22 mai 2026

La poésie ce matin

Jacques Brault, La poésie ce matin, Montréal, Parti pris, 1973, 118 p. (Coll. Paroles 30)

Le recueil est d’abord paru en France en 1971 chez Grasset. Il est très difficile d’en faire le compte rendu, car, entre la première partie et la huitième, beaucoup de sujets sont soulevés. Je m’en suis donc tenu à relever ce qui me semblait le sujet de chacune d’elles, en laissant la parole au texte de Brault.

I — Le poète s’est engagé, s’est compromis, mais n’est plus sûr que sa parole ait eu du poids.  

parler c'est ne vivre
que de vent
ce qui reste
ta bouche remuante
quand tout est foutu
puis un peu de noirceur
à la clarté des gestes
se taisant

II — Le bel avenir du Québec, que plusieurs ont esquissé dans les années 60, n’était peut-être qu’un rêve. La patience finit par s’user. Il décrit un peuple coincé, incapable d’évoluer.

si belle soit la terre promise ailleurs en d'autres mondes
ce n'est pas ici

nous gèlerons sur place comme pères et mères
nous craquerons de froid de folie
nous ne partirons pas

III — Comment survivre dans un monde qui ne répond pas aux appels, dans cet univers où rien n’arrive au bon moment, que tu déchiffres mal, comme si tu étais étranger chez toi.

un caillou épuisé de poussière
jamais n'a heurté personne

il porte son poids en marge
des bruits des espaces des espoirs

tout de pierre et sans névrose
il ne demeure qu'en lui-même

IV — On entre dans la sphère du privé : sa mère, avec sa vie de misère, ses petites joies, sa rudesse en est la figure titulaire :

le savon de ménage les chaussettes trouées ton ventre
ballonné de pain humide
ta fatigue sur les carreaux de cuisine tes mains
peuplées d'échardes
le seau de saletés le poêle éteint le sifflement
des robinets la radio braillarde

V — L’humanité s’est perdue, l’espoir est mort et les pires horreurs surviennent

Vietnam Chicago Prague Biafra Bolivie et les autres
sans oublier le Québec ainsi soit-il
suppliciés entre pinces et pesanteur et par la grâce
des puissants-pourris

VI — Perdu dans un monde qu’il ne sait plus déchiffrer, le poète apparait comme un être vidé de sa substance.

ne me demandez pas le chemin
je suis à la remorque d'un horizon
aveugle sourd mais qu'il traverse bien
les ruines à naître
à défaut de cloisons

VII — L’art peut être une échappatoire (ce que lui inspirent les photos de Mia et Klaus).

Voici qu'entre l'avenir et le passé s'offre un présent habitable, une vérité véritable. Liberté d'être au monde, de vivre sans qualité, ainsi que la toute première molécule chercheuse d'un autre à elle semblable.

VIII — Sa femme et sa fille, et la ville grouillant de vie, plus ou moins décousue, demeurent ses plus sûrs ancrages.

tu es l'épousée du pire en douceur         
la fileuse des riens mal cardés
repasseuse en tablier de grande tenue
et sans gloire silencieuse à la fenêtre
depuis si longtemps les mains comme torchons de clarté
avec une lueur des lendemains aux cils
quand passe le facteur tout droit

La 4e de couverture de l’édition française (Paris, Grasset, 1971, 116 p.)

« Après Mémoire, où il établissait le bilan d’un pays vécu au futur comme au passé, Jacques Brault tente, dans La poésie ce matin, d’organiser une polyphonie de l’existence quotidienne. Mais vivre cette « vraie vie », dont Rimbaud déjà disait qu’elle était « absente », nécessite le courage de traverser lucidement la nuit, celle du fatalisme historique, celle de l’absurde inhérent à la condition humaine, celle des violences suscitées en vue de toutes les exploitations de la naïveté, celle de l’à-quoi-bon érigé en nouvelle mystique, celle… mais cette nuit risque d’être sans fin si l’on n’y veille pas. Car le matin viendra sûrement, la poésie de tous les âges a choisi de le saluer, de l’accueillir, de le signer de notre nom d’homme. Comme une promesse tenue malgré tout. Tel est l’itinéraire de ce livre qui part du Québec pour aller au monde et qui revient au Québec après une nuit d’absence, à l’heure où le matin résume tout le bonheur de conjuguer la vie au présent. »

 

15 mai 2026

Contes d’aujourd’hui

 Henri Beaupray, Contes d'aujourd'hui, Québec, Éditions de l'Action catholique, 1943, 218 pages.


Il était une fois

Cette allégorie met en lumière la vocation du « petit peuple » canadien-français : préserver sa langue et sa foi face aux défis du temps.

Le raid sur Dieppe
L’amie d’un officier et sa sœur fabriquent un talisman dans l’espoir de le protéger. Lors du débarquement à Dieppe, ce talisman, qui s’avère être le drapeau non officiel du Canada, inspire et encourage les soldats canadiens dans leur mission risquée.

Le secret du père Arsenault
Florian Arsenault s’installe à Saint-Léon-les-Pins, où il pratique le maraîchage. Avec l’âge, il engage un jeune homme et fait l’acquisition d’une belle camionnette jaune, multipliant les déplacements. Les gens se questionnent, jusqu’au moment où le curé révèle son secret : Arsenault est un Acadien qui rachète discrètement les terres que les Anglais ont prises lors du Grand Dérangement.

Les aventures de Prosper Morin
Prosper Morin, gardien de camp, raconte sa bataille avec une ourse.

Un pari d'étudiants
Des étudiants en médecine parient sur les derniers mots qu’un patient, risquant de perdre la voix lors d’une opération, pourrait prononcer.

Les oiseaux en coopératives
Les oiseaux ont abandonné le jardin du père Lagraine, pour la Gaspésie, où, semble-t-il, la coopération a créé un regain de richesse.

Le miracle de la neige
Deux vieux, qui reprochent à leur petite-fille ses excursions de ski avec son copain, changent d’idée en voyant tomber la neige depuis la fenêtre.

La jeune fille aux cheveux d'or
Deux étudiants en médecine, dans une salle de dissection, se retrouvent devant le corps d’une mystérieuse jeune fille aux cheveux d’or. Quelques années plus tard, l’un d’eux, suite à une panne de moteur, en voyage sur la Côte-Nord, s’arrête chez des vieux, les grands-parents de la jeune fille, et découvre qui elle était.

Le plus beau pays du monde
Un couple se rend à New York afin de visiter l’Exposition universelle. Leur jeune fils a très hâte de visiter le pavillon du Canada. À la suite d’un incident, cette visite est reportée au lendemain, mais l’enfant tombe malade. Dans un rêve, un ange lui présente son pays.

Gros Bonasse
Gros Bonasse, un homme naïf et maltraité par sa mère, est méprisé par les villageois. Il quitte le village et devient plus tard un héros de guerre, ce dont les villageois tirent honneur. 

Le saint homme de Cromignon
Un homme, qui se prend pour un saint, malmène femme et enfants.

Mon voisin de campagne
Un savant qui a étudié toute sa vie en arrive à cette simple vérité. L’essentiel ne se trouve pas dans la connaissance mais dans l’accord avec la réalitè qui nous entoure.

Entendons-nous, on n’est pas devant un grand recueil. La plus grande force de Beaupray réside dans le choix de ses personnages, plusieurs assez pittoresques. Cependant, l’action qui les anime n’est pas toujours captivante. Plusieurs récits, trop anecdotiques, reposent sur des événements insignifiants, comme une chute de neige dans « Le miracle de la neige » ou une simple partie de pêche dans « Mon voisin de campagne ». Ses histoires se déroulent le plus souvent dans des milieux bourgeois. Certains passages semblent servir une thèse, notamment lorsqu’il exprime ses sentiments nationalistes, son attachement au mouvement coopératif, à l’importance de la religion… D’autres sont moralisateurs, comme dans « Le saint homme de Cromignon ».

 

Charles-Henri Beaupray sur Laurentiana
Les beaux jours viendront…

Jours de folie

8 mai 2026

Les cris

Paul Mercure (Pierre Chatillon), Les cris, Montréal, Les éditions de l’aube, 1957, 62 p. (préface de Gilles Leclerc)

La préface de Gilles Leclerc fait 8 pages! Il tient un discours, très années cinquante, avec Camus et Sisyphe comme point de départ. Il s’interroge sur le rôle du poète, sur sa manière de répondre à l’absurde.

Le recueil contient trois parties. Dans Cri I, il s’adresse à Dieu. Avec beaucoup de métaphores et d’adjectifs, il lui raconte son désespoir. Il n’a que 17 ans, mais il a l’impression d’avoir tout expérimenté, tout raté, de se retrouver devant le vide. La société n’a rien à lui offrir, il lui reste Dieu, mais encore…  « J'ai tout perdu ! tout ! tout ! tout ! // Jusqu'à Vous peut-être, mon Dieu, mais il faut que Vous soyez là ! Il le faut ! Il le faut ! // Et je pleure, assis, sous le pont noir de ma ville. Il neige... un peu. » (Une version remodelée et allongée a été publiée dans l’édition de 1968)

Dans Cri II, Châtillon nous emmène dans l’enfer de sa vie. Les poèmes disent à peu près tous la même chose : la vie est un trou immonde. Il n’y a rien qui vaille la peine, surtout pas « le rire fou des filles idiotes », « écœurantes fumées terrestres ».  Plus loin, il évoque « ce cœur dans la souffrance des encens, sur l’autel ridicule de l’impossible vie ». En fait, derrière cette colère se cache un être dépressif, coincé dans « l’immense tournoiement du désespoir ». La Poésie ne sera pas le remède : « Ce sont des cris, le désespoir, sa gueule en confitures de baves, comme un couchant d’hiver, pleine de lichens de sang ». Et pour conclure : « Allons prier, car j’ai crevé mon Âme primitive, qui s’éteint… dans la vie »

Cri III ne compte que trois pages pour nous dire que les « égout solitaires de la vie » ont eu raison de lui :

   Cependant que très loin, très loin, la sangsue de la Terre suce aussi mon cœur sensible et flou,
   mon cœur se répandant, la proie des mouches et des chiens qui lèchent les égouts,
   que la sangsue de la Terre absorbe le venin du Soir en un hoquet de sang, de boue.
   et que la vie, la vie s'engouffre, un gros soleil de vomissure, au sein des glaises de l'Amour et de l'Angoisse,
   en un grand hurlement de fientes et de pigeons morts.


En 1957, Pierre Chatillon avait 17-18 ans. La colère repose sur quoi, on a bien peu d’indices. On devine une immense souffrance derrière ces cris. Bien entendu, on peut mettre sur le dos de l’adolescence cette révolte tonitruante et parfois malsaine, mais il faut aussi admettre que Chatillon démontre hors de tout doute des dons de poète.


Dans l’édition de 1968, le recueil « Les cris » (version retravaillée) est suivi du « Livre de l’herbe » et du « Livre du soleil ».

1 mai 2026

Meilleur est rêvé

Carl Mailhot, Meilleur est rêvé, Waterloo, 1963, n. p. (Préface de Claude Jasmin).

Carl Mailhot (1937-2005) a eu une plus grande visibilité en tant que marin aventurier qu’en tant que poète : Voir ce site.

Disons qu’il n’était pas un poète qui avait une voix. Le premier poème du recueil se veut une petite fantaisie verbale, une parmi d’autres, le recueil en est tout plein : « Je suis un écrivain / et je vis dans une page, / une page blanche / avec une ligne pour me coucher / et un trait pour m'asseoir. » Le second commence aussi par des lieux communs : « Au moment où je te parle / la terre tourne et le soleil brille. » 

Le recueil compte trois parties : Moi, Elle et Quant aux autres. Malgré les titres, ses poèmes parlent beaucoup de lui, même dans les deux dernières parties. On devine un jeune homme fragile, au passé sombre, qui tente de contrer ses angoisses par la fantaisie.  (Voir le poème retenu.)

Le jardin qu'elle aura
Je serai las un jour
de mes non sens,

de ma pipe aussi bien et de ma poésie,
je n'aurai plus le coeur à soigner mon hérésie
et à coiffer mes cheveux longs.

Je serai las un jour
de mon noir à vivre,
de mon foulard au cou,
de mes nuits par les rues,
de ces filles inventées qu'on voit dans les revues
et je deviendrai simple,
oh! si simple à suivre.

Je serai las tu sais
de mes jeux compliqués,

de mes lettres d'amour pareilles aux mots croisés
et j'irai avec toi

comme un gamin qui vend son génie
pour une boule de gomme.


24 avril 2026

Contes et nouvelles

Sylva Clapin, Contes et nouvelles, Montréal, Fides, 1980, 398 pages.

Dans Contes et nouvelles, Gilles Dorion, avec la collaboration d’Aurélien Boivin, a rassemblé 34 récits que Sylva Clapin a publiés dans des journaux, des revues ou des almanachs. On pourrait penser que tout baigne dans la même huile, mais non : un peu comme Maupassant, Clapin propose des récits de facture différente. On lit des contes de Noël (La savane), des nouvelles sur les mœurs et traditions de l’époque (La corvée chez Bapaume), des récits historiques (L’attaque du calvaire), des histoires d’amour (L'étrangère), des récits fantastiques (Rikiki), un récit de science-fiction (Le roi de l’or), et quelques histoires dignes des journaux à sensation (Jimmy)… Le tout se lit encore bien si on accepte de plonger dans cette époque révolue. Plusieurs récits se nourrissent du nationalisme canadien-français hérité du XIXe siècle.


Victor et Marie ou Le roman d’un enfant — Le narrateur, visitant Notre-Dame-de-Paris, est attiré par des pleurs dans une chapelle latérale.

Un vieux — Le père Patenaude n’en finit plus de mourir, au grand dam de Mélie sa bru.

Le déraciné — Le vieux veuf Antoine Villebon vit sur une terre près de Trois-Rivières. Son fils unique, émigré à Fall River, le convainc 
de la lui céder et de venir habiter avec eux. 

Terre natale — Un jeune homme quitte ses parents pour la ville, puis pour les États-Unis.

La rafale — Jean Dutras sort de cinq ans de prison, bien décidé à rester honnête.

Le Noël des Corbin — Le narrateur et un ami, désireux d’aller réveillonner à Saint-Damase, sont surpris par une tempête.

La Croix du Sud — Guerre des Boers. Un jeune garçon de 15 ans, qui fait office de tambour, est atteint d’une balle.

Le roi de l'or — Un savant trouve le secret pour fabriquer de l’or.

La savane — Aristide est un géant, un gai-luron, qui aime un peu trop la boisson.

La montée du zouave — L’ascension sociale d’un balayeur de rue dont tout le monde se moque.

L'étrangère — Une riche Américaine, en visite à Oka, rencontre un jeune architecte.

Le fiancé de neige — Par la voix d’une Autochtone, l’auteur célèbre la nature, l’amour.

L'amour triomphant — Un homme défiguré, dont la famille fortunée est repartie vivre en Angleterre, souffre cruellement de sa solitude, persuadé qu’aucune femme ne l’acceptera.

Va-de-bon-cœur — Jos fréquente depuis 10 ans Catherine sans oser la demander en mariage.

L'escarboucle — Un enfant atteint de tuberculose tombe amoureux de l’infirmière qui le soigne.

Jouets des dieux — Maurice de la Martinière se trouve coincé avec sa secrétaire Églantine, sur le toit d’un immeuble de 11 étages, en plein cœur de Montréal.

Gros-Pierre — Gros-Pierre, un jeune enfant perdu dans une gare, est recueilli par un contrôleur.

Le père Charlemagne — Un politicien, pour l’emporter, sait qu’il lui faut le vote du père Charlemagne.

La conversion de Moitrier — Moitrier, souffrant d’une appendicite, est opéré d’urgence.

Le miracle de Noël — La veille de Noël, une jeune femme est prise en flagrant délit de vol de fourrure par la détective d’un magasin.

Rikiki — Rikiki est un lutin qui tourmente Jean Mathurin.

La fièvre des foins — Le Père Ambroise utilise les pronostics d’un almanach sur la température pendant la période des foins pour tromper les agriculteurs et leur soutirer de l’argent.

Les Argonautes ou Le retour à la terre — Un jeune Beauceron, fraîchement arrivé à Montréal, s’éprend d’une chanteuse.

L’attaque du calvaire — 1759. Un débarquement anglais est repoussé par un détachement de quelques soldats canadiens postés à proximité d’une croix.

La corvée chez Bapaume — Une corvée est organisée pour aider Bapaume, malade.

Juanita — Un ouvrier talentueux et économe s’est entiché de Juanita, dont le père est riche.

La grande aventure du sieur de Savoisy — Le narrateur a miraculeusement obtenu un manuscrit attribué au sieur de Savoisy, qui suggère que ce dernier, naufragé au XVe siècle sur l’île-aux-Sables, serait le véritable découvreur du Canada et de l’Amérique.

Jimmy — Un homme tue sa femme et se suicide. Les voisins recueillent deux enfants, mais ne trouvent pas le troisième.

Le village et la ville — Une jeune fille s’oppose au passage d’un chemin de fer sur la terre qu’elle a héritée de ses parents.

Les bœufs — Un père a vendu les deux bœufs promis à son fils.

Un Noël intime — Deux loulous observent les humains en ce jour de Noël.

L'ultime récompense — Maria Chapdelaine a épousé Eutrope et met au monde un garçon en cette veille de Noël.

Au pays de Témiscamingue — Un Parisien, embauché par une compagnie forestière, passe son premier Noël canadien dans un camp de bûcherons au Témiscamingue.

Entre vieux amis — Tertulien et Sosthène, deux amis inséparables, pour meubler leur vieillesse, s’adonnent à la chasse aux papillons.

Sylva Clapin sur Laurentiana
Sensations de Nouvelle-France
Alma-Rose
Contes de Noël d’antan au Québec

17 avril 2026

Trans-terre

Jacques Chapdelaine, Trans-terre, s. l., Éditions du lys, 1963, 53 p.

« La vraie réalité est hors du temps ». Voilà qui cerne assez bien le contenu de Trans-terre. La naissance, la vie, la mort, tout baigne dans un dans un temps d’attente, un univers intemporel, comme si le monde n’était pas encore né. « La vie finira par être la vie ». La vie sur terre n’est qu’un lieu de passage vers la « vraie vie », l’être humain n’est qu'ébauche d’un « pur esprit » : « Alpiniste d’absolu / Musicien de l’intemporel // J’accéderai aux pures régions / Où commence toute vie »

On aurait tort de lier tout cela à la religion, celle-ci étant mentionnée tout au plus. « Je suis comme moi ailleurs / Je suis déjà mort ici / Je suis comme ailleurs moi / Je suis mort ailleurs déjà / Je suis moi sans peur / Sans mort, sans corps / Je suis de déjà, d'ailleurs, d'ici, / Je suis comme monde en moi / Monde en amour comme déjà / Ailleurs en moi déjà l'amour / Sans yeux, sans corps, sans tête, / Comme le monde ailleurs en moi / Je suis amour ailleurs ici / Sans moi, sans mort, sans monde ».

Malgré la hauteur du propos, cette poésie demeure assez simple. L’anaphore, ce procédé de répétition un peu facile des apprentis-poètes, prolifère. Quelques poèmes ne sont qu’une suite de mots dispersés sur les lignes, sur la page. En voici un :



10 avril 2026

Un jardin au bout du monde

Gabrielle Roy, Un jardin au bout du monde, Montréal, Beauchemin, 1975, 219 p.

Dans Un jardin au bout du monde, Gabrielle Roy présente quatre récits qui mettent en scène des immigrants installés dans l’Ouest canadien. Les deux premières nouvelles ont été écrites au début des années 1960.

Un vagabond frappe à notre porte
Un étranger frappe à la porte de la famille Trudeau, qui vit isolée dans la vaste plaine du Manitoba. Prétendant être un parent venu du Québec, il s’invite chez eux. On devine vite qu’il est un imposteur. Habile à faire parler ses hôtes, il recueille leurs confidences puis, à partir de celles-ci, leur raconte l’histoire qu’ils souhaitent entendre. Conteur remarquable, il exploite la nostalgie qu’ils éprouvent pour leur terre natale. Tous finissent par tomber sous son charme, sauf la mère. Un jour, sans prévenir, il disparaît. Quelques mois plus tard, la famille reçoit une lettre : il s’est arrêté chez leur oncle, installé en Alberta. On comprend alors que l’homme passe de famille en famille, emmagasinant des informations pour mieux se faire accepter. Lorsqu’il repasse quelques années plus tard, le père l’accueille froidement, tandis que la mère se montre hospitalière, reconnaissant en lui le conteur exceptionnel qui avait su apporter un peu de rêve dans leur quotidien monotone.

Où iras-tu Sam Lee Wong ?
Sam Lee Wong quitte la Chine, surpeuplée, dans l’espoir de trouver un lieu où il pourrait s’épanouir. Aidé par une société d’aide aux immigrants chinois, il émigre au Canada et s’installe à Horizon, en Saskatchewan, ayant entendu dire que la région possède des collines semblables à celles de son village natal. Il y ouvre un petit restaurant qui prospère jusqu’à ce qu’une sécheresse ruine ses efforts. Le boom pétrolier vient aggraver la situation : des hommes d’affaires arrivent dans la région et il perd la location de son établissement. Croyant à tort qu’il s’apprête à quitter Horizon, les habitants organisent une fête en son honneur. Sam Lee Wong comprend alors qu’il vaut mieux partir et recommencer ailleurs. Il choisit Sweet Clover, juste de l’autre côté des collines.

La vallée Houdou
Des Doukhobors récemment immigrés cherchent un endroit où s’établir, un lieu qui leur rappellerait leur Caucase natal. La plaine infinie ne les attire guère : elle leur semble sans commencement ni fin. Avec l’aide d’un agent d’immigration, ils découvrent finalement une vallée qui paraît inculte mais qui leur parle immédiatement : la vallée Houdou.

Un jardin au bout du monde
« Ainsi, un jour que m’amenait sur cette route une étrange curiosité — mais plutôt une tristesse de l’esprit, ce goût qui assez souvent m’a prise de découvrir et de partager la plus totale solitude — j’ai vu devant moi, sous le ciel énorme, contre le vent hostile et parmi les herbes hautes, ce petit jardin qui débordait de fleurs. »

À Volhyn, un village isolé du nord de l’Alberta, vivent Martha et Stépan Yaramko, deux immigrants ukrainiens âgés dont les enfants sont partis. Tandis que Stépan, amer, s’est coupé du monde, Martha, malade, trouve du réconfort dans son jardin, qui devient le symbole d’un bonheur fragile malgré la solitude et la rudesse du paysage.

Comme dans l’ensemble de son œuvre, Gabrielle Roy excelle à saisir les motivations humaines et les contorsions que chacun doit accomplir pour s’ajuster à la fois aux normes de son époque et aux imprévus de l’existence. Elle dépeint avec beaucoup de finesse les vastes plaines : l’omniprésence du vent, l’impression d’isolement que suscitent ces horizons immenses, à peine ponctués de quelques bosquets d’arbres.

On y retrouve plusieurs de ses thèmes de prédilection : le pouvoir des récits, les tensions familiales, la nostalgie du pays perdu, les incertitudes de l’immigration, l’éloge de l’errance, l’accord — parfois difficile — avec le paysage, les retours sur le passé et la quête du sens d’une vie.

Extrait

Ainsi en allait-il à présent de ses pensées. Elle n'était plus de force pour les abrutissantes besognes. Elle ne se donnait plus qu'à son petit jardin et, ce faisant, tout comme des plantes que l'on entretient, ses pensées aussi se dégageaient du silence et de l'habitude. Et elles devenaient pour Martha une com-pagnie. Il lui semblait qu'elles étaient belles, solitaires. Parfois elle s'étonnait de les trouver siennes. Ce jour-là rôda en son cœur le sentiment que ses pensées étaient trop hautes pour être d'elle seulement. Mais de qui d'autre eût-elle pu les tenir? Peut-être les avait-elle toujours eues, mais très loin en elle enfermées, indistinctes comme la fleur à venir dans sa graine si terne. Et, si elle n'avait pas perdu sa robuste santé, si elle n'avait pas senti se cogner à l'âme, comme un papillon affolé, l'idée de sa mort, aurait-elle seulement prêté attention à ses pensées, aurait-elle su qu'elle menait une existence humaine?

Se traînant sur les genoux, elle fit place nette autour des cosmos. Elle leur parlait tout ce temps, les félicitant de leur bonne nature, des fleurs de pauvres, sans aucune espèce d'exigence, vivant en presque n'importe quel sol, renaissant de leur graine tombée à l'automne; mais elle n'en avait pas moins aimé davantage certaines de ses plantes qu'elle avait eu beaucoup de mal à sauver. Alors elle eut comme une pensée de colère. Pourquoi, se demanda-t-elle, une petite vie aussi douce, aussi tranquille que celle d'une fleur avait-elle tant d'ennemis? (p. 132-133)

3 avril 2026

Les seins gorgés

Gemma Tremblay, Les seins gorgés, Montréal, Éditions du songe, 1969, 93 p.

Pour ce qui est de l’écriture, ce recueil n’est guère différent des deux autres que j’ai blogués : le style est très chargé, les métaphores se bousculent. Il me semble, cependant, que Gemma Tremblay va beaucoup plus loin dans l’approfondissement de son cheminement intérieur.

Entre chair et l’arbre
Cette partie, très ancrée dans le « je », témoigne d’un grand désordre intérieur. Elle perçoit autour d’elle beaucoup d’instabilité, elle essaie de sortir de sa « forêt remplie de loups-garous ».

Musiques statiques
La poète cherche une échappatoire, surtout du coté des arts, sans toutefois réussir à calmer son âme en détresse. « J’ai dans la gorge / l’âcre odeur des espoirs qui brûlent ». Tout au plus, la « musique, enfin, couvre [s]on cri ».

Prismes déviés
Difficile à lire. On assiste plus ou moins à l’effondrement psychologique d’une femme qui ne trouve plus de consolation nulle part.  « Qu'on fouille mes décombres / je ne suis plus maître de mes pensées / je vis ma vie attachée aux liens de la folie / revenir de mes voyages intérieurs / à chaque jour de plus en plus suicidée / le feu prend dans ma cervelle » .

La part de l’absolu
On a l’impression qu’elle a déposé les armes, qu’elle ne croit plus à rien, ce qui inclut religion, pays et poésie.  « Prodige de révolte sur la vie / je rassemble le désastre de mon corps / dans la patience des marchés au désert / derniers délires d’outre tarie ».

Pour une analyse de son œuvre : Une poète pour la Métis

Il y a comme un trop-plein dans cette poésie qui la rend difficile à lire. L’autrice elle-même en est consciente. En même temps, si on est le moindrement sensible, on ne peut se contenter d’un regard intellectuel sur ces poèmes pleins de souffrances.

ROND-POINT DES ARTS

Tu retiens ton souffle parc bruyant
parmi tes racines quadrillées
en immense marécage souterrain
les feuilles des poèmes
boivent la sève des branches ombrageuses
je capte ton message Carré Saint-Louis
entre poètes pigeons volants

Farniente d’Italie
zal polonais ou pause québécoise
où sont-ils peintres et chevalets
théâtre en plein air chansonniers
orchestre du dimanche vaudeville
marché du livre où éventrer les tomes
à prix réduits
où êtes-vous artistes créateurs
quand la cité attend
rond-point des arts sur pilotis

Carré Saint-Louis
de la fontaine au monument
depuis quinze ans je vous cherche
du va-et-vient de mes allées de troubadour
depuis quinze ans c'est tout cela que j'entrevois
et que j'entends et qui pour moi
n'existe pas

Carré Saint-Louis
je sais nommer chaque arbre au tronc blessé
semblable à mon âme dépareillée
 je tourne et je reviens parmi les pas
de Nelligan

j'harmonise au son des clés la voix du vent
que tour à tour vient modifier la griffe
carnivore des saisons

Gemma Tremblay sur Laurentiana
Cuivres et violons marins
Cratères sous la neige

27 mars 2026

Cratères sous la neige

Gemma Tremblay, Cratères sous la neige, Montréal, Déom, 1966, 53 p. (Coll. Poésie canadienne no 14)

C’est toute une flambée qu’allume Gemma Tremblay dans ce recueil. Les vers se précipitent, s’entrechoquent, se pulvérisent. Tous liens logiques écartés, il ne reste que des suites de mots, des appositions, des énumérations composées d’éléments disparates, des métaphores percutantes, des phrases qui n’en sont pas. Et le sens? Une recherche avide de sens, un grand trou qu’il faudrait combler, de grands malaises en soi et tout autour.

Comme dans le recueil précédent, avec plus de consistance, elle lie ses propres malaises au thème du pays. Elle témoigne du besoin de s’ancrer dans ce pays, ce pays qui ne se laisse pas facilement approcher.  

QUAND JE SUIS LOIN

Loin du pays s'irritent mes amours
lacs pavoisés de fleurs vivaces
j'écris avec le goudron des rampes de fer forgé

Manicouagans
tous les matins l'annonce d'un nouveau chantier
mugissement des eaux dans ma tête
tes victimes sont mes plus beaux ornements
bronze totems

le Saint-Laurent ma plus belle musique
Loin du pays s'irritent mes amours
lacs pavoisés de fleurs vivaces
j'écris avec le goudron des rampes de fer forgé
Manicouagans

Au creux de la terre j'entends battre mon coeur
pays je ne peux plus demeurer dans ton lit sauvage
ta beauté m'enivre

vous qui voulez renaître ce printemps
à hauteur des fronteaux

entre les maillons dorés du soleil de sa vierge moisson
parlez au sol avec la voix des siècles colonisés

Je monte dans ma course nordique
jusqu'au Mont Royal

respirer les flammèches d'anciens volcans
dans les gigues pourprées des indiens
aux larges rumeurs océaniques

Je ne peux plus te voir grandir pays
sans effarement ni douleur
j'entends les démolitions d'entre les marteaux
les clous joyeux gratte-ciel de vertige
ma voix prend forme de l'avenir pressuré

Pouvoir ne plus t'aimer
sans la drave des bouleaux dans tes robes bleu sombre
la morsure des forêts
voici mes bras de lionceau pour t'étreindre
tu peux pleurer Québec dans tes forêts d'éclosion
tes ramages amoureux

tu peux chanter à même mon sang qui flambe
sur les musiques obsédées
j'ai des cratères dans la gorge des vies entières
prêtes à peupler les fourrés d'étincelles
qui crèvent de fierté muette

Ma poésie redescend navrée d'inquisition
il n'est que lumière sur les chemins prophétiques
qu'enluminure sur le fleuve



20 mars 2026

Cuivres et violons marins

Gemma Tremblay, Cuivres et violons marins, Montréal, L’Hexagone, 1965, 61 p.

Quand elle publie Cuivres et violons marins à L’Hexagone, Gemma Tremblay (1929-1974) a déjà trois recueils de poésie à son actif, dont deux chez Beauchemin (Rhapsodie auburn, 1960 et L’Aube d’ocre, 1961) et un aux éditions Jean Grassin en France (Séquences du poème,1964).

Le moins qu’on puisse dire, c’est que la poésie de Gemma Tremblay ne donne pas dans la dentelle. Le plus souvent, l’autrice y exprime ses états d’âme dans un style très ampoulé. Ainsi dès le premier poème :

J'ai un cœur de gitane
rempli de musiques agressives
dans un pays vêtu d'oripeaux flambants
de dieux d'emprunts
j'éclaire l'été de mes tièdes chandeleurs
je ramone mes cheminées de routines
au-dessus de klaxons de ruptures
en lamelles d'échos pulvérisés

On dirait une parole longtemps retenue qui se presse sur la page, qui bouscule la logique, une parole martelée à coups de métaphores bruyantes, sinon explosives. « J'éteins des volcans dans mon front / des cratères s'éveillent se rendorment / ma ville s'éclaire du feu de mes yeux ».

« J’ai dans les yeux des graviers de révolte » On cherche à comprendre l’origine de cette colère, mais rien n’est assez consistant dans le recueil pour pointer du doigt une cause. À travers ce brouhaha que semble être sa vie (ou sa conscience), surgissent des moments de paix et le style du coup s’allège : « J'accumule ma paix / parmi les êtres qui surgissent / fermer la porte à la nuit / décocher la haine au son du cor / je vous dirai demain le temps qu'il fait / le jour à naître est proche ».

Comme plusieurs auteurs de son époque, elle associe ses malaises à ceux du pays (mais le rapprochement vient tardivement et on y croit plus ou moins) : « Mon pays navigue / descend la drave des forêts dans mes veines / fleuve mêlé à mes larmes / mon pays passe dans ma voix ».

Gemma Tremblay (1924-1974), originaire de Saint-Moïse, étudie dans plusieurs institutions religieuses avant de devenir professeure de musique et organiste. Installée à Montréal en 1950, elle occupe des postes administratifs et collabore à de nombreux périodiques. Entre 1960 et 1972, elle publie neuf recueils de poésie, recevant notamment le prix Du Maurier (1964) et le prix du Club des Poètes (1972). Elle a eu droit à une rétrospective chez L’Hexagone en 1989. Elle décède à Montréal en 1974.

L’œuvre de Gemma Tremblay
Rhapsodie auburn, Montréal, Beauchemin, 1960.
L'aube d'ocre, Montréal, Beauchemin, 1961.
Séquences du poème, Paris, Grassin, 1964.
Cuivres et violons marins, Montréal, l'Hexagone, 1965.
Poèmes d'identité, Paris, Grassin, 1965.
Cratères sous la neige, Montréal, Déom, 1966.
Les feux intermittents, Paris, Grassin, 1968.
Les seins gorgés, Montréal, Editions du Songe, 1969.
Soufles du midi, Paris, Grassin, 1972.
Rétrospectives (1960-1972), Montréal, L’Hexagone, 1989.

13 mars 2026

Rouge et bleu

Pamphile Lemay, Rouge et Bleu, Québec, C. Chauveau, 1891, 288 pages.

Le recueil contient trois pièces : Sous les bois, En livrée, Rouge et bleu. J’ignore si elles ont déjà été jouées. Ce sont des comédies sans prétention, du vaudeville, du théâtre de boulevard, non dépourvus de charmes pour autant qu’on baisse la garde.

Sous les bois. Comédie en un acte. La scène se passe au Petit-Canada, près de Saint-Paul, Minnesota. Le décor : bois, mousse, fleurs et eaux. M. et Mme Montour font un pique-nique en pleine forêt. Madame se baigne, Monsieur écrit un poème pendant que leurs deux filles vont cueillir des fleurs. Survient un chasseur; monsieur va pêcher avec lui.  Tout le monde de nouveau réuni, on discute de Québec, de ses attraits. Le chasseur finit par se faire connaître : il est le fils qui les a quittés il y a 12 ans.

En livrée est une comédie en deux actes (je ne l’ai pas lue).

Rouge et bleu est une comédie en trois actes. Une veuve se présente chez un notaire parce qu’elle vient de découvrir que le bien qu’elle possède a été acquis malhonnêtement par un aïeul. Ce notaire, un veuf, a une fille et une nièce qui porte le même nom : Éva Flamel. Les deux sont amoureuses de jeunes hommes qui portent le même nom : René Mural. Le notaire, un bleu teint, veut se lancer en politique et est aidé par René Mural agent. L’autre René Mural est un avocat, un rouge tout aussi teint. Il se trouve que la veuve est sa mère et celui dont on a jadis usurpé la richesse est un aïeul du notaire.

Compte tenu des noms, beaucoup de quiproquos surgissent. Finalement, le notaire épouse la veuve, sa fille épouse l’avocat et l’agent épouse la nièce. Bref des mariages entre Rouges et Bleus.

Lemay se moque des politiciens, de leur esprit de chapelle, de leur implication naïve dans des politiques qu’ils connaissent mal. Heureusement qu’il y a des femmes, semble-t-il nous dire.