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24 avril 2026

Contes et nouvelles

Sylva Clapin, Contes et nouvelles, Montréal, Fides, 1980, 398 pages.

Dans Contes et nouvelles, Gilles Dorion, avec la collaboration d’Aurélien Boivin, a rassemblé 34 récits que Sylva Clapin a publiés dans des journaux, des revues ou des almanachs. On pourrait penser que tout baigne dans la même huile, mais non : un peu comme Maupassant, Clapin propose des récits de facture différente. On lit des contes de Noël (La savane), des nouvelles sur les mœurs et traditions de l’époque (La corvée chez Bapaume), des récits historiques (L’attaque du calvaire), des histoires d’amour (L'étrangère), des récits fantastiques (Rikiki), un récit de science-fiction (Le roi de l’or), et quelques histoires dignes des journaux à sensation (Jimmy)… Le tout se lit encore bien si on accepte de plonger dans cette époque révolue. Plusieurs récits se nourrissent du nationalisme canadien-français hérité du XIXe siècle.


Victor et Marie ou Le roman d’un enfant — Le narrateur, visitant Notre-Dame-de-Paris, est attiré par des pleurs dans une chapelle latérale.

Un vieux — Le père Patenaude n’en finit plus de mourir, au grand dam de Mélie sa bru.

Le déraciné — Le vieux veuf Antoine Villebon vit sur une terre près de Trois-Rivières. Son fils unique, émigré à Fall River, le convainc 
de la lui céder et de venir habiter avec eux. 

Terre natale — Un jeune homme quitte ses parents pour la ville, puis pour les États-Unis.

La rafale — Jean Dutras sort de cinq ans de prison, bien décidé à rester honnête.

Le Noël des Corbin — Le narrateur et un ami, désireux d’aller réveillonner à Saint-Damase, sont surpris par une tempête.

La Croix du Sud — Guerre des Boers. Un jeune garçon de 15 ans, qui fait office de tambour, est atteint d’une balle.

Le roi de l'or — Un savant trouve le secret pour fabriquer de l’or.

La savane — Aristide est un géant, un gai-luron, qui aime un peu trop la boisson.

La montée du zouave — L’ascension sociale d’un balayeur de rue dont tout le monde se moque.

L'étrangère — Une riche Américaine, en visite à Oka, rencontre un jeune architecte.

Le fiancé de neige — Par la voix d’une Autochtone, l’auteur célèbre la nature, l’amour.

L'amour triomphant — Un homme défiguré, dont la famille fortunée est repartie vivre en Angleterre, souffre cruellement de sa solitude, persuadé qu’aucune femme ne l’acceptera.

Va-de-bon-cœur — Jos fréquente depuis 10 ans Catherine sans oser la demander en mariage.

L'escarboucle — Un enfant atteint de tuberculose tombe amoureux de l’infirmière qui le soigne.

Jouets des dieux — Maurice de la Martinière se trouve coincé avec sa secrétaire Églantine, sur le toit d’un immeuble de 11 étages, en plein cœur de Montréal.

Gros-Pierre — Gros-Pierre, un jeune enfant perdu dans une gare, est recueilli par un contrôleur.

Le père Charlemagne — Un politicien, pour l’emporter, sait qu’il lui faut le vote du père Charlemagne.

La conversion de Moitrier — Moitrier, souffrant d’une appendicite, est opéré d’urgence.

Le miracle de Noël — La veille de Noël, une jeune femme est prise en flagrant délit de vol de fourrure par la détective d’un magasin.

Rikiki — Rikiki est un lutin qui tourmente Jean Mathurin.

La fièvre des foins — Le Père Ambroise utilise les pronostics d’un almanach sur la température pendant la période des foins pour tromper les agriculteurs et leur soutirer de l’argent.

Les Argonautes ou Le retour à la terre — Un jeune Beauceron, fraîchement arrivé à Montréal, s’éprend d’une chanteuse.

L’attaque du calvaire — 1759. Un débarquement anglais est repoussé par un détachement de quelques soldats canadiens postés à proximité d’une croix.

La corvée chez Bapaume — Une corvée est organisée pour aider Bapaume, malade.

Juanita — Un ouvrier talentueux et économe s’est entiché de Juanita, dont le père est riche.

La grande aventure du sieur de Savoisy — Le narrateur a miraculeusement obtenu un manuscrit attribué au sieur de Savoisy, qui suggère que ce dernier, naufragé au XVe siècle sur l’île-aux-Sables, serait le véritable découvreur du Canada et de l’Amérique.

Jimmy — Un homme tue sa femme et se suicide. Les voisins recueillent deux enfants, mais ne trouvent pas le troisième.

Le village et la ville — Une jeune fille s’oppose au passage d’un chemin de fer sur la terre qu’elle a héritée de ses parents.

Les bœufs — Un père a vendu les deux bœufs promis à son fils.

Un Noël intime — Deux loulous observent les humains en ce jour de Noël.

L'ultime récompense — Maria Chapdelaine a épousé Eutrope et met au monde un garçon en cette veille de Noël.

Au pays de Témiscamingue — Un Parisien, embauché par une compagnie forestière, passe son premier Noël canadien dans un camp de bûcherons au Témiscamingue.

Entre vieux amis — Tertulien et Sosthène, deux amis inséparables, pour meubler leur vieillesse, s’adonnent à la chasse aux papillons.

Sylva Clapin sur Laurentiana
Sensations de Nouvelle-France
Alma-Rose
Contes de Noël d’antan au Québec

23 janvier 2026

Le temps des villages

Adrienne Choquette, Le temps des villages, Notre-Dame-des-Laurentides, Les presses laurentiennes, 1975, 215 pages (couverture de Michel Champagne, préface de Suzanne Paradis)

Le recueil est publié deux ans après le décès de l’autrice. Pour rappel, Adrienne Choquette a donné son nom au prix qui récompense le meilleur recueil de nouvelles de l’année.

L’action se déroule dans un petit village au sud de Shawinigan (Almaville), aujourd’hui avalé par la ville. L’autrice y a vécu jusqu’à son adolescence.

La rivière — À l’origine de la paroisse. Le bleu. Les variations de la rivière St-Maurice.

Le village — Comme la rivière, le village paraît lisse en apparence, mais il est secoué par toutes sortes de remous. Histoire d’un commissaire d’école qui ne savait pas lire.

Le temps des fraises — Pendant 15 jours, femmes et enfants récoltent des fraises des champs sous un soleil intense pour les vendre au marché.

Arthurette — Arthurette, considérée comme faible d’esprit, après la mort de son frère jumeau, travaille chez les sœurs Brisson qui la maltraitent. Un incident avec un jeune garçon choque le village, mais le vicaire parvient à apaiser la situation.

Une noyade — Un enfant se noie. On le repêche six heures plus tard. Désarroi de la mère, une veuve qui a déjà perdu ses trois autres enfants en raison de la tuberculose.

Jeux olympiques à l'horizon — Un ancien boxeur entraîne sa fille à la natation. Afin qu’elle progresse, il lui faudrait des soutiens financiers qui lui permettraient de vivre à Montréal. Pourtant, personne ne pose le moindre geste. Lorsqu’elle finit par réussir, soudainement, tout le village revendique son succès.

Les sœurs Brisson — Deux sœurs, liées par testament (si tu te maries, tu perds ta part), se détestent et se pourrissent mutuellement la vie sous le regard du village qui s’amuse du spectacle.

La fête — En mai, l’ouverture des vannes du barrage attire chaque année les curieux et les villageois.

Bonchien — Un chien, longtemps entraîné à la cruauté, est sauvé par une voisine à laquelle il voue un attachement exclusif et sans réserve.

Johnny-Catin — Pas vraiment un récit. Éloge de l’hiver. Johnny Catin est une espèce d’original qui sculpte des personnages de glace.

La robe de velours — Un forgeron a épousé une femme séduisante rencontrée à Montréal. Sans qu’il ne s’en rende compte, elle le manipule et le trompe. (Meilleur récit)

Quelques autres du village — L’histoire de la mère Diotte, abandonnée par ses enfants, et de ses voisins, les Gervais, une grosse famille rude et travaillante, mais unie.

L'hôpital — Joachin, un bûcheron qui doit monter le lendemain en forêt, est frappé par un mal mystérieux qui le cloue au lit. Dans sa vanité d’homme fort, il refuse qu’on fasse appel au médecin jusqu’à ce qu’on le force. (Meilleur récit)

Le silence au village — Un soir d’été. Réflexions de l’autrice sur son petit village, sur ses liens avec sa mère

Mon village et l'art pictural — Grâce à sa persévérance, le jeune vicaire parvint à convaincre le prêtre ainsi que les paroissiens d’autoriser un artiste reconnu à redécorer l’église.

Le drame L’autrice revient sur le drame des sœurs Brisson. Jusqu’à la fin, elle se font la guerre et empestent l’atmosphère du village. Réflexions sur les humains qui passent et les lieux qui leur survivent.

L’autrice, à la manière de Gabrielle Roy, fait preuve d’une observation fine et d’un vrai talent pour capter une atmosphère : « Durant bien des jours c'était tout gris et tout brun au village. Plus de feuilles aux branches ni de fleurs dans les jardins durcis. Le vent. Le froid. Nos chiens n'aboyaient plus que par instinct de conservation, surpris par l'écho qui renvoyait leurs voix. Il semblait que la rivière elle-même se retirât de la vie, nous entraînant tous dans une sorte de mort lente. Quelque chose de mauvais habitait l'air, menace suspendue, indiscernable, qui nous faisait nous hâter vers nos maisons où les lumières s'allumaient tôt par défi à l'étrangeté des nuits de novembre. Certains villageois, sensibles au mystère de la saison, s'entretenaient en hésitant de sujets insolites qui avaient rapport avec les mondes invisibles. » (p. 121)

Ce recueil méritait de sortir de l’oubli. Je crois qu’il faut un certain âge pour l’apprécier. Dommage que la littérature contemporaine ait tant besoin de drames percutants, alors que nos vies tiennent à tellement peu de choses. « Longtemps après qu’il ne restera plus trace des générations de mon village et que l’on cherchera en vain nos tombes, la rivière coulera sous le pont et usera patiemment la digue de béton, comme elle le faisait déjà au temps de mon enfance. »

« Pour moi je dois à mon village — ou à mon enfance -— d'avoir appris à ne pas séparer le cœur humain d'avec lui-même, à ne pas le couper de ses parties d'ombre, sinon il n'est qu'à demi vivant. » (Avant-propos)

Adrienne Choquette sur Laurentiana
La Coupe vide (1948)
La nuit ne dort pas (1954)
Laure Clouet (1961)
Le Temps des villages (1975)
Confidences d’écrivains canadiens (1939)

18 novembre 2025

Kathmandou

 

Louise Beaugrand-Champagne, Kathmandou. Cappricio, Montréal, L’Estérel, 1968, 148 pages.

La narratrice, Alexandra Maréchal, décide de quitter son monastère dans l’Himalaya, où elle a passé un an, et de rentrer au pays. Elle raconte à son maître Babaji ce qui l’a menée au Népal.

Beaugrand-Champagne nous présente 12 courtes nouvelles, plus ou moins reliées entre elles, qui mettent en scène 12 hommes assez différents les uns des autres. Malheureusement, on n’apprendra à peu près rien du séjour d’Alexandra à Katmandou, de son évolution spirituelle (en ce sens le titre est trompeur). On comprend vite que le cadre initial sert surtout de prétexte pour parler des hommes et de leurs relations avec les femmes. Il semblerait que chacun des 12 hommes retenus représentent un signe astrologique. On découvre Benedict, le militaire impatient; Tom, le journaliste séducteur; Gérôme, le touche-à-tout irresponsable; Christophe, l’homme immature; Laurent, le gestionnaire débordé qui traite l’amour comme tout le reste; Victor, le manipulateur pervers; Bernard, le diplomate toujours en retrait; Simon, l’indépendant (et le grand amour de la narratrice); Serge, le fuyard; Charles, le penseur ascétique; Vincent, l’homme rationnel; Philippe, l’insaisissable.

Malgré la présence de la narratrice dans tous ces récits, on a l’impression que cette femme nous échappe. Elle court un peu partout, « jeune, dispersée », mondaine jusqu’au bout des ongles. Femme émancipée mais pas nécessairement libérée, elle semble presque toujours au service ou à la traîne des hommes (on est en 1968).

« Cappricio » est le sous-titre donné par l’autrice à son œuvre pour en souligner la forme libre. Les dialogues sont nombreux, les analyses ramenées à l’essentiel, le style vif mais sans recherche. Tout cela se lit encore très bien.

Extrait (prologue)

Depuis cinq jours, je porte le sari rouge.

Tu as compris, n'est-ce pas, Babaji, mon maître? Que je quitte le blanc des veuves, le monastère, l'Himalaya. Que je retourne à l'Occident. Tu as compris, n'est-ce pas, que je pars?

À Kathmandou j'ai trouvé la libération, Babaji; depuis un an, dans le calme de ton cloître, j'ai enfin pu réfléchir, méditer, peser chacune de tes sages paroles. J'ai revu, jour après jour, ma vie, cette vie frénétique et inutile que tu ne connais pas et que les thèmes éthérés de nos échanges n'ont certes pu t'apprendre.

Je cherchais un soleil à ma galaxie. Je ne trouvai que lunes, étoiles et comètes. J'abordai donc, une à une, toutes les constellations des cieux. Mais elles ne m'entendirent point.

Cette course sidérale, je te la livre aujourd’hui, Babaji, non pas que je te croie consumé par une curiosité sans bornes, mais pour que, si tu en avais le désir, tu saches par quelles voies je suis venue à toi et vers quoi je pars.

12 avril 2024

Le vent du diable

André Major, Le vent du diable, Montréal, Les éditions du Jour, 1968, 143 p. (Coll. Les romanciers du jour R-34)

Albert a quitté la ville, s’est acheté une maison près d’un lac au cœur de la forêt. Il y vit seul avec Loup, son chien. À la boulangerie du village travaille Marie-Ange. Il l’aime bien, couche avec elle, l’épouse pour éviter l’exclusion sociale. Plus haut dans la montagne vit Tom, « dit Patte-Croche », un homme qui a des problèmes psychologiques. Il y a amené de force une orpheline dont personne ne voulait surnommée la « Verte ». Il l’a enfermée « dans sa cabane comme une bête sauvage qu’on veut dompter en lui enlevant sa liberté ». Tom est au désarroi depuis qu’elle s’est enfuie. Il attribue sa disparition au « vent du diable » qui souffle sur la montagne en automne. Il demande à Albert de l’aider à la retrouver. Ce dernier la retrouve chez une famille métis qui vit aussi dans la montagne. Le hic, c’est qu’il en tombe éperdument amoureux et qu’elle répond à ses sentiments. Quand vient le temps d’annoncer à Marie-Ange qu’il veut la quitter, elle lui apprend qu’elle est enceinte. Il choisit de rester auprès d’elle tout en continuant de voir la Verte. L’hiver ayant passé, Marie-Ange en a assez, le quitte. Il décide de retourner en ville avec la Verte.

Au début de la seconde partie, intitulée Le Carnet bleu, le narrateur nous apprend qu’il n’avait pas l’intention de développer davantage le récit des amours entre Albert et la Verte. On comprend que « Le vent du diable » est une fiction d’inspiration fortement autobiographique qu’il a écrite à l’intention d’une femme qu’il aime, ce qu’il n’arrive pas à lui dire. Le roman de Major s’éloigne de ses modèles (Giono, Thériault, Savard) et, par cet habile jeu de miroir, nous plonge dans le Nouveau roman. Nous quittons la forêt et ses êtres primitifs, la sauvagerie du vent, les forces telluriques et nous nous retrouvons en ville en présence d’un journaliste qui se meurt d’amour pour sa bien-aimée, prêt à tout renoncer pour elle, à commencer par sa vie de vagabondage. « Je salue bien bas ma jeunesse errante, car me voilà cloué à ces responsabilités qui nous vieillissent et donnent aux jours une saveur un peu amère. Jeunesse est passée. Jeunesse est morte ! Vive la vie ! La vie sans majuscule, puisque c’est la vie de tous les jours, avec son horaire déterminé, précis et chargé, avec ses obligations, ses fatigues, ses petits plaisirs payés cher. »

Le point de départ du roman de Major est plutôt banal : une histoire de passion amoureuse. Il lui fallait habiller cette intrigue : la première couche, c’est la nature. Major est maître dans l’art de la décrire, d’associer les pulsions irrepressibles de ses personnages aux forces de la nature. La seconde couche, plus faible, c’est la politique : encore une fois l’indécision du héros est associée à celle du peuple québécois. Enfin, la dernière, c’est le récit dans le récit, le romancier qui s’observe dans l’image que lui renvoie son imaginaire.

Extrait

Elle passe en elle, cette envie, décuplée, et alors rien ne les retient plus de se délivrer du silence épuisant, d’écouter la voix souffrante de leur passion. Tais-toi, le vent, dit Albert, je ne t’écoute plus. Emporte les feuilles, c’est ton métier. Va traquer Tom si ça t’amuse. Va, l’espace est ton chemin. Rien ne t’arrête, toi. Mais laisse-moi l’aimer, elle, comme il faut qu’on s’aime avec sa bouche, ses bras, son ventre, ses jambes, avec tout ce qui dépend du cœur et de rien d’autre.

Ils sont bouleversés de retrouver l’un chez l’autre ce qu’ils n’étaient pas certains d’avoir découvert la veille, de retrouver cela et de le juger nouveau, et beau, et bon aussi. Elle, gémis­sante parce que sa main réchauffe sa poitrine; et lui, fou de plaisir parce qu’elle ouvre ses cuisses trop douces pour pren­dre le fruit plein qu’il lui tend. Ils se mangent les lèvres, longtemps, longtemps, même quand leurs corps se détendent enfin, après s’être raidis jusqu’au dernier battement d’oiseau dans le nid tendre. Elle refuse de relâcher sa proie, elle veut le garder ainsi, prisonnier rayonnant, pour toujours, dussent les feuilles de l'automne les recouvrir, la neige les ensevelir, la glace durcir leur suaire, le printemps et ses eaux affolées les charrier à l’autre versant du pays où la terre se noie dans la vaste mer qui est la dernière mort. Tout est donc possible, se dit-elle, puisque nous voilà mêlés et seuls, face à face, avec le plus beau sourire du monde. (p. 66-67)

André Major sur Laurentiana

Le cabochon

Le froid se meurt

Holocauste à deux voix

5 avril 2024

Le fou de la reine

Michèle Mailhot, Le fou de la reine, Montréal, Les éditions du jour, 1969, 126 p. (Coll. Les romanciers du jour, R 49)

Le fou de la reine raconte les difficultés que vivent Hélène et Charles, un couple mal assorti. Ce n’est pas qu’il n’y ait pas d’amour entre eux, ce serait plutôt qu’ils ont une philosophie de vie tellement différente que les relations sont toujours tendues. Hélène est vibrante, elle mord dans la vie, elle ne s’enfarge pas dans les grands débats d’idées; Charles est un intellectuel, idéologiquement à gauche, inquiet, toujours en train de se questionner, de questionner son couple et la société dans laquelle ils vivent. Il est hésitant, elle a une totale confiance en elle-même. Ils s’aiment et se haïssent, se font du mal. Elle règne sur leur couple, sûre d’elle-même, forte des pouvoirs de la séduction, comme la reine de cœur et son fou. Des soupirants, elle n’a qu’à tendre les bras et ils vont accourir. Et il le sait. « Il fallait l’adorer et savoir se réjouir du seul fait qu’elle existât. » Il est en quelque sorte un dépendant affectif, il croit que cette femme va le sauver de ses tracas, qu’elle va faire de lui un nouvel homme. 

« Je vengeais mes rêves avortés sur la réalité qui les avait étouffés. Une réalité que je confondais avec Hélène et qui s’appelait plaisir, désinvolture, paresse, amabilté, sociabilté, bonté ; des pentes douces qui emmènent de moi exécré vers l’aimable suicide de la vie superficielle, bonne et bête, douce et idiote, irréfléchie inconsciente finalement inacceptable. Le nouveau-né ne ressemblerait jamais à sa mère que par des qualités dont il ferait autant de défauts, de vices et de malheurs. Cela parce qu’il aimait trop sa maman et que sa maman exigeait trop de lui. Hélène voulait que je sois le mari, l’enfant et l’amant ; l’or, la soumission et la fantaisie ; le père, le fils et le saint-esprit : une trinité de poche où fourrer sa main quémandeuse et douce et volage. » (p. 71-72)

Il finit par quitter Hélène et il s’engage dans un groupe révolutionnaire, tout en reprenant son rôle de dépendant affectif en quelque sorte :

 « Parce que je n’ai pas une once d’identité, pas une seule idée à moi, j’emprunte leur air de famille. Je ne suis qu’une âme bâtarde qui quémande une charité spirituelle. Une idée, une toute petite idée s’il vous plaît pour l’amour de Dieu. Arrachez-moi de l’orphelinat de l’esprit et donnez-moi une idée-mère, un refuge aussi vrai qu’un ventre maternel qui nourrit, enveloppe et te dépose dans la vie tout habillé de chair et bourré de sang chaud. »

 « Le banquet est servi, une véritable orgie de croyances, et ils m’invitent. Affamé comme je suis, je n’ai pas à faire la fine bouche. Je m’empiffre et j’en redemande encore. Un plat de grenades m’est resté sur l’estomac mais je bois du cocktail molotov et ça se tasse. Ma tête crépite de credos, le trou est rempli, mon âme déborde d’apostolat. Vous verrez ce que vous verrez, la foi transporte les montagnes et le Mont-Royal en sera témoin ! (113-114)

La situation devient carrément intenable et cruelle quand il découvre qu’Hélène est maintenant la maitresse de Messien, le chef de son groupuscule révolutionnaire. Bien entendu, tout le monde a compris qu’il est vulnérable, on lui lave le cerveau et on l’incite à déposer une bombe dans une boîte postale. Il est arrêté et le présent récit nous parvient de sa cellule.

Ce roman reprend l’intrigue de Prochain épisode : le révolutionnaire amoureux qui échoue amour et acte révolutionnaire et qui écrit de sa prison. Deux anti-héros. Métaphore du Québécois indécis. 

Mailhot se démarque par ses fines analyses psychologiques plutôt que par un récit d’action dans un cadre géographique comme dans Prochain épisode. Elle ne donne pas dans les analyses psychologiques rigoureuses pour autant; par touches successives, on pénètre dans l’âme des protagonistes; on lit de longs passages lyriques pour expliquer leurs états d’âme mais aussi les variations de leur humeur (lire les extraits).Au point de vue de l’écriture, Mailhot n’a rien à envier à Aquin. Ce roman n’a pas eu toute la reconnaissance qu’il méritait.


Extraits

« Mais ce n’est pas ainsi. Ce piteux résultat tient justement au fait que mon ressentiment courait à fleur de peau, de susceptibilité, d’orgueil et qu’il ne trouvait jamais, même à sa pointe extrême intensité, les griefs suffisant à le justifier; que je n’arrivais pas à trouver le point de frappe d’une douleur pourtant vive qui s’exacerbait encore de ne pouvoir être fixée sur tel ou tel de tes gestes. Un carré de soie, un parfum, voilà des arguments qui expliquent mal la guerre. Mais je ne retraçais rien d’autre que de pareilles insignifiances. » (p. 84)

Âme légère, donne-moi la grâce de la futilité, débarrasse-moi du sérieux de l’esprit, de la tristesse des creuses profondeurs et apprends-moi l’effleurement amoureux des surfaces joyeuses, le tendre ghssement du soleil sur la terre.

Âme paresseuse, apprends-moi le renoncement. Retiens-moi de l’agitation stérile, de la turbulente action, pour me garder immobile et satisfait au creux des heures lentes, comme un arbre arrêté sous la lune frivole. Ame égoiste, enseigne-moi la grâce de la contemplation. Délivre-moi des regards extérieurs qui me distraient d’habiter ma maison. Apprends-moi la douceur et l’audace d’être moi-même, attentif à ma vie comme à la seule générosité possible… (P. 91-92)

23 février 2024

Dans un gant de fer (2 t.)

Claire Martin, Dans un gant de fer, Montréal, Cercle du livre de France, 1965, 2 tomes, 235 p., 208 p.

Le récit autobiographique de Claire Martin compte deux parties, chacune dans un tome différent.  

Tome 1 : La joue gauche

Le père de Claire Martin était un pervers narcissique. En sus, un violent. Tout le monde devait se plier à ses horaires, à ses idées, à ses diktats qui concernaient même la nourriture. Il battait sa femme et ses enfants violemment pour un oui ou un non. Et quand il n’y avait pas de raison, il s’en trouvait. Il était ingénieur et disparaissait par moments pour le plus grand plaisir de la famille. Pour son bien-être ou la réalisation de ses rêves, toutes les dépenses étaient justifiées; pour les autres, ce n’était que gaspillage.  Heureusement Claire avait une mère et surtout des grands-parents maternels qui lui prodiguaient beaucoup d’amour.

Comme toutes ses sœurs, dès le primaire, elle rentre au pensionnat, un couvent tenu par des religieuses, ce qui à première vue lui plaît. Mais comme elle est une enfant qu’on ne peut casser, les sévices corporels et les humiliations reprennent. Certaines religieuses n’ont rien à envier au père. Et malgré le puritanisme du milieu, on comprend qu’il existe des personnalités déviantes, qui se défoulent dans les couvents à défaut de mieux, et qui se servent de la religion pour apaiser leur conscience. Dans un second pensionnat, trois ans plus tard, les choses sont tout au plus un peu mieux. Sa mère, longtemps malade, finit par mourir.

 Tome 2 - La joue droite

Après le décès de la mère, si faire se peut, le père est encore plus violent. La terreur règne dans la maison mais, dans son dos, les enfants forment un clan solidaire. À défaut de défier le père, ils passent outre aux interdits quand il n’est pas là. Ils continuent de communiquer avec les grands-parents maternels et un oncle (ce qui leur est défendu), ils fument, ils organisent même des séances de danse à la maison. À l’école, Claire continue de se faire des ennemis et, finalement, elle est renvoyée sans avoir obtenu son diplôme de dixième année. L’arrivée d’une belle-mère n’y change rien. Claire a développé une telle rancoeur face aux hommes qu’elle ne tient guère à se faire un copain. Le récit se termine par le mariage de sa sœur. Elle comprend que c’est sa seule voie d’évasion.

Le père est un monstre. Un pervers narcissique à qui les règles de l’époque permettaient de pratiquer ses vices sans être inquiété. Il exerce un contrôle de tous les instants au nom de la morale, morale que lui-même bafoue. Un sadique égoïste qui contrôle sa femme et ses enfants par la violence et le dénigrement, qui s’attribue tous les mérites. Il joue ses enfants les uns contre les autres et récompense la délation. Aujourd’hui, il serait en prison. Le comportement du père, criminel dans son cas, ne sort pas des limbes. Sans être universel, ce modèle éducatif, en plus civilisé, était plus répandu qu’on le pense. À preuve, on le retrouve (sévices corporelles, humiliation) dans le pensionnat à ceci près que certaines religieuses compensent pour celles qui sont presque aussi pires que le père. (On ose à peine imaginer ce que devaient vivre les Autochtones.)

Cette autobiographie était nécessaire. Cependant, Claire Martin n’en finit plus d’enfoncer le même clou et son récit devient répétitif. Au bout de 200 pages, on a compris que le père est un salaud. On regrette qu’elle n’ait pas resserré le récit de son enfance-adolescence et qu’elle ne soit pas allée plus loin dans le temps. Comment survit-on à une telle enfance-adolescence? Comment Claire Montreuil (son vrai nom) est-elle devenue Claire Martin?

Le discours féministe qu’elle tient et la misogynie à saveur religieuse de l’époque ne sont pas exagérés. Sa vie de femme était toute tracée : couture-cuisine-sois-belle-tais-toi-et-enfante. Et surtout, ne t’avise pas d’aguicher un homme! Le poids de la vertu, toi seule tu dois le porter! Sans remettre en cause ce paradigme, on aurait aimé en savoir plus sur ses frères : ont-ils aussi fréquenté des pensionnats? La violence et les dénigrements du père s’exprimaient de quelle façon ?

Finalement, la « sainte famille canadienne-française » et la religion sortent on ne peut plus meurtries de ce témoignage.

Extrait

Nées trop tôt dans une société où les femmes se mariaient ou n’existaient pas, que de filles laides, à cette époque, prenaient le chemin du couvent où on les engluait dans la bêtise la plus plate et où leurs talents, souvent réels, ne leur servaient qu’à développer une bonne technique de la gifle ou du coup de poing. Nous ignorions que ces violences sont les soupapes de la sexualité contrariée. C’est dommage. La sexualité des sœurs, c’est ça qui nous aurait fait rire. […]

Elle s’était levée, comme j’entendais dire en mon jeune âge, « le gros bout le premier » et elle se mit tout de suite à houspiller celle-ci et celle-là. Nous n’avions pas offert, et elle avec nous, notre journée à Dieu depuis dix minutes que, déjà, les coups pleuvaient. Puis sa rage se cristallisa sur une petite Leblond après qui elle se mit à courir le poing levé, la petite trottant devant. Au bout du dortoir, il fallut bien s’arrêter. Mais il y avait là un escalier qui ouvrait une gueule tentatrice. La grosse sœur n’y put résister. Elle y précipita la petite Leblond qui, avec une magnifique présence d’esprit, se mit à crier des injures de choix. C’était d’un dramatique inouï et nous prenions toutes un plaisir extrême à entendre la sœur se faire appeler « grosse vache », si bien que nous pensions peu à l’infortune de notre compagne dont c’était le corps, pourtant, qui faisait ces affreux bruits de chute derrière les cris.

— Que se passe-t-il ici ? tonna une voix venue des profondeurs.

Arrivée au bout de sa dégringolade, l’enfant était tombée dans les bras de la Supérieure et c’était la grosse voix asthmatique de l’autorité que nous entendions sans parvenir à y croire, tellement c’était inespéré. (t. 1, p. 214-215)

Claire Martin sur Laurentiana
Avec ou sans amour
Doux-amer

26 mars 2023

Deux solitudes

Hugh MacLennan, Deux solitudes, Paris, Spès, 1963, 648 p. (traduction Louise Gareau-DesBois) (1ère édition : Two solitudes, Macmillan, 1945)

Le roman couvre la période de 1917-1939. Il est divisé en quatre parties : 1917-1918, 1919-1921, 1934 et 1939. C’est un roman très complexe, avec de multiples ramifications et le résumé que j’en fais est forcément imparfait.

1917-1918

La première partie se passe surtout à Saint-Marc-des-Érables, une paroisse fictive près de Montréal. Elle met en scène Athanase Tallard, notable exploitant les restes de la seigneurie de ses ancêtres. Il a épousé en premières noces Marie-Adèle, une femme bigote, qui lui a donné un fils (Marius); et, en secondes noces, Kathleen (27 ans de différence), Irlandaise malheureuse qui l’aurait quitté si ce n’était de leur fils Paul.

Athanase est en conflit avec le curé Beaubien, parce qu'il ne partage pas ses idées clérico-nationalistes, parce qu'il veut faire éduquer son deuxième fils en anglais et, plus encore, parce qu’il veut développer un projet industriel à Saint-Marc. Ce prêtre intervient dans la vie de ses paroissiens et se permet de les dénoncer en chaire s’il le faut. C’est un véritable dictateur.

Deux personnages anglophones sont importants. Huntley McQueen, un financier parti de rien, s’est enrichi au point que la richesse soit devenue secondaire : il rêve de développer le pays. Il habite Montréal. Quant à John Yardley, un ancien marin, il s’est installé à Saint-Marc et a réussi à se faire accepter par sa communauté d’adoption, peut-être parce qu’il cultive la terre comme tous ses voisins et qu’il est ouvert d’esprit.

Athanase et Huntley forment une compagnie pour développer une usine à Saint-Marc. Le conflit entre Athanase et le curé s’envenime alors au point que le premier décide d’abandonner la religion catholique et de se faire protestant. Le curé, qui craint de perdre la mainmise sur sa paroisse, réussit à retourner toute la paroisse contre lui. Nous sommes en pleine guerre et la conscription divise francophones et anglophones.

1919-1921

La plupart des soldats sont démobilisés, mais non Marius qui avait été forcé de rejoindre l’armée à la suite d’une dénonciation de la fille de Yardley. Marius, un nationaliste enragé, fréquente Émilie, une ancienne serveuse qui travaille maintenant dans une manufacture. Quant à Athanase, qui vit maintenant à Montréal, il apprend qu’il a été écarté du projet d’usine à Saint-Marc. Sa guerre avec le curé en a fait un boulet pour son associé anglais à la recherche d’acceptation sociale pour son projet. Le peu de confiance des anglophones pour le sens des affaires des francophones y est sans doute aussi pour beaucoup. Quant au jeune Paul, il fréquente l’école de Frobisher et réussit aussi bien dans ses études que dans les sports qu’il pratique. Tout bascule quand Athanase meurt. Toutes ses propriété sont vendues pour couvrir une partie de ses dettes. Paul doit quitter son école. Sa mère emménage dans un petit appartement.

1934

Montréal est le lieu où se déroule cette partie. On y voit, en plus de McQueen, des personnages très secondaires dans les parties précédentes, à savoir les deux petites-filles de John Yardley : Heather et Daphné. Bien qu’elles appartiennent à la haute société, elles vivent aussi dans un carcan qui emprisonne les femmes dans leur rôle de faire-valoir des hommes.

Kahleen épouse un Américain de Pittsburg et disparaît du roman. Paul se retrouve seul à Montréal et, malgré son diplôme universitaire et son bilinguisme, il ne réussit pas à trouver d’emploi. Lors d’une visite à Yardley, maintenant déménagé en ville, il revoit Heather, avec laquelle il avait joué pendant son enfance. Le courant passe entre eux, ce qui n’empêche pas Paul d’embarquer sur un bateau pour découvrir le monde.


1939

Paul est à Athènes. Il a presque terminé un roman et il compte rentrer au Québec. Heather, vient de passer quatre ans à New York pour étudier et travailler dans un musée. Les deux s’écrivent, s’aiment à distance. Ils se retrouvent à Halifax où vit maintenant Yardley. Celui-ci meurt et, deux jours plus tard, Heather et Paul se marient sans le dire à personne. De retour à Montréal, Paul se lance dans la rédaction d’un nouveau roman dans lequel il essaie de cerner l’identité canadienne pendant que Heather accompagne sa mère à Kennebunk. Cette dernière, au courant des amours de sa fille mais non de son mariage, la harcèle sans cesse, si bien que Heather finit par lui avouer son mariage. Elle est catastrophée de savoir que sa fille a épousé un catholique francophone (il est pourtant bilingue) sans emploi. Comme la guerre est déclarée, Paul confie sa femme à sa mère puisqu’il compte rejoindre l’armée.


J’ai lu ce roman il y a 30 ans et j’en avais gardé un bon souvenir. Je crois toujours que c’est un excellent roman. Il est clair que Maclennan essaie de faire la part des choses, de renvoyer dos à dos les deux « solitudes » : les Canadiens anglais, dévolus au pouvoir de l'argent, imbus de leur supériorité, incapables de se libérer de la tradition britannique; les Canadiens français enfermés dans un nationalisme et un immobilisme rétrogrades, livrés aux pouvoirs des curés. Linda Leith a raison de dire que, tout compte fait, les personnages anglophones sont plus estimables que les francophones, ce qui fausse le résultat final. Les plus beaux personnages du roman sont Yardley et sa fille Heather. Du côté des personnages antipathiques, Marius et Janet remportent la palme. Ce que je regrette, c’est qu’il montre trop peu la société canadienne-française et que MacLennan ait choisi des campagnards pour représenter les francophones. Pourquoi pas des ouvriers urbains travaillant pour des salaires de misère dans des manufactures qui ne leur appartiennent pas? Il me semble que le lien entre anglophones et francophones y était plus explicite. Ce roman, et on ne peut pas le reprocher à l’auteur, met en scène d’abord et avant tout l’élite anglophone de Montréal. J’ai du mal à considérer, comme certains critiques le font, que l’union de Paul et Heather puisse être lue comme la réconciliation des deux solitudes puisque cette union a lieu envers et contre tous et est rompue par la guerre.

Le récit ratisse au-delà du thème des deux « solitudes ». Il raconte aussi l’enfermement dans lequel se trouvent les riches, l’échec de la génération de l’Entre-deux-guerres, la société patriarcale dans laquelle sont enfermées les femmes, une certaine misogynie ambiante, l’effet diviseur de la religion, les chambardements sociaux qu’entraîne le développement industriel, le clivage engendré par la conscription, les secrets de la création littéraire, etc.

MacLennan a une capacité assez exceptionnelle de développer des situations, qu’elles mettent en scène un personnage seul, un groupe, un couple amoureux. Ses analyses, psychologiques et sociales, parfois un peu verbeuses, sont le plus souvent brillantes. Les dialogues contribuent pour beaucoup à la connaissance qu’on a des personnages. Bref, c’est un très bon roman, tout traditionnel qu’il soit, et je comprends mal que les éditeurs québécois aient attendu 1978 avant d’en produire une édition québécoise.

Hugh Maclennan est né en 1907 en Nouvelle-Écosse. Il étudie en Angleterre et aux États-Unis. À partir de 1935, il enseigne à Montréal et habite le Québec. Il meurt en 1990 à Montréal. Il a remporté de multiples prix et est considéré comme l'un des plus grands écrivains canadiens.

Extrait 1

Il éteignit la lampe, alla dans sa chambre et se dévêtit. Il commença à penser à Heather et à Paul, et se dit, non sans ressentir de l’étonnement et même une certaine indignation, que chacun d’eux se trouvait la victime des deux légendes raciales qui existaient dans le pays. C’était comme si les deux camps formés au sein du complexe social actuel s’étaient liés contre eux deux pour les empêcher de s’accomplir eux-mêmes. Ni Paul, ni Heather n’éprouvaient un grand respect pour leurs aînés, mais ils n’en étaient pas moins discrets à ce sujet. Et fines mouches aussi, d’une certaine façon. II se demanda ce que serait maintenant Heather si elle était née pauvre, ou si sa mère l’avait laissée un peu plus tranquille. Du côté français comme du côté anglais, la vieille génération essayait de geler le pays et de le rendre statique. Il supposait bien que c’était le propre de toutes les vieilles générations, mais cela semblait ici pire que partout ailleurs. Et cependant, le pays évoluait. En dépit d’eux tous, il s’unifiait, mais plutôt sur un plan personnel et particulier, Français et Anglais apprenant lentement à mieux se connaître les uns les autres en tant qu’individus, ceci malgré les légendes rivales. Et les jeunes d’aujourd’hui ne semblaient plus naïfs ; au contraire, ils étaient plus vieux que lui-même, pensait parfois Yardley. Paul ne serait jamais aussi crédule que ne l’avait été son père. Il veillerait à ce que le combat qu’il livrerait pour devenir lui-même restât personnel. Et Paul, c’était le nouveau Canada. Tout ce dont il avait besoin maintenant, c’était une situation où il serait en mesure d’en témoigner. (p. 472)

Extrait 2

Vous avez rarement une situation, et si vous en avez une, vous la détestez, car tout est ignoble, les hommes pleins d’amertume, muets, réticents devant la vie, mais sexuellement aussi puissants qu'Hercule ; que tout aille en enfer, parce que tout est si moche que la seule chose à faire, c’est de prendre un verre, puis un autre, puis un troisième. Mais si vous êtes un homme, chaque fille que vous rencontrez se roule directement avec vous entre les deux draps du lit. Cependant si vous êtes femme dans ce monde d’hommes, vous êtes mise hors-jeu avant même d’avoir atteint le but, sauf si vous êtes une garce, car si vous l'êtes, vous vous en tirez. Si par contre vous êtes une gentille fille, la seule, façon dont vous pouvez le prouver est d’être bonne au lit, douce et jolie sous les draps frais, avec la pluie battant sur les carreaux dans l'obscurité. Et puis, après, vous en subissez les conséquences. Vous mourrez en couches ou de quelque autre cause parce que c'est toujours ainsi que cela se passe. Et c’est toujours pénible pour l’homme de se tenir à votre chevet, bouche cousue et trop viril pour rien dire pendant que vous passez de vie à trépas, mais avant que les lumières se soient éteintes devant vos yeux agonisants, vous aurez pu au moins constater qu'il était aussi capable de faire face à ce coup dur. (p. 452)

23 septembre 2022

Les roses sauvages

Jacques Ferron, Les roses sauvages, Montréal, Éditions du jour, coll. Les romanciers du jour, 1971, 177 p. 

Baron était « un beau grand jeune homme » que tout le monde – et les femmes – appréciait. Il rencontra, puis épousa une « jeune fille dont l’admiration pour lui l’avait séduit ». C’est elle qui l’avait surnommé Baron, surnom qui lui resta. Ils s’installèrent dans un petit bungalow de banlieue, plantèrent des arbres, dont un rosier sauvage devant la fenêtre de leur chambre. La femme de Baron (elle n’a pas de nom) demeura à la maison, attendant jour après jour son Baron, s’effaçant de plus en plus, toute à sa dévotion pour ce bel homme enthousiaste que tout le monde admirait. Trois ans passèrent et le rosier obstrua la fenêtre.

 

Une enfant naquit et Baron la nomma Rose-Aimée. Pour sa femme dépressive, ce nom évoqua le « rosier sauvage qui avait obscurci sa chambre ». Baron crut, dans sa naïveté, que cette enfant allait combler sa femme. Mais Rose-Aimée déclara la guerre à sa mère, du moins celle-ci le vit ainsi. Baron, ce « beau grand jeune homme, toujours bien mis sans ostentation », fit de son mieux pour l’aider et l’encourager. Dès qu’il quittait la maison, la guerre reprenait entre la mère et la fille, du moins la mère le pensait ainsi. Rien n’y fit. Les choses allèrent de mal en pis et la femme de Baron, devenue mère indigne, finit par se suicider alors que « le rosier sauvage était justement au plus fort de sa floraison ». Heureusement, un ami acadien, qui habitait Verdun, prit Rose-Aimée sous son aile.

 

Il fallut trouver un foyer permanent pour cette petite Rose-Aimée. Voyant qu’elle se plaisait chez ses amis de Verdun, il fut convenu d’envoyer l’enfant dans une famille, en Acadie, plus précisément à Cocagne, près de Shédiac. Elle « devint donc une petite Chiacque ».Une fois par mois le « grand bel homme »  faisait l’aller-retour, Montréal-Moncton, pour voir Rose-Aimée. Celle-ci s’attacha à ce père, « avantageux à cause de son exubérance naturelle », que tout le monde appréciait. Baron vint bien près de succomber aux charmes d’Ann Higgit de Corner Brook mais s’abstint par crainte de décevoir sa Rose-Aimée qui, le comprenait-il maintenant, avait été « une enfant amoureuse dès la naissance, jalouse de sa pauvre mère […], l’usant peu à peu par ses cris et ses rages, finissant pas la jeter hors d’elle-même ». 

 

Celle-ci vieillit et alla parfaire ses études à Tracadie, puis chez les Ursulines à Québec. Entre-temps, Baron, toujours aussi « avantageux », monta en grades dans sa compagnie comme on le devine. Comme la fin des études de sa fille étaient imminente, il prépara le petit bungalow envahi de verdure et engagea comme gouvernante, une ancienne sœur nommée Agnès. Rose-Aimée arriva alors que les roses sauvages étaient en fleurs. Elle se mit à fréquenter les amis acadiens de son père qui habitaient Verdun, ceux-là même qui lui avaient trouvé un foyer nourricier quand sa mère mourut. L’attirait surtout le fils aîné, Ronald, « un garçon aimable, pas vilain du tout, poli et souple ».  Il demanda sa main, ce qui lui fut refusé par Baron, par crainte de perdre cette fille qu’il venait de retrouver. Allait-il l’enfermer, elle aussi ? 

Quelque temps passa. Rose-Aimée quitta ce père possessif et sur-protecteur et alla rejoindre Ronald, qui étudiait la psychiatrie à New York. Il répondit mal à ses avances, mal à l’aise devant tant d’audaces. Déçue, elle partit à l’aventure. Baron en devint malade au point où il fallut l’interner à Saint-Jean-de-Dieu. Dans son délire, il voulait aller à Casablanca, sûr d’y retrouver sa femme morte. Il écrivit donc des lettres, postes restantes, adressées à Madame Baron. Comme Rose-Aimée passait par là, c’est elle qui reçut les lettres. Dans son délire, il la confondait  avec sa mère, sans qu’il y eût « rien d’incestueux à ça ». Elle comprit que son père était fou et décida de rentrer sans tarder. Mais il était trop tard, comme le lui expliqua Agnès : « Il est mort comme il avait toujours été, le père que tu as connu, un grand bel homme séduisant que tout le monde admirait et qui n’aima jamais que toi. » Il avait fini par se suicider. Agnès lui apprit que Ronald l’avait attendue pendant tout ce temps et elle alla donc le retrouver et cette fois ils se comprirent. Avant qu’ils s’installent dans le petit bungalow, Agnès prit soin de  couper le rosier sauvage et d’en extirper même les racines.

 

Le roman de Ferron comprend deux parties. D’abord, un récit fictif intitulé Les Roses sauvages, puis une seconde partie plus courte intitulée Lettre d’amour qui raconte l’histoire d’Aline Dupire,  une femme psychiatrisée. Cette lettre d’amour est, elle-même, divisée en deux parties, la première étant rédigée par un médecin et la seconde, par Aline Dupire à l’intention de son mari. Bien entendu, le lecteur est invité à faire un lien entre la fiction et le réel, de la fiction vers le réel. 

 

Si le « si parfait Baron » occupait toute la place dans Les Roses sauvages, ce sera plutôt Aline Dupire (un double de sa femme morte) qui sera au centre de la deuxième partie. Tout comme la femme de Baron, celle-ci s’est complètement effacée, pour ne pas dire noyée dans les yeux de son mari. Tout comme Baron pour sa femme, elle continue de vouer un culte au mari parti. D’où la question : « Dites-moi, docteur, qui suis-je au juste? » S’ajoute une dimension sociale : la schizophrénie frappe aussi les peuples, tels ces Acadiens déracinés (les Chiacques) qui cherchent leur identité entre deux cultures. Et le rosier sauvage? Il apparaît comme porteur de maléfices, venu d’un autre monde, élément étranger, symbole de l’amour.

 

Roman très attachant, écrit comme un conte.


Sur Ferron :

Jacques Ferron, écrivain québécois (1921-1985)


Jacques Ferron sur Laurentiana

18 septembre 2020

Les inutiles

Eugène Cloutier, Les inutiles, Montréal, Le cercle du livre de France, 1956, 202 pages.

Jean et Antoine, deux patients de l’hôpital psychiatrique Saint-Jean-de-Dieu, s’évadent afin de retrouver Julien, un ami qui a été interné en même temps qu’eux et qui a été libéré depuis un bon moment. Il n’a plus donné signe de vie, ce que nos deux compères n’arrivent pas à comprendre. Après leur évasion, ils s’installent dans un hôtel à Montréal. Pour survivre, ils organisent et réussissent un vol de banque. Ils vont à Toronto pour blanchir l’argent. Sentant qu’un homme mystérieux les suivait, ils s’enfuient dans Les Laurentides en laissant derrière eux un message pour Julien. Celui-ci vient à leur rencontre sans démontrer beaucoup d’intérêt pour eux. Ils rentrent finalement à Montréal. Jean veut profiter de l’émeute provoquée par la suspension de Maurice Richard pour tuer Julien, mais Antoine l’en empêche. L’homme mystérieux qui les suivait était un agent de police qui avait choisi de ne pas intervenir, assuré qu’ils reviendraient par eux-mêmes à l’hôpital. Les deux prennent un bateau qui les mènera à Cuba ou au Brésil.

On a de la difficulté à comprendre l’enjeu de ce récit, à la fois philosophique, psychologique, ou même policier. La quête d’amitié des deux anti-héros n’est guère convaincante. Tout le roman repose sur leur volonté de retrouver un ami qui les a oubliés. Disons-le, c’est bien mince.  Si on comprenait davantage le lien qui les unit et si on savait ce qui a mené à leur internement, peut-être serions-nous en mesure de comprendre leur « idée fixe ». Pour le reste, la réflexion existentialiste sur l’amitié, la solitude, la liberté est très datée. Oui, on le sait depuis Monsieur Sartre, « l’enfer c’est les autres ». Pour tout dire, ce roman, pas très bien reçu à l’époque, est difficile à lire. 

Extrait
Antoine regarda curieusement son ami.  Pourquoi s’amusait-il toujours à le mystifier? Ça n’était donc pas suffisant d'avoir à comprendre les autres, qu’il devait maintenant s’appliquer à traduire les paraboles de son meilleur ami ! Il refoula ces réflexions. Jean avait repris d’une voix si douce, si attachante :

— J’avais un chien. Il s'appelait Caligula. Je lui avais donné ce nom à cause de son profil d’empereur et non pour des raisons de caractère ou d’appétits. Il était comme tous les chiens d’un naturel attendrissant. Un jour que je rentrais à la maison, après un examen raté, Caligula me fit son traditionnel accueil, dont les manifestations hystériques m’avaient toujours fait grande pitié mais qui, ce jour-là, me furent insupportables. Au lieu de m’appliquer, comme à l'accoutumé, à le calmer par des caresses et des abjurations amicales, je me souviens l’avoir presque éventré d'une ruade. Il s’est roulé par terre, ameutant toute la maison par de longs cris déchirants. Je le regardais, vidé de réflexes, comme après un crime. Plusieurs heures s’écoulèrent. À la nuit, je m’installai à ma table de travail. Soudain, j’entendis tout près de moi une respiration haletante. C'était Caligula, assis sur son derrière, et qui me regardait. On ne pardonne jamais à autrui le mal qu’on lui fait. Je ne pouvais soutenir son regard. J’aurais voulu le chasser de nouveau pour qu’il cessât de me rappeler un geste que je réprouvais. Je me concentrai dans mes livres pour oublier sa présence. La respiration était toujours là, à même distance. Je parvins à l'ignorer encore quelques minutes. Puis, je regardai Caligula, droit dans les yeux, pour lui faire comprendre que sa présence me gênait. J’étais sûr d'y lire un reproche, une supplique ou une plainte. Les chiens sont tous plus ou moins bouddhistes. Or, il n’y avait dans les yeux de Caligula, ce soir-là, ni un reproche, ni une supplique, ni une plainte. Il cherchait mes yeux pour comprendre. Peut-être y avait-il aussi une nuance de remords dans son regard. II semblait me dire : « Je me suis certainement rendu coupable d’un crime, mais lequel? » Je l’attirai sur mes genoux. Je le caressai. Il en eut un tressaillement. Mais ses yeux n’étaient pas apaisés. Ils voulaient toujours comprendre. Sans le savoir, Caligula me livrait ce soir-là le secret de l’amitié vraie. C’est dans « cette insistance à comprendre » qu’elle ré­side. Insistance profonde, sereine, pacifique.

Jean regarda un moment passer le silence autour d’Antoine et reprit avec la même voix attendrie :

— Même si Julien avait vidé sa vie de toute amitié, nous le reprendrons à cause de cette insis­tance à le comprendre. 

Puis il durcit brusquement le ton : 

 Ne répète jamais à d’autres ce que je viens de te confier. On te croirait tombé d’une autre planète. Antoine essuya une larme. (p. 114-116)

Eugène Cloutier sur Laurentiana
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