20 juillet 2018

Poèmes et chansons


Ollivier Mercier Gouin, Poèmes et chansons, Montréal, Beauchemin, 1957, 62 p.  [dessins inédits et introduction de Jean Cocteau]

C’est léger, léger comme le sont les paroles d’une chanson populaire. D’ailleurs quelques-uns de ces poèmes sont devenus des chansons, dont l’une (Sous-bois) fut créée par Félix Leclerc à la radio. On a même droit, à la toute fin du recueil, à la partition musicale de cette chanson.

Le recueil est divisé en 5 parties. On y trouve :
— plusieurs poèmes d’amour : « Je voudrais, mon amie, vous dédier ce poème. / Vous me plaisez, c’est vrai et sans hésitation. »
— de courtes réflexions sur la vie : « Il était une fois, / Au cœur d’une ville, / Un fonctionnaire un peu triste, / Dans un bureau assez gris. »
— des états d’âme : « Ma fenêtre est close / La neige tombe lentement / … / Et je suis las infiniment ».
— des rêves éveillés : « Si tu pouvais sortir de ta structure humaine / [...] / Si tu pouvais bondir vers l’étoile lointaine »
— Etc.

Quelques poèmes sont rimés, la plupart en vers libres.

Bien entendu, le principal intérêt du recueil, ce sont les dessins et la dédicace de Jean Cocteau.





13 juillet 2018

L’eau, la montagne et le loup


Guy Arsenault, L’eau, la montagne et le loup, Montréal, Éd. Goglin, 1959, s.p. (Trois bois originaux gravés de Janine Leroux)

Guy Arsenault (né en 1922, à ne pas confondre avec le poète acadien) a la modestie d’ajouter « essais poétiques » en dessous de son titre. En effet, on est en droit de se demander si cette poésie était assez aboutie pour donner lieu à un recueil. Disons-le, le propos n’est pas toujours clair et le discours, suffisamment assuré. Arsenault ose même écrire dans la préface : « Toucher le réel du bout de l’âme, peut-être en ne touchant rien du tout… »

Sentier nord
En exergue : « celui qui va du Nord au sud / …et les autres à la lune ». Le poète décrit la démarche de celui qui cherche. « Je déblayais mon premier sentier… » On comprend vite que ce sentier est une allégorie de la vie : « Mais où est la vie, si elle n’est pas là, toute concentrée dans ces rares moments de lucidité intérieure? »

Comme d’un oiseau
« Terres du Nord, arides et sèches, traîtres comme des chats sauvages aux aguets d’une distraite illusion. » Dans cette partie, Arsenault réfléchit sur la petitesse de la destinée humaine : « Le père a vécu pour le fils, mettant en lui l’illusoire espoir de tout ce qu’il n’a pu être… »

Et le loup
À travers la figure du loup, le poète revendique le droit à une certaine marginalité : « le masque de la vertu voile parfois la grimace d’une obligatoire normalité. »

Paroles de feux-follets
« Ma stupeur fut grande quand soudain, des murmures de voix s’élevèrent en crescendo… » On vient d’entrer dans la « petite cosmologie » de l’auteur. Des voix lui parlent, voix de la nature, de la conscience, de l’égalité sociale…

Poésie et philosophie font rarement bon ménage. Ici, on se demande laquelle est au service de l’autre. Les réflexions, les états d’âmes, que nous sert Arsenault, racontent le laborieux cheminement intérieur d’un jeune adulte à la recherche de ses repères.

6 juillet 2018

Broussailles givrées


Guy Robert, Broussailles givrées, Montréal, Éditions Goglin, 1959, 71 pages. (Bois gravé original de Janine Leroux)

Le recueil renferme quatre parties. 

Broussailles
Le recueil s’ouvre sous le signe de la joie, de l’étonnement ravi, ce qui n’est pas si commun dans la poésie des années 1950 : « ma broussaille secoue son hiver / et vienne enfin le printemps joyeux / gambader aux prés verts et sonores ». La nature, l’art, des souvenirs d’enfance, le plaisir des lieux physiques, les pratiques culturelles étrangères… la poésie de Robert court un peu dans tous les sens. Et l’émerveillement du départ s’assombrit parfois sans jamais s’éteindre.

Rectangles
Ce sont littéralement des poèmes-rectangles. Il n’y a pas de ponctuation et on a l’impression qu’ils ont été produits en écriture libre à la manière surréaliste. On peut y lire une révolte contre l’étroitesse du milieu et le besoin de larguer tout ce qui amenuise la vie. 

 Ce matin encore
« Je suis de mon enfance / comme d’un pays / que j’aime bien / et où je suis né : / mais j’ai connu l’exigence / d’un tout autre pays / où l’on ne vit pas bien / et où je veux batailler. » S’approprier la vie, vivre pleinement, combattre sont des verbes qui décrivent bien l’état d’esprit du poète. « j’affronte l’avenir / d’un immense élan / d’une fraternité refoulée / mais quand même ouverte / et fraîche et verte / Cézanne je te comprends ». Le langage peut sembler emprunté à l’Hexagone; sans la dimension politique, toutefois. 

Cris de joie
Cris de joie? Cris de révolte, plutôt! L’auteur s’oppose à l'ordre établi et pointe du doigt la vieille idéologie traditionnelle : « incendie les cloîtres de bure méditative / déserte l’encens des églises sermoneuses / ignore les remontrances de mère-Prudence / tourne le dos à l’honneur de tes pères / et va ta route d’eau de vie ». Encore une fois, ça se termine par un appel à la liberté. 

Comme le dit Gilles Marcotte, la poésie de Guy Robert n’est pas originale et souvent facile. Doit-on parler d’influence ou de clin d’œil à des poètes admirés, mais souvent on a l’impression de relire un vers de ses collègues : Hébert, Pilon, Lapointe, Beaulieu, Hénault…

La critique de Gilles Marcotte

29 juin 2018

La fille unique

Françoise Bujold, La fille unique, Montréal, Goglin, 1958, s. p. [34 p.] (avec trois bois originaux gravés par l’auteure)

Les éditions Goglin,  fondées par Françoise Bujold, vont lancer cinq titres entre 1958 et 1959 :  La Fille unique et L'Île endormie de Bujold, L'Eau, la montagne et le loup de Guy Arsenault, Broussailles givrées de Guy Robert et Sept eaux-fortes d'un collectif.

Un peu comme l’ont fait Les cahiers de la file indienne et Erta  les éditions Goglin s’inscrivent dans la tradition du livre d’artiste : papier de qualité, attention au graphisme, reproduction d’œuvres picturales. D’ailleurs, premier recueil des éditions Goglin, La fille unique en est la preuve. Pierre Guillaume en a réalisé l’édition. Le format est inhabituel (17,5 x 25 cm) et les trois gravures sur bois sont tirées en noir sur papier de riz.  

Du point de vue thématique, ce recueil s’inscrit dans la continuité de son recueil précédent Au catalogue des solitudes, publié deux ans plus tôt. L’essentiel porte sur les relations amoureuses difficiles.

« Ma main est sortie de bon matin / Pour saisir un cœur / Mais la marée s’est retirée ». (La fille unique) ; « Mais je suis partie / Avant que sonne le glas de notre amour déçu ». (L’amour de l’eau)

L’auteure va décortiquer cet échec amoureux : « Car mon rêve était fait de fleurs oranges / Porteuses de malheur ». (Prière au matin) « Et je te dis doucement / Que je crois en toi  / Et que notre malaise est né au même moment ». (À la prison de tes bras)

L’amour rêvé, idéalisé n’a pas tenu le pari du réel : « Je voyais dans cette union / Une grande tablée de mains croisées et de dos voûtés qui parlaient de vie ». (Aux trois visages de l’amour); « Je prends la vie dans ma goélette / Je prends le large / Et c’est la fête ». (J’ai pris le large)

La suite est affaire de deuil. Le tout commence par une remise en question culpabilisante : « Après le feu / Mon œil s’était lavé au paysage / Je n’avais plus d’âge / je vivais seulement ». (Après le feu) Ce vide ressenti prend des allures de dépression : « Mes murs ont la couleur d’une folie / Et je sens que je n’existe pas // La vie m’aperçoit / Et condamne mon sang » (La nuit blanche). Cette dépression trouve un temps un exutoire dans la colère : « La plupart du temps / Je hais les gens »; « Et vous voulez savoir tout / Je n’ai pas d’amant / Et je m’en fous » (Poème méchant). Au bout du compte, c’est la noyade : « Je me suis noyée à la sève d’un pissenlit / Je me suis étouffée au mouvement du vent / Ma rivière a quitté son lit » (Ils m’ont sortie dans la lumière).  Le dernier poème est en quelque sorte un appel. Le voici dans son intégralité :

Miroir de l’onde
Noie-moi doucement dans ma petite mer
Noie-moi purement dans ma pomme d’Adam
Noie-moi dans mes mains à l’envers
Ne reviens pas bredouille de cet univers qu’est mon corps
Noie-toi encore et encore
Pour m’épouser vraiment!

D’un point de vue stylistique, l’auteure utilise beaucoup l’anaphore, comme on le voit dans ce dernier poème et plusieurs autres. Et souvent les derniers vers reprennent ceux du début en leur donnant un autre sens. Les motifs de l’eau et des mains sont très présents.




22 juin 2018

Les trouble-fête


Sylvain Garneau, Les trouble-fête, Montréal, Éd. De Malte, 1952, 77 pages. (Dessins de Pierre Garneau)

J’ai déjà écrit sur le destin tragique de Sylvain Garneau quand j’ai blogué son premier livre, Objets trouvés. J’ai aussi souligné que les trois éditions de sa poésie, au style d’une autre époque, témoignent de l’intérêt que l’œuvre suscite dans l’institution littéraire. Je n’y reviendrai pas.

Ce recueil compte trois parties.

Amours
Comme le titre l’indique, l’amour est le principal thème. L’amour envisagé, observé de l’extérieur, à travers les yeux d’un enfant, rêvé, désiré, vécu, perdu, l’amour qui inquiète, qu’on cherche à cerner : « Si je l’aimais, je le saurais… ». Finalement, l’amour auquel on ne croit pas vraiment : « C’est doux de savoir que jamais, / Jamais ils ne diront : je t’aime ». Souvent le thème est mis en scène plutôt que traité directement : on se trouve dans un tramway, un café, un cabaret, la maison familiale.

Trompettes
« L’ai-je aimée? On le croit. Ou n’est-il que deux heures / À trois heures, je sais, on n’aime déjà plus. » Ce sont les premiers vers de la deuxième partie. Encore l’amour? Pas vraiment. Cette partie est plutôt constituée d’une série de saynètes qui mettent en scène des personnes aux prises avec leur quotidien, souvent banal, tout compte fait des personnes déçues, un peu tristes, qui rêvent d’évasion. « Le soir, tu rêves aux ruisseaux / Où s’abreuvent les lionceaux. / Tu vois les lys, les herbes folles, / Les grands soleils et corolles. […] Mais, vient le matin, on se lève / Bonjour la vie ! Adieu, les rêves ! »

Palissades
Le premier poème s’intitule « Les trois prisons ». Je cite : « La première prison était dans une ville »; « La seconde prison, en haut de la falaise, / Avait l’air d’un château, sous ses ormes penchés »; « La troisième prison n’a ni mur ni barreaux ». Rien n'y fait, et même l'amour, le poète se sent piégé et il n'a plus qu'une idée, fuir, s'évader vers d'autres lieux qu'ils soient réels ou fantaisistes « Ô murs de mes prisons, ne m’en gardez rancune. / Laissez-les s’effacer, les cœurs et les chansons. / Je m’en vais pour toujours au pays des poissons / Chercher parmi les joncs des pépites de lune ». Ou encore : « Je vais dans un pays sans neige et sans enfants / Plus loin que la montagne, au bout des cimetières ».

Peut-être que la lecture d’un recueil est toujours biaisée, mais encore plus quand on sait que l’auteur va se suicider quelques mois plus tard. On cherche des indices et, forcément, on en repère. Sans qu’il s’y trouve de drames, de plaintes, de désespoirs, une grande tristesse enrobe la plupart des poèmes de Sylvain Garneau.

Du même auteur:
Objets trouvés.

15 juin 2018

Premiers secrets


Éloi de Grandmont, Premiers secrets, Montréal, Éditions de Malte, 1951, 90 pages.

En plus des poèmes de Premiers secrets, ce recueil contient le Tombeau de Saint-Denys Garneau (3 pages) et deux recueils déjà publiés, soit  Le voyage d’Arlequin (Les Cahiers de la file indienne, 1946) et La jeune fille constellée (Nantes, Le cheval d’écume, 1948). La poésie de de Grandmont est on ne peut plus simple. Inutile d’y chercher quelques prouesses  stylistiques, de grands thèmes fédérateurs. C’est une poésie dont l’harmonie (notion, bien vague, je le concède) est la principale qualité.

Premiers secrets
On a l’impression que le poète raconte des souvenirs et exprime des états d’âme, comme on peut le faire dans un journal intime.  Quelques poèmes abordent son enfance difficile. On le sait, au décès de la mère, cinq des dix enfants, dont Éloi, ont été adoptés par des parents : « Ô la pauvre maison / Des familles démembrées / Nous étions très jeunes / Et je me souviens de tout ». (La maison) Tout laisse croire que la famille était problématique et que l’enfance fut difficile : « Ô famille torturée / Et vous, chers petits enfants / Innocents et craintifs ! » (Le péché entre dans la famille).  L’autre thème récurrent, c’est l’amour : « C’est l’été sans relâche / Et l’été de l’amour. / Le désir se réveille… » (Le cri étouffé) Ou encore : « Le vent de ma rue emporte / Vers celle que j’aimais tant / La première feuille morte » (Villanelle pour l’équinoxe de septembre). L'enfance et l'amour engendrent le plus souvent un état de morosité : « Ô mur de solitude, / Qui dort / Dans le secret / Des bras / Chargés de rêves? » (Amoureux).

Tombeau de Saint-Denis-Garneau
Cette partie contient trois courts poèmes qui évoquent surtout le destin tragique de Garneau : « Tu battais les buissons / Sans armes et sans chiens, / Tu battais la forêt, / Tu battais la montagne / Sans espoir ».

Le Voyage d’Arlequin

La jeune fille constellée
Les 12 poèmes disent la forte imprégnation d’un amour de jeunesse et le souvenir attendri qu’il en reste.

LES BONNES INTENTIONS
Il y a un lac où le calme
N’a pas une seule distraction ;
Il y a ce fruit jeune et grave
Qui éclaterait sous la dent.

Encore vive au sortir de l’eau,
Elle marche sans bruit sur la plage.
Elle a une chevelure de fumée
Qui se détache de son corps
Pour s’enlacer aux oiseaux.

On voudrait que des fleurs s’accrochent
À ses pieds, on voudrait que des roses,
Épaisses de parfum, escaladent ses jambes
Et s’écrasent contre ce corps
Couleur de l’aube.

8 juin 2018

Le combat contre Tristan

Pierre Trottier, Le combat contre Tristan, Éditions de Malte, Montréal, 1951, 82 pages. 

Les éditions de Malte, dirigées par André Roche, ont eu pignon sur rue de 1950 à 1955. Elles ont publié six recueils de poésie. J’ai déjà présenté deux de leurs titres : Objets trouvés (1951) de Sylvain Garneau et L’ange du matin (1952) de Fernand Dumont. Dans les semaines à venir, je vais en ajouter trois : Le combat contre Tristan (1951) de Pierre Trottier, Les trouble-fête (1952) de Sylvain Garneau, et Premiers secrets (1951) d’Éloi de Grandmont. Les éditions de Malte ont aussi publié Né en trompette (1950) de Serge Deyglun, recueil que je n’ai pas.

Le combat contre Tristan compte quatre parties, qui reprennent de façon assez lâche l’histoire de Tristan et Iseult : le vagabondage du héros, la rencontre avec Iseult la blonde, puis avec Iseult aux mains blanches, le poids du souvenir, l’impossible amour..

LA ROUTE LE CORTÈGE
L’auteur se décrit comme un « vagabond » et se demande ce qui pourrait l’ancrer au réel : il cherche sa voix et découvre que l'amour est le vecteur qui va porter tout le reste : « Une fleur qui se détache une fleur qui part / Au vent discret est-ce l’amour /…/ Dans cette fleur / Tout un monde se met en branle / Tout un peuple prend racine / Et toit parmi ceux qui n’ont plus de patrie » (Une fleur qui se détache) 

POÈMES D’ÉTÉ
Dans cette partie dédiée à une « première Iseult », le poète fait l’autopsie d’une relation amoureuse, une histoire assez banale somme toute. Il aime une fille qui ne répond pas à son sentiment : « Tout ce que tu voulais de joies à partager / Ne te fit jamais naître à moi que de moi-même (Ma lèvre a dormi sur ta lèvre); ou encore : « Toi que je porte en moi / Mais sans pouvoir te rencontrer ». (Même si nos rencontres) Ou : « Tu pars / Et me fait voir ta main qui défait / Les rayons de soleil que je t’avais tressés » (Tu pars).

POÈMES D’HIVER
Cette partie est dédiée à « l’autre Iseult ». On est toujours dans le va-et-vient amoureux. Encore une fois, au cœur de sa froide solitude, il poursuit une femme aimée sans réussir à créer un véritable lien avec elle : « Tous ces bijoux que je lui destinais / La nuit qui tombe les enlève / Et les accroche au front du ciel si loin / Si loin que je ne m’y reconnais plus » (Tous ces bijoux)

L’AMOUR LA TERRE
Cette partie se décline à l’aulne du souvenir, au souvenir de cette Iseult perdue, souvenir si fortement imprégné qu’il l'empêche de vivre : « Pardonne Poésie en recréant / Le souvenir où quatre mains se joignent / Puisqu’à l’horloge des marées / Les aiguilles de la conscience / Nous montrent l’heure du reflux / De l’espérance qui délivre les esclaves / Aux grèves de l’amour aux grèves de la terre ». (Poème pour une jeune protestante de mon pays)

INCARNATION
Cette conclusion apporte au moins un nouvel élément qui était en filigrane dans les parties précédentes : le combat de ce Tristan est aussi celui de la chair et du péché et la libération du sujet passe par le rejet des vieux schème religieux : « Jeunesse réjouie au temps d’avant le sexe / Jeunesse au corps de femme détaché de moi / À quel autel de Dieu monterais-je vers toi » (Adam) Ou encore : « Je gravis triste et seul cet escalier de chair / Et seul debout j’indique par mon ombre l’heure / Au soleil aujourd’hui que je n’ai plus en moi / Car mon cœur ne bat plus que dans le beffroi vide / D’une église interdite aux cloches envolées. » (Adam)

Voir aussi de Trottier : Poèmes de Russie

5 juin 2018

Jean-Yves Dupuis


La nouvelle est tombée le 7 mai. Jean-Yves Dupuis est décédé le 29 mars dernier. Écrivain qui avait fait sa place dans les années 80, surtout avec sa Bof génération, il a délaissé  l’écriture pour servir celle des autres,  ces autres dont très souvent l’œuvre avait sombré dans l’oubli. 

Jean-Yves, avec qui j’ai collaboré à quelques reprises, c’est la BEQ. Il a commencé un peu avant tout le monde à numériser les livres du domaine public. La BEQ, c’est 881 volumes dans la collection Littérature québécoise, 1367 volumes dans la collection À tous les vents, 9 volumes dans la collection Libertinage, 433 volumes dans la collection Classiques du 20e siècle, 16 volumes dans la collection Philosophie, 11 volumes dans la collection The English Collection, 76 volumes dans la collection Littérature d'aujourd'hui.

Travail de moine, travail de géant, travail de passionné, piraté sans vergogne par des revendeurs aux quatre coins du globe, son amour de la littérature mérite toute notre admiration, et plus encore, un gros merci. Salut Jean-Yves.  











1 juin 2018

Modo Pouliotico



André Pouliot, Modo Pouliotico, Montréal, Les éditions de la file indienne, 1957, 44 pages. (Préface de Jacques Ferron)

André Pouliot (1920-1953) était traducteur et sculpteur.  Ce petit recueil posthume a été publié grâce à Jacques Ferron qui a écrit la préface sans la signer (il va la signer dans la seconde édition). Ferron se contente de présenter l’auteur sans prendre position sur la poésie de Pouliot.

Pourtant il est difficile de lire ce recueil et de rester neutre. Pouliot va plus loin que Gauvreau dans l’iconoclasme (sans son génie). Dans le premier poème « Le diable ce soir m’a visité… » Pouliot reconnait en Lucifer un frère : « Je te ressemble / Et nous allons bien ensemble. » Voilà qui promet et la suite sera à la hauteur : « pour oublier que nous sommes / Des bêtes de somme, / En somme / Des hommes /Qu’on assomme » […] « …faut pas s’en faire / À la fin de toute cette affaire / Il n’y aura rien d’autre que l’Enfer. »

« Petit poème en cul(e) » est dédié « à la Facul-té des rectologistes patentés… ». Inutile de commenter, le poème parle de lui-même : « Si tu recules / Et gesticules / J’éjacule / Et macule / Ton réticule ». Jeu verbal sans doute, mais il faudra attendre la contre-culture avant de lire des auteurs qui parlent aussi librement de la sexualité. Pouliot ne craint pas d’utiliser le langage le plus cru, celui qu’on entendait dans les tavernes : « Que faisiez-vous de mon Sancho?  […] / Je le bandais, ne vous déplaise / Vous le bandiez, j’en suis fort aise / Vu que c’est moi qu’il baise / Allez vous crosser maintenant ». Plus loin, on a droit à la « La sirène exacerbée », à la « Suceuse-branleuse bafouée », à « Sainte-Gonorrhée, patronne des chaudes-pisses », à « La tribade saphistiquée ». Pas sûr que les femmes — et tout le monde — vont toujours apprécier le regard lubrique qu’il jette sur elles, des femmes souvent réduites à leur sexe.  J’écris « souvent », parce qu’on trouve deux poèmes dédiés à des jeunes filles enfants, dont « La petite fille qui regarde passer les pieds », qui reprend le credo de l’absurdité de l’agitation urbaine. On trouve aussi un « Petit poème auto-matisse », en fait un long poème qui constitue surtout une attaque contre la religion : « L’unique et l’inique Dieu Trine, Latrine et Endocrine / Éternellement va se masturbant, et sa barbe  / Est de sperme Éternel empesée. / Hélas! un homme ça n’est qu’un homme / Depuis qu'Adam n’a pas digéré la pomme, / Et c’est pour ça que nous avons des rages d’Adam / Or le Pape Pie-Pie / Qui de son coccyx exorcise les coccinelles / Bave sur la face macérée du monde ».

Bref, en regard de son époque, ce livre est unique, pour le meilleur et le pire. Le meilleur étant son côté iconoclaste, le pire étant que ce même iconoclasme donne lieu à plusieurs jeux de mots tout compte fait assez faciles. 

Il y a beaucoup de commentaires dans le recueil que je possède. Le commentateur (non identifié) semble avoir bien connu Pouliot. Par exemple, on lit sur la page de garde :

« André Pouliot allait presque tous les soirs chez le docteur Norbert Vézina alors qu’il habitait à 763 Wilder à Outremont. Les conversations duraient jusqu’au petit matin, aidées par un verre de rhum martiniquais. Assistaient à ces réunions amicales : Stanley Cosgrove, peintre, … Bouchard, ancien ami puis ennemi de Maurice Duplessis, professeur à l’Université Laval; Eudore Piché, professeur de philosophie, jésuite défroqué qui épousa Muguette, l’épouse d’André après son décès. Il est mort lui-même d’un infarctus du myocarde. Jean-Louis Delorimier, grande gueule et publiciste; Jacques Tétreault ami; un immigrant hindou qui avait une ?? à un orteil et on finit par découvrir une tuberculose de l’orteil. Muguette, première femme d’André, puis épouse, puis veuve d’Eudore Piché.

Au décès d’André, lui qui n’avait pas voulu avoir de funérailles religieuses et qui voulait être enterré simplement, eut une messe des morts avec diacre et sous-diacre à la cathédrale et fut ensuite reconduit au cimetière où il repose dans le caveau de famille de Muguette… À ce sujet Eudore disait : "Quand je pense que lorsque je mourrai je serai placé dans le même caveau que lui, cela m’exaspère. " C’est ce qui est arrivé. »

25 mai 2018

Crier que je vis


Olivier Marchand, Crier que je vis, Montréal, L’Hexagone, 1958, s.p. (Coll. Les matinaux, no 8) (Couverture de Gilles Carle)

Le cri de Marchand n’est pas un cri de détresse ou de souffrance. Ni un cri de ralliement. C’est plutôt un appel, un signal. Parler, crier pour ne pas sombrer dans l’oubli, l’indifférencié : « Parler / parler tout haut / avec la véhémence d’un racheté / revenir à soi comme une bouée / croire à la justesse des choses ». Parler pour ne pas être avalé par le quotidien tantôt brutal tantôt asphyxiant, ne pas renoncer, s’accrocher : « Tempête sur un cœur boulonné et récapitulé / le matin a fait sa proie de ma détresse / limpide et creuse étincelle // berce quand même l’âme du lointain plus forte / c’est la simple sagesse // les fleuves au bout des peuples trempent leur front ».

Plutôt qu’une quête, on pourrait parler de conquête, car rien n’est jamais assuré. Chaque matin, il faut recommencer, affermir ses positions, se battre contre le maussade, continuer d’y croire : « au bout du peuple lourd de ces mugissements / j’ai appliqué mon visage aux barreaux de ton âme / une résurrection un cortège un bruit blanc / ta colombe ô Seigneur comme une main de femme ». Le cri permet de projeter la voix au loin, au-delà de soi. Les cris « sont des ponts », ponts vers l’autre, mais aussi vers l’inconnu : « ainsi faudra marcher la planète en longueur / car le vent de courroux insurge nos domaines / ensablant nos espoirs son souffle crie la peur / de vertu et de force il blesse nos semaines ».  C’est aussi l’espoir que rien ne finira : « mais quand tout sera rétabli / tout sera bâti / tout sera agrandi / il y aura une autre vie ». Camille, l’ « enfant-mappemonde, [...] avec son regard qui cherche / son regard en route / [n'a-t-elle pas] de l’univers plein les ailes » ?

On ne perçoit pas vraiment une ligne thématique, avec un début et une fin. La poésie de Marchand, qu’on devine très travaillée, est faite de petites touches, de retouches, de reprises, de changements d’angle. Cette poésie me semble davantage du domaine personnel que social. Crier que je visc’est la manifestation d’un homme qui veut signaler sa présence au monde.

Olivier Marchand
Deux sangs

18 mai 2018

À la pointe des yeux


Alain Marceau, À la pointe des yeux, Montréal, L’Hexagone, 1958, 30 p. (Coll. Les matinaux, no 9) (Couverture rempliée illustrée par Gilles Carle.)

En épilogue, le poète écrit : « Il y a tant et tant / de noir / à voir / à percer / pour trouver ceux qu’on aime. » La poésie de Marceau, c’est celle d’une quête. Quête de l’autre mais peut-être  plus encore, quête de soi.

Au départ, le sujet aux prises avec ses fantômes semble avoir de la difficulté à sortir de la « nuit noire » pour s’élancer dans le jour naissant : « Je regarde mes doigts / tracer des lignes / de destin / sur l’horizon penché du matin ». Il y a ce désir de se régénérer : « je vais laver mon corps / dans l’eau gardée au creux des feuilles / comme en des mains / et tous les miroirs / et tous les ruisseaux vont me trouver beau ».

Sa quête ne saurait se contenter de faux fuyants. « Chacun habite mon visage / et je me perds dans ma maison ». Il tente d’atteindre l’autre, mais ses tentatives semblent peu fructueuses : « Je saisis ton visage / mirage taché de sommeil // Tu n’es plus // … / Je n’ai que moi / avec mes mains qui sculptent le soleil / ma tête centrifuge / et vidé de moi-même ». Pourtant l’autre semble la voix royale pour retrouver l’harmonie : « Je ne demande rien / que la joie d’être près de toi / et ta main / refermée sur ma voix ». 

La route qui mène à l’apaisement semble faite de courtes victoires et de cruelles rechutes. « Oh ma tête éclatée / Quels marteaux me sculptent le crâne / et me décervellent ». Dans le poème, peut-être le plus marquant du recueil, le sujet se décrit comme un noyé toujours au bord du gouffre : « À quoi rêvent les noyés / leurs grands yeux bien ouverts / sur la nuit verte et verticale / de toutes les mers ». La réponse se trouve dans les deux derniers vers : « … ils se retrouvent sur eux-mêmes / toujours seuls et pareils ». On pourrait penser que la quête s’avère inutile, mais c’est sans compter sur le court poème en épilogue : « J’ouvre mon œil / plus grand que les croisées / et j’avale d’un coup / tout l’air frais / qui me croise le cœur / Et mes bras se débranchent / du chambranle des portes. »

Cette poésie, encore une fois, appartient de plain-pied aux années 50 : la solitude, le repli sur soi,  l'incommunicabilité des êtres, la difficulté d'exister, les interrogations existentielles. 

Voir Les matinaux

11 mai 2018

Le Ciel fermé

Claude Fournier, Le Ciel fermé, Montréal, L’Hexagone, 1956, s.p.  [44 p.] (Coll. Les matinaux, no 5) (Couverture de Gilles Carle)

Un an après avoir publié Les armes à faim, Claude Fournier publie Le ciel fermé dans la collection des « Matinaux ». Ce recueil se distingue des autres « matinaux » puisqu’il est constitué de « proses poétiques ». Il contient deux parties : Les meurtres à venir et Espace de l’homme.

Les meurtres à venir
À lire cette prose poétique, fort bien écrite, mais d’une telle violence, on pourrait penser que le sujet narrateur évoque des souvenirs de guerre. Rien ne nous permettant une telle interprétation, il faut considérer que le champ de bataille qu’il décrit n’est rien d’autre que celui de la vie, que celui de sa vie.  « Le monde que j’habite est rempli de terreur et je voudrais m’y voir seul engagé. » Le sujet porte en lui une grande souffrance, victime de forces maléfiques qu’il n’est pas facile d’identifier : « Dans la salle encombrée de mon cœur, j’entends les chiens se disputer mes os, avec des grognements d’enfer. » Il a décidé que tout cela avait assez duré, qu’il est temps de réagir avec force : « Je n’empêcherai pas en moi la folie grandissante qui forge les armes de meurtre à venir. » L’auteur passe ensuite au « nous », comme si cette lutte n’était pas que la sienne : « Nous aurions voulu parler, mais les mots s’agglutinaient en pâtes arrondies, roulaient sourdement dans la gorge. Un monde progressait lui aussi, comme nous, gagnant pas à pas, sans douleur, l’immense terrain perdu par les hommes de tous les siècles. » Pourtant, malgré les avancées, il finit par conclure que ce combat est inutile : « Au moment où tu liras ces lignes, j’aurai quitté le pays emportant le poids de ma carte d’assassin. / Surtout, ne t’inquiète pas à mon sujet. Je n’ai plus le courage d’apprendre à mes armes une vocation qui, je le sens maintenant, serait malgré toute sa splendeur demeurée inutile. »

Espace de l’homme
Sur le même ton que dans la partie précédente, l’auteur évoque la misère des villes. « Ici, voilà un monde de solitude » […] Il a suffi des hommes qui peinent et gardent sous leurs bras, nauséabond, le colis d’une journée […] Les pourris dans le cercueil-cité. Les malades et les déments. Les ivrognes pour lesquels on boit trois messes de Noël. […] Les désespoirs des filles qui regardent en criant leurs enfants au bout d’une tige d’acier. » Plus loin on lit encore : « Au sifflet strident des usines, les rêves s’écrasent percés de bruit. » L’auteur n’est pas tendre envers la religion : « Tu demandes pourquoi il faut tuer? S’arracher à la folie du ciel ? Traîner Dieu par les cheveux dans ses chemins de Damas. Et boire. Le vomir en buvant avec le désespoir ; lui raconter des histoires de crucifié, des histoires à boire! » Ce monde cruel, celui des laissés-pour-compte et des ouvriers, c’est ironiquement l’ « espace de l’homme » du titre.

Ce recueil détonne quand même dans la production des années 50 de l’Hexagone. Par le ton rageur, on est plus près de Gauvreau que de Miron. On y trouve la colère, le désespoir social, la violence verbale et le désir d’en découdre avec tous les pouvoirs, valeurs qui vont davantage trouver preneurs dans les quelques années qui vont suivre. 

4 mai 2018

Les armes à faim

Claude Fournier, Les armes à faim, Saint-Hyacinthe, Chez l’auteur, 1955, 44 pages.  (Page couverture : L.-H. Desjardins)

Dans le poème liminaire, intitulé « Art poétique », Fournier émet l’idée que la poésie peut servir d’exutoire : elle peut contrer le malheur en nous ouvrant à l’amour.

Dans Les arrérages de dieu, le poète narrateur  se pose en « acheteur de ce monde », mais il a tôt fait de constater que le compte n’y est pas. Comment expliquer que «  les hommes […] meurent / D’un cancer du système »  et qu’ils en sont reduits à « grignote(r] le fromage / À la trappe de l’amour ».  Les arrérages de Dieu sont en quelque sorte toutes les misères du monde : les femmes enchaînées / Entre les murs de l’âge mûr », les ouvriers mal payés, « les sucidés pendus », les exploités, les pauvres, les laissés pour compte de l’amour. 

Dans les trois poèmes qui composent Les tiges de l’amour, l’amour devient la voix vers la sagesse : il faut s’ouvrir à l’amour pour combattre la colère et la haine. « Je tiendrai ce bonheur / Que la haine a sali / Et pour lui taillerai / Dans l’ivoire de mes os / Un navire de rêve / Une mer douce de sang / Jaillira de l’amour ».

Le matin bleu partout contient deux poèmes. Dans « Maladie de ville », l’auteur aborde les deux visages de la ville, le laid et le beau. Dans « Salon intime », c’est plutôt de l’ennui des urbains, dont il est question. Heureusement que l’amour est toujours là : « Mais la ville à genoux / Fait un pas vers l’amour ».

L’impossible départ est un poème en prose d’inspiration plus surréaliste. Quant au contenu, il ajoute peu de choses à ce qui a déjà été dit. Peut-être peut-on dire que l’auteur traite le sujet sur un plan plus philosophique. On retrouve encore l’idée que l’amour peine à émerger : « L’amour par delà la mort enfoui / Vivant sous des siècles de pierre ».  Et l’amour salvateur : « Comme toute une armée tu es apparue. À tes pieds foulant la guerre, à la paix laissant un sourire d’enfant. Et je me suis épris de ta belligérance. Mes désirs ont levé le pavillon de l’attaque, les lignes ont déroulé un bruit d'océan, la mitraille retamisé les ruines. Vaincue ton sang maintenant cogne un marteau à la porte de mes tempes. Je suis tissé de toi portant comme des yeux toutes les mailles de l'amour. 

On l’aura compris, l’arme contre la faim, c’est l’amour dans toutes ses variantes, l’amour exutoire, l’amour rédempteur. Au début, le propos s’annonce plus social plus revendicatif. C’est la meilleure partie. Quant au style, on y lit de belles images qui sont le fait d’un véritable poète et d’autres qui semblent plus de nature à gonfler des idées toutes simples, tout compte fait.


Deux extraits de son autobiographie "À force de vivre"


27 avril 2018

À la gueule du jour

Gilbert Langevin, À la gueule du jour, Montréal, Atys, 1959, s. p.  [28 p.] (repris dans Origines 1959-1967, 1971)

« Comme une sale pipe aux lèvres d’un bohème / À la gueule du jour pend mon rêve souillé. » (Relique) Ces vers très rimbaldiens, qui ont donné le titre au recueil, figurent dans le neuvième poème. Le poète salue la mort de l’idéal que le début du recueil semblait esquisser.

Les premiers poèmes, en plus de leur vocabulaire religieux, se démarquent par leur caractère presque angélique. « Le vent dit sa prière / à l’aube // Dans la plaine il égrène / son chapelet de rosée » (Oraison). Le poète se rappelle le bonheur des jeux enfantins : « Nous jetions sur des failles / Passerelles et pinceaux » ; « Vive l’heure d’enfance / Et son roulis de valse » (Vestige).

Mais la « fêlure » apparaît assez rapidement : dans ce « château / dont le maître est absent », il n’y a « aucune brèche d’espérance ». Le poète semble avoir une vision très noire de lui-même, comme on le voit dans l’auto-condamnation à saveur religieuse qui suit : « Épave satanique à la grève d’Hostie / Je suis la tache rouge / Au vitrail de l’Église » (Sacrilège-agonie).  Ce combat destructeur entre le bien et le mal, entre la pureté et le péché semble le minerIl flirte même avec l’idée du suicide : « Reste à broyer / Dans l’étau d’un suicide / Mon corps fatigué d’être » (Songe d’éternité). Plus on avance, plus constate que cette culpabilité a de forts relents religieux. On lit deux poèmes côte à côte qui semblent s’appeler et surtout se repousser : « Seigneur soyez mon berger » et « Présence de Satan ».  Au « Seigneur Seigneur / Au bercail ramenez-moi » du premier répond « L’arbre du mal bourgeonne / Ses nouveau-nés » du second. 

Les derniers poèmes regroupés sous le titre « Volte-face », comme le titre l’indique, nous offrent un revirement de situation. Le poète a identifié son mal :  « La source a retrouvé son miroir d’autrefois »; ou encore : « Reconquise la joie aux frontières / De mon adolescence »; ou encore : « Tout est bien tout est beau / Il m’a fallu vingt ans / Pour l’apprendre ». Il a même trouvé la solution pour le contenir. Il suffit de tenir bien clos « l’amphore / Des souvenirs ».

Et pourtant, tout n’est pas si simple, comme en témoigne le dernier poème. Cette forme d’apaisement, qu’il semble avoir conquis, ne mène-t-il pas au silence? Et comment concilier le silence et le désir d’écrire : « Mais comment me guérir / De ce grand mal d’écrire? // Quand on se meurt de vivre / Le silence faut-il taire / Ou tuer la parole? » (Le mal d’écrire)

Ce premier recueil de Gilbert Langevin sera suivi d’une vingtaine d’autres. Langevin va évoluer beaucoup, mais dans celui-ci, très années 1950, on retrouve un peu les thèmes chers aux poètes de la solitude : le manque d’estime de soi, la désillusion, l’échec, le mal de vivre, la peur, le sentiment d’avoir trahi ses idéaux, la culpabilité, la mort. 

C’est le deuxième titre des Éditions Atys, fondée par l’auteur à Roberval.  Entre 1958 et 1963, la petite maison d’édition va publier 17 recueils de poésie, dont Poèmes à l'effigie de Larouche, Larsen, Miron, Carrier, Chatillon, Caron, Marguère et moi, Symptômes et Le vertige de sourire de Langevin lui-même.

Les éditions ATYS

« Mes premiers poèmes je les ai publiés dans "L'Étoile du Lac", le journal de Roberval. C'est là également que j'ai fondé  les Éditions Atys. Le premier volume des Éditions Atys a été imprimé chez les « Imprimeurs de Roberval ». Il y avait quelques poèmes de moi, quelques poèmes d'amis et une étude sur Georges Larouche que tout le monde connaît, le fondateur de Val-Menaud. Georges Larouche est peut-être l'écrivain qui m'a le plus influencé. » (Gilbert Langevin)

« Rangé soigneusement à côté de sa plume, Gilbert Langevin emportait Éditions Atys dans ses bagages. Rappelons qu'Atys devait publier A la gueule du jour en 1959, Le vertige de sourire en 1960 et quelques autres. Cette maison d'éditions devait publier à la même époque des auteurs comme Georges Dor, André Major, Robert Lalonde, Paul Chamberland et plusieurs autres. Une maison d'édition très importante parce qu'elle a eu le mérite de publier ce que l'on appelle maintenant la « nouvelle poésie du Québec ». (Entrevue de Gilbert Langevin, donnée à Yvon Paré, le Progrès-Dimanche, le 1 juin 1975)


« Atys pratiquait le compte d'auteur classique: Langevin acceptait un manuscrit, le portait chez l'imprimeur et, une fois le livre assemblé, c'est l'auteur qui payait la note et se retrouvait avec les exemplaires sur les bras, obligé de les distribuer lui-même. » (André Major)

André G. Bourrassa, L’ange noir qu’est Langevin


RECUEILS AUX ÉDITIONS ATYS
1958
Langevin Gilbert [Gyl Bergevin) et all. Nouveautés poétiques
1959
Langevin Gilbert, À la gueule du jour
1960
Deyglun Serge, Ces filles de nulle part..., nouvelles
1960
Langevin, Gilbert, Poèmes à l'effigie de Larouche, Larsen, Miron, Carrier, Chatillon, Caron, Marguère et moi
1960
Langevin Gilbert, Le vertige de sourire
1960
Marchand Olivier, Silex 2
1961
Brunet Yves-Gabriel, Les Hanches mauves
1961
Dor Georges, Chante-pleure, poèmes sépara-tristes
1961
Gauguet-Larouche Jean, Cendres de sang
1961
Laurier Claude, D'un monstre à l'autre
1961
Major André, Holocauste à 2 voix
1961
Major André, Le froid se meurt
1961
Roussan Jacques de, Le pouvoir de vivre
1962
Bélanger Marcel, Pierre de cécité
1962
Renaud Jacques, Électrodes
1963
Gauguet-Larouche Jean, La Saignée du pain, poèmes, 1935-1986
1963
Langevin Gilbert, Symptômes, poèmes, 1959-1960
1965
Lalonde Robert, Rafales de braise
1971
Moore Gilbert, L’exode ardent

(Sans doute incomplet)




20 avril 2018

Proses. Suites lyriques


Jean-Claude Dussault, Proses. Suites lyriques, Montréal, Éd. d’Orphée, 1955, 118 pages.

Le recueil contient six parties intitulées Proses I à Proses VI.  Chacune d’elles reçoit un sous- titre plus significatif :   Tant que merveilles!, Les heures profanes de St-Germain l’Auxerrois, Les lyres de jalousie, La mort d’Hélène, Naufrage, Les dits simples du Noël. Le livre a été écrit alors que l’auteur était en France.

Ce blogue est un carnet de lectures. Cette semaine l’expression prend tout son sens. Je vais parler davantage du lecteur que du livre. Désolé de la  lecture superficielle qui va suivre, ce livre mérite sans doute mieux, mais il faudra quelqu’un d’autre que moi pour lui rendre son mérite.  Il est sur ma table de lecture depuis deu semaines, je le prends, le feuillette, le lis, le relis, cherche de bons passages, mais je n’accroche pas. J’ai hâte de le déposer dans ma bibliothèque.

Déjà les doubles titres laissent deviner une hésitation : on dirait une poésie qui ne s’assume pas. Ce qu’on lit, ce n’est pas de la prose et ce n’est pas lyrique. Désolé pour le titre. La langue n’est ni belle, ni harmonieuse, ni musicale, ni coulante, les phrases respirent mal, souvent les mots s’accordent mal entre eux. Il y a une recherche verbale, plutôt d’ordre rythmique et syntaxique, donc un style, une manière, mais le résultat n’est pas convaincant. Les incorrections syntaxiques (voulues) ont de quoi faire dresser les cheveux sur la tête. Du moins les miens. Tantôt précieuse, tantôt formaliste, cette poésie va un peu dans tous les sens. On y parle de problèmes personnels, de quêtes, d’amour, de déception, de souffrance.

Je vous laisse en partage le poème de la page 115.


LE DIT DE L'AVENT
N’intervenir des couronnes que leur suspension à figurer l’attente.
(fictivité dans l’implorance de blancheur).

Les portes - - - telles des sceaux à l’aveu d’impatience - - -
s’hésitent à redire les mots et gestes.

Qu’à reprendre plutôt l’austérité les pas s'anticipent . . .
et reformer le cadre où s’inscrive le Jour.

Avant que ne se rompe l’antienne des cryptes
et, sous l’impression qui déjà prévoit l’orgue,
s’apprête un symbole de revivre.

L’Homme s’assied à l’espoir
qu’aucun maintenant ne pourrait ravir
tant est en marche le mystère. 

14 décembre '53


Feuillet publicitaire accompagnant le livre