6 mars 2007

L'Héritier

Simone Bussières, L’Héritier, Québec, Les éditions du Quartier latin, 1951, 195 p.

Louise Breton est seule dans la vie : plus de parents, pas d’amoureux et deux amis qui vont mourir, l’une dans un sanatorium, l’autre de vieillesse. Elle a rencontré, voici cinq ans, Pierre Laurent, un jeune architecte de Montréal. Elle en était très amoureuse, même s’ils se voyaient seulement lorsque le travail de Pierre l’amenait à Québec. Leur relation demeurait parfaitement chaste, il faut le dire. Celui-ci en a épousé une autre, Jeanne Simard, mais il n’est pas complètement heureux : il veut transmettre le nom des Laurent, mais son épouse est stérile (à moins que ce soit lui, éventualité même pas envisagée à cette époque…) Sa femme voudrait qu’ils adoptent un enfant, ce qu’il refuse, craignant d’abâtardir le nom des Laurent.

Il prend alors le pari audacieux de revoir Louise Breton et de lui demander « l’indemandable » : lui faire un enfant. Celle-ci, toujours follement amoureuse de cet homme, accepte. Ils s’entendent ainsi : si c’est un garçon, Louise accepte de le laisser à Pierre sans même le voir ; si c’est une fille, elle la gardera et Pierre assurera son avenir. Louise devient donc sa maîtresse et devient rapidement enceinte. Bien entendu, à cette époque, le tout ne va pas de soi. Louise doit écarter certains problèmes de conscience. Le neuvième commandement de Dieu ne dit-il pas : « L'œuvre de chair tu ne feras, qu'en mariage seulement »? Elle finit par se rassurer en opposant à ce commandement d’autres passages de la Bible qui mettent l’amour au-dessus de tout. Elle établit même un parallèle entre son « don » et celui de la Vierge. Elle doit aussi éviter de perdre sa réputation : pour ce, elle choisit de déménager à Montréal, là où Pierre a un copain gynécologue qui va bien s’occuper de sa maternité.

Plus sa grossesse avance, plus le sacrifice qu’on va peut-être exiger d’elle lui apparaît cruel. Elle met l’enfant au monde et c'est… un garçon. Comme convenu, on le lui enlève avant même qu’elle l’ait vu. L’enfant est placé en crèche pour trois mois. Pierre dit à sa femme qu’un enfant les attend, qu’il a enquêté sur les parents et qu’il est prêt à l’adopter. Quant à Louise, elle est rongée par son amour maternel. Sa santé est maintenant menacée. Elle ne pense qu’à cet enfant, voulant à tout prix le voir. Elle appelle en secret Pierre tous les jours. Elle ébauche toutes sortes de scénarios pour le voir et finit par trouver : elle s’inscrit comme vendeuse itinérante. Avertie de l’absence de Pierre, elle se présente chez les Laurent. Jeanne finit par déduire que cette femme est la mère de l’enfant. Prise de pitié, elle la fait asseoir, lui donne l’enfant à bercer et, une parole en amenant une autre, elle finit par découvrir la supercherie du mari. Sur les entrefaites, celui-ci arrive et découvre les deux femmes. Louise, à bout de nerfs, s’évanouit. On la conduit à l’hôpital où elle meurt quelques jours plus tard, tenant son enfant dans ses bras et entourée des deux parents. Jeanne pardonne à Pierre.

Pour ce qui est de l’histoire, je pense que le résumé parle de lui-même. Inutile d’en rajouter. On a tous compris que c’est un mélo digne des romans de gare. Par contre, je dois dire que ce roman est très bien composé. J’ignore si l’auteur connaissait les théories de Robert Charbonneau. C'est un roman psychologique, avec beaucoup de monologues intérieurs bien intégrés au récit. Et les analyses psychologiques sont loin d’être bêtes : en fait, elles essaient de rendre crédible une trame événementielle qu’il est très difficile de rendre crédible. Par ailleurs, on sent une auteure qui sait qu’elle écrit sur un sujet qui la voue aux géhennes de l’enfer. Et elle essaie de composer avec cet énorme handicap, essayant de rendre acceptable ce qui ne l’était pas pour la morale catholique. Ainsi il y a une réflexion spirituelle qui me semble de haute tenue, et le salut judéo-chrétien par la souffrance me semble une idée forte du catholicisme québécois des années cinquante. Je vous en livre un passage. ***

Extrait
Jusqu’à quel point Louise avait-elle voulu nier la nécessité de la souffrance, l’utilité de la douleur, elle qui venait d’accepter d'emblée tout ce que physiquement et moralement elle pouvait supporter et cela non pour un Dieu mais pour un homme ? Ses affirmations et ses négations ne se résumaient-elles pas à un appel au secours, un cri de détresse ? Et le vieil ami, ignorant tout du drame réel qui se déroulait dans l'âme de sa correspondante, avait tout de même trouvé des mots capables de la faire réfléchir sérieusement ! Pourtant, loin d'anéantir en elle le projet conçu, elle trouve là des arguments l'affermissant dans sa résolution !
Femme autant qu'il est permis et possible de l'être, elle a un esprit de déduction doublé d'une faculté d'intuition dont elle se sert admirablement.
« Je crois surtout, a écrit le notaire, à la nécessité absolue de notre régénération dans et par la souffrance ! » Mais elle aussi y croit ! et ce qu'elle a pu en dire dans la lettre qui a provoqué cette réponse n'était bien qu'un appel désespéré ! Au fond, il est vrai qu'elle ne comprend pas qu'un saint Paul prétende ajouter aux souffrances du Christ !... mais puisqu'il a pu, lui, l'Apôtre, considérer que sa souffrance était de première nécessité, pourquoi elle, l'amante, ne pouvait-elle pas accepter la sienne sur le même plan? Bien plus, n'était-ce pas de sang-froid qu'elle envisageait la possibilité de souffrir, n'était-ce pas volontairement qu'elle s'attachait à la souffrance ? Et cela ne compterait pas ? Cela ne tiendrait pas uniquement parce que cette acceptation naissait de l'amour ? Mais ce même Apôtre ne proclame-t-il pas que « l'amour est la plénitude de la loi » et saint Augustin, plus tard, n'ajoutera-t-il pas : « Aime et fais ce que tu veux? »
Ce qu'elle veut c'est bien de payer son billet d'entrée pour là-haut !
« Le cœur est infiniment plus puissant que la raison devant le Maître. C'est là qu'il fait ses sondages... » a-t-elle lu.
Son destin était fixé... (p. 85-87)

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