14 août 2007

La Petite Poule d'eau

Gabrielle Roy, La Petite Poule d’Eau, Montréal, Beauchemin, 1950, 272 pages.

Les Tousignant vivent sur l’île de la Petite Poule d’eau, au « fin fond du bout du monde ». Le père garde des moutons pour un dénommé Bessette. Pour se rendre au village le plus près, Portage-des-Prés, il faut traverser des rivières et emprunter une vilaine « trail » que parcourt un facteur qui prend avec lui des passagers. Chaque année, Luzina, la mère, part en voyage ; elle va « par nécessité à Sainte-Rose-du-Lac… le plus proche village français de la région ». En fait, elle va donner naissance à un nouvel enfant. Ce petit village se trouve sur la ligne de chemin de fer qui relie Rorketon à Dauphin.

Quand Luzina, qui est le personnage principal de notre histoire, eut cinq enfants en âge scolaire, un problème se posa : où iraient-ils à l’école? Son mari eut l’idée d’écrire au gouvernement : un certain Mr. Evans du Department of Education leur répondit en anglais que son gouvernement, « très intéressé à l’éducation », leur enverrait un « school teacher » pendant l’été, à condition d’avoir six élèves, de bâtir une école et de lui fournir l’hospitalité. Ne perdant pas de temps, le père, sous l’œil vigilant de la mère et des enfants, construisit une école avec son estrade et quelques petits pupitres. Quand tout fut prêt, ce gouvernement, « qui régnait derrière les deux buffalos », leur envoya une boîte de craie, des livres de lecture en anglais, des brosses à effacer et surtout une grande « mappe du monde ». Et une certaine Mademoiselle Côté fut désignée pour inaugurer l’école de la Petite Poule d’eau, rebaptisée Water hen S. D. no 2-678 dans les lettres de Mr. Evans.

Et commença le miracle. Cette toute jeune maîtresse, qui en était à ses premières armes, conquit le cœur des enfants au point que Luzina en fut presque jalouse. Les enfants la suivaient partout, l’admirant, craignant de la voir partir. Même Luzina s’approchait de l’école en catimini pour écouter la leçon de géographie ou de grammaire. Bref, toute la famille plongea dans l’apprentissage. L’année suivante, « une créature stupéfiante, prude à l’excès, férue d’hygiène, qui avait des principes sur tout, une vieille fille de l’Ontario, qui ne parlait pas un mot de français, protestante par surcroît » remplaça la délicieuse mademoiselle Côté. Après une période de Rébellion, les enfants durent faire contre mauvaise fortune bon cœur et apprendre l’anglais avec cette Miss O’Rorke. L’été suivant, la maîtresse fut… un maître, Henri Dubreuil, plus intéressé par la chasse que par l’école, mais excellent professeur quand il s’y mettait. Tous les trois, malgré des styles très différents, apprirent des choses aux enfants.

Puis aucune autre maîtresse ne vint. Luzina, pour qui « oublier lui paraissait pire que de ne pas apprendre » convint que « l’un d’entre eux [devait conserver] les connaissances acquises ». Ce sut Edmond, celui qui avait les meilleurs résultats, qui quitta l’île. Ce que Luzina n'avait pas prévu, c'est que la petite Joséphine, qui n’avait jamais cessé d’imiter mademoiselle Côté, et encore tous les autres voudraient suivre les traces d'Edmond. Ils devinrent médecin, apiculteur, religieux, maîtresse d’école… Ne resta à la maison que Claire-Armelle, la « petite surprise » venue sur le tard. Luzina transporta un petit pupitre dans la maison et c’est elle qui lui enseigna l’alphabet (voir l’extrait).

Le roman pourrait s’arrêter ici. Gabrielle Roy lui a ajouté une suite, « Le Capucin de Toutes-Aides », dans laquelle elle raconte l’histoire du Père Louis-Marie, un Belge polyglotte, de ses démarches pour créer sa petite église catholique avec toutes les nations immigrées sur ces terres du nord. Le père Louis-Marie, c’est aussi le prêtre qui dessert les Tousignant à la Petite Poule d’Eau. Il leur rend visite annuellement, les confesse, dit la messe, ce qui devient un moment fort dans la vie de ces gens si isolés.

Critique
On dit que « les gens heureux n’ont pas d’histoire » ou que leurs histoires n’intéressent personne. Ceux qui le disent n’ont jamais lu Gabrielle Roy. Cette femme pourrait vous raconter n’importe quoi et on en redemanderait encore. Il y a la manière Gabrielle Roy, cette écriture tellement attentive au genre humain, ce subtile mélange d’attendrissement et de tristesse vite réprimée, cette aptitude au bonheur qui défie toutes les adversités, cette confiance en la vie… Et cette assurance que tout être humain recèle en lui un fond de bonté qu’il suffit de solliciter, qu’il faut savoir aller chercher : « …elle ne put s’empêcher sa généreuse nature d’offrir ce qu’elle avait à donner, c’est-à-dire le récit de cinquante aventures de sa vie qui eussent pu être tragiques et qui s’étaient toujours terminées, elle ne s’expliquait pas comment, de la façon la plus heureuse »; « tout être humain, lorsque le besoin nous fait rechercher sa bonté, nous l’expose aussitôt ». Que l’on est loin des « professeurs de désespoir » des années cinquante et que cela fait du bien de lire autre chose que des malheurs!

Ce roman, dont on pourrait critiquer la construction, inaugure le cycle du Manitoba dans l’œuvre de Gabrielle Roy. Il suivait Bonheur d’occasion (1945) et certains critiques qui attendaient une autre brique sociale furent déçus. Quant à moi, il amorce la meilleure part de l’œuvre de cette auteure ; comment oublier Rue Deschambault, La Route d’Altamont, Un jardin au bout du monde,
Ces enfants de ma vie, De quoi t’ennuies-tu, Évelyne? Ce n’est pas encore le meilleur de Gabrielle Roy, mais tout Gabrielle Roy est déjà là. ****

Extrait
Mais les journées étaient longues. D'écrire à tous les coins du pays n'usait pas entièrement les jours d'hiver. La neige s'abattait sur la vitre en flocons humides que retenaient les cadres de bois noir et, peu à peu, de cet appui, la neige montait et bouchait presque tout le carreau. On voyait le dehors à travers un petit morceau de vitre tout juste grand comme l'œil qui s'y appliquait. La poignée de la porte, en métal, était givrée, plus froide aux doigts qu'un glaçon.
Pour passer le temps, un bon jour, Luzina prit la petite « surprise » par la main. Elle la conduisit au pupitre de Joséphine. Encore forte et grasse, Luzina parvint tout juste à s'asseoir au coin du petit banc. Les vents hurlaient. Tout près de la petite fille, Luzina entreprit de lui montrer ses lettres. « C'est A, dit Luzina. A comme ton frère Amable, A comme la petite Armelle. »
En peu d'années, en deux ou trois ans peut-être, l'élève eut une meilleure main pour ainsi dire que la maîtresse. Du moins, ainsi en jugea Luzina. Le contenu des lettres, tout ce qu'il ne fallait pas oublier de rappeler au sujet de la santé, de la bonne conduite, du cœur, Luzina s'en chargeait encore. Mais pour ce qui serait visible à la poste, au facteur, à cet intermédiaire entre elle-même et l'amour-propre des enfants qui ne devait pas souffrir, Luzina fit appel à Claire-Armelle.
Dès lors, les lettres qui partaient de la Petite Poule d'Eau étaient écrites selon la pente coutumière, mais l'enveloppe portait une autre écriture. C'était une écriture extrêmement appliquée, d'une enfantine rigueur. En examinant l'enveloppe de près, Edmond et Joséphine pouvaient voir, point toujours effacées, les lignes tracées au crayon par Luzina pour aider la petite fille à écrire bien droit.
Et les enfants instruits de Luzina avaient un instant le cœur serré, comme si leur enfance là-bas, dans l'île de la Petite Poule d'Eau, leur eût reproché leur élévation. (p. 163-164)

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