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15 mai 2026

Contes d’aujourd’hui

 Henri Beaupray, Contes d'aujourd'hui, Québec, Éditions de l'Action catholique, 1943, 218 pages.


Il était une fois

Cette allégorie met en lumière la vocation du « petit peuple » canadien-français : préserver sa langue et sa foi face aux défis du temps.

Le raid sur Dieppe
L’amie d’un officier et sa sœur fabriquent un talisman dans l’espoir de le protéger. Lors du débarquement à Dieppe, ce talisman, qui s’avère être le drapeau non officiel du Canada, inspire et encourage les soldats canadiens dans leur mission risquée.

Le secret du père Arsenault
Florian Arsenault s’installe à Saint-Léon-les-Pins, où il pratique le maraîchage. Avec l’âge, il engage un jeune homme et fait l’acquisition d’une belle camionnette jaune, multipliant les déplacements. Les gens se questionnent, jusqu’au moment où le curé révèle son secret : Arsenault est un Acadien qui rachète discrètement les terres que les Anglais ont prises lors du Grand Dérangement.

Les aventures de Prosper Morin
Prosper Morin, gardien de camp, raconte sa bataille avec une ourse.

Un pari d'étudiants
Des étudiants en médecine parient sur les derniers mots qu’un patient, risquant de perdre la voix lors d’une opération, pourrait prononcer.

Les oiseaux en coopératives
Les oiseaux ont abandonné le jardin du père Lagraine, pour la Gaspésie, où, semble-t-il, la coopération a créé un regain de richesse.

Le miracle de la neige
Deux vieux, qui reprochent à leur petite-fille ses excursions de ski avec son copain, changent d’idée en voyant tomber la neige depuis la fenêtre.

La jeune fille aux cheveux d'or
Deux étudiants en médecine, dans une salle de dissection, se retrouvent devant le corps d’une mystérieuse jeune fille aux cheveux d’or. Quelques années plus tard, l’un d’eux, suite à une panne de moteur, en voyage sur la Côte-Nord, s’arrête chez des vieux, les grands-parents de la jeune fille, et découvre qui elle était.

Le plus beau pays du monde
Un couple se rend à New York afin de visiter l’Exposition universelle. Leur jeune fils a très hâte de visiter le pavillon du Canada. À la suite d’un incident, cette visite est reportée au lendemain, mais l’enfant tombe malade. Dans un rêve, un ange lui présente son pays.

Gros Bonasse
Gros Bonasse, un homme naïf et maltraité par sa mère, est méprisé par les villageois. Il quitte le village et devient plus tard un héros de guerre, ce dont les villageois tirent honneur. 

Le saint homme de Cromignon
Un homme, qui se prend pour un saint, malmène femme et enfants.

Mon voisin de campagne
Un savant qui a étudié toute sa vie en arrive à cette simple vérité. L’essentiel ne se trouve pas dans la connaissance mais dans l’accord avec la réalitè qui nous entoure.

Entendons-nous, on n’est pas devant un grand recueil. La plus grande force de Beaupray réside dans le choix de ses personnages, plusieurs assez pittoresques. Cependant, l’action qui les anime n’est pas toujours captivante. Plusieurs récits, trop anecdotiques, reposent sur des événements insignifiants, comme une chute de neige dans « Le miracle de la neige » ou une simple partie de pêche dans « Mon voisin de campagne ». Ses histoires se déroulent le plus souvent dans des milieux bourgeois. Certains passages semblent servir une thèse, notamment lorsqu’il exprime ses sentiments nationalistes, son attachement au mouvement coopératif, à l’importance de la religion… D’autres sont moralisateurs, comme dans « Le saint homme de Cromignon ».

 

Charles-Henri Beaupray sur Laurentiana
Les beaux jours viendront…

Jours de folie

24 avril 2026

Contes et nouvelles

Sylva Clapin, Contes et nouvelles, Montréal, Fides, 1980, 398 pages.

Dans Contes et nouvelles, Gilles Dorion, avec la collaboration d’Aurélien Boivin, a rassemblé 34 récits que Sylva Clapin a publiés dans des journaux, des revues ou des almanachs. On pourrait penser que tout baigne dans la même huile, mais non : un peu comme Maupassant, Clapin propose des récits de facture différente. On lit des contes de Noël (La savane), des nouvelles sur les mœurs et traditions de l’époque (La corvée chez Bapaume), des récits historiques (L’attaque du calvaire), des histoires d’amour (L'étrangère), des récits fantastiques (Rikiki), un récit de science-fiction (Le roi de l’or), et quelques histoires dignes des journaux à sensation (Jimmy)… Le tout se lit encore bien si on accepte de plonger dans cette époque révolue. Plusieurs récits se nourrissent du nationalisme canadien-français hérité du XIXe siècle.


Victor et Marie ou Le roman d’un enfant — Le narrateur, visitant Notre-Dame-de-Paris, est attiré par des pleurs dans une chapelle latérale.

Un vieux — Le père Patenaude n’en finit plus de mourir, au grand dam de Mélie sa bru.

Le déraciné — Le vieux veuf Antoine Villebon vit sur une terre près de Trois-Rivières. Son fils unique, émigré à Fall River, le convainc 
de la lui céder et de venir habiter avec eux. 

Terre natale — Un jeune homme quitte ses parents pour la ville, puis pour les États-Unis.

La rafale — Jean Dutras sort de cinq ans de prison, bien décidé à rester honnête.

Le Noël des Corbin — Le narrateur et un ami, désireux d’aller réveillonner à Saint-Damase, sont surpris par une tempête.

La Croix du Sud — Guerre des Boers. Un jeune garçon de 15 ans, qui fait office de tambour, est atteint d’une balle.

Le roi de l'or — Un savant trouve le secret pour fabriquer de l’or.

La savane — Aristide est un géant, un gai-luron, qui aime un peu trop la boisson.

La montée du zouave — L’ascension sociale d’un balayeur de rue dont tout le monde se moque.

L'étrangère — Une riche Américaine, en visite à Oka, rencontre un jeune architecte.

Le fiancé de neige — Par la voix d’une Autochtone, l’auteur célèbre la nature, l’amour.

L'amour triomphant — Un homme défiguré, dont la famille fortunée est repartie vivre en Angleterre, souffre cruellement de sa solitude, persuadé qu’aucune femme ne l’acceptera.

Va-de-bon-cœur — Jos fréquente depuis 10 ans Catherine sans oser la demander en mariage.

L'escarboucle — Un enfant atteint de tuberculose tombe amoureux de l’infirmière qui le soigne.

Jouets des dieux — Maurice de la Martinière se trouve coincé avec sa secrétaire Églantine, sur le toit d’un immeuble de 11 étages, en plein cœur de Montréal.

Gros-Pierre — Gros-Pierre, un jeune enfant perdu dans une gare, est recueilli par un contrôleur.

Le père Charlemagne — Un politicien, pour l’emporter, sait qu’il lui faut le vote du père Charlemagne.

La conversion de Moitrier — Moitrier, souffrant d’une appendicite, est opéré d’urgence.

Le miracle de Noël — La veille de Noël, une jeune femme est prise en flagrant délit de vol de fourrure par la détective d’un magasin.

Rikiki — Rikiki est un lutin qui tourmente Jean Mathurin.

La fièvre des foins — Le Père Ambroise utilise les pronostics d’un almanach sur la température pendant la période des foins pour tromper les agriculteurs et leur soutirer de l’argent.

Les Argonautes ou Le retour à la terre — Un jeune Beauceron, fraîchement arrivé à Montréal, s’éprend d’une chanteuse.

L’attaque du calvaire — 1759. Un débarquement anglais est repoussé par un détachement de quelques soldats canadiens postés à proximité d’une croix.

La corvée chez Bapaume — Une corvée est organisée pour aider Bapaume, malade.

Juanita — Un ouvrier talentueux et économe s’est entiché de Juanita, dont le père est riche.

La grande aventure du sieur de Savoisy — Le narrateur a miraculeusement obtenu un manuscrit attribué au sieur de Savoisy, qui suggère que ce dernier, naufragé au XVe siècle sur l’île-aux-Sables, serait le véritable découvreur du Canada et de l’Amérique.

Jimmy — Un homme tue sa femme et se suicide. Les voisins recueillent deux enfants, mais ne trouvent pas le troisième.

Le village et la ville — Une jeune fille s’oppose au passage d’un chemin de fer sur la terre qu’elle a héritée de ses parents.

Les bœufs — Un père a vendu les deux bœufs promis à son fils.

Un Noël intime — Deux loulous observent les humains en ce jour de Noël.

L'ultime récompense — Maria Chapdelaine a épousé Eutrope et met au monde un garçon en cette veille de Noël.

Au pays de Témiscamingue — Un Parisien, embauché par une compagnie forestière, passe son premier Noël canadien dans un camp de bûcherons au Témiscamingue.

Entre vieux amis — Tertulien et Sosthène, deux amis inséparables, pour meubler leur vieillesse, s’adonnent à la chasse aux papillons.

Sylva Clapin sur Laurentiana
Sensations de Nouvelle-France
Alma-Rose
Contes de Noël d’antan au Québec

23 janvier 2026

Le temps des villages

Adrienne Choquette, Le temps des villages, Notre-Dame-des-Laurentides, Les presses laurentiennes, 1975, 215 pages (couverture de Michel Champagne, préface de Suzanne Paradis)

Le recueil est publié deux ans après le décès de l’autrice. Pour rappel, Adrienne Choquette a donné son nom au prix qui récompense le meilleur recueil de nouvelles de l’année.

L’action se déroule dans un petit village au sud de Shawinigan (Almaville), aujourd’hui avalé par la ville. L’autrice y a vécu jusqu’à son adolescence.

La rivière — À l’origine de la paroisse. Le bleu. Les variations de la rivière St-Maurice.

Le village — Comme la rivière, le village paraît lisse en apparence, mais il est secoué par toutes sortes de remous. Histoire d’un commissaire d’école qui ne savait pas lire.

Le temps des fraises — Pendant 15 jours, femmes et enfants récoltent des fraises des champs sous un soleil intense pour les vendre au marché.

Arthurette — Arthurette, considérée comme faible d’esprit, après la mort de son frère jumeau, travaille chez les sœurs Brisson qui la maltraitent. Un incident avec un jeune garçon choque le village, mais le vicaire parvient à apaiser la situation.

Une noyade — Un enfant se noie. On le repêche six heures plus tard. Désarroi de la mère, une veuve qui a déjà perdu ses trois autres enfants en raison de la tuberculose.

Jeux olympiques à l'horizon — Un ancien boxeur entraîne sa fille à la natation. Afin qu’elle progresse, il lui faudrait des soutiens financiers qui lui permettraient de vivre à Montréal. Pourtant, personne ne pose le moindre geste. Lorsqu’elle finit par réussir, soudainement, tout le village revendique son succès.

Les sœurs Brisson — Deux sœurs, liées par testament (si tu te maries, tu perds ta part), se détestent et se pourrissent mutuellement la vie sous le regard du village qui s’amuse du spectacle.

La fête — En mai, l’ouverture des vannes du barrage attire chaque année les curieux et les villageois.

Bonchien — Un chien, longtemps entraîné à la cruauté, est sauvé par une voisine à laquelle il voue un attachement exclusif et sans réserve.

Johnny-Catin — Pas vraiment un récit. Éloge de l’hiver. Johnny Catin est une espèce d’original qui sculpte des personnages de glace.

La robe de velours — Un forgeron a épousé une femme séduisante rencontrée à Montréal. Sans qu’il ne s’en rende compte, elle le manipule et le trompe. (Meilleur récit)

Quelques autres du village — L’histoire de la mère Diotte, abandonnée par ses enfants, et de ses voisins, les Gervais, une grosse famille rude et travaillante, mais unie.

L'hôpital — Joachin, un bûcheron qui doit monter le lendemain en forêt, est frappé par un mal mystérieux qui le cloue au lit. Dans sa vanité d’homme fort, il refuse qu’on fasse appel au médecin jusqu’à ce qu’on le force. (Meilleur récit)

Le silence au village — Un soir d’été. Réflexions de l’autrice sur son petit village, sur ses liens avec sa mère

Mon village et l'art pictural — Grâce à sa persévérance, le jeune vicaire parvint à convaincre le prêtre ainsi que les paroissiens d’autoriser un artiste reconnu à redécorer l’église.

Le drame L’autrice revient sur le drame des sœurs Brisson. Jusqu’à la fin, elle se font la guerre et empestent l’atmosphère du village. Réflexions sur les humains qui passent et les lieux qui leur survivent.

L’autrice, à la manière de Gabrielle Roy, fait preuve d’une observation fine et d’un vrai talent pour capter une atmosphère : « Durant bien des jours c'était tout gris et tout brun au village. Plus de feuilles aux branches ni de fleurs dans les jardins durcis. Le vent. Le froid. Nos chiens n'aboyaient plus que par instinct de conservation, surpris par l'écho qui renvoyait leurs voix. Il semblait que la rivière elle-même se retirât de la vie, nous entraînant tous dans une sorte de mort lente. Quelque chose de mauvais habitait l'air, menace suspendue, indiscernable, qui nous faisait nous hâter vers nos maisons où les lumières s'allumaient tôt par défi à l'étrangeté des nuits de novembre. Certains villageois, sensibles au mystère de la saison, s'entretenaient en hésitant de sujets insolites qui avaient rapport avec les mondes invisibles. » (p. 121)

Ce recueil méritait de sortir de l’oubli. Je crois qu’il faut un certain âge pour l’apprécier. Dommage que la littérature contemporaine ait tant besoin de drames percutants, alors que nos vies tiennent à tellement peu de choses. « Longtemps après qu’il ne restera plus trace des générations de mon village et que l’on cherchera en vain nos tombes, la rivière coulera sous le pont et usera patiemment la digue de béton, comme elle le faisait déjà au temps de mon enfance. »

« Pour moi je dois à mon village — ou à mon enfance -— d'avoir appris à ne pas séparer le cœur humain d'avec lui-même, à ne pas le couper de ses parties d'ombre, sinon il n'est qu'à demi vivant. » (Avant-propos)

Adrienne Choquette sur Laurentiana
La Coupe vide (1948)
La nuit ne dort pas (1954)
Laure Clouet (1961)
Le Temps des villages (1975)
Confidences d’écrivains canadiens (1939)

27 juillet 2025

Cœur de sucre

Madeleine Ferron,
Cœur de sucre, Montréal, HMH, 1966, 221 p. (Coll. L’arbre)

Disons au départ que 22 des 24 récits qui composent le recueil ne sont pas vraiment des contes, même si cette notion est devenue très difficile à cerner depuis Maupassant. On a plutôt affaire à des saynètes, à des moments de vie saisis sur le vif. À ceux-ci s’ajoutent deux contes fantastiques : « La souris prédestinée » et « La visite ».

Madeleine Ferron a vécu une partie de sa vie en Beauce. Elle raconte des faits quotidiens, les aléas de la vie des gens qu’on qualifie, à tort ou à raison, d’ordinaires. Les personnages se retrouvent devant un événement qui vient à peine perturber leur vie trop uniforme ou devant une action qui contrevient à l’ordre établi ou à la lourde morale de l’époque.

L’intérêt du recueil tient dans la plume de l’autrice : elle sait repérer les événements, banals en soi, mais porteurs de sens; elle saisit avec acuité les motifs qui poussent les individus à agir de telle ou telle façon; elle est juste assez malicieuse (ou féroce), parce qu’on sent qu’elle aime bien ces villageois. Ferron porte souvent son regard sur la situation des femmes, parfois prisonnières d’un mariage qui ne leur convient plus.

Coeur de sucre : Des jeunes ont entaillé plus tôt que prévu. Le père parti, c’est la fête.
La jarre : Encan au sujet d’une cruche que deux voisins se disputent.
Le don de dieu : Langelier, pendant que les maris sont au chantier, soigne les femmes avec son sexe.
Julie : Julie, après la mort subite de son mari, dérape complètement.
Francoune, ma francoune : Un avocat doit défendre un homme qui a tué sa femme… après lui avoir fait 13 enfants.
Le peuplement de la terre : Une jeune fille de 13 ans vient de se marier.
Les termites : Aussitôt le testament lu, les frères et les sœurs dévalisent la maison.
La rentrée : Une femme en tenue de plage lors de la rentrée chez les Ursulines.
Mission ratée : Le prône d’un prédicateur féroce se termine mal.
La souris prédestinée : Une jeune fille transformée en souris.  
Le cercueil apprivoisé : Un embaumeur achète du bois et offre des cercueils en retour.
L'incroyable terminus : Au salon mortuaire, les compliments tout faits.
Le pardon refusé : Un marguillier en lutte contre le vicaire.
La chouette : Une voisine surveille son voisin.
Les vertus des anges : Trois garçons se paient la tête d’un « idiot » en lui faisant chanter le « O Canada » sur un tas de fumier.
La maladie : Jeanne n’a vécu que pour ses fleurs.
Le jour inachevé : Élise est troublée par la vue d’un homme qui vient lui livrer des poulets.
Le cousin de Jerry : Invitation rejetée et remords.
Les animaux, nos frères : Irène quitte son mari et s’installe chez un célibataire.
La fin d'un artiste : L’homme le plus sociable du village perd la voix.  
La visite : Un sucrier, qui dort dans sa cabane, est visité par un revenant.
Le créateur : Il voulait devenir inventeur.
Le « pit de gravelle » : Deux amoureux mettent fin à leur vie.
Le manchot : Linière a perdu un demi-bras dans un moulin à scie.

« Les contes de Madeleine Ferron mettent en scène des petites gens pris sur le vif dans leur quotidien : la veuve éployée, les retraités, les pauvres vieilles filles, l’idiot exploité et ridiculisé, le fainéant, le menuisier, le commerçant, le cordonnier, le préposé à la voirie municipale, l’artiste, le don juan raté pourtant gratifié d’un don spécial, la femme adultère… L’auteur s’amuse à décrire, sans folklore, des situations de tous les jours : la rentrée scolaire, la prédication du curé, la partie de cartes, la distribution du courrier à la campagne, le mariage et le voyage de noces à la ville où l’on s’ennuie, ou encore l’encan ou la veillée funèbre. Publié à l’origine dans la célèbre collection « L’Arbre », aux Éditions Hurtubise HMH en 1966,Cœur de sucre marquait l’entrée de Madeleine Ferron dans la littérature québécoise. » (présentation de l’édition BQ) 

Voir aussi : La fin des loups-garous

20 juillet 2025

Philtres et poisons

Philippe La Ferrière, Philtres et poisons, Montréal, éd. du cerbère, 1954, 167 p. (Avant propos d’Alain Grandbois) (Illustrations de l’auteur)

J’ai déjà présenté un recueil de La Ferrière (1891-1971) : La rue des forges, publié en 1932. Celui-ci est un peu différent, sans doute moins mordant, plus traditionnel. La Ferrière continue de doter ses personnages de noms abracadabrants, mais la plupart sont tout au plus des excentriques.

 

L'incorrigible

Hippolyte Fému a épousé Zéphirine Bardacier, bien que ce ne soit pas le grand amour. Il l’aime bien sans plus, mais elle est riche. L’omniprésence de la belle-mère dominatrice complique sa vie de couple. Quand celle-ci disparaît, les choses ne s’arrangent point. Il fuit la maison, se tient dans les bars. Elle essaie de le reconquérir sans grand succès.

 

Un raffiné

Fong Lee est cuisinier dans un camp de bûcherons. C’est un raffiné. On le malmène, on se moque de lui, jusqu’à ce que le patron exige qu’on le laisse tranquille. Il remercie les bûcherons et leur assure de sa gratitude : « Et, pour demeurer fidèle à la parole donnée, il cessa à l'heure des repas, d'imiter devant l'énorme soupière, le geste du Mannekin-Pis. »

 

Fantaisie sur un thème ancien

Zikda, une danseuse des Folies bergères, a été enlevée par le prince Rachid qui l’a amenée dans son pays. Félix le Mauricien (le lien n’est pas clair, mais tout indique qu’il en est amoureux) part à sa recherche. Le prince étant absent, on assiste à une mise en scène fastueuse, qui fait appel à tous les sens, de la part de Zelda pour reconquérir Félix.

 

Un érudit

M. Marmonnet, sa femme et M. Batistant se dirigent vers Percé. Ce dernier cherche des pêcheurs qui accepteraient de jouer dans son prochain film. Quant à M. Marmontel, il veut écrire un livre sur eux. Ce dernier engage un marin pour une excursion en mer. Il le questionne, le ridiculise, lui sert ses références latines à tout propos. Mais quand une tempête se lève, les connaissances livresques ne servent plus à rien…  Image sympathique de la Gaspésie.

 

Feu de paille

Mathias Dutremplin et Gisèle Crèvecoeur sont mariés depuis 10 ans. Madame, que le mari considère comme un beau bibelot, s’ennuie. Gérard Panthois, un ami du couple, amoureux depuis toujours de Gisèle, lui déclare sa flamme. Elle joue le jeu pendant une soirée sans aller trop loin. Elle avoue le tout à son mari. Ce dernier rencontre Panthois et lui reproche de ne pas avoir « satisfait le désir » de sa femme.

 

L'argent ne fait pas le bonheur

Nérée Pingoin, un forgeron vaillant et bon enfant, gagne une forte somme à la loterie. Il quitte son emploi et part avec femme et enfants pour Montréal. Il revient, sans femme et enfants, cinq ans plus tard, complètement ruiné et reprend son travail de forgeron. Les années passent, sa femme revient et ne voilà-t-il pas qu’il hérite d’une forte somme de son oncle défunt. « Je peux pas croire, batèche, que tout l’trouble va recommencer! … »

 

On est partagé en lisant La Ferrière. D’une part, on devine un esprit cultivé, mais en même temps ses récits sont languissants, manquent de vivacité. Il y a bien une chute parfois surprenante, mais est-ce suffisant? Est-ce dû au style très classique de son auteur? Ses personnages et leur drame n’arrivent pas à nous toucher et, contrairement à ce qu’on lisait dans son précédent recueil, la fantaisie n’est pas au rendez-vous.


Petite énigme autour de l’année de publication de cet ouvrage : en juillet 1948, dans Le petit journal, on annonce que Philtres et Poisons paraitra bientôt. Le 31 octobre 1948, dans Le Devoir paraît une publicité de Montréal Éditions où figure Philtres et poisons. En décembre 1950, dans L’Amérique française, on nous dit que « Noël des gueux » est extrait d’une nouvelle parue dans Philtres et poisons (elle ne s’y trouve pas dans l’édition de 1954) : « Noël de gueux » est extrait d’un recueil de contes intitulé Philtres et poisons; Il représente la première partie de « Nos actes nous suivent », un récit où le héros Arsène Bourré incarne le type du parfait cabotin ». Pour finir, dans le DOLQ, on ne fait aucune mention d’une édition en 1948. Rien non plus sur la BanQ ou sur SOFIA. Pourtant, tout semble indiquer qu’une première version, différente de la seconde, celle que j’ai, a été publiée en 1948. À compte d’auteur? À très petit tirage?  Édition privée?

3 mai 2024

Rue Saint-Urbain

Mordecai Richler, Rue Saint Urbain, Montréal, Hurtubise HMH, 1969, 203 p. (Coll. L’Arbre) (Traduit par René Chicoine)

Rue Saint-Urbain tient davantage de la chronique que du récit malgré ce qu’en dit l’éditeur. Chacun des 10 chapitres, mettant en scène un événement qui a marqué le quartier juif de Montréal dans les années 1940-1950, pourrait constituer une nouvelle littéraire. Au centre de ces récits, la famille du narrateur, mais aussi son quartier, tant l’une ne va pas sans l’autre. En filigrane se dessinent les événements politiques, canadiens ou internationaux, qui interpellent la communauté juive.

Déjà, en 1945, Gabrielle Roy dans Bonheur d’occasion et Hugh MacLennan dans Two solitudes ont décrit l’univers schizophrénique de la ville de Montréal de l’époque. D’une part, sur la montagne, à l’ombre de leurs riches demeures vivaient les Anglais, propriétaires d’usines; d’autre part, dans le sud-est de Montréal, à l’ombre des usines, végétaient les « petits canadiens-français », porteurs d’eau, ouvriers et locataires. Richler reprend cette même vision, mais par le biais du ghetto juif, ce qui ajoute à l’éclairage. 

On le sait, Mordecai Richler n’a jamais gagné de concours de popularité (et il n'en n'avait cure), aussi bien dans sa communauté que dans les communautés avoisinantes. Le brillant écrivain se transformait en polémiste obtus lorsqu’il était question des revendications des Québécois. Il ne se gêna pas de mêler allégrement le nationalisme québécois à celui du Führer et, profitant de son statut, de publier le tout dans le New Yorker. C’est ici que nous intéresse Rue Saint-Urbain, publié en 1968. En quelque sorte, ce roman peut constituer l’archéologie de sa pensée, ou plutôt de sa rancune à l’égard des pea soups (surnom donné aux Québécois par les Anglais et que Richler utilise dans son roman). 

Il suffit de citer quelques phrases pour comprendre sa vision des ethnies qui entourent la communauté juive. Commençons par les Canadiens français : « Les pea soups étaient tout juste bons pour faire l'entretien, nettoyer des brûleurs, ramoner des cheminées, conduire un ascenseur. On les disait menacés par la tuberculose, le rachitisme et la syphilis. Les femmes âgées lavaient les vitres et ciraient les sols en lino; les plus jeunes devenaient domestiques dans les maisons huppées d'Outremont, travaillaient à l'usine et vous accompagnaient au lit quand l'occasion s'en présentait. Les Canadiens français étaient nos schwartzes. » Pourtant, il écrit aussi que les Canadiens français sont ses « frères en oppression » comme les Noirs.

« La Main, rue des pauvres, était aussi une rue de démarcation. Plus bas, à l'est, les Canadiens français. Plus haut, à une certaine distance, les redoutés WASPS (protestants anglo-saxons de race blanche). Sur la Main elle-même, il y avait des Italiens, des Yougoslaves et des Ukrainiens, mais ils n'étaient pas considérés comme de véritables Gentils. Même les Canadiens français, nos ennemis pourtant, nous ne les détestions pas à mort. Comme nous, ils étaient pauvres et communs, ils avaient des familles nombreuses et parlaient mal l'anglais. Il est facile de comprendre, rétrospectivement, que la source réelle des difficultés, c'était le manque de dialogue entre nous et les Canadiens français. Nous nous repoussions des coudes; c'était à qui gagnerait d'être accepté par les WASPS. Aux préjugés des Canadiens français, nous opposions nos propres préjugés. Si nombre d'entre eux étaient persuadés que les Juifs de la rue Saint-Urbain étaient secrètement riches, eh bien! le Canadien français typique était pour moi mâcheur de gomme et faible d'esprit. Il coiffait ses cheveux graisseux avec une raie au milieu et affectionnait, en plus, une moustache taillée en coup de crayon. Le pantalon zoot qu'il ceinturait juste en dessous du sternum se terminait en fuseau et collait aux chevilles. Le crétin qui obligeait votre oncle à patienter à la Régie des alcools pendant qu'il essayait sans succès d'additionner trois nombres, c'était lui. S'il était employé aux douanes, il ne savait jamais quelle formule vous remettre. De plus, il tenait son emploi à la Régie ou à la douane ou dans tout autre service gouvernemental du seul fait qu'il était le second cousin d'un notaire de campagne … »

Et il y a cette petite phrase bien méchante sur les autres ethnies : « Il est vrai aussi que nos proprios, dans l’ensemble, étaient sans scrupules et que les Polonais, les Bulgares et autres racailles commençaient à s’immiscer ici ou là. »

Qu’on me pardonne ces longues citations qui véhiculent bien des préjugés de jeunesse (du moins ils sont présentés ainsi) de Richler à l’égard de ses congénères ! Souvent on rétorque qu’il n’épargne pas aussi les siens. Piètre argument, il me semble. Ce qui va tant déranger Richler, dans les années 1960, c’est que les Canadiens français, devenus les Québécois, vont reprendre en main ce Québec dont il constitue plus de 80% de la population. Pas facile de se retrouver au bas de l’échelle sociale (l’échelle Richler), pas facile de voir culbuter l’une après l’autre les idoles de son enfance (les WASPS de Richler).

Rendons à Richler ce qui lui appartient : le quartier, la famille et le jeune homme qu’il fut, il nous les rend éminemment sympathiques. Dommage qu’il n’ait jamais cessé d’exacerber les vieilles rancunes ethniques !

Prix du Gouverneur général 1968

9 février 2024

La route d’Altamont

Gabrielle Roy, La route d’Altamont, HMH, 1966, 257 p. (Coll. L'Arbre, vol. 10)

Gabrielle Roy a réuni quatre nouvelles qui se rapportent à son histoire familiale manitobaine. On devine qu’elles sont en grande partie autobiographiques. C’est sans doute l’un des livres les plus pénétrants que j’ai lus sur le thème de la vieillesse.

Ma grand-mère toute-puissante

À la requête de sa grand-mère, Christine, six ans, doit passer une partie de l’été avec elle. Elle est sûre de s’ennuyer à mourir dans sa grande maison vide. Et c’est le cas jusqu’à ce que sa grand-mère lui confectionne une magnifique poupée à partir de bouts de tissus et de menus objets remisés ici et là.  Deux ans plus tard, la grand-mère, incapable de rester dans sa maison, vient vivre avec eux et tranquillement chemine vers la mort.

Dans ce récit, on suit un enfant qui prend conscience de la marche inexorable du temps. Il y a sa grand-mère, mais aussi sa mère et, un jour, ce sera elle. Par le biais de la grand-mère, veuve après une vie en couple, on découvre la solitude de la vieillesse, mais aussi la richesse que constitue l’expérience d’une vie. Et il y a le choc des générations : la grand-mère se lamente que le monde s’accélère et que les anciennes valeurs se perdent (de tout temps, ce désarroi!).

Le vieillard et l’enfant

Le décès de sa grand-mère a laissé un vide dans la vie de Christine. Sur une rue voisine vit un vieil homme solitaire, monsieur Saint-Hilaire. Lorsqu’elle passe sur sa rue, ils discutent. Une complicité se développe entre eux. Un jour, il lui parle du grand Lac Winnipeg. Il propose à la mère d’y emmener Christine, ce qu’elle finit par accepter. Ils prennent le train et deux heures plus tard, ils se retrouvent face au lac. Christine a l’impression que le lac l’interpelle et, du coup, elle pose plusieurs questions à M. Saint-Hilaire sur le sens de la vie, sur le vieillissement, sur la mort. D’une certaine façon, il l’aide à faire le deuil de sa grand-mère. 

Dans le nouvelle précédente, la grand-mère revenait sur son passé et parlait de son présent sans jamais aborder le futur, c'est-à-dire la mort. M. St-Hilaire, lui, semble à l’aise avec l’idée qu'il va mourir bientôt. Le grand lac Winnipeg devient le symbole de cette vie qui se termine pour l’un et qui commence pour l’autre. 

« Tout ce temps, je me crevais les yeux à essayer de percevoir, au delà de la vibration de la lumière sur l'eau, la fin du lac, ses rives lointaines.

— Là-bas, là-bas, demandai-je, est-ce la fin ou le commencement?

Enfin, j'étais parvenue à tirer le vieillard de sa somnolence, et je me réjouis de voir revivre ses petits yeux bleus, quoiqu'ils eussent l'air un peu tristes en ce moment.

— La fin, le commencement? Tu en poses de ces questions!  La fin, le commencement...  Et si c'était la même chose au fond!

Il regardait lui-même très loin en me disant cela, et répéta :

— Si c'était la même chose!...  Peut-être que tout arrive à former un grand cercle, la fin et le commencement se rejoignant. »


Le déménagement

Christine rêve d'aventures, en l’occurrence d’accompagner Florence et son père, un déménageur, dans un de leurs périples loin de sa rue. N’ayant pas obtenu la permission de sa mère et mentant au déménageur, elle embarque avec eux sur la charrette qui les mène à la limite de la ville. S’y trouve une famille très démunie qui déménage à l’autre bout de la ville dans un lieu aussi sordide. 

Le récit traite du besoin de partir, d’explorer le monde, de le découvrir. Mais les voyages ne se déroulent pas toujours comme un long fleuve tranquille. Christine découvre la misère sociale, le désarroi des démunis, le manque d’empathie.

La route d’Altamont

On fait un saut dans le temps en regard des trois nouvelles précédentes. Christine, maintenant adulte, conduit sa mère Évelyne qui veut visiter son frère dans le sud du Manitoba. Devant le plat pays qu’elles parcourent, sa mère n’arrête pas de lui parler des collines de son enfance alors qu’elle vivait au Québec avec ses parents. En essayant de trouver un raccourci, Christine finit par s’écarter, ce qui est loin de lui déplaire. Son goût pour l’aventure, observé dans les nouvelles précédentes, est toujours présent. Le hasard faisant bien les choses, elles croisent sur leur route les collines Pembina, ce qui plonge sa mère dans une joie indicible. « Christine, te rends-tu compte ! Nous sommes dans la montagne Pimbina. Tu sais bien, cette unique chaîne de montagnes du sud du Manitoba! Toujours j’ai désiré y entrer. Ton oncle m’assurait qu’aucune route ne la pénétrait. Mais il y en a une, il y en a une! Et c’est toi, chère enfant, qui l’as découverte! » Au cœur des collines, elles découvrent un petit hameau du nom d’Altamont. Les années suivantes, elles repasseront par la route d’Altamont. Quelques années plus tard, Christine sentira le besoin de quitter le Manitoba pour la France et de laisser derrière elle sa mère désolée et son petit monde rétréci. En même temps, elle ne cessera pas de penser à elle, d’écrire pour elle.

Ce récit traite aussi du passage des générations, de l’empreinte de l’héritage familiale.  Il pourrait s’intituler l’âme familiale. Christine comprend mieux les legs familiaux (valeurs, attitudes, présence au monde), ce qu’elle doit à sa mère, à ses grands-parents, à certains événements du passé (le déménagement au Manitoba) qu’elle n’a pas vécus.  Et encore une fois, on y parle de la vieillesse, du retour à l’enfance (dans le vrai sens des termes) qui s’y opère, probablement encore davantage quand les lieux de l’enfance sont devenus inaccessibles, comme c’est le cas pour Évelyne. 

Extrait

« — Souvent, dit-elle, comme projetée par cette simple question dans la terrible et vaste rêverie où nous sommes si seuls à savoir ce que nous pensons de nous-mêmes. Crois-tu donc qu’il y a beaucoup de gens à être assez satisfaits de leur vie pour ne pas s’y sentir à l’étroit — ou à l’étranger, si tu aimes mieux ?

— Tu ne nous avais jamais donné à entendre que pour toi...

— À quoi bon ! Jeune, sais-tu que j’ai ardemment désiré étudier, apprendre, voyager, me hausser du mieux possible... Mais je me suis mariée à dix-huit ans et mes enfants sont venus rapidement. Je n’ai pas eu beaucoup de temps pour moi-même. Quelquefois encore je rêve à quelqu’un d’infiniment mieux que moi que j’aurais pu être... Une musicienne, par exemple, n’est-ce pas assez fou ? — Puis elle se hâta d’ajouter, comme pour me dépister, se cacher de s’être à moi découverte : Tout le monde fait pareil rêve, tout le monde, te dis-je.

— Si c’était à recommencer, te marierais-tu quand même ?

— Certainement. Car, je te regarde et me dis que rien n’est perdu, que tu feras à ma place et mieux que moi ce que j’aurais désiré accomplir.

— Cela compense donc ?

— Cela fait bien plus que compenser. N'as-tu donc pas encore compris que les parents revivent vraiment en leurs enfants ?

— Je pensais que tu revivais surtout la vie de tes parents à toi.

— Je revis la leur, je revis aussi avec toi.

— Ça doit être épuisant I Tu dois peu souvent être toi-même.

— En tout cas, c’est peut-être la partie de la vie la plus éclairée, située entre ceux qui nous ont précédés et ceux qui nous suivent, en plein milieu... (p. 235-236)