18 juin 2021

Les voies de l’amour

Détertoc (René de Cotret), Les voies de l’amour, Montréal, s.n., 1931, 311 pages.

Le docteur Michel Toinon a invité des confrères chez lui. Ils se remémorent d’anciens souvenirs du temps où ils étaient étudiants. Puis, l’hôte de la maison leur raconte sa vie amoureuse. Le roman débute pour ainsi dire au chapitre 4, page 71.

Michel est fils de notaire et Andrée, fille de marchand. Leurs deux familles sont voisines, amies et riches. Tout jeunes, ils jouent ensemble et, un jour, ils se découvrent amoureux et se promettent un amour éternel lors d’une visite d’église. Ils sont séparés quand Michel suit ses études de médecine à Montréal. Au début, ils s’écrivent toutes les semaines, puis les lettres se font plus rares, sans que l’un et l’autre sachent trop pourquoi.  

Michel a un ami : Jean Roy. Or ce dernier aime secrètement Andrée. Il fait tout en son pouvoir pour briser le lien entre Andrée et Michel, poussant une fille dans les bras de son ami, interceptant et trafiquant leurs lettres. Michel, naïf, n’y voit que du feu. Son amour pour Andrée s’éteint à mesure qu’augmente son amour pour Lucille – et même pour sa sœur.

Jean, croyant enfin la voie libre, fait sa cour à Andrée, sans succès. Les études finies, Michel s’installe dans un petit village, rompt avec Lucille et sa sœur, et tombe amoureux d’une infirmière. Andrée, dépressive, est à l’article de la mort. La mère exhorte son fils à lui rendre visite. Aussitôt qu’il la revoit, son ancien amour resurgit.  Il abandonne l’infirmière et revient s’installer dans son village. Jean Roy, repentant, lui révèle son subterfuge. Ils se marient, ont un enfant et Andrée meurt quelques heures après l’accouchement.

L’action est presque nulle malgré les 300 pages. Le récit est surtout composé de descriptions et d’analyses : portrait physique et psychologique de tous les personnages jouant un rôle, descriptions poétiques de la nature, réflexions sur l’amour et le temps qui passe, analyse des comportements, de l’évolution des sentiments, des tergiversations du personnage principal.

Comme c’était le cas dans L’amour ne meurt pas, les personnages sont d’une sentimentalité exacerbée. On se croirait au XIXe siècle chez Musset.

Le roman présente des défauts dans la composition (parfois thématique) ce qui entraîne des retours en arrière et des répétitions. Il est très bien écrit, entre autres les descriptions de la nature.

C’est un roman sentimental et il faut le prendre pour ce qu’il est : les personnages sont beaux et naifs, le subterfuge de Jean n’est guère vraisemblable.  Enfin, je ne crois pas que le roman passerait le test d’une lecture féministe.

Extrait

Et Michel Toinon commença le récit de sa vie. « Vers l’an 1872, à quelques lieues de Montréal, sur les limites d’un grand village de la rive nord du beau St-Laurent, deux riches propriétaires possédaient des résidences magnifiques. Un large ruisseau séparait leurs immenses terrains. Les deux propriétaires, relativement jeunes, et leurs familles étaient des amis intimes. L’un d’eux, Gabriel Toinon, notaire, dont le père avait accumulé une fortune rondelette dans le commerce du bois, avait déjà parcouru presque tous les pays et vogué sur toutes les mers. Il avait apporté de ses nombreux voyages des idées de grandeur et de faste, des idées peut-être aussi disparates que les différents pays où le hasard l’avait conduit. L’autre, Maxime Morin, marchand général, s’était amassé un gros magot. Malgré leur amitié réciproque, les deux voisins cherchaient toujours à s’éclipser l’un l’autre, et leur rivalité consistait à faire plus beau, plus grand et plus fastueux. » […]

Gabriel Toinon n’avait qu’un enfant, un fils qui reçut au baptême le nom de Michel. Cet enfant, c’était moi. De même Maxime Morin n’avait qu’une enfant une fille .... Malgré mon jeune âge, je n’avais alors que huit ans, je me pris d’amitié pour l’enfant de notre voisin plus jeune que moi de quatre ans. Cette enfant me semblait très jolie. Elle avait de beaux cheveux blonds qui lui tombaient en grosses torsades sur ses petites épaules rondes. Elle avait de grands yeux d’un bleu velouté très brillant, un nez mignon, une petite bouche toujours souriante. Elle était toujours gentille. Sa voix avait déjà un timbre argenté. Sa démarche vive lui donnait un petit air de papillon qui voltige. » (p. 71-75)

15 juin 2021

L'amour ne meurt pas

Détertoc (René de Cotret), L’amour ne meurt pas, Montréal, s.é., 1930, 284 p.

Elphège Adalbert René de Cotret (1861-1937) était médecin. Il a écrit trois romans d’amour à un âge assez avancé : L’amour ne meurt pas (1930), Les voies de l’amour (1931) et Sœur ou fiancée (1932).

On est en 1930. Le narrateur rencontre un ancien confrère de classe, Elphège R., sur la plage d’Old Orchard qui lui raconte son histoire.

L’action débute en 1884. Elphège fréquente l’Université Laval, qui a ouvert une succursale au Château de Ramezay à Montréal. Les étudiants profitent de l’effervescence des alentours pendant leurs périodes libres. Ce sont surtout les jeunes filles qui titillent leur imagination.  Et un jour, Elphège vit un véritable coup de foudre pour Rose-Alinda, une jeune fille dont son meilleur copain lui avait parlé. « Je l ’aimais déjà pour toute la vie, à ne voir plus qu’elle dans ma vie. Et depuis mon amour ne s’est jamais démenti. Depuis quarante-cinq ans de ce jour, je n’ai jamais vu qu’elle, je n’ai jamais aimé qu’elle. Sa vie a été ma vie; ses désirs ont été mes désirs; ses pensées, mes pensées. »

Il poursuit sa médecine tout en menant une cour suivie et passionnée à sa Rose-Alinda. Il doit interrompre ses études quand son père décède. Il lui manque une année et il lui faut travailler. La sœur de sa bien-aimée le convainc de s’installer comme médecin à Lowell Maine où elle vit. Aux États-Unis, à cette époque, il n’y a aucun contrôle sur la pratique de la médecine. 

À Lowell, il s’ennuie à mourir et la clientèle se fait rare. On lui trouve un petit emploi dans le journal local et tranquillement il se fait une clientèle, même si ses concurrents font courir le bruit qu’il n’a pas fini ses études, ce qui est le cas de la plupart des médecins, semble-t-il. Après un an à Lowell, il rentre à Montréal pour terminer son cours en médecine. Année encore difficile où il est séparé de sa « Rose ». Finalement, son année terminée, il s’établit à Saint-Césaire. Une autre année s’écoule avant qu’il épouse Rose-Alinda. Le couple déménage à Montréal. Les 41 années de mariage qui suivent ne sont assombries que par la mort de quatre enfants en bas âge.

Le récit baigne dans une sentimentalité et un romantisme exacerbés d’une autre époque. Il prend la forme d’une longue plainte amoureuse pour la bien-aimée décédée après 41 ans de mariage. Un véritable mausolée pour la défunte. L’action, très mince, est vue en rétrospective, sauf quand l’auteur reproduit d’anciennes lettres que les amoureux s’échangeaient. L’histoire semble vraie. La chronologie est précise et l’auteur fait référence au journal qu’il a tenu pendant cette période. On peut retirer quelques aspects intéressants sur la pratique de la médecine à la fin du XIXe siècle.

Extrait

Nous arrivons enfin à Montréal d’où Rose repart immédiatement pour Ste-Martine, et nous voilà de nouveau séparés, mais avec l’espérance de nous revoir bientôt dans la campagne qui offre tant de charmes à l’amitié et à l’amour. Cet espoir de répondre bientôt à l’invitation de l’aimable sœur de ma fiancée apaise plus ou moins l’ennui qui me reprend de plus belle. J’ai une hâte fébrile d’aller, dans la petite maison hospitalière, goûter de nouveau les douceurs de l’amitié la plus franche et de revoir, avec ma Rose bien-aimée, les sentiers ombragés et toutes les stations du chemin de l’amour pour y retrouver partout les souvenirs que nous n’avons cessé d’y attacher. Il sera si bon de parcourir ensemble ces lieux que nous avons tant aimés et que nous désirions revoir depuis longtemps; il sera si bon de transformer de nouveau la salle à manger en atelier de peinture et d’y travailler au côté de ma Rose, qui guide autant mon pinceau sur la toile que mon imagi nation dans mes compositions littéraires; il sera si bon d’accompagner ma Rose aux pieds des autels en face de la Vierge Immaculée pour demander à cette bonne mère toutes les grâces dont nous avons un si grand besoin. (p. 219)

11 juin 2021

Palais d'écorce

Louis-Joseph Doucet, Palais d’écorce, Québec, Chez l’auteur, 1921, 47 p.

Un Louis-Joseph Doucet typique : des touches de terroir et de patriotisme, surtout des poèmes personnels et quelques autres de circonstances.

La vision n’a pas changé non plus : Doucet est hanté par le passage du temps et la perspective de la mort. Il n’a que 47 ans et plusieurs poèmes, dont l’éponyme, ressemblent à des bilans de vie. « Adieu, monde de nos misères, / Je te reprends ma liberté; / Je redeviens le solitaire, / Marchant vers une autre cité ». C’est peut-être ce qui explique que la religion occupe une plus grande place que dans ses recueils précédents : « Revenez donc Jésus, comme aux jours hébraïques / Sous votre forme humaine. Il serait temps, je crois, / Que vous rechargeassiez sur votre dos la croix / Pour traverser, sanglant, le rang des hypocrites. » Il est assez dur avec lui-même : « Je suis le rancunier des vertus, des bontés / Que je voudrais avoir, que le ciel me refuse : / Je voudrais être brave et j’ai l’âme confuse : // Je voudrais être fort, je ne suis qu’un raté ». Doucet semble avoir quand même lutté contre un certain désespoir qui hantait son esprit : « Cherchons la liberté des paroles sincères. / Pendant que nous vivons, éloignons-nous du mal. / Désaltérons nos cœurs au vin de l’idéal, / Chassons de nous le fiel, respectons la misère. »

Le recueil se termine par un texte en prose, en rien poétique, dans lequel Doucet livre son testament personnel. Il s’intitule : « Pour lire en mes derniers jours » et il s’adresse à ses enfants et petits-enfants. J’en donne quelques extraits:

« Voici, je suppose, ma dernière maladie. Ma modeste chambre carrée sur la terre me fait songer à une autre chambre carrée, encore plus modeste. et plus étroite et dans la terre cette fois, où le silence que j’aime sera peut-être trop absolu.

On dit que la pensée dominante d’une existence se résume, la plupart du temps, par une parole à l’instant suprême. Moi je n’ai pu voir la France comme il faut durant ma vie. il est juste que j’y pense encore, et je veux que mon dernier sommeil soit bercé par l’idée d’une France céleste. Vive la France !

J’aurais trop de conseils à donner à mes petits enfants pour pouvoir les résumer en un seul, tout de même je leur conseille la bonté et l’économie, économie de santé, de patience, d’intelligence et d’argent qui donne un peu de fierté et d’indépendance.

Je meurs chrétien, dans la religion de mes pères, religion bien entendue, sans bigoterie, loin des préjugés, de l’intolérance, je meurs dans la religion ennemie des principes équivoques.

— Comme au temps des inquisitions de ceux qui ne pensent pas comme eux, des bigots sévères se croient délégués directement du ciel pour régénérer le genre humain par leurs principes absolus, ce sont les plus dangereux, et pour moi les principes absolus formulés dans les mots sont rares. Je me suis aperçu de bonne heure, et j’ai préféré l’homme de bonne volonté.

Si les hommes avaient de la bonne volonté, les lois civiles suffiraient à gouverner la société, et la religion ne serait pas une nécessité de moyens.

Le meilleur conseil que je pourrais donner à mes enfants, il me semble, serait de bien faire ce qui doit être fait; d’aimer le travail, ainsi que la vie, la vie dont on doit être content, puisque l’on y peut jouir d’un bon repos après un bon travail, et bénéficier tous les jours, ou à peu près, du beau soleil dont la seule lumière est sans prix. »

Louis-Joseph Doucet sur Laurentiana
La chanson du passant
Contes rustiques et poèmes quotidiens
La jonchée nouvelle
Sur les remparts
Les heures passées
Palais d'écorce

8 juin 2021

Les heures passées

Louis-Joseph Doucet, Les heures passées, Québec, Chez l’auteur, 1918, 64 p.

Le recueil est dédié à Edmond Le Moine, « parce qu’il est artiste aimant la littérature canadienne et que les artistes résument la pensée du sol qu’ils habitent dans l’inspiration universelle ».

Doucet fait toujours du Doucet : un poème à saveur historique sur Louis Hébert est suivi d’un poème personnel, puis d’un poème sur Marie Rollet, l’épouse du premier. Voilà qui en dit long sur l’absence d’agencement des poèmes. En fait, le poème sur Louis Hébert est une apologie de la France : « Qui n’aime pas la France est un dégénéré. » Le poème personnel évoque l’espoir d’un monde meilleur, et les « Stances à Marie Rollet » racontent les sacrifices d’une femme pour sa nouvelle patrie.

On a si souvent l’impression, en lisant Doucet, qu’il est sur son lit de mort : sa poésie emprunte souvent la voie du bilan de vie. Sa vision du monde, on l’a déjà dit, est toujours aussi pessimiste. Quand il regarde derrière lui, il ne voit qu’ennui : « Les heures du passé nous les revivrons toutes, / Sous les mêmes rayons, et dans le même ennui. » Son plus grand plaisir en ce bas-monde fut son amour pour la France : « « Avant de te quitter pour le pays des anges /…/ Si rien ne me revient, malgré mon espérance, / Qu’importe, de ce rien je me consolerai. / Mon mot de passe reste ; adieu : « Vive la France ». Le cimetière n’est jamais bien loin : « Le jour éclaire notre vie, / La nuit prépare notre mort. » Cette vision du monde s’accommode mal avec sa foi. Aussi trouve-t-on, en retrait, quelques vers qui tempèrent son pessimisme : « Toute désespérance / Accompagne un rayon; / Dieu mit une semence / Au fond de tout sillon… »

En 1918, la Première Guerre mondiale se termine. Doucet y fait écho dans 4 ou 5 poèmes, dont celui-ci:

BELLES CLOCHES DE LA VICTOIRE

(Ballade II)

I

Le soir du onze de novembre
De cet an mil neuf cent dix-huit,
L’instant dit, on pût vous entendre,
Sous l’astre riant à demi,
Et sur les eaux au ton de moire,
Vous montâtes en flots pressés,
Solennelles dans l’air glacé,
Belles cloches de la victoire !

II

Puis la clameur et l’appel tendre
Ont fait tressaillir cette nuit
Où l’âme voulait se répandre
Parmi les échos de ces bruits
Dont le fait dépasse l’histoire.
Devant la porte du passé,
C’est vous qui l’avez annoncé,
Belles cloches de la victoire !

III
Mais à la nouvelle charmante
Plus qu’on ne peut le concevoir,
Que l’Allemagne chancelante
Plumait enfin son aigle noir,
Partout ce fut le jour de gloire.
Nous en pleurions, et nous chantions
Nos voix montaient à l’unisson.
Belles cloches de la victoire !

IV

Nous graverons dans nos mémoires,
Jusqu’à ce que nous trépassions,
L’amour de France, et vos chansons,
Belles cloches de la victoire !

4 juin 2021

Sur les remparts

Louis-Joseph Doucet, Sur les remparts, Québec, s.n., 1911, 108 pages.

Compte tenu du titre, on pourrait s’attendre à un recueil qui traite de la ville de Québec ou encore de patriotisme. On pense au « Vieux soldat canadien » de Crémazie qui venait sur les remparts de Québec surveiller le retour d’un bateau français. C’est bien mal connaitre Louis-Joseph Doucet, un poète éclectique qui ne s’embarrasse pas de plan. Ainsi va l’inspiration ainsi va le recueil. Le premier poème est une exonération de Bigot, le deuxième un rappel de l’ancienne gloire du château de Ramezay, le troisième un hommage aux morts, le quatrième une ballade à la nature…

Les vers les plus personnels de Doucet sont le fait d’un poète inquiet, qui pense que le temps lui est compté, comme si la mort rodait autour de lui. « Notre ivresse d’un soir, du même soir bannie, / Laisse une fibre intime alliée au regret… » (Inquiétude) Il se voit même déjà au cimetière : « Passant qui foules mon tombeau, / J’ai fait comme toi dans la vie » (Dis pour mon âme quelques mots). Même dans ses poèmes de Noël, il réussit à distiller sa tristesse : « Ô nouvel an plein de mensonges, / Qu’apportes-tu pour les aînés? » (Les étrennes) Cette désillusion atteint son paroxysme dans un long et lugubre poème de 10 pages intitulé : « La voix des solitudes » : « Le monde est vain, / J’aime la paix des tombes, / Passez mes jours, je ne vous souris plus, / Va-t’en mon âme aux blanches hécatombes, / Sur le chemin des espoirs superflus! » Après avoir évoqué de façon froide son premier amour, il nous lance cette morale : « Pour être heureux sur terre, / Il faut être soi-même en tout : / Désirer peu, souvent se taire, / Et parfois… Endurer beaucoup… » (La chanson)

Ses vers à saveur patriotique, plus rares, sont ceux qui magnifient les temps héroïques de la Nouvelle-France et de la période qui lui a succédé, comme si rien de bon n’était arrivé dans ce pays depuis Crémazie. Enfin, on lit un sonnet typique de Lemay et des terroiristes des années 20. Comme il est unique dans le recueil, je le présente en extrait :

LES BATTEURS DE BLÉ

Les batteurs de bon blé font leur tâche à la grange,
Au rythme des fléaux égrenant les épis ;
Une à une ont passé mille gerbes à frange,
Et le bon blé frissonne en ses carrés remplis.

Pan ! pan ! pan ! du matin jusqu’au soir aux étoiles,
On entend résonner leurs coups dans le lointain ;
Leurs chapeaux poussiéreux leurs vareuses de toile,
Vieillissent le tableau dans le jour incertain.

Pan ! pan ! hola ! quand donc finiront-ils la tâche,
Ces batteurs de blé mûr, que l’obscurité cache ?
Pour éclairer leur ombre, ils n’ont qu’un vieux fanal.

Et la poussière monte en spirale fuyante,
Et le bon blé ruisselle en la paille tremblante
Comme des sables d’or au rayon matinal.

Louis-Joseph Doucet sur Laurentiana

La chanson du passant
Contes rustiques et poèmes quotidiens
La jonchée nouvelle
Sur les remparts

2 juin 2021

La jonchée nouvelle

Louis-Joseph Doucet, La jonchée nouvelle, Montréal, Yon, 1910, 96 pages. (Préface de Charles Gill)

Le recueil est dédié à la « France canadienne ». Gill écrit dans la préface : « La sincérité, l'attendrissement, une franche saveur de terroir et l'abondance sont les qualités maîtresses de ce généreux poète au cœur naïf. Ces qualités, il les possède à un degré difficile à atteindre, et jamais au Canada le sentiment de la nature n'a chanté avec autant de chaleur et de pittoresque. " Le Vieux Pont " et " Les Cèdres ", par exemple, sont des chefs-d'œuvre. »

Ce que j’ai écrit, il y a douze ans, sur La chanson du passant, je pourrais le répéter ici : « Doucet est un poète romantique, mais non un poète du terroir. Son inspiration très convenue est à peu près la même que celle de Lamartine : la nature bienveillante, le temps destructeur, les souffrances humaines, l’appréhension de la mort. »

« J'aime voir le passé creusant sa trace austère
Et couvrant de poussière un seuil abandonné » (Les ruines)

« Heureux qui sait mourir sous le toit de ses pères !
Heureux qui se complait en son passé d'enfant ! » (Le souvenir)

« Mon âme avec émoi contemple ta verdure
Et sourit en disant, heureuse de te voir :
Salut, saison des fleurs, idéale nature,
Dont le souffle embaumé me prodigue l'espoir! » (Printemps)

« Ma vie est comme une herbe au vent,
Battant le mur, battant le sable,
Profondément simple et suivant
Ton jours son rêve impérissable. » (Mélancolie)

« Il était un poète au cœur large et sincère,
Un enfant du pays aux généreux accents,
Poète qui chantait les preux de notre terre,
Peuplant l'écho natal de mots attendrissants. » (Crémazie)

« J'espère en toi Seigneur, protège ma misère.
Le pauvre que tu fis regarde aux cieux sereins
D'un triste et long regard, en te tendant les mains ;
Écoute un peu mon cœur, ma prière est sincère. » (Psaume)

Quelques critiques

« "La Jonchée Nouvelle" donne, en effet, l'impression d'un luxuriant jardin quelque peu négligé. Il y a parfois surabondance de verdure, l'art s'y perd dans la profusion. Mais qui pour- rait affirmer avec certitude que ce désordre même n'a pas sa beauté. Victor Hugo aurait-il mieux fait, pour sa gloire, de retrancher de ses livres tant de pièces que la critique réprouve ? » (critique anonyme)

« Ceux de la ville trouveront de la beauté dans ces ballades et ces élégies et ces sonnets, une beauté qu'ils admireront, qu'ils sentiront sans doute, mais qu'ils ne comprendront vraiment que s'ils ont entendu, un jour, et avant tout autre bruit, la grande voix delà nature, dans l'immense recueillement champêtre. Pour cela, il faut, à coup sûr, avoir de la poésie en l'âmeet de l'amour au cœur. » (Colette)

« Il est difficile d'imaginer rien d'aussi lumineux, d'aussi pur que certains strophes de "La Jonchée Nouvelle", strophes dont la pensée et la forme offrent tout ce qu'il y a de plus élevé, de plus poétique et parfois de plus chrétien dans la tradition française. Et ce sera là le plus beau titre de gloire de Louis-Joseph Doucet. » (Olivier Bonnard)

Et, n’en déplaise à Gill, « Le vieux pont » n’est pas un chef d’œuvre :

« Aux caresses du vent dont se plaint le roseau,
Parfois un rossignol y turlute son trille.
Et le vieux pont sommeille au-dessus du ruisseau,
Dans l'ouragan des soirs comme au midi tranquille. »



27 mai 2021

La ville sans femmes

Mario Duliani, La ville sans femmes, Montréal, Pascal, 1945, 316 p. (Avant-propos de l’auteur) (Traduit en italien Città senza donne, 1946 et en anglais The city without women, 1994)

Mario Duliani (1885-1964) — ainsi que plusieurs Italiens, Allemands, Japonais… — a été enfermé dans un camp durant la Seconde Guerre mondiale. Il y est resté de juin 1940 à octobre 1943. Les « internés » étaient des gens qu’on soupçonnait, à tort ou à raison, de sympathie avec l’ennemi. Duliani a vécu dans deux camps : Petawawa et Gagetown.

Il faut bien se comprendre : ce n’était pas des camps de concentration. Les internés pouvaient circuler librement… dans les limites du camp. « Le traitement qu’on nous a fait s’inspirait d’un indiscutable sentiment d’humanité et de générosité. À plus d’un point de vue, ce traitement était presque celui des soldats de l’armée canadienne. Les mêmes rations, la même discipline, les mêmes jeux, les mêmes punitions... » Les internés formaient une petite communauté avec une structure sociale, une répartition des tâches (Duliani deviendra directeur de l’hôpital) et des représentants auprès des autorités. « Parmi les internés qui furent mes compagnons dans les deux camps où je me suis trouvé, plus de seize nationalités étaient représentées par des hommes de tout âge, depuis 18 jusqu’à 75 ans, de toute condition sociale, depuis le millionnaire jusqu’au gangster ! »

Mario Duliani présente ainsi son livre : « Les pages qu’on va lire ne sont, à proprement parler, ni un « journal » ni des « mémoires » ; elles forment plutôt un ouvrage que l’on pourrait classer dans la caté­gorie des « reportages romancés ». Avec cette particularité, toutefois, que l’auteur a été lui-même acteur dans l’aventure. »

Le livre contient 15 chapitres, quelques-uns plus narratifs, la plupart presque documentaires : la découverte du camp, l’organisation sociale, les occupation quotidiennes (l’art de tuer le temps), le travail d’infirmier-directeur de l’hôpital, la cuisine avec son organisation et ses chefs, l’ennui des  épouses et des amoureuses, l’échange de courrier avec la famille, les loisirs culturels (chant, cinéma, théâtre…), l’omniprésence des femmes malgré leur absence, un aperçu des dix-huit nationalités présentes au camp, les départs (y compris les tentatives d’évasion), les arrivées (dont celle de Camilien Houde), la cordialité de la plupart des gardiens, les services religieux, la libération. En annexe, l’auteur présente différents témoignages de gens internés en Allemagne, en Italie ou au Japon pour bien marquer le contraste. 

La ville sans femmes constitue un témoignage très bienveillant sur la détention des personnes susceptibles d’aider les ennemis : « Le fait est que l’ancien interné une fois libéré ne garde ni rancune ni ressentiment au fond de son cœur à la suite de l’épreuve qui lui a été imposée par l’autorité. Il sait qu’au moment où l’internement a été décidé, les apparences, sinon les faits, lui étaient défavorables. » L’auteur va jusqu’à conclure : « Un homme nouveau est né en moi. Et, tout compte fait, je le dis sans forfanterie, l’épreuve que je viens de subir m’a été salutaire. » Ce que Duliani déplore surtout, c’est la séparation des familles : « Veut-on se prémunir contre un danger possible ? Parfait ! Qu’on prenne les étrangers suspects avec leurs familles, qu’on les enferme dans un petit village dont la surveillance est facile, qu’on les empêche de communiquer avec le monde extérieur, mais qu’on leur épargne le supplice de briser leur vie intime et qu’on leur donne la possibilité de continuer leur existence particulière. »

Le récit, très anecdotique, s’adresse surtout aux historiens. 

Voir

Italian radicals in Canada p. 218-219.

Le reportage de Radio-Canada


Extrait

Adossé à un petit lac aux contours verdoyants, le camp ouvre une vaste éclaircie dans la forêt qui s’étend à perte de vue tout autour. Douze grandes baraques en bois, capitonnées à l’intérieur de carton isolant, munies d’un système d’éclairage électrique, comprenant chacune, outre les cabinets d’aisance, les lavabos et les douches, forment ce qu’on pourrait appeler les « principaux immeubles de la ville ». À ces bâtiments s’ajoutent ceux de la cuisine, qui comprend deux immenses réfectoires, l’hôpital, bâtisse importante aux multiples salles, salle d’attente, pharmacie, salle des opérations sommaires, salle de la visite quotidienne et salle d’hospitalisation dans laquelle s’alignent vingt-quatre lits.

La baraque des amusements, appelée salle de récréation, est le lieu de la cantine. C’est aussi là qu’en hiver on célèbre les cérémonies religieuses. On y donne encore des représentations de théâtre et de cinéma. C’est aussi dans cette salle que sont installés les coiffeurs.

La baraque du travail comprend un atelier bien outillé pour les menuisiers, les plombiers, les électriciens, les tailleurs, les cordonniers, etc.

Il y a aussi la baraque-école, où se donnent les leçons et les cours réguliers de langues étrangères et de diverses sciences, celle des sports, etc.

Enfin, il y a la prison, rarement occupée, il faut le dire. (p. 56) 

Extrait 2

« Notre petite ville est aussi une Tour de Babel. Dix-huit nationalités y sont représentées. Il y a des Canadiens d’origines française et anglaise, des Allemands, des Italiens, des Hollandais, des Russes, des Ukrainiens, des Finlandais, des Hongrois, des Norvégiens, des Suédois, des Polonais, des Espagnols, des Syriens, des Estoniens, des Lithuaniens, des Tchèques, des Autrichiens, des Juifs, auxquels sont venus s’ajouter, pendant quelques semaines, trois ou quatre cents Japonais.

Dans cette collection d’échantillons de races figurent toutes les professions et tous les métiers. Il y a treize médecins, deux avocats, deux notaires, dix ingénieurs, dix journalistes, des écrivains, des professeurs de musique et des musiciens, des chimistes, des agriculteurs, des agronomes, des restaurateurs, des hôteliers, des chefs de cuisine, des garçons de café, des constructeurs, des terrassiers, des industriels, des commerçants, des étudiants, des instituteurs, des mécaniciens, des bergers, des marins avec leurs officiers, d’anciens policiers et d’anciens officiers de l’armée, des pharmaciens, des infirmiers, des bouchers, des boulangers, des imprimeurs, des photographes, des ouvriers et des paysans, des rentiers et des chômeurs professionnels, des gens timorés et des gangsters, des gens sortis des séminaires, des universités, et des pénitentiers… (p. 231)

21 mai 2021

Délivrez-nous du mal

 

Claude Jasmin, Délivrez-nous du mal, Montréal, Éditions à la page, 1961, 187 p.

André Dastous et Georges Langis vivent une amitié assez tortueuse. Ils ne se l’avouent pas, mais d’une certaine façon, ils forment un couple.  Georges est un véritable tortionnaire pour André qui n’en finit plus de se remettre en question. L’été venu, ils partent ensemble en vacances à Hampton beach.  Après une dispute, Georges disparaît. André pleure et pense au suicide.

De retour à Montréal, André doit se rendre à Saint-Hilaire pour consoler sa sœur. On apprend qu’elle aussi est amoureuse de Georges Langis, qu’elle a déjà eu une liaison avec lui, bien qu’elle soit mariée et qu’elle ait des enfants. Elle n’est plus qu’un passe-temps pour Georges, ce qui irrite son frère. Bienveillance ou jalousie, on ne saurait dire.

Prenant conscience de la médiocrité de sa vie, Georges veut fonder une revue, mais a besoin de l’argent d’André qui le lui refuse. Se tournant rapidement de bord, il trouve une riche héritière et l’épouse. Du moins, c’est ce qu’il laisse croire. C’en est trop pour André! Il contacte des membres de la pègre pour le faire assassiner. Au moment venu, il l’attire chez lui, le pousse par-dessus la rampe. Les deux mafieux qui le cueillent en bas doivent le faire disparaître. Les policiers, qui les surveillaient déjà, ont tôt fait de les appréhender. André ne tente rien pour se disculper.

Claude Jasmin sur Laurentiana
La corde au cou
Éthel et le terroriste
Pleure pas, Germaine
Délivrez-nous du mal

Critique

André Dastous est un faible, sans aucune estime de soi, qui ne fait rien de sa vie. Il faut dire que son copain Georges ne se gêne pas pour le dénigrer, pour le manipuler. Il est issu d’une famille dysfonctionnelle. Il n’est même pas sûr que son père soit son père. Tout le dernier chapitre essaie d’établir que son comportement est lié à son milieu familial. De toute évidence, il est homosexuel, bien que le mot ne soit jamais prononcé. Quant à Georges, on pourrait penser qu’il est bi-sexuel, bien que ce ne soit pas dit dans le roman. Il possède un charme naturel et il s’en sert comme d’une arme. C’est un pervers narcissique. Avec André et sa sœur, il forme un triangle amoureux plutôt tordu.

Toute l’histoire nous parvient d’André. Claude Jasmin manie le monologue intérieur avec beaucoup de naturel. Il n’empêche que ce roman est plutôt terne : les divagations religieuses d’André, ses nombreux passages d’auto-dénigrement, ses atermoiements, son amour indéfectible du « beau salaud », tout cela devient insupportable. Et la fin est un peu facile. Le long avant-dernier chapitre, dans lequel on accompagne André dans un rêve de procès complètement dejanté, outre le fait de démontrer le talent de Jasmin, ne nous apprend rien qu’on ne sache déjà. Selon moi, Jasmin n’a fait qu’effleurer le sujet de son roman : l’identité sexuelle. Difficile d’aborder un sujet quand il est impossible de nommer les choses.

Extrait

Maintenant je suis dans une nuit noire. Je suis comme un noyé flottant à la dérive, sur une mer d’encre. J’écris... A Georges, c’est évident, que voulez-vous savoir? Je vous dirais bien tout. Je suis puni sans doute. Que je sois puni, bien puni! Pour n’avoir rien pu pour lui, rien pu. Je n’étais bon qu’à l’amuser, à tenter de le distraire, même par ceci: n’être pas vrai, n’être pas brillant, n’être pas bon. Je suis tombé dans tous les panneaux qu’il ouvrait sous mes pas. Je l’ai accompagné. Désirait-il gueuler contre Dieu? Je l’aidais. Je chargeais. J’en mettais pour qu’il puisse se soulager. Le moment venait-il où monsieur avait bien envie de gueuler sur la vie des bourgeois? J’en remettais. Je lui révélais les côtés les plus odieux d’une existence de petit-enfant-gâté-de-richard. Il en crevait de rage. Les femmes, les enfants, tout était bon quoi, pour que mon ami s’aiguise les crocs. J’étais un lâche, un faux jeton.

Je suis puni, cette troisième fugue est la pire. Je ne le retrouve nulle part. J’ai fouillé Hampton Beach. Il ne reviendra plus. Je crève, je sèche et je me noie. J’écris une longue lettre pathétique, puérile, innocente et bête. Je promets de ne plus le revoir, je le jure. J’écris que j’ai compris, enfin, j’ai compris. Il ne me reste plus qu’à refermer toutes ces valises ouvertes sur le lit. La deuxième semaine de vacances absurdes s’achève, elle est finie. C’est samedi. Georges doit rentrer lundi matin au douzième de la McCormick Machin, couloir de gauche, huitième porte, huitième bureau à droite. — Ne vous trompez pas de porte car vous en apprendrez de belles! — J’aurais, au moins, voulu le ramener. Comment reviendra-t-il? Je m’en fais pour rien. J’oublie encore qui est vraiment Georges. Il doit déjà être en route. Il se sera fait quelqu’ami de passage, quelque sale compagnon de fortune, un voyou, un rufian, un vieillard impotent, une dame sans compagnie, une folle-avec-un-chien-de-race! Je le connais. La pire bêtise serait de s’inquiéter pour un type comme lui. Oui, ah oui, il est débrouillard! Trop. Moi, je serais perdu, pas lui. Il peut toujours se retrouver, même démuni de tout. Dire que je me suis attaché à un tel gars, un type qui n’a jamais besoin de rien ni de personne. Je l’envie. C’est vrai, je ne le savais pas assez. Je le répète: je l’envie. C’est vrai, je l’envie, je l’envie, je l’envie. L’atroce découverte! Mon Dieu, est-ce bien vrai? Je l’ai toujours envié! Que j’ai mal. Je ne l’ai donc même pas aimé? Je n’aime donc personne, personne puisque Georges est le seul être vivant que je “croyais” aimer. Oh, que je serai seul désormais! (P. 40-42)

18 mai 2021

Nostalgies

Jean Dollens (Estelle Bruneau), Nostalgies, Sherbrooke, La Tribune Ltée, 1938, 159 p. (Préface d’Alfred Desrochers)

Le surnom qu’elle s’est donné en dit déjà beaucoup : « Dollens » signifie souffrir en latin. En effet, « Nostalgies » baigne dans un climat de morosité peu commun. 

Les déboires de l’autrice sont d’abord amoureux. « Vous n’aimez plus, mais vous souffrez encore. / Ah! gardez-le ce mal qui vous poursuit : / Il est un bien même s’il vous dévore ».  Au milieu du recueil, on lit trois poèmes interreliés : Le passé, Le présent, Le futur qui correspondent à la perte des illusions, à la solitude et au désespoir : « Alors, j'irai chercher la Mort dans son mystère / La priant de couper de son glaive tranchant / La chaîne de mes jours, sur cette froide terre, / Et je m’endormirai sur son cœur fascinant. » On a droit à un long poème de 15 pages, narratif et expressif, sur le Requiem de Mozart et aux « dernières paroles » du Christ sur la croix, images de la douleur et de la mort. D’autres références culturelles citées, comme la Sonate pathétique et Les Fleurs du mal, ne trempent pas non plus dans la joie.

« La Vie est ce grand livre où la misère humaine, / S’étale à chaque page en chapitres fatals; / La reliure est la Douleur qui nous enchaîne / Et nous étreint parfois de son baiser brutal. » Derrière ce pessimisme, on sent une certaine révolte, mais surtout beaucoup de résignation, comme si toute vie n’était que douleur et tristesse.

Comme extrait, je cite le dernier poème du recueil, occasion de constater que cette poésie, truffée d’adjectifs, se déploie laborieusement.

LA POÉSIE

La Poésie est ce nectar délicieux
Qui fait s'enivrer l'âme immortelle des dieux;
C’est une harpe d’or dont les cordes subtiles
Évoquent les soupirs de voluptés fragiles;

C’est un souffle divin dont le mystérieux
Frémissement murmure un chant mélodieux;
C’est un flambeau sublime aux lueurs volatiles
Éclairant, des humains, les cœurs trop versatiles.

Mystique Poésie, âme aux reflets changeants,
Tu planes dans l'éther sur tes ailes d’argent,
Vers le bleu crépuscule, atmosphère du Rêve;

Flamme phosphorescente, idole des mortels.
Astre majestueux qui lentement s’élève,
Le monde se prosterne au pied de tes autels…

14 mai 2021

Visions encloses

Clara Lanctot, Visions encloses, Victoriaville, La voix des Bois-francs, 1930, 144 p. (Préface de Marie Lemaire-Duguay)

Clara Lanctot (1886-1958), qui a publié Visions d’aveugle en 1913, était effectivement devenue aveugle à 8 ans. Dans la préface, Lemaire-Duguay raconte son drame. Visions encloses est sa seconde et dernière œuvre. L’autrice y reprend une dizaine de poèmes de son premier recueil.

Nérée Beauchemin lui a offert le poème qui ouvre le recueil. La cécité en est le thème et il est simplement intitulé « À Clara Lanctot ».

Tournez votre regard vers une jeune amie
Dont les yeux sont fermés au reflet lumineux,
Mais dont l’âme pourtant s’ouvre à la poésie,
Comme une tendre fleur à la clarté des cieux.

C’est par la poésie que l’autrice appréhende le monde. Elle est en quelque sorte ses yeux : « Je puis voir sans ouvrir les yeux, / Par ton éclat, ô poésie! ». Les premiers poèmes, tout en douceur, racontent ses rêves d’amour. Ou plutôt parle de cet amour qui n’a fait que l’effleurer : « Quand vous irez sur la route fleurie, / … / Souvenez-vous de la petite amie / Tremblant un peu les doigts entre vos doigts. » Plus loin, on comprend que son rêve s’est réalisé.

Suivent six poèmes qui décrivent la frustration d’être aveugle : « Par les yeux, l’infini pénètre jusqu’à l’âme »; « La cécité m’étreint de son épais bandeau ». Son drame est survenu quelques jours avant Noël : « Et c’est Noël! … la nuit commence, / La sombre nuit des yeux fermés ». Son début de révolte trouve apaisement dans sa foi : « Vous le voulez, Seigneur, j’accepte sans murmure, / Et je vois que Vous dans mon obscurité. »

La partie suivante contient une quinzaine de poèmes qui célèbrent la nature. Celle-ci est douce, consolatrice, remplie de fleurs et d’oiseaux. Même l’hiver finit par trouver grâce à son cœur : « Du blanc et du blanc, clair, immaculé, / Au ciel, sur la terre et dans tout l’espace… / Les yeux sont ravis, le cœur consolé : / Au rigide hiver, qui ne ferait grâce! … » Comme on s’y attendait, Lanctot est très sensible aux sons, aux parfums, ce qui n’empêche pas qu’on lise des passages purement visuels : « Étalent [des fleurs] au soleil un calice entrouvert, / Ou cachent leurs couleurs sous un frais rameau vert. »

Le recueil se termine par des poèmes plus personnels. Il y est beaucoup question de sa recherche du bonheur (comme dans tout le recueil), de sa foi, mais aussi de ses amitiés, d’enfants, de deuil.

RESTEZ CLOS

Ô mes yeux, restez clos ! la splendide nature,
Si belle qu’elle soit, pour vous est sans beauté.
Vous le voulez, Seigneur, j’accepte sans murmure,
Et je ne vois que Vous dans mon obscurité. 

Mon esprit, restez clos ! les images rêvées
Sont un profond mystère à mes regards éteints…
Sur moi, que je comprenne, ô mon Dieu, vos desseins,
Et que mes visions vers Vous soient élevées.

Ô mon cœur, restez clos sur vos chères amours!
Nul ne saura jamais vos élans de tendresse…
Que seul l’amour divin me consume et me blesse.
J’atteindrai le bonheur au terme de mes jours.

Bio de Clara Lanctot

11 mai 2021

Coups de scalpel

Jean-B. Gagnon, Coups de scalpel, Montréal, s.e., 1923, 295 pages.

Gagnon (1893-1956) était médecin, d’où le titre. Son interminable recueil contient quatre parties : CapricesGrains d’encensFoliaLevia.

Dans le poème liminaire (Au lecteur), comme tant d’auteurs de l’époque, Gagnon fait appel à l’indulgence des lecteurs.

Caprices

Les poèmes ont été écrits entre 1912 et 1916. Ils sont le fruit d’un jeune homme très idéaliste qui rêve de poésie et d’amour. « Ma plume est bien petite, et pourtant bien gentille; / Sur le papier sans cesse elle aime glisser, / Légère et sans souci… » (Ma plume)

Grains d’encens

Les poèmes sont datés de 1911 à 1915. Gagnon témoigne de sa foi chrétienne en évoquant des moments forts du calendrier liturgique : Noël, la passion, la naissance de Jésus, le mois de Marie. « Je suis seul dans le temple à l’heure du couchant, / Dehors l’orage gronde; ici tout est paisible : / C’est l’infini du soir et le rêve invisible. / Seigneur ! je suis petit; et vous êtes bien grand! » (Le soir au temple)

Folia 

En exergue, il cite Musset : « Il faut savoir en ce bas monde aimer beaucoup de choses / Pour savoir après tout ce qu’on aime le mieux. » Il porte toujours le deuil de sa mère décédée alors qu’il était jeune et de son père un peu plus tard, il évoque plusieurs liens amoureux, parfois avec le cynisme du jeune homme qui joue au désespéré, il déplore la précarité de la vie alors qu’il n’a que vingt ans. Je cite la dernière strophe de cette partie : « Hélas! comme il fait froid dans un cœur de vingt ans / L’amour n’est qu’un lambeau trop mince pour la plaie / Et chaque soir arrache à ce débris vivant / Un peu de son froment pour le mêler d’ivraie. »

Levia

Le ton et les thèmes n’ont pas changé dans « Levia ». Toujours le dégout romantique, le désespoir bruyant, une certaine misogynie (sauf pour la mère adorée), entremêlés de courts moments de tendresse, d’abandons amoureux. Je cite l’avant-dernier poème du recueil.

 

Tristesse

Tout enfant que je suis, non, je n’espère plus. 

Un voile de tristesse et de mélancolie 

Enveloppe mon cœur; je déteste la vie,

Car avant le combat je suis déjà vaincu.

 

Mes compagnons s’en vont, le front gai, l’âme forte, 

Vers l’idéal rêvé qui berce leur espoir.

Moi, je suis las de tout, et l’on rit de me voir 

Descendre à la dérive, épave triste et morte.

 

Hélas ! je sens mon cœur grisonner sans retour, 

Perdu comme une fleur que dessèche la brise, 

Et qui tombe fanée au soleil qui la brise,

Sans même avoir goûté la volupté du jour.

 

Je suis bien seul, ici, dans l’immensité vague.

Je n'ai plus un regard pour réchauffer mon cœur; 

Car la mort a ravi mes parents et ma sœur,

Et moi, je suis resté, dans la mer une vague.

 

Dieu ! que la terre est triste au poète orphelin ! 

Pourquoi donc recevoir une lyre dans l’âme ?

Si l’on ne peut aimer, si pour souffler sa flamme, 

On n’a pas de sa mère un baiser le matin.

8 mai 2021

Les cailloux

Jean Nolin, Les cailloux, Montréal, Le Devoir, 1919, 131 pages. (Illustrations d’Henri Letondal; Paul Fort en exergue)

Le poème liminaire est intitulé « Le petit poucet » et comme on pouvait s’y attendre, les chapitres portent des noms en référence au conte : Les cailloux blancs, Les cailloux roses, Les cailloux d’or et Les cailloux gris.

Les cailloux blancs sont ceux de l’enfance. La plupart des poèmes font référence à l’école, à ce qu’elle peut avoir de fastidieux pour un jeune rêveur : « Lorsque, le premier jour de classe, / Devant l’entrée où l’on se place, / Groupés en ronds, / Attendant que le loquet bouge, / À la petite porte rouge, / Nous demeurons, // Nul ne ressent d’impatience; / Nous souffrons, pleins d’insouciance, / Le lent portier, / Car dans nos pensers (sic) s’aventure /Un petit morceau de nature, / Un vert sentier... » (La rentrée)

Les cailloux roses évoquent l’amour. Jean Nolin avait vingt ans quand il publie Les cailloux. Alors ses amours sont celles d’un adolescent : une jeune fille aperçue, une amie d’enfance, une autre avec laquelle il a passé un été : « Restons ainsi. Tais-toi. Ne romps pas le silence / De cette douce nuit de juillet où s’élance / Le concert lumineux des grenouilles du parc. » (L’aveu)

Difficile de saisir le thème qui relient Les cailloux d’or. L’auteur décrit aussi bien des scènes bucoliques qu’un rêve (avec des lutins). Peut-être est-ce un certain état d’innocence, voire une certaine tristesse : « C’est un jour doux, chaste et vainqueur. / La brise chante au seuil des portes. / Les ennuis gisent dans mon cœur / Comme un amas de feuilles mortes. » (Matin d’octobre)

Les cailloux gris nous transportent en ville. Si animée soit-elle la ville est triste. La guerre a laissé des traces. : « Quand je sens trop peser la Ville sur mon être, / Je baigne mes regards brûlés de citadin / — Moi, l’éternel rêveur de merveilleux jardins / Dans le morceau de ciel taillé par ma fenêtre. » (Les fugitifs)

En épilogue, le poète discute avec son Adolescence (personnifiée) : cette dernière le rassure sur son avenir.

Les cailloux est le recueil d’un adolescent sensible, encore naïf, qui écrit avec une certaine finesse.

Sur Jean Nolin


5 mai 2021

Pleure pas, Germaine

Claude Jasmin, Pleure pas, Germaine, Parti pris, 1965, 169 pages.

J’ai dû lire ce roman il y a 40 ans et j’en gardais le vague souvenir d’une lecture amusante sans plus. Il suffit de quelques pages pour réaliser que ce livre fait très « années soixante ». Il est dédié à quatorze « messieurs » et « autres croyants, convaincus ou d’occasion, qui manquèrent de patience ». Déjà, on peut se poser la question : pourquoi ce livre ne serait dédié qu’aux hommes?

Jasmin dit à peu près tout sans filtre, loin du politiquement correct. Son personnage principal, pour reprendre un terme d’aujourd’hui, est un bougon. Mauvais mari, mauvais père, mauvais travailleur.  Les tapes et les mots déplacés fusent, la famille est toute croche, on rêve et on rêve encore, parce qu’on ne peut pas faire plus.

Jasmin, toujours à l’affut, saute à deux pieds joints dans la bataille du joual déclenchée par le frère Untel. Son ami de Parti pris, Jacques Renaud, avait déjà frappé fort dans le mille avec son Cassé, une année plus tôt. Mais le joual de Jasmin est assez policé, tout compte fait. Ce sont plutôt les dialogues qui sont « jouaux », comme Maupassant en faisait à une autre époque.

L’histoire peut se résumer simplement. Comme la famille tire le diable par la queue, Gilles Bédard, sa femme Germaine et leurs quatre enfants ont décidé de quitter Montréal et d’émigrer à Bonaventure, endroit natal de la mère. Le père a accepté avec une idée derrière la tête. Sa fille ainée a été assassinée sauvagement et il a des raisons de croire que le meurtrier se cache à l’Anse-à-Beaufils. Le récit retrace le voyage de quelques jours qui les mène à destination, la rencontre du père avec le supposé assassin, pour réaliser finalement qu’il avait tout faux. Sur ce sujet, comme sur tout le reste.

Il est beaucoup question des relations hommes-femmes dans ce récit. Je dirais même que c’est le thème principal. Bien entendu, ces relations sont viciées par un milieu social de misère, où tout le monde est paumé. Pour en revenir à la dédicace du début, je crois que le message de Jamin pourrait s'énoncer simplement : «Pauvres hommes, idiots que vous êtes!»

Jasmin sait raconter, nous rendre sympathiques des personnages qui n’ont rien de plaisant, nous toucher avec des drames dignes des faits divers.

Claude Jasmin sur Laurentiana
La corde au cou
Éthel et le terroriste
Pleure pas, Germaine

Extrait

— Germaine, j’sais pas pourquoi que tu m’laisses pas là. Que tu m’endures, moé, un fainéant, un gars jamais capable de se placer une bonne fois pour toutes. Tu devrais me planter là. Je braillerai pas, Germaine, laisse-moé donc là, partez demain matin, à quoi je te sers ? J’sus rien qu’un embarras, un enfant de plus, un enfant de trop !

— Tais-toé donc.

— C’est vrai Germaine, j’suis pas un homme pour toi. J’suis rien qu’un chômeur. Quel fun que t’as eu avec un fou braque comme moé. Rien que de la misère, des larmes, des guenilles, jamais manger à votre faim. A quoi que j’sus bon, batèche, à rien ! Suis rien qu’un embarras. Tu t’débrouillerais ben mieux sans m’avoir dans les jambes.

— Parle pas comme ça, Gilles.

— Parle pas comme ça, parle pas comme ça, c’est la vérité ! Faut regarder les choses en face, de temps en temps. Sacrez le camp, Albert sait chauffer le bazou. Je m’étendrai là, su’ la grève, j’me laisserai crever comme un chien que j`suis, les vagues me laveront. Ce sera fini. Un jour, tu reviendras avec le petit que t’as peut-être dans le ventre. Y se penchera pour ramasser mes os b’en lavés pour s’en faire des p`tits bateaux, comme Ronald.

— Veux-tu b’en te taire.

— Non, j’me tairai pas, pour une fois que j’vois clair, pour une fois que j'trouve le courage d’ouvrir les yeux. J’suis rien qu’un déplacé, j’ai une tête de cochon, ouais, ouais, y avaient raison les foremen, les chefs d’ateliers, j’ai une tête de cochon, je veux jamais me ranger, Germaine, je veux rien qu’en  faire à ma tête, j’sais pas ce que j’ai, je sais pas pourquoi, je suis bâti comme ça, croche. J’ai plus confiance, je te dis la vérité, je sais plus quoi faire, Germaine, j’ai pas envie de recommencer, d’essayer encore de m’installer. Germaine, j’aime autant te le dire, j’suis au bout de ma corde. Au bout ! C’est fini Gilles Bédard, fini. T’es mieux de me planter là. T’es mieux de m’barrer sur ta liste. Je vaux pas une cenne !

— Tais-toé donc.

(p. 88-89)

1 mai 2021

La mouette et le large

Jean-Guy Pilon, La mouette et le large, Montréal, L’hexagone, 1960, 70 p.

Ce recueil, son quatrième, Pilon le dédie à sa femme. Il est difficile d’en saisir la composition : l’essentiel des poèmes forme une longue suite, mais on trouve aussi de courtes sections qui contiennent un ou quelques poèmes, plus ou moins rattachés à l’ensemble. Il contient quelques poèmes en prose.

Après avoir parcouru les trois autres présentations que j’ai faites de Pilon il y a quelques années (voir ci-dessous), je constate que le poète a beaucoup de suite dans les idées : on retrouve dans La mouette et le large la même hésitation entre l’attente et l’action, le même rapprochement entre la quête amoureuse et celle du pays.

Le poème éponyme, adressé à une femme mouette, est un appel à la liberté : « Oublie le mirage des côtes, laisse tomber ta pesanteur de fidélité sentinelle et viens, par-delà les sanglots, par-delà l’image du temps défait, viens, ma parure de liberté. »

Dans les poèmes du début, le poète reprend où il a laissé dans le recueil précédent. L’attente est toujours là : « La tête courbée entre les épaules / Impassibles / Nous attendons sans voix / Une délivrance naturelle ». Et Le poète fait on ne peut plus clairement le lien entre le pays et la femme : « Mon pays porte le nom douloureux de mon amour. » Pour cet « homme déchiré de ce pays multiple », la femme demeure la mesure et l’ancrage de son engagement : « Si je ne croyais plus en toi je ne croirais plus au pays ». Ou encore : « Je ne veux reconnaître que l’appel du jour / La courbe de ta hanche / Et la frayeur de mon corps / À l’instant de l’amour ».

Dans les dernières parties du recueil, il est plus difficile de suivre le cheminement du poète. On dirait presque un autre recueil. On y parle d’amours, très peu du pays, d’une Madeleine dont « l’âme était fixée à la flamme pour l’éternité », des enfants « prolongement du sang ». Dans Le dernier poème, « Noces », Pilon avec emportement dit son « appartenance irréductible à la terre », la force de ses amours, « l’opiniâtreté de [s]on sang » et se pose en protecteur des siens : « Et je ne sais plus qu’un mot / Pour saluer ma maison / Et les vies qu’elle protège / Seules raisons de ma propre vie / OUI ». Poème typique de la nécessité du dire de l’âge de la parole. Le temps des hésitations semble terminé.

Jean-Guy Pilon sur Laurentiana

La fiancée du matin
Les cloîtres de l'été
Les matinaux
Les débuts de l'Hexagone
L'homme et le jour
La mouette et le large

ON NE CHOISIT PAS SES ARMES

Tu auras maintenant des murs à abattre
Des routes presque neuves à négliger
Parce qu’au pays où nous sommes
Les destins rivalisent de froid 

Tu marcheras courbée dans ta haine
Comme un printemps avorté
Dans l’éclatement des mirages
Sous la répétition de nos refus 

Les fleuves s’offrent à ton corps sans but
Comme des pièges à la dérive du soir
Mais n’entends-tu pas le cri des bêtes
Qui bâtissent patiemment leur demeure

Je voulais simplement t’apporter le monde
Comme on transporte une montagne
Dans la haute ferveur du mensonge nécessaire
Tissé sous nos pas en filet protecteur

Ne dis pas que le remords m’arrive après la tempête
Je n’ai pas le goût des révoltes inutiles
J’attends la chute des saisons
Sans leur substituer ma souffrance 

Je suis homme déchiré de ce pays multiple
Qui exige jusqu’au dernier sanglot
La force des bras constructeurs
La patience désertique sans visage 

Si je ne croyais plus en toi je ne croirais plus au pays
J’aurais déserté la légende assourdie des fleuves
J’aurais saboté les plus hautes tours
Pour cacher mon mal et ma honte 

Mais je reste parce que mon sang est d’ici
Mais j’attends parce que je sais
Que le jour succède au sommeil
Mais j’espère parce que c’est ma seule vie

(pages 19-20)

29 avril 2021

Fleurs du Saint-Laurent

Georges Boulanger, Fleurs du Saint-Laurent, Éditions canadiennes, Québec, 1929, 154 pages. (préface de l’auteur)

Le recueil est dédié à Camille Roy et Athanase David.

Contrairement à beaucoup d’auteurs qui s’excusent de publier, Boulanger fait preuve de beaucoup de confiance en son art et même en sa préface. « Les préfaces sont nécessaires et utiles et elles sont lues. Elles ne me font pas peur, je les aime et je les recherche. »

Le recueil compte 150 pages d’une seule venue, si ce n’est une section à la fin intitulée « Sonnets ». Cela pour dire qu’il n’y a pas vraiment de structure dans le recueil.

Quant au contenu, on pourrait distinguer plusieurs thématiques. Les poèmes sentimentaux sont assez nombreux, mais plutôt ternes. Les poèmes philosophiques se terminent souvent en « conseils moraux », comme dans « Conseils de mère ». Le recueil contient quelques poèmes de circonstances : sont honorés le curé Turcotte de Sainte-Agathe, l’honorable J. Edouard Caron (une hymne au terroir), Alphonse Désilets. Un autre poème souligne le cinquantenaire de la Garde Jacques Cartier. À quelques reprises, le poète nous sert de petits poèmes sans autre but que de faire sourire, comme dans « L’erreur du petit poulet » : « Un beau petit poulet un jour / S’en vint demander à sa mère / Pour descendre sur la rivière, / Avec les canards faire un tour. » (Oui, la syntaxe est malmenée.)

Là où Boulanger se démarque, c’est dans ses poèmes patriotiques. Non pas que ceux-ci soient originaux ou bien menés. C’est davantage le message. Boulanger prône l’indépendance du Québec. Ses poèmes veulent secouer les Québécois qui, selon lui, se sont endormis dans leurs chaînes.  Disons que Boulanger ne mâche pas ses mots. On n’est pas loin d’un appel aux armes : « Mais si par un oubli digne des plus vils traîtres / Vous ne vous tenez pas debout comme un soldat, / Prêt à sauvegarder la cause des ancêtres, / Au sublime passé, vous êtes renégat / Vous devez expier du haut de la souffrance / Le crime d’éviter la juste résistance. » Ou encore : « Aujourd’hui plusieurs nous sommes / À vivre dans ce pays / Mais bien loin d’être des hommes / Nous servons nos ennemis. // Moins fidèles que nos pères / À se servir du fusil / Nous ne serons pas prospères / Tant qu’on sera sur le gril. »

Sur Georges Boulanger

Voir aussi L’Heure vivante

 

27 avril 2021

L’heure vivante

Georges Boulanger, L’heure vivante, s.n., Québec, 1926, 113 pages. (préface de Louis-Joseph Doucet)

Le recueil compte cinq parties : Pensées religieuses, Foyer, Choses volages, Badinages et Poème de la vie et de la mort. Dans la préface, Doucet écrit : « C’est un livre de poésie qu’il ne faut pas juger comme le ferait la Statue porteuse de la balance toujours en équilibre en face de l’humanité. »

Poésie dans la tradition du XIXe siècle : sonnets, ballades, rondeaux, rimes.

Dans « Pensées religieuses », on lit des poèmes sur Noël, les rois mages, les cimetières. La partie intitulée « Foyer » est assez éclectique : ça va d’un poème sur la maison, en passant par quelques œuvres patriotiques jusqu’à un texte assez philosophique sur le sable, « miroir de l’existence ». « Choses volages » regroupent des petits poèmes sentimentaux, amusants. Les « Badinages » ont plusieurs objets, la plupart, comme il se doit, très légers : « Pour se maintenir gros et gras, / Faut toujours un fromage en vue ». Enfin « Poème de la vie et de la mort » compte 24 strophes. Le poète s’est amusé à augmenter le nombre de syllabes d’une strophe à l’autre. La première est monosyllabique, la douzième est écrite en alexandrin, puis le vers décroit et se termine par une strophe monosyllabique. Le sujet est à l’avenant : on commence par un enfant qui évolue vers l’âge adulte et on finit avec un mourant.

LE CHOCOLAT

Ah oui! ta boîte elle est jolie,
Ton chocolat il est bien bon;
C’est bien meilleur que du bonbon,
Mais voilà, c’est de la folie !

Moi, je te suis toujours polie,
Mais mon père, il est furibond :
Ah oui! ta boîte elle est jolie !
Ton chocolat il est bien bon !

Il va falloir que l’on s’oublie,
Que notre amour soit moribond
Si tu ne veux faire un faux-bond,
Car devant mon père tout plie !
Ah oui! ta boîte elle est jolie.

6 mai 1924

25 avril 2021

Confidences d’écrivains canadiens-français

Adrienne Choquette, Confidences d’écrivains canadiens-français, Trois-Rivières, Le bien public, 1939, 237 pages.

Ce livre est, à ma connaissance, le premier du genre au Québec. Adrienne Choquette a rencontré 33 auteurs.trices et leur a tiré des confidences sur leurs œuvres. « Il sera d’un vif intérêt pour le lecteur d’apprendre comment s'est précisée la vocation d'écrivain de nos auteurs, à quelles sources elle s’alimente, à quelles exigences elle obéit et ce quelle prétend imposer. Les mêmes questions ont été posées à chaque écrivain, mais on se rendra compte de la grande diversité de sentiments qui transparaît dans les réponses. » Voici la liste des auteurs.trices : Victor Barbeau, Harry Bernard, Jovette Bernier, Roger Brien, Jean Bruchési, Émile Coderre, Marie-Claire Daveluy, Pierre-A. Daviault, Rex Desmarchais, Alfred DesRochers, Léo-Paul Desrosiers, Raymond Douville, Jeanne L’Archevêque-Duguay, Louis Francoeur, René Garneau, Berthe Guertin, Edouard Hains, Jean-Charles Harvey, Maurice Hébert, François Hertel, Léopold Houle, Michelle LeNormand, Clément Marchand, Olivier Maurault, Gérard Morisset, Moïsette Olier, Odette Oligny, Albert Pelletier, Damase Potvin, Eva Senécal, Françoise Gaudet-Smet, M. l'abbé Albert Tessier, Valdombre. Comme je viens de bloguer quatre livres de Jovette Bernier, c’est son entrevue que je présente.

Jovette BERNIER

Je crois que la petite anecdote suivante pourra servir très éloquemment de préambule. Il y a deux ou trois ans, il m’arriva de prononcer le nom de Jovette Bernier devant une jeune paysanne. Comme elle n’avait pas l’air de connaître la poétesse-romancière, je m’étonnai.

— Comment! vous ne savez pas qui est Jovette Bernier?

 — Jovette Bernier…

— Mais voyons, à la radio…

— Vous voulez dire Jovette de « Bonjour Madame » et celle de l'Illustration?

Son visage s’éclaira brusquement d’un large sourire.

— En ce cas! Mais bien sûr que je sais qui est Jovette. Tout le monde d ici vous répondra la même chose, du reste. Son prénom nous est même si familier que nous en oublions parfois son nom de famille. C’est ce qui vous explique ma méprise d’il y a un instant.

Et voilà, point n’est besoin de commentaire. Disons seulement que l’extraordinaire popularité de Jovette Bernier s’explique facilement: d’abord par ses romans et ses volumes de poésie qui sont toujours le cri de la vie passionnée, douloureuse et magnifique, par ses billets et ses causeries débordants de spontanéité, de fantaisie et d’une philosophie souriante, à la portée de tous, tandis qu’elle-même, d’un abord si constamment cordial et sympathique, a le don de nous convaincre qu’il faut toujours, malgré tout et tous, avoir du courage, de l’espoir et aimer de toutes ses forces l’effort qui porte sa propre récompense. Tout cela presque sans paroles et peut-être sans qu’elle s’en doute. Car si Jovette n’est pas une donneuse de conseils, elle est une agissante. Et comme exemple, n’est-ce pas. ça vaut mille fois mieux!

— Une enquête ? me dit Jovette Bernier d’un air malicieux, c’est toujours quelque chose qui sous met la puce à l’oreille. Tout de suite, on se demande si l’on a la conscience bien tranquille et il arrive que l’on n'ose pas parler, crainte de passer pour ce que l’on est...

Justement, les lecteurs du Mauricien en ont assez d’imaginer sur vous un tas ce choses qui ne les contentent jamais. Dites-leur généreusement la vérité.

Et la vérité arrive dans un sourire amusé et moqueur.

— À quoi j’attribue ce que vous nommez ma vocation littéraire? — D'abord, suis-je sûre d’avoir écrit par vocation? Et pourrais-je le prouver? Naturellement, quand on opte pour la plume (plutôt que pour tout autre outil on se croit plus ou moins appelé par quelque signe cabalistique des dieux qui, au fond, se fichent pas mal de nous. (C’est tout juste s’ils se donnent la peine de sourire quand nous nous prenons au sérieux). Non vraiment. Je crois que c’est d’un coup de tête que je me suis mise a écrire, pour voir ce qu’en dirait la critique parce que l’on m'avait toujours dit que « la critique est un être qui se mêle de ce qui ne la regarde pas », ou encore: « un lecteur qui fait des embarres ». Ce n’était pas vrai. — Et puis, je vous avoue que j’ai écrit aussi, parce que ça me chantait d’écrire. D’ailleurs, si je vous disais que j’ai entendu des voix, vous ne me croiriez pas. Je n’ai pas eu de vision non plus. Mais, la mer était proche, et le bois aussi, et ce sont eux, je pense, qui m’ont un peu poussé la main. Mais là encore je ne puis jurer de rien.

La mer, les bois. Oui, la chanson bleue des vagues insaisissables et celle des sentiers aux arômes résineux ont bien pu jeter l’éveil de la poésie dans cette âme frémissante.

— Vous dites? mes débuts?

Jovette murmure pensivement.

— Mes débuts, c’était la belle foi naïve que je n’ai jamais pu retrouvé si pleine; c’était l’admiration d’un seul maître: Hugo. Et si j’ai montré dans mes vers quelque faiblesse pour la lune, ce sont sans doute les paysages lunaires de Hugo qui m’ont envoûtée avec son « moissonneur de l’éternel été et sa faucille d’or dans le champ des étoiles » ! Mais avouez qu’il y avait de quoi...

Comme on sent qu’elle l’admire encore profondément ce seul maître dont le vieux nom majestueux la secoue d émotion!

— Quant à votre troisième question, pour ce qui est des écrivains français ou canadiens, morts ou vivants, qui ont marqué notre littérature, parlons d’abord des Canadiens:

À la fois, morts et vivants, je les aime tous, parce qu’ils sont mes frères.

Quant aux Français, ils ont tous fait école, et si j’allais placer un tel, disciple de tel autre, je les blesserais tous les deux. Et je sais parmi eux bien des vivants qui gagneraient à être morts.

La sonnerie de la porte et celle du téléphone, qui résonnent simultanément permettent tout juste à Mademoiselle Bernier de me déclarer encore:

— Les auteurs étrangers que je lis? — Je lis quelquefois, et dans le texte, Homère, Tsao-Chang-Ling et Valéry.

Je ne peux m’empêcher d’être abasourdie.

— Vous lisez des auteurs chinois? Ce Tsao-Chang-Ling...

Mais Jovette s’éclipse en riant et ma foi, je fais de même! (pages 29-31)