18 octobre 2019

La montagne secrète

Gabrielle Roy, La montagne secrète, Montréal, Beauchemin, 1962, 222 pages.

Gabrielle Roy s’est inspirée de son ami René Richard pour écrire La Montagne secrète. Le récit met en scène un peintre, Pierre Cadorai, qui cherche à découvrir ce qu’il est comme personne et comme artiste. L’histoire se développe en trois temps, en trois lieux.

La première partie, le temps de l’apprentissage se déroule dans les Territoires-du-Nord-Ouest, quelque part sur les affluents du MacKenzie. Pour gagner sa pitance, Cadorai trappe et, dans ses moments libres, s’adonne au dessin avec du matériel élémentaire. De façon instinctive, il cherche à trouver une « manière », à développer son talent. « Lancé en un paysage nouveau il avait la sensation que rien de ce qu’il découvrait ne serait jamais perdu pour son souvenir. Sans doute, un jour ou l’autre, lui faudrait-il vivre sur ce qu’il aurait acquis, subsister sur son trésor ; c’est là ce qu’on appelle l’âge mûr de l’homme : vivre des provisions amassées en route. Que ce fût le plus tard possible ! Il en était loin encore, pensa-t-il, enivré. Et, entre ces rives désertes, sa voix s’éleva en un gai yodel. »

La deuxième partie se passe dans l’Ungava. Cadorai mène une vie solitaire, errant à l’aventure, suivant les rivières qui l’amènent toujours plus au nord. Un jour, il se retrouve devant une montagne et c’est l’illumination qui va lui faire faire un bond artistique. « En une série de taches vives et ardentes, les pochades, au bas de la montagne, se répondaient l’une à l’autre, chacune relayant en l’amplifiant la même exaltation de la lumière, le même profond cri silencieux. Mais quoi encore ? Pierre comprenait tout à coup qu’il avait fait plus que peindre par étapes la haute montagne glorieuse. Du même coup il avait atteint autre chose, de vaste, de spacieux, où il était tel un oiseau à travers l’espace. Alors, il souhaita vivement un autre regard que le sien sur son œuvre. »

La dernière partie se passe à Paris. Cadorai a senti le besoin de fréquenter les grands peintres pour mener plus loin son art. Il suit quelques cours, fréquente un « maître professeur » lequel le renvoie assez rapidement, l’obligeant à continuer ses propres expérimentations. Sa santé décline et c’est avec l’impression de n’avoir pas réussi que Cadorai décède. Juste avant de fermer les yeux, la vision de ce qu’aurait pu être son œuvre lui apparaît :

 « Il ouvrit les yeux, regarda ses toiles, en fut chagriné. Là n’était pas son œuvre, mais peut-être était-elle enfin sur le point de se montrer. Il sentait rôder autour de lui comme un soleil qui cherche à percer un jour douteux — et, en certains endroits, le brouillard s’amincit au point qu’une forme apparaît, et, de ce côté, parviennent aussi comme des sons. Pour lui, les images souvent s’étaient accompagnées d’une sorte de musique indéfinissable ; non pas une harmonie véritable, mais des sons filés, bizarrement beaux, comme simplement d’herbes au vent.
     Or, ce qui était au-delà du brouillard, il en avait le sentiment, était si bien ce qu’il cherchait, était si proche, qu’il commença à s’agiter parce qu’il ne l’apercevait pas encore.
     Puis il éprouva qu’il commençait à marcher sans effort de son grand pas rapide d’autrefois ; il enjambait d’un seul bond de rudes obstacles ; l’Ungava revenait vers lui. Ou lui, vers le grand désert en sa splendeur incroyable.
     Tout à coup le parcourut un frémissement si heureux qu’il se dressa dans l’attente de l’image qui forçait la brume, s’avançait vers lui telle une personne aimée.
     La montagne resplendissante lui réapparaissait.
     Sa montagne, en vérité. Repensée, refaite en dimensions, plans et volumes ; à lui entièrement ; sa création propre ; un calcul, un poème de la pensée. »


Une des forces de Gabrielle Roy, c’est de décrire les relations humaines. Or dans ce récit, qui met en scène un solitaire, elles sont très minces. Elles se limitent à quelques relations d’amitié et à une approche amoureuse sans lendemain. Le récit devient ascétique, pourrait-on dire, mince et profilé comme le personnage principal et comme la nature que Roy décrit dans les deux premières parties de son roman. L’essentiel du texte porte sur le regard que l’artiste pose sur le monde extérieur, sur le comment il se l’approprie, le transforme. Quelques courts passages évoquent la fonction de l’artiste, sa responsabilité face aux autres. 

11 octobre 2019

Nipsya

George Bugnet, Nipsya, Saint-Boniface, Éditions des Plaines, 1990, 333 p.  (Éd. critique de Jean-Marcel Duciaume et Guy Lecomte) (Éd. originale : Nipsya: grand roman canadien inédit, Montréal, Éditions Edouard Garand, 1924, 72 p.) (Le roman a été traduit en anglais par Constance Davies : New York & London, Louis Carrier & Co., 1929)

Georges Bugnet (1879-1981) émigre au Canada en 1905. Nipsya est son deuxième roman, Le Lys de sang étant paru une année auparavant. Ces deux romans parus chez Garand, dans la collection « Le roman canadien », sont signés d’un pseudonyme : Henri Doutremont. L’édition originale de Nipsya est introuvable. J’ai lu l’édition critique : les auteurs avouent qu’ils ont corrigé d’innombrables fautes, chose courante dans les premières publications de Garand, et qu’ils ont remanié légèrement le texte avec la permission (posthume) de l’auteur. 

Nypsia, 16 ans, vit avec sa grand-mère près du lac des Aigles en Alberta. Ce lac est situé près de Rich Valley, là où habitait l’auteur. Nipsya est une Métis qui n’a pas connu son père irlandais. Elle vit avec sa grand-mère de la nation des Cris (Kris dans le livre). Son oncle Cléophas Lajeunesse, un voyageur des pays-d’en-haut à la retraite, habite de l’autre côté du Lac avec son fils Vital et sa fille Alma. Son épouse crie est décédée. 

Leur fils Vital, l’autre personnage important de ce récit, tout métis qu’il soit, partage les idées et les coutumes des Canadiens français, dont l’esprit religieux et l’amour de la terre. Son père étant vieux, c’est lui qui assume la charge de la famille. Travailleur acharné, il colonise une terre nouvellement arrachée à la nature. Il est aussi très engagé politiquement : il appuie Louis Riel qui défend les Cris et les Métis que le gouvernement d’Ottawa veut déposséder de leur terre au profit des Anglais (on est en 1884).

Malgré l’aspect historique important, le roman se développe à partir de l’intrigue amoureuse puisque le récit est presque toujours focalisé sur le personnage de Nipsya. On parle de Riel et de sa lutte, mais on ne les « voit » pas.

Pour le reste, c’est une quête amoureuse à double-fond. Nipsya est présentée au départ comme une jeune fille pure et innocente, ouverte à toutes les propositions. Un peu comme Maria Chapdelaine, elle va rencontrer trois prétendants : Vital, Mahigan et Alec, soit un Métis, un Indien et un Blanc. Autrement vu : un catholique, un polythéiste et un protestant. Ou même encore : un agriculteur, un Indien naufragé des traditions millénaires, et un commerçant au service de l’argent. 

L’auteur, plutôt sympathique à la cause des Indiens, s’est quand même gardé de faire de Mahigan un digne représentant des Cris. Il est violent et voleur. Quant à Alec, il a beau être gentil, sensible et attentionné, au fond c’est un tricheur : quand vient le temps de prendre une décision, l’argent et le prestige social ont tôt fait de balayer ses sentiments. Ne reste que Vital, Saint-Vital, catholique convaincu, nationaliste bien trempé et cultivateur acharné.  Il va exiger de Nipsya qu’elle fasse une démarche spirituelle avant de se lier à elle.

On le devine, Vital va gagner et avec lui, l’idéologie canadienne-française de l’époque. Cultiver le sol, développer son esprit religieux, loin de la ville et près de la nature, c’est le chemin tracé de la survivance du peuple canadien-français. Après tout, n’étions-nous pas un peuple messianique ? (Voir l’extrait 2)

Bien entendu, ce qui singularise ce roman, c’est que cette idéologie est défendue pas des Métis, ballottés entre deux religions, deux langues, deux civilisations, dans un monde en train de changer.


Édition de 1988
Extraits
« Et c'est par cette veine capillaire du continent que furent apportés et semés, avec les pas ténus d'éphémères humains, les germes de corruption engendrés par cette floraison artificielle et vénéneuse qu'est l'extrême civilisation, laquelle détruit l'ordre et l'équilibre du monde, en même temps que, par une artère plus au sud, remontaient les sains antidotes, qui sont dans les grandes pensées et les nobles actes de l'homme. » (p. 133)

« Mais, me direz-vous, les Anglo-Saxons sont protestants. Oui. Néanmoins ils aident au christianisme et leurs innombrables sectes sont pourtant préférables au paganisme, et de beaucoup. Et voici que déjà nos frères protestants, effrayés de cet endettement de leur corps, cherchent à revenir à l'unité. Je ne serais pas surpris, que, lorsque luira le jour du Seigneur, notre Canada, avec la race et la langue anglaises pour le domaine des forces matérielles, et la race et la langue françaises pour le domaine de la pensée, soit le champ de bataille et de victoire d’où se lèvera l'unité chrétienne pour dominer le monde. (p. 191)

« Elle ne savait plus bien maintenant où était la vérité : s'il valait mieux que son pays suivit la même antique et primitive destinée, comme le voulaient les Kris; ou s'il ne serait pas meilleur de laisser se ruer sur cette vaste contrée encore sauvage les mêmes efforts des races blanches, et les mêmes beaux drames, les mêmes fiévreux emportements de conquêtes, avec tout leur sang et toutes leurs larmes. Elle ne savait plus qui avait plus de noblesse : son pays de lacs et de forêts ou les êtres humains clairsemés, révérant des puissances cachées, menaient une vie simple et rude; ou les nations des vieux peuples denses, écrasant la nature pour dresser leurs ambitions de pierre et de fer, menant une lutte incessante et formidable dans laquelle, à côté des chants de triomphe, on entendait toujours les cris de la douleur, mais qui était si grandiose dans la majesté de son effort. (p. 230)

« Des yeux de Nipsya maintenant rayonnait une lumière sereine et douce, comme celle des étoiles dans la nuit quand les nuages ont été emportés par le vent, et ses lèvres avaient retrouvé le sourire heureux des jours où le reflet ineffable se posait sur toutes les choses. Dans chacune de ses actions elle goûtait une joie passionnée, parce que, dans chacune, elle parvenait sans lutte à satisfaire aux deux grands amours qui lui emplissaient le cœur et dont elle ne savait plus lequel l'emportait : le divin s'était fait humain, et l'humain presque divin. (p. 271)

4 octobre 2019

Solange


Jean-Guy Pilon, Solange, Montréal, Éditions du Jour, 1966, 116 p. (coll. Les romanciers du jour - 19)

Pierre et Solange forment un couple depuis deux ans. Pierre croit que Solange lui est redevable, parce qu’il l’a «secourue» à la suite d’un divorce qui l’avait laissée devant rien. Il l’a aidée à trouver un travail, il l’a encouragée (mais pas trop!) dans sa carrière d’artiste, bref il prétend que c’est grâce à lui, à sa pondération, si la vie de sa compagne est équilibrée. Ils n’habitent pas ensemble, se voient de temps à autre ce qui convient à Pierre.

Il faut le dire, cet avocat est l’être le plus routinier qui soit. Sans être satisfait de sa vie, il se contente de ce qu’il a. Un jour, ô surprise, il décide de partir en vacances.  Seul. Il arrive sur l’île Palmas, hors saison. Là, il fréquente un peu les bars, se lie d’amitié avec un pêcheur et avec sa femme de chambre, Pilar. Il échange quelques lettres plutôt dures avec Solange, quand il finit par comprendre qu’elle veut le quitter. Sans qu’il le sache, on commence à faire courir des bruits sur ses supposées relations avec Pilar, sa femme de chambre. Même le curé intervient. Son ami pêcheur l’invite en excursion et il comprend que c’est lui qui a lancé les rumeurs sur son compte, pour se venger, car il est amoureux de Pilar. Une bagarre éclate dans la barque et le pêcheur se noie. Pierre se dépêche de ramasser ses affaires et de rentrer au pays. Se sentant coupable, semblant comprendre où sa médiocrité l’a mené, il se retrouve seul dans sa chambre. Il a sorti son revolver et l’a déposé sur son bureau.  Le roman se termine sans qu’on sache s’il va l’utiliser.

Pierre peut faire penser à Meursault, mais plus encore au Jodoin de Bessette. C’est un être sans envergure, désabusé, qui se contente de vivre. Ni heureux ni malheureux, il refuse  tout engagement qui pourrait perturber sa petite existence. Pour arriver à ses fins et pour maintenir Solange dans son giron, il la manipule, joue sur ses sentiments, lui fait croire qu’elle n’arrivera à rien sans lui. Tout doit tourner autour de sa petite personne, ce qui est bon pour lui devrait l’être pour les autres. C’est un pervers narcissique.

Le roman de Pilon est écrit de la façon la plus réaliste qui soit. Au point de vue psychologique, le récit souffre de certains raccourcis. Par exemple, rien ne nous prépare au changement radical de Solange à l'égard de Pierre. Il suffit qu’il s’éloigne, il lui suffit de deux petites semaines pour réaliser enfin qu’elle n’a rien à faire avec cet homme.

Ce roman est très en-dessous de tout ce que Pilon a pu faire en poésie.

27 septembre 2019

L'espion de l'Île-aux-Coudres


Laëtitia Filion, L’espion de l’Île-aux-Coudres, Montréal, chez l’auteure, 1941, 171 pages.

Pour des raisons de santé, Jack Whelem, un jeune bourgeois de Montréal, vient passer un mois à l’auberge de la Roche pleureuse, sur l’Île-aux-Coudres. Par hasard, il rencontre Rose Tremblay, une jeune et jolie paysanne qui lui tombe dans l’œil. Il provoque des rencontres avec Rose, ce qu’elle n’essaie pas d’éviter, même si elle a déjà un fiancé. Elle l’invite chez elle, elle l’accompagne dans quelques visites des attraits de l’île. Malgré tout, les parents montent la garde, ayant peu confiance en cet « étranger ». Tout au plus réussit-il à lui arracher un baiser avant de retourner à Montréal sans lui donner des explications. L’aime-t-il? Il ne le sait pas trop. Rose, elle, est éperdument amoureuse.

Rose est dévastée et se dit qu’une lettre et des explications vont finir par arriver. Quand finalement Jack lui annonce son retour… elle ignore qu’il revient accompagné de sa mère. Cette femme de la « haute » ne comprend pas que son fils, si populaire, se soit attaché à cette paysanne mal fagotée, inculte et sans manières, qui n’est jamais sortie de son île. Elle est venue pour convaincre les parents de Rose d’emmener leur fille à Montréal, espérant ainsi que son fils réalise l’écart social entre elle et lui. Les parents de Rose finissent par accepter son départ. Le séjour de Rose dans la haute société montréalaise se passe plutôt mal, on le devine. Et lorsqu’elle revient chez elle, elle est sûre que Jack ne la relancera plus. Pourtant non, il lui annonce qu’il compte revenir une fois l’hiver passé, ce qui la déçoit, elle qui attendait une demande en mariage.

Tout le monde essaie de convaincre Rose que ce garçon n’est pas pour elle, ce qu’elle finit par croire.  Le destin va se charger du reste. Elle est atteinte de la petite vérole et elle perd sa beauté. Son ancien fiancé, Giles, est toujours là, toujours aussi amoureux d’elle. Quand Jack revient au printemps et l’aperçoit, elle comprend que tout est fini entre eux. Elle épouse Giles, un gars généreux, qui fera son bonheur, comme on l’apprend dans l’épilogue.

Malgré son nom, la famille Willem est francophone ou plutôt bilingue. Jack est un descendant de « Mathieu-Theodore de Vitré, ce Français felon, qui pilota les vaisseaux anglais à la traverse de Saint-Roch des Aulnaies, passe la plus difficile du fleuve St-Laurent, en 1759. » Un aïeul de Rose est mort à cause de lui, c’est le curé qui le lui apprend.

C’est un roman sentimental – le prince et la bergère – sur fond d’opposition entre la ville dénaturée et la campagne qui a conservé ses traditions. Le personnage de Jack est assez complexe : c’est un petit bourgeois gâté qui est fasciné par la candeur et la fraîcheur d’une jeune paysanne. Il n’arrive pas trop à comprendre ce qui l’attire chez cette jeune fille, il n’est pas sûr que ce soit la jeune fille elle-même, mais peut-être tout simplement l’occasion pour lui de faire un pied de nez à sa mère et à la société factice dans laquelle il évolue. Cependant, le personnage de Rose est caricatural : trop naïve, trop facilement impressionnable.

Bref malgré des raccourcis dans l’évolution des événements — le départ de Rose —, ce roman se lit bien, surtout quand on a eu l’occasion de visiter à quelques reprises la magnifique Île-aux-Coudres.

7 août 1947

Extrait
Dans un canot automobile, un jeune Montréalais accomplit pour la première fois la traversée des Éboulements à l’Ile-aux-Coudres. Rapidement la terre ferme s’éloigne. Brisée par la proue de la petite embarcation, l’eau se fend et des nuages d’écume poudroient de chaque côté. De ses rayons ardents le soleil y fait briller toutes les couleurs du prisme. Dans le lointain, des champs immenses aux tons de verts changeants comme ceux des forêts qui boisent les montagnes. Les yeux du jeune homme sont rivés à la féerie verte et dorée. A la frange des nuages, des reflets de feu sont venus s’accrocher tout de suite après l’orage de l’après-midi.

Il a si souvent entendu parler des beautés naturelles de ce coin de terre historique du Québec, qu’à l’avance il est blasé: les vrais citadins sont souvent rebelles au charme des somptueux décors de la nature. Cependant, il ne peut s’empêcher de trouver que la réalité dépasse de beaucoup tout ce qu’il a imaginé. La bise est fraîche malgré la chaleur torride qu’il faisait à terre En quelques minutes le poudroiement de l’eau cesse, l’embarcation décrit un demi-cercle et touche le quai de l’Ile-aux-Coudres. (p. 9-10)

Laetitia Filion sur Laurentiana
Amour moderne
Yolande la fiancée

26 septembre 2019

Le SLAM

C’est en fin de semaine... si vous êtes à Montréal ou tout près.
Voir le catalogue de François Côté à partir de la succession Daudelin.



25 septembre 2019

Pamphile Le May, personnage historique



PAMPHILE LEMAY (1837-1918)

« Né le 5 janvier 1837 à Lotbinière, Pamphile Le May est le fils de Léon Lemay, marchand et hôtelier, et de Marie-Louise Auger.

Le May étudie au collège des Frères des écoles chrétiennes à Trois-Rivières, de 1846 à 1849, puis apprend le latin avec le notaire Thomas Bédard, de Lotbinière. Il fréquente ensuite le petit séminaire de Québec de 1854 à 1857. Un an plus tard, il décide d'étudier le droit et s'engage comme clerc, mais abandonne rapidement ses études pour trouver du travail à Portland aux États-Unis. De retour au Québec, il est engagé comme commis dans un magasin de Sherbrooke. Il délaisse cet emploi pour l'étude de la philosophie afin de devenir prêtre. En 1860, il entreprend son cours de théologie chez les Oblats de Marie-Immaculée à Ottawa. Après deux ans d'étude, sa santé fragile le force à abandonner. Finalement, il complète son cours de droit et est admis à la pratique en 1865.

Pendant ses études de droit, Le May travaille comme traducteur surnuméraire à l'Assemblée législative de la province du Canada, à Québec. Au début des années 1850, Le May joint le mouvement littéraire de Québec, dont font notamment partie François-Xavier Garneau, Joseph-Charles Taché et Antoine Gérin-Lajoie. Il touche à tous les styles littéraires, mais excelle particulièrement dans les contes. En 1865, Le May publie «La découverte du Canada», un premier recueil de poèmes en dix-neuf chapitres. En 1867, le premier ministre Pierre-Joseph-Olivier Chauveau lui offre le poste de bibliothécaire de la nouvelle législature provinciale. Pendant ses 25 années comme bibliothécaire, Le May assure l'accroissement des collections par l'achat de livres répondant aux besoins des parlementaires. Il contribue également personnellement à l'enrichissement de la collection en offrant plusieurs volumes de sa collection personnelle. Le May développe également l'achat et le prêt d'ouvrages de l'étranger. Un système d'échanges est mis en place avec des pays tels que la France, les États-Unis et la Belgique. Il implante de nouvelles techniques de catalogage en vigueur dans les grandes bibliothèques américaines et européennes et prépare plusieurs catalogues des livres de la bibliothèque. Au printemps 1883, un incendie survient au Parlement de Québec et seulement 4 500 livres sont sauvés des flammes. Sous son influence, l'institution demeure ouverte au public. En 1892, il est mis à la retraite forcée avec l'arrivée d'un gouvernement conservateur. Il poursuit toutefois son oeuvre littéraire et publie en 1904 un recueil de sonnets en 18 parties intitulé Gouttelettes.

Le May est membre fondateur de la Société royale du Canada. En 1888, il reçoit un doctorat honorifique en lettres de l'Université Laval et la rosette d'officier de l'Instruction publique de France en 1910. Le 16 septembre 1980, l'édifice de la Bibliothèque de l'Assemblée nationale est nommé en son honneur.

Le May est l'auteur de plus d'une trentaine de poèmes. Il a notamment publié Essais poétiques (1865), Le pèlerin de Sainte-Anne (1877), et sa suite, Picounoc le maudit (1878), Fables canadiennes (1882), L'affaire Sougraine (1884), Fêtes et corvées (1898), Contes vrais (1899) et Les épis (1914). Il est également le traducteur d’œuvres littéraires canadiennes-anglaises marquantes, notamment Évangeline de Henry Wadsworth Longfellow (1870) et Le chien d'or (1884) de William Kirby.

Il est décédé à Deschaillons (Deschaillons-sur-Saint-Laurent) le 11 juin 1918. Il est inhumé dans le cimetière de cette localité. Il avait épousé à Québec, en 1863, Marie-Honorine-Sélima Robitaille. »

Pamphile Lemay sur Laurentiana

20 septembre 2019

Les signes sur le sable

Émile Coderre, Les signes sur le sable, Montréal, Chez l’auteur, 1922, 136 pages (Préface d’Alphonse Désilets et photo de l'auteur en frontispice).

Émile Coderre a 29 ans lorsqu’il publie Les signes sur le sable à compte d’auteur. Son ami Alphonse Désilets signe la préface. Ce dernier ne s’en cache pas, c’est lui qui l’a encouragé à publier son recueil. On comprend que sa contribution déborde de louanges.

Le recueil compte six parties. À regarder le titre de chacune d’elles, on serait tenté d’y voir un cheminement amoureux, d’autant plus que l’auteur dédie le recueil à sa « femme bien-aimée ». Comme on va le voir, la ligne thématique est plus complexe.


Solitaire au bord de la grève
Ce « solitaire au bord de la grève », c’est le poète mais aussi le jeune homme qui s’interroge sur la fragilité du monde qui l’entoure, aussi bien celle des êtres que celle des objets. Le tout est enrobé d’un accent de tristesse, de mélancolie. On sent l’influence de Nelligan : « Et puisque la souffrance est l’éternelle loi / Ayons notre bonheur à nous seuls dans nos âmes ».

En attendant l’amour
Selon le poète, seul l’amour peut combler sa « pauvre âme vide » : « Un sourire, un simple regard / Nous semblent remplis de tendresse; / Un mot murmuré par hasard / Est pour le cœur une promesse ». Il y a même un poème qui s’intitule « Mendiant d’amour ».

Auprès de l’aimée
On est bien averti au début : « Ne lisez pas mes vers, vous en ririez peut-être ». Notre jeune homme rêveur s’est donc trouvé une amoureuse et toute son âme vibre au rythme de sa nouvelle passion : « Les plus beau vers d’amour ne sont pas dans des livres, / Ils vibrent dans les cœurs que la joie a bercés » Ou : « Je veux graver ton nom dans l’or de mes poèmes / Afin que si, plus tard, mes vers sont parfois lus / On sache que c’est Toi, chère Muse, que j’aime, / Et qu’on te chante encor, quand je ne serai plus. » Pour la postérité, la belle s’appelait Rose-Marie Tassé.

Loin d’elle
Loin de l’aimée, les moments difficiles refont surface : l’enfance malheureuse, la solitude avant de connaitre l’amour. Cette partie se termine quand même par une réconciliation avec cette vie qui s’est construite sur la douleur : « Ce ne fut pas en vain que tu semas tant de peines / La route sombre et dure où s’attardaient mes pas. / Les maux qui m’ont blessé, je ne les maudis pas; / Quand on a su souffrir, la Douleur n’est point vaine ».

Les signes qu’un rien efface
Il invoque la lune, se penche sur d’anciens portraits, observe le jour qui finit… Bref on revient au début, à la fragilité de l’existence.

Quand le grand passé meurt
Malgré tous les serments, l’amour finit aussi par se flétrir : « Je t'avais dit mon âme en des vers pleins d'amour / Et dans tes regards bleus j'avais cru voir la tienne... / Pourquoi faut-il que tout se brise sans retour / Et que pas un instant de ces jours ne revienne ? ... »

Dans un poème, qui fait figure de postface, Coderre rectifie le tir : « Que m'importe après tout qu'on me raille ou m'acclame / Et qu'en le noir oubli mon livre soit jeté, / Si mes vers ont su mettre un peu de joie en l'âme / De la Femme pour qui je les aurai chantés. »

Ce recueil, que l’auteur a désavoué, n’annonçait rien de bon. Heureusement, les dix années passées entre Les signes sur le sable (1922) et Quand j’parl’ tout seul (1932) chamboulent l’inspiration et la manière. Émile Coderre abandonne la poésie intimiste d’inspiration romantique, devient Jean Narrache et donne à fond dans la critique sociale grinçante.

Au point de vue du style, on trouve des quatrains, des tercets, des alexandrins, des octosyllabes, quelques sonnets, bref une poésie très classique. Le langage est peu recherché et les clichés littéraires abondent.


Jean Narrache sur Laurentiana

Lire Richard Foisy – Jean Narrache : un poète et son double, Émile Coderre

23 août 2019

Pause

Je prends une pause de quelques semaines. Voici quelques livres sur ma liste de lecture. Si tout se passe comme prévu, je les blogue cet automne.







16 août 2019

Un homme et son péché (édition illustrée)


Claude-Henri Grignon, Un homme et son péché, Montréal, Stanké, 1979. 

Le paratexte est assez riche. L’éditeur a choisi comme préface un extrait du livre publié par Grignon en 1936 : Précisions sur « Un homme et son péché ». Grignon explique comment ses personnages ont été créés et dans quel contexte le roman a été écrit.   À la fin du livre, on peut aussi lire trois anciennes préfaces écrites par Grignon pour les différentes éditions de son roman : 20 février 1941, 15 janvier 1950, 15 janvier 1965. Rien de neuf, sinon qu’il fait référence à la série radiodiffusée, aux films et à la série télévisée. Quelques extraits de critiques, toutes plus positives les unes que les autres, viennent conclure.

Jean-Paul Ladouceur a réalisé les 47 illustrations, dont vingt planches couleur. Le livre a été tiré à 3000 exemplaires.

Voir le roman original

Voici quelques pages :





9 août 2019

Du soleil sur l'étang noir


Ulric-L. Gingras, Du soleil sur l'étang noir, Montréal, Éditions Albert Lévesque, 1933, 180 pages. (Bois gravés de Rodolphe Duguay)

La présentation du recueil est très soignée : papier de qualité, illustration en frontispice, vignette au début de chacune des parties et qualité des bois de Duguay. En 1934, Du soleil sur l'étang noir s’est mérité le prix Archon-Despérouses et la bourse de 500 F offerte par l’Académie française. Le titre de chacune des six parties est bien choisi. Le livre est dédicacé à quelques personnages bien connus : Jacques Bureau, Albert Tessier, Gonzalve Desaulniers, Maurice Duplessis et Alphonse Désilets. En exergue, on lit : « Ce livre sans prétention, où le beau n’est représenté que par l’amour si fervent que je porte aux choses du terroir. » Du point de vue formel, on  trouve quelques sonnets et quelques rondeaux, mais la plupart des poèmes sont de forme libre mais écrits en alexandrins.

Les sentiers illusoires
Poèmes d’inspiration romantique : la solitude, la mélancolie du soir, le temps qui passe, les saisons qui meurent… « Les derniers chars de blé sont rentrés au village.  / C'est l'heure mauve et calme où se meurt un beau jour / Qui fut tout de soleil, de travail et d'amour; // Solitaires, les toits semblent se recueillir / Au fond du val baigné de paix et de lumière. » (Champêtreries)

Gouaches roses et croquis verts (dédié à Clément Marchand)
Série de petits tableaux champêtres, légers,  écrits en octosyllabes. Dans plusieurs poèmes, un oiseau, un insecte ou un batracien animent le tableau : « Avec son petit goitre blanc, / Ses gros yeux couleurs d'émeraude / Où toujours l’hébétude rôde, / Le soir venu, battant du flanc, / Le crapaud s'attarde et maraude. «  (Le paria)

Sur la route fervente
Le poète pleure une déception amoureuse, a le sentiment que le temps des amours est passé et que seul un retour au pays de l’enfance peut lui procurer le bonheur : «  Je pose, en évoquant l'image du passé, / Ma lèvre où le désir d'autrefois vient renaître.  // Et je t'aime encor plus d'un amour virginal / Dont je n'ai jamais su me défendre et me taire » (Sur une lettre)

Les rimes retrouvées (pour Alfred Desrochers)
Les poèmes ont tous comme thème la nature, mais dans un style qui emprunte davantage au parnasse qu’au romantisme : « L'hiver, à coups rageurs, cingle de sa lanière / Le corps du jour en croix sur le ciel charbonneux. / Le soleil s'emmitoufle en un halo frileux / Que réfléchit la neige ainsi qu'une verrière. » (Sonnet d’hiver)

Au jardin clos du rêve (pour Robert Choquette)
Dans le premier poème, un vieux pigeon pleure sur sa jeunesse perdue et par défi, « lance le cri de sa détresse ». Pour le poète qu’il est devenu, « Faire un vers », « C’est dérober à l’œil un peu de sa tristesse / Et s’enivrer du vin amer de sa douleur ». Bref, amertume, déceptions, sentiments d’échec…

Dans la lumière natale
On peut y lire un hommage aux aïeuls, mais aussi l’amour qu’on éprouve pour un lieu où l’on vit depuis longtemps, la tendresse pour ceux et celles (et même les bêtes) qui l’ont partagé : « Le paysan se meurt. Mais avant de quitter / Ce petit coin du sol dont il était le maître, / Dans la clarté du jour, auprès de la fenêtre,  / Émus, deux de ses fils sont venus le porter. // Autour de lui la paix règne angoissante et lourde.  / Une dernière fois il a voulu revoir / Le verger, le rasis et, près de l'abreuvoir, / Ses grands bœufs dont la voix monte lointaine et sourde. » (Dernier exorde). Bien entendu, le poète se voit en quelque sorte porteur de ces sentiments, comme l’exprime la fin du recueil : « Et quand les paysans, de frais endimanchés, / Descendront vers la ville, aux jours de grands marchés, / Longeant la haie en fleurs de l'étroit cimetière / Où, près des miens, j'irai dormir ma nuit entière, / Ceux-là qui m'ont connu me devront cet aveu / D'avoir, d'un coeur fervent, toujours chanté pour eux . . . » (Finale idéaliste)

Sur Rodolphe Duguay



2 août 2019

Feuilles tombées

ATALA (Léonise Valois), Feuilles tombées, Montréal, Librairie Beauchemin, 1934, 84 p. (Préface de Lionel Groulx)

Léonise Valois est l’auteure du premier recueil de poésie publié par une femme : Fleurs sauvages (Montréal, Beauchemin, 1910). Il lui a donc fallu 24 ans pour écrire son second.

Dans la préface, Lionel Groulx, né à Vaudreuil tout comme Valois, souligne le caractère historique de son précédent ouvrage et vante les qualités d’écrivaine de sa compatriote : « Moi-même j’ai fait des vers qui ne valent pas ceux d’Atala. »

Feuilles tombées contient 33 poèmes de facture classique, écrits entre 1912 et 1934, présentés en ordre chronologique, sans autre principe de structuration. Plusieurs reprennent des thèmes chers aux romantiques : les amours malheureuses, la nature amie, la fuite du temps, les lieux liés à des souvenirs (Le Lac Tremblant, – « O beau Lac, souris à mon rêve / et recueille ici mon soupir ! » – le lac Saint-Francois), les personnages historiques admirés (Marguerite Bourgeoys, Sainte-Thérèse d’Avila), les sentiments religieux et patriotiques (cinq poèmes sur la première guerre mondiale : « Patrie ! », « Véronique », « Au retour », « À l’immortel », « À la langue française »).

On lit aussi quelques poèmes de circonstance : poème de Noël (le retour du  fils prodigue), de première communion ; plusieurs sont dédicacés : à ses jeunes amies, à ses parents, à un lieutenant, à un lieutenant-colonel, à sa nièce, « à elle de lui », à Blanche Lamontagne.

Le recueil contient, enfin, quelques poèmes plus personnels : une certaine impuissance, qui tient peut-être à la condition féminine de l’époque, y est très présente. La poète attend que sa vie change, sans trop y croire, et s’en remet au sentiment religieux. Le poème intitulé « La souffrance » traduit bien cet état de résignation (lire l’extrait).

Sur Laurentiana : Fleurs sauvages
Sur Léonise Valois

LA SOUFFRANCE
À  ma jeune amie A. M.

Tu la voyais venir et tu croyais la vaincre,
Mais la vampire a pris tout le sang de ton cœur.
Et tu restes sans vie et n’osant que te plaindre,
Sans trop penser qu’ainsi tu trompes ta douleur.

Que de sourds cris d’angoisse étouffés dans ton âme!
Que de sanglots obscurs qui n’ont pas vu le jour !
Et tu restes debout sans courage et sans flamme,
Sur la cendre fumante où se tord ton amour.

Tu voudrais bien mourir de la même agonie,
T’éteindre avec ton rêve, et d’un pareil essor,
Remonter avec lui dans la plaine infinie
Où les beaux oiseaux bleus n’ont que des songes d’or.

La terre te retient et, geôlière infâme,
Cloue ta vie au malheur ; dans tout ton cœur, quel mal !
Quel ange donnera des ailes à ton âme
Pour te porter à Dieu, le divin Idéal !

26 juillet 2019

Opales

Hélène Charbonneau, Opales, Paris, Éditions de la France Universelle, [s.d. 1920?], 125 p. (Préface de Lucie Delarue-Mardrus)

Hélène Charbonneau (1894-1964) publie son recueil en France dans une maison d’éditions qui ne semble pas avoir fait long feu, si je me fie aux bouquins disponibles sur AbeBooks. Peu importe, un certain prestige était attaché à cela. 

Quatre ans ans plus tard, elle publie au Québec une version amincie sous le pseudonyme de Marthe des Serres (Ducharme, Montréal, 1924, 69 p.) : elle a supprimé la seconde partie constituée de poèmes rimés, avec raison, puisqu’ils n’ajoutent rien. 

La solitude est au cœur de ce recueil, bien qu’elle ne soit jamais nommée. L’auteure, dans presque tous les poèmes, raconte la souffrance que lui impose un amour perdu. Que s’est-il passé? Il semble qu’elle n’a pas su le reconnaitre quand il s’est présenté : « Qu’ai-je fait ?... T’ai aimé, sans t’en parler, / Sans me le dire à moi-même / Qui voulais rester étrangère à tant de richesse ». (Triste) Un jour, son amoureux est parti : « L’autre soir je suis allée l’attendre au bord du chemin. / J’avais mis ma robe de velours noir à manches courtes / Toute fraîche d’un parfum sentant bon la verveine. / Mais il n’est pas venu... Il n’est plus revenu. (Et si parfois...) Et elle reste là à cuver sa peine, du moins ses regrets, son sentiment de perte : « Seule, magnifiquement seule, / Je marche au petit bonheur des jours / Immenses et vides / Qui recommencent toujours, toujours, / Une ombre parfois galope à mes côtés. / Ah ! c’est toi, ma peine? » (Eux autres) Ne reste que le loisir de rejouer indéfiniment le passé dans l’imaginaire.

Tous les poèmes, ou presque, reprennent cette trame avec peu de variations. Tout au plus s’y mêlent la nature et quelques souvenirs du passé. Comme en témoignent les passages cités, cette poésie au ton élégiaque distille une douce tristesse, sans grands éclats romantiques, même si on ne parle que d’amour déçu.

Voir aussi Châteaux de cartes 


Je veux, je veux rêver

Voici ma chevelure que tu épuises 
Sur tes immobiles genoux.
Voici le manteau gris de ma peine grise. 
Qui étouffe le bruit de mes soupirs 
Promenant à peine, le soir,
Au long des routes, leurs voix d’enfants.
Et puis voici mon cœur, mon cœur indécis 
Depuis qu’il porte en soi 
Le secret de mille choses.

Je veux, je veux rêver.

vers
Version québécoise sous le pseudonyme de Marthe des Serres


19 juillet 2019

L’huis du passé

Madame Boissonnault (Marie Dumais), L’huis du passé, Montréal, Chez l’auteure, 1924, 208 pages (Préface de l’abbé Auguste La Palme)

 « Pour servir religion et patrie, Madame Boissonnault, avec la grâce de la femme, l’amour de la mère, l’enthousiasme d’une Canadienne sincèrement éprise, nous révèle un poète d’une rare qualité. » (La Palme)

On trouve deux poèmes liminaires, l’un écrit par un lieutenant-colonel français d’Hyères et l’autre par l’auteure. Ce dernier donne son titre au recueil, L’huis du passé. « J’ouvre l’huis du passé – rien autre ne vaut guère – / Ton prisme, souvenir, rend les vieux jours si beaux! » Elle avait 66 ans lorsqu’elle publie ce recueil.

Le recueil compte quatre parties non titrées, mais qui auraient pu s’appeler : Religion, Amour de mon pays, Maternité, Souvenirs heureux.

Quelques titres de poèmes devraient suffir à donner une bonne idée de la première partie : L’église, Fête-Dieu, Pentecôte, L’angélus, Merci, Seigneur!... « La vie a des rayons, des étoiles, des ombres, / Des averses de pleurs : tribut officiel; / Après les jours de paix nous viennent les jours sombres, / Et puis viendra le ciel! »

Dans la deuxième partie, Jeanne Mance, Madeleine de Verchères, Jeanne Leber, mais aussi le Saint-Laurent, L’île-aux-Basques, Trois-Pistoles ont droit à un poème. C’est dire que son amour du pays ne s’abreuve pas uniquement aux héros et héroïnes de notre histoire, mais aussi au pays physique, habité :  « Si vous n’avez pas vu sa rive enchanteresse, / Si vous n’avez bruni sous sa rude caresse, / Vous ne comprenez pas / Ce que ressent mon cœur quand je revois la plage / Du Saint-Laurent superbe et que sur le rivage / Je marche à petits pas. »

La troisième partie commence par « Mon premier-né ». Suivent « Litanies du petit enfant », « Bébé », « Prière de bébé », etc. « De grands yeux bleus pleins de tendresse, / Une bouche belle à croquer, / Sur ses petits pieds très droits il se dresse / Et prend un air interloqué… » Vous l’aurez deviné, c’est la mère qui s’attendrit sur sa progéniture.

Il est plus difficile de cerner la dernière partie. Beaucoup de poèmes sont dédiés aux gens qu’elle aime, dont son mari décédé, sa sœur, sa mère. D’autres évoquent son enfance dans le Bas du fleuve, un « petit pont », une « vieille maison », bref des souvenirs heureux, des lieux significatifs pour elle, des moments charnières de sa vie. « Du bleu, du bleu, partout! Au ciel et sur la mer… /… / C’est ici qu’autrefois me râpant les genoux, / Sur les galets polis, je venais, comme vous, / Ramasser des oursins, des bourgauds, des coquilles, / Et barboter dans l’onde à hauteur de chevilles… »

12 juillet 2019

De l’aube au midi

Alonzo Cinq-Mars, De l’aube au midi, Québec, Édition de la Tour de Pierre, 1924, 122 pages.

Le recueil est très découpé. Huit parties suivent le poème liminaire. Déjà les titres nous fournissent un bon aperçu de ce qu’on va lire : Intimement, Au fil de l’heure, Amoroso, Religioso, Martiales, Provinciales, Chansons, Fantaisies.

Cinq-Mars, comme tant d’autres, commence par des excuses : « Mes amis, je m’accuse / d’avoir écrit des vers, / d’avoir vu l’univers / par les yeux de ma muse. » Intimement regroupe des poèmes écrits entre 1907 et 1924. Les sujets abordés vont des idées noires d’un jeune homme à l’attendrissement d’un père de famille devant ses enfants. Au fil de l’heure contient une série de poèmes de circonstances adressés à une personne précise. Dans Amoroso, on retrouve les motifs habituels de l’amour, du serment amoureux jusqu’à son effilochement, parfois sur le mode humoristique. « On dira que je suis bien tendre, / que mes vers sont trop amoureux / et que ce sont là de ces jeux / capables de me faire pendre. » Dans les quatre poèmes de Religioso, l’auteur témoigne de la force de sa foi. La guerre est toute récente et, dans Martiales, il rend hommage à ceux qui y ont participé : une chanson patriotique, une apologie aux héros disparus, une « action de grâce » pour saluer la victoire. Dans Provinciales, Cinq-Mars célèbre différents lieux qui lui sont chers, dont son village natal. « Je ne puis revoir ton hameau, / Saint-Edouard-de-Lotbinière, / sans que se mouille ma paupière / pour pleurer mon lointain berceau. » Suivent six chansons d’amour, légères et teintées d’humour, probablement mises en musique. « Au cou de Jeanne insolemment / S’en vint se poser une mouche. » Enfin, Fantaisies regroupe quelques poèmes disparates, eux aussi légers, dont cette adresse au lecteur qui vient clore le recueil : « Quant aux autres, moins indulgents, / qui n’en ont ont pas eu pour leur argent, / je compatis à leur désastre. // Qu’ils réclament donc sans façon; / mon éditeur est bon garçon : / il leur remettra bien leur piastre!  »

Cinq-Mars a 43 ans quand il publie ce recueil. Il a rassemblé des poèmes épars, écrits sur une période d’une vingtaine d’années, qu’il tente tant bien que mal de faire tenir ensemble.  De l’aube au midi évoque le mitan de la vie. Le recueil avait sans doute valeur de bilan pour l’auteur.


5 juillet 2019

Sous la faucille

Adalbert Trudel, Sous la faucille,  Québec, Imprimerie Ernest Tremblay, 1931, 106 pages.

Le titre laisse penser qu’on va lire un autre recueil du terroir, où la faucille le dispute à la charrue, mais rien de tel. L’inspiration de Trudel oscille entre l’intimisme et le romantisme. Les amours vouées à leur perte, la nostalgie de l’enfance disparue, la nature inspiratrice, le rêve, la recherche d’un ailleurs, le temps qui fuit sont des sujets bien présents dans ce recueil. 

Là où Trudel nous surprend, c’est que tous ces motifs sont plus ou moins subordonnés au thème central qu’on pourrait formuler ainsi : la poésie est-elle nécessaire? Trudel, dont le recueil précédent, publié deux ans plus tôt, a subi critiques et sarcasmes (c’est lui qui le dit), s’interroge sur la poésie : d’où elle vient, les raisons d’en écrire, ce qu’elle doit contenir, l’effet qu’elle doit produire, la réception qu’on devrait lui réserver. La faucille du titre, c’est celle qu’utilise le poète pour découper ses vers, pour ciseler des poèmes. 

Du côté formel, notons quelques sonnets, quelques ballades et beaucoup de poèmes sans forme définie, mais rien de la modernité de 1930. Trudel ne publiera plus après ce recueil. Il se fera un nom dans l’architecture.

Extrait
Et maintenant, quel sort crois-tu qu’on fasse aux vers
Si le siècle présent est à ce point pervers
Qu’il brise sans remords, avec désinvolture,
L’ouvrage qu’on a fait autrefois pour qu’il dure ?
Faire des vers, vois-tu, c’est un peu ramasser
Poème par poème un matériel fragile
Qu’on assemble en croyant qu’il pourra dépasser
La borne où frappera notre pied moins agile;
C’est, comme un voyageur qui franchit un vallon,
Lancer à pleine voix un chant de belle allure
Qui, demain, frappera de sa vibration
Les autres voyageurs menés par aventure
Dans les mêmes endroits. Faire des vers, enfin,
C’est écrire son nom sur l'écorce d’un arbre
Ou le graver un peu chaque jour sur le marbre,
En espérant qu’après l’oeuvre de notre main,
Nulle autre main n’aura le déprimant courage
De l’effacer avec la trace de l’ouvrage.

(Réponse - à Paul Marquis)

28 juin 2019

La vie et le sport sur la Côte Nord du Bas Saint-Laurent et du Golfe

Napoléon-Alexandre Comeau,  La vie et le sport sur la Côte Nord du Bas Saint-Laurent et du Golfe, Québec, Garneau, 1945, 372 pages (Traduction de Nazaire LeVasseur : Life and sport on the north shore of the lower St. Lawrence and gulf, 1909)  (Introduction d’E. T. D. Chambers et  préface de l’auteur.)

Le livre a d’abord paru en anglais. Comeau possédait cette langue, puisqu’il avait fait ses études (10 mois) en anglais à Trois-Rivières. Comeau est décédé en 1923 et son traducteur LeVasseur en 1927, ce qui peut expliquer qu’il faille attendre 1945 avant que le livre, par l’entremise du fils de l’auteur, soit publié en français.

Napoléon-Alexandre Comeau a été un homme qu’on a beaucoup admiré. On a écrit deux livres sur lui, et il a donné son nom à la ville de Baie-Comeau.  Parti de rien,  il a appris l’anglais et il pouvait converser avec les Innus dans leur propre langue. Il a appris les rudiments de la médecine et s’est dévoué pour ses comparses longtemps isolés sur leur Côte-Nord. Naturaliste, il a côtoyé les scientifiques et leur  a permis d’augmenter leurs connaissances sur la flore et la faune en Amérique. On lui doit aussi quelques sauvetages héroïques, dont un sur le fleuve devenu légendaire. Presque tout ceci, bien entendu, ne fait pas partie de La vie et le sport sur la Côte Nord du Bas Saint-Laurent et du Golfe, dans lequel il est surtout  question de chasse et de pêche.

Comeau explique en préface pourquoi il a tardé à publier des mémoires qu’on lui réclamait « avec instances » : « Une de mes objections était que l’idée me déplaisait ; me rendre aux instances des amis, me semblait de ma part un acte de vantardise de quelques faits ordinaires que j’avais accomplis, une tentative d’emboucher ma propre trompette ou tonitruer ma gloire ; ce qui m’a toujours répugné. » Pourtant, tout au long du livre, il ne fera que ça. Peu importe ses compagnons de chasse, c’est toujours lui qui pêche le plus de poissons, qui tue le plus de bêtes ou qui accomplit l’exploit le plus surprenant. Passons, ce n’est pas si grave après tout.

La relation que pouvait avoir avec les animaux quelqu’un vivant sur la Côte-Nord, à la fin du XIXe siècle, n’a rien à voir avec celle d’aujourd’hui. On en convient. Comme Comeau le dit, c’était à peu près la seule ressource disponible, le seul moyen de se faire un peu d’argent et d’améliorer son sort.

Là où le bat blesse, c’est que trop souvent le sportif orgueilleux de ses exploits l’emporte sur le pourvoyeur de nourriture.  Jamais il n’éprouve la moindre compassion pour tous ces animaux qu’il tue, jamais il n’explique qu’il essaie de réduire leurs souffrances  au minimum; tout ce qui compte, c’est de les attraper coûte que coûte, quitte à utiliser des moyens cruels (un jour n’ayant pas accès à son fusil, il court chercher une hache pour tuer un loup-marin qui n’arrivait pas à regagner le fleuve). Il tire sur une bête qui fuit pour la blesser et la rattraper plus tard. Bref, il tire sur tout et même sur de minuscules oiseaux. On dirait un challenge sportif qui devient une guerre à finir entre lui et l’animal. Il trouve curieux et même risible que les Indiens aient autant de respect pour un animal comme l’ours qu’il vénère.

Version originale

Version récente
Il suffit de lire le chapitre sur l’aigle doré pour se faire une idée. Fâché qu’un aigle doré ait fait lever et s’enfuir les bernaches qu’il voulait tuer, il n’a de cesse de le traquer pour l’abattre.  « Je découvris de suite la cause de cette panique. C’était un aigle doré qui rôdait à l’entour des oies afin de gripper quelqu’oiseau blessé ou malade. Il n’est pas dans mes habitudes de jurer, mais je n’en garantis rien pour cette fois-là. / Qu’importe ! Il y avait une vengeance à tirer. Dès que l’aigle se trouva à portée, je le descendis avec mon fusil calibre 8. Je le rechargeai aussitôt et je courus chercher l’oiseau. C’était un magnifique spécimen. Je m’assis dans mon creux, et je me mis à examiner son riche plumage et ses serres puissantes. »  Même chose pour un coyote qui lui a subtilisé une perdrix. « Le sport était devenu trop intéressant pour en rester là, et successivement jusqu’à dix heures et demie je tirai deux autres coyotes et un renard croisé. Le lendemain matin, je partis à la recherche du premier coyote ; je trouvai son cadavre dans l’herbe à peu de distance du camp. La balle l’avait frappé sur le flanc en lui cassant l’os de l’épaule et quelques côtes, et était ressortie par le dos. »

Il est même prêt à exterminer les truites dans la Godbout, parce qu’elles nuisent au saumon, ressource dont profitent surtout de riches sportifs anglais qu’il accompagne dans leur pêche (il est gardien de la rivière) et devant lesquels il est tout admiratif. « L’un des pires ennemis du saumon, c’est à mon avis, la truite. Nul doute que cette affirmation de ma part fera sortir de leurs gonds plus d’un pêcheur de truite à la ligne, qui, tout naturellement prendra la part de son poisson favori. Néanmoins, ceux qui sont propriétaires de rivières à saumon et veulent les maintenir comme telles, doivent regarder la truite comme un ennemi et le plus redoutable type de braconnier qui soit. » Même les inoffensifs martins-pêcheurs, pour lui, mériteraient d’être exterminés. Sans oublier ses amis Innus qu’il traque (il est garde-pêche) lorsqu’ils veulent s’approprier une ressource qui devrait être la leur.  On pourrait continuer et continuer encore.

Bien entendu on va nous rétorquer, avec raison, qu’il est difficile de comprendre la mentalité d’une époque lointaine, que cette conception est très ancienne et partagée par la plupart des gens de son époque… Parfois la comparaison peut nous aider à mesurer davantage certains comportements. Ici, il faut penser à Henry de Puyjalon, autre grand chasseur et pêcheur, sur la Côte-Nord, à la fin du XIXe siècle. Chez Puyjalon, on sent l’amour des animaux, une certaine compassion, la volonté d’abréger les souffrances. Les animaux ne sont pas que des proies, des objets d’études, ou pire des cibles que des sportifs vont ajouter à leur collection de trophée.


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