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24 avril 2026

Contes et nouvelles

Sylva Clapin, Contes et nouvelles, Montréal, Fides, 1980, 398 pages.

Dans Contes et nouvelles, Gilles Dorion, avec la collaboration d’Aurélien Boivin, a rassemblé 34 récits que Sylva Clapin a publiés dans des journaux, des revues ou des almanachs. On pourrait penser que tout baigne dans la même huile, mais non : un peu comme Maupassant, Clapin propose des récits de facture différente. On lit des contes de Noël (La savane), des nouvelles sur les mœurs et traditions de l’époque (La corvée chez Bapaume), des récits historiques (L’attaque du calvaire), des histoires d’amour (L'étrangère), des récits fantastiques (Rikiki), un récit de science-fiction (Le roi de l’or), et quelques histoires dignes des journaux à sensation (Jimmy)… Le tout se lit encore bien si on accepte de plonger dans cette époque révolue. Plusieurs récits se nourrissent du nationalisme canadien-français hérité du XIXe siècle.


Victor et Marie ou Le roman d’un enfant — Le narrateur, visitant Notre-Dame-de-Paris, est attiré par des pleurs dans une chapelle latérale.

Un vieux — Le père Patenaude n’en finit plus de mourir, au grand dam de Mélie sa bru.

Le déraciné — Le vieux veuf Antoine Villebon vit sur une terre près de Trois-Rivières. Son fils unique, émigré à Fall River, le convainc 
de la lui céder et de venir habiter avec eux. 

Terre natale — Un jeune homme quitte ses parents pour la ville, puis pour les États-Unis.

La rafale — Jean Dutras sort de cinq ans de prison, bien décidé à rester honnête.

Le Noël des Corbin — Le narrateur et un ami, désireux d’aller réveillonner à Saint-Damase, sont surpris par une tempête.

La Croix du Sud — Guerre des Boers. Un jeune garçon de 15 ans, qui fait office de tambour, est atteint d’une balle.

Le roi de l'or — Un savant trouve le secret pour fabriquer de l’or.

La savane — Aristide est un géant, un gai-luron, qui aime un peu trop la boisson.

La montée du zouave — L’ascension sociale d’un balayeur de rue dont tout le monde se moque.

L'étrangère — Une riche Américaine, en visite à Oka, rencontre un jeune architecte.

Le fiancé de neige — Par la voix d’une Autochtone, l’auteur célèbre la nature, l’amour.

L'amour triomphant — Un homme défiguré, dont la famille fortunée est repartie vivre en Angleterre, souffre cruellement de sa solitude, persuadé qu’aucune femme ne l’acceptera.

Va-de-bon-cœur — Jos fréquente depuis 10 ans Catherine sans oser la demander en mariage.

L'escarboucle — Un enfant atteint de tuberculose tombe amoureux de l’infirmière qui le soigne.

Jouets des dieux — Maurice de la Martinière se trouve coincé avec sa secrétaire Églantine, sur le toit d’un immeuble de 11 étages, en plein cœur de Montréal.

Gros-Pierre — Gros-Pierre, un jeune enfant perdu dans une gare, est recueilli par un contrôleur.

Le père Charlemagne — Un politicien, pour l’emporter, sait qu’il lui faut le vote du père Charlemagne.

La conversion de Moitrier — Moitrier, souffrant d’une appendicite, est opéré d’urgence.

Le miracle de Noël — La veille de Noël, une jeune femme est prise en flagrant délit de vol de fourrure par la détective d’un magasin.

Rikiki — Rikiki est un lutin qui tourmente Jean Mathurin.

La fièvre des foins — Le Père Ambroise utilise les pronostics d’un almanach sur la température pendant la période des foins pour tromper les agriculteurs et leur soutirer de l’argent.

Les Argonautes ou Le retour à la terre — Un jeune Beauceron, fraîchement arrivé à Montréal, s’éprend d’une chanteuse.

L’attaque du calvaire — 1759. Un débarquement anglais est repoussé par un détachement de quelques soldats canadiens postés à proximité d’une croix.

La corvée chez Bapaume — Une corvée est organisée pour aider Bapaume, malade.

Juanita — Un ouvrier talentueux et économe s’est entiché de Juanita, dont le père est riche.

La grande aventure du sieur de Savoisy — Le narrateur a miraculeusement obtenu un manuscrit attribué au sieur de Savoisy, qui suggère que ce dernier, naufragé au XVe siècle sur l’île-aux-Sables, serait le véritable découvreur du Canada et de l’Amérique.

Jimmy — Un homme tue sa femme et se suicide. Les voisins recueillent deux enfants, mais ne trouvent pas le troisième.

Le village et la ville — Une jeune fille s’oppose au passage d’un chemin de fer sur la terre qu’elle a héritée de ses parents.

Les bœufs — Un père a vendu les deux bœufs promis à son fils.

Un Noël intime — Deux loulous observent les humains en ce jour de Noël.

L'ultime récompense — Maria Chapdelaine a épousé Eutrope et met au monde un garçon en cette veille de Noël.

Au pays de Témiscamingue — Un Parisien, embauché par une compagnie forestière, passe son premier Noël canadien dans un camp de bûcherons au Témiscamingue.

Entre vieux amis — Tertulien et Sosthène, deux amis inséparables, pour meubler leur vieillesse, s’adonnent à la chasse aux papillons.

Sylva Clapin sur Laurentiana
Sensations de Nouvelle-France
Alma-Rose
Contes de Noël d’antan au Québec

12 décembre 2025

Férie. Conte du jour de l’An


Cécile Chabot, Férie. Conte du jour de l’An, Montréal, Beauchemin, 1962, 63 pages (Dessins de l’auteure)

En 1944, Cécile Chabot a publié chez Fides deux contes de Noël qui sont des classiques dans le genre. Les deux recueils sont rehaussés d’illustrations exceptionnelles de Chabot qui était aussi peintre. (Je viens de republier les deux comptes rendus que je leur avais consacrés en 2017).

Dix-huit ans plus tard, Cécile Chabot ajoute un troisième volet à ses contes de Noël, intitulant l’ensemble « Contes du ciel et de la terre ». Les deux premiers recueils, publiés en 1944, étaient consacrés à Noël et à l’Épiphanie, mais le jour de l’An n’avait pas été abordé. En 1962, l’autrice a non seulement ajouté ce troisième volet, mais elle a également réécrit les textes (un récit plus classique) et réalisé de nouvelles illustrations pour les deux contes de 1944. Cette nouvelle édition a été publiée chez Beauchemin.

Pour bien comprendre le résumé qui va suivre, il faut relire Imagerie.

Après Noël, encouragée par la population de Sainte-Pétronille, la Sainte Famille décide de rester sur l’île, ravie de rencontrer les insulaires. Tous viennent leur rendre visite et les couvrir de petites attentions. Joseph et Marie se réjouissent de l’ambiance joyeuse qui anime les habitants. Le jour de l’An, en après-midi, Dieu leur offre deux superbes chevaux.  Ils vont découvrir Sainte-Pétronille et remercier les habitants pour leur accueil chaleureux. Une fois de retour à l’église, le curé, sa servante et le bedeau les invitent à partager le repas traditionnel du Nouvel An.

Cette trilogie, c’est un trésor national. Encore une fois soulignons la beauté des illustrations et la voix poétique que l’autrice emprunte pour raconter une histoire aussi simple.

On peut sans doute l’inscrire dans la lignée des grands auteur.trice.s de contes de Noël : Joséphine Marchand, Louis Fréchette, Louis Dantin.


7 décembre 2025

Paysannerie. Conte des Rois

Cécile Chabot, Paysannerie. Conte des Rois, Montréal, Fides, 1944, 70 pages (Dessins de l’auteure)

C’est la fête des Rois. On est toujours à Sainte-Pétronille et Joseph est toujours aussi grognon. Il a assez durement morigéné le bedeau parce que celui-ci n’a pas trouvé de chameaux et de rois mages pour animer la crèche.  Peut-on concevoir une telle fête sans chameaux? Ce serait bien la première fois que l’enfant-Jésus serait privé d’un spectacle qui lui fait tant plaisir. Mais le sacristain, que même le curé considère comme un peu bizarre, n’a pas dit son dernier mot. En pleine messe des Rois, alors qu’on ne l’attendait plus, il entre dans l’église avec  un cheval — qui vaut bien un chameau —, et trois paysans de l’île, pour remplacer Gaspard, Melchior et Balthazar. En fait, l’un des paysans a cédé sa place à sa femme et à ses deux enfants. Et plutôt que l’or, l’encens et la myrrhe, ils ont apporté des produits de la ferme, des confections artisanales, des petits animaux domestiqués et même un esturgeon tiré du fleuve. Et tout ce beau monde — et même le cheval — au moment du Sanctus , de s’agenouiller devant l’Enfant-Jésus.

Ce que j’ai dit d’Imagerie, je pourrais le répéter ici, c’est charmant.  

En 1962, Chabot a réuni, sous le titre « Contes du ciel et de la terre », Imagerie et Paysannerie et leur a ajouté un troisième volet : Férie. (Je présente la suite dans mon prochain blogue.)

Cécile Chabot sur Laurentiana
Vitrail (1939)
En pleine terre  de Germaine Guèvremont.


 

 

6 décembre 2025

Imagerie. Conte de Noël

 Cécile Chabot, Imagerie. Conte de Noël, Montréal, Fides, 1944, 69 pages (Dessins de l’auteure)

Joseph et Marie quittent leur atelier de la rue Saint-Jean, à Québec, de façon un peu précipitée.  Comme toujours, Joseph s’inquiète. C’est à Sainte-Pétronille, sur l’île d’Orléans, qu’ils doivent se rendre cette année. Une crèche les attend. Ils n’ont pas de voiture et le périple s’annonce difficile, surtout pour Marie qui porte l’enfant Jésus. Leur voyage se complique un peu plus quand une tempête éclate et qu’ils se perdent. Se pourrait-il que Sainte-Pétronille ait une crèche vide la nuit de Noël?  Un bon Samaritain, qui revient du marché de Québec, finit par passer par là. Il les fait monter dans son berlot et les dépose juste devant l’église. Marie et Joseph prennent leur place dans la crèche. L’âne, le bœuf, les anges, les moutons et les bergers sont déjà installés. Joseph, fatigué, suit le conseil de Marie et décide de faire un roupillon. Quand il se réveille, il est presque minuit et Marie dort. Tous les personnages de la crèche se sont animés. Dans le berceau, l’enfant Jésus  le regarde et lui sourit. 

Cécile Chabot a vraiment réussi son pari, raconter une histoire vieille comme le monde en la renouvelant sans la dénaturer. Son petit conte de  Noël, qui mélange réalisme et féerie, elle  l’a enrichi d’illustrations qui allient sobriété et beauté. Bref, tout est du meilleur goût dans ce récit poétique, qui s’adresse tout autant aux enfants et qu’aux plus grands qui ont gardé un brin de leur âme d’enfant. 

Une seconde édition a été publiée en 1962 chez Beauchemin. Le poème a été mis en musique par Hector Gratton (voir ci-dessous).

Cécile Chabot sur Laurentiana
Cécile Chabot
Vitrail (1939)
Légende mystique (1942)
Paysannerie : conte des rois (1944)
Imagerie : contes de Noël (1944) 
En pleine terre  de Germaine Guèvremont.






Pub trouvée dans le livre
 
Radio-Monde 1943

11 novembre 2025

Aperçu des contes

Jean-Louis Lessard, Contes de Noël d’antan au Québec, Québec, éd. Gid, 2025, 246 pages.

Voici un aperçu des 24 contes. 

Joseph-Ferdinand Morissette - Un revenantDepuis 50 ans, un vieillard est condamné à revenir sur terre à la veille du jour de l’An. 

Joséphine Marchand (Josette) - Hier et demainQui dépose les cadeaux de Noël? Est-ce vraiment Santa Claus?

Anna Duval - Une tournée de l’enfant JésusQuand l’enfant Jésus s’ennuie...

Robertine Barry (Françoise) - Le baiser de MadeleineEn ce jour de l’An, parents et amis défilent pendant toute la journée.  Madeleine, elle, attend son beau Pierre.

Honoré Beaugrand - La chasse-galerieUn soir du jour de l’An 1858, en haut de la Gatineau, huit bûcherons font un pacte avec Satan.

Louis Fréchette - OuisePauvre petit Jésus tout dépenaillé dans sa crèche de fortune!

Ernest Choquette - Le docteur Santa ClausUn médecin a compris que le meilleur remède n’est pas nécessairement un médicament…

Wilfrid Larose - Entre deux quadrillesComment gâter son enfant quand tout va mal.

Gaëtane de Montreuil - Noël vécu Seuls les enfants sages reçoivent des cadeaux...

Anne-Marie Gleason (Madeleine) - Nuit de NoëlQuand il ne reste que les mystères de la religion…

Laure Conan - Le premier arbre de NoëlLe petit Jésus sait récompenser les généreux.

Éva Circé (Colombine) - Le dîner des roisQuand on est parents, on oublie facilement les manquements des enfants.

Marc Sauvalle - Le Noël de PietroMême les cœurs durs ont besoin d’un peu de beauté.

Sylva Clapin - La savaneIl allait oublier sa famille.

Henriette Dessaules (Fadette) - Son Noël Mourir quand on n’a pas connu la vie.

Georgina Lefaivre (Ginevra) - L’amoureux de Mlle AmélieL’amour survit aux rides.

Gabrielle St-Pierre Dugal (Payse)Conte des temps messianiques Quand l’enfant prodigue revient…

Louis-Joseph Doucet - Le renard du Père DurandC’est ainsi qu’on crée des légendes… et des contes de Noël.

Damase Potvin - Dans la brume Heureusement le clocher pointe haut dans le ciel.

Blanche Lamontagne - Les deux compagnesQuand St-Pierre voit arriver ces deux-là, il est un peu décontenancé.

Albert Laberge - La malade Certains ont perdu l’esprit de Noël...

Louis Dantin - L’invitée Qui est cette jeune femme qui hante la nuit?

Germaine Guèvremont - Un petit NoëlIl y a des requêtes qui ne se refusent pas.

Philippe La Ferrière – Noël d’un gueux Savoir donner sans humilier est un art.

24 octobre 2025

Contes de Noël d'antan au Québec

(J’ai le plaisir de vous présenter mon dernier livre. Il est sorti en octobre aux éditions GID. Il s’inscrit tout à fait dans le prolongement de Laurentiana.)

Des milliers de contes de Noël ont été publiés au Québec, la plupart dans des journaux et des périodiques. Et, contrairement à ce qu’on pourrait penser, ils s’adressaient aux adultes. Quand le temps des fêtes approchait, toutes les publications s’arrachaient ces récits, afin de servir à leur lectorat une édition spéciale ou, à tout le moins, un supplément de Noël. Quelques-uns seulement étaient repris en livre.

J’ai retenu 24 contes publiés entre 1884 et 1950, abordant tous les thèmes qui nourrissaient ce genre littéraire : la féerie d’une nuit de Noël, l’émerveillement des enfants devant la crèche, leur joie à la vue des étrennes, le bonheur retrouvé des laissés-pour-compte, les vertus consolatrices de la religion, l’attendrissement des puissants face à la misère ambiante, l’éveil à la tendresse et aux sentiments amoureux, etc. Chaque conte est précédé d’une courte biographie de l’auteur ou de l’autrice et d’une brève présentation. Un avant-propos et une conclusion nous aident à cerner l’importance que ces contes ont eue au fil du temps.

Ce recueil est aussi l’occasion de raviver le souvenir de 12 auteurs et 12 autrices qui ont brillé en leur temps : Robertine Barry, Honoré Beaugrand, Ernest Choquette, Éva Circé, Sylva Clapin, Laure Conan, Gaëtane de Montreuil, Louis Dantin, Henriette Dessaules, Louis-Joseph Doucet, Anna Duval, Louis Fréchette, Anne-Marie Gleason, Germaine Guèvremont, Philippe La Ferrière, Albert Laberge, Blanche Lamontagne, Wilfrid Larose, Georgina Lefaivre, Joséphine Marchand, Joseph-Ferdinand Morissette, Damase Potvin, Marc Sauvalle et Gabrielle St-Pierre.

Chose sûre, ces récits nous offrent un plaisir de lecture et l’occasion de nous retremper dans une bienfaisante naïveté, un sentiment souvent bien enfoui dans la mer des tracasseries de l’âge adulte.

Vous pouvez vous procurer le livre en librairie ou directement aux éditions GID (frais d’envoi de 10$ - gratuit pour un achat de deux livres) :

https://leseditionsgid.com/contes-de-noel-dantan-au-quebec.html?v=2351

Partagez s’il vous plaît. Demandez à votre bibliothèque de l'acquérir. Si les ventes sont satisfaisantes, un second tome sera offert l’automne prochain. Il suffit de COPIER COLLER le lien ci-dessus.



1 janvier 2025

Le nouvel an (1828)

Air : Jeunes amants, cueillez des fleurs.

Par mille baisers fraternels
Le jour de l’an est remarquable ;
Cette affection des mortels
Est-elle fausse ou véritable?
Mais à quoi bon, sensés lecteurs,
Nous donner cette inquiétude ?
Il faudrait lire au fond des cœurs,
Pour en avoir la certitude.

L’un vous souhaite la santé,
Et l’autre un très long cours de vie ;
Celui-ci la prospérité,
D’aucun revers jamais suivie.
Pour nous, sans vouloir censurer
Cette antique et charmante mode,
Qu’on nous permette de tracer
Et de suivre une autre méthode.

Dans ce jour célèbre à jamais,
Malgré que l’un ou l’autre dise,
Voici donc quels sont nos souhaits :
Nous souhaitons avec franchise,
Aux magistrats, l’intégrité ;
Aux faux plaideurs, la patience ;
Aux huissiers, de l’honnêteté,
Et aux notaires, la science.

Aux greffiers, plus d’humanité ;
Aux auteurs, plus de modestie ;
Aux marchands, plus de vérité ;
Aux prudes, moins d’afféterie ;
Aux ignorants, l’instruction ;
Aux gazetiers, moins de mensonges ;
Aux savants, moins de prétention ;
Aux lunatiques, moins de songes.

Aux grands, beaucoup moins de fierté ;
Aux avocats, plus de franchise ;
Aux docteurs, plus d’aménité ;
Aux maris, moins de convoitise ;
Aux femmes, la fidélité ;
Aux jeunes filles, l’innocence ;
Aux vieilles, la tranquillité ;
Aux jeunes gens, la tempérance.

Aux débiteurs, un doux repos ;
Aux créanciers, moins de rudesse ;
Aux libertins, le corps dispos ;
Aux avares, plus de largesse ;
Enfin, aux ministres de paix,
La tolérance, sans rancune.
Voilà quels sont tous nos souhaits,
Ah! puissent-ils faire fortune !

(Publié dans Le répertoire national, t. 1, 1892)

31 décembre 2024

Rondel à l'an nouveau

L’an qui va nous éclore avec l'aube prochaine
Sera-t-il fait de joie ou de deuil ou de peine?
De misère et de peine aux gueux abandonnés,
Il sera fait de joie aux hommes fortunés.

Mais pour les nids d'amour où des oiseaux sont nés,
Pour les cœurs de vingt-ans au grand Rêve adonnés,
Sera-t-il fait de joie ou de deuil et de peine,
L'an qui va nous éclore avec l'aube prochaine?

Il sera fait de joie à tous ceux-là qu’enchaîne
Un destin paternel, sans envie et sans haine.
Mais pour ceux qui s’en vont, dans le Vague obstinés,
Il sera fait des deux comme tous ses aînés,

L'an qui va nous éclore avec l'aube prochaine.
31 décembre 1910.

(Antoine Désilets, Mon pays, mes amours, 1913)

Massicotte - Le réveillon (BAnQ)

28 décembre 2024

Noël pour une âme seule

Noël ! joyeux Noël cher aux petits enfants,
Noël des dodos bleus et des réveils magiques,
Je sens mon cœur frémir de songes nostalgiques
En écoutant l’écho des clochers triomphant
s.

La lune s’est ancrée au grand mât de l’Église
Échouée en plein mont sur des galets d’argent ;
Et la douce clarté de son disque immergent
Donne aux maisons l’aspect d’immobiles banquises.

Secouant leurs grelots sur les chemins tracés
Par-ci d’un arbre en givre et par-delà d'épinettes,
Sur la neige crissant leurs lisses violentes,
Arrivent les traîneaux par les gens devancés.

La nuit vibre soudain comme un globe sonore
Sous l’airain de la cloche éveillant le hameau,
Tel un air pastoral de quelque chalumeau,
Pour saluer la sainte et solennelle aurore.

(Charles-E. Harpe, Les oiseaux dans la brume, 1948)

27 décembre 2024

Simple légende

Vêtus d'une rude et trop mince toile, 
Marie et Joseph marchent dans la nuit;
Au firmament brille une seule étoile, 
Un doux bêlement est l'unique bruit.

Marie est dolente et courbe sa taille
Sous le cher fardeau de l'Enfant divin, 
Mais Joseph a peur qu'elle ne défaille...
Que ne ferait-il pour un doigt de vin?

Or voilà qu'au loin s'allument des lampes, 
Qu'au creux d'un vieux mur le volubilis 
Tend aux pérégrins de suaves hampes, 
Que sous leurs pieds las éclôt un grand lis...

Enfin, la poterne (ouverte aux troupeaux) !
Mais quant au logis, quant aux aubergistes, 
Nul gîte ne s'offre aux saints chemineaux:
Restent l'Étable — et les Évangélistes.

(Paul Morin, Géronte et son miroir, 1960)

Illustration : Ozias Leduc dans Contes vrais de Lemay

26 décembre 2024

Santa Claus

Le beau vieux et la belle barbe,
Et le bon rire un peu malin,
Et les gros yeux qui vous regardent
Comme cela est déjà loin!

J’entends encore (en souvenir)
Le cher silence de la chambre
Pour... celui qui allait venir.
Le soir du vingt-quatre décembre.

- Pas ceux de nos grands magasins,
Les bonshommes à l'improviste
Qui vous sourient d'un air si triste
Et comme en vous tendant la main;

Ni les Pères Noël trop blêmes
Dans leurs moustaches de papier,
Dont les gars n'auront pas d'étrennes
Et dont la fille va nu-pieds!

-  J'entends encor (veille des Fêtes)
Le vrai Bonhomme de Noël,
Celui qu'on guette à la fenêtre
Et qui vraiment venait du ciel.

Traîneau joyeux, course de rêve
Dans l'air phosphorescent et pur,
Où, par monts, par vaux et par grèves.
Fuyaient les cerfs à toute allure.

Et dans un clair de lune immense
Où toits, clochers, ciel, tout reluit,
Voici le vertige et la danse
De cette aubade dans la nuit !

Voici l'allégresse et l'orgueil
Et les étrennes opportunes.
Et les cornes de ces chevreuils,
Forêt mouvante sous la lune !

Voici la fuite et le cortège
Que leur allure alerte enivre,
Telle une vraie traîne de givre,
Et sonnailles à fleur de neige !...

Et le traîneau dans la nuit blanche,
Le beau traîneau vif et vermeil
Filait, plus brillant que les branches,
D'avoir passé sur le soleil
!

(Jeannine Bélanger, Stances à l’éternel absent, 1941)

Illustration : Cécile Chabot

25 décembre 2024

Rêves de Noël

Voici Noël : Je rêve à l’humble maisonnette
Des simples et des inconnus;
Je rêve un bon gros feu de cèdre et d'épinette
Pour chauffer les pieds qui sont nus.

Je rêve que les bons, dont la vie est amère,
Ce soir ne sont pas oubliés,
Et que les petiots sans famille et sans mère
Ont des joujoux dans leurs souliers.

Je rêve que les morts: nos chers vieux et nos vieilles,
Viennent comme en un rendez-vous,
Les hommes vigoureux et les femmes vermeilles,
Pour manger le pain avec nous.

Je rêve qu’aux détours sinistres de la route
On ne voit plus personne errer;
Je rêve qu'il n'est plus de grande âme en déroute
Ni de beaux yeux faits pour pleurer.

Je rêve pour les fils de la noble souffrance
La promesse des jours plus beaux;
Je rêve plus d'amour, surtout plus d'espérance,
Et moins d'oubli sur les tombeaux!...

Je rêve un avenir radieux et prospère
Pour mon pays et pour ses lois;
Je rêve un Canada qui garde et qui vénère
Ses doux cantiques d'autrefois!

(Blanche Lamontagne, Visions gaspésiennes, 1913)

Illustration :  Cécile Chabot

24 décembre 2024

Noël

Cette nuit, le Père Noël,
Descendra dans la cheminée,
Endormez-vous, blonde nichée,
Car le voilà qui vient du ciel.

Sa grande barbe est toute blanche,
Depuis bien des siècles déjà,
Mais jamais il ne semble las,
Et jamais son front ne se penche.

C'est le prince de la gaîté,
De cette gaîté saine et franche,
Où toute notre âme s’épanche,
Où tout le cœur semble chanter.

Ce soir vous le verrez peut-être,
Mais non, l’homme au sable a passé
Donnez, blonds chérubins, dormez,
Notre Seigneur Jésus va naître.

(Jean Gillet, Paillettes, 1933)

Illustration : Cécile Chabot

23 décembre 2024

Veille de Noël

Par des chemins d'amour que fleuriront les anges.
Jésus viendra bientôt renaître dans nos cœurs.
Il va quitter l'azur, où le céleste chœur
Des brûlants séraphins célèbrent ses louanges.
Pour venir ici-bas renaître dans nos cœurs,
Par des chemins d'amour que fleuriront les anges
Par les chemins d'azur où rêvent les étoiles,
Laissons fleurir vers Lui l’hommage de nos chants
Ayons, ce soir, le cœur des tout petits enfants:
Que sur tous nos péchés l'amour jette son voile.
Afin que pour Jésus l'hommage de nos chants
S'élève vers l'azur où rêvent les étoiles.

(Alice Lemieux, Poèmes, 1929)

22 décembre 2024

Le sapin

Sur toutes les plaines et sur tous les toits
                         neige la neige.
          Tous les petits enfants endormis
dorment-ils sur un oreiller blanc comme neige?
                         Noël! Noël!
          sous le sapin fleuri de neige
                        dansent les rêves.

Sur tous les seuils et sur toutes les fenêtres
                        neige la neige.
Comment consolerez vous les petits enfants, Jésus,
          qui disent que vous n'êtes pas venu?
                       Noël! Noël!
          sous quel sapin fleuri de neige
          passe la ronde des espoirs déçus?

Sur tous les cimetières et sur toutes les croix
                        neige la neige.
Sur ma tombe plantez un sapin fleuri d'une étoile
                        miraculeuse;
les âmes neigeuses des petits enfants s'y donneront
                        rendez-vous.
                        Noël! Noël!
          sous mon sapin paré de neige
          tournera la joie des immortels.

(Rina Lasnier, Images et proses, 1941)

21 décembre 2024

Voici des fleurs

Voici des fleurs pour égayer ta Crèche,
Enfant Jésus, douce Fleur de l'Amour.
Triste est l'aspect de cette paille fraîche:
Il faut des fleurs à ton sombre séjour.

Sur le front pur où ton âme divine
Jette un reflet de céleste clarté,
Je mets la rose exquise et sans épine,
La rose d'or de sainte charité.

Humble à tes pieds, la tendre violette
Forme un tapis de velours parfumé;
Timidement s’ouvre la pâquerette,
Pour les regards du Créateur aimé.

Entre tes mains je dépose en guirlande
Les blanches croix du mystique jasmin;
Vers Toi le lys incline son offrande,
O Pureté qui te revêts l’humain!

(Marie Sylva, Vers le beau, 1924)

20 décembre 2024

Noël est dans l'air

Noël va revenir. J’entends ses doux appels
dans la neige qui tombe en chantant notre ciel.
Les petits et les grands ont le cœur en liesse
et répandent partout la divine promesse.


Deux mille ans ont passé. Le poème est nouveau.
Le Dieu de notre enfance est encor plus beau!
Sa doctrine et sa grâce ont toute l'éloquence
et le monde jaloux reconnaît sa science.

(Françoise Massicotte, Sérénité, 1959)

1 janvier 2024

Les souhaits du petit porteur

Aux abonnés de la Gazette de Joliette.

Un an vient de finir. Un nouvel an commence,
Et le Petit Porteur
S'achemine joyeux vers votre résidence.
Sympathique lecteur.

Il vient vous présenter ses hommages sincères.
Vous faire ses souhaits.
Il demande que Dieu rende vos jours prospères
Et vous donne la paix.

Un an vient de finir. Un autre le remplace.
Sur les ailes du Temps, emportés dans l'espace
Vieillissant malgré nous, devons-nous murmurer ?
Non, le bon sens nous dit qu'il faut nous résigner,
Recevoir de bon cœur ce qu'il faut qu'on accepte :
Voilà ce qui nous doit tenir lieu de précepte.
Il faut bien accueillir le premier jour de l'an.
Pour le petit porteur rien n'est plus consolant
Que de vous souhaiter, lecteurs de la Gazette,
Le bonheur et la paix. Chaque jeune fillette.
Si les vœux du petit doivent être exaucés,
A ses pieds pourra voir les amants empressés,
Se disputer l'honneur de lui conter fleurette.
L'élégant jouvenceau, brûlant pour sa Pierrette,
En vertu des souhaits du bon Petit Porteur,
Finira par fléchir la dame de son cœur.
Puisse, des vieux garçons, la phalange obstinée
Abjurer son erreur aux pieds de l'Hyménée !
Que les tendres époux, gens sages et rangés,
Contre les coups du sort soient toujours protégés !
Qu'ils croissent en vertus, qu'ils vivent dans l'aisance
Et soient toujours heureux ! Puisse la bienfaisance
Adoucir les malheurs du pauvre infortuné !
Que Dieu comble de biens le fidèle abonné !
Qu'il vous accorde à tous une longue vieillesse,
Exempte de soucis, de pleurs et de tristesse.
Ce sont là les souhaits que fait de tout son cœur
Celui qui s'est montré fidèle serviteur.
Qui ne manqua jamais de porter la Gazette
Chez tous les souscripteurs habitant Joliette.
Il vous souhaite à tous un heureux avenir
Et demande en retour un petit souvenir.

Joliette, 1er janvier 1878

(Rémi Trembaly, Caprices poétiques, 1881, p. 8-9)

27 décembre 2023

Que dois-je faire ?

Le moment de Noël approche, et je ne sais pas du tout ce que le petit Noël me donnera, ou, plutôt, je crois qu’il ne me donnera rien.

Cela m’est bien égal, et je ne regrette pas du tout ce que j’ai fait. Voulez-vous que je vous le conte ? Ce ne sera pas trop long.

Nous sommes le 22 décembre, n’est-ce pas ? Eh bien, il y a environ cinq ou six jours, ma mère m’appelle et me dit :

– Le 25 approche, tu n’as plus que quelques jours pour adresser ta demande au petit Noël ; chaque enfant n’a le droit d’écrire qu’une lettre et de ne demander qu’un seul objet ; ceux qui écrivent les premiers seront sûrement les mieux servis ; pensez-y ; c’est demain dimanche, tu as toute ta journée pour préparer cette lettre.

Le lendemain, mon père allait à la chasse, aux environs de Saint-Germain, dans la propriété de ma tante ; il m’emmena.

Il faisait un froid terrible, et je demeurai auprès d’un bon feu, dans le salon, dans la crainte de m’enrhumer. Je commençai par lire des histoires ; puis, je collai des images ; enfin, l’ennui me gagnant, je m’approchai de la fenêtre, dans l’espoir de voir quelques passants. Hélas ! ils étaient rares, vu le temps qu’il faisait et le pays désert qu’habitait ma tante.

Je pensai alors à la recommandation de ma mère et à la lettre au petit Noël qui n’était pas encore écrite ; je pris une feuille de papier rose, une plume neuve, et je me mis à l’ouvrage.

Ah !... j’eus du mal à inscrire lisiblement l’objet de mes désirs ; aussitôt qu’un nom était tracé sur la lettre, un autre me venait à l’esprit.

Tout à coup, en levant la tête pour me reposer un peu, car je me fatigue vite quand je fais un travail sérieux, tout à coup, dis-je, j’aperçus, devant la fenêtre, un pauvre petit garçon à peine vêtu, marchant pieds nus et grelottant de froid. Malgré sa mine malheureuse, il me fit un gracieux sourire.

Je courus à la porte et je l’appelai.

– Entre te chauffer un peu, lui dis-je ; ma tante est absente pour l’instant, mais elle ne me grondera pas de t’avoir invité, j’en suis sûr.

– Je n’ose, répondit-il, j’ai peur de salir le beau tapis.

– Il n’y a pas de danger ; essuie tes pieds sur le paillasson.

Il fit ce que je lui disais d’un pas craintif. Nous nous mîmes à jouer, et, au bout de dix minutes, nous étions les meilleurs amis du monde. Soudain, il s’approcha de la table sur laquelle j’étais installé et regarda mon travail.

– C’est vous qui écrivez si bien ? me dit-il.

 – Oui, repris-je, je demande au petit Noël qu’il m’apporte de beaux joujoux le 25 de ce mois.

– Vous êtes bien heureux, soupira le pauvre enfant ; ah ! si je savais écrire ! j’ai tant de choses à lui demander, moi, au petit Noël !

– Comment ! tu ne sais pas écrire ?

– Hélas ! non, je n’ai plus de père, et, ma mère étant toujours malade, je ne puis aller à l’école pour apprendre ; je la soigne, et je fais ce que je peux pour gagner un peu d’argent.

– Écoute, dis-je à mon nouvel ami, veux-tu que j’écrive en ton nom au petit Noël ?

– Ça ne se peut pas, me dit le malheureux, il faut écrire soi-même ; sans cela, il est probable que l’on n’a rien...

– Crois-tu ?

– J’en suis certain !

– Eh bien ! ne te tourmente pas, repris-je, je puis demander pour mon compte ce que tu désires ; et, dès que j’aurai reçu le cadeau, je te le donnerai ; dis-moi quelles sont tes ambitions : est-ce un tambour, un cheval qu’il te faut ?

– Oh ! non... mon petit monsieur, dit-il, je voudrais... je voudrais du bouillon et du vin pour maman qui en a grand besoin. Le médecin a recommandé qu’elle en prenne ; mais nous sommes trop pauvres pour en acheter !

Je pris bravement la plume et je demandai au petit Noël un pot-au-feu et du bon vin.

Mon ami partit enchanté, et je lui promis de lui envoyer sa commande aussitôt que je l’aurais reçue.

– Maintenant, je n’ai plus qu’à attendre !... Pourvu que Noël n’aille pas s’aviser de croire que je suis un gourmand !

Il réfléchit.

– J’ai envie de conter la chose à maman. Qu’en pensez-vous ? Elle est très bien avec lui.

(Louise Rousseau, le 26 décembre 1909)

(dans : Jean-Yves Dupuis, Contes de Noël, BEQ, p. 220-224)

26 décembre 2023

L’arbre de Noël de Pomponne

À propos d’arbre de Noël, je pose ce paradoxe-ci: Les vrais enfants ne sont pas ceux de cinq et dix ans, ce sont les enfants de trente et cinquante ans. Et si l’habitude des étrennes cessait, les plus punis seraient encore les parents.

Véritablement, il y a plus de plaisir à cette occasion, plus de rêves puérils, plus de folles envies dans le cœur des parents que dans ceux des enfants. Et combien je les plains du fond de mon âme, ceux qui n’ont rien connu de ces joies charmantes; ceux dont le foyer, où aucun bas n’est suspendu, ne résonne pas de cris et de rires enfantins le matin du Jour de l’An.

Voyez en effet.

Pomponne avait commencé le quinze décembre à grimper sur un fauteuil pour y rayer, jour par jour, les chiffres rouges du calendrier; ma femme les comptait depuis le douze, elle. Pomponne faisait des calculs et des suppositions interminables sur les étrennes nouvelles; nous en faisions de semblables depuis trois semaines, nous. Pomponne se demandait sans cesse comment s’y prendrait bien le père Nicholas pour pénétrer par la cheminée avec un arbre de Noël gros comme ça, sans l’éveiller encore; ah! pour sûr qu’elle le guetterait si bien cette fois qu’elle le verrait; et moi-même, j’étais plus inquiet qu’elle sur le moyen à prendre pour introduire cet arbre de Noël et l’installer sans bruit dans la maison.

Mais enfin le vieux Nicholas avait si bien couvert de son aile de ouate ma Pomponne, ce soir-là du 31 décembre, qu’elle ne bougea point, et l’entrée, — interrompue à chaque pas dans la crainte d’une alerte, — d’un gigantesque sapin, tout vert et sentant la résine, se fit sans accident véritable.

Chacun respira alors plus à l'aise, cette crainte traversée, car le plus grand danger était là dans les portes ouvertes et fermées, les chaises remuées, les allées et venues malgré nous retentissantes dans le calme de la nuit.

Puis toute la maisonnée procéda à l’installation symétrique des poupées blondes, des petits chariots rouges, des valises naines, à la suspension des chevaux mécaniques, des trompettes, des cornets de bonbons aux faveurs roses et bleues, des drapeaux... Un vrai bazar.

* * *

J’ai compris à ce moment qu’il était trop gros, cet arbre . . . avec trop de branches étendues en bras solliciteurs et qu’il fallait pour l’orner un lot de bibelots, de jouets, de bonbonnières à ne plus finir. Et je pensais: Je serai plus adroit l'an prochain, je le ferai choisir plus petit. Mais voilà. Pomponne n’en a pas oublié les grandioses proportions ; elle sait encore que la tête en était recourbée par le plafond, que les branches atteignaient tel endroit, là, marqué sur les fleurs du tapis et elle veut qu’il soit aussi beau l’an prochain et surtout aussi grand. Ah! ma Pomponne je ne suis pas plus bête que toi, va; je te prépare un bon tour ; il sera aussi grand ton arbre, mais je le fixerai dans un coin du boudoir, appuyé au mur ; je me trouverai à le simplifier ainsi de moitié.

Je donne ces détails car ils peuvent, être utiles à quelqu’un d'entre vous, confrères. Retenez-ça. Je vous communique cette excellente idée-là, pour vos étrennes, à vous; ce sera suffisant ; car, aujourd’hui, les bonnes idées sont rares et cotées très cher. Ainsi, n’oubliez point de fixer votre arbre dans un coin, ce sera le commencement du règne d’économie prêché par nos gouvernants.

* * *

Mais à ces superpositions de jouets divers et de drapeaux bariolés, il restait à ajouter une combinaison très savante de petites lanternes coloriées de cinq sous dont ma femme comptait tirer des effets de lumière étonnants.

Ces lanternes nous donnèrent beaucoup de fil à retordre, — dans le sens le plus absolu du mot, — car ce ne fut qu'à force de ficelles qu'on parvint à les assujettir solidement.

En même temps, ma femme m’expliquait, suivant les théories de la réflexion de la lumière, combien la réverbération en serait jolie dans la grande glace voisine.

Il était onze heures quand notre travail se termina par un dernier nœud au cou d’un grand polichinelle qui avait un ressort dans l’estomac et des cymbales aux mains.

Puis. chut, sans bruit, mystérieusement, chacun alla se coucher. Tout était prêt pour le père Nicolas.

Il ne s’agissait plus que de s'éveiller avant Pomponne — c'est-à-dire quelques minutes avant six heures — pour faire l'illumination de l'arbre de Noël au moyen des fameuses lanternes qui nous avaient donné tant de mal.

Ce fut même là une inquiétude nouvelle: il ne fallait point manquer notre coup. Aussi un système d’alarme fut organisé entre tout le personnel de la maison pour être bien sûr de ne pas rater notre effet. Les montres et les horloges en parfait fonctionnement... la veilleuse en place... allons... bonsoir.

Je rêvais à des choses folles, à des squelettes qui avaient des poupées suspendues au bout du nez, à des chevaux de bois qui traînaient de minuscules voitures d'ambulance dans les rues de mon village, à de monstrueuses paires de forceps dont je ne pouvais jamais ajuster les branches, quand je fus éveillé par un ah! bouleversé de ma femme, qui, penchée sur un cadran, venait de constater à la lumière de la veilleuse qu’il était six heures.

— Mon Dieu! six heures et Pomponne qui va s'éveiller... et les lanternes ... oh ! vite ...

En un clin d’œil, malgré les cliquetis des ferblanteries oscillantes, l'illumination fut bientôt complète.

Puis en dessous, l’on se mit à épier Pomponne, guettant son réveil ; ça ne devait pas tarder, jamais il ne dépassait six heures.

Mais elle dormait la chère petite, dormait, dormait toujours. À la fin, ça devenait embêtant. Fallait-il l'éveiller?... fallait-il éteindre les lanternes dont les chandelles, si petites, ne pouvaient durer longtemps?

Ce fut un moment de pénible perplexité.

Moi-même je me sentais une torturante envie de dormir, et les paupières me tombaient tellement malgré moi que j’eus tout à coup un soupçon.

J'attrape à mon tour le cadran ...

Ciel !... il marquait minuit et demi... Ma femme avait tout simplement confondu les aiguilles.

Je repose mon paradoxe: À propos d'arbre de Noël, les vrais enfants, ce sont ceux de trente et cinquante ans?

(Ernest Choquette, Carabinades, 1900, p. 85-90)