19 septembre 2021

Ciels nouveaux

Claude-Bernard Trudeau, Ciels nouveaux, Montréal, Les éditions du diamant, 1948, 107 p. (Préface de Cécile Chabot et 12 dessins de l’auteur) 

Claude Bernard Trudeau (1922-1972) était peintre, poète et bibliothécaire. 

 

Le recueil débute ainsi : « Un souffle m’a dit : « Songe à l’antique nacelle / Qui ravit les désirs vers l’azur triomphant, / Éther voluptueux de l’éternel Enfant, / Où brille encor le feu des ferventes prunelles. » Disons que « ça augure plutôt mal ». C’est très daté, exagérément poétique. Heureusement, tous les poèmes ne sont pas aussi « éthérés ». Le poète nous parle aussi de sa mémé, de sa mère, d’une amoureuse. 

 

Les poèmes sont tantôt courts tantôt longs. Certains sont versifiés à l’ancienne, certains sont composés de plusieurs petites séquences, d’autres sont plus théâtraux et écrits pour être dits, accompagnés d’une musique.

 

La plupart du temps, dans Ciels nouveaux, le lecteur est plongé dans un monde évanescent, spirituel ou esthétique. On comprend vite que Trudeau est un idéaliste, un rêveur qui préfère l’illusion à la réalité. L’art en général, et la musique en particulier, sont des sources d’inspiration, comme thèmes mais aussi comme modèles de création. Trudeau évoque le jazz mais aussi des musiciens modernes tels Stravinsky et Schoenberg. Il apprécie l’explosion des sons, des couleurs dans l’art moderne. Dans le poème « Il y a un monde et il y a l’autre », l’auteur essaie de traduire la frénésie du monde moderne, les sollicitations de toutes parts et le besoin d’échapper aux contingences matérielles. 

 

Dans la dernière partie, composée de courtes séquences en prose qui n’ont rien de poétiques, Trudeau définit sa conception de la poésie : « Un poème n’est que le commencement ou la fin d’un climat unique laissant transparaître des mondes jusque là cachés, aux correspondances éternellement fraîches. »  Il ne suffit pas d’évoquer l’azur, l’Idéal, l’infini, l’horizon ou le rêve pour faire surgir les vérités cachées. On nous l’a trop souvent fait! 

 

Bref, ce recueil n’a pas vraiment d’unité, aussi bien au point de formel que thématique. Trudeau est attiré par la modernité, mais cet aspect de son recueil est noyé dans des thématiques du dix-neuvième siècle. 

 

Claude-Bernard Trudeau sur Laurentiana

Ciels nouveaux

Dans les jardins de la vie et de l’amour

 

Vague et contrevague

Ce soir, je veux garder longtemps

sur mon épaule immense

la courbe irisée de ton cou,

m'effrayer dans tes cheveux

comme un enfant dans une forêt mystérieuse.

Mes bras, cerceaux de volupté,

renverse ton corps en une gerbe de chair idéale,

et sur tes lèvres bohèmes

je cueille la moisson rouge des baisers.

Ah, que tes yeux d'amante 

amphores de tendresse, 

versent leurs vins d'améthyste 

jusqu'au plus profond de mon être 

pour y bercer mon délire.

 

Maintenant l'ombre calme est notre empire, 

et fait tournoyer dans l'air 

des parfums mourants de toi.

 

Écoute. Nos cœurs envoûtés 

pleurent subtilement . . .




8 septembre 2021

Jean Rhobin

Justin Lefebvre, Jean Rhobin, MontréalSerge Brousseau, 1946, 145 pages. 

Jean Rhobin est né à La Baie, près du lac St-Pierre. Le jour de sa naissance, le docteur Blondin qui ne croit pas « à l’hérédité, mais aux présages », prédit qu’il deviendra politicailleur puisqu’un chien hurlait et des dindes caquetaient lors de sa naissance. Il faut dire que Rhobin est né dans une famille qui pratique la politique partisane comme d’autres vénèrent la religion. Le jeune Jean grandit et révèle tous ses talents lors de ses études classiques : plusieurs lui prédisent un brillant avenir, même si certains esprits critiques décèlent en lui un arriviste : « Ses confrères de collège le voyaient déjà député et ministre. Surtout ils attendaient de lui de grandes choses. L’œil, plus sceptique, de ses maîtres n’attendait de lui rien qui vaille. Il était déjà promis aux succès faciles. Comme tant de nos grands hommes il préférait toujours un mot d ’esprit à une bonne œuvre, une bonne blague à une bonne loi. »

 

Aux termes de ses études, il conclut un pacte avec son amoureuse. Il ira à New York poursuivre des études de chimiste et quand sa situation financière le lui permettra, il l’épousera. Quelques années passent et son amoureuse décède de tuberculose, sans qu’il la revoie. Jean revient dans sa région et finit par se lancer en politique en mettant de côté tous les beaux principes qui l’avaient déjà inspiré. « Il sacrifiera le devoir à la partisannerie; et, c’est dans ce domaine que Jean Rhobin, par son manque de caractère, trahira comme tant de ses pareils. »

 

Ce roman est un long requisitoire contre la politique telle qu’on la pratiquait au Québec à l’époque. Un trop long requisitoire qui écrase souvent le roman qui le porte. Lefebvre critique la formation des élites, dénonce leur manque d’idéal, pour tout dire leur aliénation.


Extraits

 

« Dans trop de collèges de notre province on refait depuis trente ans les mêmes discours. On s’imagine parler de quelque chose et croire à un avenir quelconque. On se livre en fait à un dévergondage de creuse éloquence qui masque trop souvent les réalités actuelles. » 

 

« Peu à peu se dessinait en Jean Rhobin ce phénomène d’usure rapide de l’idéal qui ne se produit que trop rapidement en notre pays. Il devenait affairiste, terre à terre, homme d’argent avant tout. » 

 

« Nous avons trop chez nous de Jean Rhobin et peut-être pas assez de docteurs Blondin. Ce qui nous manque terriblement en tout cas, c’est le type intermédiaire, ni visionnaire, ni fanatique, l’homme qui sait se dévouer, se donner, s’oublier lui-même au service d’une cause, en se débarrassant des préjugés séculaires. »

27 août 2021

La fin de la terre

Emmanuel Desrosiers, La fin de la terre, Montréal, Librairie d’action canadienne-française, 1931, 108 pages. (Préface de Jean-Jacques Lefebvre, illustrations de Jean-Paul Lemieux et avant-propos de l’auteur)

Je cite le début du long avant-propos de l’auteur : « Que se passerait-il si un jour la foudroyante nouvelle se répandait que notre planète se désagrège? »  Et la fin : « Dans les pages qui suivront le lecteur verra l’humanité, vieillie de cinq siècles, aux prises avec le problème le plus angoissant de tous les temps: la destruction de la terre. Les nations lui apparaîtront enfin unies, et luttant par la science contre les éléments de la nature désordonnée et affolée. Il suivra l’homme de ce siècle que l’angoisse torture, il le plaindra, puis il l’admirera. Alors viendra le dénouement suprême, le grand triomphe de la science, l’apothéose de l’esprit de l’homme! »

 

On est en 2380. Dix millions de personnes vivent à Montréal.  Herbert Stinson, « le plus profond génie de son temps », habite Dove Castle, un château planté sur l’Île-au-Diable dans les rapides de Lachine. De grands bouleversements physiques secouent la planète depuis quelques années. À la suite de tremblements de terre répétitifs, le sol ici et là s’effondre, les volcans se déchaînent, des continents sont engloutis, l’eau envahit les zones au niveau de la mer. L’Amérique du Nord semble un endroit encore épargné, mais pour combien de temps. Bref, la fin du monde est proche. 

 

Pour Herbert Stinson, la solution est évidente : les humains doivent migrer vers Mars. En tant que président de l’Union des peuples, il doit convaincre les terriens, ce à quoi certains s’opposent. Les Martiens semblent d’accord pour accueillir l’humanité. D’immenses avions sont construits, d’importantes réserves de nourriture synthétique sont embarquées, et le 1er janvier 2406, c’est le grand départ. 

 

Dans ma jeunesse, j’ai été un lecteur de science-fiction : Van Vogt, Simak, Asimov, Dick… et même Ballard. Dans les récits à la Jules Verne, on croyait beaucoup que la science pouvait sauver l’humanité. C’est la thèse de Desrosiers. Son récit est parsemé de détails scientifiques (ou pseudo-scientifiques) : il décrit des images qui voyagent sur les ondes et qui sont projetées instanément sur des écrans à des milliers de kilomètres de distance, des appareils qui ressemblent à la télévision, des mégapoles, de nouvelles techniques qui fournissent de l’énergie… Il évoque le fait que la planète est épuisée, surtout à cause de la surpopulation. 

 

Ce roman serait le deuxième du genre produit au Québec, la premier étant Pour la patrie de Jules-Paul Tardivel en 1895, roman pas tellement réussi. Il en est de même pour l’œuvre d’Emmanuel Desrosiers (1897-1945) qui semble complètement ignoré les principes élémentaires du récit. Il faut un fil sur lequel se déversent des conflits ou du moins des obstacles, des personnages dont on s’approche assez pour les connaître, l’art de disséminer des indices pour aiguiser l’attente du lecteur, etc. Desrosiers se contente de déverser son savoir.

 

Extrait

Savons-nous qu’un temps viendra où nous serons retirés du cours des siècles par le collectionneur éternel comme des monnaies usées, vieillies, sans valeur?

 

Stinson s’était levé. Il regardait maintenant vers l’ouest les nuages gris qui couvraient le ciel. Le froid était intense car décembre était venu plein de glace et d’ouragans, véritables simouns de neige qui avaient ensevelis le Canada. Quelques jours auparavant, exactement le 25 décembre 2400, la Corée avait été balayée par un raz-de-marée; l’eau envahissait déjà le grand plateau du Tibet qui s’affaissait; la mer Aggasiz se reformait au centre du Canada et au nord des Etats-Unis; les Rocheuses se creusaient de vomitoires par où l’incendie du globe s’allumait; le soleil paraissait sanglant à travers des nues de cendres et de feu.

 

Doutait-il de son œuvre, le grand Stinson? Non rien ne pouvait l’ébranler, mais il se rendait de plus en plus compte qu’il n’y avait pas un instant à perdre.

 

Paris avait été bouleversée par la terrifiante nouvelle de la disparition de la Corée. De tous les coins de la capitale de l’illustre nation, les foules étaient accourues haletantes et terrifiées vers le square Maurras où était installé le mécanisme de projection aérienne de la Société française de radiovision qui avait des ramifications dans tous les pays du monde et qui photographiait à l’instant même la destruction de la presqu’île de Malacca; photographies prises à bord des aérobus stationnaires qui procédaient au sauvetage de cette partie du genre humain, dont les phases les plus terribles étaient reproduites instantanément sur l'écran de 100 mètres du square Maurras. (p. 56-57)




13 août 2021

La tragédie de la forêt

Gustave Keller-Wolff, La tragédie de la forêt, Montréal, s.n., s.d., 153 p. (Préface de l’auteur)

Contrairement à ce qu’on dit dans le DOLQ, Keller-Wolff était au Québec dès les années 30. Il a enseigné les langues à Montréal. Il a aussi publié poèmes et nouvelles dans les journaux de l’époque. C’est sa mère qui lui a appris le français. 

 

L’oeuvre n’est recensée nulle part et ne porte pas de date, sinon à la fin de la préface : 1935. Le roman, qui comprend beaucoup de références culturelles, est bien écrit, malgré quelques digressions vraiment hors-propos de l’auteur.

 

Le récit se déroule en Allemagne, pays d’origine de Keller-Wolff. Il met en scène deux frères ennemis, Fink et Ulric Herne, les deux travaillant pour le comte Schaffgotsch. Ulric a pu faire des études supérieures ce qui ne fut pas le cas pour Fink, à cause du décès prématuré du père. Ce dernier en éprouve de la jalousie. 

 

Le récit repose sur un triangle amoureux. L’épouse de Fink, Lore, était l’ancienne amoureuse d’Ulric, mais en raison de son absence prolongée, et poussée par sa famille, elle a fini par épouser Fink, mariage dans lequel elle est malheureuse. Ulric revient et la convainc de divorcer et de l’épouser. Un drame va contrecarrer leur plan. 

 

Les deux frères sont des forestiers. Et tous les deux sont des chasseurs. On a repéré sur le territoire des frères Herne un cerf qui porte des cornes rarement vues, et les deux frères le convoitent. Des braconniers ont été aperçus et Fink monte la garde. Quand il entend un coup de feu, il se précipite, croyant que le tireur le menace. Au cours d’un échange de tirs, il l’abat sans savoir que c’était son frère. On va innocenter Fink. Sa femme, en visite chez sa mère, ne veut plus retourner auprès de lui. Elle envisage plusieurs solutions, mais choisit finalement celle dans l’extrait.  

 

Extrait

Elle devait se décider, le coup de huit heures était sonné. Encore une fois elle rumina tous ses projets sans but visible.

Pourquoi parler au père qui d’ailleurs avait comme idée fixe qu’elle se refusait à la corvée de la grossesse et de l’accouchement et qui lui reprochait de se dérober à la maternité ? Les projets s’entrecroisaient confusément dans sa tête, le frère aîné, les parents de la ville, Fink, tout l’écœura. 

Impossible ! ! Elle entendit encore le clocher sonner la demi-heure. Le monstre s’approche. Étendra-t-il ses griffes, ses griffes souillées du sang d’Ulric Herne ?

Elle se lève. Le monstre grimace devant elle, elle étend la main pour s’en défendre.

Enfin, elle a trouvé, elle voit le sauvetage. Son sauvetage c’est le « nirvana ».

Elle s’avance sur le sapin qui surplombe l’eau glauque, elle marche d’un pas assuré jusqu’au bout. Ses yeux s’élèvent vers la voûte d’azur comme une madone transfigurée. Le vent ondule ses cheveux blonds. Le vent plisse sa robe, il moule son corps harmonieux comme une cariatide antique. — Elle est debout. L’onde est un miroir. A-t- elle jamais reflété créature plus belle ?

« Ulric », s’écrie-t-elle, «je te reverrai, je vais au nirvana ! » L’onde perfide se referme sur elle et devient son tombeau.

Les cercles de l’eau s’élargissent de plus en plus comme une auréole au sacrifice. Puis, plus rien que le calme de la nature.

Un papillon se pose sur une pensée à la rive. Un héron dans son vol rase la surface du lac. Un gamin débouche du carrefour et mène ses vaches à la prairie. . .

Deux jours après on retrouva le corps de Lore Herne au milieu des osiers. Elle gardait encore sur son cœur le dernier poème d’Ulric Herne:

 

Au clair de la lune, si loin des villes,

Dorment champs et bois leur sommeil tranquille —

Me voici assis sur une pierre déserte

Dans l’attente du cerf, la bête alerte.

Mais soit que je repose, que je fasse la ronde,

Ton image partout me suit dans le monde,

Ton aimable regard, ton sourire si doux

Me réjouissent à jamais, m’enchantent surtout;

Une brise lointaine me chante à l’oreille

Tes tendres mots, murmurés la veille —

Ah ! je connais l’obstacle obscur,

Mais je saurai bien détruire ce mur

Qui si cruellement se lève, nous entoure.

Mais ne peut ébranler notre grand amour.

Aux ailes de la chimère je voudrais t’atteindre

Pour mon cœur au tien à jamais rejoindre !

Sublime, comme cette nuit, dans sa blanche clarté

Rayonne notre amour jusqu’à l’éternité.

23 juillet 2021

Michèle Lalonde

ils se sont égarés
dans le pernicieux mutisme
des paysages clos

et leur mort 
est boréale
et sans espérance


Michèle Lalonde sur Laurentiana

9 juillet 2021

Vers la lumière

Lionel Léveillé, Vers la lumièreMontréal, Librairie d'Action canadienne française, 1931, 125 p.

Le recueil contient quatre parties.

 

Au grand soleil

Le poète se remémore son village, des vieilles gens, leurs us et coutumes (la guignolée, le fumeur de pipe). C’est du terroir sous un angle très personnel. 

 

Chemin faisant

L’ironie pointe souvent le nez dans l’œuvre de Léveillé. Dans « Chemin faisant », le poète remet en question certaines idées reçues. C’est quoi un Français, un Canayen? Que penser des Francissons (Canadiens qui se prennent pour des Français)? La morale qui coiffe les fables du grand Lafontaine sont-elles aussi justes qu’il y parait?

 

Auvent des nuits

Cette partie est beaucoup moins souriante. Le poète évoque les amours déçues, la vie des pauvres bougres, le « fardeau des nuages noirs », la mort qui «  lentement déambule / Et pousse les noirs corbillards ».

 

Caricature de Léveillé
Vers la lumière

« Gallèze [Lionel Léveillé] a écrit là les plus beaux vers de sa vie poétique. Ils rendent un son pur d’une âme qui a souffert, qui a vécu, qui a cru. C’est, par endroits, de la grande poésie. Des pièces telles que “Judas”, “Le repentir”, “La maison”, “La vérité”, “Croire”, renferment un élan vers la lumière intérieure et elles exhalent un souffle de vérité qui empoigne et qui secoue, en même temps que semble flotter au-dessus de tout cela, pareille à une musique religieuse, la plainte si longtemps contenue du poète enivré. » (C.-H. Grignon, Ombres et clameurs, p. 162)

 

Même si je ne partage pas l’enthousiasme de Grignon, il me semble que la poésie de Léveillé a mieux vieilli que celle de la plupart de ses contemporains. Peut-être que « Je n’ai dit », le dernier poème du recueil, mais sûrement pas son meilleur, peut nous en donner la clef : cette simplicité, que certains décriaient à l’époque, ne gêne pas le lecteur contemporain.


Je n'ai dit

Je n'ai dit que mon coeur inquiet et morose, 

Profond, que nul rêve terrestre n'a comblé.

Nul mâle orgueil à mon âme n'a révélé

Le sonore frisson des vents d'apothéose.

Je n'ai dit que mon coeur inquiet et morose.

 

Sans morgue, ingénument, je n'ai dit que mon coeur. 

D'autres, plus glorieux, pays de mon baptême, 

Diront tes monts altiers, ton ciel, tes bois que j'aime.

Que monte dans l'azur ému leur chant vainqueur!

Sans morgue, ingénument, je n'ai dit que mon cœur.

 

Lionel Léveillé (Englebert Gallèze) sur Laurentiana

Les chemins de l’âme

La claire fontaine

Chante Rossignol, chante

Vers la lumière

2 juillet 2021

Chante Rossignol, chante

Lionel Léveillé, Chante Rossignol, chante…, Montréal, L’Éclaireur, 1925, 122 pages.

« Il laisse à d'autres le goût d’éblouir et de foudroyer : il ne cherche qu’à créer la jouissance aimable qui naît de sensations ténues, d'aperçus pittoresques, de syllabes sonnant juste et de mètres finement ouvrés. Ne croyons pas que cette ambition, pour être moins altière, soit sans côté ardu et n’exige aucun genre d’effort; elle réclame, au contraire, une invention, un tour de main, un soin minutieux auxquels peuvent seuls suffire le talent et le métier réunis. « (Louis Dantin, Poètes de l’Amérique française, p. 141-142)

La musique constitue l’élément unificateur du recueil. Le plus souvent, ce que recherche Léveillé, c’est l’harmonie. Les vers doivent couler de source, s’enchaîner sans hiatus, plaire à l’oreille. Pour ce, il emprunte beaucoup à la chanson, à commencer par son titre. D’autres chants traditionnels du Canada français (« Belle bergère », « Il était un petit navire », « À la claire Fontaine », « En roulant ma boule… ») sont mentionnés : souvent, Léveillé leur emprunte un vers ou deux et les répète tel un refrain. Il utilise aussi à l’occasion des dictons, voire des clichés et brode sa toile autour d’eux : « Le chemin du ciel est semé de ronces », « on doit juger l’arbre à son fruit » …

Autre caractéristique qui saute aux yeux (et probablement à l’oreille) : Léveillé fait grand usage de l’hexasyllabe et de l’octosyllabe, vers plus souples, plus vifs.

Le plus souvent, le ton est léger, amusé, même si l’enfance, la mère, l’amour, la vieillesse, la mort… ne sont pas tous des sujets toujours drôles. 

Des poèmes plus graves terminent le recueil : le poète dénonce les inégalités sociales, l’exploitation des faibles, comme dans « Monsieur Cochon ».

Monsieur Cochon

Place au groin et déférence!

Par scrupule ou par malveillance 

Il n’est, certes, mû ni gêné,

Mais ne faut pas mettre le nez 

Au son dans lequel il patauge,

C’est monsieur Cochon dans son auge.

 

Tout être en un point se concentre.

Son front tout petit, mais son ventre 

Imposant, à faire trembler.

À l’assouvir, à le combler 

Plus d’un domestique s’empresse.

C’est monsieur Cochon qu’on engraisse.

 

Un jour vient. Ce n’est pas un rêve.

Trop dilaté le ballon crève.

Sur l’herbe, le col entrouvert.

Vous le verrez, les pieds en I’air, 

Geignant, hurlant sans qu’on le plaigne…

Et c’est monsieur Cochon qu’on saigne.

25 juin 2021

Amour vainqueur

Virginie Dussault, Amour vainqueurMontréal, J.R. Constantineau, 1915, 167 pages. (Illustrations de ? )

L’action débute à Saint-Bruno-de-Guigues, sur les bords du lac Témiscamingue. Ninie, encore enfant, a décidé qu’elle se ferait instruire. Après avoir fréquenté le Couvent d’Hochelaga à Montréal, elle décide de poursuivre ses études au Couvent de Chatham en Ontario pour perfectionner son anglais. Cette fois-ci, la séparation d’avec les siens est plus difficile puisqu’elle a un amoureux, Rogers. Ce dernier vit de l’autre côté du lac Témiscamingue, à Haileybury, donc en Ontario. Ils promettent de s’écrire mais aucune lettre ne parvient à Ninie durant l’année. De retour chez elle, elle ne retrouve pas son amoureux. Elle devient enseignante. Ambitieuse, à vingt ans, elle décide de déménager à Montréal pour « trouver une situation qui lui permettrait de mettre en activité, toutes les connaissances qu'elle possédait ». Elle trouve un travail bien rémunéré dans le milieu des affaires. Elle n’a toujours pas revu Rogers et elle continue à se demander pourquoi il ne donne pas signe de vie. 

 

En fait, Rogers par amour pour Ninie a aussi repris ses études. Toutes les lettres qu’ils se sont échangées ont été interceptées (par les autorités parentales, scolaires ou religieuses), ce qu’ils ignorent. Tout comme elle, Rogers en est venu à croire que Ninie l’avait oublié. Par dépit, il a eu le malheur de dire qu’il envisageait de devenir prêtre. À partir de là, tout le monde (ses parents, les prêtres) mettent beaucoup de pression sur lui. On « protège » sa vocation. Mais il porte toujours Ninie dans son cœur et ne deviendra pas prêtre. 

 

Ninie, en visite chez une tante à New York, rencontre Harry, un riche célibataire qui la courtise. Elle n’arrive pas à savoir si elle l’aime ou ne fait que l’apprécier. Il lui offre une vie de grande bourgeoise sur un plateau.  Elle finit pourtant par le quitter, ce qu’il n’accepte pas. Il décide de se venger. Avec un complice, il intercepte Ninie sur le Mont-Royal et la frappe quand — ô miracle — surgit un étranger qui la sauve! Vous avez sans doute deviné que cet « étranger », qui faisait de l’équitation, n’est nul autre que Rogers. Elle monte avec lui sur le cheval et ils retournent à Westmount où il vit maintenant. Il s’est lancé en affaires. Leurs amours reprennent. Mais la vengeance de Harry ne s’arrête pas là : il réussit à faire condamner Rogers à la prison pour un supposé crime (c’est un coup monté) financier. 

 

Tous les problèmes finissent par se tasser : Rogers est disculpé, il épouse Ninie, il devient rapidement millionnaire, ils vivent à New York; quant à Harry, il est ruiné, son enfant meurt de misère et sa mère, de chagrin. Comme quoi, il y a encore une justice en ce bas-monde!…

 

Chose sûre, il y a matière à s’amuser des tournures de l’intrigue dont je n’ai donné qu’un faible aperçu. Mais l’essentiel n’est pas là. Au départ, on est devant une jeune femme qui s’affirme : elle rêve non seulement à l’amour, mais aussi au pouvoir. Elle ne s’en cache pas, elle veut devenir riche. Et elle ne compte pas y parvenir en épousant un homme riche : elle prend les moyens pour y arriver! Elle se fait instruire, apprend l’anglais, repousse le métier d’enseignante pas assez payant, se déplace au cœur du grand Montréal, s’immisce dans le monde des affaires. Je ne vois pas un autre roman de l’époque qui a défendu de telles valeurs. (Malheureusement, l’autrice perd son roman en cours de route : c’est son mari qui lui apporte cette richesse.) Plus encore, la vie à l’américaine, celle des millionnaires, lui apparaît comme le nec plus ultra de la réussite. On est loin de l’idéologie de conservation, de la dénonciation du matérialisme, de  l’anti-américanisme qu’on lit dans les romans de cette époque. Bien entendu, cela n’en fait pas un grand roman pour autant. 

 

Pour tout savoir sur Virginie Dussault

Lire le roman en ligne (je n’ai jamais vu ce roman sur le marché des livres anciens)




18 juin 2021

Les voies de l’amour

Détertoc (René de Cotret), Les voies de l’amour, Montréal, s.n., 1931, 311 pages.

Le docteur Michel Toinon a invité des confrères chez lui. Ils se remémorent d’anciens souvenirs du temps où ils étaient étudiants. Puis, l’hôte de la maison leur raconte sa vie amoureuse. Le roman débute pour ainsi dire au chapitre 4, page 71.

Michel est fils de notaire et Andrée, fille de marchand. Leurs deux familles sont voisines, amies et riches. Tout jeunes, ils jouent ensemble et, un jour, ils se découvrent amoureux et se promettent un amour éternel lors d’une visite d’église. Ils sont séparés quand Michel suit ses études de médecine à Montréal. Au début, ils s’écrivent toutes les semaines, puis les lettres se font plus rares, sans que l’un et l’autre sachent trop pourquoi.  

Michel a un ami : Jean Roy. Or ce dernier aime secrètement Andrée. Il fait tout en son pouvoir pour briser le lien entre Andrée et Michel, poussant une fille dans les bras de son ami, interceptant et trafiquant leurs lettres. Michel, naïf, n’y voit que du feu. Son amour pour Andrée s’éteint à mesure qu’augmente son amour pour Lucille – et même pour sa sœur.

Jean, croyant enfin la voie libre, fait sa cour à Andrée, sans succès. Les études finies, Michel s’installe dans un petit village, rompt avec Lucille et sa sœur, et tombe amoureux d’une infirmière. Andrée, dépressive, est à l’article de la mort. La mère exhorte son fils à lui rendre visite. Aussitôt qu’il la revoit, son ancien amour resurgit.  Il abandonne l’infirmière et revient s’installer dans son village. Jean Roy, repentant, lui révèle son subterfuge. Ils se marient, ont un enfant et Andrée meurt quelques heures après l’accouchement.

L’action est presque nulle malgré les 300 pages. Le récit est surtout composé de descriptions et d’analyses : portrait physique et psychologique de tous les personnages jouant un rôle, descriptions poétiques de la nature, réflexions sur l’amour et le temps qui passe, analyse des comportements, de l’évolution des sentiments, des tergiversations du personnage principal.

Comme c’était le cas dans L’amour ne meurt pas, les personnages sont d’une sentimentalité exacerbée. On se croirait au XIXe siècle chez Musset.

Le roman présente des défauts dans la composition (parfois thématique) ce qui entraîne des retours en arrière et des répétitions. Il est très bien écrit, entre autres les descriptions de la nature.

C’est un roman sentimental et il faut le prendre pour ce qu’il est : les personnages sont beaux et naifs, le subterfuge de Jean n’est guère vraisemblable.  Enfin, je ne crois pas que le roman passerait le test d’une lecture féministe.

Extrait

Et Michel Toinon commença le récit de sa vie. « Vers l’an 1872, à quelques lieues de Montréal, sur les limites d’un grand village de la rive nord du beau St-Laurent, deux riches propriétaires possédaient des résidences magnifiques. Un large ruisseau séparait leurs immenses terrains. Les deux propriétaires, relativement jeunes, et leurs familles étaient des amis intimes. L’un d’eux, Gabriel Toinon, notaire, dont le père avait accumulé une fortune rondelette dans le commerce du bois, avait déjà parcouru presque tous les pays et vogué sur toutes les mers. Il avait apporté de ses nombreux voyages des idées de grandeur et de faste, des idées peut-être aussi disparates que les différents pays où le hasard l’avait conduit. L’autre, Maxime Morin, marchand général, s’était amassé un gros magot. Malgré leur amitié réciproque, les deux voisins cherchaient toujours à s’éclipser l’un l’autre, et leur rivalité consistait à faire plus beau, plus grand et plus fastueux. » […]

Gabriel Toinon n’avait qu’un enfant, un fils qui reçut au baptême le nom de Michel. Cet enfant, c’était moi. De même Maxime Morin n’avait qu’une enfant une fille .... Malgré mon jeune âge, je n’avais alors que huit ans, je me pris d’amitié pour l’enfant de notre voisin plus jeune que moi de quatre ans. Cette enfant me semblait très jolie. Elle avait de beaux cheveux blonds qui lui tombaient en grosses torsades sur ses petites épaules rondes. Elle avait de grands yeux d’un bleu velouté très brillant, un nez mignon, une petite bouche toujours souriante. Elle était toujours gentille. Sa voix avait déjà un timbre argenté. Sa démarche vive lui donnait un petit air de papillon qui voltige. » (p. 71-75)

15 juin 2021

L'amour ne meurt pas

Détertoc (René de Cotret), L’amour ne meurt pas, Montréal, s.é., 1930, 284 p.

Elphège Adalbert René de Cotret (1861-1937) était médecin. Il a écrit trois romans d’amour à un âge assez avancé : L’amour ne meurt pas (1930), Les voies de l’amour (1931) et Sœur ou fiancée (1932).

On est en 1930. Le narrateur rencontre un ancien confrère de classe, Elphège R., sur la plage d’Old Orchard qui lui raconte son histoire.

L’action débute en 1884. Elphège fréquente l’Université Laval, qui a ouvert une succursale au Château de Ramezay à Montréal. Les étudiants profitent de l’effervescence des alentours pendant leurs périodes libres. Ce sont surtout les jeunes filles qui titillent leur imagination.  Et un jour, Elphège vit un véritable coup de foudre pour Rose-Alinda, une jeune fille dont son meilleur copain lui avait parlé. « Je l ’aimais déjà pour toute la vie, à ne voir plus qu’elle dans ma vie. Et depuis mon amour ne s’est jamais démenti. Depuis quarante-cinq ans de ce jour, je n’ai jamais vu qu’elle, je n’ai jamais aimé qu’elle. Sa vie a été ma vie; ses désirs ont été mes désirs; ses pensées, mes pensées. »

Il poursuit sa médecine tout en menant une cour suivie et passionnée à sa Rose-Alinda. Il doit interrompre ses études quand son père décède. Il lui manque une année et il lui faut travailler. La sœur de sa bien-aimée le convainc de s’installer comme médecin à Lowell Maine où elle vit. Aux États-Unis, à cette époque, il n’y a aucun contrôle sur la pratique de la médecine. 

À Lowell, il s’ennuie à mourir et la clientèle se fait rare. On lui trouve un petit emploi dans le journal local et tranquillement il se fait une clientèle, même si ses concurrents font courir le bruit qu’il n’a pas fini ses études, ce qui est le cas de la plupart des médecins, semble-t-il. Après un an à Lowell, il rentre à Montréal pour terminer son cours en médecine. Année encore difficile où il est séparé de sa « Rose ». Finalement, son année terminée, il s’établit à Saint-Césaire. Une autre année s’écoule avant qu’il épouse Rose-Alinda. Le couple déménage à Montréal. Les 41 années de mariage qui suivent ne sont assombries que par la mort de quatre enfants en bas âge.

Le récit baigne dans une sentimentalité et un romantisme exacerbés d’une autre époque. Il prend la forme d’une longue plainte amoureuse pour la bien-aimée décédée après 41 ans de mariage. Un véritable mausolée pour la défunte. L’action, très mince, est vue en rétrospective, sauf quand l’auteur reproduit d’anciennes lettres que les amoureux s’échangeaient. L’histoire semble vraie. La chronologie est précise et l’auteur fait référence au journal qu’il a tenu pendant cette période. On peut retirer quelques aspects intéressants sur la pratique de la médecine à la fin du XIXe siècle.

Extrait

Nous arrivons enfin à Montréal d’où Rose repart immédiatement pour Ste-Martine, et nous voilà de nouveau séparés, mais avec l’espérance de nous revoir bientôt dans la campagne qui offre tant de charmes à l’amitié et à l’amour. Cet espoir de répondre bientôt à l’invitation de l’aimable sœur de ma fiancée apaise plus ou moins l’ennui qui me reprend de plus belle. J’ai une hâte fébrile d’aller, dans la petite maison hospitalière, goûter de nouveau les douceurs de l’amitié la plus franche et de revoir, avec ma Rose bien-aimée, les sentiers ombragés et toutes les stations du chemin de l’amour pour y retrouver partout les souvenirs que nous n’avons cessé d’y attacher. Il sera si bon de parcourir ensemble ces lieux que nous avons tant aimés et que nous désirions revoir depuis longtemps; il sera si bon de transformer de nouveau la salle à manger en atelier de peinture et d’y travailler au côté de ma Rose, qui guide autant mon pinceau sur la toile que mon imagi nation dans mes compositions littéraires; il sera si bon d’accompagner ma Rose aux pieds des autels en face de la Vierge Immaculée pour demander à cette bonne mère toutes les grâces dont nous avons un si grand besoin. (p. 219)

11 juin 2021

Palais d'écorce

Louis-Joseph Doucet, Palais d’écorce, Québec, Chez l’auteur, 1921, 47 p.

Un Louis-Joseph Doucet typique : des touches de terroir et de patriotisme, surtout des poèmes personnels et quelques autres de circonstances.

La vision n’a pas changé non plus : Doucet est hanté par le passage du temps et la perspective de la mort. Il n’a que 47 ans et plusieurs poèmes, dont l’éponyme, ressemblent à des bilans de vie. « Adieu, monde de nos misères, / Je te reprends ma liberté; / Je redeviens le solitaire, / Marchant vers une autre cité ». C’est peut-être ce qui explique que la religion occupe une plus grande place que dans ses recueils précédents : « Revenez donc Jésus, comme aux jours hébraïques / Sous votre forme humaine. Il serait temps, je crois, / Que vous rechargeassiez sur votre dos la croix / Pour traverser, sanglant, le rang des hypocrites. » Il est assez dur avec lui-même : « Je suis le rancunier des vertus, des bontés / Que je voudrais avoir, que le ciel me refuse : / Je voudrais être brave et j’ai l’âme confuse : // Je voudrais être fort, je ne suis qu’un raté ». Doucet semble avoir quand même lutté contre un certain désespoir qui hantait son esprit : « Cherchons la liberté des paroles sincères. / Pendant que nous vivons, éloignons-nous du mal. / Désaltérons nos cœurs au vin de l’idéal, / Chassons de nous le fiel, respectons la misère. »

Le recueil se termine par un texte en prose, en rien poétique, dans lequel Doucet livre son testament personnel. Il s’intitule : « Pour lire en mes derniers jours » et il s’adresse à ses enfants et petits-enfants. J’en donne quelques extraits:

« Voici, je suppose, ma dernière maladie. Ma modeste chambre carrée sur la terre me fait songer à une autre chambre carrée, encore plus modeste. et plus étroite et dans la terre cette fois, où le silence que j’aime sera peut-être trop absolu.

On dit que la pensée dominante d’une existence se résume, la plupart du temps, par une parole à l’instant suprême. Moi je n’ai pu voir la France comme il faut durant ma vie. il est juste que j’y pense encore, et je veux que mon dernier sommeil soit bercé par l’idée d’une France céleste. Vive la France !

J’aurais trop de conseils à donner à mes petits enfants pour pouvoir les résumer en un seul, tout de même je leur conseille la bonté et l’économie, économie de santé, de patience, d’intelligence et d’argent qui donne un peu de fierté et d’indépendance.

Je meurs chrétien, dans la religion de mes pères, religion bien entendue, sans bigoterie, loin des préjugés, de l’intolérance, je meurs dans la religion ennemie des principes équivoques.

— Comme au temps des inquisitions de ceux qui ne pensent pas comme eux, des bigots sévères se croient délégués directement du ciel pour régénérer le genre humain par leurs principes absolus, ce sont les plus dangereux, et pour moi les principes absolus formulés dans les mots sont rares. Je me suis aperçu de bonne heure, et j’ai préféré l’homme de bonne volonté.

Si les hommes avaient de la bonne volonté, les lois civiles suffiraient à gouverner la société, et la religion ne serait pas une nécessité de moyens.

Le meilleur conseil que je pourrais donner à mes enfants, il me semble, serait de bien faire ce qui doit être fait; d’aimer le travail, ainsi que la vie, la vie dont on doit être content, puisque l’on y peut jouir d’un bon repos après un bon travail, et bénéficier tous les jours, ou à peu près, du beau soleil dont la seule lumière est sans prix. »

Louis-Joseph Doucet sur Laurentiana
La chanson du passant
Contes rustiques et poèmes quotidiens
La jonchée nouvelle
Sur les remparts
Les heures passées
Palais d'écorce

8 juin 2021

Les heures passées

Louis-Joseph Doucet, Les heures passées, Québec, Chez l’auteur, 1918, 64 p.

Le recueil est dédié à Edmond Le Moine, « parce qu’il est artiste aimant la littérature canadienne et que les artistes résument la pensée du sol qu’ils habitent dans l’inspiration universelle ».

Doucet fait toujours du Doucet : un poème à saveur historique sur Louis Hébert est suivi d’un poème personnel, puis d’un poème sur Marie Rollet, l’épouse du premier. Voilà qui en dit long sur l’absence d’agencement des poèmes. En fait, le poème sur Louis Hébert est une apologie de la France : « Qui n’aime pas la France est un dégénéré. » Le poème personnel évoque l’espoir d’un monde meilleur, et les « Stances à Marie Rollet » racontent les sacrifices d’une femme pour sa nouvelle patrie.

On a si souvent l’impression, en lisant Doucet, qu’il est sur son lit de mort : sa poésie emprunte souvent la voie du bilan de vie. Sa vision du monde, on l’a déjà dit, est toujours aussi pessimiste. Quand il regarde derrière lui, il ne voit qu’ennui : « Les heures du passé nous les revivrons toutes, / Sous les mêmes rayons, et dans le même ennui. » Son plus grand plaisir en ce bas-monde fut son amour pour la France : « « Avant de te quitter pour le pays des anges /…/ Si rien ne me revient, malgré mon espérance, / Qu’importe, de ce rien je me consolerai. / Mon mot de passe reste ; adieu : « Vive la France ». Le cimetière n’est jamais bien loin : « Le jour éclaire notre vie, / La nuit prépare notre mort. » Cette vision du monde s’accommode mal avec sa foi. Aussi trouve-t-on, en retrait, quelques vers qui tempèrent son pessimisme : « Toute désespérance / Accompagne un rayon; / Dieu mit une semence / Au fond de tout sillon… »

En 1918, la Première Guerre mondiale se termine. Doucet y fait écho dans 4 ou 5 poèmes, dont celui-ci:

BELLES CLOCHES DE LA VICTOIRE

(Ballade II)

I

Le soir du onze de novembre
De cet an mil neuf cent dix-huit,
L’instant dit, on pût vous entendre,
Sous l’astre riant à demi,
Et sur les eaux au ton de moire,
Vous montâtes en flots pressés,
Solennelles dans l’air glacé,
Belles cloches de la victoire !

II

Puis la clameur et l’appel tendre
Ont fait tressaillir cette nuit
Où l’âme voulait se répandre
Parmi les échos de ces bruits
Dont le fait dépasse l’histoire.
Devant la porte du passé,
C’est vous qui l’avez annoncé,
Belles cloches de la victoire !

III
Mais à la nouvelle charmante
Plus qu’on ne peut le concevoir,
Que l’Allemagne chancelante
Plumait enfin son aigle noir,
Partout ce fut le jour de gloire.
Nous en pleurions, et nous chantions
Nos voix montaient à l’unisson.
Belles cloches de la victoire !

IV

Nous graverons dans nos mémoires,
Jusqu’à ce que nous trépassions,
L’amour de France, et vos chansons,
Belles cloches de la victoire !

4 juin 2021

Sur les remparts

Louis-Joseph Doucet, Sur les remparts, Québec, s.n., 1911, 108 pages.

Compte tenu du titre, on pourrait s’attendre à un recueil qui traite de la ville de Québec ou encore de patriotisme. On pense au « Vieux soldat canadien » de Crémazie qui venait sur les remparts de Québec surveiller le retour d’un bateau français. C’est bien mal connaitre Louis-Joseph Doucet, un poète éclectique qui ne s’embarrasse pas de plan. Ainsi va l’inspiration ainsi va le recueil. Le premier poème est une exonération de Bigot, le deuxième un rappel de l’ancienne gloire du château de Ramezay, le troisième un hommage aux morts, le quatrième une ballade à la nature…

Les vers les plus personnels de Doucet sont le fait d’un poète inquiet, qui pense que le temps lui est compté, comme si la mort rodait autour de lui. « Notre ivresse d’un soir, du même soir bannie, / Laisse une fibre intime alliée au regret… » (Inquiétude) Il se voit même déjà au cimetière : « Passant qui foules mon tombeau, / J’ai fait comme toi dans la vie » (Dis pour mon âme quelques mots). Même dans ses poèmes de Noël, il réussit à distiller sa tristesse : « Ô nouvel an plein de mensonges, / Qu’apportes-tu pour les aînés? » (Les étrennes) Cette désillusion atteint son paroxysme dans un long et lugubre poème de 10 pages intitulé : « La voix des solitudes » : « Le monde est vain, / J’aime la paix des tombes, / Passez mes jours, je ne vous souris plus, / Va-t’en mon âme aux blanches hécatombes, / Sur le chemin des espoirs superflus! » Après avoir évoqué de façon froide son premier amour, il nous lance cette morale : « Pour être heureux sur terre, / Il faut être soi-même en tout : / Désirer peu, souvent se taire, / Et parfois… Endurer beaucoup… » (La chanson)

Ses vers à saveur patriotique, plus rares, sont ceux qui magnifient les temps héroïques de la Nouvelle-France et de la période qui lui a succédé, comme si rien de bon n’était arrivé dans ce pays depuis Crémazie. Enfin, on lit un sonnet typique de Lemay et des terroiristes des années 20. Comme il est unique dans le recueil, je le présente en extrait :

LES BATTEURS DE BLÉ

Les batteurs de bon blé font leur tâche à la grange,
Au rythme des fléaux égrenant les épis ;
Une à une ont passé mille gerbes à frange,
Et le bon blé frissonne en ses carrés remplis.

Pan ! pan ! pan ! du matin jusqu’au soir aux étoiles,
On entend résonner leurs coups dans le lointain ;
Leurs chapeaux poussiéreux leurs vareuses de toile,
Vieillissent le tableau dans le jour incertain.

Pan ! pan ! hola ! quand donc finiront-ils la tâche,
Ces batteurs de blé mûr, que l’obscurité cache ?
Pour éclairer leur ombre, ils n’ont qu’un vieux fanal.

Et la poussière monte en spirale fuyante,
Et le bon blé ruisselle en la paille tremblante
Comme des sables d’or au rayon matinal.

Louis-Joseph Doucet sur Laurentiana

La chanson du passant
Contes rustiques et poèmes quotidiens
La jonchée nouvelle
Sur les remparts

2 juin 2021

La jonchée nouvelle

Louis-Joseph Doucet, La jonchée nouvelle, Montréal, Yon, 1910, 96 pages. (Préface de Charles Gill)

Le recueil est dédié à la « France canadienne ». Gill écrit dans la préface : « La sincérité, l'attendrissement, une franche saveur de terroir et l'abondance sont les qualités maîtresses de ce généreux poète au cœur naïf. Ces qualités, il les possède à un degré difficile à atteindre, et jamais au Canada le sentiment de la nature n'a chanté avec autant de chaleur et de pittoresque. " Le Vieux Pont " et " Les Cèdres ", par exemple, sont des chefs-d'œuvre. »

Ce que j’ai écrit, il y a douze ans, sur La chanson du passant, je pourrais le répéter ici : « Doucet est un poète romantique, mais non un poète du terroir. Son inspiration très convenue est à peu près la même que celle de Lamartine : la nature bienveillante, le temps destructeur, les souffrances humaines, l’appréhension de la mort. »

« J'aime voir le passé creusant sa trace austère
Et couvrant de poussière un seuil abandonné » (Les ruines)

« Heureux qui sait mourir sous le toit de ses pères !
Heureux qui se complait en son passé d'enfant ! » (Le souvenir)

« Mon âme avec émoi contemple ta verdure
Et sourit en disant, heureuse de te voir :
Salut, saison des fleurs, idéale nature,
Dont le souffle embaumé me prodigue l'espoir! » (Printemps)

« Ma vie est comme une herbe au vent,
Battant le mur, battant le sable,
Profondément simple et suivant
Ton jours son rêve impérissable. » (Mélancolie)

« Il était un poète au cœur large et sincère,
Un enfant du pays aux généreux accents,
Poète qui chantait les preux de notre terre,
Peuplant l'écho natal de mots attendrissants. » (Crémazie)

« J'espère en toi Seigneur, protège ma misère.
Le pauvre que tu fis regarde aux cieux sereins
D'un triste et long regard, en te tendant les mains ;
Écoute un peu mon cœur, ma prière est sincère. » (Psaume)

Quelques critiques

« "La Jonchée Nouvelle" donne, en effet, l'impression d'un luxuriant jardin quelque peu négligé. Il y a parfois surabondance de verdure, l'art s'y perd dans la profusion. Mais qui pour- rait affirmer avec certitude que ce désordre même n'a pas sa beauté. Victor Hugo aurait-il mieux fait, pour sa gloire, de retrancher de ses livres tant de pièces que la critique réprouve ? » (critique anonyme)

« Ceux de la ville trouveront de la beauté dans ces ballades et ces élégies et ces sonnets, une beauté qu'ils admireront, qu'ils sentiront sans doute, mais qu'ils ne comprendront vraiment que s'ils ont entendu, un jour, et avant tout autre bruit, la grande voix delà nature, dans l'immense recueillement champêtre. Pour cela, il faut, à coup sûr, avoir de la poésie en l'âmeet de l'amour au cœur. » (Colette)

« Il est difficile d'imaginer rien d'aussi lumineux, d'aussi pur que certains strophes de "La Jonchée Nouvelle", strophes dont la pensée et la forme offrent tout ce qu'il y a de plus élevé, de plus poétique et parfois de plus chrétien dans la tradition française. Et ce sera là le plus beau titre de gloire de Louis-Joseph Doucet. » (Olivier Bonnard)

Et, n’en déplaise à Gill, « Le vieux pont » n’est pas un chef d’œuvre :

« Aux caresses du vent dont se plaint le roseau,
Parfois un rossignol y turlute son trille.
Et le vieux pont sommeille au-dessus du ruisseau,
Dans l'ouragan des soirs comme au midi tranquille. »