6 décembre 2019

Les aventures de Perrine et de Charlot

Marie-Claire Daveluy, Les aventures de Perrine et de Charlot, Montréal, Bibliothèque de l'Action française, 1923, 310 p.

Les aventures de Perrine et Charlot, deux jeunes orphelins, débutent en France. Perrine, la grande sœur de huit ans, décide de fuir une vieille tante acariâtre et d’émigrer en  Nouvelle-France avec son jeune frère.  Grâce à un marin un peu niais, ils réussissent à embarquer clandestinement sur un bateau en partance de Dieppe. Ils sont découverts, mais quelques nobles personnages, aussi de la traversée, les prennent sous leurs ailes. Madame Le Gardeur décide même de les adopter. En Nouvelle-France, peu de choses se passent durant la première année. Un drame survient lorsque Charlot est enlevé par deux Iroquois qui l’amènent dans leur clan. Perrine est inconsolable d’autant plus qu’elle avait promis à sa mère de veiller sur son jeune frère. Charlot passe une année difficile chez les Iroquois. Lors d’une attaque des Hurons, il est de nouveau enlevé. Le capitaine des Hurons compte bien monnayer sa proie. Ces mêmes Hurons sont invités à rencontrer le grand « sagamo » français, Louis XIII. Compte tenu de sa connaissance de la langue française, on décide d’amener Charlot en France, en le faisant passer pour un jeune Huron. Là-bas, une logeuse le prend en amitié. Charlot fuit les ravisseurs, et se réfugie chez elle.  Le voilà de nouveau libre! Et mieux encore, sa vieille tante acariâtre rend son dernier souffle. Il est riche et il décide de revenir en Nouvelle-France. Le roman se termine par ses retrouvailles avec Perrine.

Les aventures de Perrine et de Charlot est le premier récit jeunesse publié en livre au Québec. Je ne reprendrai pas l’histoire de ce livre, bien documentée par la BAnQ.  (Lire)

Pour moi, ce genre de roman fait remontrer d’innombrables souvenirs de jeunesse.  C’est à cela que ressemblaient la plupart des romans jeunesse de mon époque : on fabriquait des héros avec les personnages connus de la Nouvelle-France et, à l’occasion, avec des Amérindiens, et on les opposait aux Iroquois et aux Anglais. Bien entendu le bien était toujours du côté des Français ou des Amérindiens alliés.  C’est exactement la recette de Marie-Claire Daveluy : il faut croire que sa manière a été largement suivie. 

Une fois pris en compte sa valeur historique et son caractère original pour son époque, on est obligé de dire que ce roman est loin d’être parfait. Il y a un « gros trou » au milieu où l’auteure perd de vue ses deux héros, l’histoire prenant le pas sur le récit. On est en 1636, on craint les Iroquois. Pourtant il n’arrive pour ainsi rien à nos deux jeunes héros : seul un voyage aux Trois-Rivières vient égayer leur vie. On a organisé une course entre un Français et un autochtone. Un grand rassemblement de Blancs et d’Amérindiens assistent à la course gagnée par le Français, bien entendu. 

Aujourd’hui on aurait tendance à resserrer l’action et les dialogues, à limiter le nombre de personnages. Autre temps, autre rythme, sans doute. Ajoutons autre temps, autre sensibilité : il est bien évident qu’un lecteur autochtone serait scandalisé par la manière dont on traite les siens. Tous les clichés contre ces « pauvres sauvages » y passent. 

Extrait :

« CHARLOT
Alors, M. l’abbé, pourquoi les sauvages ne voulaient-ils pas qu’on frappât le petit tambour qui avait été méchant ? Pourquoi ils disaient qu’il n’était qu’un enfant et sans esprit ? Pourquoi, aussi, ils demandaient des cadeaux pour le guérir ?

L’ABBÉ DE SAINT-SAUVEUR
Pourquoi tout cela, Charlot ? Parce que ce sont des barbares, qui aiment aveuglément leurs enfants, et ne comprennent pas que l’on peut aimer beaucoup et aimer très mal en même temps. Ils ne savent pas, non plus, que tel l’on pousse dans la jeunesse, tel l’on demeure presque toujours. Ils ignorent les bienfaits d’une main vigilante, à la fois ferme et douce, qui vous redresse sans cesse. Qui donc, vois-tu, leur aurait appris les avantages de l’éducation ?

(L’abbé de Saint-Sauveur se lève et conduit Charlot près d’une large fenêtre.)

Tiens, Charlot, vois cet arbre que M. de Saint-Jean (Jean Bourdon) a planté, il y a à peine un mois ? N’incline-t-il pas déjà à gauche ? Il faut que dès demain mon ami le relève, le soutienne, le fixe à un tuteur… Sinon, il suivra de plus en plus la pente mauvaise. »

Ayant connu beaucoup de succès, le roman connaîtra quatre suites. 

29 novembre 2019

La littérature québécoise en Russie


Alexei Nikulin, un lecteur russe intéressé par la littérature québécoise, m’a envoyé quelques couvertures de livres québécois disponibles en Russie.

Avec sa permission, je le cite et je transmets les illustrations.

« J'étudie la littérature québécoise du 20ième siècle à l'Institut de la littérature mondiale de l'Académie des sciences de Russie (Moscou). Il y a trois ans, j'ai écrit une étude sur la poésie de René Chopin (Le cœur en exil exclusivement) à la faculté des lettres. »

« J'aime la littérature française, c'est pourquoi je cherchais un sujet d'étude qui pourrait être lié à cette littérature. Mais un sujet nouveau. Et j’ai pensé quelque chose comme ça : « Oh, bien ! C'est ce dont j'ai besoin - la littérature francophone, la littérature « du vieux Québec ». Après tout, qu'est-ce que c'est l'âme de la littérature? C'est sa langue.»

« Avec plaisir je vous envoie les photos des couvertures et des premières pages de livres québécois traduits en russe. Ce sont Bonheur d’occasion de Gabrielle Roy, Salut, Galarneau ! de Jacques Godbout et Une chaîne dans le parc d’André Langevin. J’ai aussi quelques œuvres d’écrivains québécois en russe, mais tous ces textes sont contenus dans des recueils. Par exemple dans le recueil Histoire canadienne moderne (Moscou, 1985) on peut lire Poussière sur la ville de Langevin, Manuscrit de Pauline Archange de Marie-Claire Blais. »

Ci-dessous, vous verrez successivement Bonheur d'occasion, Salut Galarneau, Une chaîne dans le parc et Maria Chapdelaine.








22 novembre 2019

La mémoire innocente



Georges Dor, La mémoire innocente, Montréal, Éditions de L’Aube, [s.d. – 1956?], 60 pages (Préface d’Émile Legault)

« Il lance les Éditions de l’Aube. Pas à la manière d’un solitaire qui aurait besoin de s’admirer secrètement; plutôt comme un crieur de village qui veut alerter tous les moissonneurs, pour les inviter à partager avec lui la joie des blés, liés en bottes frémissantes ». À lire le père Legault, on a l’impression qu’on est devant un recueil du terroir. Rien de tel. Dor pratique la poésie intimiste. Il est vrai que tout cela est très simple, souvent dans le bon sens du mot, d’où sans doute la métaphore du moissonneur.

En simplifiant, disons qu’il y a deux types de poèmes chez Dor : ceux qui sentent le procédé et ceux plus inspirés. Dans la première catégorie on range ces poèmes qui emploient la répétition : « Tout est noir / Dans la mémoire // Tout est blanc / Dans le néant // Tout est bleu / … »  Mais on trouve aussi ce genre de petits poèmes courts, ramassés, bien tournés : « Un papier / Dans la rue / En forme de chat mort // Il neige / Une locomotive crie / Quelque part // C’est la nuit / Tout est blanc à s’y tromper // Vous souvenez-vous? »

Pour le reste, le poète essaie de se défaire d’une tristesse qui lui vient de son passé familial, mais aussi regrette ce qui aurait dû être cueilli et qui ne l’a pas été : « Efface lentement / Efface patiemment / Et recommence » Et encore : « Nous avons oublié / Dans les vergers d’automne / Tant de pommes aux pommiers ». Au fil des poèmes, on découvre un homme qui se cherche et son accomplissement semble tributaire de la présence d’une compagne : « Parce qu’au bout de moi-même / Au bout de tous les chemins / De moi-même / Je te trouve ».

Le recueil se termine par trois lettres écrites pour une malade, lettres pleines de douceurs et de compassion. « Je veux vous aimer, vous aider et pourtant tout m’arrache à vous. Tout un monde s’ingénie à défaire le nœud de mon attention pour vous. La vie me réclame partout et l’oubli de votre malheur me poursuit. Le bonheur, mademoiselle, est une chose troublante, tant il y a de malheur sur la terre ».


15 novembre 2019

Ébauche d’un cri

Georges Larouche, Ébauche d’un cri, Jonquière, Édition Boréale, 1947, 142 pages.

Le recueil contient une préface et deux parties. La première n’a pas de titre et la seconde s’intitule « Décharge – Saguenay ». Les strophes sont généralement très courtes et plusieurs vers sont décalés.

Georges Larouche est connu comme le poète de Val-Menaud. Son recueil est très ancré dans ce lieu. En préface, il nous avertit que « puisqu’[il] ne peu[t] pas chanter / [il va] faire son possible pour crier », ce qui augure plutôt mal… Dans le second poème du recueil, « Rythmes divers », Larouche nous sert sa conception de la poésie. On pourrait dire qu’il décrit son recueil. D’abord, il n’aime pas les « esprits frisés », ceux et celles qui préfèrent « les dormants des /chemins de fer » à la liberté, tout ce qui tient de la mesure. Selon lui, rien ne sert de couper, il ne comprend pas qu’on puisse préférer « le lait condensé / au lait pur », il préfère la forêt à la pépinière, et il termine en répétant qu’il « n’aime pas couper un membre de son sujet / afin de la placer dans un / coffret! » Bref, il semble avouer que ses poèmes ne sont pas très travaillés, réfléchis, etc.

De quoi parlent ses poèmes? On peut imaginer un auteur, saisi d’émotion devant un paysage, et qui s’empresse de le coucher dans un poème.  Ça va de l’émerveillement le plus béat jusqu’aux détails le plus terre-à-terre.  Dans le poème « Orage », on lit : « Les éclairs sondent les montagnes / à jets de feu répétés »; on lit aussi : « Mon voisin Jean-Charles, / qui est habitué aux escapades / de ce grand, vaste et / merveilleux / ciel, / m’a déclaré n’avoir / encore rien / vu de pareil ». Tout n’est pas qu’émerveillements, loin de là! Le poète se bat contre la dépression : « Mon âme se maintient / presque tout le temps /  dans d’affreux tourments ».

Dans la deuxième partie, « Décharge » (l’ancien nom du village), l’inspiration est davantage portée vers le passé de son village, en partie disparu pour laisser la place à un barrage hydroélectrique. L’auteur, errant autour de la rivière maintenant harnachée, se fait porte-parole de celle-ci. Le ton est très lyrique, se veut même épique. Il s’agit de chanter un paysage plus grand que nature et seule une parole libre, capable de déverser le trop-plein, peut en rendre compte, semble nous dire Larouche.



8 novembre 2019

Nouveautés poétiques


Gilbert Langevin et al., Nouveautés poétiques, Montréal, Atys, 1958, n. p. (24 p.)

C’est le livre fondateur des éditions Atys de Gilbert Langevin. La plus grande part du recueil est consacrée au poète de Val-Menaud, Georges Larouche. Le recueil s’ouvre sur une étude de son œuvre (6 pages), signée Gyl Bergevin, hétéronyme de Gilbert Langevin. En fait, c’est moins une étude qu’une apologie de Georges Larouche. Langevin essaie de montrer que sa poésie est moderne et universelle. Disons que la démonstration n’est guère convaincante. 

À la suite de cette étude, on lit onze poèmes de Georges Larouche.  Voici quelques vers de « L’eau bizottée par le vent », écrit en 1949, à Val-Menaud : « L’eau bizottée par le vent / remontait le noir courant; / aucun flanc sombre / ne se baignait dans l’ombre / de l’eau / de Val-Menaud. / Une légère buée bleue / liait la terre aux cieux / et des nuages à forme d’œufs poilus / flottaient sur les crêtes à travers la nue ». Oui, des œufs poilus…
Pour le reste, on lit un poème de Roger Langevin primé au Premier grand concours poétique du Saguenay, un poème en prose de René Taillefer, un poème-texte-de-chanson de Xristian Larsen, un poème de Réal Ouellet, quatre courts poèmes de Réjean Lavoie D’Auteuil, un poème de Jean-Claude Hébert et un de Gyl Bergevin. Aucune de ces oeuvres ne mérite qu’on s’y attarde trop. 

La mise en page est très sommaire. Les marges et les interlignes se resserrent à l’occasion, comme si chaque texte devait tenir sur une page. 

Pour un bibliophile, la valeur de ce livre tient aux faits qu’il est le premier des éditions Atys et que c’est la première apparition de Gilbert Langevin dans notre paysage poétique.

1 novembre 2019

La bête errante

Louis-Frédéric Rouquette, ‎La bête errante, Paris, La Revue Française - Alexis Rédier, (vers 1930), 279 p. (coll. Le Paon Blanc) (lithographies en deux tons de Georges Tcherkessoff) (Édition originale : Ferenczi, 1923) — Le livre est de grande qualité. Papier vélin, bandeau au début de chacun des chapitres, en plus des lithographies.

L’action se situe dans le prolongement du Grand silence blanc que j’ai déjà blogué. Ce n’est pas, à proprement parler, un véritable Laurentiana, les Canadiens français n’étant que mentionnés ici et là et n’étant représentés que par un personnage secondaire.

Nous sommes au Yukon, aux alentours de 1920. La Ruée vers l’or est terminée depuis longtemps. Seuls quelques irréductibles persistent. L’histoire débute à Cariboo-kid, dans un camp de mineurs. Hurricane, un ancien étudiant de Berkeley, a quitté San Francisco et s’est fait chercheur d’or par amour pour Dolly. Il se lie d’amitié avec Gregory Land, le maître de poste, qui parcourt le Yukon pour distribuer le courrier. Quand ce dernier quitte Cariboo-Kid pour se rendre à Dawson, Hurricane décide de l’accompagner. Sur leur route, ils croisent un homme mort, assassiné. À Last-Chance, autre camp de mineurs, ils s’arrêtent : ils découvrent les deux meurtriers, qui seront pendus à la suite d’un procès expéditif. Dans l’altercation qui a eu lieu au moment de la dénonciation, Hurricane s’est démis une épaule. Après l’avoir soigné pendant quelque temps, Gregory doit reprendre sa route. Hurricane, guéri, exploite une mine dans la région avec un Cri nommé Billikins, mais n’en tire pas de grands revenus. L’hiver revient et la vie s’arrête. Quand Gregory, le maître postier, revient au printemps, Hurricane découvre qu’il n’a pas de lettres pour lui. Sa belle l’a oublié.

Hurricane part avec Gregory à Dawson. On y présente un film dans lequel Dolly joue. Fou de rage, Hurricane s’engage dans une bataille dont il sort sérieusement blessé. Une dancing-girl, Flossie, le soigne. Il avait aidé cette fille lorsqu’ils étaient tous deux à Cariboo-Kid. Gregory doit continuer la distribution du courrier plus au nord, jusqu’à Forty Miles. Hurricane, Flossie et Billikins l’accompagnent. Pour leur malheur, Gregory décide de prendre un raccourci et ils se perdent. Pendant cinq semaines, ils se battent pour leur vie. Billikins meurt et les trois autres attendent pour ainsi dire la mort dans un igloo de fortune. Deux chiens, Tempest et Hurricane-chien décident de « prendre les choses en main ». Ils découvrent le campement de deux chasseurs, dont l’un est Freddy, le héros du Grand silence blanc et l’ancien maître de Tempest. Les chasseurs les retrouvent et les ramènent à Dawson. Hurricane décide alors de retourner à San Francisco pour revoir son ancienne amoureuse. Mais il a vite fait de constater qu’il n’a plus rien en commun avec elle. Il s’installe dans le Nevada. Et un jour, Flossie revient porteuse d’une nouvelle : elle a vendu la mine de Hurricane et il est millionnaire. Pendant deux ans, les deux travaillent sur le ranch. Mais Hurricane s’ennuie et il décide de repartir au Yukon.  Lors d’une randonnée sur la grande Trail, il croise Flossie qui a pris la même décision. Les deux repartent ensemble.

À lire le résumé, on pourrait penser qu’on se trouve devant un roman d’aventures. En fait, le roman est lent, l’essentiel n’étant pas dans l’action. Comme le titre l’insinue, La bête errante est un roman sur l’errance. Oui, ces hommes et femmes espèrent trouver une fortune en grattant le sol, mais tous savent que la ruée vers l’or, c’est de l’histoire ancienne. À moins d’une chance inouïe, tout au plus réussiront-ils à grappiller quelques parcelles d’or qui leur permettront de survivre. Reste donc le bonheur de vivre dans un monde en dehors du monde, loin de la civilisation et de ses contraintes. Et de parcourir un pays sauvage, non dépourvu d’humanité tout de même : toutes les difficultés qu’ils rencontrent dans cette nature impitoyable obligent les êtres - et même les bêtes - à se serrer les coudes, à dévoiler ce qu’il y a de meilleur en eux.

Rouquette est un romancier, mais aussi un poète, comme le démontrent sa description des lieux et du climat, ses incursions dans la tête de ces rudes gaillards. Le chapitre XXIX, dans lequel il décrit les cinq semaines d’errance de Gregory et ses amis, est particulièrement brillant.

Extrait
Les chiens de Gregory mettent de la vie dans la mort du paysage. C’est vers cette vie qu’il va avec entêtement.
La nuit l’environne, les bêtes puantes le guettent, non, c’est la théorie des blonds archanges dont a parlé Flossie et, pour lui donner raison, le ciel se déchire. Des rubans blanchâtres se dénouent, un à un, qui, formant des faisceaux et des gerbes, s’allument de mille paillettes.
Au ras de l’horizon se déroule une banderole de lumière atténuée, un immense anneau se forme dans lequel s’inscrit une croix, puis la croix s’efface, un serpent se love; souple, fuyant, il passe au travers des cercles bleus et roses.
La terre est comme baignée de lune. Chaque chose se détache avec une netteté singulière.
Les chiens sont arrêtés, museaux levés. On les croirait découpés au ciseau, de même Gregory, de même les rochers.
Derrière les scintillations qui s’élèvent, de bas en haut, on aperçoit le clignotement des étoiles, des étoiles disparues depuis plusieurs semaines et qui disent clairement : « Votre destin vous mène au Nord et c’est à l’Ouest que vous alliez ! »
L’erreur est humaine, la nature seule poursuit le cycle de son immuable révolution prévue dans les siècles des siècles.
Que pèse le vouloir des hommes !
Mais la nature leur permet l’illusion de la volonté pour les aider à vivre... et à mourir.
Et à ceux qui vont mourir, elle dévoile sa beauté. Un halo monte dans la transparence céleste, ses hachures dorées descendent comme une pluie de feu, d’un feu très doux, très pâle, dont les flammes s’intensifient peu à peu et qui, rouges à la base, jaunes au milieu, sont vertes au sommet, et, à nouveau, dans une circonférence parfaite, une croix apparaît.
La croix de mort ou la croix d’espérance? (p. 190-191)




25 octobre 2019

Vers l'ouest

Maurice Constantin-Weyer, Vers l'ouest, Paris, La renaissance du livre, 1921, 253 pages.

Constantin-Weyer (1881-1964) a vécu au Canada, dans la région de Saint-Claude (Manitoba), de 1903 à 1914.  Comme plusieurs critiques l’ont précisé, ceci ne fait pas de lui un spécialiste de l’histoire de l’Ouest canadien pour autant. La véracité historique de ses romans a  souvent été contestée.

L’action se passe au Manitoba au milieu du XIXe siècle. Le roman s’ouvre sur une rencontre entre les Sioux et les Métis, sous la gouverne de Louis Riel (il s’agit du père et non de son célèbre fils), de Mgr Provencher et du chef sioux, Le Loup. Ils veulent mettre fin au conflit qui sépare les deux communautés qui se battent pour des territoires de chasse, de plus en plus décimés depuis que les bisons se font plus rares. Tout va pour le mieux jusqu’au moment où un Métis hargneux tue un Sioux. Et comme Louis Riel refuse de livrer le Métis, la guerre reprend.

Riel doit avertir certains chasseurs plus au Sud du danger qui les guette et il confie la mission à son neveu Jérémie Dubois, lui promettant une taure s’il réussit. Jérémie trouve en quelques jours les chasseurs. Parmi eux, se démarquent Lespérance et sa fille Flora, dont Jérémie tombe amoureux. Les chasseurs rentrent à Rivière-Rouge sans coup férir. Et l’armée de Riel écrase celle des Sioux. « C'était un grand succès que cette extension des territoires de chasse des métis. C'était la porte ouverte à toutes les ambitions vers l'Ouest, jusqu'au pied des montagnes Rocheuses, où il se proposait de négocier plus tard une entente avec les Pieds-Noirs. »

Jérémie veut épouser Flora, mais il n’a pas les moyens financiers. À l’automne, il s’engage avec son ami McDuff auprès de Smith, un arpenteur qui se rend à 700 milles plus au nord pour planifier de nouveaux établissements possibles. Quand Jérémie revient au printemps, il découvre que Flora est enceinte. En fait, elle a été droguée et violée par Leslie. Compte tenu des circonstances, Jérémie maintient sa décision de l’épouser. Les deux s’entendent pour dire que Jérémie est le père de l’enfant, ce que Leslie ne peut contredire.

Un peu plus tard, on apprend qu’un chasseur a été massacré par un groupe de Sioux; Riel monte encore une fois une armée, se lance à leur poursuite et les massacre tous, moins un qui est chargé de retrouver le reste des siens et de leur proposer un nouveau traité de paix. Le roman se termine par le mariage de Jérémie et par la naissance de l’enfant.

Que Constantin-Weyer ait du talent pour décrire la nature ou une bataille, cela ne fait pas de doute. Cependant, la trame narrative est plus ou moins réussie, les différents épisodes ayant un lien ténu entre eux. Et on ne peut s’empêcher de souligner que le racisme définit les rapports entre les communautés.  Voici quelques faits : 1) il existe une hiérarchie qui va des Blancs aux Indiens en passant par les Métis (sans oublier les Anglophones de la Compagnie de la Baie d’Hudson qui se croient au-dessus du lot); 2) pour un  Métis, il est préférable de ressembler à un Blanc plutôt qu’à un Indien; 3) tout se passe comme si la seule façon d’avoir la paix avec les Sioux, c’était de les tuer; 4) Mgr Provencher finit par bénir l’expédition contre les Indiens en sachant qu’elle sera meurtrière. On pourrait dire la même chose à propos de la misogynie dans les relations homme-femme.

Extraits

« Puis il rappela à son peuple métis... que pareil au peuple saint, il était, lui aussi, l'élu de Dieu, réservé à une grande tâche : celle de répandre à travers les pays sauvages la parole sainte et la civilisation. En récompense de quoi, le seigneur assurerait à ses serviteurs la souveraineté de cette terre promise et bénirait leurs récoltes et leur descendance. » (p. 19-20)

« Plusieurs des sauvages restés dehors avaient des parentes parmi les femmes des métis. Ils furent invités à droite et à gauche. Le Loup lui-même avait une nièce, une petite Dubois. Le père de la jeune fille l’amena à son oncle. Elle se mit à crier :
-          Je ne veux pas être la nièce d'un sauvage !... Je ne veux pas être la nièce d’un sauvage !
Le Loup rit dédaigneusement et lui tourna le dos. Dubois ayant reçu des observations de Riel, à l'adresse de la petite, le père la ramena à coupa de pied dans les fesses, jusqu'à sa voiture... » (p. 21)

« La mère Lespérance était une forte virago aux allures autoritaires. Elle affectait des airs dédaigneux envers les trois quarts des autres femmes, parce que son père était, disait-elle, « un blanc pur », un vrai « Françâs des Vieux Pays ». Elle tirait de ce père « blanc pur » un immense orgueil de caste. Mais ce qu'elle oubliait d'ajouter, et ce que, d'ailleurs, tout le monde savait, c'est que sa mère était une sauvagesse aussi pure de race, au moins, et même probablement plus qu'avait put l'être feu Brazeau. La mère Lespérance se trouvait donc avoir, tout comme les autres, sa bonne moitié de sang peau-rouge. Et vraiment, à la regarder, on aurait cru davantage. » (p. 56)

18 octobre 2019

La montagne secrète

Gabrielle Roy, La montagne secrète, Montréal, Beauchemin, 1962, 222 pages.

Gabrielle Roy s’est inspirée de son ami René Richard pour écrire La Montagne secrète. Le récit met en scène un peintre, Pierre Cadorai, qui cherche à découvrir ce qu’il est comme personne et comme artiste. L’histoire se développe en trois temps, en trois lieux.

La première partie, le temps de l’apprentissage se déroule dans les Territoires-du-Nord-Ouest, quelque part sur les affluents du MacKenzie. Pour gagner sa pitance, Cadorai trappe et, dans ses moments libres, s’adonne au dessin avec du matériel élémentaire. De façon instinctive, il cherche à trouver une « manière », à développer son talent. « Lancé en un paysage nouveau il avait la sensation que rien de ce qu’il découvrait ne serait jamais perdu pour son souvenir. Sans doute, un jour ou l’autre, lui faudrait-il vivre sur ce qu’il aurait acquis, subsister sur son trésor ; c’est là ce qu’on appelle l’âge mûr de l’homme : vivre des provisions amassées en route. Que ce fût le plus tard possible ! Il en était loin encore, pensa-t-il, enivré. Et, entre ces rives désertes, sa voix s’éleva en un gai yodel. »

La deuxième partie se passe dans l’Ungava. Cadorai mène une vie solitaire, errant à l’aventure, suivant les rivières qui l’amènent toujours plus au nord. Un jour, il se retrouve devant une montagne et c’est l’illumination qui va lui faire faire un bond artistique. « En une série de taches vives et ardentes, les pochades, au bas de la montagne, se répondaient l’une à l’autre, chacune relayant en l’amplifiant la même exaltation de la lumière, le même profond cri silencieux. Mais quoi encore ? Pierre comprenait tout à coup qu’il avait fait plus que peindre par étapes la haute montagne glorieuse. Du même coup il avait atteint autre chose, de vaste, de spacieux, où il était tel un oiseau à travers l’espace. Alors, il souhaita vivement un autre regard que le sien sur son œuvre. »

La dernière partie se passe à Paris. Cadorai a senti le besoin de fréquenter les grands peintres pour mener plus loin son art. Il suit quelques cours, fréquente un « maître professeur » lequel le renvoie assez rapidement, l’obligeant à continuer ses propres expérimentations. Sa santé décline et c’est avec l’impression de n’avoir pas réussi que Cadorai décède. Juste avant de fermer les yeux, la vision de ce qu’aurait pu être son œuvre lui apparaît :

 « Il ouvrit les yeux, regarda ses toiles, en fut chagriné. Là n’était pas son œuvre, mais peut-être était-elle enfin sur le point de se montrer. Il sentait rôder autour de lui comme un soleil qui cherche à percer un jour douteux — et, en certains endroits, le brouillard s’amincit au point qu’une forme apparaît, et, de ce côté, parviennent aussi comme des sons. Pour lui, les images souvent s’étaient accompagnées d’une sorte de musique indéfinissable ; non pas une harmonie véritable, mais des sons filés, bizarrement beaux, comme simplement d’herbes au vent.
     Or, ce qui était au-delà du brouillard, il en avait le sentiment, était si bien ce qu’il cherchait, était si proche, qu’il commença à s’agiter parce qu’il ne l’apercevait pas encore.
     Puis il éprouva qu’il commençait à marcher sans effort de son grand pas rapide d’autrefois ; il enjambait d’un seul bond de rudes obstacles ; l’Ungava revenait vers lui. Ou lui, vers le grand désert en sa splendeur incroyable.
     Tout à coup le parcourut un frémissement si heureux qu’il se dressa dans l’attente de l’image qui forçait la brume, s’avançait vers lui telle une personne aimée.
     La montagne resplendissante lui réapparaissait.
     Sa montagne, en vérité. Repensée, refaite en dimensions, plans et volumes ; à lui entièrement ; sa création propre ; un calcul, un poème de la pensée. »


Une des forces de Gabrielle Roy, c’est de décrire les relations humaines, comme elle le fait si bien dans le cycle du Manitoba. Or dans ce récit, qui met en scène un solitaire, elles sont très minces. Elles se limitent à quelques relations d’amitié et à une approche amoureuse sans lendemain. Le récit devient ascétique, pourrait-on dire, mince et profilé comme le personnage principal et comme la nature que Roy décrit dans les deux premières parties de son roman. L’essentiel du texte porte sur le regard que l’artiste pose sur le monde extérieur, sur le comment il se l’approprie, le transforme. Quelques courts passages évoquent la fonction de l’artiste, sa responsabilité face aux autres. 

11 octobre 2019

Nipsya

George Bugnet, Nipsya, Saint-Boniface, Éditions des Plaines, 1990, 333 p.  (Éd. critique de Jean-Marcel Duciaume et Guy Lecomte) (Éd. originale : Nipsya: grand roman canadien inédit, Montréal, Éditions Edouard Garand, 1924, 72 p.) (Le roman a été traduit en anglais par Constance Davies : New York & London, Louis Carrier & Co., 1929)

Georges Bugnet (1879-1981) émigre au Canada en 1905. Nipsya est son deuxième roman, Le Lys de sang étant paru une année auparavant. Ces deux romans parus chez Garand, dans la collection « Le roman canadien », sont signés d’un pseudonyme : Henri Doutremont. L’édition originale de Nipsya est introuvable. J’ai lu l’édition critique : les auteurs avouent qu’ils ont corrigé d’innombrables fautes, chose courante dans les premières publications de Garand, et qu’ils ont remanié légèrement le texte avec la permission (posthume) de l’auteur. 

Nypsia, 16 ans, vit avec sa grand-mère près du lac des Aigles en Alberta. Ce lac est situé près de Rich Valley, là où habitait l’auteur. Nipsya est une Métis qui n’a pas connu son père irlandais. Elle vit avec sa grand-mère de la nation des Cris (Kris dans le livre). Son oncle Cléophas Lajeunesse, un voyageur des pays-d’en-haut à la retraite, habite de l’autre côté du Lac avec son fils Vital et sa fille Alma. Son épouse crie est décédée. 

Leur fils Vital, l’autre personnage important de ce récit, tout métis qu’il soit, partage les idées et les coutumes des Canadiens français, dont l’esprit religieux et l’amour de la terre. Son père étant vieux, c’est lui qui assume la charge de la famille. Travailleur acharné, il colonise une terre nouvellement arrachée à la nature. Il est aussi très engagé politiquement : il appuie Louis Riel qui défend les Cris et les Métis que le gouvernement d’Ottawa veut déposséder de leur terre au profit des Anglais (on est en 1884).

Malgré l’aspect historique important, le roman se développe à partir de l’intrigue amoureuse puisque le récit est presque toujours focalisé sur le personnage de Nipsya. On parle de Riel et de sa lutte, mais on ne les « voit » pas.

Pour le reste, c’est une quête amoureuse à double-fond. Nipsya est présentée au départ comme une jeune fille pure et innocente, ouverte à toutes les propositions. Un peu comme Maria Chapdelaine, elle va rencontrer trois prétendants : Vital, Mahigan et Alec, soit un Métis, un Indien et un Blanc. Autrement vu : un catholique, un polythéiste et un protestant. Ou même encore : un agriculteur, un Indien naufragé des traditions millénaires, et un commerçant au service de l’argent. 

L’auteur, plutôt sympathique à la cause des Indiens, s’est quand même gardé de faire de Mahigan un digne représentant des Cris. Il est violent et voleur. Quant à Alec, il a beau être gentil, sensible et attentionné, au fond c’est un tricheur : quand vient le temps de prendre une décision, l’argent et le prestige social ont tôt fait de balayer ses sentiments. Ne reste que Vital, Saint-Vital, catholique convaincu, nationaliste bien trempé et cultivateur acharné.  Il va exiger de Nipsya qu’elle fasse une démarche spirituelle avant de se lier à elle.

On le devine, Vital va gagner et avec lui, l’idéologie canadienne-française de l’époque. Cultiver le sol, développer son esprit religieux, loin de la ville et près de la nature, c’est le chemin tracé de la survivance du peuple canadien-français. Après tout, n’étions-nous pas un peuple messianique ? (Voir l’extrait 2)

Bien entendu, ce qui singularise ce roman, c’est que cette idéologie est défendue pas des Métis, ballottés entre deux religions, deux langues, deux civilisations, dans un monde en train de changer.


Édition de 1988
Extraits
« Et c'est par cette veine capillaire du continent que furent apportés et semés, avec les pas ténus d'éphémères humains, les germes de corruption engendrés par cette floraison artificielle et vénéneuse qu'est l'extrême civilisation, laquelle détruit l'ordre et l'équilibre du monde, en même temps que, par une artère plus au sud, remontaient les sains antidotes, qui sont dans les grandes pensées et les nobles actes de l'homme. » (p. 133)

« Mais, me direz-vous, les Anglo-Saxons sont protestants. Oui. Néanmoins ils aident au christianisme et leurs innombrables sectes sont pourtant préférables au paganisme, et de beaucoup. Et voici que déjà nos frères protestants, effrayés de cet endettement de leur corps, cherchent à revenir à l'unité. Je ne serais pas surpris, que, lorsque luira le jour du Seigneur, notre Canada, avec la race et la langue anglaises pour le domaine des forces matérielles, et la race et la langue françaises pour le domaine de la pensée, soit le champ de bataille et de victoire d’où se lèvera l'unité chrétienne pour dominer le monde. (p. 191)

« Elle ne savait plus bien maintenant où était la vérité : s'il valait mieux que son pays suivit la même antique et primitive destinée, comme le voulaient les Kris; ou s'il ne serait pas meilleur de laisser se ruer sur cette vaste contrée encore sauvage les mêmes efforts des races blanches, et les mêmes beaux drames, les mêmes fiévreux emportements de conquêtes, avec tout leur sang et toutes leurs larmes. Elle ne savait plus qui avait plus de noblesse : son pays de lacs et de forêts ou les êtres humains clairsemés, révérant des puissances cachées, menaient une vie simple et rude; ou les nations des vieux peuples denses, écrasant la nature pour dresser leurs ambitions de pierre et de fer, menant une lutte incessante et formidable dans laquelle, à côté des chants de triomphe, on entendait toujours les cris de la douleur, mais qui était si grandiose dans la majesté de son effort. (p. 230)

« Des yeux de Nipsya maintenant rayonnait une lumière sereine et douce, comme celle des étoiles dans la nuit quand les nuages ont été emportés par le vent, et ses lèvres avaient retrouvé le sourire heureux des jours où le reflet ineffable se posait sur toutes les choses. Dans chacune de ses actions elle goûtait une joie passionnée, parce que, dans chacune, elle parvenait sans lutte à satisfaire aux deux grands amours qui lui emplissaient le cœur et dont elle ne savait plus lequel l'emportait : le divin s'était fait humain, et l'humain presque divin. (p. 271)

4 octobre 2019

Solange


Jean-Guy Pilon, Solange, Montréal, Éditions du Jour, 1966, 116 p. (coll. Les romanciers du jour - 19)

Pierre et Solange forment un couple depuis deux ans. Pierre croit que Solange lui est redevable, parce qu’il l’a «secourue» à la suite d’un divorce qui l’avait laissée devant rien. Il l’a aidée à trouver un travail, il l’a encouragée (mais pas trop!) dans sa carrière d’artiste, bref il prétend que c’est grâce à lui, à sa pondération, si la vie de sa compagne est équilibrée. Ils n’habitent pas ensemble, se voient de temps à autre ce qui convient à Pierre.

Il faut le dire, cet avocat est l’être le plus routinier qui soit. Sans être satisfait de sa vie, il se contente de ce qu’il a. Un jour, ô surprise, il décide de partir en vacances.  Seul. Il arrive sur l’île Palmas, hors saison. Là, il fréquente un peu les bars, se lie d’amitié avec un pêcheur et avec sa femme de chambre, Pilar. Il échange quelques lettres plutôt dures avec Solange, quand il finit par comprendre qu’elle veut le quitter. Sans qu’il le sache, on commence à faire courir des bruits sur ses supposées relations avec Pilar, sa femme de chambre. Même le curé intervient. Son ami pêcheur l’invite en excursion et il comprend que c’est lui qui a lancé les rumeurs sur son compte, pour se venger, car il est amoureux de Pilar. Une bagarre éclate dans la barque et le pêcheur se noie. Pierre se dépêche de ramasser ses affaires et de rentrer au pays. Se sentant coupable, semblant comprendre où sa médiocrité l’a mené, il se retrouve seul dans sa chambre. Il a sorti son revolver et l’a déposé sur son bureau.  Le roman se termine sans qu’on sache s’il va l’utiliser.

Pierre peut faire penser à Meursault, mais plus encore au Jodoin de Bessette. C’est un être sans envergure, désabusé, qui se contente de vivre. Ni heureux ni malheureux, il refuse  tout engagement qui pourrait perturber sa petite existence. Pour arriver à ses fins et pour maintenir Solange dans son giron, il la manipule, joue sur ses sentiments, lui fait croire qu’elle n’arrivera à rien sans lui. Tout doit tourner autour de sa petite personne, ce qui est bon pour lui devrait l’être pour les autres. C’est un pervers narcissique.

Le roman de Pilon est écrit de la façon la plus réaliste qui soit. Au point de vue psychologique, le récit souffre de certains raccourcis. Par exemple, rien ne nous prépare au changement radical de Solange à l'égard de Pierre. Il suffit qu’il s’éloigne, il lui suffit de deux petites semaines pour réaliser enfin qu’elle n’a rien à faire avec cet homme.

Ce roman est très en-dessous de tout ce que Pilon a pu faire en poésie.

27 septembre 2019

L'espion de l'Île-aux-Coudres


Laëtitia Filion, L’espion de l’Île-aux-Coudres, Montréal, chez l’auteure, 1941, 171 pages.

Pour des raisons de santé, Jack Whelem, un jeune bourgeois de Montréal, vient passer un mois à l’auberge de la Roche pleureuse, sur l’Île-aux-Coudres. Par hasard, il rencontre Rose Tremblay, une jeune et jolie paysanne qui lui tombe dans l’œil. Il provoque des rencontres avec Rose, ce qu’elle n’essaie pas d’éviter, même si elle a déjà un fiancé. Elle l’invite chez elle, elle l’accompagne dans quelques visites des attraits de l’île. Malgré tout, les parents montent la garde, ayant peu confiance en cet « étranger ». Tout au plus réussit-il à lui arracher un baiser avant de retourner à Montréal sans lui donner des explications. L’aime-t-il? Il ne le sait pas trop. Rose, elle, est éperdument amoureuse.

Rose est dévastée et se dit qu’une lettre et des explications vont finir par arriver. Quand finalement Jack lui annonce son retour… elle ignore qu’il revient accompagné de sa mère. Cette femme de la « haute » ne comprend pas que son fils, si populaire, se soit attaché à cette paysanne mal fagotée, inculte et sans manières, qui n’est jamais sortie de son île. Elle est venue pour convaincre les parents de Rose d’emmener leur fille à Montréal, espérant ainsi que son fils réalise l’écart social entre elle et lui. Les parents de Rose finissent par accepter son départ. Le séjour de Rose dans la haute société montréalaise se passe plutôt mal, on le devine. Et lorsqu’elle revient chez elle, elle est sûre que Jack ne la relancera plus. Pourtant non, il lui annonce qu’il compte revenir une fois l’hiver passé, ce qui la déçoit, elle qui attendait une demande en mariage.

Tout le monde essaie de convaincre Rose que ce garçon n’est pas pour elle, ce qu’elle finit par croire.  Le destin va se charger du reste. Elle est atteinte de la petite vérole et elle perd sa beauté. Son ancien fiancé, Giles, est toujours là, toujours aussi amoureux d’elle. Quand Jack revient au printemps et l’aperçoit, elle comprend que tout est fini entre eux. Elle épouse Giles, un gars généreux, qui fera son bonheur, comme on l’apprend dans l’épilogue.

Malgré son nom, la famille Willem est francophone ou plutôt bilingue. Jack est un descendant de « Mathieu-Theodore de Vitré, ce Français felon, qui pilota les vaisseaux anglais à la traverse de Saint-Roch des Aulnaies, passe la plus difficile du fleuve St-Laurent, en 1759. » Un aïeul de Rose est mort à cause de lui, c’est le curé qui le lui apprend.

C’est un roman sentimental – le prince et la bergère – sur fond d’opposition entre la ville dénaturée et la campagne qui a conservé ses traditions. Le personnage de Jack est assez complexe : c’est un petit bourgeois gâté qui est fasciné par la candeur et la fraîcheur d’une jeune paysanne. Il n’arrive pas trop à comprendre ce qui l’attire chez cette jeune fille, il n’est pas sûr que ce soit la jeune fille elle-même, mais peut-être tout simplement l’occasion pour lui de faire un pied de nez à sa mère et à la société factice dans laquelle il évolue. Cependant, le personnage de Rose est caricatural : trop naïve, trop facilement impressionnable.

Bref malgré des raccourcis dans l’évolution des événements — le départ de Rose —, ce roman se lit bien, surtout quand on a eu l’occasion de visiter à quelques reprises la magnifique Île-aux-Coudres.

7 août 1947

Extrait
Dans un canot automobile, un jeune Montréalais accomplit pour la première fois la traversée des Éboulements à l’Ile-aux-Coudres. Rapidement la terre ferme s’éloigne. Brisée par la proue de la petite embarcation, l’eau se fend et des nuages d’écume poudroient de chaque côté. De ses rayons ardents le soleil y fait briller toutes les couleurs du prisme. Dans le lointain, des champs immenses aux tons de verts changeants comme ceux des forêts qui boisent les montagnes. Les yeux du jeune homme sont rivés à la féerie verte et dorée. A la frange des nuages, des reflets de feu sont venus s’accrocher tout de suite après l’orage de l’après-midi.

Il a si souvent entendu parler des beautés naturelles de ce coin de terre historique du Québec, qu’à l’avance il est blasé: les vrais citadins sont souvent rebelles au charme des somptueux décors de la nature. Cependant, il ne peut s’empêcher de trouver que la réalité dépasse de beaucoup tout ce qu’il a imaginé. La bise est fraîche malgré la chaleur torride qu’il faisait à terre En quelques minutes le poudroiement de l’eau cesse, l’embarcation décrit un demi-cercle et touche le quai de l’Ile-aux-Coudres. (p. 9-10)

Laetitia Filion sur Laurentiana
Amour moderne
Yolande la fiancée

26 septembre 2019

Le SLAM

C’est en fin de semaine... si vous êtes à Montréal ou tout près.
Voir le catalogue de François Côté à partir de la succession Daudelin.



25 septembre 2019

Pamphile Le May, personnage historique



PAMPHILE LEMAY (1837-1918)

« Né le 5 janvier 1837 à Lotbinière, Pamphile Le May est le fils de Léon Lemay, marchand et hôtelier, et de Marie-Louise Auger.

Le May étudie au collège des Frères des écoles chrétiennes à Trois-Rivières, de 1846 à 1849, puis apprend le latin avec le notaire Thomas Bédard, de Lotbinière. Il fréquente ensuite le petit séminaire de Québec de 1854 à 1857. Un an plus tard, il décide d'étudier le droit et s'engage comme clerc, mais abandonne rapidement ses études pour trouver du travail à Portland aux États-Unis. De retour au Québec, il est engagé comme commis dans un magasin de Sherbrooke. Il délaisse cet emploi pour l'étude de la philosophie afin de devenir prêtre. En 1860, il entreprend son cours de théologie chez les Oblats de Marie-Immaculée à Ottawa. Après deux ans d'étude, sa santé fragile le force à abandonner. Finalement, il complète son cours de droit et est admis à la pratique en 1865.

Pendant ses études de droit, Le May travaille comme traducteur surnuméraire à l'Assemblée législative de la province du Canada, à Québec. Au début des années 1850, Le May joint le mouvement littéraire de Québec, dont font notamment partie François-Xavier Garneau, Joseph-Charles Taché et Antoine Gérin-Lajoie. Il touche à tous les styles littéraires, mais excelle particulièrement dans les contes. En 1865, Le May publie «La découverte du Canada», un premier recueil de poèmes en dix-neuf chapitres. En 1867, le premier ministre Pierre-Joseph-Olivier Chauveau lui offre le poste de bibliothécaire de la nouvelle législature provinciale. Pendant ses 25 années comme bibliothécaire, Le May assure l'accroissement des collections par l'achat de livres répondant aux besoins des parlementaires. Il contribue également personnellement à l'enrichissement de la collection en offrant plusieurs volumes de sa collection personnelle. Le May développe également l'achat et le prêt d'ouvrages de l'étranger. Un système d'échanges est mis en place avec des pays tels que la France, les États-Unis et la Belgique. Il implante de nouvelles techniques de catalogage en vigueur dans les grandes bibliothèques américaines et européennes et prépare plusieurs catalogues des livres de la bibliothèque. Au printemps 1883, un incendie survient au Parlement de Québec et seulement 4 500 livres sont sauvés des flammes. Sous son influence, l'institution demeure ouverte au public. En 1892, il est mis à la retraite forcée avec l'arrivée d'un gouvernement conservateur. Il poursuit toutefois son oeuvre littéraire et publie en 1904 un recueil de sonnets en 18 parties intitulé Gouttelettes.

Le May est membre fondateur de la Société royale du Canada. En 1888, il reçoit un doctorat honorifique en lettres de l'Université Laval et la rosette d'officier de l'Instruction publique de France en 1910. Le 16 septembre 1980, l'édifice de la Bibliothèque de l'Assemblée nationale est nommé en son honneur.

Le May est l'auteur de plus d'une trentaine de poèmes. Il a notamment publié Essais poétiques (1865), Le pèlerin de Sainte-Anne (1877), et sa suite, Picounoc le maudit (1878), Fables canadiennes (1882), L'affaire Sougraine (1884), Fêtes et corvées (1898), Contes vrais (1899) et Les épis (1914). Il est également le traducteur d’œuvres littéraires canadiennes-anglaises marquantes, notamment Évangeline de Henry Wadsworth Longfellow (1870) et Le chien d'or (1884) de William Kirby.

Il est décédé à Deschaillons (Deschaillons-sur-Saint-Laurent) le 11 juin 1918. Il est inhumé dans le cimetière de cette localité. Il avait épousé à Québec, en 1863, Marie-Honorine-Sélima Robitaille. »

Pamphile Lemay sur Laurentiana

20 septembre 2019

Les signes sur le sable

Émile Coderre, Les signes sur le sable, Montréal, Chez l’auteur, 1922, 136 pages (Préface d’Alphonse Désilets et photo de l'auteur en frontispice).

Émile Coderre a 29 ans lorsqu’il publie Les signes sur le sable à compte d’auteur. Son ami Alphonse Désilets signe la préface. Ce dernier ne s’en cache pas, c’est lui qui l’a encouragé à publier son recueil. On comprend que sa contribution déborde de louanges.

Le recueil compte six parties. À regarder le titre de chacune d’elles, on serait tenté d’y voir un cheminement amoureux, d’autant plus que l’auteur dédie le recueil à sa « femme bien-aimée ». Comme on va le voir, la ligne thématique est plus complexe.


Solitaire au bord de la grève
Ce « solitaire au bord de la grève », c’est le poète mais aussi le jeune homme qui s’interroge sur la fragilité du monde qui l’entoure, aussi bien celle des êtres que celle des objets. Le tout est enrobé d’un accent de tristesse, de mélancolie. On sent l’influence de Nelligan : « Et puisque la souffrance est l’éternelle loi / Ayons notre bonheur à nous seuls dans nos âmes ».

En attendant l’amour
Selon le poète, seul l’amour peut combler sa « pauvre âme vide » : « Un sourire, un simple regard / Nous semblent remplis de tendresse; / Un mot murmuré par hasard / Est pour le cœur une promesse ». Il y a même un poème qui s’intitule « Mendiant d’amour ».

Auprès de l’aimée
On est bien averti au début : « Ne lisez pas mes vers, vous en ririez peut-être ». Notre jeune homme rêveur s’est donc trouvé une amoureuse et toute son âme vibre au rythme de sa nouvelle passion : « Les plus beau vers d’amour ne sont pas dans des livres, / Ils vibrent dans les cœurs que la joie a bercés » Ou : « Je veux graver ton nom dans l’or de mes poèmes / Afin que si, plus tard, mes vers sont parfois lus / On sache que c’est Toi, chère Muse, que j’aime, / Et qu’on te chante encor, quand je ne serai plus. » Pour la postérité, la belle s’appelait Rose-Marie Tassé.

Loin d’elle
Loin de l’aimée, les moments difficiles refont surface : l’enfance malheureuse, la solitude avant de connaitre l’amour. Cette partie se termine quand même par une réconciliation avec cette vie qui s’est construite sur la douleur : « Ce ne fut pas en vain que tu semas tant de peines / La route sombre et dure où s’attardaient mes pas. / Les maux qui m’ont blessé, je ne les maudis pas; / Quand on a su souffrir, la Douleur n’est point vaine ».

Les signes qu’un rien efface
Il invoque la lune, se penche sur d’anciens portraits, observe le jour qui finit… Bref on revient au début, à la fragilité de l’existence.

Quand le grand passé meurt
Malgré tous les serments, l’amour finit aussi par se flétrir : « Je t'avais dit mon âme en des vers pleins d'amour / Et dans tes regards bleus j'avais cru voir la tienne... / Pourquoi faut-il que tout se brise sans retour / Et que pas un instant de ces jours ne revienne ? ... »

Dans un poème, qui fait figure de postface, Coderre rectifie le tir : « Que m'importe après tout qu'on me raille ou m'acclame / Et qu'en le noir oubli mon livre soit jeté, / Si mes vers ont su mettre un peu de joie en l'âme / De la Femme pour qui je les aurai chantés. »

Ce recueil, que l’auteur a désavoué, n’annonçait rien de bon. Heureusement, les dix années passées entre Les signes sur le sable (1922) et Quand j’parl’ tout seul (1932) chamboulent l’inspiration et la manière. Émile Coderre abandonne la poésie intimiste d’inspiration romantique, devient Jean Narrache et donne à fond dans la critique sociale grinçante.

Au point de vue du style, on trouve des quatrains, des tercets, des alexandrins, des octosyllabes, quelques sonnets, bref une poésie très classique. Le langage est peu recherché et les clichés littéraires abondent.


Jean Narrache sur Laurentiana

Lire Richard Foisy – Jean Narrache : un poète et son double, Émile Coderre

23 août 2019

Pause

Je prends une pause de quelques semaines. Voici quelques livres sur ma liste de lecture. Si tout se passe comme prévu, je les blogue cet automne.