21 septembre 2018

La fiancée du matin


Jean-Guy Pilon, La fiancée du matin, Montréal, Éditions Amicitia, 1953, 60 p.

On indique sur la page titre que cette édition serait la deuxième, mais je crois qu’il s’agit d’une erreur : je n’ai trouvé aucune référence à une édition antérieure. Peut-être s’agit-il d’un deuxième tirage…

En 1953, Pilon n’a que 23 ans et est étudiant de deuxième année en droit. C’est son premier recueil et il semble l’avoir désavoué puisqu’il ne l’a pas intégré à Comme eau retenue, la compilation de ses œuvres publiée à L’Hexagone en 1970.

Le recueil compte trois parties. Chacune est placée sous la tutelle d’un poète connu et précédée de quelques vers en exergue de ce dernier.

La fiancée du matin, la première partie qui a donné son nom au recueil, est dédiée à Rina Lasnier. Dans une entrevue, Pilon a révélé que cette dernière l’avait accompagné dans son travail poétique pendant deux ans. La fiancée du matin est un long poème sentimental, d’une quinzaine de pages,  divisé en huit sections, comme autant d’étapes d’un premier amour qui se termine mal : ainsi se succèdent l’amour rêvé, la rencontre, l’amour fou, la rupture, la peine d’amour, le deuil amoureux, les tentatives de comprendre, la guérison. Le jeune Pilon utilise un style fleuri qui n’a rien d’une « eau retenue ». On a droit à beaucoup d’effusions, de lyrisme, d’épanchements romantiques, d’exclamations…

Dans Poèmes du midi, sous l’égide de Paul Éluard, le style est beaucoup plus contenu. L’amour est encore le sujet des 15 poèmes de cette partie, sans  les débordements de La fiancée du matin. Dans plusieurs poèmes, le poète s’efforce de dire la grandeur de son amour : « De tes yeux penchés sur ma vie / À ton épaule infaillible de courage, / De tes lèvres créées pour l’amour / À l’instant du jour attendu, / Tu es toute ma joie. » Il essaie aussi de projeter son couple dans le futur : « Quand le don total / Illuminera nos souffles, /…/ Nos mains s’uniront / Par un clair matin d’été. / Voile de dentelle, / Robe blanche, / Anneau discret ». L’amour lui permet d’envisager son futur en toute quiétude : « Mais tu es là pour toujours et rien n’arrivera / Car tu rajeunis le monde à chaque instant du don ».

Pilon choisit le parrainage d’Alain Grandbois dans Poèmes du soir. Ce n’est peut-être pas un thème qui unit les 16 poèmes qui composent cette partie, mais plutôt un état d’esprit, un mélange d’inquiétude et de nostalgie. On pourrait même y voir un bilan, si le terme peut s’appliquer à un jeune homme au début de la vingtaine. Plusieurs poèmes sont tournés vers l’enfance, « Souvenir du temps des jeux / Des heures perdues / Où tout était lumineux. » Le poète essaie de retrouver l’enfant qu’il était : « J’ai perdu une part de moi-même / Dont je me souviens à chaque pas ». Il sait qu’il faut en finir avec le passé : « Les portes sont closes / Sur les souvenirs en allés / Les jeux sont finis / Dans l’herbe verte et tendre ». Pilon termine son recueil en évoquant un passé plus récent et c’est ici que perce l’inquiétude devant le monde qui s’offre à lui : « N’espérant que l’instant du don / Et la chance du désir / Le fruit mûr regarde l’espace / De ses yeux étonnés de silence. »

La fiancée du matin lançait la carrière littéraire de Pilon. De toute évidence, l’auteur cherche son style, mais quelques vers ici et là nous annoncent l’important poète qu’il deviendra.

Jean-Guy Pilon sur Laurentiana
La fiancée du matin
Les cloîtres de l'été
Les matinaux 
Les débuts de l'Hexagone
L'homme et le jour (à venir)

14 septembre 2018

Plaisirs

Éloi de Grandmont, Plaisirs, Montréal, Chanteclerc, 1953, 30 pages (avec une chanson de Maurice Blackburn).

La poésie d’Éloi de Grandmont n’est pas exempte de naïvetés. Plaisirs reprend où Premiers secrets nous a laissés. Il en était à poétiser son enfance et ses premières amourettes et il poursuit dans la même veine. On se retrouve dans l’atmosphère des années 50, ne serait-ce que par les références à la vie paysanne et à la religion. Pourtant, n’y cherchez pas une critique de ce monde rétréci, aux dires de bien des auteurs. « C’était quand même le bon temps », semble-t-il nous dire dans « Dimanches naïfs » : « Surplis, soleil, encens, barrettes / Paysage des Fêtes-Dieu, / Des processions jusqu’à midi / Avec solos de clarinette ». Mais la Fête-Dieu n’est pas seulement une fête religieuse, elle lui rappelle le « temps des premières cigarettes », des premières beuveries et même le « Divin corsage des fillettes, / Étoffes d’un prix modéré / Sous lesquelles nos mains glissaient ».

La plupart des poèmes évoquent le temps de l’innocence heureuse, avec humour et dérision. On découvre ici et là un peu de tristesse, vite réprimée.  

DOUX TEMPS

Doux temps des amours !
Le sable des plages
Est à peine sec,
Est à peine cuit
Que déjà le jour
Que déjà la pluie
Que déjà son cœur
Que déjà le miens
Que déjà l’amour...

Faudra-t-il dormir
À l’hôtel demain ?
Faudra-t-il pleurer ?
Ne plus voir l’éclair
Que dans les miroirs,
Sur les meubles clairs,
La chaise en métal.
La porte d’émail ?
Faudra-t-il mourir ?

Doux temps des amours !
Gamine farouche,
Plus vive que l’aile
D’un oiseau sauvage,
Rieuse dans l’herbe,
Rieuse dans l’eau,
Dans le foin aussi
(Une seule fois
Pendant un orage).

Je tourne la page
De ce premier livre
Du temps des amours,
Du temps des orages
Et des bras qui serrent
Et des yeux qui crient.
Du temps des folies
Qu’on fait bien avant
D’avoir ses vingt ans.

Du temps, du doux temps
De ces amours-là.
Orage en vacances :
Soleil de la vie.

7 septembre 2018

L’étoile pourpre



Alain Grandbois, L’étoile pourpre, L’Hexagone, Montréal, 1957, 77 pages.

Comme dans ses deux précédents recueils, Grandbois dédie L’étoile pourpre à M. R., soit sa cousine Marguerite Rousseau qu’il va épouser en 1958.

Si on se fie au titre de ses deux recueils précédents, Les îles de la nuit et Rivages de l’homme, on peut dire que Grandbois, le grand voyageur, cherchait un ancrage, une île ou un rivage. De prime abord, cette étoile pourpre peut nous sembler bien mystérieuse. Elle ne peut évoquer un lieu physique. Est-ce à dire que Granbois pousse dans une autre dimension sa recherche de bonheur?

On a déjà une bonne idée du recueil en se penchant sur les deux poèmes les plus représentatifs : « L’Étoile pourpre » et « Noces ». Dans le poème éponyme, Grandbois présente une scène amoureuse dans un climat à la fois de début et surtout de fin du monde. « Au creux des cathédrales détruites / Parmi le chaos des pierres tombales ». C’est dans cette atmosphère plutôt lugubre que parait « [c]elle dont les yeux / Sont peuplés de douceur et de myosotis ». Cette rencontre suscite un grand moment d’exaltation chez le poète : « Je plongeais alors / Jusqu’au fond des âges / Jusqu’au gonflement de la première marée / Jusqu’au délire / De l’Étoile pourpre ». Il  a le sentiment de retrouver le temps premier, délivré de tout stigmate du passé, de pouvoir tout recommencer : « J’étais recouvert / De mille petits mollusques vifs / Ma nudité lustrée / Jouait dans le soleil / Je riais comme un enfant ». Mais avec Grandbois, on flirte davantage avec le désespoir et la mort; cet instant de bonheur lui échappe aussi vite qu’il est apparu : « Je noyais mes désespoirs / Au sombre élan de son flanc ravagé /…/ J’allais triompher / Mes palais soudain s’écroulaient / Aux brouillards de mes mains ».

La démarche est semblable dans le célèbre « Noces », poème d’amour et de mort, sauf que Grandbois nous amène plus loin. Encore une fois, la rencontre amoureuse prend une dimension cosmique. Grandbois décrit un couple fusionnel et sa plongée progressive dans les profondeurs marines. « Nous sommes debout / Debout et nus et droits / Coulant à pic tous les deux / Aux profondeurs marines ». L’amour et la mort, inextricablement liés, ramènent l’homme et la femme au premier temps de l’humanité, aux limites de la vie : « Nous nous enfonçons droits et purs / Dans l’ombre de la pénombre originelle ». Les amants veulent se libérer de toutes contingences terrestres : « Laissons le jour infernal / Laissons les cycles de haine / Laissons les dieux du glaive ». Le moment d’absolu est atteint dans leur fusion dans la mort : « Rigides et lisses comme des morts / Ma chair inerte dans son flanc creux / Nos yeux clos comme pour toujours / Ses bras mes bras n’existent plus ». La plongée se termine ainsi : « Nous plongeons à la mort du monde / Nous plongeons à la naissance du monde ». On peut y voir une fin ou une renaissance mais aussi, pour reprendre une belle expression de Jacques Brault, « un chant de mort à soi-même ». 

Élargissons un peu. Chez Grandbois, il y a le désir, à la fois euphorique et douloureux, du plus haut, du plus loin, du plus profond, d’abord dans l’ordre physique et géographique, mais aussi dans les dimensions spirituelle, philosophique, cosmique. Mais ce désir d’embrasser un univers toujours en expansion ( le « Chant des Absolus ») a comme contrepartie le besoin de s’ancrer sur une île,  un rivage ou une étoile. « L’absolu nous guette / Comme un loup dévorant ». Ou encore : « Les pas des hommes / Ne conduisent jamais nulle part ». L’amour participe de ces deux mouvements, tout comme le voyage. « Tu m’apportais ton baiser d’aube / À goût de crépuscule / Tu préparais ma mort / Avec des doigts minutieux / Et dans leur étonnant silence / Sous la pâleur des étoiles vertes / Le lieu nous fixait pour les temps éternels » (Amour).

L’amour (et sa contrepartie la mort) est le thème sur lequel se développent la plupart des poèmes dans L’étoile pourpre. La poursuite de l’étoile pourpre se confond souvent avec la quête amoureuseGrandbois, après avoir convoqué la terre et le cosmos, le ciel et les océans, termine de façon plutôt prosaïque son recueil : « Nous nous prenions la main / Nous avancions dans la vie / Avec cette quarantaine d’années accumulées / Chacun de nous / Veuf deux ou trois fois / De deux ou trois blessures mortelles / Nous avions survécu par miracle / Aux démons des destructions » (Cris).

On rencontre beaucoup d’images, de symboles, d’adjectifs; dans ses meilleurs poèmes, beaucoup d’ampleur dans les vers et dans la composition; une solennité dans le ton; des passages très lyriques; bref une esthétique déjà rencontrée dans les recueils précédents. Avec moins de rigueur toutefois; j´ai même envie de dire : une esthétique plus baroque.


Alain Grandbois sur Laurentiana

31 août 2018

Au loin l’espoir

Gilbert Choquette, Au loin l’espoir, Montréal, Chez l’auteur / Orphée, 1958, 48 pages.

« La plupart des poèmes de ce recueil ont été écrits à Paris, quelques-uns à Montréal, entre 1951 et 1957 » (Choquette)

Le recueil contient 34 pages de poèmes en vers et 14 pages de poèmes en prose.

Encore un poète qui se cherche et qui utilise le thème du voyage, de l’errance et de la fuite : « Quand j’existe à l’étranger / Je me sens à mille kilomètres / De moi-même » Où trouver un havre ou, comme Grandbois, une île où poser sa vie : « « Je dis qu’il n’est plus d’île déserte / Partout sous le soleil à l’œil inéluctable / Ce ne sont qu’images de la vie refusée ». Et, encore une fois, la femme devient l’ancrage où l’homme peut étancher ses douleurs : « Quand je nage vers Elle / Tout le grand ciel en moi déferle / Et son courant torrentueux / Lave mes yeux brise ma peine ». Cette femme, évoquée le temps d’un poème, ne pourra rien pour lui. Le sujet sombre dans une paranoia intolérable : « Des animaux cruels font autour de ma vie / Une ronde infernale au milieu de cris fous ». Ou encore : « Toute avance aujourd’hui me fait naître des haines / Le contact est douleur, voilà la vérité ». Cette première partie se termine sur  le motif de la mort, mort des sociétés et mort du sujet. « Nous nous sommes endormis / Sur nos villes naissantes » et « La mort s’obstinait à me crier je t’aime… »

Dans la deuxième partie constituée de poèmes en prose, on retrouve le même climat délétère, le même vide existentiel, le même désespoir. Voici trois passages : « Se trainer le long de la vie, sans cible et sans fusil, sans fierté, sans animosité, sans vie » ; « Dans le silence du vent tombé, j’édifiai patiemment un temple de raison dont je fis ma demeure. Et le ciel n’en fut point ni l’amour »; « Prisonnier, prisonnier, prisonnier de l’aspect de ce monde emporté. Je ne ferme pas les yeux; je regarde attentivement et je me solidarise avec lui d’autant plus qu’il me révolte davantage ». Le dernier poème finit sur une note d’espoir (l’espoir chrétien ?) : « Un vent de grâce me soulève et je prends mon élan pour toucher Dieu ».

On peut écrire pour diverses raisons. Il me semble que Choquette s’en sert comme exutoire, comme thérapie. Une façon de contraindre son mal, de se chercher, de trouver un mieux-vivre. Disons que sa poésie est souvent lourde, même du point de vue formel.

24 août 2018

Voie d'eau

Alphonse Piché, Voie d’eau, Montréal, Fernand Pilon, 1950, 56 pages.

J’ai présenté le premier recueil  d’Alphonse Piché : Ballades de la petite extrace. Voie d’eau est son troisième, Remous l’ayant précédé en 1947.

Dans le « poème-préface », intitulé Routes anciennes, Piché revient sur son parcours plutôt difficile : « Routes de troubles attirances; / De chutes et d’intimes souffrances / En l’ornière fauve survenues // Routes blêmes et mercenaires / De la promesse à nu, / De la détresse austère; » Suit une période de révolte : « A bas ! la pourriture /Des marais en bordure / Où ma course s’est abreuvée! // « À bas! Les portes closes … » Et ça continue ainsi pendant quelques strophes. Et vint la rédemption, toute féminine : « ELLE a vaincu le deuil, / ELLE a conquis le seuil / Où se butait la cécité ». Le poème se termine par ces vers pleins de la solidité amoureuse : « Son profil infini / Désormais à mon flanc / Étanchera la lie ». Le reste du recueil reprend en quelque sorte les mêmes thèmes.

« Une voie d'eau est une entrée d'eau imprévue dans un navire par la suite d'une ouverture dans la coque sous la ligne de flottaison. » (Wiki)

Dans beaucoup de poèmes, Piché se sert de l’imagerie maritime pour traduire les soubresauts de sa vie amoureuse. On n’a qu’à considérer quelques titres pour s’en convaincre : Elle et l’eau, Port, Rivage, Marée, Écueil, Épave, Remous..., Départ ..., Ressac ..., Calme. On comprend que l’amour a tardé à entrer dans sa vie : « La lassitude du roseau / Dans la vague et le vent / Pose en moi l’écho doux / De mes amours penchées / Sur un éveil lointain / D’astres lents à venir » (Elle et l’eau). Beaucoup de déconvenues (remous, écueil, rivages…) et de solitude l’ont précédé : « Beau rivage aux lèvres d’eau, / Unis ma solitude à l’élan de tes arbres; / Accueille mon amour promis aux larmes / Et à la nuit » (Rivage). Et encore, même conquis, tout amour finit par s’étioler : « Eux savent la chambre close / Où s’étiole la tige de tout amour, / De toute blessure, de toute chose » (Sirène). Le dernier poème du recueil ne laisse guère de doute sur la fin : « Tu vins seule, en ma nuit, mystérieuse enfant, / Verser l’urne d’eau vive à mon flanc desséché; / Et j’ai mis à la voile, et la mer retrouvée / Immense s’est offerte à mes embrassements. » (Fin)

Souvent on associe Piché à ses Ballades de la petite extrace. Il me semble que Voie d'eau, plus personnel et plus moderne, marque une avancée dans sa poésie.


REMOUS
Fuis cette onde placide
Où s’ébat trop de ciel;
Je saurai de mon ventre fluide
T’arracher au soleil.

Je saurai,
Tes jambes à mes jambes sœurs
Et ton cœur enserré de mes bras,
Épuiser l’ultime paysage 
Du dernier souvenir.

Ta nuit seule en ma nuit;
Ton âme flétrie à mon agonie;
Ta musique ardente morte à mon long silence :
Je glisserai sur toi mes lentes caresses d’algues . . .
Et dans les conques nouvelles de ta bouche et tes yeux
J’éterniserai
La mortelle douceur de mon baiser.

Et de mes larmes.

17 août 2018

Chronique d'une mort annoncée

L’un des plus importants bouquinistes du Québec, BONHEUR d'OCCASION,  est obligé de fermer boutique. Lisez l’argumentaire de Mathieu Bertrand. Il y a matière à réflexion. 

Bientôt il n’y aura plus de libraires, seulement des vendeurs. 
Beaucoup de livres sont donnés chaque année aux entreprises d'économie sociale. Bien entendu, l'action est louable. Moi-même, je suis membre de l’une d’elles et je lui refile tout ce qu’un bouquiniste ne m’achètera pas. Dans ma région, Écolivre à Lévis et La librairie Nouvelle chance dans Limoilou font du bon travail. Il y a des personnes habilitées à faire un tri intelligent dans cette multitude de livres. Et je suis sûr qu'on pourrait en trouver d'autres au Québec. Mais qu'arrivera-t-il si le trieur (y en a-t-il encore?) ne voit pas de différence entre un ERTA, même fatigué, et n'importe quel livre à la couverture clinquante? J'ai bien l'impression qu'une partie du patrimoine littéraire va finir aux poubelles.Triste.

Lire aussi l’article du 13 décembre 2016, signé par plusieurs libraires, concernant les activités de la multinationale Renaissance.

Dans les jardins de la vie et de l’amour


Claude Bernard Trudeau, Dans les jardins de la vie et de l’amour, Montréal, Beauchemin, 1953, 85 p.

« Chaque miroir que je tiens retient un moment du monde et de ma sensibilité ». Ce petit texte non signé, en exergue au poème « Les six miroirs », traduit bien la démarche de Claude Bernard Trudeau. Il entend témoigner des instants furtifs de la vie, des émotions suscitées par un soir en ville, un concert, un jardin… « La Beauté seule demeure » écrit-il après avoir évoqué quelques-unes des grands malheurs — dont la guerre — qui ont marqué la première moitié du XXe siècle. À l’apitoiement sur lui-même ou l’humanité, le poète préfère l’éblouissement, par exemple celui que peut susciter la musique de Ravel : « Ah! Cette blonde lutinerie de rayons / Dans toutes les chevelures! / Cet envol frénétique, ruisselant d’oiseaux / Surpris au fond du jardin d’hiver! Et de partout / Ces éclats, ces trilles / En bouquet de notes claires… » En fait, tout est susceptible de nous enchanter, à commencer par la nature, si on sait regarder, semble-t-il nous dire.

On a droit à un poème intitulé « Qu’est-ce qu’un poète » qui doit bien faire une centaine de vers. Trudeau nous offre de multiples définitions du poète, comme en font foi ces quelques vers pigés ici et là dans le poème : « Chantre de la paresse fertile du soir »; « Arlequin en marge de la vie »; « Monstre d’idéals »; « Pâtre des grands soleils, porteurs de joie ». Le paroxysme de l’émerveillement est atteint dans le long poème « Ensorcellements ». Au début de chaque strophe, le poète salue un élément, le plus souvent de la nature, élément qu’il développe par la suite. Par exemple, à propos du fleuve : « Bonjour, fleuves, / Magnifiques bras de fraicheur et d’ivresse / Encerclant la terre entière, / Larges bras de santé victorieuse, / Chargés de navires, de nymphes / Et de pirogues palpitantes comme des oiseaux… »

Les poèmes sont longs, la parole est plus que généreuse, et sa portée est large. Comme le dit le cliché, l’auteur a du souffle. Sans qu’on soit dans le haut lyrisme, ces poèmes ont pour but de susciter une émotion chez le lecteur, ne serait-ce que par accumulation. Une émotion qui devrait mener au ravissement. Au fil des poèmes, se tisse une hymne à la beauté du monde, ce qu’un des courts poèmes du recueil dit assez bien :


AUX EXILÉS SUPERBES
Vous qui avez saisi la Beauté
Dans toute sa puissance
Et sa terrible extase,
Possédez, exilés superbes,
Une clé
Qui vous fera vous reconnaître par delà la mort.
C’est alors que vous pourrez ouvrir
La porte d’extrême bonté
Qui dévoile des infinis de transparence
Et de ravissements !

10 août 2018

La mort à vivre


Georges Cartier, La mort à vivre, Malines, CELF, 1955, 44 pages.

La première image que nous sert Georges Cartier, c’est celle de personnes qui pénètrent dans une forêt pour y trouver apaisement et liberté. Les poèmes des pages suivantes présentent un peu la même trajectoire : on dirait que le poète tente de recoudre ce qui est brisé, de relier ce qui est séparé, d’équilibrer ce qui est débalancé. Donnons quelques exemples :

« L’arbre isolé incline / Sous le poids d’amour et de joie / De l’oiseau qui chante seul / Au plus secret du feuillage » (Assentiment)

« La barque est rendue / Souvenir égaré / Au soleil de la baie / Pour qu’à travers les âges / La mer berce toujours / Des barques renouvelées. » (Voix marines)

« Ophélie! / Tes cheveux sont à jamais noués / Aux branches lasses du saule / Qui ploient sur toute mobilité / Mais qui toujours te garderont / Présence! » (Ophélie)

Le ton change à partir de la page 21. Il y a toujours une recherche d’équilibre, mais cette fois-ci entre la vie et la mort : « Il y a la mort à vivre / Et tout courage mendie / De connaître la mort / Pour incarner la vie » (La mort à vivre). Comme s’il fallait entrer la mort dans notre vie pour donner un sens à celle-ci. L’idée est certes étrange, pour ne pas dire lugubre. On a droit à une petite visite au cimetière : « Pour avoir mis quatre limites / Bien justes bien étroites / Pour avoir mis au centre juste / Des stèles étroites bien polies / … / Les vivants les pauvres / Les misérables vivants / Croient avoir relégué les morts / Au lieu choisi de leur absence ». (La mort a ceinturé les hommes) Ou encore, beaucoup plus cru : « Tu parles beaucoup trop / Laisse à toi seul la mort / Te dire ses confidences / Tu apprendras le sens / Et tu verras le centre / De chacun de tes désirs : // Un carré de quelques pieds / Un trou de terre humide » (Quand nous aurons tout dit)

Dans le dernier poème, l’auteur nous dit que l’amour, sans lever la nécessité de lier la vie à la mort, offre la possibilité d’être heureux. L’amour magnifie toutes choses dont la nature, l’amour relie les humains entre eux : « Et notre amour vivant / Et notre mort vécue / Sont l’énigme éclairée / De notre joie de vivre » (Mort–Amour). L’amour harmonise la vie et la mort.

Les poèmes sont tous un peu construits de façon semblable : les vers sont courts, très équilibrés,  et il en va de même des strophes. Ce recueil a été publié en Belgique et a remporté le prix Interfrance en 1954.

3 août 2018

Les affres du zeste



Diane Pelletier Spiecker, Les affres du zeste, Montréal, Éd. Quartz, 1958, s. p. (Collection : Le refus de la colombe) (Dessins de Klaus Spiecker)

En 1958, les éditions Quartz ont publié Les poèmes de la sommeillante, de Kline Sainte-Marie et Les affres du zesteLe format à l'italienne est privilégié dans les deux cas. J'ai déjà dit un mot sur cette maison d'édition quand j'ai présenté le recueil de Michèle Drouin, La duègne accroupie.

Les affres du zeste. Déjà le titre ! oui déjà le titre laisse entrevoir que le sens ne coulera pas de source. Ça commence ainsi : « à l'agonie du mensonge surviendra le souffle écarlate d'un mot fiévreux, c'est l'éclair qui craque le noir jais du ciel-orage, c'est la beauté qui frissonne à la chaude vision des plages exotiques qui n'exportent que danses et un seul danseur eunuque au palmier géant ». On comprend que la donnée de départ, c’est le mensonge, que tout un monde s’offrira quand ce mensonge sera découvert. On va retrouver dans la suite du recueil cette tension entre un monde hypocrite, menteur et le désir parfois violent de s’extirper de cette réalité : « L'aube de la foi glisse verticalement serrée / à l'étroite attente de la rue / le bras crie vengeance au grand bouclier / et meurtrir au sein de la passion / Froid, je n'ai que ténèbre au gouffre de vie / mais que viennent saison et blasphème / et se rive la mort au passé / et se fixe la foi sur l'aube ». On perçoit une grande souffrance. Qui tient à quoi ? Difficile à dire : « Elle ira au bord du vent qui creuse la lune / en chantant la nuit à la dune / elle ira l’âme suicidée / car sa mort est la seule pensée qui souffle / à l’abri des neiges folles / et du vent vert. » Il ne semble pas y avoir de véritables portes de sortie pour l’auteure. 

On l’aura deviné, à la lecture des trois extraits ci-dessus, Pelletier-Spiecker donne à fond dans la veine surréaliste. Inutile d’y chercher un sens trop pointu : il n’y a pas de discours vraiment structuré. On y ressent davantage qu’on y comprend et moi, ce que je reçois, de cette prolixité verbale, c’est la souffrance et la colère d’un sujet qui a été trompé et, sans doute, beaucoup plus encore. Ainsi se termine le recueil :

Je poursuivrai l'éternité de la rive
qui contourne le refuge
mon pied heureux s'y plait au profil du vent
au galet découpé de parures primitives aux crachats de la mer
et au crépuscule de ma haine dort la lèpre blanche
d'une main amie
Il est des lunes au détour des villes
qui pendent et qu'on allume au-dessus des cortèges funèbres
pour cirer le visage livide,
viens vivre, on te parera de tant de condoléances
on te figera là sous le lustre qui couronne la gloire
de la morte vaincue qui vécut une vie
et sur la dalle est marqué:
vert printemps morsure à l'hiver
noir souvenir d'abeilles jaunies
blanc fini.

dialogue.


27 juillet 2018

Le froid et le fer


Guy Gervais, Le froid et le fer, Montréal, Éd. de la Cascade, 1957, s. p. (Avant-dire de Jean-Guy Pilon)

Le recueil renferme deux parties : la première contient des poèmes versifiées et la seconde, titrée « Du pain de givre », est composée de cinq poèmes en prose.

Le titre laisse présager une certaine sécheresse, sinon une dureté. Et en effet, il n’y a pas beaucoup d’effusions lyriques dans les poèmes de Gervais. On y parle de la nature sans épanchements ou de l’amour sans attendrissement. Jean-Guy Pilon écrit dans « l’avant-dire » que la poésie vise « l’ensemencement des frontières de l’émotion et de la connaissance ». Selon ma lecture, l’approche est beaucoup plus intellectuelle qu’émotive.

Le poète ressent de la  frustration devant un monde qui se refuse : « Encore une soif à tuer / pour que les vertes orages grésillent / et que l’eau vermiculaire / plus que la rude bavure des pavés / laisse mordre sa tendre vérine / au cou de la tolérance ». Ou encore : « Où sont plantés les cris / libres et lourds d’écume / et les souriantes dames ailées / Où sont les chairs brûlées / que je les suce comme un soleil ».

En même temps, on lit une certaine obstination à saisir ce qui peut l’être : « Maintenant que la patience de l’eau s’est creusée / et que l’ombre descend sur mes lèvres / je sais l’oubli murmuré des matins / et le chant neuf à renouveler toujours / pour qu’au fond du visage / ne fleurisse pas un désert d’os ».

La seconde partie « Du pain de givre » touche davantage aux rapports humains, et souvent amoureux. Ici aussi, on ne peut pas dire que le sujet est en harmonie avec son entourage puisque la rupture et tout ce qui s’en suit nourrissent l’inspiration : « Je sens le vent battre le fer chaud dans la plaie, l’assèchement rude bâtir muraille avec la terre sèche du vide ». Ou encore : « Puis l’on cueille sans promesse, et sous les algues douces des espoirs, l’on se détourne déjà — Et le don durci au feu de l’indifférence a cet œil sec et lumineux de fruit stérile ».

À travers les passages cités, il est facile d’observer que Guy Gervais fait un grand usage métaphorique de la nature pour exprimer sa vision du monde.  Le recueil est bien présenté, la mise en page est travaillée, comme on peut le constater dans les pages ci-contre. 

20 juillet 2018

Poèmes et chansons


Ollivier Mercier Gouin, Poèmes et chansons, Montréal, Beauchemin, 1957, 62 p.  [dessins inédits et introduction de Jean Cocteau]

C’est léger, léger comme le sont les paroles d’une chanson populaire. D’ailleurs quelques-uns de ces poèmes sont devenus des chansons, dont l’une (Sous-bois) fut créée par Félix Leclerc à la radio. On a même droit, à la toute fin du recueil, à la partition musicale de cette chanson.

Le recueil est divisé en 5 parties. On y trouve :
— plusieurs poèmes d’amour : « Je voudrais, mon amie, vous dédier ce poème. / Vous me plaisez, c’est vrai et sans hésitation. »
— de courtes réflexions sur la vie : « Il était une fois, / Au cœur d’une ville, / Un fonctionnaire un peu triste, / Dans un bureau assez gris. »
— des états d’âme : « Ma fenêtre est close / La neige tombe lentement / … / Et je suis las infiniment ».
— des rêves éveillés : « Si tu pouvais sortir de ta structure humaine / [...] / Si tu pouvais bondir vers l’étoile lointaine »
— Etc.

Quelques poèmes sont rimés, la plupart en vers libres.

Bien entendu, le principal intérêt du recueil, ce sont les dessins et la dédicace de Jean Cocteau.





13 juillet 2018

L’eau, la montagne et le loup


Guy Arsenault, L’eau, la montagne et le loup, Montréal, Éd. Goglin, 1959, s.p. (Trois bois originaux gravés de Janine Leroux)

Guy Arsenault (né en 1922, à ne pas confondre avec le poète acadien) a la modestie d’ajouter « essais poétiques » en dessous de son titre. En effet, on est en droit de se demander si cette poésie était assez aboutie pour donner lieu à un recueil. Disons-le, le propos n’est pas toujours clair et le discours, suffisamment assuré. Arsenault ose même écrire dans la préface : « Toucher le réel du bout de l’âme, peut-être en ne touchant rien du tout… »

Sentier nord
En exergue : « celui qui va du Nord au sud / …et les autres à la lune ». Le poète décrit la démarche de celui qui cherche. « Je déblayais mon premier sentier… » On comprend vite que ce sentier est une allégorie de la vie : « Mais où est la vie, si elle n’est pas là, toute concentrée dans ces rares moments de lucidité intérieure? »

Comme d’un oiseau
« Terres du Nord, arides et sèches, traîtres comme des chats sauvages aux aguets d’une distraite illusion. » Dans cette partie, Arsenault réfléchit sur la petitesse de la destinée humaine : « Le père a vécu pour le fils, mettant en lui l’illusoire espoir de tout ce qu’il n’a pu être… »

Et le loup
À travers la figure du loup, le poète revendique le droit à une certaine marginalité : « le masque de la vertu voile parfois la grimace d’une obligatoire normalité. »

Paroles de feux-follets
« Ma stupeur fut grande quand soudain, des murmures de voix s’élevèrent en crescendo… » On vient d’entrer dans la « petite cosmologie » de l’auteur. Des voix lui parlent, voix de la nature, de la conscience, de l’égalité sociale…

Poésie et philosophie font rarement bon ménage. Ici, on se demande laquelle est au service de l’autre. Les réflexions, les états d’âmes, que nous sert Arsenault, racontent le laborieux cheminement intérieur d’un jeune adulte à la recherche de ses repères.

6 juillet 2018

Broussailles givrées


Guy Robert, Broussailles givrées, Montréal, Éditions Goglin, 1959, 71 pages. (Bois gravé original de Janine Leroux)

Le recueil renferme quatre parties. 

Broussailles
Le recueil s’ouvre sous le signe de la joie, de l’étonnement ravi, ce qui n’est pas si commun dans la poésie des années 1950 : « ma broussaille secoue son hiver / et vienne enfin le printemps joyeux / gambader aux prés verts et sonores ». La nature, l’art, des souvenirs d’enfance, le plaisir des lieux physiques, les pratiques culturelles étrangères… la poésie de Robert court un peu dans tous les sens. Et l’émerveillement du départ s’assombrit parfois sans jamais s’éteindre.

Rectangles
Ce sont littéralement des poèmes-rectangles. Il n’y a pas de ponctuation et on a l’impression qu’ils ont été produits en écriture libre à la manière surréaliste. On peut y lire une révolte contre l’étroitesse du milieu et le besoin de larguer tout ce qui amenuise la vie. 

 Ce matin encore
« Je suis de mon enfance / comme d’un pays / que j’aime bien / et où je suis né : / mais j’ai connu l’exigence / d’un tout autre pays / où l’on ne vit pas bien / et où je veux batailler. » S’approprier la vie, vivre pleinement, combattre sont des verbes qui décrivent bien l’état d’esprit du poète. « j’affronte l’avenir / d’un immense élan / d’une fraternité refoulée / mais quand même ouverte / et fraîche et verte / Cézanne je te comprends ». Le langage peut sembler emprunté à l’Hexagone; sans la dimension politique, toutefois. 

Cris de joie
Cris de joie? Cris de révolte, plutôt! L’auteur s’oppose à l'ordre établi et pointe du doigt la vieille idéologie traditionnelle : « incendie les cloîtres de bure méditative / déserte l’encens des églises sermoneuses / ignore les remontrances de mère-Prudence / tourne le dos à l’honneur de tes pères / et va ta route d’eau de vie ». Encore une fois, ça se termine par un appel à la liberté. 

Comme le dit Gilles Marcotte, la poésie de Guy Robert n’est pas originale et souvent facile. Doit-on parler d’influence ou de clin d’œil à des poètes admirés, mais souvent on a l’impression de relire un vers de ses collègues : Hébert, Pilon, Lapointe, Beaulieu, Hénault…

La critique de Gilles Marcotte

29 juin 2018

La fille unique

Françoise Bujold, La fille unique, Montréal, Goglin, 1958, s. p. [34 p.] (avec trois bois originaux gravés par l’auteure)

Les éditions Goglin,  fondées par Françoise Bujold, vont lancer cinq titres entre 1958 et 1959 :  La Fille unique et L'Île endormie de Bujold, L'Eau, la montagne et le loup de Guy Arsenault, Broussailles givrées de Guy Robert et Sept eaux-fortes d'un collectif.

Un peu comme l’ont fait Les cahiers de la file indienne et Erta  les éditions Goglin s’inscrivent dans la tradition du livre d’artiste : papier de qualité, attention au graphisme, reproduction d’œuvres picturales. D’ailleurs, premier recueil des éditions Goglin, La fille unique en est la preuve. Pierre Guillaume en a réalisé l’édition. Le format est inhabituel (17,5 x 25 cm) et les trois gravures sur bois sont tirées en noir sur papier de riz.  

Du point de vue thématique, ce recueil s’inscrit dans la continuité de son recueil précédent Au catalogue des solitudes, publié deux ans plus tôt. L’essentiel porte sur les relations amoureuses difficiles.

« Ma main est sortie de bon matin / Pour saisir un cœur / Mais la marée s’est retirée ». (La fille unique) ; « Mais je suis partie / Avant que sonne le glas de notre amour déçu ». (L’amour de l’eau)

L’auteure va décortiquer cet échec amoureux : « Car mon rêve était fait de fleurs oranges / Porteuses de malheur ». (Prière au matin) « Et je te dis doucement / Que je crois en toi  / Et que notre malaise est né au même moment ». (À la prison de tes bras)

L’amour rêvé, idéalisé n’a pas tenu le pari du réel : « Je voyais dans cette union / Une grande tablée de mains croisées et de dos voûtés qui parlaient de vie ». (Aux trois visages de l’amour); « Je prends la vie dans ma goélette / Je prends le large / Et c’est la fête ». (J’ai pris le large)

La suite est affaire de deuil. Le tout commence par une remise en question culpabilisante : « Après le feu / Mon œil s’était lavé au paysage / Je n’avais plus d’âge / je vivais seulement ». (Après le feu) Ce vide ressenti prend des allures de dépression : « Mes murs ont la couleur d’une folie / Et je sens que je n’existe pas // La vie m’aperçoit / Et condamne mon sang » (La nuit blanche). Cette dépression trouve un temps un exutoire dans la colère : « La plupart du temps / Je hais les gens »; « Et vous voulez savoir tout / Je n’ai pas d’amant / Et je m’en fous » (Poème méchant). Au bout du compte, c’est la noyade : « Je me suis noyée à la sève d’un pissenlit / Je me suis étouffée au mouvement du vent / Ma rivière a quitté son lit » (Ils m’ont sortie dans la lumière).  Le dernier poème est en quelque sorte un appel. Le voici dans son intégralité :

Miroir de l’onde
Noie-moi doucement dans ma petite mer
Noie-moi purement dans ma pomme d’Adam
Noie-moi dans mes mains à l’envers
Ne reviens pas bredouille de cet univers qu’est mon corps
Noie-toi encore et encore
Pour m’épouser vraiment!

D’un point de vue stylistique, l’auteure utilise beaucoup l’anaphore, comme on le voit dans ce dernier poème et plusieurs autres. Et souvent les derniers vers reprennent ceux du début en leur donnant un autre sens. Les motifs de l’eau et des mains sont très présents.




22 juin 2018

Les trouble-fête


Sylvain Garneau, Les trouble-fête, Montréal, Éd. De Malte, 1952, 77 pages. (Dessins de Pierre Garneau)

J’ai déjà écrit sur le destin tragique de Sylvain Garneau quand j’ai blogué son premier livre, Objets trouvés. J’ai aussi souligné que les trois éditions de sa poésie, au style d’une autre époque, témoignent de l’intérêt que l’œuvre suscite dans l’institution littéraire. Je n’y reviendrai pas.

Ce recueil compte trois parties.

Amours
Comme le titre l’indique, l’amour est le principal thème. L’amour envisagé, observé de l’extérieur, à travers les yeux d’un enfant, rêvé, désiré, vécu, perdu, l’amour qui inquiète, qu’on cherche à cerner : « Si je l’aimais, je le saurais… ». Finalement, l’amour auquel on ne croit pas vraiment : « C’est doux de savoir que jamais, / Jamais ils ne diront : je t’aime ». Souvent le thème est mis en scène plutôt que traité directement : on se trouve dans un tramway, un café, un cabaret, la maison familiale.

Trompettes
« L’ai-je aimée? On le croit. Ou n’est-il que deux heures / À trois heures, je sais, on n’aime déjà plus. » Ce sont les premiers vers de la deuxième partie. Encore l’amour? Pas vraiment. Cette partie est plutôt constituée d’une série de saynètes qui mettent en scène des personnes aux prises avec leur quotidien, souvent banal, tout compte fait des personnes déçues, un peu tristes, qui rêvent d’évasion. « Le soir, tu rêves aux ruisseaux / Où s’abreuvent les lionceaux. / Tu vois les lys, les herbes folles, / Les grands soleils et corolles. […] Mais, vient le matin, on se lève / Bonjour la vie ! Adieu, les rêves ! »

Palissades
Le premier poème s’intitule « Les trois prisons ». Je cite : « La première prison était dans une ville »; « La seconde prison, en haut de la falaise, / Avait l’air d’un château, sous ses ormes penchés »; « La troisième prison n’a ni mur ni barreaux ». Rien n'y fait, et même l'amour, le poète se sent piégé et il n'a plus qu'une idée, fuir, s'évader vers d'autres lieux qu'ils soient réels ou fantaisistes « Ô murs de mes prisons, ne m’en gardez rancune. / Laissez-les s’effacer, les cœurs et les chansons. / Je m’en vais pour toujours au pays des poissons / Chercher parmi les joncs des pépites de lune ». Ou encore : « Je vais dans un pays sans neige et sans enfants / Plus loin que la montagne, au bout des cimetières ».

Peut-être que la lecture d’un recueil est toujours biaisée, mais encore plus quand on sait que l’auteur va se suicider quelques mois plus tard. On cherche des indices et, forcément, on en repère. Sans qu’il s’y trouve de drames, de plaintes, de désespoirs, une grande tristesse enrobe la plupart des poèmes de Sylvain Garneau.

Du même auteur:
Objets trouvés.

15 juin 2018

Premiers secrets


Éloi de Grandmont, Premiers secrets, Montréal, Éditions de Malte, 1951, 90 pages.

En plus des poèmes de Premiers secrets, ce recueil contient le Tombeau de Saint-Denys Garneau (3 pages) et deux recueils déjà publiés, soit  Le voyage d’Arlequin (Les Cahiers de la file indienne, 1946) et La jeune fille constellée (Nantes, Le cheval d’écume, 1948). La poésie de de Grandmont est on ne peut plus simple. Inutile d’y chercher quelques prouesses  stylistiques, de grands thèmes fédérateurs. C’est une poésie dont l’harmonie (notion, bien vague, je le concède) est la principale qualité.

Premiers secrets
On a l’impression que le poète raconte des souvenirs et exprime des états d’âme, comme on peut le faire dans un journal intime.  Quelques poèmes abordent son enfance difficile. On le sait, au décès de la mère, cinq des dix enfants, dont Éloi, ont été adoptés par des parents : « Ô la pauvre maison / Des familles démembrées / Nous étions très jeunes / Et je me souviens de tout ». (La maison) Tout laisse croire que la famille était problématique et que l’enfance fut difficile : « Ô famille torturée / Et vous, chers petits enfants / Innocents et craintifs ! » (Le péché entre dans la famille).  L’autre thème récurrent, c’est l’amour : « C’est l’été sans relâche / Et l’été de l’amour. / Le désir se réveille… » (Le cri étouffé) Ou encore : « Le vent de ma rue emporte / Vers celle que j’aimais tant / La première feuille morte » (Villanelle pour l’équinoxe de septembre). L'enfance et l'amour engendrent le plus souvent un état de morosité : « Ô mur de solitude, / Qui dort / Dans le secret / Des bras / Chargés de rêves? » (Amoureux).

Tombeau de Saint-Denis-Garneau
Cette partie contient trois courts poèmes qui évoquent surtout le destin tragique de Garneau : « Tu battais les buissons / Sans armes et sans chiens, / Tu battais la forêt, / Tu battais la montagne / Sans espoir ».

Le Voyage d’Arlequin

La jeune fille constellée
Les 12 poèmes disent la forte imprégnation d’un amour de jeunesse et le souvenir attendri qu’il en reste.

LES BONNES INTENTIONS
Il y a un lac où le calme
N’a pas une seule distraction ;
Il y a ce fruit jeune et grave
Qui éclaterait sous la dent.

Encore vive au sortir de l’eau,
Elle marche sans bruit sur la plage.
Elle a une chevelure de fumée
Qui se détache de son corps
Pour s’enlacer aux oiseaux.

On voudrait que des fleurs s’accrochent
À ses pieds, on voudrait que des roses,
Épaisses de parfum, escaladent ses jambes
Et s’écrasent contre ce corps
Couleur de l’aube.