26 novembre 2007

L'Appel de la race

Lionel Groulx, L’Appel de la race, Montréal, L’Action française, 1922, 278 p. (sous le pseudonyme d'Alonié de Lettres [compagnon de Dollard])

Jules de Lantagnac a renoncé à sa nationalité française, a épousé une Canadienne anglaise anglicane convertie au catholicisme, qui lui a donné quatre enfants. Il est devenu un avocat renommé, aux services des grandes compagnies anglaises. La famille habite Ottawa et s'est intégrée à la communauté anglophone. Âgé de 43 ans, Lantagnac vit une crise d’identité : l’appel de la « race » menace l’équilibre qu’il s’est donné. Il faut dire que l’Ontario est secouée par l’affaire des écoles françaises.

Lantagnac a pris l’habitude de rencontrer le père Fabien. Celui-ci l’incite à se replonger dans la culture française : Lantagnac redécouvre l’esprit français. « Il reprenait contact avec un ordre, une clarté, une distinction spirituelle qui l’enchantait. »

Toujours conseillé par le père Fabien, il décide de renouer avec ce qu’il lui reste de famille. Seul, il se rend à Saint-Michel de Vaudreuil pour revoir la ferme familiale et sa parenté qu’il n'a pas vues depuis 23 ans! Ses père et mère sont décédés. Il est bien accueilli, malgré sa « trahison », et il découvre un milieu évolué. Gagné par l’appel de la race, il fait le pari de redonner à ses quatre enfants la nationalité canadienne-française.

De retour chez lui, il entreprend de les convertir, sans trop en parler à femme, Maud Fletcher (anglicane convertie au catholicisme, je le rappelle, et à qui il a promis fidélité éternelle contre ce sacrifice). Deux de ses enfants répondent bien (Wolfred et Viginia), mais les deux autres (Nellie et William) se rebellent et se rallient à leur mère.

Il découvre qu’un fossé a toujours subsisté entre sa femme et lui et il accuse la différence ethnique : « La disparité de race entre époux limite l’intimité. » (p. 60)

Le divorce va se faire en deux temps. D’abord, il décide de se faire élire député indépendant du comté de Russell, ce qui est fait sans opposition politique (sinon celle de la famille Fletcher). Il travaille fort, étudie ses dossiers et rapidement gagne beaucoup d’autorité au parlement. Du même souffle, il prend de plus en plus ses distances face à la société anglaise, ce qui fâche sa femme et le clan Fletcher. Le deuxième moment survient le 11 mai 1916 : le parlement fédéral doit débattre une motion d’Ernest Lapointe, incitant le gouvernement de l’Ontario à revoir son règlement concernant les écoles françaises. Devenu important, tout le monde s’attend à ce qu’il prononce un discours. Plusieurs (dont le clan Fletcher) l’incitent à se taire. On met beaucoup de pression sur lui : on lui offre un poste de sénateur, on l'avertit qu'il perdra une partie importante de ses revenus de source anglophone (et on le fait), sa femme le menace de divorce. Partagé entre son devoir national et son devoir familial, il penche pour sauver sa famille, même si le père Fabien intervient et lui rappelle son devoir national. Durant le débat, à la dernière minute, incapable de se contenir, il prononce un discours véhément.

Sa femme, Nellie et William le quittent. Sa fille Virginia entre chez les religieuses, fidèles à son père et à la religion. Son fils ainé, devenu André de Lantignac, de retour de Montréal, après un long cheminement, se convertit à la cause.

L'édition de 1943
Critique
Je ne suis pas un spécialiste de Groulx, beaucoup s’en faut. Je n’ai lu que ses fictions. Comme tout le monde le sait, L’Appel de la race fut – et est – un roman très controversé. Des thèses ont été écrites sur le sujet. Je vais donc m’avancer sur ce terrain miné avec une prudence de Sioux.

Le mot « race » revient souvent dans le vocabulaire de Groulx (
lui-même a admis l’avoir trop employé), ce qui étonne le lecteur contemporain. Il faut faire attention toutefois. Le mot avait une tout autre acception dans les années 1920. Tout le monde l’employait. Je pense qu’on peut dire que plusieurs l’utilisaient dans le sens de « peuple », « ethnie », bref qu’il définissait une communauté culturelle. Groulx nous fournit sa définition dans le roman : «L'autre jour, j'ai longuement médité une définition de la race que j'avais recueillie dans un de mes ouvrages favoris. "La race", c'est "un équilibre durable, éprouvé, de qualité morales et d'habitudes physiques, qu'un apport hétérogène et massif risquerait de rompre" » (p. 111). Que sont ces « habitudes physiques » ? Des façons de faire?

Aux yeux du lecteur contemporain, - et à mes yeux - il va de soi que Groulx flirte avec des idées controversées, difficiles, et que parfois il franchit la ligne de l’inacceptable. Déjà il laisse planer l’idée que certaines « races » sont supérieures, entre autres la française et l’anglaise, comme le personnage principal le dit à sa femme : « — Que me parlez-vous de race supérieure et de race inférieure? dit Lantagnac. Je crois encore à la supériorité de la vôtre; en plus je crois aussi à la supériorité de la mienne; mais je les crois différentes, voilà tout. » Et il ajoute que les Anglais sont supérieurs dans le domaine matériel et les Français, dans le domaine spirituel, idée assez banale dans la littérature canadienne-française.

À la page 109, Groulx emploie l’expression « mélange de sang ». Parlant des « nationalités en lutte pour leur vie que les classes supérieures trahissent », Groulx dit qu’elles finissent par accepter « les mariages, le mélange des sangs : ce qui est leur déchéance et leur fin ». Ici, quant à moi, on vient de franchir la ligne. Il la franchit aussi lorsqu’il expose les idées de
Gustave Le Bon. Groulx se lance dans la psychologie des races qui se reflète sur la physionomie. Je m’arrête ici et vous laisse juger par vous-même :

Extrait
Lantagnac n'avait suivi que de loin l'éducation de ses fils et de ses filles. Chez eux il connaissait le fond, les qualités du tempérament; peu ou point la forme de l'esprit. Leurs succès l'ayant toujours rassuré sur leur dose d'intelligence, il s'était abstenu de pousser plus loin son enquête. Et maintenant voici qu'il découvrait chez deux surtout de ses élèves, il ne savait trop quelle imprécision maladive, quel désordre de la pensée, quelle incohérence de la personnalité intellectuelle : une sorte d'impuissance à suivre jusqu'au bout un raisonnement droit, à concentrer des impressions diverses, des idées légèrement complexes autour d'un point central. Il y avait en eux comme deux âmes, deux esprits en lutte et qui dominaient tour à tour. Le plus étrange c'est que ce dualisme mental se manifestait surtout en William et en Nellie, les deux en qui s'affichait dominant, le type bien caractérisé de la race des Fletcher. Tandis que Wolfred et Virginia accusaient presque exclusivement des traits de race française : les traits fins et bronzés des Lantagnac, l'équilibre de la conformation physique, en revanche l'aînée des filles et le cadet des fils, tous deux de chevelure cl, de teint blonds, plutôt élancés, quelque peu filiformes, reproduisaient une ressemblance frappante avec leur mère.
— Une fois de plus les formes intérieures de la vie, les modalités de l'âme auraient donc façonné, sculpté l'enveloppe charnelle, se disait le pauvre père.
Dans le temps, Lantagnac s'en souvenait, sa découverte sur la complexion mentale de ses enfants l'avait atterré. Involontairement il s'était rappelé un mot de Barrès : « Le sang des races reste identique à travers les siècles! » Et le malheureux père se surprenait à ruminer souvent cette pénible réflexion :
— Mais il serait donc vrai le désordre cérébral, le dédoublement psychologique des races mêlées!
Il se rappelait aussi une parole terrible du Père Fabien, un jour que tous deux discutaient le problème des mariages mixtes :
— Qui sait, avait dit le Père, avec une franchise plutôt rude, qui sait si notre ancienne noblesse canadienne n'a pas dû sa déchéance au mélange des sangs qu'elle a trop facilement accepté, trop souvent recherché? Certes, un psychologue eût trouvé le plus vif intérêt à observer leurs descendants. Ne vous paraît-il pas, mon ami, qu'il y a quelque chose de trouble, de follement anarchique, dans le passé de ces vieilles familles? Comment expliquez-vous le délire, le vertige avec lequel trop souvent les rejetons de ces nobles se sont jetés dans le déshonneur et dans la ruine?
Ce jour-là, Lantagnac, fortement impressionné par l'accent énergique du religieux, par la vérité implacable qui jaillissait de sa parole, n'avait pu trouver un seul mot à répondre. Du reste, le Père Fabien lui avait glissé dans sa poche un petit volume en lui disant :
— Vous savez, je ne gobe pas plus qu'il ne faut ce docteur Le Bon. Mais un de ces jours, Lantagnac, quand vous aurez une minute à vous, lisez attentivement, je vous prie, les pages dont le coin est replié. Pour une fois, je crois que le pernicieux docteur a parlé d'or. Il n'a fait, du reste, que résumer les conclusions actuelles de l’ethnologie.
Ces pages qu'il avait lues dans le temps et qui l'avaient laissé si amèrement songeur, il veut les relire, maintenant que ses propres observations lui en révèlent la pénible vérité. Un soir donc, Lantagnac prend dans sa bibliothèque le minuscule volume du Dr Gustave Le Bon qui a pour titre : Lois psychologiques de l'évolution des peuples, et il lit aux pages 59, 60, 61, ces passages marqués au crayon rouge :
« Les croisements peuvent être un élément de progrès entre des races supérieures, assez voisines telles que les Anglais et les Allemands d'Amérique. Ils constituent toujours un élément de dégénérescence quand ces races, même supérieures, sont trop différentes. »
« Croiser deux peuples, c'est changer du même coup aussi bien leur constitution physique que leur constitution mentale... Les caractères ainsi créés restent au début très flottants et très faibles. Il faut toujours de longues accumulations héréditaires pour les fixer. Le premier effet des croisements entre des races différentes est de détruire l'âme de ces races, c'est-à-dire cet ensemble d'idées et de sentiments communs qui font la force des peuples et sans lesquels il n'y a ni nation ni patrie... C'est donc avec raison que tous les peuples arrivés à un haut degré de civilisation ont soigneusement évité de se mêler à des étrangers. » (p. 68-71)

Lionel Groulx sur Laurentiana

1 commentaire:

Thomas a dit...

wow, je viens de découvrir votre blogue, bravo ! j'ai hâte de lire davantage.