2 avril 2009

Un homme et son péché


Claude-Henri Grignon, Un homme et son péché, Montréal, Les éditions du Totem, 1933, 212 pages.

Tout Québécois connaît cette histoire de Claude-Henri Grignon, du moins de nom. La plupart n’ont vu que l’adaptation télévisuelle ou le film de Binamé, tous les deux un peu édulcorés tout compte fait. On imagine mal ce à quoi ressemblait le roman publié aux éditions du Totem d’Albert Pelletier, un éditeur progressiste, celui-là même qui publia l’année suivante Les Demi-Civilisés. Il semble que Claude-Henri Grignon avait en tête l’écriture d’une nouvelle, ce qui expliquerait que l’intrigue soit aussi mince. Au fil du temps, Grignon a constamment modifié ou enrichi l’histoire, y ajoutant des personnages, des épisodes pour les besoins de la radio, des films, de la télévision... Ainsi ne cherchez pas dans le roman le Père Ovide, la Grand’Jaune, le père Laloge, Bidou, Basile Brochu, Jambe-de-Bois, le curé Labelle, Arthur Buies, le notaire Lepotiron, etc. 


L’intrigue originale est très simple, l’action tourne autour de cinq personnages : Séraphin et Donalda, Alexis et Bertine sa fille ainée, enfin Lamont, un emprunteur. On voit aussi un peu le curé Raudin, le docteur Cyprien et Artémise, la corpulente femme d’Alexis. Parlant de ce dernier, il a six enfants et environ quarante ans, soit le double de Donalda. Il n’est jamais allé au Colorado, il s’est contenté de faire la drave sur la Rivière-aux-Lièvres. Bref, oubliez le triangle amoureux, tel qu’on le voit dans le film de Binamé ou au début du téléroman.

L’intrigue est construite autour de deux actions. La première met en scène Séraphin dans son rôle d’usurier. En 1890, dans une paroisse du comté de Terrebonne, Séraphin Poudrier mène la vie dure aux habitants des environs. Un jour se présente chez lui un certain Lemont, un fermier qui s’est fait prendre dans une affaire de mœurs. Il aurait été surpris avec une jeune fille de 16 ans, reconnue pour aguicher les hommes, lui un homme marié, père de famille. Pour garder le silence, les parents de la jeune fille lui réclament 100$. Séraphin finit par les lui prêter, mais en retour, il exige que Lemont lui apporte ses deux vaches de race. Il lui donne trois mois pour rayer sa dette. Comme il n’y arrive pas, Séraphin garde les deux vaches.


L’autre action, la plus importante du roman, met en scène le couple Séraphin-Donalda. Très tôt, Donalda émoustilla Séraphin, le « vieux garçon » : « Il connut Donalda, enfant. Il la convoitait depuis le jour où il l'avait rencontrée dans un champ de fraises. Elle s'était assise près de lui et il avait été frappé de la blancheur de ses bras et de la fermeté de sa poitrine, si opulente pour son âge. Il l'aimait. Cela était venu d'abord par le fleuve de l'impureté dont il ne chercha jamais à découvrir la source. Puis, peu à peu, il se fit à l'idée qu'elle pourrait devenir sa femme. Quand la petite eut vingt ans, il la maria. Il en avait quarante.»


Ils ne sont mariés que depuis un an, mais déjà Séraphin regrette cette union. Il se rend compte que s’il donne libre cours à ses pulsions, il deviendra en quelque sorte l'« obligé » de Donalda, ce qui pourrait lui coûter cher : « Les troubles de la chair qu'il combattait depuis tant d'années l'envahissaient maintenant ainsi qu'une crue prodigieuse de limon. Mais Séraphin ne se laissa point attendrir comme un fol, ni par le cœur, ni par les sens. Il se rendit compte avec une précision d'usurier que s'il se laissait aller à la passion de la chair, la petite Donalda Laloge finirait par lui coûter les yeux de la tête et lui mangerait jusqu'à la dernière terre du rang. Il lutta tant et si bien, la nuit et le jour, qu'il fit de sa femme moins qu'une servante: pas autre chose qu’une bête de somme. » Il refuse de lui faire l’amour : « Une fois, une seule fois, Séraphin la posséda brutalement, mais refusa, net, de lui faire un fils qu'elle désirait avec tant d'amour de par l'hérédité la plus lointaine. / — Je n'aime pas les enfants, avait-il dit, avant de s'endormir. / Dans une autre circonstance, il s'était livré: / Tu sais, ma fille, que des enfants, ça finit par coûter cher. » Il lui mène la vie dure et elle en a peur. Peu s’en faut d’ailleurs qu’il ne la batte quand il découvre qu’elle utilise un chapeau de paille, plutôt que du pesat (paille), pour cirer le plancher. Pourquoi Donalda l’a-t-elle épousé? On l’ignore. Peut-être parce qu’elle était orpheline...

Quand Donalda tombe malade, Séraphin n’est pas très pressé d’aller quérir le médecin. Il tarde tant et tant que la pauvre finit par succomber dans des douleurs atroces. Séraphin montre tout au plus « un léger chagrin ». Il trouve au fond du hangar une tombe qui était destinée à une autre personne : « Séraphin et Alexis déposèrent le cercueil à terre, près de la morte. Deux jeunes hommes les aidèrent à coucher dedans la pauvre Donalda. La tombe était un peu petite. Séraphin tira sur le corps en élevant la tête et les genoux. On déposa ensuite le cercueil sur les planches. [...] On mit le crucifix sur la poitrine de Donalda. Et, au milieu des sanglots et des lamentations des assistants, on ajusta le couvercle. Comme les genoux du cadavre dépassaient un peu la bière, l'avare pesa dessus et un craquement d'os se fit entendre. »


La mort de sa femme le libère en quelque sorte et laisse toute la place à son vice : « Séraphin, assis près de la table, pensait à demain, à l'argent qu'il économiserait, aux profits qu'il réaliserait, à toutes les transactions possibles et imaginables. Il en jouissait intérieurement. Sa passion, plus éloquente qu'un ciel étoile, plus prenante que l'espace, remplissait son cœur, bouchait toutes les issues, et il ne restait pas un coin pour l'image de Donalda. » Ayant repris sa vie de vieux garçon, Séraphin est heureux. : « Je vais vivre seul et à mon goût. Pauvre Donalda, c'était du bon pain, mais elle menaçait de me coûter cher. Rien que pour un an que j'ai vécu avec elle, ça m'a coûté 15$ de plus, rien que pour elle. Ça pouvait plus marcher de même ben longtemps. Moi, tout seul, il n'y a pas de danger. »


Comme il garde une forte somme d’argent et que Donalda n’est plus là pour la surveiller, la peur de se faire voler s’empare de lui, pour ne pas dire devient sa hantise. Il apporte sa bourse partout, couche avec elle. Et un jour tout bascule. Une de ses vaches, une de celles qu’il a usurpées, se retrouve dans la rivière. Comment y est-elle parvenue? Certains indices laissent penser que quelqu’un aurait brisé la clôture. Alexis vient l’aider à la sortir de ce mauvais pas. Sur le chemin du retour, Séraphin se rend compte que sa maison est en feu. Il court, se précipite, se jette dans le feu. Alexis tente en vain de l’en empêcher. Trop tard, l’avare est brulé vif. Le lendemain, on retrouve son cadavre, et dans sa main fermée, quelques grains d’avoine et une pièce d’or.


Grignon ne s’est pas embarrassé de nuances pour créer Séraphin : c’est un personnage odieux, un vicieux, un satyre, un vrai personnage de roman populaire. S’il n’y avait que son amour de l’argent et ses manœuvres déloyales pour abuser de pauvres colons… Mais le comportement du personnage est tellement scabreux que le lecteur ne peut lui réserver la moindre once de sympathie. Comment ne pas être scandalisé qu’il se permette de fantasmer sur Bertine, la fille ainée d’Alexis, pendant que sa femme agonise à l’étage : « Séraphin la regardait du coin de l'œil tout en réparant une courroie de harnais. Cette belle fille dans la maison lui apportait un air de fête qu'il ne connaissait pas. Il sentait courir dans ses veines un sang neuf et bouillant. Malgré lui, ses yeux revenaient toujours se poser sur cette croupe rebondissante de Bertine, sur ces mollets fermes et gras que la jupe trop courte laissait voir en plein, et sur la poitrine surtout, la plus belle du monde, et faisant éclater le corset trop petit. Jamais l'avare n'avait été secoué aussi fortement par le désir. La luxure, la vieille luxure qu'il combattait depuis tant d'années, reprenait donc le dessus? Elle finirait par le broyer dans ses anneaux de chair et de plaisir? »

À défaut d’avoir des relations sexuelles avec sa femme, il entretient une relation trouble avec sa bourse et les trois sacs d’avoine : rien ne lui fait plus plaisir que de monter à l’étage pour tripoter son argent, caché dans trois sacs d’avoine. Un plaisir solitaire, sexuel. Pendant que sa femme se meurt, il se permet une petite visite aux trois sacs d’avoine : « II monta ensuite à l'étage supérieur, le cœur caressé par sa passion. Les trois sacs d'avoine et la bourse se trouvaient toujours là. Excité par d'autres soucis et fou de volupté, il demeura dans la chambre secrète plus longtemps qu’il ne l'aurait voulu. »

Bien sûr, le thème central du roman, c’est l’avarice. En apparence, du moins. Quand on y regarde de plus près, on remarque que la sexualité est un thème tout aussi important. Séraphin, Lemont et même Alexis, bref tous les hommes, arrivent difficilement à contenir leurs pulsions. Laissons de côté Séraphin et considérons un peu le cas d’Alexis. Il aime beaucoup Donalda, on soupçonne même qu’il en est amoureux. Pendant la veillée funèbre, il monte à l’étage pour se reposer. Il se retrouve dans le lit de la morte et se permet ce rêve : « L'ivresse le pénétrait maintenant, ainsi qu'un air parfumé, musical. Plus léger qu’un nuage, il flottait dans l'espace sur un printemps sans fin, au-dessus de la campagne en fleurs avec Donalda à ses côtes, nu tête, qui présentait sa bouche de fraise au miel du soleil. »

S’il y une chose qui m’étonne, c’est que Grignon ait réussi le tour de force de faire croire à la société conservatrice de 1930 que l’avarice était le thème de son roman, alors que ce récit trempe de bout en bout dans une sexualité trouble. Est-ce la fin moralisatrice qui a rallié tous les critiques bien-pensants? Suffit-il que l’usurier soit puni cruellement ? Quand même... saluons l’audace! 


Il est indéniable que ce roman possède des qualités propres au roman populaire, pour ne pas dire au mélodrame : des personnages manichéens, caricaturés, un bourreau et une pauvre victime sans défense, du sexe et de l’argent, une fin moralisatrice. On peut facilement comprendre son énorme succès. Ceci étant dit, Grignon n’a ni la qualité d’écriture, encore moins le regard pénétrant des auteurs capables de faire vivre des personnages crédibles, de mettre en scène une société, de poser un regard pertinent sur le monde qui les entoure, comme le fera quelques années plus tard sa cousine Germaine Guèvremont.


Pour en savoir plus sur Claude-Henri Grignon et son œuvre, voir le site de la BANQ.
Pour une critique, voir l’étude de Louis Dantin sur la BEQ .
Pour une autre critique, voir Berthelot Brunet, page 150.

Claude-Henri Grignon sur Laurentiana
Le Déserteur
Un homme et son péché (édition originale)
Un homme et son péché (éd. du Vieux Chêne illustrée par Maurice Gaudreau, 1935)
Un homme et son péché (éd. du Vieux Chêne illustrée par Monique Aubry, 1941)
Ombres et Clameurs

Le Secret de Lindbergh

Voir aussi

3 commentaires:

Anonyme a dit...

C'est le meilleur résumé sur ce livre que j'aie vu jusqu'ici. C'est aussi la meilleure analyse. Pas de superflu, pas de «moi je pense que (...)» juste les faits importants.

Jean-Louis Lessard a dit...

Un site consacré à Séraphin :
http://seraphin-donalda.e-monsite.com/album/

Vous y trouverez une photo des différentes éditions du roman.

Francois Boucher a dit...

"C'est le meilleur résumé sur ce livre que j'aie vu jusqu'ici."
…bis…
Merci Jean-Louis! Votre blogue est génial!