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10 juillet 2026

Cet été qui chantait

Gabrielle Roy, Cet été qui chantait, Montréal, Les éditions françaises, 1972, 204 pages (Illustrations de Guy Lemieux et préface d’Adrienne Choquette).

Gabrielle Roy, l’été venu, déménageait à Petite-Rivière-Saint-François où elle avait un chalet depuis 1957 (Le voir sur internet). Aujourd’hui, ce chalet accueille des artistes en résidence.

Cet été qui chantait se lit comme une promenade au bord du fleuve. Pas de grande intrigue, mais une série de petits récits, presque des instantanés, cueillis dans un été passé dans ce petit village de Charlevoix. Et c’est ce qui fait son charme.

Roy regarde tout : les vaches, les oiseaux, les fleurs, les voisins… Même les « riens » du quotidien deviennent des moments pleins de sens. Elle a ce talent de rendre vivant ce qu’on ne remarque plus ou ce qui peut sembler insignifiant. Une clochette au cou d’une vache, une corneille qui s’attarde, une mare au crépuscule, le chant de l'ouaouaron : tout prend une dimension poétique.

La plupart du temps, elle est seule, mari et amis ne se pointant qu’à l’occasion. On comprend qu’elle est là pour écrire, pour être tranquille, pour écouter le monde autour d’elle. Et dans ce silence, elle tisse des liens, surtout avec Berthe (à qui elle dédie le livre), mais aussi avec les animaux, qu’elle décrit comme s’ils portaient vraiment attention  aux humains.

Certaines histoires marquent plus que d’autres : la corneille Jeannot, qui finit par mourir chez elle, ou encore cette vieille Martine qu’on emmène voir le fleuve comme dernier pèlerinage.

Une histoire, « L’enfant morte », se détache de l’ensemble, un souvenir triste que l’odeur des roses a fait surgir. Lors de ses débuts comme enseignante au Manitoba, elle a été confrontée à la mort d’une enfant.

C’est ma lecture du dernier et magnifique livre de Monique Proulx (Le bien ne fait pas de bruit) qui m’a incité à relire Cet été qui chantait. Proulx fut artiste en résidence au chalet Gabrielle-Roy et elle a bien connu Berthe.

Belles illustrations de Guy Lemieux.

Extrait

Aujourd'hui les vaches sont sur le flanc. Couchées toutes trois ainsi que leurs veaux. À ne rien faire qu'à se laisser délivrer par le vent chaud des mouches, taons et frappe-à-bord. C'est la première fois que je voyais cela : en plein jour, pattes repliées sous elles, orientées toutes de manière à recevoir ce vent béni entre les cornes, des vaches se laissant vivre! Je ne les avais jamais vues jusqu'ici que se grattant d'une patte, se grattant de l'autre, la queue en moulinet, les oreilles agitées, le dos parcouru de tressaillements, en état de défense tout le temps contre les insectes qui les torturent. Même en dormant. J'avais fini par penser qu'il était naturel pour elles de dormir deux minutes par-ci, deux minutes par-là, et de vivre et de mourir pour ainsi dire debout. Aujourd'hui seulement, à les voir enfin au repos, je comprends que ce n'est pas beaucoup plus naturel que ce ne le serait pour nous de passer toute notre vie debout.

En coupant à travers le champ où elles étaient si bien à leur aise, je fis attention pour ne pas les déranger et les obliger à se lever.

Aucune ne se leva, mais chacune comme je passais me salua vaguement du fond du regard. Elles parurent me reconnaître au premier coup d'œil aujourd'hui. À cause du vent sec qui leur éclaircissait le cerveau?

Peut-être, mais peut-être aussi à cause de mon petit chapeau blanc. J'ai remarqué qu'elles semblent plus vite me reconnaître lorsqu'elles le voient poindre à travers les aulnes. Toujours d'ailleurs avec une certaine stupéfaction, comme si elles se demandaient :

« Quand est-ce qu'elle va donc s'acheter un autre chapeau? Depuis le temps qu'on lui voit toujours le même! » (P. 115-116)

Gabrielle Roy sur Laurentiana

Bonheur d’occasion

La Petite Poule d’eau

Alexandre Chenevert

Rue Deschambault

La montagne secrète

Ces enfants de ma vie 

La route d'Altamont

La rivière sans repos

De quoi t’ennuies-tu Éveline?

Un jardin au bout du monde

24 avril 2026

Contes et nouvelles

Sylva Clapin, Contes et nouvelles, Montréal, Fides, 1980, 398 pages.

Dans Contes et nouvelles, Gilles Dorion, avec la collaboration d’Aurélien Boivin, a rassemblé 34 récits que Sylva Clapin a publiés dans des journaux, des revues ou des almanachs. On pourrait penser que tout baigne dans la même huile, mais non : un peu comme Maupassant, Clapin propose des récits de facture différente. On lit des contes de Noël (La savane), des nouvelles sur les mœurs et traditions de l’époque (La corvée chez Bapaume), des récits historiques (L’attaque du calvaire), des histoires d’amour (L'étrangère), des récits fantastiques (Rikiki), un récit de science-fiction (Le roi de l’or), et quelques histoires dignes des journaux à sensation (Jimmy)… Le tout se lit encore bien si on accepte de plonger dans cette époque révolue. Plusieurs récits se nourrissent du nationalisme canadien-français hérité du XIXe siècle.


Victor et Marie ou Le roman d’un enfant — Le narrateur, visitant Notre-Dame-de-Paris, est attiré par des pleurs dans une chapelle latérale.

Un vieux — Le père Patenaude n’en finit plus de mourir, au grand dam de Mélie sa bru.

Le déraciné — Le vieux veuf Antoine Villebon vit sur une terre près de Trois-Rivières. Son fils unique, émigré à Fall River, le convainc 
de la lui céder et de venir habiter avec eux. 

Terre natale — Un jeune homme quitte ses parents pour la ville, puis pour les États-Unis.

La rafale — Jean Dutras sort de cinq ans de prison, bien décidé à rester honnête.

Le Noël des Corbin — Le narrateur et un ami, désireux d’aller réveillonner à Saint-Damase, sont surpris par une tempête.

La Croix du Sud — Guerre des Boers. Un jeune garçon de 15 ans, qui fait office de tambour, est atteint d’une balle.

Le roi de l'or — Un savant trouve le secret pour fabriquer de l’or.

La savane — Aristide est un géant, un gai-luron, qui aime un peu trop la boisson.

La montée du zouave — L’ascension sociale d’un balayeur de rue dont tout le monde se moque.

L'étrangère — Une riche Américaine, en visite à Oka, rencontre un jeune architecte.

Le fiancé de neige — Par la voix d’une Autochtone, l’auteur célèbre la nature, l’amour.

L'amour triomphant — Un homme défiguré, dont la famille fortunée est repartie vivre en Angleterre, souffre cruellement de sa solitude, persuadé qu’aucune femme ne l’acceptera.

Va-de-bon-cœur — Jos fréquente depuis 10 ans Catherine sans oser la demander en mariage.

L'escarboucle — Un enfant atteint de tuberculose tombe amoureux de l’infirmière qui le soigne.

Jouets des dieux — Maurice de la Martinière se trouve coincé avec sa secrétaire Églantine, sur le toit d’un immeuble de 11 étages, en plein cœur de Montréal.

Gros-Pierre — Gros-Pierre, un jeune enfant perdu dans une gare, est recueilli par un contrôleur.

Le père Charlemagne — Un politicien, pour l’emporter, sait qu’il lui faut le vote du père Charlemagne.

La conversion de Moitrier — Moitrier, souffrant d’une appendicite, est opéré d’urgence.

Le miracle de Noël — La veille de Noël, une jeune femme est prise en flagrant délit de vol de fourrure par la détective d’un magasin.

Rikiki — Rikiki est un lutin qui tourmente Jean Mathurin.

La fièvre des foins — Le Père Ambroise utilise les pronostics d’un almanach sur la température pendant la période des foins pour tromper les agriculteurs et leur soutirer de l’argent.

Les Argonautes ou Le retour à la terre — Un jeune Beauceron, fraîchement arrivé à Montréal, s’éprend d’une chanteuse.

L’attaque du calvaire — 1759. Un débarquement anglais est repoussé par un détachement de quelques soldats canadiens postés à proximité d’une croix.

La corvée chez Bapaume — Une corvée est organisée pour aider Bapaume, malade.

Juanita — Un ouvrier talentueux et économe s’est entiché de Juanita, dont le père est riche.

La grande aventure du sieur de Savoisy — Le narrateur a miraculeusement obtenu un manuscrit attribué au sieur de Savoisy, qui suggère que ce dernier, naufragé au XVe siècle sur l’île-aux-Sables, serait le véritable découvreur du Canada et de l’Amérique.

Jimmy — Un homme tue sa femme et se suicide. Les voisins recueillent deux enfants, mais ne trouvent pas le troisième.

Le village et la ville — Une jeune fille s’oppose au passage d’un chemin de fer sur la terre qu’elle a héritée de ses parents.

Les bœufs — Un père a vendu les deux bœufs promis à son fils.

Un Noël intime — Deux loulous observent les humains en ce jour de Noël.

L'ultime récompense — Maria Chapdelaine a épousé Eutrope et met au monde un garçon en cette veille de Noël.

Au pays de Témiscamingue — Un Parisien, embauché par une compagnie forestière, passe son premier Noël canadien dans un camp de bûcherons au Témiscamingue.

Entre vieux amis — Tertulien et Sosthène, deux amis inséparables, pour meubler leur vieillesse, s’adonnent à la chasse aux papillons.

Sylva Clapin sur Laurentiana
Sensations de Nouvelle-France
Alma-Rose
Contes de Noël d’antan au Québec

10 avril 2026

Un jardin au bout du monde

Gabrielle Roy, Un jardin au bout du monde, Montréal, Beauchemin, 1975, 219 p.

Dans Un jardin au bout du monde, Gabrielle Roy présente quatre récits qui mettent en scène des immigrants installés dans l’Ouest canadien. Les deux premières nouvelles ont été écrites au début des années 1960.

Un vagabond frappe à notre porte
Un étranger frappe à la porte de la famille Trudeau, qui vit isolée dans la vaste plaine du Manitoba. Prétendant être un parent venu du Québec, il s’invite chez eux. On devine vite qu’il est un imposteur. Habile à faire parler ses hôtes, il recueille leurs confidences puis, à partir de celles-ci, leur raconte l’histoire qu’ils souhaitent entendre. Conteur remarquable, il exploite la nostalgie qu’ils éprouvent pour leur terre natale. Tous finissent par tomber sous son charme, sauf la mère. Un jour, sans prévenir, il disparaît. Quelques mois plus tard, la famille reçoit une lettre : il s’est arrêté chez leur oncle, installé en Alberta. On comprend alors que l’homme passe de famille en famille, emmagasinant des informations pour mieux se faire accepter. Lorsqu’il repasse quelques années plus tard, le père l’accueille froidement, tandis que la mère se montre hospitalière, reconnaissant en lui le conteur exceptionnel qui avait su apporter un peu de rêve dans leur quotidien monotone.

Où iras-tu Sam Lee Wong ?
Sam Lee Wong quitte la Chine, surpeuplée, dans l’espoir de trouver un lieu où il pourrait s’épanouir. Aidé par une société d’aide aux immigrants chinois, il émigre au Canada et s’installe à Horizon, en Saskatchewan, ayant entendu dire que la région possède des collines semblables à celles de son village natal. Il y ouvre un petit restaurant qui prospère jusqu’à ce qu’une sécheresse ruine ses efforts. Le boom pétrolier vient aggraver la situation : des hommes d’affaires arrivent dans la région et il perd la location de son établissement. Croyant à tort qu’il s’apprête à quitter Horizon, les habitants organisent une fête en son honneur. Sam Lee Wong comprend alors qu’il vaut mieux partir et recommencer ailleurs. Il choisit Sweet Clover, juste de l’autre côté des collines.

La vallée Houdou
Des Doukhobors récemment immigrés cherchent un endroit où s’établir, un lieu qui leur rappellerait leur Caucase natal. La plaine infinie ne les attire guère : elle leur semble sans commencement ni fin. Avec l’aide d’un agent d’immigration, ils découvrent finalement une vallée qui paraît inculte mais qui leur parle immédiatement : la vallée Houdou.

Un jardin au bout du monde
« Ainsi, un jour que m’amenait sur cette route une étrange curiosité — mais plutôt une tristesse de l’esprit, ce goût qui assez souvent m’a prise de découvrir et de partager la plus totale solitude — j’ai vu devant moi, sous le ciel énorme, contre le vent hostile et parmi les herbes hautes, ce petit jardin qui débordait de fleurs. »

À Volhyn, un village isolé du nord de l’Alberta, vivent Martha et Stépan Yaramko, deux immigrants ukrainiens âgés dont les enfants sont partis. Tandis que Stépan, amer, s’est coupé du monde, Martha, malade, trouve du réconfort dans son jardin, qui devient le symbole d’un bonheur fragile malgré la solitude et la rudesse du paysage.

Comme dans l’ensemble de son œuvre, Gabrielle Roy excelle à saisir les motivations humaines et les contorsions que chacun doit accomplir pour s’ajuster à la fois aux normes de son époque et aux imprévus de l’existence. Elle dépeint avec beaucoup de finesse les vastes plaines : l’omniprésence du vent, l’impression d’isolement que suscitent ces horizons immenses, à peine ponctués de quelques bosquets d’arbres.

On y retrouve plusieurs de ses thèmes de prédilection : le pouvoir des récits, les tensions familiales, la nostalgie du pays perdu, les incertitudes de l’immigration, l’éloge de l’errance, l’accord — parfois difficile — avec le paysage, les retours sur le passé et la quête du sens d’une vie.

Extrait

Ainsi en allait-il à présent de ses pensées. Elle n'était plus de force pour les abrutissantes besognes. Elle ne se donnait plus qu'à son petit jardin et, ce faisant, tout comme des plantes que l'on entretient, ses pensées aussi se dégageaient du silence et de l'habitude. Et elles devenaient pour Martha une com-pagnie. Il lui semblait qu'elles étaient belles, solitaires. Parfois elle s'étonnait de les trouver siennes. Ce jour-là rôda en son cœur le sentiment que ses pensées étaient trop hautes pour être d'elle seulement. Mais de qui d'autre eût-elle pu les tenir? Peut-être les avait-elle toujours eues, mais très loin en elle enfermées, indistinctes comme la fleur à venir dans sa graine si terne. Et, si elle n'avait pas perdu sa robuste santé, si elle n'avait pas senti se cogner à l'âme, comme un papillon affolé, l'idée de sa mort, aurait-elle seulement prêté attention à ses pensées, aurait-elle su qu'elle menait une existence humaine?

Se traînant sur les genoux, elle fit place nette autour des cosmos. Elle leur parlait tout ce temps, les félicitant de leur bonne nature, des fleurs de pauvres, sans aucune espèce d'exigence, vivant en presque n'importe quel sol, renaissant de leur graine tombée à l'automne; mais elle n'en avait pas moins aimé davantage certaines de ses plantes qu'elle avait eu beaucoup de mal à sauver. Alors elle eut comme une pensée de colère. Pourquoi, se demanda-t-elle, une petite vie aussi douce, aussi tranquille que celle d'une fleur avait-elle tant d'ennemis? (p. 132-133)

6 mars 2026

L’affaire Sougraine

Pamphile Lemay, L’affaire Sougraine, Québec, C. Darveau, 1884, 458 pages.

Lemay s’inspire d’une affaire judiciaire de son époque, dont voici les faits. En 1882, à Notre-Dame-de-Montauban, une jeune fille de 16 ans s'enfuit avec un Abénaquis âgé d'une cinquantaine d'années, marié et père de famille. Les parents de l'adolescente donnent l'alerte, et les noms des fugitifs (Elmire Audet et Louis Sougraine) sont publiés dans les journaux. Entre-temps, le cadavre de la femme de Louis Sougraine est retrouvé.

Lemay développe l’action du fait divers dans une autre temporalité et en d’autres lieux.

Prologue

Au pied des Rocheuses, Longue Chevelure, un métis sioux catholique, sauve un Abénaquis (Sougraine) et une jeune fille canadienne (Elmire, enceinte) qu’un feu d’herbe menace. Les deux amants ont fui le Québec, Sougraine craignant d’être accusé du meurtre de sa femme.

Longue Chevelure, malheureux chez les Sioux et n’approuvant pas la conduite de Sougraine, confie la jeune fille enceinte, ainsi que sa propre femme et leur enfant, à un groupe de Canadiens français qui retournent au Québec, après avoir participé à la ruée vers l’or. Il compte les rejoindre plus tard. Le projet tourne mal : sa femme est assassinée et il croit qu’il en a été ainsi de sa petite fille.

23 ans plus tard : mêmes personnages sous d’autres noms

Les D’Aucheron, un couple qui mène grande vie sans en avoir les moyens, veulent marier leur fille adoptive (Léontine) à un jeune politicien. Le père a besoin de ce dernier pour ses affaires. Un notaire, dans la trentaine, est aussi amoureux de Léontine et, comme les D’Aucheron sont ses débiteurs, il essaie de les forcer à la lui donner. Mais elle est amoureuse de Rodolphe Houde, un jeune médecin. Voilà pour le carré amoureux.

Presque tous les personnages évoluent, en toute conscience ou non, sous un nom d’emprunt et le roman consiste à dévoiler leur vraie identité au fil de l’histoire. Il se trouve que Mme D’Aucheron est Elmire Audet, la jeune fille qui avait fui dans l’ouest avec Sougraine. Sougraine est de retour à Québec sous un nom d’emprunt : Langue muette. Le jeune politicien est leur fils. Léontine est la fille de Longue Chevelure, celle que tout le monde — et même lui — croyait morte. Et le jeune notaire est le fils du premier mariage de Sougraine. Un hasard n’attendant pas l’autre, ils se retrouvent tous dans un bal chez les D’Aucheron.

Le fil narratif, c’est l’histoire d’amour de Léontine et de ses trois prétendants. Mais le récit met aussi en scène le milieu bourgeois de Québec, un milieu fondé sur de fausses représentations, sur le cynisme des pseudo-riches face aux pauvres, même si des personnages viennent tempérer la critique virulente de Lemay.

« Voilà comment va le monde : Pendant que les uns gaspillent dans de vains plaisirs l'argent qu'ils amassent facilement, les autres mendient un morceau de pain ; pendant que les uns chantent, dansent, se divertissent, les autres pleurent et grelottent près d'un foyer sans chaleur. Il est bon d'être témoin de la folie des riches, cela nous fait aimer les pauvres. Je me demande parfois, disait-il encore, ce qu'il en adviendrait de tous ces gens heureux si les déshérités de la terre n'avaient pas pour se consoler les promesses de la religion. L'esprit de révolte germerait dans les cœurs, la haine soufflerait sur le monde, l'envie relèverait sa tête de vipère, et, le moment favorable venu, toute l'armée des misérables se précipiterait sur les classes aisées. Ce serait le partage du butin après la bataille du luxe et de la vanité contre l'indigence incrédule ou impie. Cette bataille et ce partage épouvantables arriveront bientôt si les apôtres de la libre pensée continuent leur œuvre diabolique. » (P. 159-160)

Le milieu politique n’échappe pas non plus à l’œil malicieux de l’auteur qui était bibliothécaire au Parlement. En plus des discours creux en périodes d’élection, ça sent le favoritisme et la malversation à plein nez.

Le roman se lit encore bien, si on accepte les multiples invraisemblances, les retournements de situation faciles, les explications souvent moralisatrices.  Le style est plus vif que dans les autres écrits de l’auteur.

Pamphile Lemay sur Laurentiana

Picounoc le maudit
Le Pèlerin de Sainte-Anne
Les Vengeances
Les Gouttelettes
Fables
Contes vrais

30 janvier 2026

De quoi t’ennuies-tu Éveline?

Gabrielle Roy, De quoi t’ennuies-tu Éveline?, suivi de Ély! Ély! Ély! Montréal, Boréal, 1984, 122 p.

« De quoi t'ennuies-tu, Éveline? a été publié pour la première fois à la fin de 1982 par les Éditions du Sentier; cette édition était limitée à 200 exemplaires. Dernier texte publié par Gabrielle Roy avant sa mort en juillet 1983, ce récit, demeuré jusqu'alors inédit, avait été écrit au début des années soixante, dans ce qu'il est convenu d'appeler le « cycle » de Rue Deschambault et de La route d’Altamont. » (Avant-propos)

Dans ce court roman, Gabrielle Roy décrit le long périple d’Éveline, qui quitte le Manitoba pour la Californie, après avoir reçu de son frère Majorique un message énigmatique : « Majorique à la veille du grand départ souhaite revoir Éveline. Argent suit. » Que signifie le « grand départ »? La mort? se demande Éveline.

Pendant son voyage en autocar, elle rencontre différents passagers. Chacun raconte son histoire, parle de son pays d’origine, de sa famille. Éveline, curieuse et attentive, les écoute et partage ses propres souvenirs, surtout ceux liés à Majorique. Elle revoit leur enfance, leur relation, et la différence entre leur parcours. Alors qu’elle est restée attachée à sa famille et à ses responsabilités, il est parti découvrir le monde. « ... il menait la vie qu'elle eût aimée pour elle-même : partir, connaître autant que possible les merveilles de ce monde, traverser la vie en voyageur. Toute sa vie d'adulte, captive de son foyer, de ses devoirs, jamais maman n'avait abdiqué son désir de liberté, et quand la liberté vint enfin, ce fut avec la douleur des séparations. » (11)

Peu à peu, son voyage devient plus qu’un simple trajet : elle repense à sa vie, aux choix faits, aux regrets qui l’habitent, mais aussi à la mort. Même si la vie de Majorique apparaît plus remplie, Éveline ne rejette pas la sienne pour autant : elle sait que la famille et l’amour ont donné un sens à son existence. Elle reconnaît pourtant qu’une partie d’elle a toujours désiré autre chose, sans trop savoir quoi. « Comment avait-il su qu'elle désirait autre chose que tout ce qu'elle possédait, autre chose d'imprécis et pourtant de si exigeant à sa manière? Il avait pris entre ses mains le visage de sa sœur, scrutant les yeux : « De quoi t'ennuies-tu, Éveline ? » Et elle avait répondu : « Je ne le sais même pas, voilà qui est bien fou, n'est-ce pas Majorique? » - Peut-être de ce que tu n'as pas vu, hein, sœurette?  Et au même instant elle avait saisi à quel point c'était vrai. « Oui, de ce que je n'ai pas vu et ne verrai sans doute jamais. Toi, tu vas partir bientôt, tandis que moi... » (27-28)

Les paysages entrevus occupent une place importante dans le récit : les grandes plaines, le désert, les montagnes et finalement la Californie qui marque l’aboutissement du voyage. Face à l’océan, Éveline ressent un profond apaisement : « De nouveau elle regarda briller ce lointain uni, sans rides, plus exaltant dans son mystère que tout ce qui l'avait saisie d'émotion pendant sa vie entière. Et cependant, ce n'était rien, non, rien que de l'uni, de l'infini, le calme parfait. » (94)

Pour Gabrielle Roy, ce qui donne un sens à la vie, ce sont le mouvement, la curiosité et surtout les relations humaines. « Le plus beau du voyage, de tous les voyages peut-être, pensa-t-elle, ce ne sont pas les sites, les paysages, si nouveaux soient-ils, mais bien l'éternelle ressemblance des hommes, sous tous les cieux, avec leur bonté, leur douceur si touchante. » (34)

Autres extraits

« Le cœur d'Éveline s'exaltait de cette sauvagerie. C'était son amour des espaces infinis, de ces grands espaces qu'on dirait inutiles, qui revivait ici. Et en ce moment elle ne se sentait nullement à la fin de son existence. Ah non, il y avait vraiment trop de choses à voir en ce monde, comment pouvait-on jamais s'y sentir vieux et plein de lassitude? » (38)

« À cause des collines, elle se souvint de l'attachement de sa mère pour le petit village montagneux du Québec d'où elle était partie un jour pour le Manitoba. » (41)

« Éveline rêva. Le Ciel lui avait accordé une deuxième vie... » (46)

« C'était, s'épaulant directement au ciel, une chaîne de collines comme dans le Montana, mais celles-ci étaient affreusement tourmentées, elles avaient la forme de gibets, d'échafauds, des formes qui faisaient peur à l'âme. » (55)

« Elle sentit son cœur prêt à défaillir d'émotion. Les hautes montagnes, la Sierra Nevada! » (58)

« On avait voulu l'envoyer se reposer. Mais comment l'aurait-elle pu, alors qu'il y avait tant à apprendre, à souffrir, à connaître... » (65)

Gabrielle Roy sur Laurentiana

Bonheur d’occasion

La Petite Poule d’eau

Alexandre Chenevert

Rue Deschambault

La montagne secrète

Ces enfants de ma vie 

La route d'Altamont

La rivière sans repos

De quoi t’ennuies-tu Éveline?

23 janvier 2026

Le temps des villages

Adrienne Choquette, Le temps des villages, Notre-Dame-des-Laurentides, Les presses laurentiennes, 1975, 215 pages (couverture de Michel Champagne, préface de Suzanne Paradis)

Le recueil est publié deux ans après le décès de l’autrice. Pour rappel, Adrienne Choquette a donné son nom au prix qui récompense le meilleur recueil de nouvelles de l’année.

L’action se déroule dans un petit village au sud de Shawinigan (Almaville), aujourd’hui avalé par la ville. L’autrice y a vécu jusqu’à son adolescence.

La rivière — À l’origine de la paroisse. Le bleu. Les variations de la rivière St-Maurice.

Le village — Comme la rivière, le village paraît lisse en apparence, mais il est secoué par toutes sortes de remous. Histoire d’un commissaire d’école qui ne savait pas lire.

Le temps des fraises — Pendant 15 jours, femmes et enfants récoltent des fraises des champs sous un soleil intense pour les vendre au marché.

Arthurette — Arthurette, considérée comme faible d’esprit, après la mort de son frère jumeau, travaille chez les sœurs Brisson qui la maltraitent. Un incident avec un jeune garçon choque le village, mais le vicaire parvient à apaiser la situation.

Une noyade — Un enfant se noie. On le repêche six heures plus tard. Désarroi de la mère, une veuve qui a déjà perdu ses trois autres enfants en raison de la tuberculose.

Jeux olympiques à l'horizon — Un ancien boxeur entraîne sa fille à la natation. Afin qu’elle progresse, il lui faudrait des soutiens financiers qui lui permettraient de vivre à Montréal. Pourtant, personne ne pose le moindre geste. Lorsqu’elle finit par réussir, soudainement, tout le village revendique son succès.

Les sœurs Brisson — Deux sœurs, liées par testament (si tu te maries, tu perds ta part), se détestent et se pourrissent mutuellement la vie sous le regard du village qui s’amuse du spectacle.

La fête — En mai, l’ouverture des vannes du barrage attire chaque année les curieux et les villageois.

Bonchien — Un chien, longtemps entraîné à la cruauté, est sauvé par une voisine à laquelle il voue un attachement exclusif et sans réserve.

Johnny-Catin — Pas vraiment un récit. Éloge de l’hiver. Johnny Catin est une espèce d’original qui sculpte des personnages de glace.

La robe de velours — Un forgeron a épousé une femme séduisante rencontrée à Montréal. Sans qu’il ne s’en rende compte, elle le manipule et le trompe. (Meilleur récit)

Quelques autres du village — L’histoire de la mère Diotte, abandonnée par ses enfants, et de ses voisins, les Gervais, une grosse famille rude et travaillante, mais unie.

L'hôpital — Joachin, un bûcheron qui doit monter le lendemain en forêt, est frappé par un mal mystérieux qui le cloue au lit. Dans sa vanité d’homme fort, il refuse qu’on fasse appel au médecin jusqu’à ce qu’on le force. (Meilleur récit)

Le silence au village — Un soir d’été. Réflexions de l’autrice sur son petit village, sur ses liens avec sa mère

Mon village et l'art pictural — Grâce à sa persévérance, le jeune vicaire parvint à convaincre le prêtre ainsi que les paroissiens d’autoriser un artiste reconnu à redécorer l’église.

Le drame L’autrice revient sur le drame des sœurs Brisson. Jusqu’à la fin, elle se font la guerre et empestent l’atmosphère du village. Réflexions sur les humains qui passent et les lieux qui leur survivent.

L’autrice, à la manière de Gabrielle Roy, fait preuve d’une observation fine et d’un vrai talent pour capter une atmosphère : « Durant bien des jours c'était tout gris et tout brun au village. Plus de feuilles aux branches ni de fleurs dans les jardins durcis. Le vent. Le froid. Nos chiens n'aboyaient plus que par instinct de conservation, surpris par l'écho qui renvoyait leurs voix. Il semblait que la rivière elle-même se retirât de la vie, nous entraînant tous dans une sorte de mort lente. Quelque chose de mauvais habitait l'air, menace suspendue, indiscernable, qui nous faisait nous hâter vers nos maisons où les lumières s'allumaient tôt par défi à l'étrangeté des nuits de novembre. Certains villageois, sensibles au mystère de la saison, s'entretenaient en hésitant de sujets insolites qui avaient rapport avec les mondes invisibles. » (p. 121)

Ce recueil méritait de sortir de l’oubli. Je crois qu’il faut un certain âge pour l’apprécier. Dommage que la littérature contemporaine ait tant besoin de drames percutants, alors que nos vies tiennent à tellement peu de choses. « Longtemps après qu’il ne restera plus trace des générations de mon village et que l’on cherchera en vain nos tombes, la rivière coulera sous le pont et usera patiemment la digue de béton, comme elle le faisait déjà au temps de mon enfance. »

« Pour moi je dois à mon village — ou à mon enfance -— d'avoir appris à ne pas séparer le cœur humain d'avec lui-même, à ne pas le couper de ses parties d'ombre, sinon il n'est qu'à demi vivant. » (Avant-propos)

Adrienne Choquette sur Laurentiana
La Coupe vide (1948)
La nuit ne dort pas (1954)
Laure Clouet (1961)
Le Temps des villages (1975)
Confidences d’écrivains canadiens (1939)

16 janvier 2026

Contes canadiens

Hervé de Saint-Georges, Contes canadiens, Paris, Éditions Paul Dumont, 1947, 197 pages.

Le recueil compte huit nouvelles. On déduit que ces histoires se déroulent au début du vingtième siècle. Saint-Georges met en scène des drames qui perturbent des gens en apparence sans histoire. On dirait qu’une fatalité plane au-dessus de ce petit monde : presque tous les récits se terminent par un décès. Les critiques ont évoqué, avec raison, Maupassant pour décrire le réalisme de Saint-Georges. On pourrait aussi nommer Albert Laberge, en raison de sa vision pessimiste et Yves Thériault, pour certains personnages qui ne font qu’un avec la nature. Le recueil est très bien écrit. Les personnages sont particulièrement bien caractérisés. On peut comprendre que ce livre ait été réimprimé en 2008.

Le dernier train

Alcide est chef de gare dans un hameau perdu. Delvina, une ancienne maîtresse d’école qui s’est acheté un petit commerce quand elle a hérité d’un oncle, est amoureuse de lui depuis toujours. Il la fréquente mais refuse de l’épouser. Quand il apprend que sa petite gare sera fermée, il est coincé. De quoi vivre? Delvina lui propose une fois de plus le mariage. Alcide va choisir une sortie beaucoup plus dramatique.

Le réveillon des démons

Thomas Lapierre, dit Frisé, est un draveur sur la Gatineau, mais aussi un mécréant qui ne croit ni à Dieu ni à diable.  Pendant que ses amis se rendent à la messe de minuit au village voisin, il préfère rester au camp, s’empiffrer et se saouler. À minuit, une troupe de démons débarquent et le forcent à avaler la pire nourriture qui soit. D’un signe de croix, il réussit à s’en débarrasser et, tôt le lendemain, il court se confesser et communier.

Quand la flamme s'éteint

Ludovic et Maria, un couple de fermiers, vivent avec le père âgé qui leur a transmis sa terre. Celui-ci est malade et on s’attend à ce qu’il décède, ce que le couple souhaite. Il se rétablit mais ne peut plus accomplir les petits travaux qui l’occupaient. Le couple envisage de le placer à l’hospice, mais le testament prévoit un héritage de 800 $, à condition qu’il meure à la maison. Ayant entendu leur discussion, le père décide de partir chez sa sœur, mais il décède en chemin, privant ainsi le couple de l’héritage prévu.

Le rêve de Lee-Wing

Lee-Wing, un serveur, s’est amouraché d’une belle sténo qui vient au restaurant tous les jours. Elle s’en rend compte et ça l’amuse. Elle fait marcher le « sale petit Chinois » avant de l’abandonner quand elle voit qu’elle est allée trop loin. Il en meurt.

Le crime d'un honnête homme

Rémi, un petit aubergiste, aime la pêche. Un jour, il sort de l’eau un cadavre dont le portefeuille intact contient $2000. Impossible de savoir qui est cet homme, il le remet à l’eau et part avec l’argent. Il a tôt fait de se culpabiliser et, au bout de quelques mois, il retourne le chercher pour le mener au cimetière. Mal lui en prend puisqu’il se noie en essayant de le remonter dans son bateau.

Hilaire-aux-Anguilles

Hilaire, 80 ans, vit avec sa vieille.  Ses enfants ont déserté. Pour survivre, il chasse et il pêche. Un jour, il apprend que les vieux recevront bientôt une pension. Il n’y croit pas jusqu’à ce que le curé confirme la nouvelle. Sa vieille est très malade et meurt avant l’arrivée du premier chèque. Un ami lui apporte enfin la fameuse enveloppe contenant le chèque ainsi que les arréages, presque 200$. Ému, il meurt en examinant son chèque.

Les écumeurs de grèves

Edgar Forban et son fils Romain, mal vus par le village, sont accusés de pillage. Romain est amoureux de Gisèle, la fille de leur rival. Lors d’une tempête, le père de Gisèle est en danger. Malgré les réticences, les Forban le sauvent et retrouvent ainsi l’estime des habitants.

Le montreur d'ours

Tonio et son ours arrivent au village et présentent un spectacle interrompu par l’intervention du maire. Tonio est ensuite chassé et passe la nuit dans un fossé avec son ours. Le lendemain, le fils du maire se blesse gravement en coupant du bois, et personne ne parvient à arrêter l’hémorragie. Tonio, qui a le don d’arrêter le sang, aurait pu intervenir, mais il demeure introuvable. Peu après, un chasseur abat l’ours qui était resté auprès du corps de son maître, décédé lui aussi.

5 octobre 2025

L’amélanchier

Jacques Ferron, L’amélanchier, Montréal, éditions du jour, 1970, 157 p. (Coll. Les romanciers du jour 56)

« Je me nomme Tinamer de Portanqueu. Je ne suis pas fille de nomades ou de rabouins. Mon enfance fut fantasque mais sédentaire de sorte qu’elle subsiste autant par ma mémoire que par la topographie des lieux où je l’ai passée, en moi et hors de moi. Je ne saurais me dissocier de ces lieux sans perdre une part de moi-même. « Ah! disait mon père, je plains les enfants qui ont grandi en haute mer. » Fin causeur et fils de cultivateur, il se nommait Léon, Léon de Portanqueu, esquire, et ma mère, ma douce et tendre mère, Etna. Je suis leur fille unique. »


L’enjeu qui porte le récit est donné dès le premier paragraphe. Tinamer (anagramme de Martine, fille de Ferron) déclame son nom et son ascendance; elle annonce que son enfance sera l’objet du récit; elle insiste sur ses liens forts avec les lieux (nomades, rabouins, sédentaire); elle précise les moyens qui lui permettent de « vaincre  le temps » (la mémoire et la topographie); elle insiste sur l’interrelation des mondes intérieur et extérieur (« en moi et hors de moi ») et, finalement, elle désigne ses parents en insistant sur l’apport de chacun en regard de l’enfant qu’elle a été.


Ainsi commence la quête de Tinamer.  Elle a maintenant vingt ans, se sent un peu perdue; depuis la disparition de ses parents, elle essaie de comprendre ce qu’elle est devenue; elle se lance dans la recherche du temps perdu : « Mon enfance, je décrirai pour le plaisir de me la rappeler, tel un conte devenu réalité, encore incertaine entre les deux. Je le ferai aussi pour mon orientement, étant donné que je dois vivre, que je suis déjà en dérive… »


Sa petite enfance a été marquée par la relation quasi fusionnelle avec son père, un père fantasque qui l’amène avec lui dans un imaginaire qui tient du conte. Et qui s’amuse à prolonger l’imaginaire de cette enfant solitaire, pour qui les arbres sont plus que des arbres, pour qui les marcheurs sont des personnages de conte, pour qui les morts continuent de fréquenter les lieux où ils ont vécu. On comprendra plus tard ce qui contraint le père à se réfugier dans cet univers bienveillant : il travaille comme gardien dans un institut psychiatrique pour enfants et il tolère difficilement le traitement inhumain dont sont victimes les enfants. Plus largement il critique une société qui s’arrange pour ne pas voir ce qui devrait être dénoncé, une société qui repose sur des rapports hiérarchiques dont les plus faibles sont les victimes.

 

Pour Léon, le monde est double : le « bon côté des choses », ce sont la chaleur d’un foyer, la vie de famille, la nature, l’imaginaire; le « mauvais côté des choses », ce sont les relations de pouvoir, le milieu de travail, Papa Boss, le principe de réalité.

 

L’univers de Tinamer bascule lorsqu’elle commence l’école, lorsqu’elle pénètre dans « le mauvais côté des choses ». Elle découvre la vraie vie, ses règles sociales, les amis et se rapproche de sa mère. Elle rejette le monde factice que son père lui avait créé et même, elle lui en veut de lui avoir enseigné de telles sornettes. Elle efface pour ainsi dire cette partie lumineuse de son enfance.

 

Ferron raconte comment se forge l’identité mais, peut-être plus encore, décrit le besoin de s’ancrer. « Nul n’est une île », dit le cliché. Nous appartenons à une famille (avec ses ascendants), à des groupes d’amis, à une époque, à un lieu, à une paroisse ou à une ville, à une région, à un pays, à un milieu de travail. Tous ces éléments contribuent à la construction du moi, à l’édification de notre imaginaire. L’enfance joue un rôle majeur : « Les adultes, vilains comédiens jouant toujours le même rôle, ne comprennent pas que l’enfance est avant tout une aventure intellectuelle où seules importent la conquête et la sauvegarde de l'identité, que celle-ci reste longtemps précaire et que, tout bien considéré, cette aventure est la plus dramatique de l'existence. »  Cependant, comme en témoigne le récit de la Tinamer de 20 ans, à tous moments dans la vie, la question de l’identité resurgit, à la lumière d’événements nouveaux, et doit être, peut-être pas redéfinie, mais ajustée.

 

Ferron trace un lien entre l’identité de l’individu et celle d’un pays : « Un pays, c’est plus qu’un pays et beaucoup moins, c’est le secret de la première enfance; une longue peine antérieure y reprend souffle, l’effort collectif s’y regroupe dans un frêle individu… »

 

Et l’amélanchier dans tout cela? Une balise, un signal, un marqueur qui monte la garde à l’orée des bois : « Dès le premier printemps, avant toute feuillaison, même la sienne, il tendait une échelle aux fleurs blanches du sous-bois, à elles seulement; quand elles y étaient montées, il devenait une grande girandole, un merveilleux bouquet de vocalises, au milieu d’ailes muettes et furtives, qui annonçaient le retour des oiseaux. » « Durant une petite semaine, on ne voyait ni n’entendait que l’amélanchier, puis il s’éteignait dans la verdure, plus un son, parti l’arbre solo, phare devenu inutile. Le bois se mettait à bruire de mille voix en sourdine; puis le loriot chantait et mon père disait à propos de l’amélanchier qu’il s’était retiré: « Laissons-lui la paix: il prépare sa rentrée d'automne. » L’été se passait et que trouvions-nous? Quelques baies noires rabougries, laissées par les oiseaux, et un amélanchier content d’avoir écoulé son stock de minuscules poires pourpres avant notre retour, premier à avoir ouvert la saison, premier à la fermer… »

 

Roman intelligent, poétique, naïf et savant, inventif et déroutant, conte et documentaire, le meilleur de Ferron. En 1970, on avait Le torrent, Une saison dans la vie d’Emmanuel, L’Avalée des avalés et JimmyL’amélanchier conclut, on ne peut mieux, le cycle sur la fragilité de l’enfance de ses prédécesseurs.

 

Sur Ferron :
Jacques Ferron, écrivain québécois (1921-1985)

 

Jacques Ferron sur Laurentiana

L'Ogre
Tante Élise ou le prix de l'amour
La Sortie
Le Dodu

Le Licou

Contes du pays incertain

Contes anglais et autres
La barbe de François Hertel

Cotnoir

La nuit

Papa Boss
L’amélanchier
Les roses sauvages
Le Saint-Élias

Anatole Parenteau et Jacques Ferron

Le parti rhinocéros programmé