Aucun message portant le libellé 1930-1939. Afficher tous les messages
Aucun message portant le libellé 1930-1939. Afficher tous les messages

16 juin 2023

Dans la brousse

Blanche Lamontagne, Dans la brousse, Montréal, Le Devoir, 1935, 215 pages.

En 1935, l’heure de gloire de Blanche Lamontagne était chose du passé. La poétesse de 46 ans continuait de publier ses poèmes, toujours un peu les mêmes. Ce recueil au drôle de titre sera son dernier.

Il compte quatre « chapitres ». Le premier est de loin le plus intéressant. On y trouve un succédané de l’œuvre de l’autrice. Je vais donc m’attarder sur celui-ci et ne signaler que brièvement les trois autres.

Dans la brousse commence par un hymne à la nature et au paysage de la campagne : « Que j’ai de joie à vous revoir, ô paysage ». Au plaisir de la campagne, elle oppose la triste vie en ville : « Ah! Comme je vous plains, ô tacherons des villes ». Le motif du chant, omniprésent dans son œuvre, resurgit ici et là : « Chantez, ô gais oiseaux cachés dessous les branches /… / Chantons le bois d’érable et la gerbe de blé. » Un autre motif cher à l’autrice, c’est celui de la maison : « L’humble toit qui brille au fond de la vallée / …/ évoque à mes yeux la jeunesse envolée ». Comme toujours, la vie paysanne est magnifiée : « Au champ, quand tout est mûr, le bonheur nous inonde ». Le pays, pour la poétesse, a souvent pour nom « village » : « Qui dira la langueur sereine du village ». Hommage est rendu aux aïeux : « Il me semble qu’il est resté / Quelque chose de leur présence / Qui respire l’éternité. » Sans oublier le Créateur : « Au fond, ce n’est que Vous, c’est Vous seul que je chante ».

Voici un aperçu des trois derniers « chapitres ». L’hiver, ses beautés, le temps des Fêtes ont inspiré Quand mon pays est sous la neige. L’humble vie relate l’histoire d’amour entre François et Louise. Enfin, dans Au Canada, mon pays, mes amours, la poétesse redit encore une fois son amour du pays, un amour qui convie peu les figures historiques mais qui souligne le lien viscéral qu’elle entretient avec la nature canadienne.

En guise d’adieu, voici son dernier poème.


Blanche Lamontagne sur Laurentiana :

Dans la brousse

30 avril 2023

Le temple

Gérard Martin, Le temple, Montréal, Bernard Valiquette-ACF, 1939, 128 pages.

Gérard Martin (1911-1982) fut entre autres bibliothécaire en chef des Archives du Québec. Il a produit plusieurs textes radiophoniques. J’ai déjà présenté sur ce blogue son roman Tentations (1943). Le temple a gagné le prix David en 1939 (ex-aequo avec Les soirs rouges de Clément Marchand).  Son recueil de poésie, dédié à sa mère, compte trois parties.  

 

Le temple de la nuit — OH! QUE DE FROIDS NOVEMBRES! 

Les 12 poèmes qui composent cette partie sont imprégnés de la mort de sa mère. « C’est ton nom que je crie à toutes les vents, ma mère ». Pour le reste, ce n’est que glas qui résonne, vents qui gémissent, marches funèbres, promenades au cimetière, deuil et sanglots, douleur et solitude, bref une longue mélopée. « Les feuilles mortes tombent, tombent, / jaunes ou rouges sur les croix; / les feuilles tombent sur les tombes / où va mourir leur faible voix. » On lit aussi : « Souviens-toi : notre corps n'est qu'un peu de poussière, / notre mère nous a conçus dans le péché, et malgré nous, / ce goût de mal, ce goût de terre reste dans notre cœur / à jamais attaché. »

 

Le temple de mon cœur — COMME UN BAISER QUI S’OFFRE 

« … ton œuvre sera plus poignante et plus vraie / si tu nous fais entrer dans l’incurable plaie / d’un grand amour trop tôt flétri. » Le poète chante ses amours déçues, à la façon de Musset, dont il reprend « Le pélican ». Et même l’amitié finit par y passer, si bien qu’il se retrouve seul, ou presque dans sa solitude hautaine : « J'avais cherché partout, et j'avais tout perdu; / rien n'avait pu combler mon âme inassouvie. / Une lumière alors a traversé ma vie; / j'ai crié vers le Ciel, et Dieu m'a répondu. »

 

Le temple de mon âme — POUR QUE L’ÂME SOIT BELLE

Cette troisième partie constitue un bilan des deux premières. Après les deuils, les désillusions amoureuses, le poète semble avoir retrouvé l’apaisement grâce aux secours de la religion et de la nature, miroir romantique de la volonté divine. 

 

Vertige superbe

Mes yeux ont conservé de fières nostalgies; 
des poussières d'orgueil s'accrochent aux orgies
de rêves déjà faits quand mon âme dormait.

Ô rêves mi-rêvés, qui parliez de sommet, 
d'élans inéprouvés, de superbe, de gloire, 
et d'accrocher un nom sur le front de l'Histoire!

J'étais bien haut, bien haut: sous les pieds des humains, 
et la nuit ténébreuse emplissait mes deux mains.

Pauvre fou, je voulais en faire une lumière 
et bâtir en palais mon cœur, cette chaumière!

 

Lumière: étoile d'or, cierge, soleil, fanal, 
nimbe posé sur chaque sort, même banal, 
qui sculpte la montagne et fait chanter l'abeille.

J'ai pensé; j'ai compris. D'autres rêves s'éveillent 
dont les austérités feront flamber les vieux.

Je vois moins haut, je vois plus vrai, je vois bien mieux 
Les idoles, les dieux, des chimères, en somme; 
je veux vivre, joyeux, mon simple destin d'homme.

27 janvier 2023

Peintres et écrivains d’hier et d’aujourd’hui

Albert Laberge, Peintres et écrivains d’hier et d’aujourd’hui, Montréal, s. é., 1938, 248 pages.

Dans ce recueil qui date de 1938, Laberge présente 14 peintres-sculpteurs et 20 écrivains. Tout comme lui, plusieurs ont fait du journalisme ou ont fait partie de l’École littéraire. Je vais laisser à d’autres les commentaires sur les 14 peintres-sculpteurs; je n’ai lu que la partie qui traite des écrivains.  Sauf, J.-A. Lapointe, Charles-Maurice Leconte et Zo d’Axa (un Français que Laberge a rencontré lors de son passage au Québec en 1902), tous étaient des auteurs connus à leur époque. Ils sont tous tombés dans l’oubli, sauf Loranger et Nelligan. (Voir ci-dessous la table des matières.)

Le lecteur qui a fréquenté un tant soit peu Albert Laberge (1871-1960) sera étonné par le  ton employé par l’auteur dans ce recueil. Les termes laudatifs pleuvent. Il faut voir toute l’admiration qu’il voue à Charles Gill, Jean Charbonneau et Émile Nelligan. On a l’impression qu’il y avait deux Laberge : l’écrivain pessimiste incapable de raconter autre chose qu’une histoire scabreuse sur les bords et un gentlemen de bonne compagnie qui savait apprécier les gens, les arts, la nature, la vie.

La manière de Laberge n’a rien de compliquée. Il a connu et fréquenté la plupart des  écrivains qu’il présente, il a lu leurs œuvres, il essaie de les comprendre et de les expliquer sommairement. Laberge n’est jamais aussi intéressant que lorsqu’il écrit sur des gens qu’il a bien connus, quand il raconte leurs rencontres, leurs discussions, quand il les met en scène. Au-delà de l’anecdote, on devine les aspirations qui animaient les écrivains dans le premier tiers du XXe siècle, on comprend la fragilité de l’artiste dans ce petit milieu sous haute surveillance. 

Parmi tous ces souvenirs, ses rencontres avec Émile Nelligan méritent d’être citées.

« Une fin d’après-midi, l’hiver. Une vaste pièce, ancien salon d’autrefois converti en chambre à coucher, et qui parait encore plus grande par suite du mobilier sommaire. Une cheminée à manteau de marbre dans laquelle flambe un clair feu de bois qui projette ses lueurs sur la figure d’un jeune homme de dix-neuf à vingt ans debout, dos au foyer. Cette tête noble, distinguée, aux traits réguliers et d’une remarquable beauté est couronnée par une abondante chevelure noire qui accentue la blancheur mate du teint. Le poète Émile Nelligan récite des vers à deux journalistes de ses amis: Louvigny de Montigny et Albert Laberge, qui l’écoutent émus, enthousiasmés. 

La flamme vivante, capricieuse, éclaire cette figure inspirée, d’une expression mobile, qui traduit de saisissante façon tous les sentiments qui agitent l’âme. Avec une attention recueillie, les deux auditeurs écoutent le jeune poète. Tout d’abord, ce sont les huit vers de « Ma Mère », puis « Devant mon Berceau » et « Clair de lune intellectuel ». Dans la cheminée, le bois flambe joyeusement et les flammes blondes illuminent cette vibrante physionomie d’artiste. Sa voix douce, musicale, si prenante, dit les vers harmonieux, mais ce ne sont pas seulement des mots cadencés, c’est son cœur, son âme, que le poète fait jaillir hors de lui. Il exprime toute l’émotion dont il est frémissant. Et c’est comme le chant d’un violon qui expire. […]

Pendant toute une saison, j’ai eu la joie précieuse de voir fréquemment Nelligan. A cette époque, 1900 ou 1901, je crois, Louvigny de Montigny et moi, camarades à la Presse, logions alors, rue Dorchester, dans une vieille maison en pierre qui avait été une noble demeure, mais qui n’était plus qu’un vulgaire immeuble de chambres à louer et qui a été démoli depuis pour agrandir le parc entourant l’église Saint Patrice. De Montigny occupait une chambre au rez de chaussée; la mienne, au premier étage, était le salon d’autrefois. Chacune des deux pièces possédait une cheminée. […] 

Nelligan venait souvent nous voir, apportant un cahier de vers et il nous lisait ses dernières pièces. Tantôt, il arrêtait chez de Montigny et tantôt il montait chez moi. Ordinairement, il avait dans ses poches un volume de Stuart Merrill, de Vielé Griffin ou de Georges Rodenbach. La Jeune Blanche et Les Vies encloses étaient l’objet de sa prédilection. C’étaient là deux de ses livres favoris. 

— Je vais écrire un roman, nous annonça-t-il un jour. J’ai terminé le premier chapitre hier.

Et sur le champ, il nous lut les pages que son inspiration lui avait dictées la veille. Le futur roman commençait par la fulgurante description d’un coucher de soleil. Ce n’était pas seulement l’écrivain, le poète, qui décrivait cette scène, c’était aussi un peintre. L’on aurait cru voir un artiste jetant sur sa toile les plus riches tons de sa palette, ses couleurs les plus éclatantes. C’était non pas une ébauche, mais un merveilleux tableau, une magistrale page de prose. Je crois bien que le roman n’est jamais allé plus loin que ce premier chapitre. Ah! si Nelligan avait vécu sa vie. […] 

Un samedi après-midi, Nelligan, comme il en avait l’habitude, vint me voir. En son honneur, je sortis un flacon de gin que je gardais pour mes visiteurs, et nous prîmes un verre. Comme mon métier de journaliste m’obligeait à sortir, je lui dis: Je vais être absent une demi-heure. Attendez-moi. 

— C’est cela, fit-il. Pendant ce temps j’écrirai quelque chose que je vous lirai tout à l’heure. 

Je sortis et, comme il avait dit, à mon retour, il brandit devant moi un feuillet manuscrit. Je vis le titre: « L’Homme aux cercueils ». 

— Je vous dédierai cette pièce lorsque je publierai mon livre, me promit-il après me l’avoir lue.

J’étais si heureux qu’il eut écrit ces strophes chez; moi que je sortis de nouveau mon flacon de gin et nous prîmes un autre verre. Malheureuse inspiration, car au bout de quelques minutes, mon jeune ami devenait énervé, très agité. Il n’était pas ivre, non, mais ces deux verres d’alcool avaient produit sur cet organisme nerveux et délicat une profonde perturbation, une vive surexitation. Il voulut partir. Ne voulant pas le laisser seul dans cet état, je sortis avec lui pour l’accompagner. Il m’échappa, mais je le ressaisis. Je l’entraînai rue Sherbrooke pour le reconduire chez; lui. Cependant, son énervement ne diminuait pas et j’avais de grandes difficultés à le tenir sous contrôle. Il voulait s’enfuir, je ne sais où. Heureusement, je rencontrai un ancien confrère de classe, Alphonse Crevier, directeur de l’atelier d’ébénisterie d’art fondé par son père. En quelques mots je le mis au courant de la situation et le priai de me venir en aide. Nous prîmes alors le poète chacun par un bras et nous nous rendîmes jusqu’à l’angle de l’avenue Laval. Comme Nelligan habitait à quelques portes plus haut, je remerciai mon ami Crevier. Arrivé devant la maison de Neligan, je sonnai. Lorsque la porte s’ouvrit, je le poussai à l’intérieur. J’entendis une voix en haut, puis les pas du poète qui montait les degrés de l’escalier. J’attendis un moment, puis lorsque je compris qu’il était chez, lui en sûreté, je m’éloignai.

Je ne l’ai jamais revu. 

Deux mois plus tard environ, j’apprenais que les ténèbres s’étaient faites sur cette noble intelligence. » (p. 225-228)



Albert Laberge sur Laurentiana

La Scouine (1918)
La Scouine et le terroir
Visages de la vie et de la mort (1936)
Peintres et écrivains d’hier et d’aujourd’hui (1938)

Quand chantait la cigale (1936)

Scènes de chaque jour (1942)
La fin du voyage (1942)
Le destin des hommes (1950)
Images de la vie (1952)
Le dernier souper (1953)
Propos sur nos écrivains (1954)
Hymnes à la terre (1955)

4 novembre 2022

Vice versa

Jeannine Lavallée, Vice versa, Montréal, Rénovation, Imprimerie modèle ltée, 1938, 105 p. (Illustrations de René Chicoine)

Le recueil s’impose par ses dimensions : 26 cm x 18 cm. L’autrice commence par une dédicace qui a des allures patriotiques : « Lecteur, Si tu aimes ta patrie, ouvre ce livre, je te le dédie. »

« Le sentier des dieux », « Rêverie », « Bois brûlé », « Paysages », « Québec », « L’éternel présent » et « La patrie canadienne » sont les parties du second ouvrage de Jeannine Lavallée.

L’autrice respecte presque toujours la métrique et les rimes.

Les thèmes sont d’inspiration romantique : la patrie, la nature, l’amour. Le pays qu’elle évoque est plutôt d’ordre mental : plusieurs poèmes incitent le lecteur à communier aux forces de la nature canadienne, à la beauté de notre pays, à développer des sentiments de force et de plénitude.



Jeunesse

Je connais une belle et grande solitude :
Des lacs, des paysages verts,
Des bois profonds. J’aime sa douce quiétude.
Ensemble Jeunesse allons vers

La nature. Allons tous deux oublier la vie,
Son amertume, ses chagrins;
Nous nous reposerons dans l’ombre et l’harmonie,
Sous la chevelure des pins.
(p. 79)

Jeannine Lavallée sur Laurentiana
Mea culpa

3 décembre 2021

Je me souviens

Georges A. Boucher, Je me souviens, Montréal, Arbour & Dupont, 1933, 114 pages (Préface de l’auteur)

En préface, Boucher raconte que c’est une lettre élogieuse d’Edmond de Nevers (qui avait entendu quelques strophes d’un de ses poèmes sur la ville de Québec), qui l’avait incité à écrire, ce qu’il fit durant ses rares temps libres que lui laissait la pratique de la médecine.  

Georges Alphonse Boucher (1865-1956), né à Ste-Agathe de Lotbinière, a exercé sa profession à Brockton (Massachusetts), non loin de Boston. 

Son recueil contient deux parties.

La première, intitulée « Québec » se déploie sur 12 parties et 47 pages. Elle est dédiée à Edmond de Nevers. Le ton est celui de l’épopée : les vers sont exclamatifs, déclamatoires. Boucher énumère tous les personnages historiques qui ont joué un rôle dans l’histoire de Québec. Il décrit surtout la bataille des plaines d’Abraham et conclut que c’est Dieu qui a décidé de la conclusion : « C’est que telle est sur nous l’intention du Maître : / Il veut qu’en ce pays […] / Nous demeurions égaux […] / Et qu’Anglais et Français […] / Nous vivions en accord ».  Boucher reprend la thèse du peuple messianique : Québec devient une « ville sainte, / Où tout porte l’empreinte / D’un céleste dessein ». Le fleuve permet « à cette race sainte » d’atteindre les autres peuples.

La seconde partie, « Au fil des jours », est dédiée à sa mère. Elle commence un peu comme la première. Il demande à Dieu de l’inspirer ou même de lui dicter ses vers. «  Il me semble que Dieu qui tient les yeux sur nous, / Pour lire mon brouillon se penche sur les pôles ». Pour le reste, il raconte un peu sa vie, évoquant son métier, ses amours, ses enfants, ses amis.

 

BIENVENUE À L’ÉPOUSÉE

VOUS qui dans ma demeure étrangère, ce soir,

Êtes venue, épouse encore immaculée,

Et, comme dans sa chaise un maître vient s'asseoir,

Qui vous êtes chez moi tout de suite installée;

 

Aimez cette maison où votre saint pouvoir

Se fait déjà sentir, où vous régnez d'emblée;

Aimez cette maison où, pour vous recevoir,

Nous avons répandu ces fleurs de giroflée.

 

Vous n'y trouverez pas grand luxe et grand confort;

Une aisance modeste et due à mon effort,

Sera votre partage. Oh! mais que vous importe?

 

Un coeur tendre et loyal, plus que la soie et l'or,

Assure le bonheur. Et vous aurez encor

Cette sécurité qu'une foi vive apporte.

19 novembre 2021

Le livre d'une mère

Éva Ouellet Doyle, Le livre d’une mère, Québec, Imprimerie Ernest Tremblay, 1939, 141 p.  

Le recueil est dédié à ses enfants : « Je dédie ce livre à mes enfants Harry, Thérèse et Lucie ». En épigraphe, on lit : « L’enfant est un rêveur assoiffé de lumière, / Son esprit agité cherche tout ici-bas, / Mais, dès qu’il a compris il revient sur ses pas / Et trouve le repos dans le cœur de sa mère. » Dans la préface, Alphonse Désilets vante celle qui, « tout en vaquant à ses devoirs quotidiens (…), s’est mise tout à coup à chanter » alors que « l’existence actuelle est remplie d’obligations nouvelles où il entre plus de prose que de poésie ». Le préfacier va jusqu’à attribuer à l’œuvre une portée édifiante, ce que reconnaitront « ceux qui croient encore au prestige des influences maternelles pour le bonheur de la vie. »

Dans le poème « Liminaire », elle prend soin de préciser que son recueil s’adresse aux « âmes sincères » et aux « mères aux grands cœurs », se moquant au passage des critiques : « Parlez, ô grands maîtres, / Qui croyez connaître / L’art des vers. / Parlez sans réserve / Car dans votre verve / Je me perds. »

Le titre n’est pas un indicateur fiable du contenu. Le recueil compte cinq parties. Dans la première, « À ceux que j’aime », l’autrice relate sa vie de famille : son mari, ses enfants, les joies familiales ; dans le dernier poème, la grand-mère qu’elle est devenue se rappelle le temps heureux où elle était mère.

Dans « Aux disparus », elle rend hommage à ceux et celles qu’elle a aimés et qui sont décédés : sa mère, une amie, des marins, Alfred Garneau. La mort n’est pas associée à la tristesse, elle est liée au sentiment religieux, à la vie après la vie.

« Souvenirs » rassemble des poèmes qui évoquent les temps jadis : son village et la maison natale, des chants qu’entonnait sa mère, la villa Myrfal, la bataille des plaines d’Abraham. « Quand je te revois, Ô vieille maison. / Mon âme est plus forte et plus courageuse. »

Dans « Élévations», Ouellet-Doyle chante les louanges du Seigneur. Pour elle, comme pour les Romantiques, Dieu s’incarne dans la nature. Elle avoue que sa vie est difficile, ce que la religion permet de sublimer.

« Divers », enfin, présente des poèmes plus personnels. Elle parle de ses peurs, de ses angoisses, de ses désillusions, du vieillissement. « Dans ma fenêtre un grand vent passe, / Un grand vent d'hiver et de froid / Qui pleure en courant sur mon toit, / Qui me transit et qui me glace. »

Sur le plan formel, on lit quelques poèmes à forme fixe (rondels, sonnets, ballades), mais surtout des suites de quatrains, de quintiles ou de sizains.

TOUSSAINT

Je suis allée au bois voir l’automne de près;
Les érables trop fiers de leurs mille nuances,
Les peupliers tremblants aux murmures discrets
Et les pins toujours verts comme au temps des semences.

 J’ai senti le bonheur d’être seule un moment
À travers la forêt dont la plainte m’est douce.
J’ai mêlé mes soupirs au souffle du grand vent
Et j’ai perdu mes pas en marchant dans la mousse.

La fin de toute chose est écrite en ce lieu.
Une voix qui s'éteint afflige la nature.
Mon cœur aussi connaît l'automne et la froidure
Mais il poursuit son rêve en regardant les cieux. 

Les cieux ! Là rien ne meurt, là, plus rien ne succombe,
L'ancre qui nous retient est à jamais levé,
Et qu'importent l’automne et le froid et la tombe,
Quand le cœur va s’ouvrir au Dieu qu'il a rêvé.

11 novembre 2021

Péché d'orgueil

Adolphe Brassard, Péché d'orgueil, Montréal, Imprimerie des sourds-muets, 1935, 262 pages.

On est en 1907. Gilberte, une orpheline, vit seule avec son oncle depuis que sa tante est décédée. Joachim Bruteau est un vieil égoïste qui traite sa nièce comme une servante. Un accident de voiture vient perturber leur petit train-train. Étienne Bordier, l’ingénieur accidenté, est recueilli chez eux et il tombe amoureux de Gilberte. Rapidement il l’épouse mais il doit la quitter pour un travail dans le Grand Nord. Elle est enceinte et elle revient vivre avec son oncle en attendant le retour de son mari. Elle ne survit pas à la naissance de son enfant. Pour se venger d’Étienne qui lui a volé sa nièce, l’oncle dépose l’enfant à la crèche, tout en disant qu’il est décédé.

De retour, Étienne est dévasté, ce dont l’oncle se réjouit. Il retourne dans le Nord pour oublier. Six ans plus tard, le cousin d’Étienne et sa femme adoptent sans le savoir Paul, l’enfant d’Étienne et de Gilberte. Celui-ci grandit, termine son cours classique. Un jour, il apprend qu’il est un enfant issu d’une crèche, donc illégitime, et il en est dévasté. Les années passent, il finit ses études, se fait un nom et rencontre Alix de Busques, une jeune fille qui se considère aristocrate et qui n’a que mépris pour Paul et ses origines douteuses. Elle finit pourtant par l’épouser, par orgueil, parce qu’il l’a provoquée. Leur relation tourne vite au vinaigre. Ils s’entendent pour préserver les apparences.

Au même moment, le vieux Joachim fait parvenir à Étienne, toujours dans le grand Nord, une lettre lui demandant de passer le voir. Pour compléter sa vengeance, le vieux lui jette à la figure le fait qu’il a placé son fils dans une crèche. Étienne se met à sa recherche et découvre que son fils a été adopté par son cousin. Les retrouvailles entre le père et le fils se passent très bien.

Le mariage de Paul et Alix bat de l’aile. Les deux s’aiment mais ratent toutes les occasions de se rapprocher (le péché d’orgueil du titre). Sur le lit de mort d’Étienne, Paul raconte à son père l’amour qu’il porte à sa femme, ce que cette dernière entend. Ils finissent par se parler vraiment et, comme il se doit, l’amour triomphe.

Ce récit adopte la trame des récits populaires. Les personnages sont campés dans des travers poussés au paxoxysme. Ainsi en est-il de l’orgueil d’Alix, de l’amour d’Étienne ou de la méchanceté du vieux Joachim. Cela conduit à des invraisemblances psychologiques auxquelles le lecteur de roman populaire doit prêter foi pour ne pas briser l’illusion. Brassard raconte, tantôt avec finesse et tantôt de façon ampoulée, les aventures de ses héros. Le roman est plutôt bien écrit et l’humour allège le caractère mélodramatique du roman.

Extrait

« Alix frémit. Amour, ce mot venait de descendre dans son cœur, et donnait un nom à ce qui s’y passait. Elle ne se défendit pas pour nommer celui qui la jetait dans cet émoi troublant. Elle aimait son mari, et pour se l’avouer, elle sentit son amour grandir et la prendre toute. Empoignée par la sublimité de ce chant vainqueur, la jeune femme l’écoutait dans le ravissement, mais soudain, comme ces nuages subits qui cachent le soleil et jettent de l’ombre sur les choses resplendissantes, une angoisse terrible faite d’une certitude absolue, irréfutable, vint l’affoler puis la terrassa: elle aimait Paul, mais lui ne pouvait plus l’aimer, jamais. Alix vit avec épouvante la vie qui allait être la sienne, une vie de dissimulation et de souffrance. Son amour, il devra se consumer ignoré, elle devra le cacher à celui qui l’avait fait éclore […]. En songeant à l’humiliation qui l’écraserait si Paul un jour venait à découvrir qu’elle l’aimait, Alix fit appel à son orgueil pour lui éviter cet affront. Il arriva en se faisant prier mais la fierté de la jeune femme bondit et arriva à la rescousse. Non, elle, Alix de Busques, ne deviendra pas la risée de Paul Bordier. Personne ne connaîtra le secret de son cœur… » (p. 142-143)

27 août 2021

La fin de la terre

Emmanuel Desrosiers, La fin de la terre, Montréal, Librairie d’action canadienne-française, 1931, 108 pages. (Préface de Jean-Jacques Lefebvre, illustrations de Jean-Paul Lemieux et avant-propos de l’auteur)

Je cite le début du long avant-propos de l’auteur : « Que se passerait-il si un jour la foudroyante nouvelle se répandait que notre planète se désagrège? »  Et la fin : « Dans les pages qui suivront le lecteur verra l’humanité, vieillie de cinq siècles, aux prises avec le problème le plus angoissant de tous les temps: la destruction de la terre. Les nations lui apparaîtront enfin unies, et luttant par la science contre les éléments de la nature désordonnée et affolée. Il suivra l’homme de ce siècle que l’angoisse torture, il le plaindra, puis il l’admirera. Alors viendra le dénouement suprême, le grand triomphe de la science, l’apothéose de l’esprit de l’homme! »

 

On est en 2380. Dix millions de personnes vivent à Montréal.  Herbert Stinson, « le plus profond génie de son temps », habite Dove Castle, un château planté sur l’Île-au-Diable dans les rapides de Lachine. De grands bouleversements physiques secouent la planète depuis quelques années. À la suite de tremblements de terre répétitifs, le sol ici et là s’effondre, les volcans se déchaînent, des continents sont engloutis, l’eau envahit les zones au niveau de la mer. L’Amérique du Nord semble un endroit encore épargné, mais pour combien de temps. Bref, la fin du monde est proche. 

 

Pour Herbert Stinson, la solution est évidente : les humains doivent migrer vers Mars. En tant que président de l’Union des peuples, il doit convaincre les terriens, ce à quoi certains s’opposent. Les Martiens semblent d’accord pour accueillir l’humanité. D’immenses avions sont construits, d’importantes réserves de nourriture synthétique sont embarquées, et le 1er janvier 2406, c’est le grand départ. 

 

Dans ma jeunesse, j’ai été un lecteur de science-fiction : Van Vogt, Simak, Asimov, Dick… et même Ballard. Dans les récits à la Jules Verne, on croyait beaucoup que la science pouvait sauver l’humanité. C’est la thèse de Desrosiers. Son récit est parsemé de détails scientifiques (ou pseudo-scientifiques) : il décrit des images qui voyagent sur les ondes et qui sont projetées instanément sur des écrans à des milliers de kilomètres de distance, des appareils qui ressemblent à la télévision, des mégapoles, de nouvelles techniques qui fournissent de l’énergie… Il évoque le fait que la planète est épuisée, surtout à cause de la surpopulation. 

 

Ce roman serait le deuxième du genre produit au Québec, la premier étant Pour la patrie de Jules-Paul Tardivel en 1895, roman pas tellement réussi. Il en est de même pour l’œuvre d’Emmanuel Desrosiers (1897-1945) qui semble complètement ignoré les principes élémentaires du récit. Il faut un fil sur lequel se déversent des conflits ou du moins des obstacles, des personnages dont on s’approche assez pour les connaître, l’art de disséminer des indices pour aiguiser l’attente du lecteur, etc. Desrosiers se contente de déverser son savoir.

 

Extrait

Savons-nous qu’un temps viendra où nous serons retirés du cours des siècles par le collectionneur éternel comme des monnaies usées, vieillies, sans valeur?

 

Stinson s’était levé. Il regardait maintenant vers l’ouest les nuages gris qui couvraient le ciel. Le froid était intense car décembre était venu plein de glace et d’ouragans, véritables simouns de neige qui avaient ensevelis le Canada. Quelques jours auparavant, exactement le 25 décembre 2400, la Corée avait été balayée par un raz-de-marée; l’eau envahissait déjà le grand plateau du Tibet qui s’affaissait; la mer Aggasiz se reformait au centre du Canada et au nord des Etats-Unis; les Rocheuses se creusaient de vomitoires par où l’incendie du globe s’allumait; le soleil paraissait sanglant à travers des nues de cendres et de feu.

 

Doutait-il de son œuvre, le grand Stinson? Non rien ne pouvait l’ébranler, mais il se rendait de plus en plus compte qu’il n’y avait pas un instant à perdre.

 

Paris avait été bouleversée par la terrifiante nouvelle de la disparition de la Corée. De tous les coins de la capitale de l’illustre nation, les foules étaient accourues haletantes et terrifiées vers le square Maurras où était installé le mécanisme de projection aérienne de la Société française de radiovision qui avait des ramifications dans tous les pays du monde et qui photographiait à l’instant même la destruction de la presqu’île de Malacca; photographies prises à bord des aérobus stationnaires qui procédaient au sauvetage de cette partie du genre humain, dont les phases les plus terribles étaient reproduites instantanément sur l'écran de 100 mètres du square Maurras. (p. 56-57)




13 août 2021

La tragédie de la forêt

Gustave Keller-Wolff, La tragédie de la forêt, Montréal, s.n., s.d., 153 p. (Préface de l’auteur)

Contrairement à ce qu’on dit dans le DOLQ, Keller-Wolff était au Québec dès les années 30. Il a enseigné les langues à Montréal. Il a aussi publié poèmes et nouvelles dans les journaux de l’époque. C’est sa mère qui lui a appris le français. 

 

L’oeuvre n’est recensée nulle part et ne porte pas de date, sinon à la fin de la préface : 1935. Le roman, qui comprend beaucoup de références culturelles, est bien écrit, malgré quelques digressions vraiment hors-propos de l’auteur.

 

Le récit se déroule en Allemagne, pays d’origine de Keller-Wolff. Il met en scène deux frères ennemis, Fink et Ulric Herne, les deux travaillant pour le comte Schaffgotsch. Ulric a pu faire des études supérieures ce qui ne fut pas le cas pour Fink, à cause du décès prématuré du père. Ce dernier en éprouve de la jalousie. 

 

Le récit repose sur un triangle amoureux. L’épouse de Fink, Lore, était l’ancienne amoureuse d’Ulric, mais en raison de son absence prolongée, et poussée par sa famille, elle a fini par épouser Fink, mariage dans lequel elle est malheureuse. Ulric revient et la convainc de divorcer et de l’épouser. Un drame va contrecarrer leur plan. 

 

Les deux frères sont des forestiers. Et tous les deux sont des chasseurs. On a repéré sur le territoire des frères Herne un cerf qui porte des cornes rarement vues, et les deux frères le convoitent. Des braconniers ont été aperçus et Fink monte la garde. Quand il entend un coup de feu, il se précipite, croyant que le tireur le menace. Au cours d’un échange de tirs, il l’abat sans savoir que c’était son frère. On va innocenter Fink. Sa femme, en visite chez sa mère, ne veut plus retourner auprès de lui. Elle envisage plusieurs solutions, mais choisit finalement celle dans l’extrait.  

 

Extrait

Elle devait se décider, le coup de huit heures était sonné. Encore une fois elle rumina tous ses projets sans but visible.

Pourquoi parler au père qui d’ailleurs avait comme idée fixe qu’elle se refusait à la corvée de la grossesse et de l’accouchement et qui lui reprochait de se dérober à la maternité ? Les projets s’entrecroisaient confusément dans sa tête, le frère aîné, les parents de la ville, Fink, tout l’écœura. 

Impossible ! ! Elle entendit encore le clocher sonner la demi-heure. Le monstre s’approche. Étendra-t-il ses griffes, ses griffes souillées du sang d’Ulric Herne ?

Elle se lève. Le monstre grimace devant elle, elle étend la main pour s’en défendre.

Enfin, elle a trouvé, elle voit le sauvetage. Son sauvetage c’est le « nirvana ».

Elle s’avance sur le sapin qui surplombe l’eau glauque, elle marche d’un pas assuré jusqu’au bout. Ses yeux s’élèvent vers la voûte d’azur comme une madone transfigurée. Le vent ondule ses cheveux blonds. Le vent plisse sa robe, il moule son corps harmonieux comme une cariatide antique. — Elle est debout. L’onde est un miroir. A-t- elle jamais reflété créature plus belle ?

« Ulric », s’écrie-t-elle, «je te reverrai, je vais au nirvana ! » L’onde perfide se referme sur elle et devient son tombeau.

Les cercles de l’eau s’élargissent de plus en plus comme une auréole au sacrifice. Puis, plus rien que le calme de la nature.

Un papillon se pose sur une pensée à la rive. Un héron dans son vol rase la surface du lac. Un gamin débouche du carrefour et mène ses vaches à la prairie. . .

Deux jours après on retrouva le corps de Lore Herne au milieu des osiers. Elle gardait encore sur son cœur le dernier poème d’Ulric Herne:

 

Au clair de la lune, si loin des villes,

Dorment champs et bois leur sommeil tranquille —

Me voici assis sur une pierre déserte

Dans l’attente du cerf, la bête alerte.

Mais soit que je repose, que je fasse la ronde,

Ton image partout me suit dans le monde,

Ton aimable regard, ton sourire si doux

Me réjouissent à jamais, m’enchantent surtout;

Une brise lointaine me chante à l’oreille

Tes tendres mots, murmurés la veille —

Ah ! je connais l’obstacle obscur,

Mais je saurai bien détruire ce mur

Qui si cruellement se lève, nous entoure.

Mais ne peut ébranler notre grand amour.

Aux ailes de la chimère je voudrais t’atteindre

Pour mon cœur au tien à jamais rejoindre !

Sublime, comme cette nuit, dans sa blanche clarté

Rayonne notre amour jusqu’à l’éternité.

9 juillet 2021

Vers la lumière

Lionel Léveillé, Vers la lumièreMontréal, Librairie d'Action canadienne française, 1931, 125 p.

Le recueil contient quatre parties.

 

Au grand soleil

Le poète se remémore son village, des vieilles gens, leurs us et coutumes (la guignolée, le fumeur de pipe). C’est du terroir sous un angle très personnel. 

 

Chemin faisant

L’ironie pointe souvent le nez dans l’œuvre de Léveillé. Dans « Chemin faisant », le poète remet en question certaines idées reçues. C’est quoi un Français, un Canayen? Que penser des Francissons (Canadiens qui se prennent pour des Français)? La morale qui coiffe les fables du grand Lafontaine sont-elles aussi justes qu’il y parait?

 

Auvent des nuits

Cette partie est beaucoup moins souriante. Le poète évoque les amours déçues, la vie des pauvres bougres, le « fardeau des nuages noirs », la mort qui «  lentement déambule / Et pousse les noirs corbillards ».

 

Caricature de Léveillé
Vers la lumière

« Gallèze [Lionel Léveillé] a écrit là les plus beaux vers de sa vie poétique. Ils rendent un son pur d’une âme qui a souffert, qui a vécu, qui a cru. C’est, par endroits, de la grande poésie. Des pièces telles que “Judas”, “Le repentir”, “La maison”, “La vérité”, “Croire”, renferment un élan vers la lumière intérieure et elles exhalent un souffle de vérité qui empoigne et qui secoue, en même temps que semble flotter au-dessus de tout cela, pareille à une musique religieuse, la plainte si longtemps contenue du poète enivré. » (C.-H. Grignon, Ombres et clameurs, p. 162)

 

Même si je ne partage pas l’enthousiasme de Grignon, il me semble que la poésie de Léveillé a mieux vieilli que celle de la plupart de ses contemporains. Peut-être que « Je n’ai dit », le dernier poème du recueil, mais sûrement pas son meilleur, peut nous en donner la clef : cette simplicité, que certains décriaient à l’époque, ne gêne pas le lecteur contemporain.


Je n'ai dit

Je n'ai dit que mon coeur inquiet et morose, 

Profond, que nul rêve terrestre n'a comblé.

Nul mâle orgueil à mon âme n'a révélé

Le sonore frisson des vents d'apothéose.

Je n'ai dit que mon coeur inquiet et morose.

 

Sans morgue, ingénument, je n'ai dit que mon coeur. 

D'autres, plus glorieux, pays de mon baptême, 

Diront tes monts altiers, ton ciel, tes bois que j'aime.

Que monte dans l'azur ému leur chant vainqueur!

Sans morgue, ingénument, je n'ai dit que mon cœur.

 

Lionel Léveillé (Englebert Gallèze) sur Laurentiana

Les chemins de l’âme

La claire fontaine

Chante Rossignol, chante

Vers la lumière

18 juin 2021

Les voies de l’amour

Détertoc (René de Cotret), Les voies de l’amour, Montréal, s.n., 1931, 311 pages.

Le docteur Michel Toinon a invité des confrères chez lui. Ils se remémorent d’anciens souvenirs du temps où ils étaient étudiants. Puis, l’hôte de la maison leur raconte sa vie amoureuse. Le roman débute pour ainsi dire au chapitre 4, page 71.

Michel est fils de notaire et Andrée, fille de marchand. Leurs deux familles sont voisines, amies et riches. Tout jeunes, ils jouent ensemble et, un jour, ils se découvrent amoureux et se promettent un amour éternel lors d’une visite d’église. Ils sont séparés quand Michel suit ses études de médecine à Montréal. Au début, ils s’écrivent toutes les semaines, puis les lettres se font plus rares, sans que l’un et l’autre sachent trop pourquoi.  

Michel a un ami : Jean Roy. Or ce dernier aime secrètement Andrée. Il fait tout en son pouvoir pour briser le lien entre Andrée et Michel, poussant une fille dans les bras de son ami, interceptant et trafiquant leurs lettres. Michel, naïf, n’y voit que du feu. Son amour pour Andrée s’éteint à mesure qu’augmente son amour pour Lucille – et même pour sa sœur.

Jean, croyant enfin la voie libre, fait sa cour à Andrée, sans succès. Les études finies, Michel s’installe dans un petit village, rompt avec Lucille et sa sœur, et tombe amoureux d’une infirmière. Andrée, dépressive, est à l’article de la mort. La mère exhorte son fils à lui rendre visite. Aussitôt qu’il la revoit, son ancien amour resurgit.  Il abandonne l’infirmière et revient s’installer dans son village. Jean Roy, repentant, lui révèle son subterfuge. Ils se marient, ont un enfant et Andrée meurt quelques heures après l’accouchement.

L’action est presque nulle malgré les 300 pages. Le récit est surtout composé de descriptions et d’analyses : portrait physique et psychologique de tous les personnages jouant un rôle, descriptions poétiques de la nature, réflexions sur l’amour et le temps qui passe, analyse des comportements, de l’évolution des sentiments, des tergiversations du personnage principal.

Comme c’était le cas dans L’amour ne meurt pas, les personnages sont d’une sentimentalité exacerbée. On se croirait au XIXe siècle chez Musset.

Le roman présente des défauts dans la composition (parfois thématique) ce qui entraîne des retours en arrière et des répétitions. Il est très bien écrit, entre autres les descriptions de la nature.

C’est un roman sentimental et il faut le prendre pour ce qu’il est : les personnages sont beaux et naifs, le subterfuge de Jean n’est guère vraisemblable.  Enfin, je ne crois pas que le roman passerait le test d’une lecture féministe.

Extrait

Et Michel Toinon commença le récit de sa vie. « Vers l’an 1872, à quelques lieues de Montréal, sur les limites d’un grand village de la rive nord du beau St-Laurent, deux riches propriétaires possédaient des résidences magnifiques. Un large ruisseau séparait leurs immenses terrains. Les deux propriétaires, relativement jeunes, et leurs familles étaient des amis intimes. L’un d’eux, Gabriel Toinon, notaire, dont le père avait accumulé une fortune rondelette dans le commerce du bois, avait déjà parcouru presque tous les pays et vogué sur toutes les mers. Il avait apporté de ses nombreux voyages des idées de grandeur et de faste, des idées peut-être aussi disparates que les différents pays où le hasard l’avait conduit. L’autre, Maxime Morin, marchand général, s’était amassé un gros magot. Malgré leur amitié réciproque, les deux voisins cherchaient toujours à s’éclipser l’un l’autre, et leur rivalité consistait à faire plus beau, plus grand et plus fastueux. » […]

Gabriel Toinon n’avait qu’un enfant, un fils qui reçut au baptême le nom de Michel. Cet enfant, c’était moi. De même Maxime Morin n’avait qu’une enfant une fille .... Malgré mon jeune âge, je n’avais alors que huit ans, je me pris d’amitié pour l’enfant de notre voisin plus jeune que moi de quatre ans. Cette enfant me semblait très jolie. Elle avait de beaux cheveux blonds qui lui tombaient en grosses torsades sur ses petites épaules rondes. Elle avait de grands yeux d’un bleu velouté très brillant, un nez mignon, une petite bouche toujours souriante. Elle était toujours gentille. Sa voix avait déjà un timbre argenté. Sa démarche vive lui donnait un petit air de papillon qui voltige. » (p. 71-75)