9 décembre 2014

L'Homme rapaillé

Première édition
Gaston Miron, L'Homme rapaillé, Montréal, PUM, 1970, 171 pages.

J'ai publié ce texte aux alentours de l'année 2000 sur Cyberscol, site disparu récemment. L'Homme rapaillé est paru en 1970 mais certains poèmes datent de la fin des années 1950, ce qui en fait une oeuvre tout à fait à sa place sur Laurentiana.

Comme l’œuvre de Miron fut en constante évolution, nous avons choisi la dernière version québécoise (Montréal, Typo, 1998) de L’Homme rapaillé pour réaliser cette présentation. Cette version contient l’oeuvre littéraire (presque) complète puisque Miron, au fil du temps, y a ajouté la plupart des poèmes de Deux Sangs et de Courtepointes.

Ce recueil a été traduit en plusieurs langues. Plus de 100 000 exemplaires auraient été vendus de par le monde.

Dans cette présentation, nous allons nous attacher aux quatre grandes suites mironiennes : La marche à l’amour, La batèche, La vie agonique et L’amour et le militant. Nous présenterons aussi son plus célèbre texte didactique, Notes sur le non-poème et le poème. Citons quand même les autres parties du recueil : InfluencesAliénation délirante, Poèmes de l’amour en sursis, J’avance en poésie, Six Courtepointes, Pages manuscrites, Circonstances, De la langue.

La marche à l'amour

Cette suite est constituée de sept poèmes dont l’illustre poème éponyme. En simplifiant beaucoup, disons que le poète célèbre quelques aspects de l’amour. D’abord, les déconvenues amoureuses. L’amour chez Miron ne va pas sans problème. Ou il ne se réalise pas et n’a de vie que dans le poème, ou il se brise et laisse le poète « à sa boue ». Pourtant, comme ce sera le cas pour le militant, il suffit d’aller au plus profond de la souffrance pour entrevoir la lumière :

ta lumière n’a pas fini de m’atteindre
ce jour-là, ma nouvellement oubliée
je reprendrai haut bord et destin de poursuivre
en une femme aimée pour elle à cause de toi 
(Poème de séparation 2)

Beaucoup plus fécondes sont les promesses de l’amour. Miron ne cesse de dire qu’il n’y a que « la marche à l’amour » pour amender « sa vie en friche », pour conjurer ses « manitous maléfiques », pour contrer ce qui « rend absent et malheureux », pour habiter « ces bouts de temps qui halètent » et traverser les siècles. La femme « tout ensoleillée d’existence » devient sa « ceinture fléchée d’univers », sa « réconciliation batailleuse », son « eau bleue de fenêtre ». Pourtant, sans cesse l’amour se dérobe et renvoie le poète à son errance.

je marche à toi, je titube à toi, je meurs de toi
lentement je m’affale de tout mon long dans l’âme
je marche à toi, je titube à toi, je bois
à la gourde vide du sens de la vie
à ces pas semés dans les rues sans nord ni sud
à ces taloches de vent sans queue et sans tête
je n’ai plus de visage pour l’amour
je n’ai plus de visage pour rien de rien

(La marche à l’amour)

Sur un mode plus didactique, les derniers poèmes du cycle font état des empêchements de l’amour. Essentiellement, il est menacé par l’action du militant et même par la poésie, « demeure provisoire de l’amour ». (Cécile Pelosse)

Je voudrais t'aimer comme tu m'aimes, d'une
 seule coulée d'être ainsi qu'il serait beau
dans cet univers à la grande promesse de Sphynx
mais voici la poésie, les camarades, la lutte
voici le système précis qui écrase les nôtres
et je ne sais plus, je ne sais plus t'aimer
comme il faudrait ainsi qu'il serait bon
(Avec toi)
Les critiques se sont penchés sur la conception des rapports amoureux, particulièrement sur le rôle que Miron attribue à la femme. Ainsi Jacques Brault, dans « Miron le magnifique » : « Je veux dire que la femme ne figure qu’en fonction de l’homme; elle ne reçoit ses attributs que de l’homme, un avenir ne s’ébauche pour elle que dans le regard, les gestes, les paroles de l’homme. [...] Or, l’homme de «La marche à l’amour »voit clairement cet état de choses; d’où le fiasco de son entreprise, d’où les souffrances, les plaies qu’il dénude, les dénonciations dont il s’accable et l’espèce de désoeuvrement du coeur et du corps où s’installe son attente d’un amour à venir. »


La batèche

Cette suite ne contient que deux poèmes : Le damned Canuck et Séquences. Cri de colère, cri de ralliement aussi sans doute, la parole de Miron devient plus incisive :

grands hommes, classe écran, qui avez fait de moi
le sous-homme, la grimace souffrante du cro-magnon
l’homme du cheap way, l’homme du cheap work
le damned Canuck 
(Le damned Canuck)

L’idée de « La batèche » lui est venue dans une taverne en 1953. Ses compagnons et lui se récitaient leurs poèmes. Autour d’eux les habitués forment un cercle. Laissons Miron raconter la suite : « Tout à coup l’un de ceux-ci nous apostrophe : "C’est pas ça, vous l’avez pas pantoute. C’est comme ça qu’on dit : Crisse de câlisse de tabarnak d’ostie de saint-chrême..." En un éclair, je viens de saisir l’un des éléments rythmiques de notre parole populaire, celui du juron. » Cette « découverte » nous vaudra ces vers, devenus célèbres :

Damned Canuck de damned Canuck de pea soup
sainte bénite de sainte bénite de batèche
sainte bénite de vie maganée de batèche
belle grégousse de vieille réguine de batèche

(Séquences)

La vie agonique

Cette suite contient douze poèmes. Miron s’acharne à dire le triste sort de ce pays agonique « chauve d’ancêtres », ce « pays que jamais ne rejoint le soleil natal », « l’inutile chlorophylle de son amour sans destin », « son visage de peuple abîmé », sa « campagne affolée de désolement », son inutile « abondance captive »... L’homme agonique a partie liée avec ce pays. L’homme agonique a un visage, celui de Miron, « le rouge-gorge de la forge » : « Je suis malheureux plein ma carrure »; « je suis ici à rétrécir dans mes épaules »; « moi je gis, muré dans la boîte crânienne / dépoétisé dans ma langue et mon appartenance / déphasé et décentré dans ma coïncidence ».

Et pourtant le destin de l’homme agonique n’est pas sans appel. La résistance s’organise autour de « l’amour tocsin » et de la poésie, « poésie mon bivouac » dira Miron. Il faut assumer – pour la dépasser –  sa condition d’humilié, quitter « les parallèles de sa pensée », aller sur la place publique et monter « la garde du monde ».

Il n’en faut pas plus pour rejoindre la lumière, pour que l’avenir existe :

mais donne la main à toutes les rencontres, pays
toi qui apparais
par tous les chemins défoncés de ton histoire
aux hommes debout dans l’horizon de la justice

(Compagnon des Amériques)

nous te ferons, Terre de Québec
lit des résurrections
et des mille fulgurances de nos métamorphoses
de nos levains où lève le futur
de nos volontés sans concessions
les hommes entendront battre ton pouls dans l’histoire
c’est nous ondulant dans l’automne d’octobre
c’est le bruit roux de chevreuils dans la lumière
l’avenir dégagé

             l’avenir engagé
(L’octobre)


L'amour et le militant

Cette suite compte sept poèmes, les cinq premiers étant regroupés sous le titre éponyme, les sixième et septième étant « Le camarade » et « Le salut d’entre les morts ».

Dans une lettre écrite à Claude Haeffely, datée de 1965, Miron écrit que « L’amour et le militant » est « une tentative de concilier ces deux démarches [la poésie et l’action politique] dans une vision totalisante ». (À bout portant) Beaucoup de poèmes de Miron mélangent furtivement l’intime et le politique. « L’amour et le militant » expose et dénoue cette problématique. Quelle place doit occuper l’intime, trop souvent relégué à l’arrière-plan par les obligations du militant? Contrepoids ? Compensation? Rempart ? Si l’intime est peu satisfaisant, peut-on atteindre le « pays lumineux de [s]on être » ?

Au « milieu de la plus quotidienne obscurité » s’impose cette nécessité : « Femme, il me faut t’aimer femme de mon âge ». Aux « actions prochaines dans la lutte » du militant répondent « l’aube recommencée sur l’autre versant », le « manège du désir » et « l’étreinte plus pressante que la fatalité » de l’amoureux. « Jusque dans le bas-côté des choses » survit ce couple sans cesse menacé, « tour à tour désassemblé et réuni à jamais ». La « patiente amoureuse », frêle, fragile, frileuse femme souffre « au creux dans [s]on ventre » de l’action du militant qui déborde sur la vie amoureuse. Pour dompter la durée et la mort, pour garder « la mémoire et la trace », il y a l’amour, le couple. Et Miron de conclure : « et j’en finis pas d’écouter les mondes / au long de tes hanches…»

Notes sur le non-poème et le poème


On le sait, L’Homme rapaillé a toujours contenu un certain nombre d’essais, terme qu’on emploiera à défaut de mieux (Miron parle de « Recours didactiques »). Plusieurs de ces textes en prose (parfois entrecoupés de poèmes) traitent de la langue. Dans « Notes sur le non-poème et le poème », c’est d’aliénation dont nous parle Miron. Non pas l’aliénation socio-économique, si mesurable, mais celle plus subreptice, qui pervertit la langue du minoritaire. « Je dis que la langue est le fondement même de l’existence d’un peuple, parce qu’elle réfléchit la totalité de sa culture en signes, en signifiés, en signifiance. » Être dépossédé de sa langue, c’est être coupé du dehors, c’est se condamner à l’amnésie. Le réel est « sans contours », les autres deviennent un « agrégat », les mots « flottent à la dérive » dans un magma innommable. Comment savoir qui l’on est si l’on n’est nommé que de l’extérieur, par l’autre? Comment un peuple amnésique pourrait-il transmettre sa mémoire ? « Je suis suspendu dans le coup de foudre d’un arrêt de mon temps historique…» 

Bien entendu, les poètes au premier chef souffrent de cette perversion du langage. À commencer par Miron lui-même qui, dans ce texte, doit recourir à l’explication, donc au non-poème. « La mutilation présente de ma poésie, c’est ma réduction présente à l’explication. » Pourtant, il faudra en venir au poème, identifier l’origine du mal, les coupables, se libérer du sentiment de culpabilité du minoritaire. « L’affirmation de soi, dans la lutte du poème, est la réponse à la situation, qui sépare le dehors et le dedans. Le poème refait l’homme. » En attendant que le poème devienne « souverain », le poète doit emprunter d’autres voix, celles du non-poème : «  je me fais didactique… je me fais politique… je me fais utopique… je me fais idéologique… »

Miron sur Laurentiana

8 décembre 2014

À bout portant

Claude Haeffely et Gaston Miron
Photo : Georges Dutil. Droits : Pierre Filion
Gaston Miron et Claude Haeffely, À bout portant, correspondance de Gaston Miron à Claude Haeffely, 1954-1965, Montréal, Leméac, 1989, 174 p.

(Texte publié sur Cyberscol en 2003)

Gaston Miron et Claude Haeffely ont tenu une correspondance entre 1954 et 1965. À bout portant contient 52 lettres, toutes écrites par Miron, celles de Haeffely ayant été perdues, il semblerait. Pour compenser cette perte, Haeffely a écrit de courts billets «qui permettent de faire le pont d’une lettre à l’autre». (page 9)

Rappelons que Claude Haeffely, éditeur et poète, a d’abord résidé au Québec en 1953 et s’est lié d’amitié avec Miron. Il s’établira définitivement au pays en 1962.

Que nous apprennent ces lettres? D’abord, Miron tient une chronique de la vie littéraire au profit de son ami français. Les lettres se font écho des modestes débuts des éditions de l’Hexagone, de l’indigente vie culturelle des années cinquante. Sur un autre plan, Miron dévoile l’extrême dénuement de sa vie, lui qui est confiné à une minuscule chambre, qui doit presque mendier pour vivre (« je n’avais qu’une seule idée en tête, me trouver 50¢ pour pouvoir manger » Lettre du 1 décembre 1954), ce qui finit par altérer sa santé.

Pourtant là n’est pas l’essentiel. Au fil des lettres apparaît le nœud qui dynamise la vie de Miron et qui constitue la thématique de maints poèmes : comment arrimer la poésie à l’amour et à l’action? La poésie ne serait-elle qu’un exutoire qui gomme le manque d’amour et la vieille nécessité de s’engager, découverte auprès des plombiers de Saint-Jérôme? En ce cas, vaut-il la peine d’écrire si on n’est pas aimé? « L'amour fut, dans la projection de ma vie, la pierre d'angle, la raison de vivre unique. Et cet amour n'est jamais apparu à la ligne d'horizon. Alors, qu'est-ce que ça me foute la santé, la poésie et autres sornettes, quand je n'ai pas même le minimum vital d'affection humaine. Si la pierre d'angle n'y est pas, quel sens a l'édifice?» Lettre du 20 juillet 58) La poésie ne doit-elle pas céder place à l’action? « La seule voie de ma génération, c’est l’action. Et c’est pourquoi je ne puis pas écrire. » Lettre du 13 février 1958)

En fait, la poésie finit par empoisonner sa vie. Par tous les moyens, sous tous les prétextes, pourrait-on dire, Miron essaie de s’en délivrer. Pourtant, même s’il avoue sa faillite en poésie, son imposture (« Je dis que la poésie chez moi est une imposture » Lettre du 16 avril 58), même s’il dénonce la pression que son entourage exerce sur lui qui l’oblige à tenir un rôle qui lui répugne, même quand il évoque la nécessité de préserver sa santé mentale et physique, même quand la poésie ne « parvient pas à naître dans le poème », rien n’y fait : Miron est toujours poète.

Toutes ces lettres témoignent de cette difficulté d’être poète malgré soi : hésitations, dénégation de soi, sentiment d’imposture, angoisse, découragement, recherche identitaire, quête du langage et du sens. Voici quelques citations :

« Je ne serai jamais qu’une bestiole de la poésie et qu’un chicot de poésie.» Lettre du 29 juillet 1954

« J’écris dans l’impossible. Je rate. Je bafouille tous les alphabets. Je me cherche les indices de moi.» Lettre du 21 septembre 1955

« Tout ce que j’écris m’apparaît aussitôt lamentablement défait. Je ne suis plus capable d’aucune structure. Ce se sont  que lambeaux de poèmes, guenilles, seulement quelques vers à luire tristement.» Lettre du 21 février 1956

«Nous sommes à un tel point menacés, du dedans et du dehors à la fois, par le haut et par le bas, que nous nous sommes peu à peu pétrifiés en un bloc de résistance, long à réagir positivement.» Lettre du 3 juillet 1956

«Oui, la poésie, je la vis jusqu’à l’anéantissement. Mais elle ne parvient pas à naître dans le poème, un poème. Je me sens toujours aussi vide qu’il y a deux ans. Bien sûr que j’aligne des mots, des vers. Mais ça ne vaut rien. Rien.» Lettre du 26 novembre 1956

« Tu sais que je suis l’écrivain de langue française qui écrit le plus mal sa langue aujourd’hui! Mal. Avoir mal. Être mal. MAIS VIVANT. » Lettre du 11 septembre 1957

« Je dois m’avouer, en toute sincérité et objectivité, que l’écriture est bien stérilisée chez moi, que la poésie est bien morte, bel et bien, il n’y a plus rien à chercher ou à tirer de ce côté-là.. En dépit de mes dénégations des dernières années, j’attendais un choc qui me redonnât à nouveau la flamme et le don; je comptais sur l’Europe à cette fin… » Lettre du 15 novembre 1959

Bref, ce livre raconte les difficultés d’un artiste qui arrive difficilement à concrétiser les promesses qu’il avait fait naître. Comment pourrait-il en être autrement quand on sait que Miron dut assumer, avant même d’avoir publié un livre complet, un peu parce qu’il l’a voulu ainsi, beaucoup parce qu’on avait besoin d’une légende, le titre de plus grand poète du Québec?

7 décembre 2014

Gaston Miron (1928-1996)

(Texte publié en 2003 sur Cyberscol (première version à la fin des années 1990), dont on a repris certains passages dans Wikipedia, en maquillant un peu, sans ma permission. Il aurait suffi de demander...)

Gaston Miron est né en 1928 à Sainte-Agathe-des-Monts : « je suis né ton fils en-haut là-bas / dans les vieilles montagnes râpées du nord » (L’octobre) Il passera quelques vacances d’été à Saint-Agricole et au Lac-de-l’Orignal, dans le canton de l’Archambault, lieu souvent évoqué dans son oeuvre : « Pays de jointures et de fractures / vallée de l’Archambault/étroite comme les hanches d’une femme maigre » (Fragment de la vallée) Tout jeune, il vit son premier choc culturel : il découvre que son grand-père, qu’il admire, patauge dans le plus  « noir analphabète ».

Aîné d’une famille de cinq enfants, il a 12 ans lorsque son père décède. Dans la lignée paternelle, on est charpentier de père en fils et ce n’est pas sans regret que Miron délaisse cette tradition : « dans un autre temps mon père est devenu du sol / il s’avance en moi avec le goût du fils et des outils » (Art poétique) À Sainte-Agathe, qui se transforme l’été en centre de villégiature pour fortunés anglophones, il fait une première expérience de son « bilinguisme de naissance » : la langue du majoritaire, qui est celle de l’argent, plonge les siens dans un état de dépendance servile.

Son secondaire, il le fait à Granby dans un juvénat des Frères du Sacré-Cœur. On l’initie à la poésie d’Octave Crémazie, de Pamphile le May, de Nérée Beauchemin… Entre-temps, sa mère « avec ses mains d’obscures tendresses » se remarie et la famille déménage à Saint-Jérôme. Il la rejoint à la fin de ses études et travaille un an comme manœuvre auprès des plombiers. À 19 ans, il quitte le milieu familial et s’installe à Montréal. Le choc est brutal :

 or je suis dans la ville opulente
la grande Ste. Catherine Street galope et claque
dans les Mille et Une Nuits des néons
moi je gis, muré dans la boîte crânienne
dépoétisé dans ma langue et mon appartenance
déphasé et décentré dans ma coïncidence
(Monologues de l’aliénation délirante)

Le jour, il exerce un peu tous les métiers : commis de bureau, instituteur, serveur... Le soir, il étudie les sciences sociales à l’Université de Montréal et rencontre Olivier Marchand qui le met en contact avec  la poésie moderne : Eluard, Desnos, Aragon… Ce même Marchand l’introduit à l’Ordre de Bon Temps. Ce mouvement, issu de la JEC (Jeunesse étudiante catholique) et voué à la défense du folklore canadien-français, tente de développer l’esprit d’initiative chez les jeunes.

Le Devoir et Amérique française publient ses premiers poèmes en 1949.

À l’Ordre de Bon Temps, en plus d’Olivier Marchand, il rencontre Gilles Carle, Louis Portugais, Mathilde Ganzini et Jean-Claude Rinfret, les personnes qui vont devenir ses premiers compagnons de route. En 1953, ce groupe fonde l’Hexagone, une maison d’édition mais aussi un lieu de rassemblement pour les poètes et les artistes. Miron choisit le nom. « Nous étions six le jour où nous en avons décidé la création. » Ce mouvement, que Miron dirige et anime jusqu’en 1983, fera date dans l’histoire de la littérature québécoise. La même année, Miron et Marchand publient conjointement Deux Sangs. Pour financer l’entreprise, le groupe lance une souscription auprès d’amis et fabrique de façon artisanale le recueil, tiré à 500 exemplaires, dont 200 « autographiés par les auteurs, [et] spécialement destinés à ceux dont la confiance et le soutien [ont permis] la présente édition ».

Dès 1954, Miron commence à rédiger ses grands cycles poétiques : « La vie agonique », « La marche à l’amour » et « La batèche ». De 1954 à 1958, les poètes de l’Hexagone (auxquels se sont joints Jean-Guy Pilon, Fernand Ouellet, Paul-Marie Lapointe...) donnent plusieurs récitals, ici et là au Québec.

Miron adhère au Parti social démocratique en 1955 et est candidat défait dans Outremont en 1957. Il collabore à la fondation de la revue Liberté en 1959.  La même année, il quitte le Québec et va étudier les techniques de l’édition à l’école Estienne à Paris. Il visite l’Europe et fait beaucoup de rencontres décisives parmi les poètes français : André Frénaud, Eugène Guillevic, Robert Marteau, Michel Deguy, Édouard Glissant, Maurice Roche, Jean-Pierre Faye… Pourtant, lui-même abandonne pour ainsi dire l’écriture, à cause de l’isolement  social qu’elle confère, pour se consacrer tout entier à l’action.

De retour en 1961, il travaille dans l’édition. En même temps, il participe activement à la Révolution tranquille. En fait, il est de tous les combats : il milite tour à tour dans le R. I. N., le M. L. P. (Mouvement de libération populaire), le P. S. Q. (Parti socialiste québécois), le M. U. F. Q. (Mouvement pour l’unilinguisme français au Québec), le F. Q. F. (Front du Québec français). En 1963, il est membre de l’équipe de Parti pris, revue et maison d’édition dans la lignée de l’Hexagone, avec un discours social et artistique beaucoup plus véhément toutefois.

Il renoue avec la poésie et publie des fragments de ses grands cycles poétiques : « La marche à l’amour » est publiée en 1962 dans Le Nouveau Journal, « La vie agonique » et « La batèche » le sont en 1963 dans Liberté, « L’amour et le militant » en 1963 chez Parti pris, « Les poèmes de l’amour en sursis » en 1967 dans Liberté.

En 1966, une conférence de Jacques Brault, intitulée Miron le magnifique, atteste de l’estime que l’on voue au personnage. « Qui parmi nous ne connaît pas Gaston Miron? Cet homme répandu comme une légende, animateur et agitateur de première force, dont le visage se confond presque avec le visage de notre société... » Miron est déjà un mythe, même s’il refuse de publier, lui qui retouche sans cesse ses poèmes, luttant contre les mots, « comme un cheval de trait  / tel celui-là de jadis dans les labours du fond ». (Paris)

En 1969 naît sa fille Emmanuelle qu’il élève seul et à qui il dédiera L’Homme rapaillé. « Dans la floraison du songe / Emmanuelle ma fille / je te donne ce que je réapprends ». (L’héritage et la descendance)

Son travail dans l’édition l’amène souvent en Europe et il en profite pour faire connaître la littérature québécoise. Il participe à l’organisation de la « Rencontre des poètes canadiens » en 1968 et à celle de la célèbre « Nuit de la poésie » présentée au Gésù en mars 1970. En avril de la même année, poussé par Georges-André Vachon et Jacques Brault, Miron finit par rassembler ses poèmes et quelques textes en prose et publient L’Homme rapaillé aux Presses de l’Université de Montréal.  Phénomène jamais vu au Québec, le recueil figure sur la liste des best-sellers. En octobre, il fait partie des 350 personnes arrêtées en vertu de la Loi des mesures de guerre. Il passe 13 jours en prison : «  je crache sur votre argent en chien de fusil / sur vos polices et vos lois d’exception » (Séquences). Quelques jours après sa sortie de prison, il reçoit le prix France-Québec. Ce recueil lui vaut aussi le prix de la revue Études françaises en 1970, celui de la ville de Montréal en 1971 et le prix Belgique-Canada en 1972.

Toujours dans les années 1970, il est écrivain résident aux universités d’Ottawa et de Sherbrooke, il enseigne à l’école nationale de Théâtre de Montréal et il travaille aux éditions Leméac. En 1975, il publie un deuxième recueil, Courtepointes. En 1977, il entre à l’Académie Mallarmé (fondée en 1937 pour honorer la mémoire du grand poète symboliste).

Dans les années 1980, il donne de multiples lectures de ses poèmes, ici, mais aussi en Europe et aux États-Unis. En 1981, une nouvelle version de L’Homme rapaillé est publiée aux éditions Maspero à Paris et, la même année, il reçoit le prix Guillaume-Apollinaire. C’est la consécration internationale. Dans cette édition sont insérés les poèmes de Courtepointes.

Plusieurs grandes récompenses couronnent cette oeuvre exceptionnelle : le prix Duvernay (1977), le prix Athanase-David (1983), le prix Molson du conseil des arts du Canada (1985). On lui décerne aussi la médaille de l’Ordre des francophones d’Amérique en 1991 et les insignes de Commandeur des Arts et des Lettres de la République française en 1993.

Miron a également participé à l'élaboration de deux anthologies : Écrivains contemporains du Québec en 1989 avec Lise Gauvin et Les Grands Textes indépendantistes en 1992 avec Andrée Ferretti. Il a écrit beaucoup d'articles dans les revues et les journaux. Un échange épistolaire, À bout portant, qu'il a tenu avec Claude Haeffely, a également été publié en 1989. À partir de 1991, il donne un peu partout, accompagné de musiciens, un spectacle poétique, La Marche à l’amour

Il meurt le 14 décembre 1996. Tout le Québec reconnaît en lui le grand écrivain mais aussi l’ambassadeur infatigable de la culture québécoise et pour en témoigner, on lui offre des obsèques nationales. Il est inhumé au cimetière de Sainte-Agathe, près des siens. « Ci-gît, rien que pour la frime / ici ne gît pas, mais dans sa langue / Archaïque Miron / enterré nulle part / comme le vent. » (Stèle)

Pour honorer sa mémoire, la bibliothèque de Sainte-Agathe-des-Monts et celle de la Délégation générale du Québec à Paris portent désormais son nom. Dans les Sentiers Poétiques de Saint-Venant-de-Paquette, un site est aménagé en son honneur et une stèle immortalise sa vie poétique.

En 1998, un colloque international, « Miron ou la marche à l’amour… en poésie », est tenu à l’Université de Toronto.

En 2003, Marie-Andrée Beaudet et Pierre Nepveu présentent un recueil posthume,  Poèmes épars, qui regroupe certains poèmes parus dans des revues, d’autres publiés dans Deux Sangs mais non intégrés à L’Homme rapaillé, ainsi que certains inédits.

Gaston Miron sur Laurentiana

4 décembre 2014

The Habitant


William Henry Drummond, The Habitant and other french-canadian poems, London et New York, 1897, 137 pages (Introduction de Louis Fréchette et illustrations de Frederick Simpson Coburn)

Je possède The habitant depuis longtemps. C’est un très beau livre qui vaut sans doute autant pour les 13 illustrations pleine page (sans compter celles directement dans le texte) de Coburn que pour les 23 poèmes de Drummond. J’admets d’emblée que j’ai lu The Habitant en diagonale, tant la lecture m’en est difficile. Il faut comprendre ceci : l’entreprise de Drummond était pour le moins périlleuse : comment mettre en scène et même faire parler l’habitant canadien-français dans un langage qui n’est pas le sien (patois anglais) sans tomber dans la caricature, voire le mépris?

Pourtant, telle n’était pas l’intention de Drummond : “In presenting to the public “ The Habitant and other French-Canadian Poems," I feel that my friends Who are already, more or less, familiar with the work, understand that I have not written the verses as examples of a dialect, or with any thought of ridicule. / Having lived, practically, all my life, side by side with the French-Canadian people, I have grown to admire and love them…”

Sans doute, par crainte des réactions, il a demandé à son « ami » Louis Fréchette de se porter garant de ses intentions.

« La tâche abordée par M. Drummond présentait un caractère beaucoup plus difficile. Ici, le poète avait bien, il est vrai, le milieu à saisir, placé, droit en face de son objectif. Il était assez familier avec ses acteurs pour les grouper avantageusement, en ménageant les effets d'ombres et de lumière. Il est naturellement assez artiste pour ne rien négliger de ce qui ajoute du pittoresque à la pose; surtout, il connaissait à fond le type à reproduire, ses mœurs, ses passions, ses sentiments, ses penchants, ses superstitions et ses faiblesses.

Mais comment, sans tomber dans la charge ou la bouffonnerie, faire parler systématiquement à ses personnages une langue étrangère, forcément incorrecte dans la bouche de quelqu'un qui l'a apprise par oreille, sans savoir lire même dans sa propre langue ?

La tentative était hardie; mais on sait que le succès a un faible pour les audacieux.

Dans son étude des Canadiens-français, M. Drummond a trouvé le moyen d'éviter un écueil qui aurait semblé inévitable pour tout autre que pour lui. Il est resté vrai, sans tomber dans la vulgarité, et piquant sans verser dans le grotesque.

Qu'il mette en scène le gros fermier fier de son bien ou de ses filles à marier, le vieux médecin de campagne ne comptant plus ses états de service, le jeune amoureux qui rêve au clair de la lune, le vieillard qui repasse en sa mémoire la longue suite des jours révolus, le conteur de légendes, l'aventurier des «pays d'en haut» et même le Canadien exilé -le Canadien errant, comme dit la chanson populaire- qui croit toujours entendre résonner à son oreille le vague tintement des cloches de son village; que le récit soit plaisant ou pathétique, jamais la note ne sonne faux, jamais la bizarrerie ne dégénère en puérilité burlesque. » (P. VII à IX).

Le livre de Drummond connaîtra plusieurs éditions, dont une de luxe, et un immense succès aux États-Unis.






27 novembre 2014

Croquis laurentiens

Marie-Victorin (Conrad Kirouac), Croquis laurentiens, Montréal, Les Frères de Écoles chrétiennes, 1920, 304 pages (Illustrations d'Edmond J. Massicotte et préface d'Ernest Bilodeau)

« Oh ! les merveilles de la flore littorale ! Les profanes ignoreront toujours le frisson de joie qu’éprouve un botaniste à s’agenouiller sur le sable gonflé d’eau, dans l’orbite des infimes constellations des limoselles blanches, à surprendre les gentianes, en tenue de matin, offrant dans leur petit hanap mauve des libations de rosée au soleil de neuf heures ! Et les oseilles marines amoureuses du sel ! Et les arroches avinées paresseusement étendues sur les galets ! Et les mandibules rouges des salicornes qui étreignent toujours dans l’air froid quelque insecte invisible ! »

Marie-Victorin nous propose des récits de voyage, dont le but (ou le prétexte) est « d’inventorier les richesses végétales ». Le voyage narratif commence à Longueuil et se termine aux îles-de-la-Madeleine. On quitte rapidement les abords de Montréal (Longueuil, les Laurentides et la Montérégie), on évite la plaine du Saint-Laurent tant chantée par les  terroiristes, on parcourt des lieux plus difficilement accessibles (la Côte-Sud, l’Île-aux-Grues, Anticosti et les Îles-de-la-Madeleine) et même aux confins du monde habité (le Témiscamingue).

Quand on lit Marie-Victorin, on est doublement ramené dans le passé. Il évoque le début du vingtième siècle (l’urbanisation, l'industrialisation, la mécanisation, la disparition de la société pré-industrielle), et il propose une vision du monde qu'on ne retrouve plus, un regard d'humaniste qui ignore superbement les divisions du savoir. Botaniste bien sûr, mais aussi ethnologue, ethnographe, anthropologue, géologue, historien, et poète, Marie-Victorin porte tous ces chapeaux, « l’avidité de savoir » tenant lieu de règle.

C'est tantôt un morceau d'histoire, tantôt un personnage pittoresque qui habite le lieu, tantôt des événements dont il se fait le mémorialiste, tantôt juste l'empreinte que le lieu laisse dans l'esprit de l'observateur. Et même quand il s'en tient au regard du botaniste, on est surpris par la beauté du langage, rythmé, précis, poétique : « La souple marqueterie des feuilles mortes épouse et trahit toutes les vallécules du sous-bois, met en valeur le pied moussu des arbres et les ruines lichéneuses des souches anciennes. Sur ce fond brun, si délicatement nuancé, jaillit en gerbe l’élan gracieux des fins bouleaux qui ont des calus noirs aux aisselles. »

La religion, bien entendu, est présente sans être le dénominateur commun sur lequel viennent battre tous les savoirs, toutes les rencontres, comme c'est trop souvent le cas dans les écrits produits par des religieux de l'époque. « Ayant flâné, musé tout autour du Havre-aux-Maisons, nous revenons vers le soir, par les délicieux lacis des chemins de fortune, tantôt sur le dos des buttes, tantôt au creux des vallons, perdant rarement de vue la mer tranquille. Nous percevons maintenant entre les croupes tronquées des caps, les lambeaux triangulaires de la gaze violette ou nacarat dont elle se voile pour son repos. Les petites maisons éparses s’endorment dans la paix qui gagne de proche en proche. Quelques cris d’enfant s’espacent graduellement, dernières lueurs de la vie d’un jour qui s’éteint. Sur le sommet de la Butte-Ronde, tout contre la mer qu’on ne voit pas, la grande croix s’efface du ciel, la grande croix qui, tout le jour, regarde peiner les hommes sur les sillons mouvants de la mer, la grande croix sur laquelle leurs âmes et leurs yeux convergent, lorsque le gros temps les surprend sur les fonds de pêche et secoue leurs barges comme des palourdes vides. »

La foi terroiriste, qui s'alimente entre autres de l'ancien nationalisme canadien-français, n'est jamais très loin. On sent que tout ce recensement n'a d'autre but que de rehausser le sentiment national, comme si le seul fait de nommer les espèces, de reconnaître des lieux aux quatre coins du Québec, de ressusciter d'anciens faits de la petite histoire, de retrouver l’empreinte de nos ancêtres dans des faits de langue pouvait conférer une existence au pays. « Ma conviction profonde est que ce sont nos mères, qui ont tenu depuis trois siècles. Le pied au rouet et l’œil sur le berceau, ce sont elles qui ont empêché que notre race ne sombrât dans le grand anonymat anglo-saxon, qui nous ont gardé avec la foi bretonne et les chansons de France, ce beau sang pur, générateur de fierté, grâce auquel nous avons perpétué, presque seuls en cette vaste Amérique, une vigoureuse individualité ethnique. Si ce miracle de survivance est, jusqu’à présent, notre plus beau titre de gloire, qu’elle est lourde la dette contractée envers celles qui ont modelé, affermi et embelli l’âme de la femme canadienne !.... »

Ces Croquis laurentiens, publiés un an après les Récits laurentiens, méritent d’être lus et relus : écriture classique, richesse du vocabulaire de la botanique et de la géologie, proses poétiques, courts récits, portraits et descriptions finement ciselés, et des formules belles dans leur simplicité : « C’est peut-être que rien ne mime davantage la vie, la vie divise et infiniment variée; la vie qui coule, qui roule et qui passe, la vie qui heurte, qui pleure et qui chante, la vie qui murmure, la vie qui se gonfle et s’apaise, la vie qui s’en va et ne revient pas. »

EXTRAIT
« Un sentier fréquenté mène à l’Islette. Il suit la crête de l’alluvion, au milieu d’une broussaille souffreteuse de berces et de harts-rouges. Par cet après-midi de dimanche, je m’y engage avec mon ami Albert. L’heure, livrée au soleil ardent, au calme et au silence, est véritablement délicieuse. Perçant la verdure du talus, un rocher, rongé de lichens rouges, surplombe. Nous nous y asseyons pour regarder et pour rêver. Il a neigé autour de nous, ou bien ce sont les céraistes et les graciles arabettes qui font leur humble vie de fleur dont toute l’affaire est d’adoucir les angles, de couvrir les nudités et de parfumer les vents. Le village est loin déjà, et l’on n’entend plus rien que le bruissement des mouches ivres de la sanie des marsouins morts, couchés sur le flanc, là-bas.

Au nord, la ligne brutale des Câpres Raides dessine sur le ciel pâle un monstre noir accroupi dans la mer. Par un effet de mirage, la côte sud paraît toute proche ; la courbe onduleuse des collines bleues y chemine sous la solide banquise des nuages éclatants. Des groupes de points blancs que le soleil allume, marquent les villages. Voici Montmagny, plus bas le Cap Saint-Ignace, L’Islet, Saint-Jean-Port-Joli, Saint-Roch-des-Aulnaies. Ils dorment les villages, les beaux villages, enivrés de lumière et de paix. Entre eux et nous, au loin, sur l’eau miroitante, tremblent les fines perches de la pêche aux marsouins ; elles encerclent un espace immense où demain, effrayés par cet obstacle imaginaire, viendront s’enfermer pour mourir, les pourceaux de la mer, stupides et doux !

Devant nous, au ras des crans couverts de varech gluant, s’incline le vol noir des corneilles en maraude. L’une d’elles se pose un instant sur une épave, fouille du bec les algues brunes et reprend sa course oblique vers une goélette à l’ancre tout près. Combien jolie la petite goélette, avec sa coque verte et son bordage noir, immobile sur l’eau qui se ride un peu autour ! Je l’imagine fine marcheuse, et, sans le petit canot blanc qui, à cent pas, la garde comme un bon chien, elle profiterait – j’en suis sûr – du petit souffle qui se lève pour ouvrir d’elle-même ses ailes blanches, s’enfuir et courir de libres bordées sur le vaste fleuve bleu ! » (pages 105-107)

Pour aller plus loin :
Croquis laurentiens (texte intégral)
Récit laurentiens sur Laurentiana

Site de l’Université de Montréal sur Marie-Victorin


19 octobre 2014

Le Miroir des jours

Albert Lozeau, Le Miroir des jours, Montréal, Imprimerie du Devoir, 1912, 245 p.

Le Miroir des jours, à bien des égards, ressemble à L’Âme solitaire. Dans le poème liminaire, Lozeau  annonce le caractère intimiste de sa poésie : « Écoute de ton cœur monter la voix suprême ; / Ta musique est en lui, c’est là qu’est ton poème ». Le recueil compte 245 pages réparties en trois parties : La ville et les bois, Le cœur et les lèvres, L’âme et l’esprit.

LA VILLE ET LES BOIS
La nature est le thème de cette partie. On se demande même pourquoi la « ville » est mentionnée dans le sous-titre, elle qui n’existe que par la présence des arbres ou encore, le soir, dans la nuit qui la masque. Le thème est exploité de différentes façons. Parfois la nature existe en elle-même, dispensaire de beautés : « Ta beauté sereine à jamais me possède »; parfois le poète y cherche une compagne, une consolatrice; parfois elle devient métaphore du genre humain : «Tout l’espace est en moi, qui vibre clairement ; / Je l’ai bu du regard de moment en moment, / Et pourtant je ne suis qu’un atome en l’espace… ». L’arbre est le motif le plus récurrent, peu importe la saison : « L’arbre m’est un plaisir constant ». On connait tous « Érable rouge », son poème le plus souvent cité, mais il y en a beaucoup d’autres. La tombée du jour est un autre motif fréquent, cette fois-ci, davantage pour exprimer sa détresse. « Dans l’ombre vaste où rôde le vent frais / Le feuillage murmure en un bruit de marée; / L’espace est plein de lune et la nuit est sacrée. / Dormez comme ceux-là qui dorment pour jamais !»

Du printemps à l’hiver, Lozeau décrit les transformations de la nature : l’espoir du mois d’avril, la plénitude de l’été, la magnificence de l’automne, la tristesse de l’hiver. Peu importe la saison, la mort n’est jamais très loin. « Le charme dangereux de la mort est en toi, / Automne, on le respire en ton souffle, on le boit, / Tu fais le ciel couleur de cendre et de fumée, / Et ton ombre est si douce, ô saison bien-aimée ».

LE CŒUR ET LES LÈVRES
Cette partie est dédicacée à une femme : « Vos gestes, sur le papier blanc, Je m’en suis fait le plagiaire ; / J’ai copié servilement / Tous vos souvenirs, ma très chère. » Le sentiment amoureux y est développé en trois temps. Première étape, l’amour rêvé : « Car c’est un ineffable et familier plaisir / Pour le poète doux d’admirer en lui-même, / Pieusement, les yeux adorables qu’il aime, /Comme on contemple un ciel lointain, sans un désir. » Deuxième étape, l’amour partagé : « Quand elle met ses gants, je l’aide, et c’est très long… […] / Elle me tend ses mains ; j’hésite, je tâtonne : / Ses doigts sont délicats, fuselés, élégants ! / Je les baise à loisir, quand je lui mets ses gants ! » Viennent les inquiétudes : « Je vous regarde rire au fond de vos yeux clairs, / Et je me dis que leur lumière va s’éteindre ». Dernière étape, l’amour regretté : « J’aimais, quand vous m’aimiez. Maintenant, mon cœur vide / Regrette le plaisir si doux qui fut le sien ». Vient la désillusion amoureuse : « On aime trop souvent toutes sortes de choses, / On s’épuise le cœur de moment en moment ; / La lassitude vient de ces amours sans causes, / Et par petits morceaux le cœur meurt tristement… »

L’ÂME ET L’ESPRIT
Lozeau décrit le travail du poète et la difficile relation aux mots : « Les mots souffrent, ayant aussi leurs passions. / Ils tremblent de colère, ils pleurent de détresse ». Après avoir honoré quelques confrères (Ronsard, Musset, Verlaine, Fréchette…), il regrette pourtant l’insuffisance des mots : « Ceux qui veulent capter, comme un oiseau céleste, / Le rêve pour l’enclore en un vers immortel, / Après l’effort, ceux-là savent ce qu’il en reste, / Et mâchent un dégoût plus amer que le fiel ! » Lozeau ne se fait pas d’illusion sur la nature humaine : « L’homme est fourbe, orgueilleux, imparfait, misérable ; / Sur son fumier, le rêve éclot comme une fleur ». La poésie (le rêve, la beauté) apparait comme un mode de survie : « Garde un beau rêve sous ton front, garde une étoile ». Les derniers poèmes sont ceux d’un poète qui cherche des consolations au-delà de la poésie : « Possession de soi, plénitude de l’être, / Recueillement profond et sommeil du désir… / Douceur d’avoir sa part du ciel à la fenêtre, / Et de ne pas rêver qu’ailleurs est le plaisir ! » Mais la véritable consolation lui vient de sa croyance religieuse : « Seigneur, malgré le mai dont souffre l’être humain, / Malgré les trahisons, les mensonges, les haines, / Merci des jours présents et des heures prochaines ! / Accordez-moi de vous bénir encor demain. »

Comment jugerions-nous Lozeau s’il avait su faire un tri plus rigoureux dans ses poèmes? La question me tarabiscote, car il est indéniable que nous sommes en présence d’un poète qui ressort du lot. Tout en simplicité, sans métaphores percutantes, très musicaux, ses vers sonnent juste à l’oreille contemporaine si on oublie les « azur », « opale »… Et malgré ce que fut sa vie, il évite les grands atermoiements et la sentimentalité facile.

L’heure calme
Les tics-tacs hâtifs des pendules
Se répondent dans la maison
Tranquille, où par la vitre entre le crépuscule,
Naissant, là-bas, à l’horizon.

Le silence s’aggrave d’ombre,
L’intimité s’approfondit
De tout le charme triste et doux que la pénombre
Avec mystère répandit.

C’est l’heure où le sang bat aux tempes
Plus lent, où le rêve descend,
Où volontiers l’on tarde à rallumer les lampes
Dans le soir peu à peu croissant ;

L’heure de solitude calme,
Où quelque dieu tendre aux humains
Semble nous éventer le cœur avec sa palme
Fraîche, en ses invisibles mains ;

Tandis que meurt le crépuscule
Noyé de soir à l’horizon,
Que les tics-tacs hâtifs des sonores pendules

S’interpellent dans la maison…

20 septembre 2014

Journal d'Henriette Dessaulles


Fadette, Journal d'Henriette Dessaulles, Montréal,HMH, 1971, 325 pages. (Préface de Pierre Dansereau, Introduction de Louise Saint-Jacques Deschênes)

Avec raison, lecteurs et critiques disent beaucoup de bien du Journal d'Henriette Dessaulles. Pour qui recherche un plaisir de lecture, je dirais même que ce journal est l'une des œuvres les plus attrayantes de notre XIXe siècle. La raison en est bien simple : la modernité de l'écriture. C'est vif, fin, direct, parfois poétique, sans jamais de fausses notes. On est loin de la grandiloquence des romantiques à la Fréchette et même du concreto-pratique à la Gérin-Lajoie. 

Rappelons que le journal a dormi presque cent ans dans les tiroirs et que la présente édition est la première. Il a été écrit entre 1874 et 1881 par une toute jeune fille née en 1860, ce qui donne une idée de sa précocité. Henriette Dessaulles est petite-fille de Seigneur, filleule de Louis-Joseph Papineau et fille de Casimir Dessaulles, notable et maire de Saint Hyacinthe. On comprend qu'elle vit dans un milieu riche, protégé, éduqué (Elle lit surtout en anglais : Dickens, Tennyson). La question qui nous brûle les lèvres : aurait-elle pu publier ce journal de son vivant? Sans doute, non. On peut même penser qu'il n'aurait pu l'être avant les années 60, tant l'impertinence de la jeune fille aurait dérangé.

Dans l'introduction, Louise Saint-Jacques Deschênes nous avertit que certaines coupures ont été effectuées et que certains cahiers semblent perdus. Peu importe, on suit fort bien le parcours d'Henriette. L'intrigue, à l'image des contes de fée, est simple. Henriette est orpheline depuis l'âge de quatre ans. Son père s'est remarié et Henriette sent que sa belle-mère ne l'aime pas. À 14 ans elle tombe amoureuse de son voisin de cinq ans son aîné : Maurice St-Jacques. Celui-ci le lui rend bien. La belle-mère d'Henriette le devine et fait tout en son pouvoir pour l'empêcher de le fréquenter. Bien sûr, il y a l'âge et les convenances sociales, mais il y a aussi des raisons liées au statut social : le père de Maurice est un marchand. Jamais la jeune fille ne renoncera à son amour, quitte à affronter sa belle-mère, ses amies, les religieuses et son vieux confesseur.

Le livre est intéressant parce qu'il nous montre de l'intérieur l'éducation d'une jeune fille bourgeoise au XIXe siècle (rien à voir avec le Fréchette de Mémoires intimes). On lit ses hésitations en raison du silence qui entoure les relations amoureuses, on suit le difficile combat intérieur qu'elle doit mener contre les principes moraux qu'on lui inculque, on comprend la solitude dans laquelle l’isole son esprit critique. On voit que ses amies immédiates ont un peu les mêmes problèmes, même celles qui jouent le jeu des conventions. On saisit toute la différence entre l'éducation des jeunes filles et celle des garçons.

« Je ne sais qu'une chose, c'est que j'ai en moi un grand mystère qui s'appelle moi, que je n'y comprends plus rien et que je barbouillerais vainement tes dernières pages blanches pour y écrire ce que je pense et ce que je sens. Tu es une de mes mauvaises habitudes, cher cahier discret, aurais-je l'énergie de te mettre de côté, tolérera-t-on ta présence dans ce beau couvent où je passerai l'année prisonnière ? Oh ! petite moi tu seras reluquée, surveillée, gardée, couvée. On voudra t'emmouler, te pétrir, te perfectionner. On te prendra tout de toi : ton temps, ta volonté, tes goûts, on cherchera à voler tes impressions, à diriger tes affections, à assouplir ton caractère. À quoi tout cela aboutira-t-il ? Que retireras-tu de cette année difficile ? Hélas, si on réussit, tu ne seras plus toi, et si on échoue, tu seras la plus malheureuse des petites filles, parce que tu seras la plus persécutée ! » p. 126

Par dessus tout, c'est l'esprit d'Henriette Dessaulles, sa précocité et son intelligence qui nous séduisent. Et on apprécie son côté «qui-ne-s'en-laisse-pas-imposer». Non seulement elle remet  en cause les convenances que lui impose son milieu bourgeois, mais aussi les mascarades dont s'accompagnent les rites religieux. Elle ne craint pas de critiquer les religieuses et les prêtres :

« Pourquoi défend-t-on la valse ? On dit que c'est mal... quel mal peut-il se fabriquer pendant qu'on rythme les pas ? Personnellement, j'aurais de la répugnance à avoir si près de moi, certains hommes que je déteste rien qu'à les voir me regarder. Mais ça c'est une déplaisance, ce n'est pas le mal dont nos curés parlent avec un si beau tapage. Alors ? Je renonce à comprendre et je valse comme je mangerais des chocolats et le Pape viendrait me dire que je fais mal qu'il ne me convaincrait pas, ben sûr ! » p. 307

Elle ose même questionner la bonté de Dieu quand sa petite sœur meurt dans d'atroces souffrances ou qu'un de ses amis dans la fleur de l'âge est emporté :

« Notre ami est parti ce matin et demain ce sera notre tour. Je suis triste, singulièrement triste et inquiète. Je ne m'habitue pas à l'idée qu'un être fort et jeune doive renoncer à tout avant d'avoir joui de rien et qu'il ira, Dieu sait où, après avoir été si malheureux. Dieu s'occupe-t-il réellement de chacun de nous ? Je ne le crois pas. Nous sommes des atomes, des parcelles d'un grand Tout qu'Il dirige et gouverne d'après un plan que Lui seul connaît. Mais ce grand Dieu ne s'occupe pas de la poussière que nous faisons en remuant pour arriver ou partir. Et pourtant, serait-ce juste ainsi ? Nous vivons sans l'avoir voulu, nous mourrons sans le vouloir . . . et nous disons que nous sommes libres. Pauvres misères que nous sommes ! » p. 123

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