Aucun message portant le libellé Biographie. Afficher tous les messages
Aucun message portant le libellé Biographie. Afficher tous les messages

8 janvier 2021

Cherchant mes souvenirs

Robert de Roquebrune, Cherchant mes souvenirs, 1911-1940, Montréal, Fides, Collection du Nénuphar, 1968, 243 p.

Cherchant mes souvenirs, 1911-1940 vient compléter Testament de mon enfance et Quartier Saint-Louis que j’ai déjà présentés sur ce blogue. Je vais répéter rapidement ce que j’ai déjà écrit, à savoir que les mémoires de Roquebrune, bien qu’anecdotiques, sont racontées avec charme et finesse. Au-delà de l’autofabulation propre à tout mémorialiste, ce témoignage nous fait revivre la première moitié du vingtième siècle, telle que vécue par un intellectuel fortuné, qui prenait la vie à la légère.

Résumons le livre. Roquebrune épouse Josée Angers en 1911, les deux se paient un voyage de noces d’une dizaine de mois à Paris. De retour au Québec, ils s’installent à Beloeil.  Roquebrune commence à écrire à la suggestion de son épouse, participe à la création du mythique Nigog en 1918 (voir l’extrait). Le couple retourne à Paris en 1919, cette fois-ci pour y vivre. Roquebrune continue d’écrire romans, essais et articles journalistiques, tout en travaillant comme archiviste. Le couple, sans enfants, possède une maison à Paris et une autre près de Nice. Ils voyagent beaucoup, surtout en Europe. En 1940, pour fuir la guerre, ils traversent en Angleterre avant de rentrer au Canada. C’est ici que s’arrête le récit de Roquebrune.

Ajoutons qu’ils retournent en France en 1946. Josée y décède en 1964 et Roquebrune rentre au Canada en 1968, année de publication du présent livre. Il vivra encore dix ans.

Roquebrune se plaît à tracer un portrait de tous ces gens qu’il a connus ou simplement croisés dans un salon. Et il y en a beaucoup! Citons parmi les noms connus : Barbey d’Aurevilly, Teilhard de Chardin, Maurice Ravel, Paul Claudel, Léon Bloy, Charles Maurras… Il décrit aussi plusieurs lieux de séjour qu’ils ont fréquentés.

Curieusement, la figure qui émerge de ce livre, c’est celle de sa femme Josée Angers, décédée au moment de l’écriture du livre. Il semble complètement perdu sans elle. Ce qu’il faut comprendre, c’est que cette femme fortunée, bien supérieure à lui intellectuellement parlant – c’est lui qui le dit –, a géré leur vie de couple, achetant et décorant les maisons, préparant avec un soin minutieux leurs nombreux voyages, ménageant le quotidien et la vie sociale... À lui est resté le « beau rôle », celui de l’écrivain mondain, du fin causeur qui fréquente la haute société canadienne et française à Paris.

Extrait (LE NIGOG)

En fondant Le Nigog, nous n’avions nullement comme but de démolir ou de faire une petite révolution. Il n’y avait rien à démolir dans le monde vide que nous habitions et une révolution ne s’accomplit pas contre le néant. Pourtant, dès l’apparition des premiers numéros du Nigog on nous fit une réputation fracassante. D’abord ce mot insolite: Nigog, étonnait beaucoup. C’est Pré- fontaine qui l’avait trouvé et nous l’avait proposé un soir comme titre de notre revue. Nous cherchions un mot qui ne fût pas trop banal et Revue de ceci ou Revue de cela nous ennuyaient. « Appelons notre revue Le Nigog, dit Préfontaine, personne ne saura ce que ça veut dire. »

Nous l’ignorions tous d’ailleurs sauf Préfontaine et les Hébert. « Un nigog, dit Préfontaine, c’est un dard dont les Indiens se servaient pour pêcher. A Québec existe un élégant petit monument qui représente un Indien armé de cet instrument. Il est de Philippe Hébert et s’appelle le Sauvage au nigog. » Le mot nous plut et aussi le symbole du dard. Ozias Leduc était avec nous ce soir-là et nous lui avons demandé de dessiner la couverture de la revue. Et c’est ainsi que les douze numéros du Nigog parurent avec l’enseigne dessinée par le peintre de la montagne de Saint- Hilaire.

Durant ce sinistre hiver de 1918 l’ennui nous paralysait. Par les glaciales journées de février, je me redisais mélancoliquement les vers de Mallarmé: « Ô miroir ! — Eau froide par l’ennui dans ton cadre gelée. — Que de fois et pendant des heures — désolé des songes... » En Europe, la guerre s’éternisait et semblait ne devoir jamais finir.

Le Nigog nous délivra de l’ennui, eau froide dans son cadre gelée. Le soir, chez Préfontaine, au lieu de parler de la guerre, d’échanger nos appréhensions pour la France, nous préparions un numéro du Nigog. Préfontaine avait pris ses fonctions de directeur très sérieusement. Il avait tout le temps de s’y consacrer et cela l’intéressait prodigieusement. Il était aidé par Josée qui était de- venue secrétaire bénévole de la revue. C’est elle qui corrigeait les épreuves et relisait attentivement les articles. Préfontaine avait trouvé un imprimeur qui ne nous écorchait pas trop. Il avait son installation rue Craig et imprimait des circulaires commerciales et des cartes de visites pour hommes d’affaires. Préfontaine réussit à le persuader de donner un aspect attrayant à notre Nigog. Le premier fascicule eut un succès de curiosité. Des abonnements arrivèrent et Préfontaine recueillit même des annonces, de sorte que la revue put vivre sans rien nous coûter. Elle ne nous rapportait rien non plus, mais cela nous l’avions prévu. Et nos collaborateurs nous donnaient gratuitement leurs articles.

Car nous avions trouvé des collaborateurs parmi nos amis. Le cénacle de chez Préfontaine s’était sensiblement étendu. Le soir, sa bibliothèque était parfois remplie d’une petite foule. Les poètes René Chopin et Paul Morin, le pianiste Alfred Laliberté, le compositeur Rodolphe Mathieu, le vieux peintre Dyonnet, les architectes Beaugrand-Champagne et Drouin venaient à nos réunions. Et aussi des amis anglais: John Murray-Gibbon, Thomas Ludlow, John Roxburg Smith, Ramsey Traquair, Bernard K. Sandwell. Ce dernier était journaliste, les autres professeurs à l’Université McGill. Et un illustre professeur à l’Université de Montréal, Edouard Montpetit, venait parfois prendre part à nos discussions. Un de mes vieux amis, le spirituel abbé Olivier Maurault, fut de notre petite chapelle sans en être pourtant le chapelain.

Parfois nos réunions se faisaient dans le studio de Léo-Pol Morin et Victor Barbeau et Marcel Dugas y donnèrent de remarquables conférences. 

Les articles publiés dans Le Nigog sur l’art et la littérature eurent une certaine influence. Ils apportaient quelque chose de très nouveau, en tout cas, dans la province de Québec: un désir de liberté intellectuelle, une tentative de sortir des vieilles ornières. Et Gérard Morrisset, dans un ouvrage sur la peinture, a pu écrire récemment: « Ce sont les critiques du Nigog qui, s’ils n’annoncent pas la brisure qui se fera durement sentir plus tard, du moins attachèrent-ils le grelot. Leur œuvre de critique, à la fois brillante, gamine et profonde a ouvert des horizons à la jeunesse de l’époque 1920. »  (p. 102-104)

13 décembre 2019

La première Canadienne dans le Nord-Ouest

 Georges Dugas, La première Canadienne dans le Nord-Ouest, Montréal, Cadieux et Derome, 1883, 112 pages et Un voyageur des pays d’en-haut, Montréal, Beauchemin, 1890, 142 p.

Cette semaine, je fais exception; je présente deux livres dont j’ai corrigé la version texte sur Wikisource. Il s’agit de La première Canadienne dans le Nord-Ouest (1883) et Un voyageur des pays d’en-haut (1890) de Georges Dugas. Ce ne sont pas des écrits littéraires, loin de là, mais plutôt des biographies assez sommaires sur deux pionniers de l’Ouest. Dans le premier, l’abbé Dugas (il signe Dugast) raconte l’histoire de « Marie-Anne Gaboury, arrivée au Nord-Ouest en 1806, et décédée à Saint-Boniface à l’âge de 96 ans ». Cette femme, qui travaillait auparavant dans un presbytère, épouse Jean-Baptiste Lajimonière, un voyageur du Nord-Ouest, et le suit dans ses nombreuses pérégrinations au Manitoba et en Saskatchewan. Dans le second volume, Dugas raconte la vie de Jean-Baptiste Charbonneau, un maçon né à Boucherville en 1795, et parti vers l’Ouest pour le compte de la Compagnie de la Baie d’Hudson en 1815. Ce sera l’occasion de raconter la vie des « voyageurs », depuis leur départ de Lachine jusqu’au nord des provinces de l’Ouest, leur quotidien souvent difficile, leurs exploits et leurs déconvenues.

L’auteur s’interroge sur ce qui poussait tant des jeunes hommes à tout abandonner pour cette vie difficile, semée d’embûches, parfois mortelles. : « La seule explication possible de ce goût étrange qui faisait abandonner si gaiement la vie civilisée pour la vie sauvage, était l’amour d’une liberté sans contrôle. Il est bien vrai que le serviteur engagé aux compagnies marchandes n’était pas complètement libre de ses mouvements : il devait à ses maîtres un rude travail pendant plusieurs années ; mais les courses qu’il faisait à travers les immenses plaines ; les horizons sans bornes qui se déroulaient devant lui ; le ciel pur dont on jouit presque continuellement au Nord-Ouest ; tout cela lui faisait oublier les liens de servitude qui le retenaient captif ; il se croyait libre du moment qu’il était hors de la vue de ses maîtres, et cela lui suffisait. »

Pour ce qui est des femmes, elles étaient beaucoup plus rares, en fait Marie-Anne Gaboury était une exception. Elle fut longtemps la seule blanche dans ces contrées, si bien que les Autochtones faisaient des détours pour venir la voir. Il lui arriva plus d’une fois de se retrouver seule, son mari étant parti en expédition de chasse, et même d’enfanter, au milieu de nulle part, dans une tente.

L’auteur ne s’en cache pas, la biographie de ces deux personnages lui sert de prétexte pour raconter l’histoire de l’Ouest entre 1800 et 1880.  Ce qui ressort, ce sont les luttes impitoyables que la compagnie d’Hudson et la compagnie du Nord-Ouest se faisaient pour obtenir le monopole des fourrures jusqu’à ce qu’elles décident de fusionner en 1821. 

Ce qu’on comprend aussi, ce sont les relations souvent difficiles entre les Canadiens et les « natifs ». Même si Dugas n’a pas toujours une haute opinion des autochtones, du moins essaie-t-il à l’occasion de mettre en relief la légitimité de leurs frustrations : 

« La manière perfide et malhonnête dont les traités furent observés par les agents des sauvages, fut la première cause des mécontentements qui amenèrent le massacre de la rivière Saint-Pierre en 1862.
Tous les employés des différents offices s’entendaient entre eux pour exploiter les Sioux et les irriter. Les spéculations les plus véreuses étaient faites, par les agents, sur les terrains et sur les objets destinés aux sauvages. Les spéculateurs ne s’inquiétaient nullement des mécontentements qu’ils soulevaient, et continuaient leurs exactions. Les pauvres sauvages qui voulaient formuler leurs plaintes, étaient traités avec hauteur et rudesse ; on refusait d’entendre leurs demandes les plus légitimes, et de redresser les abus les plus criants. Au vol les officiers du gouvernement joignaient les scandales de l’immoralité la plus dégradante. Les femmes et les filles des sauvages étaient violées sous les yeux de leurs maris et de leurs parents. 
En 1862, un agent ayant reçu $400,000, qui devaient être payés aux sauvages, en vertu du traité, donna toute cette somme à différents traiteurs, qui prétendaient avoir des créances contre les sauvages. Un autre agent garda pour lui $55,000, en compensation de quelques déboursés qu’il avait été obligé de faire pour obtenir l’assentiment d’un chef, lors d’un traité. Enfin la destitution du chef sioux par les agents, sans l’assentiment de la tribu, acheva d’exaspérer les esprits ; on n’attendait plus pour agir qu’une occasion favorable, qui ne tarda pas à se présenter. »

Ce sont deux livres très faciles qui nous aident à comprendre les romans qui ont comme trame narrative l’histoire des pays d’en haut.

Lire les livres sur Wikisource

Sur Laurentiana, d’autres livres sur le Nord-Ouest
Le grand silence blanc de Louis Frédéric Rouquette
La bête errante de Louis-Frédéric Rouquette
Légendes du Nord-Ouest de Georges Dugas
Les engagés de Grand-Portage de Léo-Paul Desrosiers
Nipsya de Georges Brunet
La forêt de Georges Bugnet
Vers l’Ouest de Constantin-Weyer
Manitoba de Constantin-Weyer
Clairière de Constantin-Weyer
La montagne secrète de Gabrielle Roy

7 décembre 2014

Gaston Miron (1928-1996)

(Texte publié en 2003 sur Cyberscol, site disparu — première version à la fin des années 1990)

Gaston Miron est né en 1928 à Sainte-Agathe-des-Monts : « je suis né ton fils en-haut là-bas / dans les vieilles montagnes râpées du nord » (L’octobre) Il passera quelques vacances d’été à Saint-Agricole et au Lac-de-l’Orignal, dans le canton de l’Archambault, lieu évoqué dans son oeuvre : « Pays de jointures et de fractures / vallée de l’Archambault / étroite comme les hanches d’une femme maigre » (Fragment de la vallée) Tout jeune, il vit son premier choc culturel : il découvre que son grand-père, qu’il admire, patauge dans le plus  « noir analphabète ».

Aîné d’une famille de cinq enfants, il a 12 ans lorsque son père décède. Dans la lignée paternelle, on est charpentier de père en fils et ce n’est pas sans regret que Miron délaisse cette tradition : « dans un autre temps mon père est devenu du sol / il s’avance en moi avec le goût du fils et des outils » (Art poétique) À Sainte-Agathe, qui se transforme l’été en centre de villégiature pour fortunés anglophones, il fait une première expérience de son « bilinguisme de naissance » : la langue du majoritaire, qui est celle de l’argent, plonge les siens dans un état de dépendance servile.

Son secondaire, il le fait à Granby dans un juvénat des Frères du Sacré-Cœur. On l’initie à la poésie d’Octave Crémazie, de Pamphile le May, de Nérée Beauchemin… Entre-temps, sa mère « avec ses mains d’obscures tendresses » se remarie et la famille déménage à Saint-Jérôme. Il la rejoint à la fin de ses études et travaille un an comme manœuvre auprès des plombiers. À 19 ans, il quitte le milieu familial et s’installe à Montréal. Le choc est brutal :

 or je suis dans la ville opulente
la grande Ste. Catherine Street galope et claque
dans les Mille et Une Nuits des néons
moi je gis, muré dans la boîte crânienne
dépoétisé dans ma langue et mon appartenance
déphasé et décentré dans ma coïncidence
(Monologues de l’aliénation délirante)

Le jour, il exerce un peu tous les métiers : commis de bureau, instituteur, serveur... Le soir, il étudie les sciences sociales à l’Université de Montréal et rencontre Olivier Marchand qui le met en contact avec  la poésie moderne : Eluard, Desnos, Aragon… Ce même Marchand l’introduit à l’Ordre de Bon Temps. Ce mouvement, issu de la JEC (Jeunesse étudiante catholique) et voué à la défense du folklore canadien-français, tente de développer l’esprit d’initiative chez les jeunes.

Le Devoir et Amérique française publient ses premiers poèmes en 1949.

À l’Ordre de Bon Temps, en plus d’Olivier Marchand, il rencontre Gilles Carle, Louis Portugais, Mathilde Ganzini et Jean-Claude Rinfret, les personnes qui vont devenir ses premiers compagnons de route. En 1953, ce groupe fonde l’Hexagone, une maison d’édition mais aussi un lieu de rassemblement pour les poètes et les artistes. Miron choisit le nom. « Nous étions six le jour où nous en avons décidé la création. » Ce mouvement, que Miron dirige et anime jusqu’en 1983, fera date dans l’histoire de la littérature québécoise. La même année, Miron et Marchand publient conjointement Deux Sangs. Pour financer l’entreprise, le groupe lance une souscription auprès d’amis et fabrique de façon artisanale le recueil, tiré à 500 exemplaires, dont 200 « autographiés par les auteurs, [et] spécialement destinés à ceux dont la confiance et le soutien [ont permis] la présente édition ».

Dès 1954, Miron commence à rédiger ses grands cycles poétiques : « La vie agonique », « La marche à l’amour » et « La batèche ». De 1954 à 1958, les poètes de l’Hexagone (auxquels se sont joints Jean-Guy Pilon, Fernand Ouellet, Paul-Marie Lapointe...) donnent plusieurs récitals, ici et là au Québec.

Miron adhère au Parti social démocratique en 1955 et est candidat défait dans Outremont en 1957. Il collabore à la fondation de la revue Liberté en 1959.  La même année, il quitte le Québec et va étudier les techniques de l’édition à l’école Estienne à Paris. Il visite l’Europe et fait beaucoup de rencontres décisives parmi les poètes français : André Frénaud, Eugène Guillevic, Robert Marteau, Michel Deguy, Édouard Glissant, Maurice Roche, Jean-Pierre Faye… Pourtant, lui-même abandonne pour ainsi dire l’écriture, à cause de l’isolement  social qu’elle confère, pour se consacrer tout entier à l’action.

De retour en 1961, il travaille dans l’édition. En même temps, il participe activement à la Révolution tranquille. En fait, il est de tous les combats : il milite tour à tour dans le R. I. N., le M. L. P. (Mouvement de libération populaire), le P. S. Q. (Parti socialiste québécois), le M. U. F. Q. (Mouvement pour l’unilinguisme français au Québec), le F. Q. F. (Front du Québec français). En 1963, il est membre de l’équipe de Parti pris, revue et maison d’édition dans la lignée de l’Hexagone, avec un discours social et artistique beaucoup plus véhément toutefois.

Il renoue avec la poésie et publie des fragments de ses grands cycles poétiques : « La marche à l’amour » est publiée en 1962 dans Le Nouveau Journal, « La vie agonique » et « La batèche » le sont en 1963 dans Liberté, « L’amour et le militant » en 1963 chez Parti pris, « Les poèmes de l’amour en sursis » en 1967 dans Liberté.

En 1966, une conférence de Jacques Brault, intitulée Miron le magnifique, atteste de l’estime que l’on voue au personnage. « Qui parmi nous ne connaît pas Gaston Miron? Cet homme répandu comme une légende, animateur et agitateur de première force, dont le visage se confond presque avec le visage de notre société... » Miron est déjà un mythe, même s’il refuse de publier, lui qui retouche sans cesse ses poèmes, luttant contre les mots, « comme un cheval de trait  / tel celui-là de jadis dans les labours du fond ». (Paris)

En 1969 naît sa fille Emmanuelle qu’il élève seul et à qui il dédiera L’Homme rapaillé. « Dans la floraison du songe / Emmanuelle ma fille / je te donne ce que je réapprends ». (L’héritage et la descendance)

Son travail dans l’édition l’amène souvent en Europe et il en profite pour faire connaître la littérature québécoise. Il participe à l’organisation de la « Rencontre des poètes canadiens » en 1968 et à celle de la célèbre « Nuit de la poésie » présentée au Gésù en mars 1970. En avril de la même année, poussé par Georges-André Vachon et Jacques Brault, Miron finit par rassembler ses poèmes et quelques textes en prose et publie L’Homme rapaillé aux Presses de l’Université de Montréal.  Phénomène jamais vu au Québec, le recueil figure sur la liste des best-sellers. En octobre, il fait partie des 350 personnes arrêtées en vertu de la Loi des mesures de guerre. Il passe 13 jours en prison : «  je crache sur votre argent en chien de fusil / sur vos polices et vos lois d’exception » (Séquences). Quelques jours après sa sortie de prison, il reçoit le prix France-Québec. Ce recueil lui vaut aussi le prix de la revue Études françaises en 1970, celui de la ville de Montréal en 1971 et le prix Belgique-Canada en 1972.

Toujours dans les années 1970, il est écrivain résident aux universités d’Ottawa et de Sherbrooke, il enseigne à l’école nationale de Théâtre de Montréal et il travaille aux éditions Leméac. En 1975, il publie un deuxième recueil, Courtepointes. En 1977, il entre à l’Académie Mallarmé (fondée en 1937 pour honorer la mémoire du grand poète symboliste).

Dans les années 1980, il donne de multiples lectures de ses poèmes, ici, mais aussi en Europe et aux États-Unis. En 1981, une nouvelle version de L’Homme rapaillé est publiée aux éditions Maspero à Paris et, la même année, il reçoit le prix Guillaume-Apollinaire. C’est la consécration internationale. Dans cette édition sont insérés les poèmes de Courtepointes.

Plusieurs grandes récompenses couronnent cette oeuvre exceptionnelle : le prix Duvernay (1977), le prix Athanase-David (1983), le prix Molson du conseil des arts du Canada (1985). On lui décerne aussi la médaille de l’Ordre des francophones d’Amérique en 1991 et les insignes de Commandeur des Arts et des Lettres de la République française en 1993.

Miron a également participé à l'élaboration de deux anthologies : Écrivains contemporains du Québec en 1989 avec Lise Gauvin et Les Grands Textes indépendantistes en 1992 avec Andrée Ferretti. Il a écrit beaucoup d'articles dans les revues et les journaux. Un échange épistolaire, À bout portant, qu'il a tenu avec Claude Haeffely, a également été publié en 1989. À partir de 1991, il donne un peu partout, accompagné de musiciens, un spectacle poétique, La Marche à l’amour

Il meurt le 14 décembre 1996. Tout le Québec reconnaît en lui le grand écrivain mais aussi l’ambassadeur infatigable de la culture québécoise et pour en témoigner, on lui offre des obsèques nationales. Il est inhumé au cimetière de Sainte-Agathe, près des siens. « Ci-gît, rien que pour la frime / ici ne gît pas, mais dans sa langue / Archaïque Miron / enterré nulle part / comme le vent. » (Stèle)

Pour honorer sa mémoire, la bibliothèque de Sainte-Agathe-des-Monts et celle de la Délégation générale du Québec à Paris portent désormais son nom. Dans les Sentiers Poétiques de Saint-Venant-de-Paquette, un site est aménagé en son honneur et une stèle immortalise sa vie poétique.

En 1998, un colloque international, « Miron ou la marche à l’amour… en poésie », est tenu à l’Université de Toronto.

En 2003, Marie-Andrée Beaudet et Pierre Nepveu présentent un recueil posthume,  Poèmes épars, qui regroupe certains poèmes parus dans des revues, d’autres publiés dans Deux Sangs mais non intégrés à L’Homme rapaillé, ainsi que certains inédits.

Gaston Miron sur Laurentiana

Gaston Miron - biographie
Deux sangs
L’Homme rapaillé (étude)

L’homme rapaillé (aperçu)
À bout portant
Les débuts de l’Hexagone (Pilon)
L'Hexagone 25 : rétrospective 1953-1978
Les Matinaux (René Char)
Pour saluer Miron
(2015 : Courtepointes)
Le damned Canuck
(étude)
Pour saluer Miron (2018)
Avec toi (2019)
Compagnon des Amériques (2020) 
Hommage à Miron (2021)
Sur la place publique (étude)
Balado sur Miron

Le poème liminaire

3 mai 2011

La vie aventureuse d’Arthur Buies

Raymond  Douville, La vie aventureuse d’Arthur Buies, Montréal, Albert Lévesque, 1933, 184 pages.
Raymond Douville a écrit cette biographie en 1933, alors que, selon ses dires,  le grand Buies semblait tomber dans l’oubli. Il le présente sous un jour positif, même s’il insiste davantage sur le destin pathétique de l’aventurier que sur les remous qu’il a créés dans la société du XIXe siècle.
La biographie, dédiée à Lucien Parizeau, est divisée en deux parties. La première, qu’on aurait pu appeler « Les années de formation », raconte son enfance et sa jeunesse tumultueuses. Je vais reprendre à grands traits les principaux événements : son père est un banquier d’origine écossaise qui a épousé une jeune fille de la noblesse canadienne, Marie-Antoinette D’Estimauville. Ils auront deux enfants : Victoria et Arthur. Quand ce dernier naît, son père est déjà parti en Guyane chercher fortune. Dès qu’elle sera remise de son accouchement, sa mère ira le rejoindre sans ses enfants. Elle mourra deux ans plus tard sans les avoir revus. Buies sera élevé par deux tantes. Enfant turbulent, élève intelligent mais insoumis, il fera des études cahin-caha, passant d’une école à l’autre. À 16 ans, ses tantes l’expédient en Guyane : son père, remarié, ne le gardera pas longtemps, l’expédiant à son tour à Dublin. Buies y reste six mois, puis file vers Paris sans le consentement de son père. Il y terminera ses études. Puis, désargenté, il s’engage dans les troupes de Garibaldi. Quand il revient au Canada (1861), il est sûr que sa formation lui vaudra tous les succès.  Il a déjà subi beaucoup de rebuffades et il compte sur son talent pour prendre sa revanche.
La seconde partie qu’on pourrait intituler « À la recherche de la gloire » raconte surtout les déboires de sa vie professionnelle. Arrivé au Québec, infatué de sa personne, il pense bien impressionner ses nouveaux camarades de l’Institut canadien. Mais les Joseph Doutre, Étienne Parent… en ont vu d’autres. Il va donc essayer de s’imposer sans grands succès, reprendra ses études, en droit cette fois-ci, mais ne pratiquera pour ainsi dire pas. C’est La Lanterne en 1867 qui le fait connaître. Très populaire au début, il perdra petit à petit tous ses appuis à cause d’une audace mal contrôlée. Malgré tout, il s’est fait un nom, mais un nom auquel ses contemporains n’osent pas s’associer, tant ils le perçoivent  comme un électron libre. Il se contentera de vivoter en écrivant des chroniques pour différents journaux, ce qui lui assure au moins un succès d’estime. Sa rencontre avec le curé Labelle en 1879 est déterminante. Ce dernier le traite comme un confident et un ami. Buies devient le porte-parole du curé Labelle, en fait un apôtre de la colonisation. Il écrira des monographies sur le Saguenay-Lac-Saint-Jean, l’Outaouais, La Matapédia dont le but est d’amener des colons à s’installer sur ces terres vierges plutôt qu’à s’expatrier dans l’Ouest ou en Nouvelle-Angleterre. À 47 ans, il épouse Marie-Mila Catellier, une femme qu’il semble avoir beaucoup aimée. Il meurt en 1901, conscient de n’avoir pas tenu ses promesses, de s’être éparpillé, plutôt que d’avoir écrit une œuvre  qui lui aurait assuré la reconnaissance et l’immortalité.
La biographie est bien écrite, agréable de lecture. Rouville cite abondamment Buies, souvent se contentant de faire des transitions entre les citations. On ne trouve pas de longues explications, ni de vues pénétrantes sur l’auteur, Rouville se contentant de tisser une logique entre les différents événements de la vie de l’explorateur : pour lui, si Buies fut malheureux toute sa vie, cela tient à l’absence de la mère. C’est quelqu’un qui ne concevait pas de réussite sans l’admiration de ses semblables. On regrette que Rouville ne se soit pas aventuré sur la vie personnelle de Buies et qu’il n’est pas traité avec plus de profondeur ses idées politiques et religieuses.
Extrait
« Un petit héritage et les quelques rentes annuelles qu'il retirait de la seigneurie de Beaumouchel lui permettaient d'attendre la mort.
À l'automne de 1900, il se fait bâtir à Rimouski, près du fleuve, ce fleuve dont la vaste étendue l'avait fait tant de fois rêver, une résidence où il compte écrire ses mémoires. Les travaux avancent lentement. La maison n'est pas terminée pour l'hiver. La famille Buies doit revenir à Québec, hiverner dans les étroites pièces de la rue d'Aiguillon.
Les froids de l'automne aggravent le mal que Buies ressent depuis quelques mois dans tous ses membres.
Le vieillard ne peut plus ni se coucher ni s'asseoir. Pour écrire, il doit s'agenouiller près d'une table basse. Quand il est las d'écrire, il rêve. Il repasse les étapes orageuses de sa vie. Le peu de célébrité que son talent a pu attacher à son nom s'effacera avec lui. Il est de cette classe d'individus qui, toute leur vie, restent sous la domination d'un sort qui règle leurs actes avec une effarante fidélité. Après tant d'années d'épreuves et de labeur, qu'a-t-il à son crédit? Quelques chroniques, quelques pages descriptives, perdues dans un amas de noms géographiques et de chiffres Une œuvre touffue, inégale, inachevée. C'est ce qu'a à contempler, sur le déclin de la vie, aux portes du tombeau, un homme qui avait rêvé beaucoup plus grand et qui, certes, eût mérité davantage.
Mais qu’importe la gloire humaine, quand la mort approche? Il attend celle-ci avec ce calme que savent mettre dans leurs actes décisifs les esprits supérieurs. Il se recueille et, les derniers jours, il n'y a de place dans son cerveau que pour l'image d'un Dieu éternel qui pèse dans la balance de justice les actes humains.
Il expira dans la nuit du 21 janvier 1901. »

18 mai 2008

Quartier Saint-Louis

Robert de Roquebrune, Quartier Saint-Louis, Montréal, Fides, Bibliothèque québécoise, 1981, 207 pages. (1re édition : Fides, 1966)

Roquebrune poursuit dans Quartier Saint-Louis, avec le même brio, le récit de sa jeunesse amorcé dans Testament de mon enfance. Le récit commence en 1897 alors que le jeune Robert a huit ans et se termine lorsqu’il en a 15 ou 16. Après avoir quitté le manoir de L’Assomption, la famille déménage à Montréal, sur la rue Saint-Denis, dans le quartier Saint-Louis. Roquebrune décrit Montréal, avant l’industrialisation qui va complètement le bouleverser au début du XXe siècle. Subsistent encore des vestiges de la Nouvelle-France, c’est-à-dire des vieilles demeures de pierres et des parties de seigneuries que les Seigneurs vendent pour se renflouer.

La structure du récit n’est pas très rigoureuse : c’est à la fois thématique et chronologique. Il commence par décrire ses premières incursions enfantines hors du giron familial, son entrée à l’école, ses premiers amis. Il parle bien entendu de son père et de sa mère, des domestiques qui vivent avec eux, mais à peu près pas de ses frères et sœurs. Son père, comme la plupart des seigneurs, pleure sa splendeur perdue. Roquebrune prend manifestement plaisir à rappeler le nom de ces personnages titrés, se moque gentiment de leur attachement au passé... (voir l’extrait)

Son père possède un certain nombre de logements dans les quartiers ouvriers et il a un peu honte d’aller chercher le loyer. Sa mère, très différente, semble porter peu d’attention à son titre de seigneuresse. Elle s’ennuie beaucoup de la campagne, des champs et des bêtes et, chaque été, elle déménage sa famille dans un lieu de villégiature, habituellement près de l’eau. Ainsi au fil des ans, ils vont passer des étés à Boucherville, à Rimouski, aux Éboulements, à Gaspé, à Saint-Paul-de-l’île-aux-noix... Pour Robert, ces pérégrinations font partie de ses plus chers souvenirs de cette époque. Il parle du merveilleux esprit de liberté qu’il ressentait, de ses découvertes de la campagne mais aussi du Saint-Laurent, des personnages qu’ils ont rencontrés, entre autres de cette femme aux Éboulements, qui avait perdu son père et son fiancé dans un naufrage et qui inventait des histoires qui n’étaient que sa propre vie romancée. Ou encore, de cette jeune veuve rencontrée en Gaspésie, qui refusa de se remarier, par loyauté envers sa belle famille, qui avait besoin d’elle pour gérer ses affaires. Vers la fin du récit, il est devenu un grand adolescent, presqu’un homme. Il raconte ses premiers émois amoureux (pour la sœur d’un ami de trois ans plus âgée) et sa peine quand il apprend que la jeune fille va se marier.

Encore une fois, répétons-le, un charme se dégage de ces récits, pourtant bien anodins. Robert de Roquebrune ne s’en cache pas, il a sélectionné des moments heureux : « Je vois bien [...] que si je n’ai évoqué que des moments heureux, c’est que je n’ai gardé en mémoire que mon bonheur ». En fait, tout nobles qu’ils soient, fiers de leur titre sans en être imbus, bien que très paternalistes, les Roquebrune montrent un sens de la responsabilité face aux plus démunis, domestiques, valets et paysans, une authentique noblesse qui les honore. ****

Extrait
Mon frère Roquebrune et moi étions fréquemment invités chez notre grand-mère. Mes deux autres frères et mes sœurs n’y paraissaient guère parce ces agapes les ennuyaient. C’est que ces somptueux repas étaient sévères et formalistes. Mon frère aîné, qui était très « familial », y trouvait un austère plaisir et ma gourmandise de grandes satisfactions.

La tablée était généralement de quinze couverts. Les convives, tous parents, étaient placés selon un rite de degrés de cousinage. On mangeait dans de magnifiques porcelaines, une argenterie massive et revêtue d’armoiries. La conversation ne sortait guère de questions généalogiques, de regrets du passé et de critiques du temps présent. Tous ces gens si courtois et qui me paraissaient très âgés, semblaient avoir été frustrés de quelque chose au cours du XIXe siècle. Ils avaient certainement perdu une partie de leur fortunes et complètement leur importance. On ne tarissait pas sur le sombre avenir que serait le nouveau siècle. Ce pessimisme au sujet d’une époque qui serait la mienne me remplissait d’appréhension. Et je regrettais de n’être pas né soixante ans plus tôt, de n’avoir pas vécu comme eux, dans un temps où on était riche et heureux. Car tous semblaient avoir connu une existence où les gens de leur espèce étaient environnés de luxe. Ils étaient nés dans des manoirs, sur les bords du Saint-Laurent ou du Richelieu, ils avaient été des seigneurs. Les manoirs étaient disparus avec les seigneuries. Une mystérieuse catastrophe était passée sur tout cela. Ils étaient les survivants d’un naufrage.

J’écoutais leurs propos qui formaient une longue suite de mots pessimistes piqués sur la conversation générale. Et j’avais vaguement l’impression d’assister à un diner de fantômes. Ils appartenaient tous au passé. Ils étaient la fin d’une aristocratie, la mort d’un monde. Ces vieux gentilshommes et ces vieilles dames, leurs noms, leurs particules, leurs idées et leurs sentiments n’appartenaient plus à la vie. Ils étaient aussi loin de la réalité que les portraits d’ancêtres pendus aux murs de la salle. (p. 152-153)

14 mai 2008

Testament de mon enfance

Robert de Roquebrune, Testament de mon enfance, Paris, Palatine/Plon, 1951, 245 p.

« Mon enfance au Canada s'est déroulée dans un univers qui n’existe plus. » Ainsi commence le « testament » de Robert de Roquebrune. Il raconte avec émotion son enfance à l’Assomption, dans le manoir de ses ancêtres maternels (les Salaberry). Sa famille est propriétaire terrien et vit des différents héritages reçus des ancêtres. La ménagerie comprend, en plus des parents de Robert, ses trois frères et ses deux sœurs, deux ouvriers agricoles (Jacques et Godefroi), une cuisinière (la vieille Sophronie), une femme de chambre (la jeune Sophronie), un Noir qu’ils ont recueilli (Sambo), des chats et des chiens. Roquebrune raconte son enfance heureuse, protégée. Son père, toujours de bonne humeur, s’emploie à rendre tout son monde heureux. Bref, cette maison respire le bonheur. Un jour, le père est engagé comme secrétaire parlementaire par un cousin, devenu ministre. Il part pour Québec. Plus tard, son travail l’emmène à Montréal. La famille doit se résoudre à abandonner le manoir et à déménager en ville. Pour le jeune Robert, c’est la fin de son enfance, mais l’impact de cet événement est plus grand : ce monde qui s’éteint, c’est celui de l’ancienne noblesse canadienne-française.

Cette autobiographie a toutes les allures d’un roman. Malgré la manie de Roquebrune d’insérer la généalogie de ses personnages, on tient ici un excellent livre. L’auteur réussit à faire vivre toute une époque, tout un mode de vie, celui des anciens seigneurs. Même si le régime seigneurial a été aboli en 1854, certaines pratiques subsistaient encore au début du vingtième siècle. On s’attache aux personnages, à leur grande humanité et on se surprend à regretter la disparition de ce monde « romanesque ». Pour tout dire, il suffit de passer outre certains passages historiques, et on tient un livre tout à fait charmant. On se demande même comment il se fait que le cinéma ou la télévision ne s’y soient pas intéressés. Certaines scènes sont très touchantes : la mort du vieux Sambo, le départ du manoir. Roquebrune a écrit une suite tout aussi intéressante : Quartier Saint-Louis. ****

Écoutez une entrevue de Roquebrune au Sel de la semaine.

Extrait
Mon enfance au Canada s'est écoulée dans un univers qui n'existe plus. Oui, vraiment, c'était un autre univers ! La période 1890 à 1905 n'est pas seulement éloignée dans le temps, elle l'est surtout par la forme des choses, l'aspect des gens, les idées et les sentiments. Ce monde où se déroula mon enfance a si totalement disparu, il est devenu si étranger au monde d'aujourd'hui, que j'ai du mal à en rappeler même le souvenir.
Rien ne ressemble plus à ce qu'était alors l'existence. Il s'est produit une telle coupure entre cette époque et celle de maintenant, que de l'avoir connue donne la sensation d'avoir vécu sur une autre planète.
C'était un autre pays, une autre civilisation ! Et quand je rappelle, du fond de ma mémoire, les images de mon enfance, c'est comme si j'entr'ouvrais un manuscrit oublié dans un tiroir depuis cinquante ans. […]
Dans notre vieille maison au milieu de ses jardins, notre maison perdue en pleine campagne, nous vivions dans un monde retiré, très loin du reste de l'univers. Peu d'échos des événements arrivaient jusqu'à nous. Il y a ainsi des familles isolées, vivant sur elles-mêmes, habitant un petit archipel composé du jardin, de la maison, d'un bois, d'un bout de rivière, et qui ne sortent jamais de cet horizon. Au delà c'est le hasard, le grand large, l'aventure effrayante.
Mon père et ma mère continuaient à penser comme dans leur jeunesse. Tous deux perpétuaient une société qui avait été celle de leurs parents et de leurs grands-parents. Mais cette société avait à peu près disparu.
Cet état d'esprit creusait autour d'eux une solitude morale aussi profonde que la solitude d'arbres, de fleurs et de pelouses qui entourait leur maison.
Au milieu de cela nous étions dans la plus profonde paix, nous vivions dans le plus étonnant bonheur. Cette grande maison avec ses chambres à plafonds bas, ses meubles d'acajou et de peluche, ses cheminées de marbre noir et ses lampes à pétrole, a été pendant des années la maison du bonheur. Et d'y être né me prédisposait peut-être à devenir heureux.
C'est sans doute à cause de ma naissance dans ce lieu que j'ai toujours eu une passion si forte pour le bonheur. Et si je l'ai sans cesse cherché, si j'ai été sans cesse à sa poursuite c'est parce que je l'avais déjà connu et que je voulais le retrouver.
Chaque fois d'ailleurs que j'ai cru le posséder, le souvenir de ma maison d'enfance m'est revenu. Comme si tout ce qui ressemble au bonheur dans ma vie devait s'associer au lieu du monde où je l'ai rencontré pour la première fois. Ces années d'enfance, il me semble qu'elles ont duré un temps considérable. Quand j'évoque notre vie au manoir, elle me paraît longue, une sorte d'éternité heureuse. Ma vie d'enfant est comme si elle avait eu la durée d'une vie d'homme. C'est qu'elle était pleine d'événements, peuplée de tant de figures ! Et c'est aussi que ma sensibilité était alors si excessive et si neuve que tout y retentissait profondément. (p. 3-5)

25 novembre 2006

L'École littéraire de Montréal

Jean Charbonneau, L’École littéraire de Montréal, Montréal, Albert Lévesque, 1935, 320 p.

Voici quelques passages du livre :

Ses origines
«C'est à cet endroit (le café Ayotte) que notre génération tenait généralement ses conciliabules et fulminait contre l'état lamentable de notre littérature. C'est là que se rendirent Jean Charbonneau et Paul de Martigny.

Comme on peut s'en douter, ils ne manquèrent pas de se confondre en protestations véhémentes contre les tortionnaires de la belle langue française qu'ils venaient de subir (ils viennent d’assister à une assemblée politique). Leur indignation était à son comble. Longuement et avec une marque de profonde tristesse, ils s'apitoyèrent sur l'avenir intellectuel de notre pays; ils déplorèrent avec amertume la solitude déprimante dont étaient obligés de s’entourer nos écrivains clamant leur détresse du haut de leur tour d'ivoire.

Ils se disaient : "Mais au banc de la société, reniés par nos propres concitoyens, enlisés dans l'inaction, subissant le contact déprimant d'un mercantilisme envahisseur, ne faisons-nous pas figure de parents pauvres à qui on refuse obstinément le bénéfice du talent ? Que deviendra notre province dans cinquante ans si nous continuons ainsi à sacrifier les intérêts de notre langue aux nécessités matérielles du moment ? Que deviendra notre jeunesse perdue dans le désert de l'indifférence et du dédain ? N'a-t-elle pas le droit, comme dans toute nation civilisée, de s’insurger contre les attaques journellement répétées des philistins dont la bêtise solennelle la fait pâlir de rage et d'impuissance ?

Pourrait-on lui enlever le privilège de travailler librement au perfectionnement de ses valeurs ? N'a-t-elle pas assez souffert des quolibets blessants à l'adresse des « écrivailleurs imbéciles » — c'est l'expression dont on se sert — passant leurs jours et leurs nuits à coucher du noir sur du blanc sans toucher « le moindre maravedis » pour le fruit de leurs sacrifices vains et de leur inutile labeur? N’a-t-elle pas pour divine mission — elle le croit du moins — de répandre le culte des lettres et de leur brûler l'encens sacré ? L'heure n'a-t-elle pas sonné où il faudrait tenter un ralliement des intelligences, des bonnes volontés, de les grouper solidement et de leur imposer la tâche — en dépit des défaitistes et des éteigneurs d'étoiles — de travailler à sauver notre langue française du marasme où elle est malheureusement plongée ?"

Tels furent à peu près les propos que se tinrent jusqu'à une heure fort avancée d'une nuit de novembre, en l'année 1895, Jean Charbonneau et Paul de Martigny, animés de cette foi ardente qui pousse les conquistadors à la recherche des mondes nouveaux, sans s'inquiéter des tempêtes futures.

De cet entretien était née l'École littéraire de Montréal.» (p. 25-26)

Les débuts
«Le magistrat B.-A.-T. de Montigny, magistrat intègre, écrivain estimé de sa génération, devant les instances de son fils Louvigny, nous fit autoriser à tenir une première réunion dans la salle des audiences de la Cour du Recorder, située alors en l'hôtel de ville de Montréal.

Par un soir de novembre 1895, Jean Charbonneau y exposa les grandes lignes d'un programme futur. Un comité fut chargé de rédiger une constitution. L'assemblée était présidée par J.-G. Boissonneault, un poète d'occasion complètement oublié aujourd'hui. Quelques jours plus tard, à une séance présidée par J.-W. Poitras, le comité fit rapport de son travail; mais ce projet de constitution relaté dans de nouvelles archives fut irrémédiablement perdu avec ces dernières dont nous avons tenté en vain de retrouver les vestiges.

Dans cette enceinte d'une cour de délinquants où s'étalait la misère, où défilaient tant de déshérités, des jeunes hommes, épris d'idéal, venaient sacrifier sur l'autel de l'Art. Devant ce tribunal arrosé de tant de larmes, des esthètes remplis d'espoir, clamaient leurs droits à la vie, chantaient leur joie et vantaient les satisfactions promises aux amants des belles illusions. Divin mirage ! Quelle mystérieuse et grande force emporte la jeunesse vers l'inconnu !» (p. 27-28)

«La génération de 1895 savait à quoi n'en tenir sur l'état des esprits à ce moment, mais elle semblait planer au dessus des quolibets de la foule. Elle se sentait confiante en l’avenir et proclamait hautement ses droits à la défense de la langue française en ce pays. Ce fut peut-être son plus beau titre de gloire. À cette volonté de servir, elle ajoute la prétention et la juste ambition de créer des œuvres et de surpasser ses aînés. Dans un mouvement lyrique, elle le proclame fièrement en ces soirs de novembre 1895 devant trente ou quarante jeunes hommes, la plupart des moins de vingt-cinq ans qui, presque tous, s’étaient rendus à l'appel des fondateurs du groupe pour satisfaire une simple curiosité de spectateur, et dont le grand nombre, d'ailleurs, ne revint plus aux réunions suivantes. Faut-il s'en étonner ?» (p. 29)

Ses animateurs
«Après une première réunion, tenue en novembre 1895, une dizaine de camarades, au plus, étaient restés fidèles à l'École littéraire en formation. Comme on le verra dans la suite, s'ils en furent les inspirateurs, ils en restèrent aussi les animateurs.

Germain Beaulieu, Jean Charbonneau, Georges-W. Dumont, Albert Ferland, Paul de Martigny, Gustave Comte, Émile Nelligan, Hector Demers, Charles Gill, Gonzalve Désaulniers, W.-A. Baker, Albert Laberge, Henri Desjardins, Joseph Mélançon (Lucien Rainier), Wilfrid La-rose, Arthur de Bussières, Englebert Galèze (Lionel Léveillé), Alphonse Beauregard, Albert Dreux (Albert Maillé), Jules Tremblay, Ernest Tremblay, Joseph Lapointe, Léon Lorrain, Damase Potvin sont les noms inséparables de l'existence de l'École littéraire, à son origine et plus tard. Aux diverses époques où nous la voyons évoluer, ils l’ont sauvée d’une mort certaine et ont perpétué, dans nos fastes littéraires où elle restera, à n’en pas douter, une des pages émouvantes de la vie intellectuelle du Canada français…» (p. 30-31)


Son influence
«Nous parlions plus haut de l'état des esprits vers 1895, ne serait-il pas à propos d'y revenir? Conformément à une opinion déjà exprimée, l'origine de l'École s'explique par un fait de grande importance : les jeunes écrivains d'alors veulent se libérer de formules périmées et préparer une époque de transition.

Cette génération, il va sans dire, déplore «la soumission et l'obédience» de notre littérature reflet des épigones du romantisme expirant. Elle s'en indigne, car elle peut en être victime, et elle pense qu'en un jour prochain, brisant ses entraves, elle pourra s'affranchir des procédés poncifs et des influences néfastes.

Elle se dit que si le complet épanouissement de la littérature se manifeste chez les peuples arrivés à un très haut degré de civilisation, il ne faudrait pas quand même refuser à un peuple à son berceau le privilège de se créer un milieu propice au développement de ses facultés intellectuelles; […] Dans un autre ordre d'idées, l'École trouve aussi la raison de s'insurger contre le déplorable isolement où toute une génération, la sienne, est forcément tenue Les bibliothèques, les conférences, les milieux lui manquent. […]

Tous ces moyens nous manquaient à la fin du XIXe siècle. Nous n'étions pas seulement privés du pain de l’esprit, mais plongés dans un abandon voisin de la mort. Nous restions confinés dans une sorte de réclusion, dans un cercle vicieux; nous étions devenus des sortes de phénomènes, des êtres à part. À l'impécuniosité des moyens chez nous, puisque nous en parlons, venaient s'ajouter des raisons d'ordre pratique. Un jeune homme que sa famille destinait à une profession quelconque et qui, clandestinement, «faisait de la littérature», avait besoin d'être mis sous observation comme s'il était atteint d'une maladie mentale. Beaucoup en étaient convaincus. Ces préjugés — nous n'exagérons rien — existaient chez nous depuis longtemps.» (p. 281-283)