Gabrielle Roy, De quoi t’ennuies-tu Éveline?, suivi de Ély! Ély! Ély! Montréal, Boréal, 1984, 122 p.
« De
quoi t'ennuies-tu, Éveline? a été publié pour la première fois à la fin de
1982 par les Éditions du Sentier; cette édition était limitée à 200
exemplaires. Dernier texte publié par Gabrielle Roy avant sa mort en juillet
1983, ce récit, demeuré jusqu'alors inédit, avait été écrit au début des années
soixante, dans ce qu'il est convenu d'appeler le « cycle » de Rue Deschambault
et de La route d’Altamont. » (Avant-propos)
Dans ce court roman, Gabrielle Roy décrit le long périple d’Éveline,
qui quitte le Manitoba pour la Californie, après avoir reçu de son frère
Majorique un message énigmatique : « Majorique à la veille du grand départ
souhaite revoir Éveline. Argent suit. » Que signifie le « grand
départ »? La mort? se demande Éveline.
Pendant son voyage en
autocar, elle rencontre différents passagers. Chacun raconte son histoire,
parle de son pays d’origine, de sa famille. Éveline, curieuse et attentive, les
écoute et partage ses propres souvenirs, surtout ceux liés à Majorique. Elle revoit
leur enfance, leur relation, et la différence entre leur parcours. Alors
qu’elle est restée attachée à sa famille et à ses responsabilités, il est parti
découvrir le monde. « ... il menait la vie qu'elle eût aimée pour
elle-même : partir, connaître autant que possible les merveilles de ce
monde, traverser la vie en voyageur. Toute sa vie d'adulte, captive de son
foyer, de ses devoirs, jamais maman n'avait abdiqué son désir de liberté, et
quand la liberté vint enfin, ce fut avec la douleur des séparations. »
(11)
Peu à peu, son voyage
devient plus qu’un simple trajet : elle repense à sa vie, aux choix faits,
aux regrets qui l’habitent, mais aussi à la mort. Même si la vie de Majorique apparaît
plus remplie, Éveline ne rejette pas la sienne pour autant : elle sait que
la famille et l’amour ont donné un sens à son existence. Elle reconnaît
pourtant qu’une partie d’elle a toujours désiré autre chose, sans trop savoir
quoi. « Comment avait-il su qu'elle désirait autre chose que tout ce
qu'elle possédait, autre chose d'imprécis et pourtant de si exigeant à sa
manière? Il avait pris entre ses mains le visage de sa sœur, scrutant les
yeux : « De quoi t'ennuies-tu, Éveline ? » Et elle avait
répondu : « Je ne le sais même pas, voilà qui est bien fou, n'est-ce
pas Majorique? » - Peut-être de ce que tu n'as pas vu, hein,
sœurette? Et au même instant elle avait saisi à quel point c'était vrai. « Oui,
de ce que je n'ai pas vu et ne verrai sans doute jamais. Toi, tu vas partir
bientôt, tandis que moi... » (27-28)
Les paysages entrevus occupent une place importante dans le récit : les grandes plaines, le désert, les montagnes et finalement la Californie qui marque l’aboutissement du voyage. Face à l’océan, Éveline ressent un profond apaisement : « De nouveau elle regarda briller ce lointain uni, sans rides, plus exaltant dans son mystère que tout ce qui l'avait saisie d'émotion pendant sa vie entière. Et cependant, ce n'était rien, non, rien que de l'uni, de l'infini, le calme parfait. » (94)
Pour Gabrielle Roy, ce
qui donne un sens à la vie, ce sont le mouvement, la curiosité et surtout les
relations humaines. « Le plus beau du voyage, de tous les voyages
peut-être, pensa-t-elle, ce ne sont pas les sites, les paysages, si nouveaux
soient-ils, mais bien l'éternelle ressemblance des hommes, sous tous les cieux,
avec leur bonté, leur douceur si touchante. » (34)
Autres extraits
« Le cœur d'Éveline s'exaltait de cette
sauvagerie. C'était son amour des espaces infinis, de ces grands espaces qu'on
dirait inutiles, qui revivait ici. Et en ce moment elle ne se sentait nullement
à la fin de son existence. Ah non, il y avait vraiment trop de choses à voir en
ce monde, comment pouvait-on jamais s'y sentir vieux et plein de
lassitude? » (38)
« À cause des collines, elle se souvint de
l'attachement de sa mère pour le petit village montagneux du Québec d'où elle
était partie un jour pour le Manitoba. » (41)
« Éveline rêva. Le Ciel lui avait
accordé une deuxième vie... » (46)
« C'était, s'épaulant directement au ciel, une chaîne
de collines comme dans le Montana, mais celles-ci étaient affreusement
tourmentées, elles avaient la forme de gibets, d'échafauds, des formes qui
faisaient peur à l'âme. » (55)
« Elle sentit son cœur prêt à défaillir d'émotion. Les
hautes montagnes, la Sierra Nevada! » (58)
« On avait voulu l'envoyer se reposer.
Mais comment l'aurait-elle pu, alors qu'il y avait tant à apprendre, à
souffrir, à connaître... » (65)
Gabrielle Roy sur Laurentiana
De quoi t’ennuies-tu Éveline?

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