14 juin 2019

Les soirs

Albert Dreux (Albert Maillé), Les soirs, Saint-Jérôme, J.-E. Prévost, 1910, 62 pages.

Albert Maillé (1886-1949) a publié deux recueils sous le pseudonyme d’Albert Dreux : Les soirs (1910) et Le mauvais passant (1920). Il a été journaliste au Charivari et à L’action médicale, un périodique qu’il a dirigé pendant 20 ans.

Le recueil est divisé en quatre parties. Dans la préface, Germain Beaulieu salue l’arrivée d’un nouveau poète. Pour lui, ce recueil devrait particulièrement plaire à la gent féminine.

Les soirs
Entre l’idéal et les rêves brisés, l’image de la femme aimée s’impose : « Oh ! non, il me fallait mieux que des couchants roses / Sur des aubes de pourpre ou des soirs étoiles ; / Il me fallait le seul azur des yeux, voilés / Par des cils noirs et longs, penchés sur mes névroses. » En arrière-plan, se profile la crainte que son idéal puisse buter contre la réalité : « Je sens planer en moi la chanson délirante / Des rêves qui s'en vont, dépouillés sans espoir…  / Mon cœur est une grève où la tristesse chante. »

Les soirs étoilés
L’amour permet aux deux amants de fuir le monde, de demeurer dans celui de l’idéal : « Dans notre enivrement, nous avions le désir / Étrange de n'avoir qu'une seule âme ensemble. / De vivre loin de tous, du monde, et de n'ouïr / Que l'amour, cette voix si faible qu'elle tremble. » Une nature bienveillante reçoit et favorise leur bonheur.

Les soirs moroses
Rien de précis ne peut expliquer le changement de ton. L’idéal a été piétiné, ne reste que la désillusion et l’amertume : « Hélas ! vous n'êtes plus pour mon âme en détresse / Que l'écrin mal fermé de mes jours de jeunesse. // Qu'un écrin râpé, vieux, où gisent dédorés / Les rêves de mes nuits et de mes jours nacrés. // Ô ! mes lettres d'antan, que mon âme était folle / D'avoir cru que jamais l'illusion s'envole. » 

Les soirs de tempête
L’idéal est perdu, tout est faux aux yeux du poète, à commencer par la femme qui « sur son mol coussin minaude ».  Le tout est conclu de façon lugubre, par l’image du poète crucifié par la plèbe : « Ma vie en la prison de la brutalité / S'achemine au gibet noir que l’humanité. / En grimaçant, élève aux rêveurs de folies. // Or, j'ai bien vu ce soir mon âme, lentement, / Monter l'escalier de l'échafaud béant : / L'échafaud du dédain de la plèbe avilie. »


Critiques
Camille Roy lui reproche de ne parler que de sentiments : « Albert  Dreux  est  assurément  un poète.  Il  faut  le  lui  dire  ;  il  importe  qu'il  le  sache  pour  qu'il  travaille soigneusement  les dons heureux de sa nature. Le jour   où  cette  muse  nouvelle  s'exercera  sur   des   pensées  plus  fortes,  sur   des  sentiments   plus   riches   d'expérience,   elle   nous   fera   entendre   des   accents   dont  on  se souviendra. » (Camille Roy, Érables en fleurs, p. 67) Ces « sentiments plus riches d’expérience », ce sont ceux suscités par l’histoire du Canada français, la religion  et le terroir.

Laberge sera plus sensible au Mauvais Passant, plus près de son œuvre par l’esprit critique, mais il a de bons mots pour Les soirs : « On trouve dans cette plaquette une poésie douce comme le bruissement des feuilles lorsque le jour finit, des vers d’un rythme berceur qui sont comme une caresse pour l’âme. Le poète chante les rêves d’amour qui fleurissent dans les cœurs de vingt ans. On est tout de suite charmé par ces strophes simples et tendres d’une si belle facture. » (Albert Laberge. Journalistes, écrivains et artistes, p. 125) 

7 juin 2019

Du sang sur la neige

Maurice Constantin-Weyer, Du sang sur la neige, Paris, La Cité des Livres, 1931, 69 pages.

Le court livre de Constantin-Weyer contient deux récits historiques qui mettent en scène la guerre entre les Anglais et les Français, dans la première moitié du XVIIIe siècle. Dans Du sang sur la neige, le marquis de Vaudreuil demande au seigneur de Rouville de mener une expédition punitive contre la petite ville de Deerfield (récit raconté de façon beaucoup plus romancée par Oscar Massé dans Mena’sen). Le motif : il semble que les Anglais encouragent les Indiens, qui leur sont alliés,  à mener des raids meurtriers contre des villages de la Nouvelle-France.

Dans Grand-Pré, 300 Français et Indiens, dirigés pas Coulon de Villiers  mènent un raid contre les positions des Anglais à Grand-Pré, tout près de Louisbourg (les Anglais s’en sont emparé en 1745). Le motif : affaiblir la position ennemie pour éventuellement reprendre Louisbourg.

Ce sont vraiment des récits historiques, à peine rehaussés par la fiction. C’est précis, un peu froid même.

Ce qui est étonnant en lisant ces récits de guerre, édulcorés tout compte fait, c’est le peu de cas qu’on fait de la vie humaine. On devine l’horreur, mais on la décrit sans la montrer, sans la faire sentir. Pour employer un terme de cinéma, on s’en tient au plan d’ensemble.

Pour gagner l’admiration du lecteur, il faut bien humaniser un peu les héros. C’est le prix à payer pour légitimer des tueries sans motifs vraiment valables. Dans Du sang sur la neige, certaines victimes sont des enfants, des vieillards impotents. Rouville, lui-même sévèrement blessé, éprouve une certaine compassion pour les captifs qu’il ramène, mais pas assez pour abandonner à ses poursuivants une vieille femme qui n’arrive plus à suivre. Dans Grand-Pré, après s’être-entretués, les Anglais hissent le drapeau blanc et ce qu’il reste d’officiers anglais et français partagent un repas! C’est ce que l’auteur appelle le sens de l’honneur… De quoi inspirer à Voltaire son Candide

Extrait
Une cinquantaine des hommes de Rouville, blancs et peaux- rouges, étaient déjà dans le village.

Les carabines françaises, les haches indiennes arrachèrent des étincelles à la faible lueur des étoiles. Ou... ou... ou... i... i... ipe!... Le sinistre cri de guerre des Abénaquis s'éleva, s'enfla, retomba sur le village, lourd de toutes les terreurs. Aussitôt, par petits groupes, les assaillants se ruèrent contre les maisons.

Le bruit des haches qui sapaient les portes, quelques coups de feu, les hurlements sauvages des Indiens, les jurons anglais et français, les cris de détresse des femmes et des enfants crevèrent la nuit. Chaque porte arrachée découpait dans l'ombre un rectangle de lumière. Des éclairs jaillirent.

Aux côtés du chef abénaqui (sic), Hertel de Rouville se rua à la maison de Williams, le ministre protestant. Il importait avant tout de le prendre. La pesante épaule du Canadien fit voler la porte de ses gonds. Le pasteur apparut, à demi vêtu, un pistolet dans chaque main. Sa première balle frappa Hertel de Rouville au-dessous de la clavicule. La seconde manqua de peu le chef indien, et alla tuer un des sauvages qui le suivaient. Déjà, malgré sa blessure, Rouville avait saisi le ministre à bras-le-corps.

C'était le choc de deux athlètes. Williams, moins grand, moins lourd que Rouville, était néanmoins habile à tous les exercices du corps, et son agresseur était affaibli par la blessure qu'il avait reçue. Tous deux roulèrent par terre, et le combat aurait peut- être mal tourné pour Rouville, si le chef abénaqui n'était parvenu à saisir un des bras du pasteur et à l'immobiliser. La minute d'après, Hertel se relevait, soufflant et jurant, tandis que les sauvages attachaient solidement les pieds du pasteur. On entendit alors un cri déchirant. La femme du ministre, son nouveau-né dans les bras, se précipitait dans la cuisine, où avait eu lieu le combat. Rouville donna l'ordre qu'on la fît s'habiller ainsi que ses cinq enfants, et qu'on emmenât immédiatement toute la famille en lieu sûr.

31 mai 2019

Aux bords du Richelieu

Eugène Achard, Aux bords du Richelieu, Montréal, Beauchemin, 1925, 288 pages.

Voici les six récits que contient ce recueil.

La puce — Séraphine Laframboise, surnommée la Puce, a un seul grand défaut : elle arrive toujours en retard à la grand’messe du dimanche.

Zozor — Basile et Basilide ont tout pour eux : une belle ferme dans un endroit enchanteur à St-Jean sur le Richelieu. Et quand leur arrive un poupon, un garçon en surcroît, c’est le bonheur total. Après moult tergiversations, ils finissent par arrêter le nom du poupon, ou plutôt ses multiples noms. Ce sera Chérubin-Herménégilde-Timoléon-Basile-Basilide-Perpétuel-Nabuchodonosor. Bien entendu, monsieur le curé n’est pas très content!

Le moulin de grand-père — Récit très descriptif de la journée d’une famille qui possède un moulin à scie près du Richelieu. Achard décrit toutes les opérations, en utilisant les mots du cru, comme le faisait Adjutor Rivard et les auteurs du courant « Vieilles choses, vieilles gens ». Récit imprégné de nostalgie pour un monde en train de s’éteindre. 

Le message de la morte — Jacques et son frère sont devenus orphelins très tôt. C’est leur grande sœur qui les a élevés. Jacques est devenu un riche banquier alors que son frère, alcoolique, a tiré le diable par la queue. Leur sœur est finalement morte dans la plus cruelle indigence puisque Jacques n’est pas venu à son secours lorsqu’elle a fait appel à lui. Et maintenant, c’est lui qui doit affronter son destin : il a commis des malversations dans la banque qu’il dirigeait et la police va bientôt venir. Le souvenir et les paroles de sa sœur défunte l’empêchent de se suicider.

Une excursion de vacances — « Quant à nous, les finissants, qui venions de nous former en amicale, nous avions résolu d’aller en sceller le pacte sur la cime du mont Saint-Grégoire, en contemplant de là-haut le lever du soleil. Tout le monde ne peut pas inaugurer sa vie active par un voyage aux montagnes Rocheuses, n’est-ce pas? mais l’on fait ce que l’on peut! » Achard raconte cette journée en montagne et du même coup décrit la région environnante qu’il semble beaucoup aimer.

Le tombeau du Mont St-Grégoire — Le narrateur, au terme d’une journée de chasse sur le mont St-Grégoire, est surpris par un orage. Au pied du mont se trouvent les ruines du manoir que le seigneur John Johnson avait érigé au début du  XIXe siècle. Il s’abrite dans le tombeau qui avait reçu les restes de Johnson en 1830. Vers minuit, le fantôme de celui-ci lui apparaît et lui raconte sa triste histoire d’amour avec Arabella. Ayant surpris sa femme avec son amant, il a tué celui-ci, pendant que sa nounou poignardait sa femme,  double meurtre qui ne fut jamais puni. Mais voilà, le narrateur n’est pas sûr que cette version de l’histoire soit la bonne; il se peut que ce soient le lieu (ruines), le temps (nuit d’orage) et ses sens (fatigue d’une longue journée de chasse) qui lui jouent un tour. Récit fantastique.


En 1957, le livre est publié (sous un autre titre,
sans le dernier  récit) dans une collection
qui s'adresse aux adolescents. (BAnQ)
Eugène Achard est arrivé au Québec dans les habits d’un frère mariste en 1903. Il quitte sa congrégation et renonce à l’enseignement en 1924. Alors commence une longue et fructueuse carrière d’écrivain. Il a écrit plus de 100 livres. Aux abords du Richelieu est son premier.   

Si tous les récits ont un lien plus ou moins étroit avec le Richelieu, on ne peut pas dire que tous se ressemblent. La « manière» est différente : Le moulin de grand-père et Une excursion de vacances ne doivent rien à la fiction. Ce sont des récits très réalistes, qui se présentent comme autobiographiques. Le tombeau du Mont-Grégoire est un récit fantastique à la Edgar Poe. Le message de la morte est un mélo. Enfin, mes préférés, La Puce et Zozor sont deux courtes histoires fantaisistes qui donnent dans l’humour, cet humour « bon enfant » qu’on pratiquait à  l’encontre de la religion. La prose d’Achard, sans être recherchée, est élégante et soignée.

Lire Les contes du Richelieu sur la BAnQ

Eugène Achard sur Laurentiana
Aux bords du Richelieu

24 mai 2019

Une rencontre

Louis Fréchette (traducteur), Une rencontre, roman de deux touristes sur le Saint-Laurent et le Saguenay, Montréal, Société des publications françaises, 1893, 132 pages. (A chance acquaintance, William Dean Howells, 1873)

Comment expliquer que Louis Fréchette se soit lancé dans la traduction de ce roman ? Rappelons d’abord qu’il a vécu 5 ans au Michigan après ses études, d'où sa connaissance de la langue anglaise. Pour le reste, c’est une affaire de famille. Achille, le frère de Louis Fréchette, épouse Annie Howells, la sœur de William, en 1877. Et comment expliquer la connaissance du Québec de William Dean Howells (1837-1920) ? Son père a été consul à Québec dans les années 1870. 

La famille du Dr Jack Alisson a fui le Sud ségrégationniste pour l’État de New York. Après la mort de sa femme, le vieux Jack s’est beaucoup attaché à sa nièce Kitty qui est venue habiter avec lui. Ses autres enfants sont déjà mariés. Un de ceux-ci, Dick, et sa femme Fanny, entreprennent un voyage en vapeur qui les amènent à Niagara, Montréal et Québec. Kitty les accompagne. Lors d’une randonnée de quelques jours sur le Saguenay, Kitty fait la rencontre de Miles Auburton, un Américain de Boston, que tout le monde imagine Anglais, tant il est snob, froid. Une relation distante s’établit entre eux, même si tout les sépare. Pour Auburton, cette fille et sa famille lui semblent « infréquentables ». Fanny, s’étant blessé, la famille doit prolonger son séjour à Québec. Et contre toute attente, Auburton décide d’y rester aussi. Il a beau lutter contre lui-même et ses préjugés, il est amoureux de Kitty. Pendant quelques semaines, les deux arpentent en tout sens la ville de Québec et les environs. La fin du séjour étant proche, Auburton demande Kitty en mariage. Il lui avoue son amour sur tous les tons, mais celle-ci hésite, consciente de leur différence de classes sociales. Quand elle est toute prête à accepter de l’épouser, un événement lui ouvre les yeux : lors d’une visite, Auburton rencontre deux vieilles amies de la « haute société » de Boston. Plutôt que de leur présenter sa future épouse, il la laisse poireauter à l’écart, faisant semblant de ne pas la connaitre. Kitty, malgré ses protestations, met fin à la relation.  Elle a compris que ses préjugés de classe sont plus forts que tout le reste.

L’intrigue repose sur une histoire sentimentale à la Jane Austen. Mais, selon moi, là n’est pas l’essentiel pour le lecteur québécois. Il ne me semble pas avoir lu un roman qui mette autant en valeur la ville de Québec. Bien entendu, l’angle n’est pas celui de Lemelin, qui décrit le tissu social. Disons que Dean Howells est en admiration devant la vieille ville, son histoire, ses monuments, son architecture. « Jamais ville ne fut plus minutieusement explorée; mais aussi nulle ville n’est plus féconde en objets intéressants. » Il ne parle pour ainsi dire pas des Québécois eux-mêmes, même s’il aime le caractère français de Québec. Il prête ces paroles à Kitty : « Je suis triste et indignée de ce qu’on ait ainsi enlevé Québec aux Français, après tout ce qu’ils avaient fait pour le construire. Mais c’est encore une ville bien française sous tous les rapports. » On trouve beaucoup de descriptions précises des attraits touristiques de Québec, de la citadelle à la cathédrale en passant par les jardins des Ursulines. Son regard est beaucoup moins sympathique lorsqu’on s’éloigne de Québec, surtout lors du voyage qu’ils font au Saguenay et dont la destination est la Baie des Ha Ha. Le vapeur passe par La Malbaie, Cacouna, Tadoussac, tous des lieux fréquentés par les touristes américains, mais rien de tout cela ne semble émouvoir Howells. Il n’y voit que froideur (on est à la fin d’août), pauvreté, misère.

Extraits

« Par-dessus le beffroi de la caserne, nos fenêtres commandent une vue de la moitié de Québec avec ses toits et ses clochers étagés en pente jusqu’à la basse-ville où ils se mêlent aux pointes aiguës des mâts de navires à l’ancre, et l’on découvre en même temps toute la plaine qui monte des bords de la rivière coulant au fond de la vallée, jusqu’à la chaîne de montagnes qui borde l’horizon, et dont les plis bleuâtres sont éclairés çà et là par de petits villages tout blancs. La plaine est parsemée de maisonnettes et émaillée de champs cultivés; et les fermes distinctement divisées, s’étendent à droite et à gauche de grandes routes bordées de peupliers, tandis que, près de la ville, le chemin circule à travers de jolies villas. »


« Je marche pour ainsi dire enveloppée dans un nimbe romanesque. A chaque coin de rue vous rencontrez des gens qui paraissent n’avoir rien autre chose à faire qu’à inviter le romancier de passage à entrer dans leurs maisons afin de prendre leurs portraits pour en faire des héros et des héroïnes. Et pour cela point de changement de costume; ils n’ont qu’à poser comme ils sont. Or puisque tel est le présent, pas besoin de vous dire que tout le passé de Québec n’aspire qu’à être transformé en romans historiques! »

17 mai 2019

Légendes gaspésiennes

Blanche Lamontagne-Beauregard, Légendes gaspésiennes, récits en prose avec illustrations de l'auteur, Montréal, Beauchemin,  1927, 124 pages.

Ivon Lefrançois — Ivon Lefrançois est amoureux de la Louise. Simple pêcheur, il doit gagner plus d’argent afin de l’épouser. Il monte au chantier, puis s’engage sur des bateaux. Quand il revient, dix ans plus tard, la Louise est morte.

La légende de la petite Sœur Anne — La sainte-Vierge elle-même remplace la petite sœur Anne pendant que celle-ci  s’occupe de son père malade.

La Dame aux Capucines  — Le curé C., d’une paroisse de Gaspésie, dit toute son admiration pour une femme qui a choisi d’élever ses enfants à la campagne plutôt qu’en ville. Pur récit du terroir.  

Histoire d’une jument noire — L’amitié entre une jeune enfant et son cheval. Hymne aux animaux.

La fille d’adoption  — Lors d’une tempête d’automne, en 1732, le seigneur Jean-Baptiste Côté et sa femme recueillent  une jeune Montagnaise. Comme personne ne la réclame, ils l’adoptent. Elle fait la joie de leurs vieux jours…  jusqu’au jour où ses parents viennent la reprendre.

Le Fantôme  — Gros Cacouna.  Geneviève, abandonnée par Julien, est devenue une fantôme. Elle enlève son ancien amoureux alors qu’il célèbre ses noces.

Le Bateau noir aux voiles blanches — « Une belle et noble jeune fille, venant de Dieppe, la gracieuse Blanche de Beaumont s’en venait sur un bateau à voiles pour rejoindre son fiancé le Chevalier Raymond de Nérac.» Les pirates interceptent le bateau.  Blanche préfère se jeter à la mer. Les pirates seront punis. Merveilleux.

Simple histoire  —  Une jeune mère se meurt d’épuisement. Sensibilité aux pauvres, aux femmes.

Le Maudit  — Le maudit, c’est le fils d’une bonne famille qui a commis maints crimes et qui  se réconcilie avec Dieu, un soir de Noël, alors que sa mère est mourante.

Le Portrait   —  « Il l’avait aperçue, cette belle Marthe L’Heureux, un soir de moisson, alors que le ciel était en feu, et qu’un petit ruisseau à l’eau fraîche chantait, tout proche dans les herbes humides… » Joseph, le vieux garçon, est follement amoureux et Marthe semble répondre à ses sentiments… jusqu’au jour où  elle en rencontre «un qui est plus dans ses goûts  ».

Le Disparu —  Son mari étant disparu en mer et ayant été supposément enterré à Percé, Marie Lepage s’est remariée. Il faut dire que son second mari est un ange comparé au précédent, un paresseux et un ivrogne. Or quelques années passent et un bon soir, l’ancien mari surgit. Voyant que sa femme est heureuse, il repart sans demander son lot.

Le titre a de quoi étonner. Seulement deux récits ont véritablement lieu en Gaspésie. Les autres se passent dans la Bas-Saint-Laurent, à Montréal ou encore dans un lieu qui n’est pas spécifié. La plupart des récits sont réalistes et n’ont guère de parenté avec la « légende ». Trois  appartiennent au genre merveilleux  (La légende de la petite Sœur Anne, Le FantômeLe Bateau noir aux voiles blanches). Ce nouvel opus de Blanche Lamontagne est en quelque sorte une suite de Récits et légendes, publié trois ans plus tôt. Je pourrais reprendre l’analyse que j’avais faite à l’époque (23 mars 2008), en changeant les noms, les titres…

Lire sur Wikisource

Blanche Lamontagne sur Laurentiana :
Par nos champs et par nos rives

10 mai 2019

La main de fer


Régis Roy, La main de fer, Montréal, Edouard Garand, 1931,  54 pages + La vie canadienne [Coll. Le roman canadien)

Commençons par les faits historiques. 1675 : Louis XIV vient de donner le fort Frontenac (aujourd’hui Kingston) à Cavelier de la Salle, à condition qu’il le rebâtisse en pierres, qu’il y entretienne vingt hommes pendant deux ans, etc., moyennant quoi il obtient le trafic des fourrures sur le lac Ontario jusqu’en 1678.

On le sait, Cavelier de la Salle ne se contentera pas de faire le commerce des fourrures sur les Grands Lacs. Son esprit aventureux le mènera toujours plus loin, construisant des forts et prenant possession de nouveaux territoires au nom du roi de France. Il atteindra le Michigan, l’Illinois et, beaucoup plus au sud, l’embouchure du Mississippi et le golfe du Mexique en 1682. (Ce sont Jolliet et Marquette qui furent les premiers Européens à atteindre le  Mississipi, mais ils n’étaient pas allés jusqu’au golfe du Mexique.)  

Dans ses découvertes, il est accompagné par Henri de Tonti, dont le récit de Roy retrace les origines. Il avait perdu une main dans une guerre en Europe et on l’avait remplacée par une main de fer, d’où son surnom « La main de fer ». C’est peut-être lui, tout compte fait, le héros de cette histoire. C’est du moins la thèse de Régis Roy qui souligne à de multiples reprises le caractère détestable de De la Salle (D’ailleurs, il sera assassiné par un de ses hommes). C’est Tonty qui rallie les hommes, transige avec les Indiens, accomplit les missions les plus périlleuses.

Déjà l’entreprise de De la Salle et De Tonti génère une certaine intrigue : la pénétration au cœur de l’Amérique est semée d’embûches. Roy insiste surtout sur les rencontres avec les tribus indigènes qui ne se passent pas toujours très bien. Plus encore, l’ennemi juré des Français, l’Iroquois, n’est jamais bien loin. Comme si cela n’était pas suffisant, Régis Roy a ajouté deux personnages qui se sont juré d’avoir la tête de nos deux héros, pour des raisons qu’il serait trop long à expliquer. Ces deux Européens vont poursuivre De la Salle et Tonty, de Paris jusqu’au Mississippi, prenant même la tête de groupes iroquois pour accomplir leur vengeance. Bien entendu, tout cela ne tient pas la route et de beaucoup s’en faut. On les retrouvera, morts, après un affrontement avec les Français. 

Que penser de ce roman ? La partie historique aurait pu être très intéressante, mais Roy n’a pas réussi à la présenter de façon claire. Le récit n’est pas tout à fait linéaire et le lecteur se perd dans le temps et dans les circonvolutions des personnages. Où sommes-nous, en quelle année ?

L’intérêt humain est pour ainsi dire absent. On ne s’approche jamais de De la Salle et De Conti, de leurs motivations profondes, de leur étonnement devant ce nouveau monde qu’ils sont les premiers à explorer. Et les Indiens, sauf dans l’extrait ci-dessous, sont pour ainsi dire interchangeables. Bref, La main de fer n’est pas un très bon roman.


Extrait
Ces villages ainsi qu’un quatrième appelé Osotouoy, sont désignés communément : les Arkansas. De la Salle y fit arborer les armes du roi. Le procès-verbal de la prise du pays des Arkansas est du 14 mars. Ces aborigènes ont des cabanes d’écorce de cèdre. Ils adorent toutes sortes d’animaux.
Les Français trouvèrent le pays fort beau ; une grande variété de fruits y viennent en abondance. Le bœuf musqué, le cerf, l’ours, le chevreuil et les poules d’Inde y sont en quantité. Les sauvages y ont même des poules domestiques. L’hiver est plus agréable qu’au Nord, car il tombe bien peu de neige, et une pellicule cristalline dans cette morte saison couvre les cours d’eau.
De la Salle obtint des Arkansas des guides pour le conduire chez leurs alliés, les Taensas. Tonty fut délégué pour avertir le premier dignitaire que des visages-pâles le venaient voir. Le fort palissadé des Toensas est placé sur le bord d’un petit lac, à dix arpents dans les terres. Les cabanes sont faites de bousillage et couvertes de nattes de cannes. Celle du chef suprême, d’après les calculs de Tonty, mesurait quarante pieds carrés ; la muraille environ dix pieds de haut et épaisse d’un pied. Le toit, en rotonde, avait une élévation de quinze pieds du sol.
Tonty, en y entrant, demeura surpris de voir le chef assis sur un lit de camp, avec trois de ses femmes à ses côtés, environné de plus de soixante vieillards, revêtus de grandes couvertes blanches, fabriquées d’écorce de mûrier par les doigts habiles des femmes. Ces dernières ont un vêtement semblable et, chaque fois que le chef leur parle, avant de lui répondre toutes font plusieurs hurlements en criant une couple de fois : Oh ! oh ! oh !… pour marquer le respect qu’elles lui portent.
Ce personnage était aussi considéré parmi les Taensas que Louis XIV au sein de ses adulateurs. Personne ne buvait dans sa tasse ni ne mangeait des mets préparés pour lui. Il était défendu de passer devant lui, et l’on nettoyait la place sur son passage. Lorsque le chef suprême s’en allait ad patres, on sacrifiait sa première femme, son premier maître d’hôtel et cent hommes de sa tribu pour l’accompagner dans les champs élysées de ces peuplades.
Les Taensas adoraient le soleil.
Tonty visita leur temple, construction du genre de la case du chef et lui faisant vis-à-vis. Il y avait dessus trois aigles empaillés, plantés la tête vers l’Orient. Une haute muraille entourait le temple. Sur cette ceinture murale flottaient au bout de piques, au caprice de la brise, les têtes de leurs ennemis sacrifiés au Soleil. (p. 45)

3 mai 2019

Le cadet de La Vérendrye


Régis Roy, Le cadet de La Vérendrye ou Le trésor des montagnes de roches, Montréal, Le Monde illustré (Leprohon & Leprohon), 1897, 73 pages.

Au sortir d’un bal chez le gouverneur, Jean de la Vérendrye et Pierre de Noyelles découvrent un vieil indien Mandane qui vient d’être poignardé. Ils le transportent dans une auberge toute proche et ce dernier, qui connait La Vérendrye, leur révèle un secret. Dans une grotte, quelque part dans les montagnes rocheuses, se trouve une immense pépite d’or. Et, avant de mourir, il leur donne une amulette qui serait la clef qui les mènera au trésor. Et effectivement, ils trouvent à l’intérieur de l'amulette une carte qui leur indique où se trouve l’or. Mais Brossard, celui-là même qui a poignardé l’Indien, les espionne et veut aussi s’emparer du trésor.
Le 5 juin 1750, ils partent pour l’Ouest avec un corps d’expédition dirigé par M. St-Pierre. Brossard en fait aussi partie. Sur place, ils construisent un fort (LaJonquière), rencontrent toutes sortes de difficultés, surtout à cause du traître Brossard qui monte les Indiens contre eux. Ils finissent toujours par s’en sortir. En cherchant l’endroit où se trouve le trésor, ils découvrent une jeune Espagnole qui est détenue par les Kinongé-Ouilinis. Ils réussissent à mettre la main sur le trésor et à libérer la jeune Espagnole. Lorsque vient le temps de rentrer, en 1752, ils sont attaqués par les Kinongé-Ouilinis et la jeune Espagnole, qui participe à la bataille, est tuée d’une balle au cœur. Pierre de Noyelles en était amoureux. En épilogue, Régis Roy nous révèle ce que chacun des personnages historiques est devenu par la suite.
C'est un récit d’aventures habilement mené. La base historique semble solide et n'envahit pas le récit : l’auteur cite des historiens, dont Benjamin Sulte à qui il dédie son récit. On regrette tout de même que le but de cette mission dans l’Ouest reste aussi vague. On regrette aussi ne pas savoir ce qui est arrivé au traître Brossard. Enfin, comme dans tous les récits de cette époque, les Indiens ne sont pas présentés sous un jour très favorable. 


Le roman a été publié sous un
autre titre en 1926
Extrait
Les sauvages établis près du fort comptaient quarante-deux familles, et environ une soixantaine d’hommes en état de porter les armes.
Le grand chef se nommait le Corbeau.
Quand MM. de la Vérendrye et de Noyelles visitèrent le village des sauvages, ils remarquèrent les fils de Patte-d’Ours, l’un des chefs subalternes. Ils étaient bien taillés et pouvaient être très utiles aux officiers pour le plan qu’ils mûrissaient, relativement à la découverte de la mine.
Ils déclarèrent à Patte-d’Ours qu’ils aimeraient à explorer le pays avoisinant et requerraient les services de deux hommes solides, et, qu’en voyant ses fils, ils avaient cru trouver ceux dont ils avaient besoin.
Ils ajoutèrent immédiatement que de jolis présents seraient leurs récompenses, à lui et à ses garçons, s’ils répondaient à leurs espérances.
Flattés par ces paroles et plus encore par la perspective de présents des blancs, Patte-d’Ours et ses dignes rejetons n’hésitèrent pas à conclure un arrangement. L’un se nommait le Renard, c’était l’aîné, âgé de vingt-cinq ans, et l’autre, l’Écureuil, de deux ans plus jeune.

26 avril 2019

Les vermoulures

Alfred Mousseau, Les vermoulures, Montréal, Chez l’auteur, 1908, 88 p.

Edouard a 24 ans. Il va entreprendre sa dernière année universitaire en droit. Il vient d’une famille petite-bourgeoise de Saint-Germain, dans le Bas-Saint-Laurent. C’est un étudiant très sérieux qui consacre presque tout son temps à ses études. Son plus grand loisir, c’est de discuter politique, surtout avec son ami Ricard. Les deux sont enthousiasmés par un nouveau venu qui dénonce la corruption du gouvernement au pouvoir. La session passe, vient le temps des examens finaux, d’abord ceux de l’université, puis ceux du barreau. Il réussit le tout brillamment, malgré le décès de son père qui le ramène momentanément à Saint-Germain. Pendant cet interlude, il tombe amoureux de la meilleure copine de sa sœur, Blanche Coutu. Il doit retourner en ville puisqu’on lui a offert une position très avantageuse pour un jeune avocat. Il fait ses preuves, mérite la considération de ses pairs et patrons, écrit dans les journaux. Et contre toute attente, quelques notables de son comté l’invite à se présenter comme député aux prochaines élections. Il gagne et il épouse Blanche. Toutes ces actions (et réalisations du jeune homme) tiennent dans une année et quelques mois.

L’auteur décrit trois univers : ceux de la politique, du journalisme et des universitaires. Il est très critique face aux politiciens et aux journalistes. Aux uns et aux autres il reproche leur malhonnêteté. Quant au milieu universitaire, il est décrit comme étant à la fois sérieux et bon enfant.  Le roman donne lieu à de fastidieux dialogue politique entre Edouard et ses amis. Mais le thème qui fera le plus réagir le lecteur contemporain, c’est celui des relations homme-femme. Voici deux réflexions d’Edouard à propos du mariage :

« Le mariage m’apparaît comme une longue suite de dévouements et de sacrifices ; il charge de lourdes responsabilités et astreint à des devoirs multiples et sérieux. »

« Le seul moyen de prendre de l’empire sur une femme est de la traiter de haut, avec bonté mais comme une enfant, et de la mener où l’on veut sans qu’elle s’en doute.
Toute autre manière est inefficace.
Mais il faut à ce jeu, un tact et une diplomatie, qui sont souvent l’apanage des femmes, de sorte que tel qui croyait faire ce qu’il voudrait de sa femme devient le jouet de sa fiancée. »


Alfred Mousseau sur Laurentiana
Vermoulures

19 avril 2019

Cœur magnanime

Rose Monge, Cœur magnanime suivi de Une œuvre d’artiste, Âme de prêtre et diverses poésies, Montréal, Chez l’auteure, 1908, 203 pages. (Préface d’Alphonse Leclaire)

J’ai rarement lu un livre baignant autant dans une religiosité morbide. La religion est associée à la souffrance, à l’abandon, à la résignation, à l’abnégation, au sacrifice, à l’effacement, au déni de soi. Comme si les voies de la religion devaient passer par une forme de masochisme pour qu’elles puissent avoir de la valeur, s’éclairer.

Le recueil compte une longue nouvelle, trois courtes et sept poèmes. Je ne m’attarderai pas aux poèmes qui n’ajoutent rien aux récits.

En introduction, Alphonse Leclaire écrit : « …en l’écrivant notre jeune et délicate romancière a voulu faire un acte de réparation ; elle a voulu faire oublier cet écrivain qui, en retour de notre hospitalité nous paya jadis d’esquisses satiriques et qui, sous prétexte d’écrire un roman vécu, mit au jour un simple pamphlet où les qualités littéraires étaient loin de racheter la malveillance des intentions. » Qui est cet écrivain si peu reconnaissant qui n’est pas nommé? C’est probablement Charles ab der Halden (Études de littérature canadienne-française, Paris, Rudeval, 1904 et Nouvelles Études de littérature canadienne-française, Paris, Rudeval, 1907).

Cœur Magnanime 
Au retour de France, Monsieur et Madame Solier ont adopté un enfant (Rodrigue) dont les parents sont morts tragiquement lors de la traversée. Ils ont déjà une petite fille Anne-Marie. Les deux enfants deviennent inséparables et, devenus plus vieux, amoureux. Quand Rodrigue doit aller parfaire ses études de médecine à Paris, il promet à Anne-Marie l’amour éternel avant son départ; pourtant, il tombe amoureux d’Odile, la jeune fille de 18 ans de ses logeurs et il l’épouse. Le mariage dure peu puisqu’il meurt lors d’une épidémie de typhoïde. Avant de mourir (lire l’extrait), il demande à sa jeune femme enceinte de venir rejoindre Anne-Marie au Canada. Elle meurt peu de temps après avoir mis au monde une petite fille prénommée Carmen. Et les parents d’Anne-Marie meurent aussi.  Le temps s’accélère, Carmen a 16 ans et elle entre chez les carmélites. Elle finit par convaincre sa mère d’en faire autant.

Le frère adoptif qui épouse sa sœur, c’était quand même dérangeant : Monge a choisi un personnage de substitution (Odile) qui ne fera que passer dans le roman. L’enfant de Rodrigue deviendra l'enfant de sa demi-soeur après la mort de sa mère. Mélodramatique et larmoyant, presque insupportable. « Nous savons, nous chrétiens, que Dieu ne nous éprouve jamais au-delà de nos forces, et qu’il proportionne toujours la croix à la faiblesse de nos épaules. Anne-Marie était une vaillante : Dieu la traitait comme telle. Il burinait sa grande âme, comme Il forme les saints, à l’école de la douleur et du sacrifice. Après chaque nouvelle épreuve la courageuse jeune fille se redressait plus virile et plus généreuse encore. À ceux qui la plaignaient sur sa triste et précoce solitude elle répondait avec une angélique douceur : mais je ne suis pas complètement seule ; Dieu ne chemine-t-Il pas avec nous ? »

Une œuvre d’artiste
Un couple vit heureux jusqu’à ce que le mari épouse les thèses des francs-maçons. En voulant détruire une croix, il meurt quand elle lui tombe dessus. Sa femme meurt aussi bientôt et leur fils est recueilli par un vieil oncle qui est potier. L’enfant se révèle très habile, et un sculpteur célèbre le prend sous son aile. Il étudie et, au faîte de son art, il crée une magnifique croix qu’il destine à son village natal. Le crime de son père étant racheté, il entre en religion.

La rançon
Le père de la jeune Marie-Louise est devenu alcoolique depuis que sa femme est morte et qu’il est venu en ville. La jeune fille est remise dans le droit chemin de la religion catholique par une religieuse. Marie-Louise promet de donner sa vie pour sauver son père. Et sa promesse arrive malgré elle : elle est frappée par une bouteille d’alcool qui était destinée à son père. Sur son lit de mort, elle lui fait promettre de retourner à la campagne et de cesser de boire. Ses vœux seront exaucés.

Une âme de Prêtre
Un prêtre, ancien militaire, arrive dans une paroisse du sud de la France où la pratique religieuse  laisse à désirer. Il réussit par son zèle à gagner tout le monde, sauf deux « brebis galeuses ».  C’est en sauvant le fils de l’une d’elle d’un chien atteint de la rage qu’il vaincra ses deux derniers récalcitrants. Sauf qu’il y laissera sa peau.

Les poèmes ont pour titre : Amour, À un petit Oiseau, L’appel Divin, Cœur de Mère, Petit Jean, Résignation et Le Rayon.

Extrait
« Rassemblant ce qui lui restait de force, il se souleva et appelant sa jeune femme, il la serra une fois encore contre son cœur qui allait bientôt cesser de battre.

« Ma petite Odile — lui dit-il — faisons généreusement notre sacrifice. Courbons-nous chrétiennement sous la main qui nous flagelle. Dieu qui venait de nous unir et qui déjà brise nos liens, nous réunira bientôt dans sa sainte demeure. Ne nous révoltons point contre Sa volonté ; elle est toujours subordonnée à son immense amour. Il ne nous éprouve aussi cruellement aujourd’hui que pour nous récompenser plus magnifiquement demain… Je ne te dis donc pas adieu, ma bien-aimée ; mais : au revoir… Cependant je m’en irai plus tranquille, si tu voulais me promettre d’aller trouver Anne-Marie dès que je ne serai plus. Tes parents sont, eux aussi, au terme de leur route, tu seras seule en ce monde : auprès de ma sœur la solitude te sera moins amère. En elle tu auras l’amie la plus sûre et la plus fidèle ; en toute confiance tu pourras te reposer sur ce cœur si bon et si généreux. » Comme la pauvre jeune femme lui répondait, d’une voix pleine de sanglots : « Je partirai. » « Oh ! merci — ajouta-t-il en l’étreignant une dernière fois — merci ma petite Odile ; à présent je puis mourir ! »
C’était une scène poignante, dont longtemps je me souviendrai, que ces tristes épanchements entre ces deux époux, nouvellement unis et dont l’un s’en allait

12 avril 2019

Larmes d'amour

Laure Conan, Larmes d’amour, Leprohon & Leprohon, Montréal, 1897, 60 p.

Francis Douglas, un bel Écossais, est en villégiature à La Malbaie. Toutes les femmes sont en pâmoison devant lui, d’autant plus qu’il est réservé et semble parfois triste. Thérèse, l’héroïne de cette histoire, connaissait déjà ce jeune homme puisqu’il avait sauvé sa mère adoptive lors d’un voyage à Philadelphie. Elle est très sensible à son charme. Lors d’une discussion, il lui avoue qu’il a perdu un ami très cher, d’où sa tristesse. Il lui dit aussi qu’il est protestant. Rapidement, les deux en viennent à s’aimer.

Plutôt que de retourner dans son pays, Francis décide de demeurer auprès de son amoureuse, à Montréal. Les deux projettent de se marier malgré la différence de religion. Thérèse vit tout cela difficilement et espère le convertir : « J’ai porté son bouquet à l’église, je veux qu’il se fane devant le saint sacrement, et quand il sera flétri, j’irai le reprendre pour le conserver toujours. Seigneur Jésus, vous êtes au milieu de nous et il ne vous connaît pas. Il ne croit pas au mystère de votre amour. Mais vous pouvez lui ouvrir les yeux de l’âme, et le faire tomber croyant et ravi à vos pieds. » Mais Francis est bien décidé à conserver sa religion : « Il est vrai, nous ne professons pas tout à fait la même foi, mais tous les deux, nous savons que Dieu nous aime et qu’il faut l’aimer ; tous les deux, nous savons que secourir les pauvres est un bonheur et un devoir sacré ; tous les deux, nous croyons que Jésus-Christ nous a rachetés par son sang. Ma noble Thérèse, ma fiancée si chère, ne craignez donc pas d’être ma femme ; ne craignez pas de vous appuyer sur mon cœur pour jusqu’à ce que la mort nous sépare par l’ordre de Dieu. »

De guerre lasse, elle décide d’offrir à Dieu sa vie pour la conversion de Francis. « Et alors elle me dit qu’en voyant comme Francis demeurait préjugé, aveuglé, malgré les prières continuelles qu’elle faisait faire pour sa conversion, elle avait cru que Dieu voulait peut-être la faire contribuer à son salut plus que par la prière, et qu’elle avait offert son bonheur et sa vie pour lui obtenir la foi. » La veille de son mariage, Dieu exerce son vœu : dans l’espace de quelques heures, Thérèse frappée d’un mal soudain et inguérissable décède. C’est en assistant à ses derniers moments que la grâce frappe Francis. « Tout est fini pour moi sur la terre, et pourtant je succombe sous le poids de la reconnaissance, car la lumière s’est faite dans mes ténèbres et je suis catholique, oui, catholique, Ah ! béni soit Dieu qui m’a donné la foi ! » Un an après avoir pleuré sa belle, il se fait baptiser, retourne en Europe et entre au monastère de la Grande Chartreuse.

L’histoire est très romantique, avec ses deux héros orphelins qui découvrent leur amour sur les berges du Saint-Laurent à La Malbaie.  Ce qui semblait au départ audacieux – le mariage d’une catholique et d’un protestant – devient on ne peut plus convenu : le sentiment religieux ne laisse aucune place à l’humain, comme si l’amour de Dieu ne pouvait souffrir aucune concurrence. En choisissant cette fin, Laure Conan « s’épargne » le débat sur le mariage interconfessionnel. Dommage.


Laure Conan sur Laurentiana

Larmes d’amour

5 avril 2019

Le Cap au diable

Charles Deguise, Le cap au diable, Ste-Anne-de-la-Pocatière, Firmin Proulx, 1863, 45 p.

En un lieu non nommé en Nouvelle-Écosse, en 1755. Le couple St-Aubin et leur petite fille Hermine mènent une vie paisible et heureuse. Ils vivent de la pêche. Leur vie est brisée quand les Anglais débarquent à Grand-Pré. Lors du rassemblement qui devait mener à la déportation des Acadiens, le père, qui se trouve à Grand-Pré par affaires, est fait prisonnier et déporté. Quant à Madame St-Aubin, fuyant l’arrivée des Anglais, elle se réfugie dans les bois avec sa petite fille et réussit à survivre à durant l’hiver grâce à Jean Renousse, un Indien dont elle et son mari avaient déjà été les bienfaiteurs. Le printemps suivant, elle décide de gagner le Canada. Elle s’embarque, avec Hermine, sur un bateau d’immigrants qui fait route vers Québec. La traversée est difficile et, lors d’une tempête, le navire s’échoue sur le Cap au diable, en face de Kamouraska. Tous les passagers périssent, sauf Madame St-Aubin et Hermine. Celle-ci, qu’on avait attachée sur un radeau de fortune, est retrouvée plus loin par des Indiens. Quant à Mme St-Aubin, croyant sa petite fille morte, elle sombre dans la folie. Quelques années passent. Jean Renousse, ayant émigré au Canada lui aussi, retrouve par hasard Hermine au Saguenay. Et en allant vendre ses fourrures à Trois-Rivières, il retrouve par hasard Monsieur St-Aubin, de retour au Canada après avoir été déporté en Angleterre. Il ne reste plus qu’à retrouver la mère, ce qui est fait. Toute la petite famille, avec Renousse et sa femme, retournent en Acadie.

En lisant mon résumé, vous aurez compris que le hasard joue un grand rôle dans ce récit, à commencer par le fait que la mère et la fille sont les seuls survivants du naufrage. La reconstitution de la petite famille est aussi faite de rencontres dues au hasard. 

Au départ, le récit se donne des airs de conte fantastique. Deguise raconte qu’une femme apparaît lors des tempêtes sur les falaises du Cap au diable, implorant le ciel de lui redonner sa petite fille (d'autres conteurs vont raconter cette « légende »). Mais compte tenu de la place de l’histoire dans la trame événementielle, on peut dire certainement que Le Cap au diable est un récit historique. Plutôt que de raconter lui-même la déportation des Acadiens, l’auteur cite l’historien François-Edme Rameau de Saint-Père.

Le roman manque un peu de précision, entre autres pour ce qui est des déplacements des personnages. Par exemple on ne sait pas précisément où habitaient les St-Aubin en Nouvelle-Écosse. On ne sait pas comment tous ces personnages se déplacent. On cherche aussi le lien entre la déportation des Acadiens... et un cap dans les environs de Kamouraska.

La narration est écolière. « Comment l’hiver se passa-t-il ? Laissons à M. Rameau de dépeindre ce que durent souffrir les malheureuses victimes de l’expatriation. C’est d’ailleurs de lui que nous empruntons la partie historique de ce récit, en ce qui concerne les Acadiens. »

Lire sur Charles Deguise
Sur Laurentiana, voir aussi Hélika, vieux maître d’école

Extrait :
Plus loin, en cinglant vers le sud, et avant que d’arriver au charmant village de Kamouraska, vous apercevez un cap, dont la vue vous frappe et vous impressionne péniblement. Son aspect est morne et sombre, les rochers qui le composent sont arides et dénudés, son isolement, le silence et la nature désolée et presque déserte qui l’environnent, son éloignement de toute habitation ; tout, enfin, concourt à jeter dans votre âme un malaise étrange et inexprimable. Quelques bas-fonds qui l’avoisinent en rendent l’approche difficile, si impossible, non même aux bâtiments d’un faible tonnage. Ce Cap, c’est le « Cap au Diable. »
Mais d’où vient donc ce nom qu’enfants, nous ne pouvions entendre sans frémir ! A-t-il été le théâtre de quelques apparitions infernales, ou bien a-t-il servi de repaire à quelque bande de brigands ; et les bruits confus qu’on y entend ne sont-ils pas les cris de vengeance des victimes ensanglantées que l’on trouva à ses pieds, ou dans son voisinage ? personne ne le sait ; la justice des hommes a libéré les accusés : victimes et meurtriers sont aujourd’hui devant Dieu !

29 mars 2019

Il suffit d’un jour

Robert Élie, Il suffit d'un jour, Montréal, Beauchemin, 1957, 230 p.

Dans son deuxième roman, une œuvre plutôt décousue, Robert Élie met en scène un petit village qu’il nomme Saint-Théodore. Au départ, on comprend que la venue d’une industrie américaine, qui doit bouleverser la communauté, va générer une certaine opposition, donc une action dramatique. Mais ce conflit initial est perdu en cours de route. On s’attache alors aux tribulations d’une jeune fille qui a été renvoyée de son couvent et qui a couché avec son petit ami, au grand dam de ses parents adoptifs, soit le docteur du village et sa sœur, une vieille fille frustrée. Mais encore une fois, ce conflit ne sera pas celui qui donnera du corps au roman. À la toute fin, ne voilà-t-il pas que le garagiste, un personnage très secondaire jusqu’ici, est assassiné par son employé, parce que celui-là avait fait des beaux yeux à la petite amie de celui-ci. Et pour clore le roman, la petite amie va assassiner sauvagement le témoin qui a mené à l’accusation de son copain, avant de sombrer dans la folie.

On a l’impression de lire un mélange d’Yves Thériault et André Langevin. Les hommes sont rudes, les femmes à leur merci,  les jeunes cherchent à quitter ce milieu, les curés s’interrogent sur le bien et le mal. Aucun personnage n’est digne d’admiration sauf peut-être le jeune curé, qui négocie comme il peut ses remises en question dans cette communauté dépourvue d’humanisme. 

Formellement, ce roman d’analyse psychologique, « très années 1950 » par l’atmosphère lourde et les questionnments existentiels, n’est pas réussi. Il y a beaucoup de personnages et Élie prend beaucoup trop de temps (de pages) à mettre en place les différents éléments (les relations entre les personnages et leur lien avec l’action principale) qui composent l’assise de son roman. Les personnages (et même des personnages secondaires) font l’objet d’explications subtiles, souvent un peu inutiles. On dirait un long portrait qui n'arrive pas à se mettre en branle plutôt qu’un récit, tant l’analyse psychologique étouffe l’action.  

Est-ce dire qu’il n’y a rien de bon dans ce roman? La réponse bien entendu, c’est non. Mais les qualités il faut les chercher dans les dialogues et dans certains passages où l’analyse sonne juste.

Extrait

Charlie laissa partir le messager sans rien dire. Ce n’était pas l’étonnement qui le clouait sur place. Au contraire, il eut l’impression que l’histoire se terminait tel que prévu. Tout se décomposait, non pas au rythme ordinaire du temps qu’il savait si bien filer, mais avec une précipitation derrière laquelle il fallait voir quelque volonté vengeresse. Lui-même n’avait pas tenu le coup et, comme un imbécile, il était parti à la recherche d’une jeunesse depuis longtemps perdue. Dans quelle rêverie de vieillard abruti n’avaient-elles pas tourbillonné ces images de Marie-Justine et d’Élisabeth, comme, si la jeunesse était la vie dans toute sa fraîcheur et toute sa vérité! Yves avait détruit le peu d’espoir qui lui permettait de ricaner encore au bord de l’abîme, et il avait voulu se jeter sur lui parce qu’il désirait voir palpiter la vie à nouveau, mais il s’était heurté à des désirs vieux comme le monde, à la peur, la résignation de l’âme. S’il ne l’avait pas atteint, s’il avait buté contre une chaise comme une bête aveugle, c’était qu’il savait déjà que la vie est morte et que rien ne peut assouvir la colère, triste faim de mauvais riche. Le messager parti, il comprit qu’il ne trouverait pas en lui-même le peu qu’il faudrait pour alimenter son avare passion de voyeur. L’ennui l’accablait déjà, et il resta plusieurs minutes immobile au milieu de la pièce, à l’endroit où l’avait atteint la nouvelle. Des bruits se répercutèrent enfin dans ce vide, le chant d’un coq, le vrombissement d’un camion, des cris aigus d’oiseaux, et il sortit. (p. 185-186)


Robert Élie sur Laurentiana
Il suffit d’un jour

22 mars 2019

Marie-Anna, la Canadienne

Floris Bluther (Fernand Baboulène), Marie-Anna, la Canadienne,  Québec,  s.n., 1913, 326 pages.
Jacques de Villodin, accompagné d’un ami, vient d’arriver à Saint-Jacques-de-Grandes-Piles, après trois années de vagabondages de par le monde. Villodin appartient à la noblesse française.  Par hasard, il rencontre Marie-Anna  et il en tombe follement amoureux. Dandy, élégant, beau-parleur, il lui fait la cour; elle résiste quelque temps avant de se rendre compte qu’elle est aussi amoureuse. Demandé d’urgence en France, Jacques doit la quitter, lui promettant  de revenir bien vite. Mais les parents de Villodin voient d’un mauvais œil cette  liaison et s’opposent à son retour au Canada. En plus, la mère de Marie-Anna, veuve, demande à sa fille de rester près d’elle, ce qui augure mal pour l’avenir de nos deux amoureux. 
Marie-Anna, à l’aide de prières quotidiennes, réussit à effacer tant bien que mal  le souvenir de son amoureux qui tarde à revenir. Elle se rapproche de son ami médecin, Henri, ce dernier étant amoureux d’elle depuis sa plus tendre enfance. Sentant au ton de ses lettres que Marie-Anna, est en train de lui échapper, Villodin, sans la permission de son père, revient au Canada.  Furieux de constater la présence d’Henri auprès d’elle, il le provoque en duel, ce que refuse Henri.
Dans une finale dramatique, Villodin sauve Marie-Anna d’une mort certaine, mais manque d’y laisser sa vie. Devinez qui va le soigner? Le docteur Henri, bien entendu. Villodin finit par se raisonner et retourne  en France. Qu’arrivera-t-il de Marie-Anna, qui n’a toujours aimé qu’un homme, Jacques de Villodin? On l’ignore mais tout laisse croire que, par amour filial, elle va rester auprès de sa mère et épouser le docteur.
Triangle amoureux, obstacle des classes sociales (en plus de la distance), dilemme entre l’amour et l’obéissance aux parents, demoiselles plutôt passives, jeunes hommes conquérants, jalousie, esprit chevaleresque, mourir d’amour, langage amoureux, bref tous les motifs du roman sentimental se retrouvent dans ce roman, par ailleurs bien écrit. 
Fernand Baboulène est arrivé au Canada en 1908. Il a travaillé comme peintre d’église, si je me fie à un article publié dans La Presse (18 juillet 1908). Il quitte le Canada en 1914 et ses amis canadiens perdent toutes traces de lui. Mort à la guerre?
Selon Monique Genuist : « Fernand Baboulène, l'auteur, est un jeune immigrant français qui s'est lié d'amitié avec la famille du docteur Émery Gervais, de Trois-Rivières. L'hospitalité de la famille trifluvienne donne bientôt naissance à l'amour entre le jeune Français et Marie-Berthe Gervais. » (DOLQ)

Extrait (Les adieux de Jacques et Marie-Anna)
Les témoins de cette scène s’étaient reculés au fond de la pièce pour les laisser une dernière fois l’un à l’autre.
Il parla à son oreille, de sa voix affaiblie, voix grêle d’enfant ou de vieillard :
— Je sais, ma Mia-Na, que tu as prié Dieu pour qu’il me conserve la vie. Chère petite aimée ! Que m’importe de vivre à-présent que j’ai mis dans ton cœur l’immortalité de mon souvenir. Laisse-moi partir, va… ne me retiens pas par tes prières. Tu vivras longtemps encore heureuse quand je ne serai plus là, car mon âme restera près de toi comme un essaim de baisers, une chanson de caresses qui bourdonneront chaque nuit autour de ton grand cœur affectueux. Si je le pouvais, ô Mia-Na, je t’emporterais dans mes bras vers ce séjour inconnu où s’entrevoient les pures félicités d’une vie éternelle et bienheureuse. Mais Dieu ne le veut pas, mon amie ; il veut que tu demeures, que tu répandes sur ceux qui te chérissent les trésors de bonté qui sont en toi. Ne prie plus pour que je vive, Mia-Na car je ne saurais vivre heureux sans te voir, te parler, t’entendre et ce bonheur ne me serait donné qu’au prix des larmes et du sacrifice de ceux qui t’entourent…
Silencieusement, Marie-Anna pleurait. Il continua :
— Écoute-moi encore, ma Mia-Na. Je vais partir, retourner en France… Promets-moi de ne pas m’oublier.
— Oh ! fit Marie-Anna d’une voix brisée. La pauvre enfant ne put répondre autre chose ; les sanglots gonflaient sa gorge. Madame Carlier vint la relever et l’entraîna doucement. (p. 298-299)