4 avril 2008

Le Survenant

Germaine Guèvremont, Le Survenant, Montréal, Beauchemin, 1945, 262 pages. (L’auteure a remanié cette version juste avant sa mort en 1968.)

Les Beauchemin habitent au Chenal-du-Moine, en face des îles de Sorel, depuis plusieurs générations. Ils cultivent une terre qu’ils se sont transmise de génération en génération. Le père Didace, le patriarche, a perdu sa femme voici un an. Quelques années auparavant, c’est son fils Éphrem qui s’était noyé. Il se retrouve seul avec son fils Amable et sa bru Phonsine, deux êtres plutôt falots, et il ne voit pas comment ceux-ci pourraient maintenir la tradition des Beauchemin au Chenal-du-Moine.

C’est dans ce climat délétère qu’un soir d’automne un étranger frappe à leur porte. Comme il refuse de se nommer, on le surnomme le survenant. Le père Didace a tôt fait de constater que cet étranger, en plus d’être un bon travaillant, est un gai luron qui met de la vie dans une maison. Il s’attache à lui et l’invite à rester. Durant l’hiver, la maison ne désemplit plus : tous les habitants du Chenal-du-Moine, subjugués par le charme et les connaissances de l’étranger, viennent l’entendre parler du vaste monde. Il faut dire qu’on est au début du vingtième siècle et que ces paysans ne connaissent rien d’autre que leur petit patelin.

Angélina Desmarais, une fille du voisinage affligée d’une légère claudication, une fille sérieuse et pas très délurée, une fille qui a refusé tous les prétendants qui lorgnaient davantage la terre qu’elle recevra en héritage qu’elle-même, tombe aussi sous le charme du personnage. Contre toute attente, il répond à son sentiment, sans doute attirée par la marginalité de cette fille. L’hiver et le printemps passent. Le survenant ne cesse jamais d’étonner tout le monde : il construit un canot au père Didace, répare des meubles, remet à sa place le « coq du village » et s’impose même contre un lutteur de cirque. Il serait un véritable héros, si ce n’était qu’il avait un vice : il boit! Il entraîne les jeunesses du rang, et même le père Didace, dans ses virées à Sorel. Désolé de voir que le père Didace n’aura peut-être pas de descendant, il lui présente une femme, une étrangère, une Acayenne, femme d’ailleurs que Didace s’apprête à épouser à la fin du roman.

Pour le survenant, l’heure du choix finit par sonner. Angélina, qui s’est attachée à lui, lui offre sur un plateau d’argent la terre des Desmarais. Le père Didace, qui le considère pour ainsi dire comme son fils, est prêt à l’aider à intégrer sa communauté. Par contre, il y a tous les autres, ceux-là même qui courent l’entendre et qui, derrière son dos, le méprisent : ils se sentent bousculés par ce « Grand–Dieu-des-routes » qui remet en cause leur mode de vie séculaire. Le survenant hésite. Rester ou partir? «S’il reste, c’est la maison, la sécurité, l’économie en tout et partout, la petite terre de vingt-sept arpents, neuf perches, et le souci constant des gros sous...» «S’il part, c’est la liberté, la course dans la montagne avec son mystère au déclin. Et tout à coup : une sonnaille au vent. Le jappement d’un chien. Un tortillon de fumée. Une dizaine de maisons. Des visages étrangers. Du pays nouveau. La route. Le vaste monde...» Il voit bien toutes les concessions qu’il lui faudra faire. Il vient bien près de céder, mais l’appel de la route est plus fort. Il préfère sa liberté. Un matin, sans même un mot d’adieu pour Angélina et le père Didace, il ramasse son « paqueton » et disparaît à jamais.

C’est un grand classique de notre littérature et c’est bien mérité. Ce n’est pas original sur le plan esthétique mais, au plan des idées, le roman marque une avancée par rapport à ses prédécesseurs. Germaine Guèvremont oblige en quelque sorte le lecteur à éprouver de la considération pour le coureur des bois. Le survenant n’est pas un paria, un déserteur. C’est le personnage le plus important, celui qui donne son titre au roman et, tout héritier des coureurs des bois qu’il soit, il est ancré dans le présent, celui des villes. En d’autres mots, l'auteure suggère qu’il puisse y avoir d’autres modes de vie, que la tradition doit évoluer, tout en conservant une sympathie pour l’univers paysan. C’est cet équilibre qui avait trop souvent manqué à Damase Potvin et à tous ses épigones. On aime le survenant, mais aussi ces sédentaires plus ouverts que sont Angélina et Didace. Il y a la terre ancestrale mais aussi le vaste monde.

Trois autres éléments méritent d’être signalés pour expliquer la grande réussite du roman. D’abord, les personnages sont plus vrais que nature : le survenant, Didace, Amable, Phonsine, Angélina, Marie-Amanda, les Provençal, les Salvail, David Desmarais. Tous les personnages principaux ont une certaine complexité, jamais ils ne sont caricaturés, jamais ils ne sont des pantins dans les mains d’un romancier : ils ont une personnalité, des valeurs, un physique… Pour tout dire, Guèvremont nous fait oublier que ce sont des personnages fictifs. Le second élément, c’est la description exceptionnelle d’un milieu physique tout aussi exceptionnel, les îles de Sorel, le Chenal-du-Moine, sa faune et sa flore, à la fois milieu agricole et marin, domaine des agriculteurs sédentaires et des chasseurs nomades, milieu d’enracinement et d’évasion. Enfin, il y a l’écriture de Germaine Guèvremont, une écriture sensible à la couleur locale, toujours juste, jamais sur-écrite, bien rythmée, tantôt poétique, tantôt réaliste : « Le lendemain, à la sortie de la messe, Angélina, le cœur encore serré, s'achemina vers sa voiture, n'osant parler à qui que ce soit, sur le perron de l'église, ni lever la vue sur personne. Tout à coup elle s'arrêta, éblouie ; éblouie et à la fois effrayée de se tromper. Son cœur battait fort contre sa poitrine comme pour s'en échapper et courir au-devant du bonheur. Elle le comprima à deux mains et écouta : dans le midi bleu, un grand rire clair se mêlait à la cloche de l'angélus et les deux sonnaient l'allégresse à pleine volée. Angélina tourna légèrement la tête. Parmi un groupe de jeunes paysans habillés d'amples complets de drap noir, coiffés de casquettes beiges et chaussés de bottines bouledogues, selon la mode du jour, la figure colorée du Survenant, les cheveux roux au vent, tranchait sur le rideau de ciel pur. Il aperçut Angélina ; de sa démarche molle et nonchalante, il s'avança vers elle. » ***** [voir aussi : Le Survenant (coupures)]


Comme tous les romans parus chez Beauchemin, Le Survenant fut publié à compte d'auteur. Il a connu une carrière internationale. En 1946, il est paru aux éditions Plon à Paris. En 1950, le roman, accompagné de Marie-Didace, a été traduit et publié au Canada anglais et aux États-Unis sous le titre The Outlander, et à Londres sous celui de Monk’s Reach.


Germaine Guèvremont sur Laurentiana

3 commentaires:

Jean-F.Raynault a dit...

Le Survenant, a été un téléroman de R.-C. surtout qui a marqué notre vécu de jeunesse. Si on retourne dans les années 1950s, l'émission a été aussi populaire que l'a été "Séraphin" de Claude-Henri Grignon, "Le Temps d'une Paix" ou "La famille Plouffe" de Roger Lemelin. Le personnage de Beau-blanc, avec son bégaiement, a surtout marqué la série comme les affrontements entre Odilon et Le Survenant pour la charmante Bedette. Quelle belle série, quel beau roman. C'est à ce moment-là qu'on aurait aimé devenir écrivain.
Jean-F. Raynault, Outaouis.QC

J.-L. Lessard a dit...

Merci du témoignage, M. Raynault.
Personnellement, je n'ai pas de souvenirs de cette série. J'ai vu certains épisodes en reprise. Il me semble qu'Ovila Légaré était bon en Didace Beauchemin et que Jean Coutu faisait un Survenant tout à fait crédible. J'ai aussi bien en tête le thème d'ouverture : Greensleaves (http://youtu.be/P5ItNxpwChE).

Anonyme a dit...

Bel article, pourriez-vous nous dire de quelles pages sont tirées vos citations? Merci.