3 mars 2007

L'Arriviste

Ernest Chouinard, L’Arriviste, Québec, Le Soleil, 1919, 253 p.

Québec, vraisemblablement dans les années 1910. Dans ce roman, on suit le parcours diamétralement opposé de deux jeunes Canadiens français. C’est un roman d’initiation, mais aussi un roman à thèse. Lorsque le récit débute, Félix Larive et Eugène Guignard terminent leur rhétorique au Petit Séminaire de Québec. Même si tout les oppose, ils sont de bons amis. Larive est issu d’une riche famille de commerçants urbains et est un étudiant plutôt crâneur, rebelle, sachant toutefois tiré ses marrons du feu lorsqu’il s’agit de se faire valoir. Eugène Guignard, issu d’une paroisse du comté de Bellechasse, est un étudiant studieux, idéaliste bien que quelque peu ombrageux. Déjà les deux noms sont assez symboliques : Larive deviendra l’arriviste qui donne son titre au roman ; Guignard, tout en méritant l’estime des gens honnêtes gens, ne réussira pas à s’imposer.

Après leurs études classiques, les deux deviennent avocat et ouvrent ensemble une étude : Guignard travaille dans l’ombre et Larive récolte les honneurs. Après avoir épousé une fille richement dotée, Larive décide que Guignard ne peut plus lui être utile, tant ses ambitions sont grandes. Guignard, de son côté, continuant son petit bout de chemin, a conquis l’estime de concitoyens influents de Bellechasse qui l’incitent à se présenter à l’investiture libérale en vue d’une élection partielle. Quand arrive la convention, il doit affronter un adversaire, parachuté par Ottawa, et c’est nul autre que son bon ami Larive (pourtant un conservateur déclaré). Larive enlève la convention et bat en élection Guignard qui s’était présenté comme indépendant.

À Ottawa, l’arriviste Larive ne tarde pas à faire des siennes. Il se permet de voter contre son parti sur la première motion présentée en Chambre. Le premier ministre conservateur a tôt fait de l’attirer dans son parti en lui promettant le poste de ministre de la Marine. Mais pour ce, il devra appuyer une politique discriminatoire de l’aile francophobe du parti conservateur : enlever au français son statut de langue officielle aux Communes. Avant la présentation de ce projet controversé, de nouvelles élections sont tenues et le transfuge Ministre Larive bat pour une seconde fois son ami Guignard. De retour en Chambre, on présente le projet de loi anti-français, mais il ne passe pas, entre autres parce qu’il se trouve encore dans ce pays quelques anglophones à l’esprit ouvert.

Larive, qui croyait qu'il suffirait de quelques entourloupettes pour calmer la colère populaire, est maintenant conspué partout. C’est le début de la fin pour lui. Et quand il se permet de demander – que dis-je ? – d’exiger sous menace de démission le poste de lieutenant-gouverneur de la province de Québec, c’en est trop pour le Premier Ministre conservateur qui accepte sa démission sur le champ. En même temps, des spéculations financières qui ont mal tourné le ruinent en partie. Le voilà déchu. Ses nerfs craquent, il rentre piteusement à Québec et doit, pendant un temps, recouvrer son équilibre psychologique dans une maison de repos. Voilà qui fait réfléchir le sentencieux Guignard. Malgré sa droiture, sa probité, sa loyauté, il vient d’essuyer dix ans de revers et est toujours devant rien. L’exemple de Larive et la rencontre d’un Capucin lui font comprendre que l’argent, la gloire et même les honneurs ne sont que vanité et que seules les voies divines peuvent être à la hauteur de son âme pure et fière. Il devient Capucin.

Commençons par la facture du roman. Chouinard est sans doute le champion de la dissertation. Il n’y a pour ainsi dire pas de dialogue, pas de scènes dans son roman. Il résume à gros traits et surtout il analyse, d’ailleurs davantage le contexte socio-historique que les personnages ou les événements eux-mêmes. On lit en quelque sorte un roman-essai, un roman-traité de sociologie populaire. Cette lourdeur démonstrative, avouons-le, rend la lecture aride. Pour en avoir une petite idée, allez sur le site de la Bibliothèque nationale et lisez le chapitre X.

L’auteur présente une vision très cynique de la politique ; pourtant ce monde politique, si on excepte la fin religieuse, apparaît comme l’ultime moyen de se réaliser dans la société. On devient avocat un jour, seulement pour éventuellement guider le peuple, défendre la nationalité canadienne-française. Bien entendu, les Larive arrivent plus facilement que les Guignard à tracer leur voie dans les officines du pouvoir politique. Et la meilleure arme des arrivistes, c’est la manipulation des journalistes. Comme Arsène Bessette l’avait fait dans Le Débutant, Chouinard rend compte du caractère bassement partisan de la presse de l’époque.

J’ignore si Chouinard avait des connivences avec l’Action française (fondée en 1917). Son roman annonce L’Appel de la race de Lionel Groulx. Non pas que les opinions politiques de Chouinard rejoignent en tout point celles du Chanoine, mais plutôt parce qu'on retrouve ce personnage qui rêve de se dévouer pour son peuple, prêt à mettre sa vie privée de côté pour remplir une mission providentielle. ** Pour un petit aperçu sur l’auteur, voir le site de la
Bibliothèque nationale.

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