19 novembre 2007

Pour la patrie

Jules-Paul Tardivel, Pour la patrie, Montréal, Cadieux et Derome, 1895, 451 pages.

On est en 1945. Le roman s’ouvre sur un groupe de mystérieux personnages qui semblent s’adonner à un culte satanique. En fait, c’est une réunion de la « Ligue du Progrès de la Province de Québec ». Son but : « déraciner du sol canadien la croix des prêtres, emblème de la superstition, étendard de la tyrannie ». Pour y parvenir, cette ligue a choisi la voie politique.

Comme l’autonomie vient d’être rendue au Canada, celui-ci doit se donner une nouvelle constitution. Trois visions s’affrontent : le parti conservateur de Sir Henry Marwood prône le statu quo; les unionistes favorisent l’Union législative; enfin, les séparatistes menés par le Joseph Lamirande demandent la séparation des provinces (voir l’extrait).

Ce sont les conservateurs qui sont au pouvoir. Par contre, Marwood, l’une des têtes dirigeantes de la société secrète dont j’ai parlé au début, est en quelque sorte un premier ministre fantoche, puisque qu’il suit au pied et à la lettre les ordres d’Aristide Montarval, le grand chef de la Ligue. Pour effacer du paysage canadien la religion catholique, la Ligue considère qu’il faut noyer les Canadiens Français dans une mer anglophone, dans un pays où le pouvoir sera centralisé à Ottawa, donc voter pour l’Union législative.

La Ligue a mis au point la stratégie suivante : le premier ministre conservateur, pour ne pas apeurer les Canadiens français, dont certains ministres qui forment son cabinet, fera semblant de défendre le statu quo. Mais il présentera une constitution qui ne sera qu’une réplique de l’Union législative. Par ailleurs, pour être sûr que le Canada anglais l’appuiera, il a dévoyé un journaliste canadien-français, ancien compagnon d’armes de Lamirande, lui demandant d’écrire des articles anglophobes de nature à monter les Anglais contre les Canadiens français.

Tout irait pour le mieux pour la Ligue si ce n’était du secrétaire qui, pris de remords, décide de se convertir. Il aura juste le temps de remettre à l’Archevêque de Montréal les papiers compromettants de la ligue avant d’être assassiné. Pour empêcher l’Évêque de divulguer ses plans, la Ligue envoie une série de lettres anonymes promettant de tuer tous les prêtres. Le prélat décide de se taire.

Ici, il faut revenir au héros de ce roman, Joseph Lamirande, le chef indépendantiste. Ses ennemis de la Ligue ont tenté de l’empoisonner, se sont trompés de cible et c'est sa femme qui est morte. En outre, il faut dire que de temps à autre Lamirande communique avec le monde spirituel. Devant la mort de sa femme, Saint-Joseph lui a offert le suprême dilemme : choisir entre la vie de celle-ci et la patrie. De concert avec son épouse, il a choisi la patrie. Plus tard dans l’histoire, une scène assez semblable se reproduit avec sa fille unique : encore une fois, il choisit la patrie.

Le tout se termine ainsi : Houghton, un unioniste intègre, malheureusement athée, accompagne Lamirande au chevet de sa fille morte. Celle-ci revient momentanément à la vie avant de retourner vers Dieu. Témoin de ce miracle, Houghton se convertit et décide de voter contre le projet de statu quo (qui n’est que l’Union législative déguisée) du parti conservateur, ce qui assure la mort de cette politique. Finalement, les manigances de Sir Marwood sont révélées au grand public et le Canada vote pour la séparation des provinces. Le Québec est donc indépendant. Quant à Montarval, après avoir invoqué le diable une dernière fois, il se suicide. Lamirande, à qui on offre la tête du parti séparatiste, se retire dans un monastère en France.

Je n’ai jamais lu, bien entendu, un tel mélange de religion et de politique dans un roman. Je pense qu’il faut regarder le tout d’un œil amusé. Même si cela se trouve encore dans notre monde contemporain… Tout se passe comme si Dieu n’avait que les petites luttes constitutionnelles canadiennes dans son lorgnon, qu’il se tenait continuellement sur la brèche, prêt à intervenir en faveur de son peuple élu, le Canada français. Lamirande se comporte comme un messie prêt à sacrifier, lui, les siens et ses ambitions, pour sauver son peuple. Le roman témoigne bien de l'ultramontanisme et du messianisme d'une certaine élite canadienne-française au XIXe siècle.

L’introduction est aussi intéressante. Il va sans dire que Tardivel s’excuse d’écrire un roman, cette « invention diabolique », « forgée par Satan lui-même pour la destruction du genre humain ». C’est donc à son corps défendant qu’il s’empare des « machines de guerre de l’ennemi ». Par ailleurs, il admet d’emblée qu’il est incapable « d’offrir au public une œuvre littéraire délicatement ciselée ». Sur ce, ce n’est pas moi qui le contredirai. On tient ici un roman où la défense d'une thèse est plus importante que tout le reste. Ceci étant dit, au-delà des aspects esthétiques, si on veut seulement considérer ce roman comme un objet de curiosité, on y trouvera son compte. C’est quand même intéressant de voir un personnage du XIXe siècle essayer de prévoir l’évolution constitutionnelle du Canada.

Extrait

Trois voies s'ouvrent devant nous : le statu quo, l'union législative et la séparation. Un mot d'explication sur chacune. Si nous adoptions ce que l'on appelle le statu quo, la transition se ferait à peu près sans secousse. Nous resterions avec notre constitution fédérative, notre gouvernement central et nos administrations provinciales. Le gouverneur-général, au lieu d'être nommé par l'Angleterre, serait élu par nous, voilà toute la différence. Le parti conservateur, actuellement au pouvoir à Ottawa, est favorable au statu quo. Ce parti se compose des modérés. […]
Dans toutes les provinces il y a des partisans de l’union législative. Ce sont principalement les radicaux les plus avancés, les francs-maçons notoires, les ennemis déclarés de l'Église et de l'élément canadien-français. Dans la province de Québec ce groupe est très actif. A sa tête est un journaliste nommé Ducoudray, directeur de la Libre-Pensée, de Montréal. Il va sans dire que les unionistes cachent leur jeu, autant que possible. Ils demandent l’union législative ostensiblement pour obtenir plus d'économie dans l'administration des affaires publiques. Mais ce n'est un secret pour personne que leur véritable but est l'anéantissement de la religion catholique. Pour atteindre la religion, ils sont prêts à .sacrifier l'élément français, principal appui de l'Église en ce pays. […]
Le troisième groupe est celui des séparatistes. M. Lamirande, que vous avez vu tout à l'heure, en est le chef […]. Nous trouvons que le moment est favorable pour ériger le Canada français en État séparé et indépendant. Notre position géographique, nos ressources naturelles, l'homogénéité de notre population nous permettent d'aspirer à ce rang parmi les nations de la terre. La Confédération actuelle offre peut-être quelques avantages matériels ; mais au point de vue religieux et national elle est remplie de dangers pour nous ; car les sectes ne manqueront pas de la faire dégénérer en union législative, moins le nom. D'ailleurs, les principaux avantages matériels qui découlent de la Confédération pourraient s'obtenir également par une simple union postale et douanière. Notre projet, dans la province de Québec, a l'appui des catholiques militants non aveuglés par l'esprit de parti. Le clergé, généralement, le favorise, bien qu'il n'ose dire tout haut ce qu'il pense, car depuis longtemps le prêtre, chez nous, n'a pas le droit de sortir de la sacristie. Dans les autres provinces cette idée de séparation paisible a fait du chemin. Il y a un groupe assez nombreux qui est très hostile à l'union législative et qui préférerait la séparation au projet des radicaux. Ce groupe se compose des catholiques de langue anglaise et d'un certain nombre de protestants non fanatisés. Il a pour cri de ralliement : Pas d'Irlande, pas de Pologne en Amérique ! Il ne veut pas que le Canada français soit contraint de faire partie d'une union qui serait pour lui un long et cruel martyre. Le chef parlementaire de ce parti est M. Lawrence Houghton, protestant, mais homme intègre, honorable et rempli de respect pour l'Église, de sympathie pour l'élément français. (p. 76-79)

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