16 août 2019

Un homme et son péché (édition illustrée)


Claude-Henri Grignon, Un homme et son péché, Montréal, Stanké, 1979. 

Le paratexte est assez riche. L’éditeur a choisi comme préface un extrait du livre publié par Grignon en 1936 : Précisions sur « Un homme et son péché ». Grignon explique comment ses personnages ont été créés et dans quel contexte le roman a été écrit.   À la fin du livre, on peut aussi lire trois anciennes préfaces écrites par Grignon pour les différentes éditions de son roman : 20 février 1941, 15 janvier 1950, 15 janvier 1965. Rien de neuf, sinon qu’il fait référence à la série radiodiffusée, aux films et à la série télévisée. Quelques extraits de critiques, toutes plus positives les unes que les autres, viennent conclure.

Jean-Paul Ladouceur a réalisé les 47 illustrations, dont vingt planches couleur. Le livre a été tiré à 3000 exemplaires.

Voir le roman original

Voici quelques pages :





9 août 2019

Du soleil sur l'étang noir


Ulric-L. Gingras, Du soleil sur l'étang noir, Montréal, Éditions Albert Lévesque, 1933, 180 pages. (Bois gravés de Rodolphe Duguay)

La présentation du recueil est très soignée : papier de qualité, illustration en frontispice, vignette pour illustrer le premier poème de chacune des parties et qualité des bois de Duguay. En 1934, il s’est mérité le prix Archon-Despérouses et la bourse de 500 F offerte par l’Académie française. Le titre de chacune des six parties est bien choisi. Le livre est dédicacé à quelques personnages bien connus : Jacques Bureau, Albert Tessier, Gonzalve Desaulniers, Maurice Duplessis et Alphonse Désilets. En exergue, on lit : « Ce livre sans prétention, où le beau n’est représenté que par l’amour si fervent que je porte aux choses du terroir. » Du point de vue formel, on  trouve quelques sonnets et quelques rondeaux, mais la plupart des poèmes sont de forme libre; et la plupart des vers sont des alexandrins.

Les sentiers illusoires
Poèmes d’inspiration romantique : la solitude, la mélancolie du soir, le temps qui passe, les saisons qui meurent… « Les derniers chars de blé sont rentrés au village.  / C'est l'heure mauve et calme où se meurt un beau jour / Qui fut tout de soleil, de travail et d'amour; // Solitaires, les toits semblent se recueillir / Au fond du val baigné de paix et de lumière. » (Champêtreries)

Gouaches roses et croquis verts (dédié à Clément Marchand)
Série de petits tableaux champêtres, légers,  écrits en octosyllabes. Dans plusieurs poèmes, un oiseau, un insecte ou un batracien animent le tableau : « Avec son petit goitre blanc, / Ses gros yeux couleurs d'émeraude / Où toujours l’hébétude rôde, / Le soir venu, battant du flanc, / Le crapaud s'attarde et maraude. «  (Le paria)

Sur la route fervente
Le poète pleure une déception amoureuse, a le sentiment que le temps des amours est passé et que seul un retour au pays de l’enfance peut lui procurer le bonheur : «  Je pose, en évoquant l'image du passé, / Ma lèvre où le désir d'autrefois vient renaître.  // Et je t'aime encor plus d'un amour virginal / Dont je n'ai jamais su me défendre et me taire » (Sur une lettre)

Les rimes retrouvées (pour Alfred Desrochers)
Les poèmes ont tous comme thème la nature, mais dans un style qui emprunte davantage au parnasse qu’au romantisme : « L'hiver, à coups rageurs, cingle de sa lanière / Le corps du jour en croix sur le ciel charbonneux. / Le soleil s'emmitoufle en un halo frileux / Que réfléchit la neige ainsi qu'une verrière. » (Sonnet d’hiver)

Au jardin clos du rêve (pour Robert Choquette)
Dans le premier poème, un vieux pigeon pleure sur sa jeunesse perdue et par défi, « lance le cri de sa détresse ». Pour le poète qu’il est devenu, « Faire un vers », « C’est dérober à l’œil un peu de sa tristesse / Et s’enivrer du vin amer de sa douleur ». Bref, amertume, déceptions, sentiments d’échec…

Dans la lumière natale
On peut y lire un hommage aux aïeuls, mais aussi l’amour qu’on éprouve pour un lieu où l’on vit depuis longtemps, la tendresse pour ceux et celles (et même les bêtes) qui l’ont partagé : « Le paysan se meurt. Mais avant de quitter / Ce petit coin du sol dont il était le maître, / Dans la clarté du jour, auprès de la fenêtre,  / Émus, deux de ses fils sont venus le porter. // Autour de lui la paix règne angoissante et lourde.  / Une dernière fois il a voulu revoir / Le verger, le rasis et, près de l'abreuvoir, / Ses grands bœufs dont la voix monte lointaine et sourde. » (Dernier exorde). Bien entendu, le poète se voit en quelque sorte porteur de ces sentiments, comme l’exprime la fin du recueil : « Et quand les paysans, de frais endimanchés, / Descendront vers la ville, aux jours de grands marchés, / Longeant la haie en fleurs de l'étroit cimetière / Où, près des miens, j'irai dormir ma nuit entière, / Ceux-là qui m'ont connu me devront cet aveu / D'avoir, d'un coeur fervent, toujours chanté pour eux . . . » (Finale idéaliste)

Sur Rodolphe Duguay



2 août 2019

Feuilles tombées

ATALA (Léonise Valois), Feuilles tombées, Montréal, Librairie Beauchemin, 1934, 84 p. (Préface de Lionel Groulx)

Léonise Valois est l’auteure du premier recueil de poésie publié par une femme : Fleurs sauvages (Montréal, Beauchemin, 1910). Il lui a donc fallu 24 ans pour écrire son second.

Dans la préface, Lionel Groulx, né à Vaudreuil tout comme Valois, souligne le caractère historique de son précédent ouvrage et vante les qualités d’écrivaine de sa compatriote : « Moi-même j’ai fait des vers qui ne valent pas ceux d’Atala. »

Feuilles tombées contient 33 poèmes de facture classique, écrits entre 1912 et 1934, présentés en ordre chronologique, sans autre principe de structuration. Plusieurs reprennent des thèmes chers aux romantiques : les amours malheureuses, la nature amie, la fuite du temps, les lieux liés à des souvenirs (Le Lac Tremblant, – « O beau Lac, souris à mon rêve / et recueille ici mon soupir ! » – le lac Saint-Francois), les personnages historiques admirés (Marguerite Bourgeoys, Sainte-Thérèse d’Avila), les sentiments religieux et patriotiques (cinq poèmes sur la première guerre mondiale : « Patrie ! », « Véronique », « Au retour », « À l’immortel », « À la langue française »).

On lit aussi quelques poèmes de circonstance : poème de Noël (le retour du  fils prodigue), de première communion ; plusieurs sont dédicacés : à ses jeunes amies, à ses parents, à un lieutenant, à un lieutenant-colonel, à sa nièce, « à elle de lui », à Blanche Lamontagne.

Le recueil contient, enfin, quelques poèmes plus personnels : une certaine impuissance, qui tient peut-être à la condition féminine de l’époque, y est très présente. La poète attend que sa vie change, sans trop y croire, et s’en remet au sentiment religieux. Le poème intitulé « La souffrance » traduit bien cet état de résignation (lire l’extrait).

Sur Laurentiana : Fleurs sauvages
Sur Léonise Valois

LA SOUFFRANCE
À  ma jeune amie A. M.

Tu la voyais venir et tu croyais la vaincre,
Mais la vampire a pris tout le sang de ton cœur.
Et tu restes sans vie et n’osant que te plaindre,
Sans trop penser qu’ainsi tu trompes ta douleur.

Que de sourds cris d’angoisse étouffés dans ton âme!
Que de sanglots obscurs qui n’ont pas vu le jour !
Et tu restes debout sans courage et sans flamme,
Sur la cendre fumante où se tord ton amour.

Tu voudrais bien mourir de la même agonie,
T’éteindre avec ton rêve, et d’un pareil essor,
Remonter avec lui dans la plaine infinie
Où les beaux oiseaux bleus n’ont que des songes d’or.

La terre te retient et, geôlière infâme,
Cloue ta vie au malheur ; dans tout ton cœur, quel mal !
Quel ange donnera des ailes à ton âme
Pour te porter à Dieu, le divin Idéal !

26 juillet 2019

Opales

Hélène Charbonneau, Opales, Paris, Éditions de la France Universelle, [s.d. 1920?], 125 p. (Préface de Lucie Delarue-Mardrus)

Hélène Charbonneau (1894-1964) publie son recueil en France dans une maison d’éditions qui ne semble pas avoir fait long feu, si je me fie aux bouquins disponibles sur AbeBooks. Peu importe, un certain prestige était attaché à cela. 

Quatre ans ans plus tard, elle publie au Québec une version amincie sous le pseudonyme de Marthe des Serres (Ducharme, Montréal, 1924, 69 p.) : elle a supprimé la seconde partie constituée de poèmes rimés, avec raison, puisqu’ils n’ajoutent rien. 

La solitude est au cœur de ce recueil, bien qu’elle ne soit jamais nommée. L’auteure, dans presque tous les poèmes, raconte la souffrance que lui impose un amour perdu. Que s’est-il passé? Il semble qu’elle n’a pas su le reconnaitre quand il s’est présenté : « Qu’ai-je fait ?... T’ai aimé, sans t’en parler, / Sans me le dire à moi-même / Qui voulais rester étrangère à tant de richesse ». (Triste) Un jour, son amoureux est parti : « L’autre soir je suis allée l’attendre au bord du chemin. / J’avais mis ma robe de velours noir à manches courtes / Toute fraîche d’un parfum sentant bon la verveine. / Mais il n’est pas venu... Il n’est plus revenu. (Et si parfois...) Et elle reste là à cuver sa peine, du moins ses regrets, son sentiment de perte : « Seule, magnifiquement seule, / Je marche au petit bonheur des jours / Immenses et vides / Qui recommencent toujours, toujours, / Une ombre parfois galope à mes côtés. / Ah ! c’est toi, ma peine? » (Eux autres) Ne reste que le loisir de rejouer indéfiniment le passé dans l’imaginaire.

Tous les poèmes, ou presque, reprennent cette trame avec peu de variations. Tout au plus s’y mêlent la nature et quelques souvenirs du passé. Comme en témoignent les passages cités, cette poésie au ton élégiaque distille une douce tristesse, sans grands éclats romantiques, même si on ne parle que d’amour déçu.

Voir aussi Châteaux de cartes 


Je veux, je veux rêver

Voici ma chevelure que tu épuises 
Sur tes immobiles genoux.
Voici le manteau gris de ma peine grise. 
Qui étouffe le bruit de mes soupirs 
Promenant à peine, le soir,
Au long des routes, leurs voix d’enfants.
Et puis voici mon cœur, mon cœur indécis 
Depuis qu’il porte en soi 
Le secret de mille choses.

Je veux, je veux rêver.

vers
Version québécoise sous le pseudonyme de Marthe des Serres


19 juillet 2019

L’huis du passé

Madame Boissonnault (Marie Dumais), L’huis du passé, Montréal, Chez l’auteure, 1924, 208 pages (Préface de l’abbé Auguste La Palme)

 « Pour servir religion et patrie, Madame Boissonnault, avec la grâce de la femme, l’amour de la mère, l’enthousiasme d’une Canadienne sincèrement éprise, nous révèle un poète d’une rare qualité. » (La Palme)

On trouve deux poèmes liminaires, l’un écrit par un lieutenant-colonel français d’Hyères et l’autre par l’auteure. Ce dernier donne son titre au recueil, L’huis du passé. « J’ouvre l’huis du passé – rien autre ne vaut guère – / Ton prisme, souvenir, rend les vieux jours si beaux! » Elle avait 66 ans lorsqu’elle publie ce recueil.

Le recueil compte quatre parties non titrées, mais qui auraient pu s’appeler : Religion, Amour de mon pays, Maternité, Souvenirs heureux.

Quelques titres de poèmes devraient suffir à donner une bonne idée de la première partie : L’église, Fête-Dieu, Pentecôte, L’angélus, Merci, Seigneur!... « La vie a des rayons, des étoiles, des ombres, / Des averses de pleurs : tribut officiel; / Après les jours de paix nous viennent les jours sombres, / Et puis viendra le ciel! »

Dans la deuxième partie, Jeanne Mance, Madeleine de Verchères, Jeanne Leber, mais aussi le Saint-Laurent, L’île-aux-Basques, Trois-Pistoles ont droit à un poème. C’est dire que son amour du pays ne s’abreuve pas uniquement aux héros et héroïnes de notre histoire, mais aussi au pays physique, habité :  « Si vous n’avez pas vu sa rive enchanteresse, / Si vous n’avez bruni sous sa rude caresse, / Vous ne comprenez pas / Ce que ressent mon cœur quand je revois la plage / Du Saint-Laurent superbe et que sur le rivage / Je marche à petits pas. »

La troisième partie commence par « Mon premier-né ». Suivent « Litanies du petit enfant », « Bébé », « Prière de bébé », etc. « De grands yeux bleus pleins de tendresse, / Une bouche belle à croquer, / Sur ses petits pieds très droits il se dresse / Et prend un air interloqué… » Vous l’aurez deviné, c’est la mère qui s’attendrit sur sa progéniture.

Il est plus difficile de cerner la dernière partie. Beaucoup de poèmes sont dédiés aux gens qu’elle aime, dont son mari décédé, sa sœur, sa mère. D’autres évoquent son enfance dans le Bas du fleuve, un « petit pont », une « vieille maison », bref des souvenirs heureux, des lieux significatifs pour elle, des moments charnières de sa vie. « Du bleu, du bleu, partout! Au ciel et sur la mer… /… / C’est ici qu’autrefois me râpant les genoux, / Sur les galets polis, je venais, comme vous, / Ramasser des oursins, des bourgauds, des coquilles, / Et barboter dans l’onde à hauteur de chevilles… »

12 juillet 2019

De l’aube au midi

Alonzo Cinq-Mars, De l’aube au midi, Québec, Édition de la Tour de Pierre, 1924, 122 pages.

Le recueil est très découpé. Huit parties suivent le poème liminaire. Déjà les titres nous fournissent un bon aperçu de ce qu’on va lire : Intimement, Au fil de l’heure, Amoroso, Religioso, Martiales, Provinciales, Chansons, Fantaisies.

Cinq-Mars, comme tant d’autres, commence par des excuses : « Mes amis, je m’accuse / d’avoir écrit des vers, / d’avoir vu l’univers / par les yeux de ma muse. » Intimement regroupe des poèmes écrits entre 1907 et 1924. Les sujets abordés vont des idées noires d’un jeune homme à l’attendrissement d’un père de famille devant ses enfants. Au fil de l’heure contient une série de poèmes de circonstances adressés à une personne précise. Dans Amoroso, on retrouve les motifs habituels de l’amour, du serment amoureux jusqu’à son effilochement, parfois sur le mode humoristique. « On dira que je suis bien tendre, / que mes vers sont trop amoureux / et que ce sont là de ces jeux / capables de me faire pendre. » Dans les quatre poèmes de Religioso, l’auteur témoigne de la force de sa foi. La guerre est toute récente et, dans Martiales, il rend hommage à ceux qui y ont participé : une chanson patriotique, une apologie aux héros disparus, une « action de grâce » pour saluer la victoire. Dans Provinciales, Cinq-Mars célèbre différents lieux qui lui sont chers, dont son village natal. « Je ne puis revoir ton hameau, / Saint-Edouard-de-Lotbinière, / sans que se mouille ma paupière / pour pleurer mon lointain berceau. » Suivent six chansons d’amour, légères et teintées d’humour, probablement mises en musique. « Au cou de Jeanne insolemment / S’en vint se poser une mouche. » Enfin, Fantaisies regroupe quelques poèmes disparates, eux aussi légers, dont cette adresse au lecteur qui vient clore le recueil : « Quant aux autres, moins indulgents, / qui n’en ont ont pas eu pour leur argent, / je compatis à leur désastre. // Qu’ils réclament donc sans façon; / mon éditeur est bon garçon : / il leur remettra bien leur piastre!  »

Cinq-Mars a 43 ans quand il publie ce recueil. Il a rassemblé des poèmes épars, écrits sur une période d’une vingtaine d’années, qu’il tente tant bien que mal de faire tenir ensemble.  De l’aube au midi évoque le mitan de la vie. Le recueil avait sans doute valeur de bilan pour l’auteur.


5 juillet 2019

Sous la faucille

Adalbert Trudel, Sous la faucille,  Québec, Imprimerie Ernest Tremblay, 1931, 106 pages.

Le titre laisse penser qu’on va lire un autre recueil du terroir, où la faucille le dispute à la charrue, mais rien de tel. L’inspiration de Trudel oscille entre l’intimisme et le romantisme. Les amours vouées à leur perte, la nostalgie de l’enfance disparue, la nature inspiratrice, le rêve, la recherche d’un ailleurs, le temps qui fuit sont des sujets bien présents dans ce recueil. 

Là où Trudel nous surprend, c’est que tous ces motifs sont plus ou moins subordonnés au thème central qu’on pourrait formuler ainsi : la poésie est-elle nécessaire? Trudel, dont le recueil précédent, publié deux ans plus tôt, a subi critiques et sarcasmes (c’est lui qui le dit), s’interroge sur la poésie : d’où elle vient, les raisons d’en écrire, ce qu’elle doit contenir, l’effet qu’elle doit produire, la réception qu’on devrait lui réserver. La faucille du titre, c’est celle qu’utilise le poète pour découper ses vers, pour ciseler des poèmes. 

Du côté formel, notons quelques sonnets, quelques ballades et beaucoup de poèmes sans forme définie, mais rien de la modernité de 1930. Trudel ne publiera plus après ce recueil. Il se fera un nom dans l’architecture.

Extrait
Et maintenant, quel sort crois-tu qu’on fasse aux vers
Si le siècle présent est à ce point pervers
Qu’il brise sans remords, avec désinvolture,
L’ouvrage qu’on a fait autrefois pour qu’il dure ?
Faire des vers, vois-tu, c’est un peu ramasser
Poème par poème un matériel fragile
Qu’on assemble en croyant qu’il pourra dépasser
La borne où frappera notre pied moins agile;
C’est, comme un voyageur qui franchit un vallon,
Lancer à pleine voix un chant de belle allure
Qui, demain, frappera de sa vibration
Les autres voyageurs menés par aventure
Dans les mêmes endroits. Faire des vers, enfin,
C’est écrire son nom sur l'écorce d’un arbre
Ou le graver un peu chaque jour sur le marbre,
En espérant qu’après l’oeuvre de notre main,
Nulle autre main n’aura le déprimant courage
De l’effacer avec la trace de l’ouvrage.

(Réponse - à Paul Marquis)

28 juin 2019

La vie et le sport sur la Côte Nord du Bas Saint-Laurent et du Golfe

Napoléon-Alexandre Comeau,  La vie et le sport sur la Côte Nord du Bas Saint-Laurent et du Golfe, Québec, Garneau, 1945, 372 pages (Traduction de Nazaire LeVasseur : Life and sport on the north shore of the lower St. Lawrence and gulf, 1909)  (Introduction d’E. T. D. Chambers et  préface de l’auteur.)

Le livre a d’abord paru en anglais. Comeau possédait cette langue, puisqu’il avait fait ses études (10 mois) en anglais à Trois-Rivières. Comeau est décédé en 1923 et son traducteur LeVasseur en 1927, ce qui peut expliquer qu’il faille attendre 1945 avant que le livre, par l’entremise du fils de l’auteur, soit publié en français.

Napoléon-Alexandre Comeau a été un homme qu’on a beaucoup admiré. On a écrit deux livres sur lui, et il a donné son nom à la ville de Baie-Comeau.  Parti de rien,  il a appris l’anglais et il pouvait converser avec les Innus dans leur propre langue. Il a appris les rudiments de la médecine et s’est dévoué pour ses comparses longtemps isolés sur leur Côte-Nord. Naturaliste, il a côtoyé les scientifiques et leur  a permis d’augmenter leurs connaissances sur la flore et la faune en Amérique. On lui doit aussi quelques sauvetages héroïques, dont un sur le fleuve devenu légendaire. Presque tout ceci, bien entendu, ne fait pas partie de La vie et le sport sur la Côte Nord du Bas Saint-Laurent et du Golfe, dans lequel il est surtout  question de chasse et de pêche.

Comeau explique en préface pourquoi il a tardé à publier des mémoires qu’on lui réclamait « avec instances » : « Une de mes objections était que l’idée me déplaisait ; me rendre aux instances des amis, me semblait de ma part un acte de vantardise de quelques faits ordinaires que j’avais accomplis, une tentative d’emboucher ma propre trompette ou tonitruer ma gloire ; ce qui m’a toujours répugné. » Pourtant, tout au long du livre, il ne fera que ça. Peu importe ses compagnons de chasse, c’est toujours lui qui pêche le plus de poissons, qui tue le plus de bêtes ou qui accomplit l’exploit le plus surprenant. Passons, ce n’est pas si grave après tout.

La relation que pouvait avoir avec les animaux quelqu’un vivant sur la Côte-Nord, à la fin du XIXe siècle, n’a rien à voir avec celle d’aujourd’hui. On en convient. Comme Comeau le dit, c’était à peu près la seule ressource disponible, le seul moyen de se faire un peu d’argent et d’améliorer son sort.

Là où le bat blesse, c’est que trop souvent le sportif orgueilleux de ses exploits l’emporte sur le pourvoyeur de nourriture.  Jamais il n’éprouve la moindre compassion pour tous ces animaux qu’il tue, jamais il n’explique qu’il essaie de réduire leurs souffrances  au minimum; tout ce qui compte, c’est de les attraper coûte que coûte, quitte à utiliser des moyens cruels (un jour n’ayant pas accès à son fusil, il court chercher une hache pour tuer un loup-marin qui n’arrivait pas à regagner le fleuve). Il tire sur une bête qui fuit pour la blesser et la rattraper plus tard. Bref, il tire sur tout et même sur de minuscules oiseaux. On dirait un challenge sportif qui devient une guerre à finir entre lui et l’animal. Il trouve curieux et même risible que les Indiens aient autant de respect pour un animal comme l’ours qu’il vénère.

Version originale

Version récente
Il suffit de lire le chapitre sur l’aigle doré pour se faire une idée. Fâché qu’un aigle doré ait fait lever et s’enfuir les bernaches qu’il voulait tuer, il n’a de cesse de le traquer pour l’abattre.  « Je découvris de suite la cause de cette panique. C’était un aigle doré qui rôdait à l’entour des oies afin de gripper quelqu’oiseau blessé ou malade. Il n’est pas dans mes habitudes de jurer, mais je n’en garantis rien pour cette fois-là. / Qu’importe ! Il y avait une vengeance à tirer. Dès que l’aigle se trouva à portée, je le descendis avec mon fusil calibre 8. Je le rechargeai aussitôt et je courus chercher l’oiseau. C’était un magnifique spécimen. Je m’assis dans mon creux, et je me mis à examiner son riche plumage et ses serres puissantes. »  Même chose pour un coyote qui lui a subtilisé une perdrix. « Le sport était devenu trop intéressant pour en rester là, et successivement jusqu’à dix heures et demie je tirai deux autres coyotes et un renard croisé. Le lendemain matin, je partis à la recherche du premier coyote ; je trouvai son cadavre dans l’herbe à peu de distance du camp. La balle l’avait frappé sur le flanc en lui cassant l’os de l’épaule et quelques côtes, et était ressortie par le dos. »

Il est même prêt à exterminer les truites dans la Godbout, parce qu’elles nuisent au saumon, ressource dont profitent surtout de riches sportifs anglais qu’il accompagne dans leur pêche (il est gardien de la rivière) et devant lesquels il est tout admiratif. « L’un des pires ennemis du saumon, c’est à mon avis, la truite. Nul doute que cette affirmation de ma part fera sortir de leurs gonds plus d’un pêcheur de truite à la ligne, qui, tout naturellement prendra la part de son poisson favori. Néanmoins, ceux qui sont propriétaires de rivières à saumon et veulent les maintenir comme telles, doivent regarder la truite comme un ennemi et le plus redoutable type de braconnier qui soit. » Même les inoffensifs martins-pêcheurs, pour lui, mériteraient d’être exterminés. Sans oublier ses amis Innus qu’il traque (il est garde-pêche) lorsqu’ils veulent s’approprier une ressource qui devrait être la leur.  On pourrait continuer et continuer encore.

Bien entendu on va nous rétorquer, avec raison, qu’il est difficile de comprendre la mentalité d’une époque lointaine, que cette conception est très ancienne et partagée par la plupart des gens de son époque… Parfois la comparaison peut nous aider à mesurer davantage certains comportements. Ici, il faut penser à Henry de Puyjalon, autre grand chasseur et pêcheur, sur la Côte-Nord, à la fin du XIXe siècle. Chez Puyjalon, on sent l’amour des animaux, une certaine compassion, la volonté d’abréger les souffrances. Les animaux ne sont pas que des proies, des objets d’études, ou pire des cibles que des sportifs vont ajouter à leur collection de trophée.


Lire le livre sur Wikisource

21 juin 2019

Les voix champêtres

Hector Demers, Les voix champêtres, Montréal, Beauchemin, 1912, 102 pages.

Poésie très surprenante que celle d’Hector Demers, publiée en 1912, alors qu’il avait 44 ans (1878-1921) et qu’il trônait à la présidence de l’École littéraire de Montréal. L’écriture est on ne peut plus simple, de même que le sujet : il raconte ses vacances d’été à la campagne alors qu’il était enfant. Le ton n’est pas vraiment nostalgique, tout au plus on pourrait parler d’attendrissement. Nulle grande effusion lyrique, ni prouesses métaphoriques, une poésie presque descriptive qui va heurter les critiques de son époque, pour qui ce style ne convient qu’à la prose. 

Sa famille prend donc un vapeur pour se diriger dans un lieu qui n’est pas nommé, mais qui est près du fleuve. « La cloche du départ ... Il vient encor du monde. / Les aubes, avec bruit, couvrent d'écume l'eau : / Docile au gouvernail, voici que le bateau / Tourne et laisse le quai que le soleil inonde. » Demers décrit la maison-chalet, consacre des poèmes aux arbres, aux insectes, aux oiseaux, aux fleurs (« Nous étions pleins de ciel, de verdure et d'oiseaux. »), raconte son plaisir de pêcher, sa crainte quand vient l’orage. Il termine son recueil par quelques réflexions sur le temps qui passe, sur la difficulté de vieillir, sur les déconvenues de toute existence, sur l’importance des parents dans la vie d’un enfant, sans oublier un poème pour sa femme : « Le lilas le plus tendre est celui de tes yeux. » 

Hector Demers, comme Nelligan, souffrait de schizophrénie. (Lire : Jean Charbonneau, L'École littéraire de Montréal : ses origines, ses animateurs, ses influences, p. 179-182). On comprend mieux le thème des Voix champêtres à la lumière de ce drame : Demers aime se rappeler cette enfance heureuse, lui dont le présent est très difficile (lire le poème en extrait).

Critiques
« Et  il  est  dangereux pour  un   poète   de   côtoyer  la  prose:  il  y  tombe,   et  il  s'y  enfonce,   parfois   sans   s'en   rendre   assez  compte. (Camillle Roy, Érables en fleurs, p. 85-86)

« Mais nulle part n’éclate le sens de la nature. M. Demers a regardé, il n’a pas su voir. »  Adjutor Rivard, Bulletin du parler français, 1912).

«  Le  17 février (1899), l'École  admit  Hector  Demers,  jeune  homme excellemment    doué,   d'une   sensibilité   exquise,   d'un    style poétique  déjà  ferme,  mais  qui  devait,  victime  d'une   destinée tragique  et  après  une  lutte  pitoyable,  sombrer  dans  le  même abîme qu'Émile Nelligan. […]  Un  seul  volume,  Les  Voix  champêtres,  nous  reste  pour attester  les  dons  d'Hector  Demers  et  nous  faire  pleurer  son naufrage. » (Louis Dantin, Essais critiques, p. 376)

LE RETOUR
Ô nature éternelle, ô nature bénie,
Ô jeunesse toujours de nouveau rayonnant,
Je viens la demander à ta sève infinie,
La jeunesse du cœur qui me fuit maintenant

Oui, je viens la puiser au bord des sources claires,
Je viens la respirer au sein de ton air pur,
La chercher dans la paix des forêts séculaires,
Et la boire à pleins yeux en buvant ton azur.

Ali ! que tes souffles frais glissent sur mes paupières
Laisse-moi me plonger tout le front dans tes eaux,
Refais ma volonté ferme comme tes pierres
Lorsque mon âme plie ainsi que tes roseaux.

À ton fils dont la force entière est en déroute,
Accorde, sans tarder, le secours de ta main.
Enseigne-lui comment Ton termine sa route.
Toi, qui toujours poursuis un inconnu chemin.

Rends-lui l'illusion sainte qui nous fait vivre,
Et l'amour de l'amour, de la gloire, du beau,
Tout ce mirage dont la Jeunesse s'enivre,
Sans lequel on est plus mort que dans son tombeau.

Certes, tu peux parler, je saurai te comprendre
Ton verbe mystique est intelligible encor
À celui qui naguère apprit seul à l'entendre,
Je n'ai pas oublié l'alphabet des blés d'or.

Ô nature! ô nature! en vain sur moi je pleure.
Vers toi, je crie en vain, sans cesse tu souris,
Hélas ! t'importe-t-il qu'un de tes enfants meure !
Car, si je te comprends, tu ne m'as pas compris.

Non, tu n'as pas eu toi la grandeur qu'on te prête,
Ton murmure n'est rien qu'un bruit vide et charmant,
Et si chaque printemps revient comme une fête,
Tu dois cette jeunesse à ton aveuglement.

Nos seules rides sont celles de nos souffrances.
Et c'est par le malheur que l'on est vraiment vieux:
Nous voyons les motifs de nos désespérances,
Toi, nul regard vivant n'habite dans tes yeux.

Voyageur prosterné, dès lors, je me relève !
Je reprends mon bâton, je reprends ma fierté,
Et je pars, aimant mieux, sans le bandeau du rêve.
L'orgueil de ma douleur que toute ta gaîté.

Montréal, 1906.

14 juin 2019

Les soirs

Albert Dreux (Albert Maillé), Les soirs, Saint-Jérôme, J.-E. Prévost, 1910, 62 pages.

Albert Maillé (1886-1949) a publié deux recueils sous le pseudonyme d’Albert Dreux : Les soirs (1910) et Le mauvais passant (1920). Il a été journaliste au Charivari et à L’action médicale, un périodique qu’il a dirigé pendant 20 ans.

Le recueil est divisé en quatre parties. Dans la préface, Germain Beaulieu salue l’arrivée d’un nouveau poète. Pour lui, ce recueil devrait particulièrement plaire à la gent féminine.

Les soirs
Entre l’idéal et les rêves brisés, l’image de la femme aimée s’impose : « Oh ! non, il me fallait mieux que des couchants roses / Sur des aubes de pourpre ou des soirs étoiles ; / Il me fallait le seul azur des yeux, voilés / Par des cils noirs et longs, penchés sur mes névroses. » En arrière-plan, se profile la crainte que son idéal puisse buter contre la réalité : « Je sens planer en moi la chanson délirante / Des rêves qui s'en vont, dépouillés sans espoir…  / Mon cœur est une grève où la tristesse chante. »

Les soirs étoilés
L’amour permet aux deux amants de fuir le monde, de demeurer dans celui de l’idéal : « Dans notre enivrement, nous avions le désir / Étrange de n'avoir qu'une seule âme ensemble. / De vivre loin de tous, du monde, et de n'ouïr / Que l'amour, cette voix si faible qu'elle tremble. » Une nature bienveillante reçoit et favorise leur bonheur.

Les soirs moroses
Rien de précis ne peut expliquer le changement de ton. L’idéal a été piétiné, ne reste que la désillusion et l’amertume : « Hélas ! vous n'êtes plus pour mon âme en détresse / Que l'écrin mal fermé de mes jours de jeunesse. // Qu'un écrin râpé, vieux, où gisent dédorés / Les rêves de mes nuits et de mes jours nacrés. // Ô ! mes lettres d'antan, que mon âme était folle / D'avoir cru que jamais l'illusion s'envole. » 

Les soirs de tempête
L’idéal est perdu, tout est faux aux yeux du poète, à commencer par la femme qui « sur son mol coussin minaude ».  Le tout est conclu de façon lugubre, par l’image du poète crucifié par la plèbe : « Ma vie en la prison de la brutalité / S'achemine au gibet noir que l’humanité. / En grimaçant, élève aux rêveurs de folies. // Or, j'ai bien vu ce soir mon âme, lentement, / Monter l'escalier de l'échafaud béant : / L'échafaud du dédain de la plèbe avilie. »


Critiques
Camille Roy lui reproche de ne parler que de sentiments : « Albert  Dreux  est  assurément  un poète.  Il  faut  le  lui  dire  ;  il  importe  qu'il  le  sache  pour  qu'il  travaille soigneusement  les dons heureux de sa nature. Le jour   où  cette  muse  nouvelle  s'exercera  sur   des   pensées  plus  fortes,  sur   des  sentiments   plus   riches   d'expérience,   elle   nous   fera   entendre   des   accents   dont  on  se souviendra. » (Camille Roy, Érables en fleurs, p. 67) Ces « sentiments plus riches d’expérience », ce sont ceux suscités par l’histoire du Canada français, la religion  et le terroir.

Laberge sera plus sensible au Mauvais Passant, plus près de son œuvre par l’esprit critique, mais il a de bons mots pour Les soirs : « On trouve dans cette plaquette une poésie douce comme le bruissement des feuilles lorsque le jour finit, des vers d’un rythme berceur qui sont comme une caresse pour l’âme. Le poète chante les rêves d’amour qui fleurissent dans les cœurs de vingt ans. On est tout de suite charmé par ces strophes simples et tendres d’une si belle facture. » (Albert Laberge. Journalistes, écrivains et artistes, p. 125) 

7 juin 2019

Du sang sur la neige

Maurice Constantin-Weyer, Du sang sur la neige, Paris, La Cité des Livres, 1931, 69 pages.

Le court livre de Constantin-Weyer contient deux récits historiques qui mettent en scène la guerre entre les Anglais et les Français, dans la première moitié du XVIIIe siècle. Dans Du sang sur la neige, le marquis de Vaudreuil demande au seigneur de Rouville de mener une expédition punitive contre la petite ville de Deerfield (récit raconté de façon beaucoup plus romancée par Oscar Massé dans Mena’sen). Le motif : il semble que les Anglais encouragent les Indiens, qui leur sont alliés,  à mener des raids meurtriers contre des villages de la Nouvelle-France.

Dans Grand-Pré, 300 Français et Indiens, dirigés pas Coulon de Villiers  mènent un raid contre les positions des Anglais à Grand-Pré, tout près de Louisbourg (les Anglais s’en sont emparé en 1745). Le motif : affaiblir la position ennemie pour éventuellement reprendre Louisbourg.

Ce sont vraiment des récits historiques, à peine rehaussés par la fiction. C’est précis, un peu froid même.

Ce qui est étonnant en lisant ces récits de guerre, édulcorés tout compte fait, c’est le peu de cas qu’on fait de la vie humaine. On devine l’horreur, mais on la décrit sans la montrer, sans la faire sentir. Pour employer un terme de cinéma, on s’en tient au plan d’ensemble.

Pour gagner l’admiration du lecteur, il faut bien humaniser un peu les héros. C’est le prix à payer pour légitimer des tueries sans motifs vraiment valables. Dans Du sang sur la neige, certaines victimes sont des enfants, des vieillards impotents. Rouville, lui-même sévèrement blessé, éprouve une certaine compassion pour les captifs qu’il ramène, mais pas assez pour abandonner à ses poursuivants une vieille femme qui n’arrive plus à suivre. Dans Grand-Pré, après s’être-entretués, les Anglais hissent le drapeau blanc et ce qu’il reste d’officiers anglais et français partagent un repas! C’est ce que l’auteur appelle le sens de l’honneur… De quoi inspirer à Voltaire son Candide

Extrait
Une cinquantaine des hommes de Rouville, blancs et peaux- rouges, étaient déjà dans le village.

Les carabines françaises, les haches indiennes arrachèrent des étincelles à la faible lueur des étoiles. Ou... ou... ou... i... i... ipe!... Le sinistre cri de guerre des Abénaquis s'éleva, s'enfla, retomba sur le village, lourd de toutes les terreurs. Aussitôt, par petits groupes, les assaillants se ruèrent contre les maisons.

Le bruit des haches qui sapaient les portes, quelques coups de feu, les hurlements sauvages des Indiens, les jurons anglais et français, les cris de détresse des femmes et des enfants crevèrent la nuit. Chaque porte arrachée découpait dans l'ombre un rectangle de lumière. Des éclairs jaillirent.

Aux côtés du chef abénaqui (sic), Hertel de Rouville se rua à la maison de Williams, le ministre protestant. Il importait avant tout de le prendre. La pesante épaule du Canadien fit voler la porte de ses gonds. Le pasteur apparut, à demi vêtu, un pistolet dans chaque main. Sa première balle frappa Hertel de Rouville au-dessous de la clavicule. La seconde manqua de peu le chef indien, et alla tuer un des sauvages qui le suivaient. Déjà, malgré sa blessure, Rouville avait saisi le ministre à bras-le-corps.

C'était le choc de deux athlètes. Williams, moins grand, moins lourd que Rouville, était néanmoins habile à tous les exercices du corps, et son agresseur était affaibli par la blessure qu'il avait reçue. Tous deux roulèrent par terre, et le combat aurait peut- être mal tourné pour Rouville, si le chef abénaqui n'était parvenu à saisir un des bras du pasteur et à l'immobiliser. La minute d'après, Hertel se relevait, soufflant et jurant, tandis que les sauvages attachaient solidement les pieds du pasteur. On entendit alors un cri déchirant. La femme du ministre, son nouveau-né dans les bras, se précipitait dans la cuisine, où avait eu lieu le combat. Rouville donna l'ordre qu'on la fît s'habiller ainsi que ses cinq enfants, et qu'on emmenât immédiatement toute la famille en lieu sûr.

31 mai 2019

Aux bords du Richelieu

Eugène Achard, Aux bords du Richelieu, Montréal, Beauchemin, 1925, 288 pages.

Voici les six récits que contient ce recueil.

La puce — Séraphine Laframboise, surnommée la Puce, a un seul grand défaut : elle arrive toujours en retard à la grand’messe du dimanche.

Zozor — Basile et Basilide ont tout pour eux : une belle ferme dans un endroit enchanteur à St-Jean sur le Richelieu. Et quand leur arrive un poupon, un garçon en surcroît, c’est le bonheur total. Après moult tergiversations, ils finissent par arrêter le nom du poupon, ou plutôt ses multiples noms. Ce sera Chérubin-Herménégilde-Timoléon-Basile-Basilide-Perpétuel-Nabuchodonosor. Bien entendu, monsieur le curé n’est pas très content!

Le moulin de grand-père — Récit très descriptif de la journée d’une famille qui possède un moulin à scie près du Richelieu. Achard décrit toutes les opérations, en utilisant les mots du cru, comme le faisait Adjutor Rivard et les auteurs du courant « Vieilles choses, vieilles gens ». Récit imprégné de nostalgie pour un monde en train de s’éteindre. 

Le message de la morte — Jacques et son frère sont devenus orphelins très tôt. C’est leur grande sœur qui les a élevés. Jacques est devenu un riche banquier alors que son frère, alcoolique, a tiré le diable par la queue. Leur sœur est finalement morte dans la plus cruelle indigence puisque Jacques n’est pas venu à son secours lorsqu’elle a fait appel à lui. Et maintenant, c’est lui qui doit affronter son destin : il a commis des malversations dans la banque qu’il dirigeait et la police va bientôt venir. Le souvenir et les paroles de sa sœur défunte l’empêchent de se suicider.

Une excursion de vacances — « Quant à nous, les finissants, qui venions de nous former en amicale, nous avions résolu d’aller en sceller le pacte sur la cime du mont Saint-Grégoire, en contemplant de là-haut le lever du soleil. Tout le monde ne peut pas inaugurer sa vie active par un voyage aux montagnes Rocheuses, n’est-ce pas? mais l’on fait ce que l’on peut! » Achard raconte cette journée en montagne et du même coup décrit la région environnante qu’il semble beaucoup aimer.

Le tombeau du Mont St-Grégoire — Le narrateur, au terme d’une journée de chasse sur le mont St-Grégoire, est surpris par un orage. Au pied du mont se trouvent les ruines du manoir que le seigneur John Johnson avait érigé au début du  XIXe siècle. Il s’abrite dans le tombeau qui avait reçu les restes de Johnson en 1830. Vers minuit, le fantôme de celui-ci lui apparaît et lui raconte sa triste histoire d’amour avec Arabella. Ayant surpris sa femme avec son amant, il a tué celui-ci, pendant que sa nounou poignardait sa femme,  double meurtre qui ne fut jamais puni. Mais voilà, le narrateur n’est pas sûr que cette version de l’histoire soit la bonne; il se peut que ce soient le lieu (ruines), le temps (nuit d’orage) et ses sens (fatigue d’une longue journée de chasse) qui lui jouent un tour. Récit fantastique.


En 1957, le livre est publié (sous un autre titre,
sans le dernier  récit) dans une collection
qui s'adresse aux adolescents. (BAnQ)
Eugène Achard est arrivé au Québec dans les habits d’un frère mariste en 1903. Il quitte sa congrégation et renonce à l’enseignement en 1924. Alors commence une longue et fructueuse carrière d’écrivain. Il a écrit plus de 100 livres. Aux abords du Richelieu est son premier.   

Si tous les récits ont un lien plus ou moins étroit avec le Richelieu, on ne peut pas dire que tous se ressemblent. La « manière» est différente : Le moulin de grand-père et Une excursion de vacances ne doivent rien à la fiction. Ce sont des récits très réalistes, qui se présentent comme autobiographiques. Le tombeau du Mont-Grégoire est un récit fantastique à la Edgar Poe. Le message de la morte est un mélo. Enfin, mes préférés, La Puce et Zozor sont deux courtes histoires fantaisistes qui donnent dans l’humour, cet humour « bon enfant » qu’on pratiquait à  l’encontre de la religion. La prose d’Achard, sans être recherchée, est élégante et soignée.

Lire Les contes du Richelieu sur la BAnQ

Eugène Achard sur Laurentiana
Aux bords du Richelieu

24 mai 2019

Une rencontre

Louis Fréchette (traducteur), Une rencontre, roman de deux touristes sur le Saint-Laurent et le Saguenay, Montréal, Société des publications françaises, 1893, 132 pages. (A chance acquaintance, William Dean Howells, 1873)

Comment expliquer que Louis Fréchette se soit lancé dans la traduction de ce roman ? Rappelons d’abord qu’il a vécu 5 ans au Michigan après ses études, d'où sa connaissance de la langue anglaise. Pour le reste, c’est une affaire de famille. Achille, le frère de Louis Fréchette, épouse Annie Howells, la sœur de William, en 1877. Et comment expliquer la connaissance du Québec de William Dean Howells (1837-1920) ? Son père a été consul à Québec dans les années 1870. 

La famille du Dr Jack Alisson a fui le Sud ségrégationniste pour l’État de New York. Après la mort de sa femme, le vieux Jack s’est beaucoup attaché à sa nièce Kitty qui est venue habiter avec lui. Ses autres enfants sont déjà mariés. Un de ceux-ci, Dick, et sa femme Fanny, entreprennent un voyage en vapeur qui les amènent à Niagara, Montréal et Québec. Kitty les accompagne. Lors d’une randonnée de quelques jours sur le Saguenay, Kitty fait la rencontre de Miles Auburton, un Américain de Boston, que tout le monde imagine Anglais, tant il est snob, froid. Une relation distante s’établit entre eux, même si tout les sépare. Pour Auburton, cette fille et sa famille lui semblent « infréquentables ». Fanny, s’étant blessé, la famille doit prolonger son séjour à Québec. Et contre toute attente, Auburton décide d’y rester aussi. Il a beau lutter contre lui-même et ses préjugés, il est amoureux de Kitty. Pendant quelques semaines, les deux arpentent en tout sens la ville de Québec et les environs. La fin du séjour étant proche, Auburton demande Kitty en mariage. Il lui avoue son amour sur tous les tons, mais celle-ci hésite, consciente de leur différence de classes sociales. Quand elle est toute prête à accepter de l’épouser, un événement lui ouvre les yeux : lors d’une visite, Auburton rencontre deux vieilles amies de la « haute société » de Boston. Plutôt que de leur présenter sa future épouse, il la laisse poireauter à l’écart, faisant semblant de ne pas la connaitre. Kitty, malgré ses protestations, met fin à la relation.  Elle a compris que ses préjugés de classe sont plus forts que tout le reste.

L’intrigue repose sur une histoire sentimentale à la Jane Austen. Mais, selon moi, là n’est pas l’essentiel pour le lecteur québécois. Il ne me semble pas avoir lu un roman qui mette autant en valeur la ville de Québec. Bien entendu, l’angle n’est pas celui de Lemelin, qui décrit le tissu social. Disons que Dean Howells est en admiration devant la vieille ville, son histoire, ses monuments, son architecture. « Jamais ville ne fut plus minutieusement explorée; mais aussi nulle ville n’est plus féconde en objets intéressants. » Il ne parle pour ainsi dire pas des Québécois eux-mêmes, même s’il aime le caractère français de Québec. Il prête ces paroles à Kitty : « Je suis triste et indignée de ce qu’on ait ainsi enlevé Québec aux Français, après tout ce qu’ils avaient fait pour le construire. Mais c’est encore une ville bien française sous tous les rapports. » On trouve beaucoup de descriptions précises des attraits touristiques de Québec, de la citadelle à la cathédrale en passant par les jardins des Ursulines. Son regard est beaucoup moins sympathique lorsqu’on s’éloigne de Québec, surtout lors du voyage qu’ils font au Saguenay et dont la destination est la Baie des Ha Ha. Le vapeur passe par La Malbaie, Cacouna, Tadoussac, tous des lieux fréquentés par les touristes américains, mais rien de tout cela ne semble émouvoir Howells. Il n’y voit que froideur (on est à la fin d’août), pauvreté, misère.

Extraits

« Par-dessus le beffroi de la caserne, nos fenêtres commandent une vue de la moitié de Québec avec ses toits et ses clochers étagés en pente jusqu’à la basse-ville où ils se mêlent aux pointes aiguës des mâts de navires à l’ancre, et l’on découvre en même temps toute la plaine qui monte des bords de la rivière coulant au fond de la vallée, jusqu’à la chaîne de montagnes qui borde l’horizon, et dont les plis bleuâtres sont éclairés çà et là par de petits villages tout blancs. La plaine est parsemée de maisonnettes et émaillée de champs cultivés; et les fermes distinctement divisées, s’étendent à droite et à gauche de grandes routes bordées de peupliers, tandis que, près de la ville, le chemin circule à travers de jolies villas. »


« Je marche pour ainsi dire enveloppée dans un nimbe romanesque. A chaque coin de rue vous rencontrez des gens qui paraissent n’avoir rien autre chose à faire qu’à inviter le romancier de passage à entrer dans leurs maisons afin de prendre leurs portraits pour en faire des héros et des héroïnes. Et pour cela point de changement de costume; ils n’ont qu’à poser comme ils sont. Or puisque tel est le présent, pas besoin de vous dire que tout le passé de Québec n’aspire qu’à être transformé en romans historiques! »

17 mai 2019

Légendes gaspésiennes

Blanche Lamontagne-Beauregard, Légendes gaspésiennes, récits en prose avec illustrations de l'auteur, Montréal, Beauchemin,  1927, 124 pages.

Ivon Lefrançois — Ivon Lefrançois est amoureux de la Louise. Simple pêcheur, il doit gagner plus d’argent afin de l’épouser. Il monte au chantier, puis s’engage sur des bateaux. Quand il revient, dix ans plus tard, la Louise est morte.

La légende de la petite Sœur Anne — La sainte-Vierge elle-même remplace la petite sœur Anne pendant que celle-ci  s’occupe de son père malade.

La Dame aux Capucines  — Le curé C., d’une paroisse de Gaspésie, dit toute son admiration pour une femme qui a choisi d’élever ses enfants à la campagne plutôt qu’en ville. Pur récit du terroir.  

Histoire d’une jument noire — L’amitié entre une jeune enfant et son cheval. Hymne aux animaux.

La fille d’adoption  — Lors d’une tempête d’automne, en 1732, le seigneur Jean-Baptiste Côté et sa femme recueillent  une jeune Montagnaise. Comme personne ne la réclame, ils l’adoptent. Elle fait la joie de leurs vieux jours…  jusqu’au jour où ses parents viennent la reprendre.

Le Fantôme  — Gros Cacouna.  Geneviève, abandonnée par Julien, est devenue une fantôme. Elle enlève son ancien amoureux alors qu’il célèbre ses noces.

Le Bateau noir aux voiles blanches — « Une belle et noble jeune fille, venant de Dieppe, la gracieuse Blanche de Beaumont s’en venait sur un bateau à voiles pour rejoindre son fiancé le Chevalier Raymond de Nérac.» Les pirates interceptent le bateau.  Blanche préfère se jeter à la mer. Les pirates seront punis. Merveilleux.

Simple histoire  —  Une jeune mère se meurt d’épuisement. Sensibilité aux pauvres, aux femmes.

Le Maudit  — Le maudit, c’est le fils d’une bonne famille qui a commis maints crimes et qui  se réconcilie avec Dieu, un soir de Noël, alors que sa mère est mourante.

Le Portrait   —  « Il l’avait aperçue, cette belle Marthe L’Heureux, un soir de moisson, alors que le ciel était en feu, et qu’un petit ruisseau à l’eau fraîche chantait, tout proche dans les herbes humides… » Joseph, le vieux garçon, est follement amoureux et Marthe semble répondre à ses sentiments… jusqu’au jour où  elle en rencontre «un qui est plus dans ses goûts  ».

Le Disparu —  Son mari étant disparu en mer et ayant été supposément enterré à Percé, Marie Lepage s’est remariée. Il faut dire que son second mari est un ange comparé au précédent, un paresseux et un ivrogne. Or quelques années passent et un bon soir, l’ancien mari surgit. Voyant que sa femme est heureuse, il repart sans demander son lot.

Le titre a de quoi étonner. Seulement deux récits ont véritablement lieu en Gaspésie. Les autres se passent dans la Bas-Saint-Laurent, à Montréal ou encore dans un lieu qui n’est pas spécifié. La plupart des récits sont réalistes et n’ont guère de parenté avec la « légende ». Trois  appartiennent au genre merveilleux  (La légende de la petite Sœur Anne, Le FantômeLe Bateau noir aux voiles blanches). Ce nouvel opus de Blanche Lamontagne est en quelque sorte une suite de Récits et légendes, publié trois ans plus tôt. Je pourrais reprendre l’analyse que j’avais faite à l’époque (23 mars 2008), en changeant les noms, les titres…

Lire sur Wikisource

Blanche Lamontagne sur Laurentiana :
Par nos champs et par nos rives

10 mai 2019

La main de fer


Régis Roy, La main de fer, Montréal, Edouard Garand, 1931,  54 pages + La vie canadienne [Coll. Le roman canadien)

Commençons par les faits historiques. 1675 : Louis XIV vient de donner le fort Frontenac (aujourd’hui Kingston) à Cavelier de la Salle, à condition qu’il le rebâtisse en pierres, qu’il y entretienne vingt hommes pendant deux ans, etc., moyennant quoi il obtient le trafic des fourrures sur le lac Ontario jusqu’en 1678.

On le sait, Cavelier de la Salle ne se contentera pas de faire le commerce des fourrures sur les Grands Lacs. Son esprit aventureux le mènera toujours plus loin, construisant des forts et prenant possession de nouveaux territoires au nom du roi de France. Il atteindra le Michigan, l’Illinois et, beaucoup plus au sud, l’embouchure du Mississippi et le golfe du Mexique en 1682. (Ce sont Jolliet et Marquette qui furent les premiers Européens à atteindre le  Mississipi, mais ils n’étaient pas allés jusqu’au golfe du Mexique.)  

Dans ses découvertes, il est accompagné par Henri de Tonti, dont le récit de Roy retrace les origines. Il avait perdu une main dans une guerre en Europe et on l’avait remplacée par une main de fer, d’où son surnom « La main de fer ». C’est peut-être lui, tout compte fait, le héros de cette histoire. C’est du moins la thèse de Régis Roy qui souligne à de multiples reprises le caractère détestable de De la Salle (D’ailleurs, il sera assassiné par un de ses hommes). C’est Tonty qui rallie les hommes, transige avec les Indiens, accomplit les missions les plus périlleuses.

Déjà l’entreprise de De la Salle et De Tonti génère une certaine intrigue : la pénétration au cœur de l’Amérique est semée d’embûches. Roy insiste surtout sur les rencontres avec les tribus indigènes qui ne se passent pas toujours très bien. Plus encore, l’ennemi juré des Français, l’Iroquois, n’est jamais bien loin. Comme si cela n’était pas suffisant, Régis Roy a ajouté deux personnages qui se sont juré d’avoir la tête de nos deux héros, pour des raisons qu’il serait trop long à expliquer. Ces deux Européens vont poursuivre De la Salle et Tonty, de Paris jusqu’au Mississippi, prenant même la tête de groupes iroquois pour accomplir leur vengeance. Bien entendu, tout cela ne tient pas la route et de beaucoup s’en faut. On les retrouvera, morts, après un affrontement avec les Français. 

Que penser de ce roman ? La partie historique aurait pu être très intéressante, mais Roy n’a pas réussi à la présenter de façon claire. Le récit n’est pas tout à fait linéaire et le lecteur se perd dans le temps et dans les circonvolutions des personnages. Où sommes-nous, en quelle année ?

L’intérêt humain est pour ainsi dire absent. On ne s’approche jamais de De la Salle et De Conti, de leurs motivations profondes, de leur étonnement devant ce nouveau monde qu’ils sont les premiers à explorer. Et les Indiens, sauf dans l’extrait ci-dessous, sont pour ainsi dire interchangeables. Bref, La main de fer n’est pas un très bon roman.


Extrait
Ces villages ainsi qu’un quatrième appelé Osotouoy, sont désignés communément : les Arkansas. De la Salle y fit arborer les armes du roi. Le procès-verbal de la prise du pays des Arkansas est du 14 mars. Ces aborigènes ont des cabanes d’écorce de cèdre. Ils adorent toutes sortes d’animaux.
Les Français trouvèrent le pays fort beau ; une grande variété de fruits y viennent en abondance. Le bœuf musqué, le cerf, l’ours, le chevreuil et les poules d’Inde y sont en quantité. Les sauvages y ont même des poules domestiques. L’hiver est plus agréable qu’au Nord, car il tombe bien peu de neige, et une pellicule cristalline dans cette morte saison couvre les cours d’eau.
De la Salle obtint des Arkansas des guides pour le conduire chez leurs alliés, les Taensas. Tonty fut délégué pour avertir le premier dignitaire que des visages-pâles le venaient voir. Le fort palissadé des Toensas est placé sur le bord d’un petit lac, à dix arpents dans les terres. Les cabanes sont faites de bousillage et couvertes de nattes de cannes. Celle du chef suprême, d’après les calculs de Tonty, mesurait quarante pieds carrés ; la muraille environ dix pieds de haut et épaisse d’un pied. Le toit, en rotonde, avait une élévation de quinze pieds du sol.
Tonty, en y entrant, demeura surpris de voir le chef assis sur un lit de camp, avec trois de ses femmes à ses côtés, environné de plus de soixante vieillards, revêtus de grandes couvertes blanches, fabriquées d’écorce de mûrier par les doigts habiles des femmes. Ces dernières ont un vêtement semblable et, chaque fois que le chef leur parle, avant de lui répondre toutes font plusieurs hurlements en criant une couple de fois : Oh ! oh ! oh !… pour marquer le respect qu’elles lui portent.
Ce personnage était aussi considéré parmi les Taensas que Louis XIV au sein de ses adulateurs. Personne ne buvait dans sa tasse ni ne mangeait des mets préparés pour lui. Il était défendu de passer devant lui, et l’on nettoyait la place sur son passage. Lorsque le chef suprême s’en allait ad patres, on sacrifiait sa première femme, son premier maître d’hôtel et cent hommes de sa tribu pour l’accompagner dans les champs élysées de ces peuplades.
Les Taensas adoraient le soleil.
Tonty visita leur temple, construction du genre de la case du chef et lui faisant vis-à-vis. Il y avait dessus trois aigles empaillés, plantés la tête vers l’Orient. Une haute muraille entourait le temple. Sur cette ceinture murale flottaient au bout de piques, au caprice de la brise, les têtes de leurs ennemis sacrifiés au Soleil. (p. 45)