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4 juillet 2025

La flamme ardente

Jean Charbonneau, La flamme ardente, Montréal, Librairie Beauchemin, s. d. [1928], 240 pages.

Jean Charbonneau a écrit six recueils de poésie. J’en ai blogué trois ainsi que son étude sur l’École littéraire de Montréal.

Ce recueil contient quatre parties, les deuxième et troisième étant subdivisées, ce qui nous donne : L’âme errante des choses, L’immortel amour, L’amour dans la nature, Les haines, L’âme du monde et Le triomphe de la pensée.

Après avoir relu mes anciens textes et survolé La flamme ardente, j’en conclus que ce que j’ai écrit sur Les prédestinés s’applique aussi à ce recueil. « Tous les recueils de Jean Charbonneau sont longs. […] Il s’ensuit que le recueil va en tous sens : un peu de philosophie, un peu d’histoire, un peu de terroir, un peu de nature et, souvent, un peu de tout ça en même temps. »

Le poème qui suit témoigne d’une triste réalité, hélas!


 

LE SANG DES PIERRES

Dressez-vous, grandes tours, créneaux majestueux
Dont le reflet se baigne en une eau cristalline !
Élevez votre orgueil insolent jusqu’aux cieux,
Et prolongez votre ombre en la verte colline.

Élevez-vous, palais, œuvres des ans lointains
Où s’étale l’effort superbe du Génie !
Paraissez, monuments, au seuil de nos destins,
Fils de la haine et fils de la sainte Harmonie !

Quand nous vous contemplons, sur vos socles puissants,
L’histoire tout entière ouvre pour nous ses pages,
Et nous voyons se dérouler les faits sanglants
Qui s'entassent au cours millénaire des âges.

Vous portez de grands noms que le Temps garde encor,
Des noms que l’on redit en fermant nos paupières ;
Car pour perpétuer la mémoire des Morts,
Le passé d’une race est dans le sang des pierres !


Jean Charbonneau sur Laurentiana

La flamme ardente
Les blessures

L’école littéraire de Montréal

L’ombre dans le miroir 

Les prédestinés

30 juin 2023

Au temps des violettes

Marie Ratté, Au temps des violettes, Beauceville, L’éclaireur, 1928, 109 p.

Marie Ratté (1904-1961) a publié ce recueil de poésie et un roman, Les fils de Mammon. Compte tenu de son époque, on pourrait dire que cette femme a eu un parcours plus qu’intéressant. Née à Baie-des-Sables, elle a vécu l’essentiel de sa vie à New York et même une année à Paris pour étudier à la Sorbonne. Pour en savoir plus, consultez ce site.

 

Elle a 24 ans lorsqu’elle publie Au temps des violettes qu’elle dédie à ses parents. Ginevra (Georgiana  Lefebvre), avec qui elle a  collaboré au journal Le Soleil, signe une courte préface. Si on se fie au propos du poème liminaire, le recueil est davantage du côté de la lumière que de la noirceur. Il est divisé en « Violettes bleues » et en « Violettes blanches ».

 

Les violettes bleues

L’autrice, très jeune, découvre la poésie. Celle-ci sera pour elle un moyen d’appréhender et de dire le monde. « Comment pourrais-je te décrire / Archet puissant du coeur humain ? » On découvre rapidement une jeune femme, ardente et passionnée, qui attend beaucoup de la vie : « Et la tête est en feu, et le coeur est brûlant : / Qui donc empêchera le brasier du volcan ?  / Qui donc empêchera la verdure au printemps. / Et l’oiseau de chanter, et la sève d’éclore, / Et l’astre d’éblouir, et la raison sonore / De clamer la folie aveugle des vingt ans! » Tout au plus, à l’occasion percent quelques nuages vite balayés : « On dit, mais je ne puis le croire / Qu'un jour vient où le coeur est las / D'espérer, et qu’en sa mémoire / Il n'est plus de parfums, hélas ! » Un sentiment qui émane de plusieurs poèmes, c’est le reconnaissance, pour ses parents, pour Ginevra, pour son alma mater, pour la vie qu’on lui a permis de vivre : « Mon Dieu, qu’il fait bon vivre en ma chère maison / C’est ici l’oasis, où s'abrite la joie; / La paix et la douceur m’entourent à foison ». On lit aussi quelques poèmes moins personnels, d’inspiration terroiriste (le noble métier de laboureur, la transmission du bien paternel) et patriotique (l’amour de la patrie, de son histoire).

 

Les violettes blanches

La deuxième partie du recueil, d’inspiration religieuse, est beaucoup moins lumineuse. « En vain chercherait-on le bonheur ici-bas. / La souffrance est le lot, c'est une loi divine ». Heureusement, il y a Marie pour porter son espérance vers Dieu : « Je t’aime ô Vierge, ô reine, ô mère / Toi que l’Ange très saint révère / Et t’abandonne ma misère. // Et mes œuvres, mon avenir, / Seule tu peux toujours venir / À mon secours et me bénir ». L’autrice, après ses études chez les Ursulines, a vécu deux ans dans une communauté religieuse.

 

DOUCES FEMMES

Honneur à vous, vaillantes femmes!

Vous les anges de la maison,

Qui la gardiez des flots infâmes 

Et de l’ingrate trahison.

 

Vous savouriez les humbles tâches, 

Et ne rêviez rien d'aussi beau 

Que vos familiales attaches 

Et les poèmes du berceau…

 

Vos doigts savaient tirer l’aiguille, 

Auprès de l’âtre, bien souvent 

Vous reprisiez pour la famille 

Quand viennent la neige et le vent.

 

Le travail vous rendait joyeuses 

Vous aimiez d'un amour charmant 

La blanche laine floconneuse 

Joie et trésor du vêtement.

 

Salut à vous, femmes pudiques. 

Gloire à vos simples vêtements.

Ils avaient des grâces uniques 

Et vous seyaient infiniment.

 

Oui, gloire à vous, femmes bénies!

Par vous s’ouvrent les horizons 

Semence des joies infinies 

Qui s'abritaient en vos maisons.

9 juin 2023

Ma Gaspésie

Blanche Lamontagne, Ma Gaspésie, Montréal, s.e., 1928, 160 pages. (Dessins de l’autrice)

Comme c’est le cas des auteurs qui écrivent beaucoup, Blanche Lamontagne a toujours ressassé les mêmes thèmes.  Dans ce recueil, elle reprend le sujet auquel elle est identifiée et qui l’a beaucoup servie : la Gaspésie. Rappelons que l’autrice est née aux Escoumins sur la Côte-Nord. Elle y a vécu jusqu’à 8 ans (1889-1897). Son expérience de la Gaspésie, elle l’a acquise à Cap-Chat à la fin de son enfance et dans sa jeunesse.

Le poème liminaire, qui donne son titre au recueil, débute par ce quatrain très représentatif : « Fille du Saint-Laurent aux magiques contours, / C’est un pays de monts, de coteaux pittoresques, / Où les rochers, flanqués de parois gigantesques, / Voisinent la montagne aux gracieux détours. »

Dans la première partie, intitulée Les horizons, l’autrice raconte la vie gaspésienne, aussi bien celle qui se déroule sur l’eau que celle qui se déploie sur le rivage.  Il y a surtout des pêcheurs mais aussi des bûcherons et des paysans. On lit un poème sur le Rocher Percé et un autre intitulé « La Gaspésie, terre du silence » : « Terre silencieuse, ô belle Gaspésie, / Par le pouvoir divin entre toutes choisie / Pour être fière, pour être un sol de beauté, / Pour éveiller en nous l’instinct d’Éternité ». Pour le reste, l’autrice reprend ses motifs habituels : la jeune fille amoureuse d’un marin, la maison hospitalière, l’église comme lieu de rassemblement, le passage des saisons…

Dans la partie intitulée La forêt, on s’éloigne juste un peu du fleuve et on accompagne les bûcherons dans les bois, on rencontre des bêtes et à peu près toutes les espèces d’arbres. « Bouleaux au teint de nacre, ormes au ton de marbre / Bois féconds et cachés, tous nous étaient connus. » À travers le thème de la forêt, l’autrice exprime ses croyances religieuses, la beauté de la nature, sa crainte du progrès…

La dernière partie, Souvenirs, donne dans la nostalgie de l’enfance et de la jeunesse perdues, et surtout dans la tristesse de constater les ravages du temps, comme l’illustre le poème « Regrets » : 

Regrets

Je songe à ce passé qui fut le mien, naguère,
Au grand fleuve roulant son sillage argenté,
Je songe au vieux bateau dormant sur la rivière;
Je songe aux soirs vermeils, écrasants de beauté...

Je songe à ce passé baigné de solitude,
Aux courses du matin dans l’herbe des sillons;
À ces jours où je n’eus pour toute inquiétude 
Que de prendre en mes doigts les légers papillons...

Maintenant que mon rêve en son vol se déploie
Et que tout de la vie hélas! m’est découvert,
Je regrette ces jours d’innocence et de joie
Où je marchais, pieds nus, sur les bords de la mer!...

Je voudrais oublier le visage des foules 
Qui vont, portant le lourd fardeau de tous les jours, 
Et les pavés brûlants de la rue, et les houles 
De ces peuples obscurs qui cheminent toujours;

Je voudrais oublier ces fronts mornes et pâles 
Qui passent, tourmentés d’un éternel tourment;
Ce fard qui cache en lui les détresses morales,
Ce sourire qui pleure et ce rire qui ment...

Je voudrais revenir aux jours de ma jeunesse 
Où je n’avais rien vu de triste ni de laid,
Où, seule, rayonnait dans le jour en liesse 
La voile du bateau léger qui s’en allait...

O charme d’autrefois! O mer harmonieuse!
Matin réjouissant, midi vibrant et clair!
Je voudrais retrouver cette heure radieuse
Où je marchais, pieds nus, sur les bords de la mer !...
(p. 113-114)


Blanche Lamontagne sur Laurentiana :


       


4 juin 2023

Les trois lyres

Blanche Lamontagne, Les trois lyres, Montréal, L’action française, 1923, 129 pages (Illustrations de Berthe LeMoyne)

Si vous avez le moindrement fréquenté la poésie de Blanche Lamontagne, vous êtes en mesure de deviner quelles sont les trois lyres suggérées par le titre. Sans surprise, il s’agit de l’amour, de la famille et de la patrie. Chaque lyre donne lieu à une partie. 

L’amour est venu lorsqu’elle ne l’attendait plus : « Or, un beau soir, — c’était un de ces soirs d’automne, / Dont la sombre splendeur nous charme et nous étonne / Vers moi tu vins avec des larmes dans la voix, / Courbe sous le fardeau des rêves d’autrefois, / Posant sur moi tes yeux tout remplis de tendresse, / Tu murmuras avec un geste de caresse, / D’un regard où tremblaient la joie et le souci: / - C’est moi que vous cherchez; je vous cherchais aussi. » 

La famille, ce sont la maison natale, les souvenirs d’enfance, la Gaspésie, sa mère : « Des cheveux blancs ornant sa tempe, / Ta mère dans ce coin, sans bruit, / Reprisait le soir, sous la lampe, / Et cousait bien tard dans la nuit... / Lorsque la nuit, tissant sa trame, / Venait dans l'ombre tournoyer, / Ta mère, ange aux traits d’une femme. / Veillait sur son humble foyer... » 

La patrie de Lamontagne, contrairement à ce que l’on a si souvent lu, n’a rien à voir avec les figures historiques. Celle de Blanche Lamontagne tient davantage à la langue française, aux traditions qui se perpétuent, à la manière de vivre des campagnards : « La maison du colon fume sur les sommets... / Que tu me parais belle, ô maison des collines, / Blanche sur la verdeur des savanes voisines ! / Le ciel semble écouter ta respiration; / Tu règnes sur le cœur de notre nation... / Car c’est de toi, colon, que nous vient l’espérance / D’un avenir puissant, de cette survivance / Qui consacre une race au sein de l’univers, / Et fait un peuple fort devant tous les revers. »

 

Blanche Lamontagne sur Laurentiana :



 


7 mai 2023

L’œil du phare

Ernest Chouinard, L’œil du phareQuébec, Le Soleil, 1923, 279 pages.

À Saint-Germain-de-Kamouraska, Gilles Pèlerin et Cécile Dubreuil mènent une vie de misère sur une terre d’un seul arpent quand Pèlerin accepte un poste comme gardien de phare sur Grosse-Île de Saint-Germain.  Lors d’une tempête, il périt en essayant de sauver un yacht, laissant une veuve dépourvue et un orphelin nommé Jean. Le curé prend en main l’enfant qui se révèle un élève brillant. Il veut en faire un prêtre et son projet semble en voie de réussir quand surgissent des États-Unis, la sœur de Cécile, son mari et son neveu, émigrés à Cincinnati, en vacances à Métis-sur-Mer.  Ils sont riches et leur fils très déluré, Émile Dupin, réussit à convaincre Jean de l’accompagner dans son voyage de découverte du Québec. Commence ici le choc des idées entre la vie canadienne et l’américaine, entre la vie champêtre près des églises et le développement industriel, entre le spiritualisme et le matérialisme. « Tu m’écoutes avec étonnement, sans m’approuver ; mais tu ouvrirais autrement les yeux si tu voyais quelle vie d’action, de travail, de risques et d’efforts de toutes sortes l’on fait chez nous. Avec cela, on arrive simple manœuvre et l’on devient inventeur, fabricant, négociant, financier, capitaliste. » 

Au retour, monsieur le curé découvre que Jean n’a plus la vocation. Il le convainc de suivre un cours en agriculture et l’encourage à fréquenter une jeune fille du village, Esther Brillant. Celle-ci est la fille de Pierre Brillant l’homme le plus riche de la paroisse. Pendant les vacances de Noël, Émile vient passer quelques jours avec son ami Hector Hardy, un futur médecin. Ce dernier ravit le cœur d’Esther.

La mère de Jean tombe malade Une voisine, Rose Desprez, qui a fréquenté l’école avec Jean, prend soin d’elle. Quand sa mère meurt, Jean veut à tout prix  fuir ces lieux. Il part avec le père de Rose faire du cabotage sur le fleuve; puis, à Québec, il s’engage sur un bateau qui se rend en France et en Italie. Hasard des hasards, à Rome, il rencontre son cousin Émile qui lui propose un emploi dans son entreprise américaine. Jean rentre à Saint-Germain pour régler ses affaires et, sur les conseils du curé, épouse Rose et déménage à Cincinnati. En l’espace  de deux ans, il se fait un nom dans les affaires. Et les années qui suivent confirment son succès. 

Émile, qui a beaucoup évolué, défend maintenant l’importance de la culture face au matérialisme américain. Le temps passe, il convainc Jean d’envoyer leurs enfants au Canada pour étudier. Les deux couples décidentde venir passer les vacances à Cacouna avec leurs enfants. Et les deux redécouvrent leur patrie. « Oui, c’est bien sa jeunesse, c’est l’âme et la tradition de ses ancêtres, c’est la patrie qui le rappellent en ces lieux. Cet œil du phare ! Oui, c’est bien l’amour du sol natal qui brille d’un éclat de plus en plus vif à mesure que les ombres s’épaississent à notre horizon ; qui traverse la nuit de nos vicissitudes au vieil âge et nous indique le port du repos éternel où nous attendent les ancêtres! »

Jean, riche et indépendant, revient s’installer à Saint-Germain. Quant à Émile, il promet d’y passer toutes ses vacances d’été.

Vous l’aurez compris, on se trouve devant un roman à thèse. On pourrait le résumer simplement comme ceci : l’Américain Émile, qui a tout reçu de son père, se détourne du matérialisme. Jean, le petit Canadien français orphelin pauvre, finit aussi par découvrir que cette richesse, une fois acquise, ne lui procure pas le bonheur. Les deux en viennent à la conclusion qu’il existe un bien supérieur qui a pour nom famille, religion et patrie.L’objectif de Chouinard est clair : n’émigrez pas aux États-Unis; et si vous y allez, conservez votre nationalité et revenez au Québec lorsque vous aurez fait assez d’argent.

Le récit avance à coups de longues analyses psychologiques. Le narrateur et les personnages dissertent et dissertent encore et le style est lourd : « En effet, Hector Hardy, fils d’un professionnel à l’aise établi dans l’une des provinces de l’ouest canadien, esprit superficiel astreint à subir sous peu les rudes épreuves qui conduisent au doctorat médical, n’est pas marri de faire trêve durant quelques jours aux trop sérieuses études qu’il mène de conserve avec son confrère Dupin. »

Quant aux femmes, il ne faut surtout pas qu’elles se fassent instruire : à propos de la fille des Brillant, Chouinard évoque « l’éducation fausse d’une campagnarde et la frivolité naturelle du caractère féminin ». Et sur la vie mondaine : « Mais c’est encore plus, hélas ! la première mascarade officielle des vanités féminines sous les afféteries hypocrites. Après son début dans le monde, la jeune émancipée aura voix délibérative avec ses égales, avec sa mère aussi, dans des colloques où se fourbissent les armes plus ou moins meurtrières de la toilette. Elle s’exercera, sous les leçons de l’expérience, à la guérilla des conversations oiseuses, des propos ambitieux, des jugements téméraires, enfin, de la vie mondaine. » Sexiste et rétrograde (même pour son époque), le monsieur!

Ernest Chouinard (1856-1924), un journaliste, a publié quatre livres « sur ses vieux jours » : Sur mer et sur terre (1919), L’arriviste (1919), Croquis et Marines (1920), L’ œil du phare (1923).

 

Extrait

« Ainsi donc en résumant ces deux états d’âme, Émile Dupin, malgré sa richesse et son aisance innée, avec ses études et sa sagesse naturelle, ne pouvait plus s’empêcher de constater de mieux en mieux, à la vue de ses enfants grandissants, que l’âme ancestrale de sa famille ne s’était pas acclimatée au pays étranger ; qu’elle était restée là-bas sur cette terre canadienne où il n’avait fait lui-même que passer, mais où elle avait provigné depuis deux cents ans, où elle avait poussé ses plus fortes racines dans tant de berceaux et fleurissait encore sur tant de tombes. Et de mieux en mieux, il comprenait, comme il l’avait dit, que lui et les siens ne seraient de longtemps encore que des dépaysés dans leur patrie adoptive. Sa nostalgie à lui tient du patriotisme de raison. Jean Pèlerin, au contraire, n’a vécu au Canada qu’une enfance malheureuse et une jeunesse humiliée. Quand il a quitté sa paroisse natale, il aurait pu se dire qu’il secouait sans regret de son pied la poussière de ce sol qui lui avait été si pénible. Plongé dans le grand creuset de la vie industrielle, au milieu d’un alliage auquel il devait tant emprunter, combien il lui avait été facile d’éliminer la gangue de sa pauvreté canadienne ! Pour lui peut-être plus encore que pour son cousin, il serait logique d’affectionner le milieu social où il lui fut donné de commuer sa tare de miséreux dans le bonheur du parvenu. Mais au fond de son cœur, comme dans l’âme et la prière de sa femme, la voix douce et charmeresse de sa patrie canadienne n’attendait plus, pour le faire entendre et commander, qu’un retour même passager, et par leurs enfants, aux choses canadiennes, sous l’emprise du patriotisme d’instinct. » (p. 166-167)

1 avril 2023

La revanche

Alfred Descarries, La Revanche (Nouvelle) [suivie de] Contes, réflexions, poèmes, Montréal, Éditions Édouard Garand, 1929, 150 p. 

Petit livre très modeste dont il y a peu à dire.

La revanche (68 pages)

Jean Duval est un avocat d’une trentaine d’années qui n’a pas beaucoup de succès. Orphelin dès son plus jeune âge, la vie ne l’a pas gâté. Il est amoureux d’une amie d’enfance, Jeanne D’Aubry, la fille d’un riche sénateur, leur voisin, mais tarde à lui faire la grande demande, étant sûr d’être refusé… par le père. Celle-ci doit épouser Lucien Normand, un jeune avocat, prétentieux et vorace, qui s’est fait élire comme député.

Quatre ans ont passé. Normand, qui a accepté un pot de vin, a été destitué. Jeanne et lui vivent maintenant à Paris, menant une vie de désœuvrement quand Normand meurt subitement. Cinq ans ont passé. Jean Duval est devenu un avocat célèbre. Et il aime toujours son amie d’enfance…

« Tu sais, avec nous, ce qui compte, ce sont les services rendus au parti; autrement, je ne serais pas ici, mon pauvre ami. Nous sommes tous assujettis à des lois irréfragables qui sont la raison même de notre existence comme parti politique, qui nous servent à consolider, chaque jour, notre situation, à nous maintenir au pouvoir. Retranche de nos coutumes le patronage, si draconien, si nauséabond qu'il puisse paraître à nos adversaires, comme aux "mécontents"', et un gouvernement n'a plus sa raison d'être. »

L’horrible soir

Une jeune mariée découvre la photo d’une femme dans la poche de son mari.

En correctionnelle

Séraphin Latendresse se retrouve devant un juge pour avoir tenu un discours séditieux sur la place publique.

L’adultère

Simon Taillefer, en rentrant chez lui, découvre que sa femme n’est pas seule. Il achète une arme chez l’armurier du coin et tire… sur un mannequin.

Le testament d’un humoriste

M. Merlan, célibataire endurci, décide de faire son testament, un testament caustique, où aucune de ses connaissances n’est épargnée.

L’huissier Deschamps

L’huissier, devenu veuf, a vendu sa terre pour un petit rôle de fonctionnaire qu’il excrète.

En marge de la vie

Série de pensées, de maximes, de réflexions sur les travers humains, la politique, la guerre, l’amitié, les femmes (misogyne : « La femme réclame le droit de voter. À cela il n’y a rien de mal pourvu qu’elle ne réclame pas ensuite l’égibilité à toutes les fonctions politiques. »), etc. 

Poèmes

Dix poèmes, dont deux de Noël que j’ai déjà publiés sur Laurentiana.

Pour terminer, ce qu’il y a de plus intéressant dans ce livre, c’est la liste des souscripteurs (4 pages!) qui en ont permis la publication. Voici la première page :

 


3 février 2023

Les prédestinés

Jean Charbonneau, Les prédestinés, Montréal, Beauchemin, 1923, 221 pages.

Tous les recueils de Jean Charbonneau sont longs. Et Les prédestinés ne fait pas exception. Il s’ensuit que le recueil va en tous sens : un peu de philosophie, un peu d’histoire, un peu de terroir, un peu de nature et, souvent, un peu de tout ça en même temps. L’enjeu de Charbonneau dans ce recueil, comme dans L’ombre devant le miroir : comprendre où s’en va l’humanité (sans faire intervenir la religion à tout propos).

Dans ce bref commentaire, nous nous limitons au poème éponyme, un très long poème qui fait sept strophes et 15 pages. À vue de nez, il semble bien refléter l’ensemble du recueil.

Prédestiné : « Personne que Dieu a destinée à la gloire éternelle. » (Larousse)

Qui sont les « prédestinés » qu’évoque le titre ? Au départ, ça semble être le paysan, tant sa route semble toute tracée. Charbonneau vante la vie de celui-ci : « Heureux paysan qui, loin de la cité / Grandit dans le silence et la simplicité ». Après l’avoir encensé, Charbonneau tient à préciser qu’il n’est pas « le seul prédestiné ». La vie, c’est beaucoup plus que des champs, si beaux soient-ils. Tout près, il y a la ville où se jouent les nouveaux enjeux de l’humanité. Les citadins pourraient aussi être des « prédestinés », mais la route est plus compliquée : « C’est la ville aux remparts de pierre qui s’élève, / Et qui dans l’infini promène son grand rêve. / C’est la cité sonore où s’agitent des voix; / Où, dans un bruit d’enfer, mûrissent, à la fois, / Des pensers monstrueux et des projets tragiques / … / Où des mille cerveaux avides de cueillir / Le savoir, se sont vus avant l’âge vieillir; / Où les ambitions à la tâche asservies, / Dans leur course effrénée y prennent tant de vies, / Que ses murs arrogants où frémit tant d’effort, / Se couvrent, chaque jour, des voiles de la mort. » La suite prend une tournure plus philosophique. En quelque sorte, la marche de l’humanité mène l’homme sur un « chemin obscur et sans issu », car il ne possède pas « la tranquille Sagesse […] qui créerait une ère de bonté ». La guerre fut sans doute une des causes du pessimisme de l’auteur.

Dit simplement, Charbonneau croit que l’humanité se dirige vers un cul de sac. « Plains les jours de l’existence humaine! / O Vivant, connais-tu la route où tu t’en vas? » Il finit par conclure que le paysan, dans sa simplicité, a raison de fuir l’idéal inaccessible, le « lucre » et « l’inextinguible soif de jouir » des citadins et qu’il faut retrouver la Nature si on veut que fleurissent des « Âges nouveaux » où il fera bon de vivre.

Il se disait alors avec mélancolie
Que son œuvre pourtant n’est pas sans lendemain ;
Qu’éloigné de la Ville et du fatal chemin
Où les hommes semaient au vent de la folie,

Car les gerbes des blés dont se couvre la terre,
Il les prépare dès l’aurore des printemps;
C’est par lui que le sol apporte, en tous les temps,
Aux pauvres affamés sa sève nourricière.

En creusant le sillon d’où sort le pur froment,
Il accomplit le geste immense qui délivre,
Lui qui, donnant une âme à la vigne, fait vivre
Le vin qui prend sa force aux fibres du sarment.

Il survivra celui qui, dans la paix des plaines,
S’environne d’amour et de simplicité :
Le sûr moyen d’atteindre à l’immortalité,
C’est de mettre une fin aux souffrances humaines;

C’est de perpétuer la vie au sol fécond,
Et c’est de conserver le culte des ancêtres ;
C’est de mêler sa voix à la rumeur des hêtres,
C’est d’entendre monter le chant doux et profond

Du pays où, parmi l'abondance des choses,
Vivaces, germeront, sur ses riches coteaux,
De nouvelles ardeurs en des âges nouveaux,
Et qui tressailleront dans la forme des roses.

Dans les clartés du soir, dans les chants du matin,
Dans le fleuve orgueilleux dont le grand flot murmure,
Dans le sein ranimé de toute la Nature
Qui, par l’effort vainqueur, poursuivra son destin.

Jean Charbonneau sur Laurentiana
Les blessures
L’école littéraire de Montréal
L’ombre dans le miroir 
Les prédestinés

20 janvier 2023

L’ombre dans le miroir

Jean Charbonneau, L’ombre dans le miroir, Montréal, Beauchemin, 1924, 255 pages.

Le recueil se développe en six parties qui représentent chacune une étape de vie : Jouvence, Le départ du prodigue, Les éblouissements, Les désenchantements, Le retour du prodigue, L’ombre dans le miroir.

Le recueil débute par des considérations plus générales (Jouvence).  « Pénètre-toi du Rythme ardent de la Nature, / Et mets ton espérance en une aube future, / Crois en la vie et sois satisfait d'en souffrir.  

Vient un temps où il faut rompre avec son milieu d’origine (Le départ du prodigue). La jeunesse est le lieu de toutes les promesses : « Jeunesse affranchie, ô Jeunesse amoureuse, / Qui resplendis de force et palpite d'orgueil, / Sur un chemin en fleur, tu t'avances, heureuse / Aujourd'hui, ta venue illumine mon seuil. »

Plutôt que le ciel, c’est la Nature qui lui procure Les éblouissements. Charbonneau développe une forme de panthéisme, assez rare à cette époque : « Tu n'as jamais changé : j'avais raison, Nature ! / Tu demeures le livre ouvert à tous les yeux. / Tu combles de tes dons l'humaine créature, / Et ta magnificence éclate en tous les lieux. »

La guerre est un des premiers motifs du désenchantement : « À regarder de près le siècle qui se lève, / Dont l'aube s'assombrit et s'empourpre de sang ; / À voir l'homme reprendre insolemment le glaive / Qu'il brandit sur un monde, hélas! agonisant ». L’avidité, le désir et la désillusion qui s’en suit sont autant de mirages alimentés par la Chimère : « Les hommes sont restés les infimes pantins / Dont l'Histoire remplit chacune de ses pages, / Et suivent à peu près d'identiques destins! »

Le retour du prodigue, c’est le retour à la nature « Nature, me voici. Sœur de la Vérité / […] / Seule, tu résistas à la perversité / […] / Je m’en reviens vers toi, maintenant convaincu / D’avoir, dans mon orgueil immense, en vain vécu / Et subi les tourments que je voulais connaître. » Mais la nature est, elle aussi, condamnée : « Tout ce tragique amas de débris monstrueux, / Tombant dans l'infini par bonds prodigieux, / Les océans, les monts et les forêts tordues, / Les nombreux univers lourdement dispersés, / Bientôt du souvenir se seront effacés, / Et l'Ombre envahira les mornes étendues ! »

La dernière partie du recueil nous offre le spectacle de la désolation. Si, pendant un temps, le refuge dans le passé et la nature, semble le consoler, au terme du voyage ne reste que le pénible sentiment d’un homme dont la vie ne fut que déconvenues (amours et ambitions) : « Plein du regret des temps enfuis, je m'en reviens, / Accablé sous le poids des souvenirs anciens, / Les yeux encor tournés vers la route suivie / Où j'aurai, par deux fois, vécu ma triste vie. » Il ne reste « qu’une ombre en un miroir ».

On comprend un peu pourquoi Charbonneau ne plaisait pas à l’abbé Camille Roy. Jamais l’auteur n’avance que les misères de la vie vont lui permettre de gagner son ciel. La résignation et la culpabilité ne sont pas son lot. Le temps va sans trop s’attarder aux humains, ceux-ci sont manipulés par des forces supérieures qu’ils n’ont pas la possibilité de contrer, autrement dit leur destin est écrit d’avance. Rares sont les « prédestinés », ceux à qui est conféré le bonheur, ne serait-ce que pour une période. Même si elle n’arrive pas à combler tous les vides, la nature et les souvenirs d’enfance semblent les seuls baumes qui adoucissent la misère humaine.

Charbonneau est difficile à lire : ses recueil sont trop longs, vraiment trop longs, plusieurs poèmes reprennent les mêmes idées et il fait beaucoup appel à la mythologie.  Cela dit, c’est un auteur qui mérite le détour, ne serait-ce en raison de son intelligence.

Jean Charbonneau sur Laurentiana
Les blessures
L’école littéraire de Montréal
Les prédestinés
L’ombre dans le miroir 

9 décembre 2022

Pour mon pays

Alfred Descarries, Pour mon pays, Montréal, 1922, 144 p. (Biographie et bibliographie par Gérard Malchelosse) 

En introduction, Descarries (1885-1958) nous offre quelques réflexions sur la poésie canadienne-française. « Une oeuvre littéraire canadienne devrait être, à mon humble avis, au moins variée, quelque peu personnelle et est censée traduire, dans une proportion raisonnable, la mentalité, les moeurs, les aspirations du pays dont l'auteur se proclame, le nôtre, sans quoi elle risque fort de perdre de son intérêt. Louons nos plus anciens contemporains, qui ont marché dans la voie tracée par Crémazie, Fréchette, Lemay et autres. »

 

Le recueil contient une trentaine de poèmes, étalés sur trois parties, dont certains ont déjà été publiés dans des revues ou des recueils antérieurs, nous dit l’auteur. 

 

La première partie s’intitule « Gloire immortelle » : la bataille de Chateauguay, la citadelle de Québec, la guerre 14-18, les prouesses du 22e régiment, les mères des soldats en sont les thèmes. On le devine, ce sont des poèmes patriotiques. 

 

« Au gré du rêve » coiffe la seconde partie. Le décès de sa mère, une hymne à l’art, un retour au pays de l’enfance, la maison abandonnée, le quêteux, l’amour du pays et la famille en sont des sujets. En somme, quelques thèmes romantiques et ceux des terroiristes.

 

La troisième partie, la plus intéressante, porte le titre « Croquis, satire et fantaisie ». Descarries fait preuve d’une certaine finesse, même si les sujets et le style sont vieillots. 

 

 

UNE MORT HORRIBLE!

 

Il vivait, roublard et replet,

—On eût dit une énorme andouille—

Et mettait tout son intérêt 

Dans le porc, le boeuf et la houille !

Aussi lourd que son coffre-fort,

Ce trustard machiavélique,

Dans une auto digne d’un lord 

Vautrait son être oligarchique.

 

Despotique autant que le Schah 

De Perse, expert en artifices,

Il donnait des bals de pasha 

Où venaient tramer ses complices.

Sans cesse, un vigoureux valet, 

Fastidieusement servile,

Lorsque le maître roupillait,

Montait la garde au domicile.

 

Diantre ! — c’est tout naturel—

Il avait son siège à la Bourse...

Un siège fort substantiel !

 

C’était un homme de ressource,

Qui suivait la cote avec art, 

Distribuant d’exquis havanes, 

Payant le Mumm et le Pomard, 

Toujours gai, comme Aristophane!

 

Certes, bien plus heureux qu’un roi, 

Ce coquin à face bachique,

Parfois même, se crût le droit 

De se mêler de politique !

On l’entendit, publiquement,

Plein de feu, défendre “les masses” 

Qu’il affamait très poliment,

Comme font les ”escrocs de race !”

 

Un beau soir d’été vit, en pleurs, 

Seuls, les siens près de sa dépouille ! 

Hélas ! sous des monceaux de fleurs 

Reposait l’illustre fripouille!

Jeune encor, riche à millions,

Ciel! est-ce une fin assez sombre:

Mourir d’une indigestion

De porc frais et de vert concombre !