’une époque.  

Les Pêcheurs du Labrador
« Au commencement de l’automne de cette même année, le gouverneur-général, alors Lord Monck, reçut une lettre du capitaine du vaisseau le Sphinx, revenant d’une croisière sur la côte du Labrador, attirant son attention sur l’état déplorable des pêcheurs, et citant, en particulier, le cas d’une famille de la baie Bradore, appelée Jones. » On est en septembre 1868. Gregory va visiter cette famille Jones et d’autres pêcheurs qui meurent littéralement de faim avec mission de les aider. Le bateau, plein de victuailles, l’amène directement à Blanc-Sablon. La chasse aux loups-marins est le principal gagne-pain de ces gens. Les pêcheurs côtiers font la chasse avec des seines, mais encore faut-il que les bêtes daignent passer près des rivages. Ils ne font pas le poids face aux bateaux commerciaux qui peuvent chasser les bêtes sur les banquises. L’auteur va s’arrêter à plusieurs postes en remontant le fleuve. En plus de la chasse aux phoques, différents sujets vont être abordés : le chien esquimau et le cométique, la chasse à la baleine, la surexploitation des ressources, l’exploitation des pêcheurs par les trafiquants, la chasse sur le continent...

En Floride
Voyage touristique. Un train l’amène à New York, un bateau à Savanah et un autre bateau à Jacksonville. Gregory s’intéresse au climat, à la culture des oranges, des arbres fruitiers, à l’agriculture. « Nous fîmes feu sur eux à droite et à gauche, et, si l’on peut en juger par les jets d’eau qu’ils provoquèrent, nous dûmes en (les caïmans) atteindre plusieurs. »

Le Fleuve Saint-Laurent  - Le Fleuve Saint-Laurent - Navigation d’hiver
Chapitre très technique, dans lequel le fonctionnaire Gregory énumère les différents moyens mis en œuvre par le gouvernement pour faciliter la navigation sur le fleuve, été comme hiver. 

L’île d’Anticosti et ses naufrages
Après avoir énuméré les ressources de l’île et précisé les moyens mis à la disposition des navires pour éviter les naufrages (phares, cornes de brume, réserve de nourriture), l’auteur va raconter quelques-uns des naufrages célèbres dont Anticosti fut le théâtre.  La moitié du chapitre est consacré au  naufrage de la Renommée en 1736 et surtout au difficile hiver de survie qui s’ensuivit. Gregory cite le récit que Faucher de Saint-Maurice en a fait dans De babord à tribord. Il passe plus rapidement  sur d’autres naufrages célèbres : celui de l’amiral Phipps en 1690, ceux du Bristolian et du Pamlico en 1880, celui du Granicus en 1828, celui de Walker à l’île-aux-Œufs en 1711.  Pour terminer, l’auteur termine en expliquant que la récente colonisation de l’île (fondée sur la culture de la patate) assure aux rescapés de meilleures chances de survie.

Une Baleine dans le port de Québec
Histoire humoristique. Un pêcheur a trouvé à « vingt-quatre milles en bas de Québec, et à cent milles de l’eau salée » une grosse baleine échouée sur le rivage. Il l’a remorquée jusqu’à Québec et il offre à Gregory la possibilité d’exploiter le cadavre (huile, les os). Ce dernier, tout fonctionnaire qu’il soit en 1872, accepte la proposition. Ce qui devait s’avérer avantageux au plan pécuniaire, tourne au désastre : les visiteurs accourent, on les fait payer, mais au bout de trois jours un inspecteur de l’hygiène l’oblige à débarrasser le port de cette « puanteur ».  Ceci n’est que le début d’une suite de déboires : le narrateur va perdre de l’argent et voguer d’ennuis en ennuis.

Dans le Bas du Fleuve
« En juillet 1872, mes devoirs officiels m’obligèrent à visiter la côte du Labrador, en bas de la Pointe de Monts. » À la suite d’une tempête, Gregory doit passer une nuit chez un guide. C’est là qu’il rencontre une femme instruite, madame Gitony, qui vit dans ces lieux éloignés de tout. Elle lui raconte un peu sa vie, en partie passée sur l’île d’Anticosti. Gregory parle aussi des gardiens de phares, dont plusieurs étaient instruits. « Il est des personnes qui deviennent tellement éprises de la vie sauvage et libre des bois que, malgré ses fatigues, ses privations, ses luttes contre la faim, un séjour de quelques mois dans une grande ville leur devient ennuyeux au point qu’elles aspirent bientôt à reprendre leur première occupation ; ce qui arrive fréquemment. »  

Un oiseau sans plumes 
Histoire humoristique. Gregory accompagne un « gentilhomme » qui est aussi  « un savant et un littérateur d’un grand mérite » dans une excursion de pêche. Ce dernier ne cache pas sa déception quand Gregory s’avère incapable de répondre à ses questions sur la botanique et la géologie. Mais il tient sa revanche quand le prétentieux gentilhomme confond le chant d’une grenouille avec celui d’un oiseau.

21 avril 2017

Sensations de Nouvelle-France

Sylva Clapin, Sensations de Nouvelle-France, Boston, Sylva Clapin éditeur, 1895, 95 pages.

Observez bien la page titre. Malgré ce qu'elle semble dire, l'auteur de Sensations de Nouvelle-France n'est pas Paul Bourget, mais Sylva Clapin et ce livre n’est pas la suite d’Outre-Mer : c'est  en quelque sorte un canular.

La venue de Bourget au Québec a causé un petit esclandre en 1893.  Il faut savoir que son œuvre ne faisait pas l’unanimité, d’où la bataille rangée que vont se livrer les conservateurs (Tardivel, Chapais…) et les libéraux (Beaugrand, Fréchette…). Pour certains journalistes conservateurs, Bourget n’est qu’un « pornographe », un « libertin », un « colporteur d’immondices » et j’en passe. Il faut dire que Bourget n’avait pas encore changé son fusil d’épaule et n’était pas devenu un parangon de l’écrivain catholique du début du XXe siècle.

Paul Bourget commence son périple américain le 5 août 1893 à New York et retourne en France le 21 avril 1894. Il fait un rapide crochet au Québec entre le 29 octobre et le 17 novembre 1893. Ses notes de voyages paraissent d’abord dans les journaux, puis en livre sous le titre Outre-Mer en 1895. Les gens d’ici s’attendaient à ce que le célèbre écrivain, nouveau membre de l’Académie française, ajoute quelques pages sur son passage au Québec, mais non, rien! Bourget s’en est expliqué plus tard : « J’ai tenu à ne rien écrire sur le Canada parce que je ne l’ai pas étudié, et que je ne me reconnaissais pas, après quinze jours de passage, le droit de toucher aux questions de race qui se trouvent engagées dans le Dominion.» (Gilles Dorion, Présence de Paul Bourget au Canada, p. 56)

C’est ici qu’intervient le pastiche de Sylva Clapin présenté comme une suite d’Outre-Mer : il adapte un ancien titre de Bourget (Sensations d’Italie, 1891), copie son style et il écrit le journal de son voyage au Québec entre le 10 et le 31 octobre (voir ci-dessus, les dates ne concordent pas). Même si certains faits sont faux (dont tout le chapitre sur son prétendu passage à Trois-Rivières), quelques commentateurs se laissent berner et publient des extraits et des comptes rendus de l’ouvrage dans les journaux. On communique avec Bourget, qui s’offusque de la supercherie sans aller plus loin : « J’ai lu avec stupeur les coupures de journaux que vous m'avez envoyées. Il y a quelque chose pour moi d'abominable dans ce procédé de fausse attribution d'un ouvrage à un auteur, et cela mériterait un bel et bon procès. Vous m’obligeriez en disant que j’ai été dégoûté de cette infamie littéraire jusqu’à l’indignation. » Clapin doit avouer qu’il est l’auteur de Sensations de Nouvelle-France. La polémique pourrait s’arrêter là, mais non. Il y a encore ce que Clapin a écrit sur le Québec qui dérange surtout la fange conservatrice de la société canadienne-française.

Qu'est-ce que Clapin fait dire à Bourget? 
En arrivant à Montréal, le pseudo-Bourget a vite fait de constater l’omniprésence de l’anglais. La comparaison entre les cultures latine et anglo-saxonne sera la pierre angulaire du pastiche de Clapin. Ce dernier attribue l’infériorité des Canadiens français davantage à certains traits culturels, voire à nos institutions, qu’à une situation politique : «  Et cette minorité [les Anglais] n’est pas une oligarchie, car le Canada jouit d’institutions parlementaires bien définies, et conçues dans un esprit très large. Il y a là, d’ailleurs, dans cet effacement graduel d’une nationalité, hier encore assez vivace, plus qu’une résultante d’intrusion souveraine de conquérant en pays conquis. J’y vois aussi l’indice, sinon d’une essence supérieure, certainement d’aptitudes naturelles mieux développées, et surtout mieux dirigées, du moins quant à ce qui a trait à outiller l’homme moderne pour affronter le struggle for life contemporain. » Et sur la même lancée, il dénonce le système d’éducation dirigé par le clergé : «  En un mot le vice, qui ronge peu à peu cette Nouvelle-France, me semble initial, et c’est à l’éducation qu’il faut remonter pour porter le fer dans la plaie. »

Plus encore, il évoque une scène qui, selon lui, en dit long sur la conception de l’éducation  des deux nationalités : alors que les étudiants de l’Université McGill s’adonnent aux sports de compétition, ceux du Collège de Montréal « défil[ent] deux par deux, en route pour une promenade » […] « … ces collégiens en tuniques étriquées, march[ent] d’un air monacal et recueilli, et se pouss[ent] nonchalamment les pieds à travers les amas de feuilles mortes qui couvraient les trottoirs. » Et le faux Bourget ajoute : « J’eus comme la sensation brusque d’un cortège de ratés et de fruits secs, que plus tard la vie impitoyable broierait sans merci. »  

Clapin n’hésite pas à dénoncer l’influence cléricale sur le système d’éducation : « Voyez par exemple nos collèges classiques, où grandissent les générations qui auront plus tard à porter les poids les plus lourds. Eh ! bien, ces collèges, et cela en dépit de quelques efforts isolés pour en modifier le caractère, restent surtout des séminaires, et nous en sortons tous avec le pli séminariste. Ce n’est pas là un défaut, je sais fort bien, au sens absolu du mot, mais ce ne peut être aussi d’autre part, je crois, qu’une bien piètre qualité dans cette fin-de-siècle si batailleuse, si agressive, où le Vœ victis sonne bien vite inexorablement aux oreilles des timides, des irrésolus, des résignés. »

Dans une perspective qui va au-delà de l’éducation, il trace un portrait de Mgr Laflèche, évêque de Trois-Rivières, qui en dit long sur la soumission du peuple au clergé : «[Mgr Laflèche]  dont l’omnipotence s’étend sur la ville, et bien loin aux alentours, comme un manteau de plomb ». «  C’est un violent, un opiniâtre, mais c’est aussi un fort et un puissant. Ancien missionnaire, et ennemi des demi-mesures, il nous rudoie et malmène tous ici comme jadis ses sauvages, et l’on sent que, s’il eût vécu au temps de l’Inquisition, il eût ordonné le bûcher […] « Eh ! bien, malgré cela — peut-être même à cause de cela, je ne sais plus — nous l’aimons et le chérissons, cet homme […] »

Comme toute polémique, celle-ci va s’éteindre lentement, mais le sentiment d’infériorité des Canadiens français continuera d’être débattu (Errol Bouchette, Edmond de Nevers) dans les années suivantes.  Il y aurait encore beaucoup à dire sur le texte de Clapin, mais on ne ferait que reprendre le travail minutieux effectué par Gilles Dorion dans Présence de Paul Bourget au Canada (Québec, PUL, 1977).

Lire Outre-Mer

14 avril 2017

L’enjôleuse

Marie-Anne Perreault (madame Elphège Croff), L’enjôleuse, Montréal, Édouard-Garand, 1928, 58 pages + Supplément de 13 pages (Illustrations d’Albert Fournier) (coll. Le roman canadien no 45)

Dans un rang de Saint-Paulin. Marielle et Marc sont fiancés. Comme Marc n’a pas un sou qui l’adore, il décide d’aller en ville pour gagner quelque argent avant d’épouser Marielle. À Québec, il retrouve Cécile, une amie de Marielle, l’enjôleuse du titre, qui vit chez sa tante et travaille dans la mode. Marc s’entiche de la ville et demande à Marielle de le rejoindre et de l’épouser. Le père de celle-ci refuse. Il veut qu’elle continue d’aider sa mère en attendant d’épouser un paysan.  Arrive ce qui devait arriver, Marc épouse Cécile.

Trois années ont passé. Les événements se bousculent. Cécile, insatisfaite de l’humble vie qu’il lui offrait, a quitté mari et enfant pour retourner au monde de la mode montréalais. Marc passe à la sauvette chez ses parents pour leur confier la garde de l'enfant. Puisque son frère aîné est marié et qu’il est héritier de la ferme, Marielle, toujours célibataire, s’est trouvé un emploi auprès d’une famille qui vit tout près. Le retour définitif de Marc ranime en elle des sentiments qu’elle croyait éteints. Coup de théâtre, Cécile revient, elle aussi, chez sa mère… mais pour y mourir. La voie étant libre, Marielle et Marc vont pouvoir se marier.

Pour l’essentiel, c’est un roman sentimental, avec son triangle amoureux et le triomphe de l’amour « vrai » à la tout fin. Mais ce roman sentimental repose sur un des motifs omniprésents dans le roman du terroir : l’opposition entre la ville et la campagne. Sans noircir à l’excès la ville pour mieux embellir la campagne, Croff, par le biais de ses personnages, fait quand même le choix de la campagne.  La vie à la ville est moins dure, plus brillante, moins monotone, mais futile. Elle jette de la poudre aux yeux, et cela ne peut pas durer : « Marc voyait maintenant que pour avoir préféré la ville à la campagne, il avait perdu son bonheur, la tranquillité de sa vie et fait le désespoir de sa petite amie d’enfance. Les remords remplissaient son cœur et un désir impérieux de revoir les siens le hantait sans cesse. » La vie à la campagne est difficile, mais c’est la continuité d’un passé qui nous rattache aux nôtres : « On ne rompt pas impunément avec tout un passé de saines traditions et ceux qui piétinent sur place en désirant de toutes leurs forces « vivre leur vie » en désertant le devoir, se trompent étrangement. » 


Ce qui me surprend toujours chez Croff, c’est l’omnipotence des pères et l’effacement des mères. Encore ici, c’est l’éducation molle de sa mère qui a mené l’enjôleuse Cécile à tant de frivolités : « ma mère a été la première, elle n’a pas su m’élever et faire de moi un caractère maniable et bon ».

Le roman est divisé en deux parties et la première nous parvient du point de vue de Marielle, jeune paysanne très conservatrice. Tout de même, mue par un sentiment amoureux très fort, elle finit par remettre en question l’autorité du père qui l’empêche d’épouser son amoureux, sans franchir le pas qui en aurait fait une révoltée. Et surtout, elle finit par questionner la justice au sein de la famille, elle qui en sera chassée le jour où une bru rentrera dans la famille  :  « Marielle était en pleine révolte, la pieuse Marielle boudait le Bon Dieu, elle boudait la Ste-Vierge qu’elle avait tant priée pendant sa neuvaine, elle boudait aussi et surtout son père. Pourquoi ne voulait-il pas lui permettre de s’éloigner un peu et de prendre l’air de la ville ? Elle se voyait transformée en petite citadine, vêtue comme une demoiselle et se promenant au bras de Marc... quels petits soupers ils auraient pu se procurer tous les deux ! et l'ouvrage qu’elle aurait fait à l’atelier au lieu du travail dur qu’elle accomplissait sur les fermes... pour les garçons, se disait-elle. »

Comme plusieurs romans du terroir, Croff agrémente son récit de certaines légendes, de coutumes, de pratiques agricoles… Ainsi nous avons droit au battage de l’avoine, au foulage de l’étoffe, aux « burlesqueries » du mardi-gras, à une histoire de loup-garou, à un mariage à la campagne… Nous trouvons aussi quelques vieilles expressions qui me semblent désuètes : « les vieux tablaient le verre en main, prenant le petit coup d’appétit  »; « il fait beau mais ce n’est pas pour longtemps, il y avait trop de marionnettes hier soir... »;  « pour lui donner du «  bras » Philippe lui passait « un petit coup » de temps en temps ».

Edouard Garand n'était pas l'éditeur le plus rigoureux. Ainsi dans ce roman, le père de Marielle s'appelle souvent Baptiste et parfois Jacques. Pas facile à suivre...


Marie-Anne Perreault sur Laurentiana

7 avril 2017

L’homme de la Papinachois

Yves Thériault, L’homme de la Papinachois, Montréal, Beauchemin, 1960, 63 pages. (Illustrations : Georges Lauda) (Coll. « Les ailes du Nord »)

Le géologue Maurice Allard a trouvé un riche gisement de columbium près de la rivière Papinachois, sur la Côte-Nord. Un malfrat, un certain Harrison, a décidé de lui subtiliser sa découverte. Il tient en otage sa femme et ses enfants et le fait chanter. Allard est obligé de conduire un des lieutenants de Harrison vers son « trésor ». Il réussit à lui échapper, mais est gravement blessé. C’est ici qu’interviennent Marc Boivin, et ses enfants, propriétaires d’une petite compagnie d’aviation qui accompagne touristes, trappeurs et scientifiques dans le Nord. On leur signale que des signaux de détresse ont été aperçus sur leur territoire. Ils finissent par retrouver Allard (grâce à Paul Provencher, un scientifique connu sur la Côte-Nord), ils le ramènent à la maison et ils soignent ses blessures. Quand Harrison découvre où se cache Allard, il tente de le faire enlever. Ses hommes de main sont piégés par la famille Boivin et, se voyant menacés de prison, se retournent contre leur chef. Voyant cela, Harrison libère ses otages et quitte le pays.

Comme il se doit, le rythme est très rapide, les descriptions purement fonctionnelles, les dialogues abondants, les phrases courtes. Thériault laisse de côté les explications psychologiques qui viendraient nous aider à comprendre certains changements de cap de ses personnages. Tout cela se lit encore très bien. 

Si Alerte au camp 29 offrait certains passages assez documentés sur les feux de forêt au nord du Québec, L’homme de la Papinachois donne davantage dans l’intrigue traditionnelle qu’on destine aux adolescents… de l’époque : on a des bons et des méchants, la vie est menacée, on épouse le point de vue des victimes, à la fin les bons l’emportent, certains méchants retrouvent le droit chemin, la justice triomphe et tout le monde est heureux.


  

6 avril 2017

Alerte au camp 29

Yves Thériault, Alerte au camp 29, Montréal, Beauchemin, 1959, 63 pages. (Illustrations : Georges Lauda) (Coll. « Les ailes du Nord »)

Yves Thériault a beaucoup écrit, et beaucoup de livres « alimentaires ». Alerte au camp 29 est le premier volume de la collection « Les Ailes du Nord », collection qui s'adressait aux adolescent(e)s. J’ai en ma possession quatre romans de cette collection, deux publiés en 1959 (La revanche du Nascopie et Alerte au camp 29) et deux en 1960 (L’homme de la Papinachois, La loi de l’Apache). Tous mettent en scène Marc Boivin et ses enfants, dont la compagnie d'aviation s’est établie sur les bords du lac Mistassini. Deux autres, annoncés en quatrième de couverture : Le rapt du Lac Caché et La montagne sacrée, ont été publiés en 1962. Y en a-t-il eu d’autres?  

 «  Pilote d’Air-Canada, Marc Boivin, jeune encore et d’allure athlétique, a perdu sa femme dans un tragique accident d’automobile. Il est resté veuf avec une fille de quinze ans, Lise, et un fils de seize ans, Yvon. Par besoin de changement, et pour satisfaire une ambition caressée depuis longtemps, il quitte son emploi, achète deux avions, un Cessna 172 et un Norseman usagé. Avec ces appareils, il obtient une certification et inaugure le Transport Aérien Mistassini. À l’autre extrémité du lac, presque en forêt, il installe un quai d’accostage, un hangar, un atelier de réparation, un poste de communication radiotéléphonique ainsi que sa maison d’habitation. C’est là que maintenant ses enfants, qui font leurs études secondaires à Montréal, viendront passer les vacances et le seconder durant la saison la plus active de son entreprise. Et c’est là que les deux adolescents vivront les aventures des AILES DU NORD. » (Introduction à la collection)

Résumé d’Alerte au camp 29
Plusieurs feux de forêt ravagent le Nord. Marc Boivin est débordé. Sa fille Lise, qui s’occupe des communications, reçoit un appel de détresse de cinq géologues encerclés par les flammes au Lac Kamish. Aucun appareil ne semble disponible dans les environs. Il reste toujours le vieux Norseman qui est inutilisé… Mais le lac est trop petit pour qu’il puisse en décoller. N’écoutant que son courage – ou sa témérité – Yvon qui n’est qu’un apprenti pilote enfourche l’appareil, se pose sur le lac malgré les flammes  et réussit par miracle à en re-décoller avec les géologues à bord.

Demain : L’homme de la Papinachois,



31 mars 2017

Le membre

Graindesel (Damase Potvin), Le « membre », Québec, Imprimerie de l’Événement, 1916, 159 pages.

Le père de Donat Mansot « possédait le plus beau lot du grand rang de la paroisse de Sainte-Artémise de Trou-en-Mer. » Contre la volonté de son père, qui souhaitait en faire un prêtre, Donat est devenu journaliste, puis député.  Malgré tout, il tire le diable par la queue, ce que son vieux père ne lui pardonne pas. Il perd assez rapidement toutes ses illusions quant à ses chances d’avancement en politique, en partie à cause de ses origines paysannes. Un jour la chance lui sourit : il sauve le premier ministre d’une noyade certaine, ce qui lui vaut d’être nommé « président du comité des bills », un poste qui le met en contact avec les lobbyistes. À la première occasion, désirant sortir de la dèche, il se laisse corrompre : il accepte un pot de vin d’une compagnie américaine qui veut implanter une immense bananeraie au Labrador (vous avez bien lu! Ils veulent détourner les icebergs, modifier le climat…). Un journaliste, au fait de la tentative de corruption, le dénonce. Mansot est sacrifié par son parti et il décide de revenir au métier qu’il n’aurait jamais dû quitter : paysan.

Quel roman étonnant! Il commence par une scène du terroir, on se déplace à New York en passant par le parlement, on trempe dans la science-fiction (le Labrador en bananeraie) et même dans le thriller politique, pour terminer par le monde paysan. L’humour est très présent et la critique très acerbe face aux gouvernants. Qui a dit que le cynisme des électeurs face à l’autorité était un phénomène récent?

Le fil du récit est tout de même assez mince et parfois abandonné pour permettre à l’auteur quelques morceaux de bravoure. Ainsi au chapitre 10, on a droit à une séance du parlement  dans laquelle les intervenants y vont de discours plus loufoques les uns que les autres. (Lire l’extrait).

Chez Potvin, le roman sert souvent la thèse agriculturiste, et la fin de celui-ci tombe dans ce panneau trop facile. Malgré quelques longueurs, Le « membre » vaut le détour.

Extrait

Le représentant d’un comté rural tomba en plein dans l’aviculture. La population, fit-il remarquer, n’accorde pas assez d’attention à la science de l’aviculture. Au lieu de se lancer à corps perdu exclusivement dans la culture du trèfle, nos cultivateurs devraient prendre plus de moyens pour faire pondre leurs poules. J’ai entendu dire, continua cet ingénieux et pratique député, que la musique, et particulièrement le piano, avait le pouvoir d’accentuer d’une façon merveilleuse les fonctions de la ponte chez les poules… On jouerait tout simplement du piano aux gallinacés. On augmenterait le rendement des œufs, on diminuerait leur prix et, du même coup, on ferait l’affaire des marchands de pianos à la campagne dont on pourrait, ensuite, taxer les ventes, ce qui fournirait un nouveau revenu au gouvernement. On pourrait aussi classer les œufs plus facilement. Nous aurions, sur les marchés, les œufs Rossini, les Massenet, les Strauss, les Beethoven qui seraient naturellement plus chers que les œufs à la Sousa, à la Petite Tonkinoise ou à la Matchiche. On vendrait pour les dyspeptiques, les œufs pondus aux accords de la marche funèbre de Chopin. (p. 89-90)

24 mars 2017

Récits du Labrador

Henry de Puyjalon, Récits du Labrador, Montréal, L’Imprimerie canadienne, 1894, 144 pages.

Henry de Puyjalon (1841-1905) est né dans un château en France et est décédé dans un camp en bois rond sur L’Île-à-la-Chasse, une île inhabitée faisant partie de l’archipel de Mingan. Dans Récits du Labrador, il a réuni 15 courts récits, dont plusieurs étaient déjà parus dans des journaux. À l’époque, on distinguait le Labrador terre-neuvien et le Labrador canadien, ce denier correspondant à la Basse-Côte-Nord. La plupart des récits se déroulent dans l’archipel de Mingan, où l’auteur a habité (gardien du phare de L’Île-aux-perroquets, et camp à L’Île-à-la chasse).

Les 15 récits mélangent anecdotes, détails scientifiques (la faune, la flore, les minéraux), récits ethnologiques, morceaux d’humour, critiques de la société bien-pensante et surtout des politiciens qui gèrent la faune.

« Le Maringouin», « Le Goëland  (sic) », « Le Canard Eider », « Le Loup-Marin », « La Bête puante », « Le Lièvre », « Le Loup-Cervier », « L’Outarde », « Le Maquereau », vous l’aurez deviné,  mettent en scène des animaux, insectes, poissons, oiseaux et mammifères. Il faudrait peut-être distinguer les animaux qui font partie de l’environnement de ceux qui sont associés à la chasse et la pêche. Car souvent, Puyjalon, non seulement raconte-t-il la chasse mais aussi l’usage qu’on en fait : le traitement des peaux, leur valeur économique, la viande qu’on en tire. Il faut le dire, si Puyjalon fait preuve d’une sensibilité écologique surprenante pour l’époque, en même temps, il est un chasseur impénitent qui perd tout rationnel quand vient le temps de chasser, surtout si l’animal titille sa gourmandise, comme l’outarde. Le maringouin et la bête puante donnent lieu à des morceaux d’humour; le goëland est un animal exécré dont il admire la beauté mais souhaite le contrôle; le canard eider et l’outarde sont ses préférés. 

Il raconte entre autres une chasse aux phoques qui nous laisse pantois : « Les uns tombent, les autres se relèvent, les bâtons se brisent, les loups-marins hurlent. C’est une animation, un désordre apparent, un combat insensé qu’il faut avoir vu, auquel il faut avoir pris part pour en comprendre toutes les joies, en connaître toutes les émotions. / Bientôt la tuerie achève faute de victime, et l’on procède au dépouillement des morts. »

Portrait de l'auteur
Puyjalon, tout comme Audubon, pratique allègrement l’anthropomorphisme : « Audubon, qui fut chasseur pour devenir savant, fait un tableau aussi délicieux qu’édifiant des soins délicats et variés qu’avait pour sa femelle un mâle d’outarde dont il fit un jour la rencontre dans les savanes tremblantes du Labrador. Il nous dit, en fort beau langage, du reste, avec quel empressement cet époux dévoué couvrait sa femelle de son corps pour la défendre des entreprises du chasseur, avec quelle tendresse il savait calmer la terreur que lui causait la présence du savant observateur, avec quelle énergie il déployait ses ailes puissantes pour en frapper l’objet de ses craintes et de sa colère. »

« Mon Curé », « La Tempête », « L’anse du Trépassé », « Le Ragoût de Ludivine » sont davantage des récits anecdotiques : rencontre avec un curé en pleine tempête, lutte contre une tempête, apparition d’un disparu, ragoût d’eider qui se révèle beaucoup moins appétissant lorsque le narrateur connait la recette. Dans « Un Rêve », l’auteur nous démontre sa très grande connaissance des métaux, sujet sur lequel il a écrit un livre : Petit guide du chercheur de minéraux (1892). Enfin dans « Le Montagnais », il trace un portrait éminemment sympathique des Montagnais (les Innus) : 

«  Ils sont catholiques comme nous, plus honnêtes que nous, moins sottement superstitieux et beaucoup plus instruits. Il est rare de rencontrer un sauvage ne sachant ni lire ni écrire. Ils correspondent entre eux au milieu des bois. Leurs boîtes aux lettres  sont des troncs d’arbres désignés et leur papier des fragments d’écorce de bouleau. »

Ou encore :
« … ils vous accueillent avec la plus complète cordialité sous leur tente ou dans leur cabane lorsque vous avez recours à leur hospitalité. Ils sont entre eux d’un dévouement sans égal, partageant tout et cela sans compter, jusqu’à épuisement absolu. C’est de l’imprévoyance, dira-t-on, mais c’est aussi de la charité, et de la meilleure.»

Ce petit livre sans prétention, pimenté d’un humour agréable, raconté par un esprit fin, mérite sans doute le détour, pour peu que vous aimiez les animaux et n’ayez pas le cœur trop sensible.

Puyjalon sur Wikipedia
Récits du Labrador  sur Wikisource
Si vous préférez le papier, le livre a été réédité par Daniel Chartier.