6 novembre 2007

La plus belle chose du monde

Michelle Le Normand, La plus belle Chose du monde, Paris, Lumières de France, 1939, 249 pages.

On est au milieu des années 1910. Nicole l’austère, Claire l’éternelle rêveuse, Lucette l’exubérante et Monique la fonceuse, quatre amies inséparables, vont bientôt quitter l’adolescence et le monde scolaire. Elles ont environ dix-huit ans, elles sont rieuses, pleines d’énergie, désireuses de mordre dans la vie; pourtant, elles craignent que cette vie, sur laquelle elles n’ont pas véritablement de prise, ne soit pas à la mesure de leurs rêves. Toutes quatre lisent, fréquentent les bibliothèques, et discutent des romans de Bordeaux, Bourget ou Sturel, de la poésie de Prudhomme, Nelligan ou Lozeau... Elles sont intelligentes, réfléchies et elles devisent sur le sens de la vie qui les attend. Quelle est la plus belle chose du monde? L’amour, les lettres, l’argent? De quoi sera fait demain? Combien de temps va durer cette période d’attente avant qu’elles puissent décider de leur propre vie? Faudra-t-il qu’un prince charmant vienne leur paver la voie ? Comment pourront-elles continuer d’évoluer sans tout sacrifier à la famille, aux enfants, à un mari qui mènera carrière?

Nicole, Claire, Lucette et Monique ont maintenant vingt ans. Le pays est en guerre. La conscription a été promulguée (1917). La vie tarde à combler leurs rêves. C’est Nicole l’austère, elle qui fuyait les garçons, qui, la première, vit une histoire d’amour. Lucette, qui profite des largesses d’une tante célibataire, a rencontré aussi un gars, Jean : sauf qu’il est paraplégique et condamné à rester dans sa chambre avec ses livres (Lozeau?). Monique, qui a vécu quelques amourettes sans conséquence, rencontre finalement Maurice, un jeune homme d’affaires : c’est le coup de foudre, elle l’épouse au bout de quelques mois. Claire, elle, préfère rester seule, car elle ne croit pas que les hommes puissent répondre à ses attentes : en secret, elle écrit et cela la comble.

Nicole, Claire, Lucette et Monique ont maintenant vingt-cinq ans. Claire, toujours célibataire, est installée à Paris. Elle mène une carrière littéraire. Nicole, à force de tergiverser et de tenir à distance son amoureux l’a perdu ou plutôt l’a obligé à partir. De toute façon, elle en est arrivée à la conclusion que seul le Carmel la rendra heureuse. Elle quitte ce monde pour se consacrer à Dieu et scelle ainsi son destin. Lucette, elle, de moins en moins amoureuse de Jean, mène sa vie en toute indépendance. Une vraie femme libre, avant le temps. Elle fréquente les célébrités, gagne sa vie en accompagnant des artistes. Elle finit par rencontrer un jeune homme, Guy, qu’elle épousera. Quant à Monique et Maurice, ils filent toujours le parfait bonheur. Ils ont maintenant deux enfants. Monique reste à la maison, totalement absorbée par ses rôles de mère, ménagère et épouse.

Nicole, Claire, Lucette et Monique sont maintenant au début de la trentaine. Le roman se termine en 1932. Guy et Lucette ont un enfant. Lucette a renoncé en partie à son ancienne vie. On ne sait rien de plus de Maurice et Monique, sinon qu’ils ont traversé une crise de couple dont ils semblent sortis pour le mieux. Quant à Claire, elle est revenue de Paris au bout de six ans. Elle est toujours célibataire, ne semble pas très heureuse même si sa carrière lui mérite gloire et estime (ce n’est pas expliqué dans le roman ce qu’elle fait au juste. On suppose qu’elle écrit toujours).

La dernière scène est une réplique de celle du début. Les trois amis se réunissent et devisent encore et toujours sur le sens de leur vie, indirectement sur la condition féminine. Encore une fois, elles se demandent quelle est la plus belle chose du monde (voir l’extrait).

Petit roman sympathique tout compte fait. Le Normand traduit bien les préoccupations des jeunes femmes dans le premier quart du XXe siècle. Elle montre comment une fille ambitieuse, intelligente, attaquait la vie. Ces quatre femmes, plus instruites que la moyenne, doivent réprimer leurs désirs, accepter un certain corset social. Le monde du travail ne leur étant pas ouvert, elles doivent trouver d’autres voies pour se réaliser (car la maternité ne comble pas toutes leurs attentes). Et cela, Le Normand le traduit bien. On pourrait reprocher au roman d’être bavard, de préférer dire que raconter, mais l’auteure a au moins choisi des personnages en mesure de tenir des discours élaborés. On voit peu la ville de Montréal que les jeunes filles parcourent, peu les événements historiques, peu le cadre familial et social dont sont issues nos héroïnes. ***½

Extrait
Elles avaient parlé de tel écrivain, puis de tel autre, et discuté dans un beau tapage comme autrefois, s'enivrant de leurs mots, de leurs idées, de leurs expériences, et soudain Monique avait crié:
— Mes amies, mes amies, j'ai trouvé quelle est la plus belle chose du monde. J'ai trouvé. C'est l'amour des choses de l'esprit, c'est «l'intérêt magique et profond de la lecture», comme le dit quelque part Marcel Proust...
Elles avaient alors pensé à leur amitié adolescente, à leur passion pour Poupon Rose, à leurs courses aux bibliothèques, aux longues discussions animées et folles de leurs soirées; à leurs amours; à leur vie présente que toujours nourrissaient les livres, les auteurs célèbres anciens et modernes, français et étrangers. Ces auteurs avaient donné à tous leurs sentiments une espèce de profondeur poétique, de charme subtil qui les pénétrait; ils enchantaient leur mémoire et tous leurs souvenirs se composaient pour ainsi dire d'une matière plus précieuse, comme des vases pétris d'un kaolin plus fin, plus immatériel.
— Comment, avait demandé Lucette, cette réponse ne nous est-elle pas venue autrefois? Nous aimions déjà beaucoup les livres pourtant...
— Oui, avait tout de suite répondu Monique, mais nous n'étions que de petites bécasses, uniquement occupées de notre cœur et de notre avenir. Aujourd'hui, nous possédons toujours notre même cœur et ses tourments; mais l'âge nous a instruites. Nous avons ce don nouveau de jouir enfin du présent, de chercher le bonheur dans le présent, d'être guéries d'attendre pour demain une félicité impossible. Est-il chose plus agréable que de détenir L’EXPÉRIENCE! de n'être plus une jeune fille agaçante, les yeux toujours avidement tournés vers d'illusoires délices futures? Quel repos comparable à celui de n'être plus dupes des mirages, de ne plus attendre, de ne plus jamais souhaiter qu'une heure passe vite; jeunes, nous ne savions pas lire tranquilles... tandis qu'aujourd'hui, lire devient une béatitude, un délice en soi, la consolation, enfin, mes amies, la plus belle chose du monde.
Lucette aurait voulu tout noter. Monique, originale, amusante, pleine de feu, parlait sans trêve. C'était un plaisir toujours nouveau de la voir gesticuler, de l'écouter. Et lorsque Monique avait les cheveux séparés d'une certaine manière, comme Lucette retrouvait bien sous la femme l'enfant dégingandée d'autrefois.
Claire comme toujours parlait peu. Et quand elle parlait, c'était encore avec cette ardeur extrême qui jette des flammes et s'éteint subitement au milieu d'une phrase... Claire a conquis la célébrité. On l'invite partout. Mais Lucette la devine désaxée, l'âme nostalgique, un peu douloureuse, toujours malgré le succès. Claire ne serait-elle pas satisfaite de sa destinée, «parce qu'elle fait sa route seule»? Faut-il toujours souhaiter ce qui n'arrive pas? Et la douce Claire, que tant de femmes envient, envie-t-elle les autres?
Et Lucette se dit en pensant à ses chères amies avec une tendresse émue: «Oui, la plus belle chose du monde, c'est peut-être l'amour des choses de l'esprit; mais cela pourrait être aussi bien notre amitié. Notre amitié constante et chaude qui n'a été assombrie par aucun nuage, notre longue, douce et heureuse amitié.» Aussi longtemps qu'elle vivra, lui semble-t-il, retrouver Monique et Claire, penser à Nicole, ce sera boire à une source rafraîchissante, pure comme l'enfance, à une source unique et intarissable. (p. 246-249)

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