31 décembre 2018

LE NOUVEL AN

J’entends sonner minuit, encore un an qui tombe
Dans le gouffre béant qu’on nomme éternité ;
L’aiguille a fait un tour au grand Cadran du Monde ;
Douze mois révolus comme une ombre ont passé.

Mais quels sont les présents de la nouvelle année ?
Dans les plis de sa toge est la guerre ou la paix.
Ou bonheur ou malheur, c'est notre destinée :
Caressant l’avenir, faisons mille souhaits !

Voyez le temps qui fuit comme l’onde qui roule
Sur le lit émaillé du limpide ruisseau ;
Tel encor le navire, en courant sur la houle.
Trace un sillon d’argent qui disparaît sous l’eau.

Aux mois qui ne sont plus, envolés comme un rêve.
Ma muse avec regret dit un refrain d’adieux ;
Elle bénit la main qui sans merci ni trêve
Décime en les comptant nos jours et nos cheveux.

Et moi pauvre poète, en ce jour d’allégresse,
Je chante sur ma lyre et j’implore les cieux :
Accueillez, chers lecteurs, vous à qui je m’adresse,
Mes vœux les plus ardents : Soyez, soyez heureux !

(Zéphirin Mayrand, Gerbes d’automne, 1906, p. 41)

30 décembre 2018

1841 -- LA NOUVELLE ANNÉE


Amis, d'un nouvel an nous saluons l'aurore :
L'autre a fini son cours.
Ainsi meurent les ans que le néant dévore,
Ainsi passent les jours!

Ainsi le temps jaloux sur ses pas nous entraîne
Vers le commun écueil
Où finit le bonheur, où finira la peine
De nos longs jours de deuil.

D'un souffle impétueux il flétrit nos jeunesses,
Notre espoir le plus beau,
Mais des cœurs affligés il bannit les tristesses
En ouvrant le tombeau.

Donc, ou joie ou malheur que le destin apporte
Dans l'obscur avenir,
Bénissons notre sort ; mauvais ou bon qu'importe
S'il doit bientôt finir ?

Mais il éclot souvent pour nous sur cette terre
Un jour pur et serein,
Où nous pouvons cueillir des fleurs, comme au parterre
Sur l'aride chemin.

La patrie, aujourd'hui plaintive et désolée
Par d'injustes malheurs,
Heureuse un jour peut-être, ou du moins consolée,
Oublîra ses douleurs.

Du sort des nations Dieu le souverain maître
Sait punir et venger ;
Et sa puissante main qu'on ose méconnaître
Punira l'étranger !

Silence au noir passé ! la fortune inconstante
Doit ramener enfin,
Après les tristes jours d'une inquiète attente,
Un plus heureux destin.

F. M. Derome, Le répertoire national, t. I, 1848, p. 178

29 décembre 2018

Hélas! les vieux noëls...

Lundi, 30 décembre 1895.

Hélas! les vieux noëls, les naïfs cantiques — ces émouvantes et chères traditions du passé, — s'en vont donc eux aussi !
On ne les retrouve plus que dans les récits et les contes, et c’est en vain que le cœur, ému par ces réminiscences, demande aux échos de lui répéter les chants simples et beaux, rien ne se fait entendre. . .
On crie de tous côtés que la foi s’en va, qu’elle n’est pas aussi vivace, aussi ardente qu’aux anciens jours. Eh! mon Dieu! que fait-on pour l’activer? pour ranimer l’étincelle qui luit encore au milieu des cendres refroidies?
Il faut quelque chose qui frappe droit au but, un moyen infaillible et sûr qui aille au cœur, et ce moyen, ce n’est pas tant d’éblouir l’esprit comme de toucher l’âme.
Il faut ramener l’impie ou l’indifférent aux jours pleins de foi de son enfance; à ce temps béni où il était si heureux de croire, et ce retour fera plus pour son âme que tout le reste.
Qu’est-ce que ces magistrales interprétations de classique musique, données cette année dans la plupart des églises, qu’est-ce que tous ces flonflons d’orchestre ont dit à l'homme du monde, allé à la messe de minuit pour oublier ses affaires et retremper son âme en retrouvant les émotions d'autrefois?
Ils l’ont laissé indifférent, ennuyé, éprouvant un vague désappointement de ne pas ressentir les sensations qu’il espérait.
Qu’ont-ils dit à celui qui ne croit plus? D’autres chants auraient peut-être, en évoquant les souvenirs de son enfance, éveillé des regrets, excité des remords, mais ses oreilles seules ont été amusées et son cœur est demeuré insensible.
Qu’ont-ils dit à la mondaine? Ils ne l’ont pas distraite, croyez-moi, une seule fois de sa toilette.
Et qu’ont-ils dit au pauvre? Ils ne lui ont certes pas fait oublier sa pénible condition; ils ne lui ont pas parlé de Jésus dans sa crèche, de Dieu fait homme, humble et misérable comme lui, pour l’encourager et lui enseigner l'exemple de la souffrance.
Ah ! gardez donc vos superbes orchestrations, vos chants savants pour les autres fêtes, et donnez-nous une fois, une seule fois par année, nos chères pastorales, si poétiques et si mélodieuses, qui vont au cœur et le fondent si délicieusement.
Oh! les douces et salutaires impressions d’une messe de minuit comme celle-là! les bonnes larmes qu’elles mettent aux yeux, et les ferventes prières que murmurent les lèvres!
Comprendra-t-on jamais tout le bien moral qui résulte de ces solennités?
Je le dis parce que je le sais, je le dis parce que c’est le cri de tous, et que je suis aujourd’hui l’interprète de la grande majorité: Redonnez-nous nos antiques messes de Noël!

* * *

En certaines églises, on serait tenté de croire, si l’on en juge par les prix exorbitants, demandés pour les sièges, que la messe de minuit est une spéculation.
C’est le même prix qu'au théâtre, et la comparaison ne s'arrête pas là, puisque j’ai vu des hommes se rendre à l'église en cette occasion, vêtus de leur habit de gala.
Eh ! quoi, tout cela pour honorer celui qui eut pour abri une étable, pour édredon, un peu de paille? Ah! que le contraste fait réfléchir.
Oui, c’est pour ce même Dieu qui n’eut jamais une pierre pour reposer sa tête, lui qui est venu surtout pour les pauvres, qu’il faut payer à prix d’argent le privilège de venir l’adorer dans sa crèche? Étrange paradoxe!
Aussi, les déshérites des biens de ce monde se trouvent-ils bannis de ces lieux.
Dans ces nefs resplendissantes de richesse et d’élégance, l’humble blouse du savetier ferait tache. Et le charpentier Joseph frapperait en vain à la porte: « Ils n’ont plus de place, » pourrait-il répéter comme autrefois, il y a deux mille ans, en une pareille nuit...
Il y a de nobles exceptions.
À la cathédrale, notamment, le prix très modique des places ne varie en aucune occasion. C’est toujours dix sous pour le meilleur siège, en quelque endroit que vous le choisissiez.
Et pourtant, sur cette coupole de la grande cathédrale, une dette de deux cent mille dollars demanderait à être amoindrie...
Mais on a raison, la maison de Dieu ne doit être qu’un lieu de prière, où le pauvre et le riche puissent également se présenter devant Lui. (Françoise [Robertine Barry], Chroniques du lundi, p. 323-325)

28 décembre 2018

Noël canadien

Noël, au Canada, c’est la neige qui tombe,
Enveloppant le sol du blanc de son manteau;
C’est la neige couvrant d’un duvet de colombe
La plaine et le coteau.

Dérobant à nos yeux les flots de sa crinière,
Le Saint-Laurent, courbé sous le joug des frimas,
Se cabre dans le givre et rugit de colère,
Ainsi qu’un coursier las.

Du Sauveur évoquant la naissance lointaine,
Noël fait retentir l’écho des carillons:
À l’appel de l’airain, la famille chrétienne
Se lève en bataillons.

Une foule pieuse,
Qu’électrise la foi,
S’écoule harmonieuse
Vers Jésus, l’Enfant-Roi.

Au fond de la chapelle,
Sous un dais de sapin,
Sourit l’image frêle
Du Rédempteur Divin.

À côté de leur mère,
Les petits, à genoux,
Disent une prière
Au Dieu qui vient à nous.

Des poitrines soudain jaillissent les cantiques,
Qui montent jusqu’au ciel, comme un encens d’amour ;
Un souffle du passé vibre en ces airs antiques
Annonçant un grand jour.

Le vieillard qui chancelle, au terme de la vie,
Près du berceau riant sent son cœur rajeunir:
De la crèche où renaît l’immuable Messie,
Surgit maint souvenir.

Enivrant de bonheur l’enfance et la vieillesse,
Dont les cierges ardents illuminent les traits,
Noël exhale au temple un parfum de jeunesse
Où rayonne la paix.

Montréal, décembre 1901.

(Oswald Mayrand, Fleurettes canadiennes, 1905, p. 29-31)

À qui la bûche de Noël ?

Louis. — À qui donnerons-nous la bûche de Noël,
cette année, maman ?
Jean. — Quelle bûche de Noël ?
Louis. — Tu ne connais pas ça,
parce que tu viens d'arriver avec nous autres ;
mais tu vas voir !
Quand maman prépare les pâtisseries des fêtes,
elle fait une belle bûche en gâteau,
avec beaucoup de glaçage au chocolat dessus,
pour faire comme l'écorce des arbres.
Ça ressemble à une vraie bûche,
c'est fait pareil !...
La belle petite hache qu’elle entre dedans,
c'est, pour nous faire penser
que cette bûche-là est, comme on dirait,
taillée à même nos bonnes choses
du temps des fêtes.
Aussi, ne cherche pas de plus beau gâteau
parmi ceux qu'on garde,
il n'y en a pas. La bûche de Noël,
on la donne à un pauvre ; et c'est tout comme
si on la donnait au petit Jésus,
pour le consoler des mauvaises idées
que le roi Hérode a eu à son égard.
Il y en a encore des sortes de roi Hérode
sur la terre, tu sais . . .
c'est pour le consoler de ceux-là aussi . . .
Jean. — La bûche de Noël, c'est une autre part-Dieu ?
Maman. — C’est cela.
Jean. — À qui la donnerons-nous, cette année, maman ?
moi, j'ai une idée . . .
si on l’envoyait au petit garçon
qui nous a insultés, l'autre jour,
sans qu'on lui ait rien fait de mal . . .
le petit Jésus aurait fait comme ça !
pas vrai, papa ? il faut pardonner
à ceux qui ne savent pas ce qu’ils font !

(Alberte Langlais-Campagna, Petits poèmes domestiques, 1942, p. 126-127)

27 décembre 2018

Noël des vieux

Lorsque tu tintes à minuit,
Beau carillon de mon église,
Ton chant que m’apporte la brise
Traverse la ville et le bruit.
Pendant qu’au ciel Orion luit
Bravant la ténèbre et la bise
Au coin du feu chacun revise
Les vieux Noëls qui nous ont fui.

Fête, qui réjouis le monde,
Ton jour, qu’un peu de ciel inonde,
Rajeunit notre cœur lassé.
Les jeunes vont l’âme ravie
Vers la crèche où Dieu les convie
Et le vieillard songe au passé.

(Eva O. Doyle, Le livre d’une mère, 1939, p. 91-92)

26 décembre 2018

Mes Noëls

La ronde des mois a ramené Noël, le Noël d’aujourd’hui où chacun met un peu des Noëls passés : il semble que pour en revoir les lumières et les ombres, il soit nécessaire d’être dans une intimité qui rende le recueillement possible, et je bénis la solitude de ce soir qui n’est pas de l’isolement, puisque dans le salon voisin on est à faire la parure de l’arbre de Noël. De grands enfants, frères, cousins et cousines, préparent la surprise des petits, et autour du sapin vert, ils sont redevenus gamins et ils font un grand vacarme joyeux.

Une légère entorse me dispense d’aider aux préparatifs : étendue sur le divan, au creux d’un coussin, je regarde le feu et à force de chercher des formes fantastiques dans la flamme dansante, il me semble que je m’endors.

Le foyer s’est agrandi : il est maintenant largement ouvert sur un ciel étoilé qui s’incline en pente jusqu’aux bûches qui crépitent, et voilà que sur cette glissoire étrange des anges mystérieux descendent; ils approchent et je les reconnais. Ce sont mes Noëls, tous les Noëls de ma vie qui glissent sur le chemin bleu, touchent du pied les fagots et passent devant moi légers et insaisissables. Je les reconnais tous : les premiers, tout petits, en robes de nuit très longues, où leurs pieds roses s’embarrassent  :  les yeux extasiés, les boucles emmêlées, ils tiennent dans leurs bras frêles des hochets d’argent, des boules qui brillent, des bébés gris en caoutchouc, des poupées roses aux cheveux d’étoupe.

Les jouets se transforment à mesure que grandissent les anges : ils sont maintenant chargés de balles multicolores, de volants emplumés, de raquettes, de livres coloriés, de maisons, de poupées, de ménages complets.

Ils défilent par rang de taille, comme les bébés anglais dans les albums de Christmas.
Leur procession est lente et ininterrompue.   Ils semblent sortir du feu et disparaissent dans l’ombre... derrière le piano, je crois...

Les voilà devenus plus longs, plus maigres, un peu gauches, avec la timidité de l’âge ingrat, et ils emportent les détestables cadeaux utiles : plumiers, cartables, patiences géographiques, abrégés de sciences à l’usage des enfants. Ils sont un peu tristes : leur cœur capricieux et froissé paraît dans leurs yeux chercheurs.

Et voici les Noëls charmants de la jeunesse : ils sont fins, sveltes, rieurs et rêveurs : ils portent des fleurs, des écrins, des perles satinées, des dentelles fragiles, des fourrures blanches; ils marchent environnés de musique et de chimères, ils ne touchent la terre que du fin bout du pied, leurs ailes frémissent et voudraient s’ouvrir très grandes : vers les anges de ma jeunesse, je tends les mains pour les retenir, mais ils s’évanouissent dans le noir et d’autres Noëls leur succèdent. Quelques-uns ont des yeux de saintes en prières; ils glissent avec un parfum doux d’encens; d’autres, fleuris, parés, semblent revenir de la danse. Quelques-uns ont les mains vides, d’autres portent un flambeau allumé, d’autres encore, un sablier gris où le temps coule... coule... il y en a plusieurs dont les voiles sont tout noirs, et qui pleurent...

Ils ont tous passé, et celui de cette année n’est pas venu…

Inquiète, je lève la tête : sur le chemin bleu il pleut des étoiles, mais aucun ange n’est visible. N’y aurait-il donc plus de Noëls pour moi?

Un appel joyeux m’éveille : « Ô la paresseuse! Elle dort! L’arbre est splendide... viens voir! »  et tout bas : « Tu sais, il y a trois petits paquets pour toi! »

Le rêve est effacé, et il y aura encore des Noëls pour FADETTE.


(Henriette Dessaulles, Lettres de Fadette, 1ère série, Le Devoir, 1915, p. 144-146)

25 décembre 2018

C’EST NOËL

Quel est ce doux mystère
Cet instant solennel?
Au ciel et sur la terre.
C’est Noël!

Le sapin dans la plaine
Est fier comme un autel,
Dressant sa tête hautaine.
C’est Noël!

Regardons cette étoile
Au feu surnaturel
Briller pure et sans voile
C’est Noël!

Les clochers carillonnent,
Échangeant leur appel
Ces harmonies frissonnent.
C’est Noël !

Et la paix que les anges
Ont apporté du ciel,
Chante encore les louanges
De Noël !

On voit dans toute église,
Aux pieds de l’Éternel,
La foi qui fraternise,
C’est Noël!

décembre 1928.
(Jeanne Grisé, Gouttes d’eau, p. 124)

24 décembre 2018

L’ÉTOILE DE NOËL (ballade)

La nuit étend son voile sombre
Sur la Palestine où tout dort.
Seule une étoile au fond de l’ombre
Brille comme un lampion d’or.
« Suivez-la » dit une voix pure
Qui résonne dans l’air glacé;
Alors avec un doux murmure
L’étoile se met à marcher.

Les Mages suivent sans encombre,
Guidés par de divins accords;
Sous leurs pas l’obstacle s’effondre,
La douleur n’atteint point leurs corps.
Ils s’en vont malgré la froidure
Sans savoir le but recherché.
Sous le ciel l’obscurité dure;
L'étoile toujours de marcher.

Mais voilà que dans la pénombre
Un palais à l'humble décor,
Environné d'esprits sans nombre,
Apparaît où l’on veille encor.
« Entrez, c’est sous cette toiture, »
« Que dort celui que vous cherchez. »
Ils consultent la voûte obscure:
L’étoile a cessé de marcher.

Donnez-moi, pauvre créature,
Seigneur, pour ne pas trébucher,
Votre divine nourriture:
Étoile qui fait bien marcher.

(25 décembre 1911.)
(Jean B. Gagnon, Coups de scalpel, 1923, p. 45-46)

23 décembre 2018

NOËL D’ENFANT


Petit Jésus, quand la Noël
Descendra sur la blanche terre,
J’irai voir ta crèche, à l’autel,
Sous la grande voûte de pierre.

Maman m’a dit que ta bonté
Cède toujours aux enfants sages.
Daigne en prouver la vérité :
Tes joujoux sont les meilleurs gages.

(Jules Tremblay, Des mots, Des vers, 1911, p. 139)
(Mis en musique par le docteur Fred. Pelletier.)

22 décembre 2018

PRIÈRE DE NOËL

Petits Jésus des crèches,
En nos églises fraîches
Vous allez revenir, avec vos cheveux blonds,
Votre sourire ému, vos yeux pleins de tendresse,
Vos doigts roses chargés d’incomparables dons
Qu’implore avec ferveur la foule qui s’empresse.

L’enfance vous attend
Et depuis bien longtemps
Rêve de la minuit et de Noël en fête,
Qui promet le sapin aux rameaux merveilleux
Où pendent les joujoux accrochés jusqu’au faîte
Et les lampions d’or qui jettent mille feux.

Pour moi qui n’ai plus l’âge
De ces enfantillages,
Je vous attends, Jésus, avec d’autres désirs
Et je veux vous prier avec une âme ardente
Pour que vous bénissiez mes rêves d’avenir
Et que croisse en mon cœur la grâce fécondante.

Donnez-moi ce cœur fort
Qui ne craint pas l’effort
Et qui pour votre gloire a toutes les audaces.
Donnez-moi de mourir à moi-même, Seigneur,
Au monde sans vertus, aux vanités qui passent,
À tout ce qui rend lâche et dégrade le cœur.

Petits Jésus des crèches,
En nos églises fraîches
Vous verrez défiler le cortège navrant
De tous les maux humains. Écoutez la prière
Que chacun vous adresse en son cœur défaillant
Jésus, donnez à tous Force, Paix et Lumière.

(Amélie Leclerc, Campanules, 1923, p. 21-22)

21 décembre 2018

NOËL

Noël! douce légende et grande vérité,
Qu'a chanté maint poète, et que l'art a jeté
Sur mainte toile,
Quand tu reviens vers nous nos cœurs sont radieux,
Et dans nos souvenirs tu brilles à nos yeux
Comme une étoile !

Oh ! que tu sais remplir l’âme d’un doux émoi.
Et que tu sais aussi ranimer notre foi
Qui se dévoile,
Lorsque tu fais jaillir sous ton vol triomphant
Les notes de l’airain, la gaieté de l’enfant,
Des cieux l’étoile !

(Clovis Duval, Les fleurs tardives, 1923, p. 81-82)

20 décembre 2018

L'ARBRE DE NOËL

Te souviens-tu, mon tout petit,
De cette minuit, blanche fête,
Où dans ta couchette blotti
« Noël »  fit choir une brouette

Si pleine, sous son vernis blanc,
De fruits, de jouets, de dragées ?
Au réveil tu disais: « Maman,
La brouette était trop chargée... »

Le ciel avait comblé tes vœux,
Moi, j’en restais moins taciturne;
Tu remerciais l’Enfant-Dieu
Haut, pendant la messe nocturne

Au retour, c'était ravissant,
Tous deux, dans la carriole allège,
La lune à l'orbe opalescent,
Semblait une balle de neige

Effleurant notre Mont-Royal
En glissant à travers ses arbres.
Ton air épris, sentimental,
Ne venait pas d’un cœur de marbre.

Le vieux Noël, c’était prévu,
T’intriguait avec sa... tournée...
Tu me disais: « Quand l’a-t-on vu?...
« Et, dans quel trou de cheminée ?...

« C’est l’Ordonnance du Très-Haut,
« Qui nous camionne en sourdine,
« Cet arbre de Noël, si beau! »
Murmurait ta lèvre câline.

Chaque Noël il revenait,
Avec cette hotte si chère;
Un soir, tu dis: « Il nous connaît!
« Son cœur, est-ce le tien, ma mère ? »

Mystérieux, cet inconnu,
Oublieux du bonheur qu'il sème;
En lui, mon fils a reconnu,
Cette mère heureuse qui l’aime.

(Marie Dumais (Mme Boissonault), L’huis du passé, 1924, p. 128-130)

19 décembre 2018

NOËL !

La campagne est toute blanche,
Et pleins d’astres sont les cieux.
Sur le bout de chaque branche
Brille un cristal radieux.

La neige a mis des dentelles
Sur le corps nu des bosquets
Portant de longs chapelets
Faits des perles les plus belles.

Le vallon, tout orgueilleux
De sa robe constellée,
Marie à ses mille feux
Ceux de la voûte étoilée.

Dans un calme firmament
La lune au pâle visage
Montre son minois charmant
Au-dessus du paysage.

Dans l’église, prosternés
Devant la clarté des cierges
Nos paysans aux cœurs vierges
Disent : Doux Jésus ! venez.

L’orgue sacré communie
Avec leurs saintes ardeurs;
Sur l’autel paré de fleurs
Tombe une douce harmonie.

Des cloches les sons joyeux
Se mêlent à la prière;
La nef, pleine de mystère,
Retentit de chants pieux.

La nature est en toilette
Et les âmes sont en fête.
Vers votre trône d’azur
Mon Dieu ! monte un encens pur.

Le saint prêtre vous appelle
Et la crèche vous attend;
Tout est prêt, divin enfant !
Quittez la rive éternelle !

(Jean-Adolphe Hurteau, Papillons d’âme, 1923, p. 163-165)

14 décembre 2018

Pour saluer Miron (2018)

Félicité Angers (wikipedia)

Gaston Miron est décédé le 14 décembre 1996. Comme je le fais depuis quelques années, je souligne cet anniversaire en publiant un de ses poèmes. Aujourd'hui : Félicité.

« Félicité Angers, en littérature Laure Conan, dont je tiens pour le souvenir et l’hommage à énumérer les titres de ses livres: Angéline de Montbrun, À l’œuvre et à l’épreuve, L’Oublié, La Sève immortelle, L'Obscure Souffrance.

En 1955, lors d’un voyage en auto-stop, je m’arrête exprès à La Malbaie pour visiter le petit musée de Laure Conan, aménagé à l’intérieur de la maison où elle a vécu. Devant une photo d’elle, une émotion s’empare de moi. C’est son regard, un regard intense que je n’oublierai jamais, et j’ai su qu’elle savait tout de sa condition. » (Gaston Miron)


Félicité
Félicité Angers que j’appelle, Félicité où es-tu
toi de même tu n’as pas de maison ni de chaise
tu erres, aujourd’hui, tel que moi, hors de toi
et je m’enlace à toi dans cette pose ancienne

qu’est-ce qu’on ferait, nous, avec des mots
au point où nous en sommes, Félicité, hein?
toutes les femmes, Félicité, toutes encore
rien n’a changé comme en secret tu l’appelas


Gaston Miron sur Laurentiana
Laure Conan sur Laurentiana

Lill


Gaétane Beaulieu, Lill, Montréal, Chez l’auteure, 1929, 205 p.

Lill est une petite fille de 4 ans dont les parents, Berthe et Louis, ne s’occupent guère. Leur mariage bat de l’aile. C’est plutôt Paul, le frère de son père, qui veille sur elle. Cet oncle, célibataire écrivain, qui est aussi le narrateur, s’est installé dans la famille, à la demande de son frère, le temps de passer l’hiver. Et c’est lui qui hérite de cette enfant qu’il adore quand la mère s’enfuit et que le père se suicide. L’été venu, avec Catherine, la bonne, ils déménagent à la campagne, dans un chalet près d’un lac, à Oka. Le narrateur, fou de sa petite nièce, raconte  une série d’événements anodins qui émaillent leur vie : vagabondage dans la campagne, création d’un « musée des sciences naturelles » dans le hangar,  visite d’un vieil homme qui va mourir, cueillette de fraises… L’arrivée de la tante Louise et de son fils Lu vient à peine modifier la routine, sinon qu’il se crée une belle complicité entre les enfants. S’ajoutent d’autres « aventures » tout aussi enfantines. C’est avec Lu et sa poupée Lou que Lill discute des traumatismes qui ont perturbé son enfance. L’automne arrive et le temps est venu de plier bagage et de retourner en ville.

À la lecture de ce résumé, on devine que ce roman n’en est pas un au sens traditionnel. Le seul problème, susceptible de créer de l'intrigue, a lieu dans les premières pages et Beaulieu l’expédie sans jouer dans le pathos. Bien entendu, l’auteure aurait pu s’attarder sur les malheurs de Lill. Elle a choisi une autre voie, celle de la résilience.

Le mot « chronique » conviendrait mieux à cette histoire. Le narrateur, souvent en position d’observateur, rapporte sur un ton amusé tout ce que fait et raconte sa jeune protégée. Le ton change momentanément quand l’enfant discute avec son cousin du traumatisme qui a bouleversé sa jeune vie, ce dont elle semble bien consciente. (voir l’extrait).

Louis Dantin a raison de reprocher à Gaétane Beaulieu d’avoir mis dans la bouche de cette enfant certaines réflexions et un langage pas tout à fait de son âge : « Si la personne de Lill est très naturelle, sa conversation l’est beaucoup moins. Elle dépasse de beaucoup la portée probable d’une intelligence de quatre ans, tout en s’exprimant en formules qui semblent au-dessous de cet âge. Et comme les monologues de Lill occupent une bonne part du volume, ils y répandent un peu d’artificiel, empêchent la sensation d’une vérité complète. C’est très bien d’avoir éclairé la psychologie enfantine, mais fallait-il qu’elle s’exprimât par la bouche même de l’enfant ? » (Lire sa belle critique)

Ce livre a reçu des critiques presque dithyrambiques de Valdombre (p. 69), d’Albert Laberge dans Peintres et écrivains d'hier et d'aujourd'hui (p. 149 et suivantes) et une critique plus mitigée d’Alfred Desrochers dans Paragraphes (p. 13 et suivantes).

Extrait
— « Moi, quand la sera grande... grande comme mon oncle Paul, déclare Lill, qui profite du dépit boudeur de Lu pour placer enfin quelques mots, quand l’aura poussé l’haute, l’haute, la sera un l’homme! »
Cette déclaration inattendue, faite avec une petite voix frémissante, me jette dans un rire fou qui bouleverse toute la maison. Riquet aboie avec rage; Louise m’interroge en vain; Catherine proteste contre cet excès de vacarme en claquant ses armoires; les petits, leur dos à la vitre maintenant, me regardent, effarés. Puis, Lu se déride: il se met à rire sans savoir pourquoi, avec son insouciance de petit bonhomme qui aime la joie. Lill, elle, a compris: « Oui, quand l’aura poussé l’haute, l’haute, la sera un l’homme! » réitère-t-elle brusquement, et ses yeux d'ombre fixent les miens avec un regard que je n’y avais encore jamais vu. En une seconde, je lis clairement ce qu’ils disent: la blessure faite involontairement à la petite âme sensible, l’étonnement de n’être pas comprise par l’oncle Paul, qui rit comme si c’était très drôle ce que Lill vient de dire, alors que c’est le plus cher désir de son petit cœur de quatre ans! Et pour n’avoir pas songé plus tôt que les idées des enfants, si baroques puissent-elles nous paraître, n’en sont pas moins des idées mûries, réfléchies et chéries par eux, des idées que leur logique enfantine approuve, des idées créées dans un petit monde où nous avons vécu, dont nous sommes sortis et que nous ne pouvons plus comprendre, mais qu’il faut bien prendre garde de ne pas détruire, pour n’avoir pas songé à tout cela, il me faut aussitôt, si je ne veux pas être exclus désormais des confidences de Lill, trouver une raison quelconque à mon rire de tantôt. (p. 120-121)

10 décembre 2018

Le chercheur de trésors (la librairie)


Ça va mal dans l’ univers des bouquinistes. Après Bonheur d’occasion, voici que le Chercheur de trésors doit aussi fermer boutique.  Du moins, les deux n’auront plus pignon sur rue. Ah ! Si j'étais à Montréal, je saurais quoi faire demain...


https://www.journaldemontreal.com/2018/12/10/apres-40-ans-la-librairie-le-chercheur-de-tresors-ferme-ses-portes

Voir aussi : Richard Gingras

7 décembre 2018

En marge de la vie

Lucie Clément, En marge de la vie, Montréal, Albert Levesque, 1934, 192 pages.

Nicole Berteuil et Joan Webb, une francophone et une anglophone, partagent un appartement à Ottawa depuis 5 ans. Les deux travaillent dans un laboratoire. Nicole a vécu un amour déçu avec Max Briguères il y a cinq ans quand ce dernier lui a préféré sa sœur. Pendant des vacances au Lac Masson, elle fait la rencontre de Bob Stonehaven, un aviateur anglais en convalescence. Elle l’épouse mais elle a tôt fait de découvrir que son Bob est un jaloux. Et dire qu’elle doit le suivre en Inde où il est capitaine d’un corps d’aviation...

Trois ans ont passé. Bob et Nicole sont toujours à Dehli. André Mirvalles, un cousin de Bob, un artiste, vient les visiter. Bientôt naît une connivence entre Nicole et André. Tous les deux aiment l’art, l’histoire. Comme André, qui est sculpteur, décide de rester un temps à Delhi, ils se fréquentent, travaillent ensemble à l’atelier. Bob est jaloux, cette fois-ci non sans raison, André et Nicole s’aiment, mais celle-ci refuse de briser son mariage. André court se réfugier à Calcutta pendant un temps. Et il se tue dans un accident d’automobile lors de son retour. À force de harcèlements de la part de Bob, Nicole finit par tout lui avouer. Il la chasse. Du coup, « elle est condamnée, condamnée à vivre désormais en marge de la vie! »

Le roman est truffé de dialogues et d’auto-analyses, même si le narrateur est externe. Lucie Clément raconte deux choses : les affres intérieures d’un jaloux et celles d’une femme mal mariée. Bob Stonehaven se méfie de tout homme qui approche « sa » Nicole, une femme qu’il idolâtre, au-delà de l’amour. L’auteure ne nous explique pas les tenants de ce sentiment démesuré : il voudrait que sa femme n’ait pas d’autres intérêts que sa petite personne. Il lui en veut même de se détourner de lui pour s’intéresser aux livres, à l’art, au patrimoine indien. On le voit, c’est ici que le second thème s’insère. Il voudrait que « sa » Nicole n’ait pas d’autre but que d’être sa femme. Quant à elle, elle ne peut se contenter de cette vie effacée. C’est une femme sensible et passionnée qui a besoin d’exister en dehors de son mari. Dans son analyse, les divergences culturelles entre anglophone et francophone posent problème. Ce que Bob exige d’elle, c’est qu’elle nie son identité française : « J’aurais dû, j’en conviens, m’adapter à ma nouvelle vie, mais l’anglais que nous parlions à notre foyer m’éloignait au contraire. Je vivais comme en dehors de chez-moi, au-delà de moi-même dans une attente indécise, dans une imprécision de rêve. »

Le roman a le mérite de nous transporter en Inde,  même si la vie indienne demeure un décor d’arrière-scène. Bob et Nicole vivent dans le monde des colonisateurs anglais. Pour le reste, tout l’échafaudage psychologique pour expliquer l’échec du couple me semble un peu fragile et cette façon de clore l’histoire en faisant mourir André, un peu facile. 

Extrait
Elle va, elle va. À chaque pas la guette un remords. Elle cherche l’apaisement; elle trouve un surcroît de pensées douloureuses tapies près des meubles, entre les plis des tentures choisies avec Bob par un temps de grisaille, à Paris et que soulève sa marche sans but. Elle sort sur la terrasse; elle tend les bras aux fleurs qui replient leurs pétales sur leur cœur brûlé par les rayons trop ardents du soleil indien. Elle appelle « André, André ». Un sanglot se meurt étranglé dans sa gorge. Complexe, malheureuse, douloureuse, ah ! comme elle est lasse, lasse de tout. Et la chaleur dure et finit par affoler, par obscurcir le cerveau; elle rend altéré de douceur, de caresses, de passion tendre ce cœur de chair qui s’obstine à aimer et jamais ne s’use à souffrir. Elle se sent atrocement lasse de ce silence de la maison vide, vide d’espoirs comme de bonheur; lasse de cette vacuité où s’amplifient en hurlements les reproches qu’elle adresse à sa faiblesse de n’avoir pas su résister à l’attirance du français chez Mirvalles; lasse de tout cet anglais qu’elle entend partout et toujours, dans les milieux mondains, dans la rue, à son foyer ... à chaque instant du jour; et elle désire avec frénésie entendre la musique de syllabes françaises murmurées par la voix aimée.  (p. 153)


30 novembre 2018

Marie-Jeanne

Laure Berthiaume-Denault, Marie-Jeanne, Montréal, Beauchemin, 1937, 89 pages. (Préface de Marius Barbeau)

Les Lavigueur et les Hubert sont voisins… mais en chicane pour des raisons politiques. Or, Jean-Marie Lavigueur et Marie-Jeanne Hubert s’aiment et se voient en cachette. Leur vie bascule quand le père de Marie-Jeanne meurt des suites d’une ruade de cheval. La famille Hubert est en sérieuse difficulté puisque que la mère est à moitié paralysée.

Une riche bienfaitrice, Hermeline, prend la famille sous son aile. Elle accueille chez elle la mère et deux des enfants — dont Marie-Jeanne —, les autres étant recueillis par un orphelinat. Le jeune frère d'Hermeline est docteur et habite aussi avec elle. Il est très sensible aux charmes de la jeune Marie-Jeanne, de neuf ans sa cadette. Il finit par lui déclarer son amour, un sentiment que la jeune fille partage. Quant à Jean-Marie Lavigueur, l'ancien amoureux, il se console rapidement auprès de Berthe, la sœur de Marie-Jeanne. J’oubliais : le bonheur est revenu dans la famille Hubert puisqu'un lointain cousin, autrefois amoureux de la mère, lui a laissé une petite fortune en mourant... 

Contrairement à ce que prétend Marius Barbeau en préface, le récit ne présente aucun intérêt ethnologique ou social. Oui, ça se passe à Ottawa, mais aussitôt dit, aussitôt oublié. C’est une histoire sentimentale qui épouse le scénario classique : la jeune orpheline et le prince charmant, la pauvresse et le riche, l’opposition des parents, l’amour qui triomphe de tout. Et c’est invraisemblable de la première à la dernière ligne.

Extrait
Marie-Jeanne s’inquiétait, se désolait de se sentir de plus en plus troublée en présence du médecin. Pourtant, avec mademoiselle Hermeline elle se trouvait parfaitement à l’aise. Devant lui, au contraire, elle devenait toute tremblante.
Quand il lui parlait, elle ne savait que répondre. Le moindre geste la bouleversait.
Durant les absences du médecin, elle venait dans son cabinet avec Hermeline qui lui choisissait quelques livres. Elle lui mit entre les mains d’abord des ouvrages quelconques, puis, des livres plus sérieux qui produisirent un grand effet sur son esprit, Marie-Jeanne s’y intéressait ardemment. Son intelligence se développait rapidement.
Mademoiselle Hermeline ne pouvait que s’étonner des progrès de sa jeune amie.
— Si j’avais une fille, répétait-elle à son frère, je l’aurais voulue telle que cette enfant.
Le cabinet de travail du médecin charmait Marie-Jeanne par ses innombrables bibelots.
Le grand mur de gauche était couvert de livres; les autres attiraient les regards par leurs décorations originales. 
La jeune fille s’y était vite accommodée. Elle s’arrêtait volontiers devant quelques eaux-fortes finement encadrées, une reproduction du « Saxophone » de Vertès ou un sketch de Duguay, ou encore devant des portraits des musiciens préférés. Il y avait aussi une collection d’auteurs et de peintres canadiens-français.
Cette ambiance lui faisait presque oublier son village. 
Pourquoi aimait-elle à venir là et à s’y attarder? 
Le savait-elle?