29 août 2020

La poésie et nous

Michel van Schendel, Gilles Hénault, Jacques Brault, Wilfrid Lemoine et Yves Préfontaine, La poésie et nous, Montréal, L’Hexagone, 1958, 95 pages.

Le plan du recueil est le suivant : Présentation, par Jean-Guy Pilon; Vues sur les tendances de la poésie canadienne-française, par Michel van Schendel; La poésie et la vie, par Gilles Hénault. Propos sur la poésie et le langage, par Jacques Brault, La poésie et l’homme, par Wilfrid Lemoine, La poésie et l’homme : quelques aspects, par Yves Préfontaine.

 

Pilon ne fait que mettre en contexte la publication de La poésie et nous. « Ces textes ont été présentés à la première rencontre des poètes canadiens d’aujourd’hui, les 27, 28 et 29 septembre 1957. »

Van Schendel fait un bilan de la poésie canadienne-française à la fin des années 50 et son choix d’auteurs est assez semblable à celui qu’on ferait aujourd’hui. Il donne une bonne place au trio Grandbois-Garneau-Hébert, mais il n’oublie pas Hénault, Giguère, Gauvreau, Lapointe et les poètes de l’Hexagone. 

Selon Hénault, on ne peut importer la conception de l’engagement des poètes français de l’après-guerre. « Tout ce que je sais, d’une façon certaine, c’est que nous devons exprimer notre vie à nous, dans la conjonction historique et géographique qui nous est donnée, si nous voulons créer des valeurs dynamiques et viables. »

Pour Brault, la poésie doit trouver un équilibre entre l’expression et la communication. Sans trop appuyer,  il désavoue aussi bien la poésie simpliste que celle des automatistes. Selon lui, la langue c’est d’abord la syntaxe et il n’y a pas de syntaxe québécoise, donc inutile de tenter de se différencier en utilisant une langue qui nous serait propre. La poésie doit exprimer tout l’homme et non seulement son engagement social. Et il croit que la poésie, à cause des nouvelles technologies comme le magnétophone, va se rapprocher de plus en plus de l’oral. « Plus que jamais, un poème sera fait pour être entendu. » 

Pour Lemoine, la poésie ne saurait se limiter à sa fonction sociale. Le rôle du poète, c’est de « livrer à ceux qui veulent bien les sentir, [ses] frissons d’âme ».  

Selon Prefontaine, la poésie est au faite de l’expérience humaine. « Le poète a le pouvoir […] de capter […] certains fragments de certitude nécessaire à l’élargissement de la conscience. » Aussi on ne peut limiter  la poésie à sa dimension sociale. Pour Préfontaine, l’expérience surréaliste a montré ses limites, et il faut dépasser le désespoir des Garneau-Hébert-Grandbois qui est le fait d’une société sclérosée. Il conclut : « Nous sommes d’une terre d’amplitude […] À cette terre excessive doit correspondre une poésie excessive. » 

17 août 2020

Terres de silence

Stewart Edward White, Terres de silence, Paris, Mornay, collection « Les beaux livres », 1922, 253 p. (Traduction de J. G. Delamain : The silent places, 1903. Gravures sur bois de Jean Lébédeff.)

Un Ojibway, nommé Jingoss, n’a pas respecté son contrat avec la compagnie de la Baie d’Hudson. Il ne s’est pas pointé au printemps pour régler l’avance qu’il avait reçue pour ses fourrures. La compagnie décide de faire un exemple. Elle engage deux trappeurs Sam Bolton, 60 ans, et Dick Herron, dans la jeune vingtaine, et leur donne comme mission de ramener Jingoss. Ils doivent parcourir le territoire des Ojibways dans le Nord de l’Ontario et visiter tous les territoires de chasse afin de le retrouver. Pour ne pas éveiller les soupçons, ils prétendent être à la recherche d’un nouvel endroit pour établir une « factorie ». Une jeune Ojibway, May-May-Gwan, qui s’est amourachée de Dick, les accompagne malgré qu’ils aient essayé de l’en dissuader. Pour traverser ces lieux (« les terres du silence ») que seuls les Amérindiens habitent, ils suivent des rivières.  Ils remontent la Missinaibie, la Mattawisghia, descendent la Kabinakagan, etc. Ils finissent par retrouver la piste de Jingoss, en plein hiver, plusieurs mois après leur départ; mais Jingoss, étant averti, fuit et les entraîne toujours plus au Nord dans une épreuve d’endurance qui coûtera la vie à la jeune indienne. Jingoss, atteint de la cécité des neiges, est finalement rattrapé quand on y croyait plus. On le ramène à la « factorie » de la Compagnie d’Hudson, sur la rivière Moose. Comme punition, il recevra cinquante coups de fouet et sera enchaîné à un arbre pendant une semaine.

Ce n’est pas un laurentiana. Le roman est écrit par un Américain et traduit par un Français. On y mentionne les Francophones une seule fois. Il faut dire que l’action ne se situe pas dans le Nord-Ouest, où les francophones étaient nombreux, mais dans le nord de l’Ontario, tout près de la frontière du Québec, sur le territoire des Objibways. Ceux-ci vivaient autant au Québec qu’en Ontario. Cela dit, Stewart Edward White dépasse Louis-Frédéric Rouquette (ce n’est pas peu dire), Georges Dugas, Léo-Paul Desrosiers, Georges Brunet, Constantin-Weyer, Gabrielle Roy quand il s’agit de décrire l’atmosphère dans ces lieux perdus du Nord. Le roman est un heureux mélange de descriptions poétiques et de récit d’aventures. Et le livre est magnifique : papier de rives, vignette, bandeau… Bien entendu, la représentation de la culture ojibway est marquée par l’esprit colonialiste des Blancs. Et donc inacceptable en regard des normes contemporaines (et de l’époque...). Dommage.

Extrait

Peu à peu, cette étendue blanche, sans le moindre point de repère où poser le regard, le labeur excessif, la faim, réagirent sur leur esprit d'hommes. Comme le monde extérieur, le monde moral se simplifia; les considérations abstraites disparurent, tout se borna à trois choses : l’étendue de blanc, eux-mêmes, et la piste. Pas de gibier ; leurs provisions s’épuisaient, la piste menait vers des terres arides. Leurs pensées tournaient dans ce cercle. Vers la nuit, la lassitude les abattit et la piste continuait, s’allongeait indéfiniment, vers son but inconnu, au nord... Peu à peu ils perdirent de vue l’objet de leur poursuite. La piste seule existait, vague comme une puissance mystérieuse, extra-humaine comme les vents, le froid, ou la grande Solitude elle-même. Toujours plus loin, elle les entraînerait jusqu’à la mort. Puis, celui qui l’avait faite et qui, pour eux, n'était plus Jingoss la Belette, mais bien un être décevant comme l'aurore boréale, une personnification de cette contrée redoutée, un serviteur du Nord, leur grand ennemi, il retournerait comme il était venu.

Le silence les étouffait. Par les nuits les plus calmes, la mer murmure en sourdine, les bois tranquilles ont des milliers de bruits légers. Là, le silence était absolu, terrible. On éprouvait un besoin de crier ; cependant le moindre chuchotement, dans le silence universel semblait heurter ce lourd prodige comme une profanation éclatante. Mais parfois, soudain, l’aurore boréale, la seule voix permise, bruissait comme une bannière de soie. Le monde semblait grandi, de plus en plus démesuré, puis reprenait tout à coup ses proportions normales; et les hommes se sentaient petits, et comme des insectes noirs. Ils rampaient si péniblement, avec une lenteur si disproportionnée à l’énergie dépensée, qu’ils désespéraient de jamais atteindre cet être mystérieux dont ils suivaient les traces.

Toujours, ils mangeaient du pemmican. Il en restait encore une bonne provision, mais la viande des chiens diminuait. Il fallait bien nourrir l’attelage, c’était l'essentiel. Dick et Sam s’éloignaient souvent d’un quart de mille de la piste, dans l'espoir d'apercevoir du gibier, mais sans succès. Un renard ou deux, quelques ptarmigans, ce fut tout. Ils les gardèrent pour les chiens. Quant à eux, trois fois par jour, ils faisaient bouillir du thé et dévoraient un petit carré de pemmican. Cela les nourrissait, mais d’une manière insuffisante.

Malgré leurs précautions, ils vinrent à bout de la viande des chiens. Il ne restait qu’une solution : trois chiens suffiraient à tirer le traîneau dont la charge s'allégeait ; ils tuèrent Loup, le grognon et stupide chien-loup. Ils en conservèrent avec soin chaque morceau, jusqu’aux entrailles qui, tout de suite, gelèrent. Les bêtes qui restaient furent mises à la demi-ration. La faim agit sur leur humeur ; Claire, qui était pleine, errait, vorace, comme une âme tourmentée et reniflait la bise glacée en gémissant. (p. 204-205)

 

10 août 2020

La maison du coteau

Joseph Provost, La maison du coteau, Montréal, L. E. Rivard, 1881, 96 pages. 

J’ai lu beaucoup de romans québécois, mais aucuns ne ressemblent à la Maison du coteau. Je n’ai jamais vu, dans la littérature québécoise, une telle charge contre la religion catholique. Et on se demande comment il se fait que ce roman ne se soit pas attiré les foudres des autorités ecclésiastiques. Se peut-il qu’en 1881 l’église n’ait pas encore assis l’hégémonie qu’elle va exercer sur les productions culturelles du Canada français?

 

Résumons. Adéline, la fille du père Brunel, épouse Florian, un protestant, avec l’accord du curé Nicette. Ce dernier s’autocongratule déjà, étant sûr qu’Adéline réussira à le convertir à la religion catholique. Le manège fonctionne un temps, mais bientôt Florian, plein de remords, renoue avec ses croyances. Le curé est furieux! De concert avec la mère Brunel, qu’il manupule à sa guise, il concocte un plan pour casser « l’hérétique ». À la naissance du premier enfant, on le mettra devant le dilemme suivant : rester et se convertir ou quitter femme et enfant. Le curé et la mère vont si bien jouer leurs cartes que Florian est jeté dehors par sa femme.

 

Adeline se rend compte rapidement qu’elle s’est laissée berner par sa mère bigote et par un curé manipulateur. Elle regrette son mari qu’elle aime toujours. Elle voudrait même le rejoindre. Devant ce désespoir, le curé en remet une couche : il veut la forcer à laisser son enfant et à rentrer chez les sœurs. Le matin où elle doit partir, elle sombre dans la follie, ce qui sert bien le curé : « voilà comment Dieu punit ceux et celles qui s’opposent à leur curé. » Le temps passe, Adeline se meurt tranquillement… jusqu’au jour où son mari revient.  Sa mère va en avertir le curé qui la sermonne et lui promet l’enfer si elle ne règle pas le problème. Elle rentre chez elle et à son tour admoneste sa fille : «  Ce fut un flot de menace, d'injures, d'imprécations, tout ce que la haine, enfin, peut produire de plus amer. La pauvre Adéline étouffa sous le poids de cette épreuve. » Cette dernière meurt. Florian réussit à extirper son enfant de ce milieu malsain en le donnant en adoption à une famille protestante. 

 

Joseph Provost est un pasteur protestant qui a étudié en Suisse. Il oppose catholicisme et protestantisme dans un duel qui n’est pas équitable au départ. Il met en scène un curé qui est un véritable despote, pire encore un manipulateur pervers. Ce curé est prêt à tout, je dis bien à tout, pour arriver à ses fins. La religion, dans ses mains, c’est une arme qui broie les conciences, qui annihile le libre arbitre, qui détruit les personnalités… La religion, c’est un grand rouleau compresseur qui écrase tout ce qui dépasse. 

 

Pour bien montrer l’audace – ou le caractère outrancier, c’est selon – du roman je cite quatre extraits.

 

« La religion romaine, nous dit un livre célèbre au temps de la Ligue, est le breuvage qui nous endort comme un opiat bien sucré et qui sert de médicament narcotique pour stupéfier nos membres, lesquels, pendant que nous dormons, nous ne sentons pas qu'on nous les coupe pièces à pièces, l'un après l'autre, et qu'il ne restera que le tronc qui, bientôt, perdra le sang et la chaleur de l'âme par une trop grande évacuation. » (p. 17)

 

« Malheureusement, Adéline avait passé cinq années au couvent et le couvent, c'était tout le contraire de la vie réelle. Le couvent, c'est le milieu le plus favorable à l'hypocrisie; c'est l’espionnage érigé en système ; c'est la suspicion d'un côté, la ruse de l'autre. Le couvent, c'est l'esprit rampant du jésuite; c'est la mort à la liberté de l'âme, à la liberté de penser, d'agir et de vivre en chrétien. Cinq années de cette vie étiolée, c'en était assez pour ternir les plus belles vertus, et pour émousser la volonté la plus énergique. » (p. 19)

 

« Mais, pauvre femme, j'ai été dans ton église plusieurs fois, j'ai admiré le luxe des autels, j'ai été charmé par l'harmonie de vos chants ; mes sens, partout, ont été agréablement surpris, mais le cœur ne s'est jamais senti ému. La religion ne consiste pas dans la dorure, les guirlandes, les richesses, ou dans les cierges qui fument au nez des statues. Là où il n'y a point de vie pour le cœur, il s'étiole, languit quelques années et cesse de battre. Cela m'explique pourquoi les catholiques confient si stupidement leur âme aux mains du prêtre... C'est une prostitution. Quand ils ont abdiqué leur existence individuelle, ils deviennent une espèce de machine que le pape fait mouvoir selon son caprice. » (p. 34)

 

« Il est un fait, que plusieurs ont dû remarquer comme moi, c'est que, chez les nations catholiques, le cœur est plus féroce que chez les nations protestantes. Au Canada, par exemple, la jeunesse de nos campagnes éprouve un plaisir exquis à dénicher les oiseaux, à torturer les animaux inoffensifs, à faire battre des coqs ou à exciter les chiens à s'entre-déchirer. On abîme de coups les bêtes domestiques; les parents corrigent brutalement leurs enfants, et les enfants se montrent les dignes fils de leurs pères. » (p. 40-41)

 

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