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30 septembre 2022

Le Saint-Élias

Jacques Ferron, Le Saint-Élias, Montréal, éd. du Jour, 1972, 186 p.

Le roman s’ouvre sur le lancement d’un trois-mâts, le Saint-Élias, lancé à Batiscan en 1869 en présence de Mgr Charles-Olivier Caron, pronotaire apostolique, second de Mgr Laflèche, évêque de Trois-Rivières. Assistent aux discours de circonstances, le vieux chanoine Élias Tourigny et son vicaire Armour Lupien, le docteur François Fauteux, veuf inconsolé, médecin renommé et mécréant reconnu. Le Saint-Élias appartient à Philippe Cossette, dit Mithridate 1, le plus gros habitant de Batiscan et propriétaire d’un pont-péager. Cossette est marié à Marguerite : « Elle avait le feu dans le regard, l’œil un peu bridé, la chevelure lourde, noire, opulente, et restait sans enfant après trois ans de mariage. » Cette Marguerite aurait hérité de six nations : Abénaki, Montagnaise, Tête de Boule, Missouri, Irlandaise, Canadienne.

 

Le Saint-Élias descend  le fleuve, traverse le détroit de Terre-Neuve et se rend  dans les Antilles pour vendre le pin qu’on extirpe des forêts québécoises à l’époque. Il lui arrive de pousser le voyage jusqu’en Afrique et en Europe, donc de parcourir le triangle à l’envers.

 

La suite du roman raconte trois histoires.

 

L’histoire de Marguerite, qui séduit tous les hommes, y compris le vieux docteur Fauteux (qui lui résiste quand même physiquement, ne serait-ce que par amour pour sa défunte femme). Voyant l’incapacité de Mithridate à rendre sa femme enceinte, le docteur favorise la rencontre entre Marguerite et le petit vicaire poète idéaliste, lequel lui fait un enfant, Mithridate 2.

 

L’histoire du chanoine Tourigny, lequel est chargé de former les petits vicaires fraichement sortis de l’université, avant de leur donner une cure. Le chanoine ne réussit pas à retenir le petit vicaire qui, dans un prône emporté, dénonce en mots à peine voilés, en pleine chaire, le vieux docteur et Philippe Cossette, qu’il surnomme Mithridate, roi des Ponts. Il le sauvera même du suicide après son aventure avec Marguerite et lui trouvera un poste dans une paroisse voisine, lui promettant une chaire d’enseignement à l’Université Laval, ce qui ne se réalisera pas car il mourra des poumons. Ce même chanoine est aussi en butte avec le docteur, lequel n’assiste pas aux offices religieux : il faudrait bien l’excommunier, mais lui, il favorise la conciliation, il le tolère ; de toutes façons, il craint la popularité de ce médecin hors-norme, indispensable. Il finit même par développer un fort sentiment d’amitié pour ce mécréant. Le docteur finira par se suicider, on lui fera un service funéraire sur le parvis de l’église avant de l’enterrer, à sa demande, avec les pauvres et les miséreux dans le « champ du Potier », en présence d’une immense idole féminine ramenée du Sénégal par le Saint-Élias.

 

Enfin, après la mort de Mithridate et de tous les autres, c’est plutôt l’histoire de Mithridate 2 qu’on suit. Sa mère a tout vendu et est déménagé à Louisville dans le Maskinongé. Elle a refusé que son fils s’instruise, elle l'a encouragé à coucher avec toutes les filles jusqu’au jour où elle a décidé qu’il devait devenir sérieux, se marier et fonder une entreprise. Ce qu’il fit, sans morale comme sa mère le lui avait enseigné. Il rendit sa femme malheureuse et finit par faire banqueroute mais eut un fils, Mithridate 3, qui devint médecin. Le roman se termine ainsi : Mithridate 3, orphelin, écrivain, « roi d’un pays incertain » raconte à sa grand-mère qu’il écrit, qu’il refait » la réalité de son pays à [son] gré ». La grand-mère termine en lui disant que la seule voie de salut, c’est de relancer le Saint-Élias, abandonné depuis longtemps dans l’embouchure de la Batiscan.

 

Critique de 1972

« Ainsi est-il plus urgent de signaler l'actualité des thèmes que reprend Jacques Ferron d’un roman à l’autre, plutôt que de s’attarder un peu vainement à une esthétique littéraire d’une exceptionnelle qualité et dont d’ailleurs il a été longuement question dans l’essai capital de Jean Marcel, Jacques Ferron par lui-même (Jour). II y a évidemment le thème du pays, dégagé pour la première fois de la (belle) gangue poétique qui fut sa principale tentative d’exposition pendant plusieurs années. Le pays poétique était assez flou, encombré à pleins vers les rivières, de montagnes, d’arbres et, surtout, de neige; c’était un pays sans provinces et souvent, à part quelque femme un peu mythique, sans habitants. Chez Jacques Ferron, dont la poésie est d'un autre ordre, le pays n'est pas une nature morte: il parie, il vit, tantôt en Gaspésie, tantôt en Beauce, ailleurs encore. Dans Le Saint-Elias, la région de Batiscan devient le centre du monde, comme cela est naturel. On ne résume pas un conte sans trahir, encore moins plusieurs. Mais il faut s’émerveiller devant la vérité de personnages comme le curé Tourigny, plus influent, dans son village de Batiscan et même au-delà, que l’évêque  lui-même; comme le docteur Fauteux, mécréant et bon, qui est en réalité, par affinité de notables peut-être, le meilleur ami du curé; comme Marguerite Cossette, grande dame d’au moins six nations, dont la généalogie entortillée permet à Jacques Ferron d’affirmer une fois encore sa profonde sympathie pour les Amérindiens, dont nous serions tous plus ou moins les  descendants. Et l’auteur du Saint-Elias d’y aller également d’un couplet sur la pollution, d’un autre sur le pillage scandaleux des forêts québécoises. Le tout baigne dans ce que la sagesse populaire a de meilleur. » (Réginald Martel, La Presse, 2 décembre 1972)

Sur Ferron :

Jacques Ferron, écrivain québécois (1921-1985)


Jacques Ferron sur Laurentiana

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8 novembre 2024

La charrette

Jacques Ferron, La charrette, Montréal, HMH, 1968, 207 pages. (Coll. L’arbre, 14)

Le livre est dédicacé : « À la mémoire de ma sœur Thérèse. » On a pu lire une amorce de ce roman, dans l’un des Contes du pays incertain, intitulé « Le pont ».

Au début, le médecin narrateur, qui exerce sur la Rive-Sud, raconte la mort de Labbay et de Moriani, deux patients du « Chemin neuf » pour lesquels il avait de l’affection, événements qui semblent un peu antérieurs au récit qui va suivre.  

En plein jour, il rencontre Rouillé et sa charrette brinquebalante chargée « de débris de toutes sortes, de légumes pourris, d’une charogne de chien ou de chat » qui se dirige vers Montréal. Le soir venant, on se retrouve à Montréal, dans l’autre monde, le monde des âmes. On retrouve Rouillé qui ramasse les détritus, y compris les cadavres, qu’il doit ramener dans une « dompe » sur la Rive-Sud avant la lever du jour. Ce soir, il vient rejoindre son « boss », Belial, une incarnation de Satan, aux « Portes de l’enfer », un cabaret où évoluent des prostituées, des buveurs, des travestis; ainsi que Labbay, Marsan et Ange-Aimé; et des personnages déjà rencontrés dans La nuit : Frank Archibald Campbell devenu huissier-bonimenteur, Barbara la nautonière qui, tout comme dans La nuit, incarne la femme et la mère du narrateur.

En cours de roman (p. 64-65), le médecin cède sa place à un narrateur externe et, du coup, il disparaît presque complètement du récit. En fait, on comprend qu’il a traversé le pont, qu’il est mort sur la rue Saint-Denis et que Rouillé l’a chargé dans la charrette avec les détritus. Dans le cabaret « Aux portes de l’enfer » se déroule une suite de scènes carnavalesques, sans grands liens les unes avec les autres. Et les personnages et leurs discours sont à l’avenant : un « cardinal à tête de porc », Linda la jeune intellectuelle banlieusarde qui se prostitue, des discussions sur la nationalité avec Campbell, des allusions à la guerre au Vietnam et à celle des Six-jours, des digressions philosophiques sur l’essence de l’homme, sur l’avenir de la société, etc. Dans le dernier chapitre, le récit retrouve un peu de tonus : la femme du narrateur reçoit la visite des policiers, de Madame Rouillé, de Bélial et de son mari défunt.

J’aime beaucoup Ferron, je tiens à le préciser, mais je pense que La charrette n’est pas un roman réussi. Je sais, Ferron le considérait comme son « meilleur » livre. Et que plusieurs Ferronistes le pensent aussi. Pour moi, un roman inachevé. On y trouve un imaginaire, emprunté à la mythologie, qui aurait pu donner un grand roman : je pense à cette charrette qui traverse le fleuve avant de pénétrer dans la nuit et le monde des âmes, à la rencontre des morts et des vivants. Mais le miracle ne se produit pas. Déjà la première partie, d’un tout autre ton, détonne. Et, dans la dernière partie, le conte interminable de Linda et la série d’échanges philosophico théâtraux n’arrangent rien. Tout cela manque d’unité, n’a pas été suffisamment lié. Travail énorme, il va sans dire. Certains critiques s’extasient du passage du « je » au « il » au tiers du récit. Moi, j’aurais préféré un « il » d’un bout à l’autre.

Extrait

Rouillé faisait sa collecte un peu partout dans la ville, le plus souvent pas trop loin du pont, dans les vieux quartiers. Cette nuit-là son maître l’avait convoqué, comme il lui arrivait de temps à autre, au lieu de rendez-vous habituel, un cabaret dans le voisinage de la morgue, à l’enseigne judicieuse, dont l’à-propos passait inaperçu, des « Portes de l’Enfer ». C’était un petit établissement qui n’était pas plus mal famé qu’un autre dans le genre. Rouillé avait l’habitude de laisser sa charrette devant la porte où sa présence ne surprenait personne, car c’est l’insolite qui remplace le naturel, la nuit; seul le portier se plaignait qu’elle puait.

Rouillé était en avance sur l’heure du rendez-vous. C’est la raison pour laquelle il avait fait un détour en remontant Saint-Denis. Maintenant il roulait vers l’ouest dans la rue Ontario avec l’intention de redescendre à Clark vers le vieux Montréal. Au coin de Saint-Laurent, le cheval malade tombe raide mort, intempestivement, c’est le cas de dire car ce n’est pas sa charogne qu’on était venu ramasser. Rouillé saute dans la rue, dételle le cheval, l’empoigne et parvient à le jeter dans la charrette, à moitié par-dessus le macchabée de la rue Saint- Denis. Puis il s’attelle à sa place et continue tant bien que mal. Il se dit que Clark est la rue voisine et qu’elle fait pente jusqu’à Craig; que c’est en somme la charrette qui le pousse. Et il va, cherchant à ne pas penser à la montée qu’il rencontrera après. (p. 53-m54)

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23 septembre 2022

Les roses sauvages

Jacques Ferron, Les roses sauvages, Montréal, Éditions du jour, coll. Les romanciers du jour, 1971, 177 p. 

Baron était « un beau grand jeune homme » que tout le monde – et les femmes – appréciait. Il rencontra, puis épousa une « jeune fille dont l’admiration pour lui l’avait séduit ». C’est elle qui l’avait surnommé Baron, surnom qui lui resta. Ils s’installèrent dans un petit bungalow de banlieue, plantèrent des arbres, dont un rosier sauvage devant la fenêtre de leur chambre. La femme de Baron (elle n’a pas de nom) demeura à la maison, attendant jour après jour son Baron, s’effaçant de plus en plus, toute à sa dévotion pour ce bel homme enthousiaste que tout le monde admirait. Trois ans passèrent et le rosier obstrua la fenêtre.

 

Une enfant naquit et Baron la nomma Rose-Aimée. Pour sa femme dépressive, ce nom évoqua le « rosier sauvage qui avait obscurci sa chambre ». Baron crut, dans sa naïveté, que cette enfant allait combler sa femme. Mais Rose-Aimée déclara la guerre à sa mère, du moins celle-ci le vit ainsi. Baron, ce « beau grand jeune homme, toujours bien mis sans ostentation », fit de son mieux pour l’aider et l’encourager. Dès qu’il quittait la maison, la guerre reprenait entre la mère et la fille, du moins la mère le pensait ainsi. Rien n’y fit. Les choses allèrent de mal en pis et la femme de Baron, devenue mère indigne, finit par se suicider alors que « le rosier sauvage était justement au plus fort de sa floraison ». Heureusement, un ami acadien, qui habitait Verdun, prit Rose-Aimée sous son aile.

 

Il fallut trouver un foyer permanent pour cette petite Rose-Aimée. Voyant qu’elle se plaisait chez ses amis de Verdun, il fut convenu d’envoyer l’enfant dans une famille, en Acadie, plus précisément à Cocagne, près de Shédiac. Elle « devint donc une petite Chiacque ».Une fois par mois le « grand bel homme »  faisait l’aller-retour, Montréal-Moncton, pour voir Rose-Aimée. Celle-ci s’attacha à ce père, « avantageux à cause de son exubérance naturelle », que tout le monde appréciait. Baron vint bien près de succomber aux charmes d’Ann Higgit de Corner Brook mais s’abstint par crainte de décevoir sa Rose-Aimée qui, le comprenait-il maintenant, avait été « une enfant amoureuse dès la naissance, jalouse de sa pauvre mère […], l’usant peu à peu par ses cris et ses rages, finissant pas la jeter hors d’elle-même ». 

 

Celle-ci vieillit et alla parfaire ses études à Tracadie, puis chez les Ursulines à Québec. Entre-temps, Baron, toujours aussi « avantageux », monta en grades dans sa compagnie comme on le devine. Comme la fin des études de sa fille étaient imminente, il prépara le petit bungalow envahi de verdure et engagea comme gouvernante, une ancienne sœur nommée Agnès. Rose-Aimée arriva alors que les roses sauvages étaient en fleurs. Elle se mit à fréquenter les amis acadiens de son père qui habitaient Verdun, ceux-là même qui lui avaient trouvé un foyer nourricier quand sa mère mourut. L’attirait surtout le fils aîné, Ronald, « un garçon aimable, pas vilain du tout, poli et souple ».  Il demanda sa main, ce qui lui fut refusé par Baron, par crainte de perdre cette fille qu’il venait de retrouver. Allait-il l’enfermer, elle aussi ? 

Quelque temps passa. Rose-Aimée quitta ce père possessif et sur-protecteur et alla rejoindre Ronald, qui étudiait la psychiatrie à New York. Il répondit mal à ses avances, mal à l’aise devant tant d’audaces. Déçue, elle partit à l’aventure. Baron en devint malade au point où il fallut l’interner à Saint-Jean-de-Dieu. Dans son délire, il voulait aller à Casablanca, sûr d’y retrouver sa femme morte. Il écrivit donc des lettres, postes restantes, adressées à Madame Baron. Comme Rose-Aimée passait par là, c’est elle qui reçut les lettres. Dans son délire, il la confondait  avec sa mère, sans qu’il y eût « rien d’incestueux à ça ». Elle comprit que son père était fou et décida de rentrer sans tarder. Mais il était trop tard, comme le lui expliqua Agnès : « Il est mort comme il avait toujours été, le père que tu as connu, un grand bel homme séduisant que tout le monde admirait et qui n’aima jamais que toi. » Il avait fini par se suicider. Agnès lui apprit que Ronald l’avait attendue pendant tout ce temps et elle alla donc le retrouver et cette fois ils se comprirent. Avant qu’ils s’installent dans le petit bungalow, Agnès prit soin de  couper le rosier sauvage et d’en extirper même les racines.

 

Le roman de Ferron comprend deux parties. D’abord, un récit fictif intitulé Les Roses sauvages, puis une seconde partie plus courte intitulée Lettre d’amour qui raconte l’histoire d’Aline Dupire,  une femme psychiatrisée. Cette lettre d’amour est, elle-même, divisée en deux parties, la première étant rédigée par un médecin et la seconde, par Aline Dupire à l’intention de son mari. Bien entendu, le lecteur est invité à faire un lien entre la fiction et le réel, de la fiction vers le réel. 

 

Si le « si parfait Baron » occupait toute la place dans Les Roses sauvages, ce sera plutôt Aline Dupire (un double de sa femme morte) qui sera au centre de la deuxième partie. Tout comme la femme de Baron, celle-ci s’est complètement effacée, pour ne pas dire noyée dans les yeux de son mari. Tout comme Baron pour sa femme, elle continue de vouer un culte au mari parti. D’où la question : « Dites-moi, docteur, qui suis-je au juste? » S’ajoute une dimension sociale : la schizophrénie frappe aussi les peuples, tels ces Acadiens déracinés (les Chiacques) qui cherchent leur identité entre deux cultures. Et le rosier sauvage? Il apparaît comme porteur de maléfices, venu d’un autre monde, élément étranger, symbole de l’amour.

 

Roman très attachant, écrit comme un conte.


Sur Ferron :

Jacques Ferron, écrivain québécois (1921-1985)


Jacques Ferron sur Laurentiana

1 novembre 2024

Papa Boss

Jacques Ferron, Papa Boss, Montréal, Parti pris, 1966, 142 p. (coll. Paroles no 8)

Papa Boss est par moment désorientant. Dit sans détour : on n’est pas toujours sûr de ce qu’on lit. Le réel et le rêve s’entremêlent et on peut questionner l’état mental de la narratrice-personnage principal, une ancienne nonne, qui n’a pas de nom dans le roman.

Résumé

La narratrice est en train de prendre son bain quand un ange lui apparaît. Bizarrement cet ange ressemble au propriétaire du bloc où elle vit avec son concubin.

L’ange se présente comme un double de Papa Boss. Qui est-il? « La plus-value de la vie, un profit clair sur toute existence, la quintessence éternelle d’un capital humain et périssable. » Plutôt qu’un ange, Monsieur le curé croit qu’il s’agit de Satan. Il connaît bien la narratrice, il considère même que c’est un peu à cause de lui et de ses prières qu’elle a quitté le monastère où elle était novice à l’âge de 20 ans. (C’est plutôt le vieil aumônier de la congrégation qui l’a poussée vers la sortie après qu’elle lui eut expliqué un rêve dans lequel une fougère l’avait emprisonnée dans sa cellule.)

Après qu’elle eut accepté sans protester une relation sexuelle avec son vieux voisin de palier, le beau-père du propriétaire, à nouveau l’ange de Papa Boss lui apparaît. Parodiant l’Annonciation, il lui apprend qu’elle va enfanter (lire l’extrait). Non seulement s’est-elle donnée au beau-père, mais aussi au propriétaire, apprend-on. La suite est assez carnavalesque : le propriétaire, complètement nu, se balance sur un escabeau en plein milieu de la cour. Ayant basculé, il court vers son garage et se pend, le curé et les pompiers arrivant trop tard. Notre narratrice, qui a tout vu depuis le second étage, se dépêche d’avertir son concubin qui dort dans la chambre. Surprise! il est mort lui aussi! Le récit se termine par la venue du représentant d’Asshold finance, tout heureux d’apprendre à la narratrice que les dettes du concubin sont désormais effacées.

Critique

Le récit s’appuie sur un référent un peu oublié, car il puise largement dans la Bible, et on a l’impression que Ferron en rajoute pour son plaisir personnel. On comprend que ces parodies bibliques aient pu fâcher les religieux de l’époque. Ce qui complique la recherche du sens, c’est que Papa Boss va d’une allégorie à l’autre, et encore une fois Ferron en rajoute pour mieux nous dérouter. Et, même parfois, on nage en pleine confusion : « Le naturel et le spirituel se marient dans le cours ordinaire de la vie comme les couleurs de l’arc-en-ciel se fondent dans la limpidité de l'air. Au prisme qui sépare celles-ci correspond le miroir qui démarie ceux-là par une diplopie dont le rôle d’ailleurs est court: elle lance le merveilleux mais ne l'accompagne pas; il continue sur son erre d’élan tandis que peu à peu le spirituel se détache du naturel pour devenir à la fin, dans certaines conditions, autonome. » Ferron n’est pas un écrivain qui va toujours du point A au point B : le discours l’emporte sur le récit, la tentation du brio de l’écriture sur l’enchaînement des événements.  Il faut voir l’utilisation brillante qu’il fait du « vous » narrateur, introduit par Butor.

Quant au sens, il devient assez clair, à la fin, que PAPA BOSS est le dieu de la finance. Ferron a bien saisi que le monde est en train de changer, que l’argent est devenu la nouvelle religion, que les financiers sont nos nouveaux maîtres et qu’on s’achemine vers un monde désincarné où la « Machine » occupera une grande place dans nos vies. En 1966, il est en avance sur son temps.

Avec Gérald Godin, éditeur chez Parti pris
Extrait

« Vous avez conçu, le grand bonheur ! You are pregnant, said Papa Boss. How do you do ? Very well, thank you. Et ce fut sans fiche médicale, sans pronostic génétique. One spécial pass, maybe two. Is it not ouonnedeurfoule ? Magnificat, you got the jack. The most beautiful luck in the world. Thank you, amen, ou amen, thank you, vous ne savez plus très bien, soit l’un, soit l’autre, c’est quand même compliqué la religion, c'est versatile l’amour, c’est embrouillant l’anglais. Et la grande pitié que vous éprouviez pour le monde entier, le ciel, la mer et la terre, pour votre mari, pour Dieu aussi, vous l’éprouvez maintenant pour vous-même. Vous avez conçu, et de qui ? de quoi ? D’un bel enfant difforme qui va mourir d’un instant à l’autre, d’un serpent qui vous étouffera, d’un cancer qui vous dévore déjà, d’un idiot affectueux, d’un pauvre malheureux qui ne saura jamais dire yes and no. Mais Papa Boss en tirera un tableau chromosomal, des gènes létaux, tout ce qui lui manque pour extirper la délinquance de la cellule mère, pour lancer le grand mouvement des consommateurs consommant sans cesse davantage tout en devenant de meilleurs citoyens, pour assurer la société parfaite, les pouponnières éclairées d’explosions atomiques, le rendement pépère des capitaux.

— Madame, Papa Boss est le nouveau Père Éternel et vous avez été choisie entre toutes les femmes pour enfanter Dieu le Fils. » (p. 97-99)

Jacques Ferron sur Laurentiana

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5 octobre 2025

L’amélanchier

Jacques Ferron, L’amélanchier, Montréal, éditions du jour, 1970, 157 p. (Coll. Les romanciers du jour 56)

« Je me nomme Tinamer de Portanqueu. Je ne suis pas fille de nomades ou de rabouins. Mon enfance fut fantasque mais sédentaire de sorte qu’elle subsiste autant par ma mémoire que par la topographie des lieux où je l’ai passée, en moi et hors de moi. Je ne saurais me dissocier de ces lieux sans perdre une part de moi-même. « Ah! disait mon père, je plains les enfants qui ont grandi en haute mer. » Fin causeur et fils de cultivateur, il se nommait Léon, Léon de Portanqueu, esquire, et ma mère, ma douce et tendre mère, Etna. Je suis leur fille unique. »


L’enjeu qui porte le récit est donné dès le premier paragraphe. Tinamer (anagramme de Martine, fille de Ferron) déclame son nom et son ascendance; elle annonce que son enfance sera l’objet du récit; elle insiste sur ses liens forts avec les lieux (nomades, rabouins, sédentaire); elle précise les moyens qui lui permettent de « vaincre  le temps » (la mémoire et la topographie); elle insiste sur l’interrelation des mondes intérieur et extérieur (« en moi et hors de moi ») et, finalement, elle désigne ses parents en insistant sur l’apport de chacun en regard de l’enfant qu’elle a été.


Ainsi commence la quête de Tinamer.  Elle a maintenant vingt ans, se sent un peu perdue; depuis la disparition de ses parents, elle essaie de comprendre ce qu’elle est devenue; elle se lance dans la recherche du temps perdu : « Mon enfance, je décrirai pour le plaisir de me la rappeler, tel un conte devenu réalité, encore incertaine entre les deux. Je le ferai aussi pour mon orientement, étant donné que je dois vivre, que je suis déjà en dérive… »


Sa petite enfance a été marquée par la relation quasi fusionnelle avec son père, un père fantasque qui l’amène avec lui dans un imaginaire qui tient du conte. Et qui s’amuse à prolonger l’imaginaire de cette enfant solitaire, pour qui les arbres sont plus que des arbres, pour qui les marcheurs sont des personnages de conte, pour qui les morts continuent de fréquenter les lieux où ils ont vécu. On comprendra plus tard ce qui contraint le père à se réfugier dans cet univers bienveillant : il travaille comme gardien dans un institut psychiatrique pour enfants et il tolère difficilement le traitement inhumain dont sont victimes les enfants. Plus largement il critique une société qui s’arrange pour ne pas voir ce qui devrait être dénoncé, une société qui repose sur des rapports hiérarchiques dont les plus faibles sont les victimes.

 

Pour Léon, le monde est double : le « bon côté des choses », ce sont la chaleur d’un foyer, la vie de famille, la nature, l’imaginaire; le « mauvais côté des choses », ce sont les relations de pouvoir, le milieu de travail, Papa Boss, le principe de réalité.

 

L’univers de Tinamer bascule lorsqu’elle commence l’école, lorsqu’elle pénètre dans « le mauvais côté des choses ». Elle découvre la vraie vie, ses règles sociales, les amis et se rapproche de sa mère. Elle rejette le monde factice que son père lui avait créé et même, elle lui en veut de lui avoir enseigné de telles sornettes. Elle efface pour ainsi dire cette partie lumineuse de son enfance.

 

Ferron raconte comment se forge l’identité mais, peut-être plus encore, décrit le besoin de s’ancrer. « Nul n’est une île », dit le cliché. Nous appartenons à une famille (avec ses ascendants), à des groupes d’amis, à une époque, à un lieu, à une paroisse ou à une ville, à une région, à un pays, à un milieu de travail. Tous ces éléments contribuent à la construction du moi, à l’édification de notre imaginaire. L’enfance joue un rôle majeur : « Les adultes, vilains comédiens jouant toujours le même rôle, ne comprennent pas que l’enfance est avant tout une aventure intellectuelle où seules importent la conquête et la sauvegarde de l'identité, que celle-ci reste longtemps précaire et que, tout bien considéré, cette aventure est la plus dramatique de l'existence. »  Cependant, comme en témoigne le récit de la Tinamer de 20 ans, à tous moments dans la vie, la question de l’identité resurgit, à la lumière d’événements nouveaux, et doit être, peut-être pas redéfinie, mais ajustée.

 

Ferron trace un lien entre l’identité de l’individu et celle d’un pays : « Un pays, c’est plus qu’un pays et beaucoup moins, c’est le secret de la première enfance; une longue peine antérieure y reprend souffle, l’effort collectif s’y regroupe dans un frêle individu… »

 

Et l’amélanchier dans tout cela? Une balise, un signal, un marqueur qui monte la garde à l’orée des bois : « Dès le premier printemps, avant toute feuillaison, même la sienne, il tendait une échelle aux fleurs blanches du sous-bois, à elles seulement; quand elles y étaient montées, il devenait une grande girandole, un merveilleux bouquet de vocalises, au milieu d’ailes muettes et furtives, qui annonçaient le retour des oiseaux. » « Durant une petite semaine, on ne voyait ni n’entendait que l’amélanchier, puis il s’éteignait dans la verdure, plus un son, parti l’arbre solo, phare devenu inutile. Le bois se mettait à bruire de mille voix en sourdine; puis le loriot chantait et mon père disait à propos de l’amélanchier qu’il s’était retiré: « Laissons-lui la paix: il prépare sa rentrée d'automne. » L’été se passait et que trouvions-nous? Quelques baies noires rabougries, laissées par les oiseaux, et un amélanchier content d’avoir écoulé son stock de minuscules poires pourpres avant notre retour, premier à avoir ouvert la saison, premier à la fermer… »

 

Roman intelligent, poétique, naïf et savant, inventif et déroutant, conte et documentaire, le meilleur de Ferron. En 1970, on avait Le torrent, Une saison dans la vie d’Emmanuel, L’Avalée des avalés et JimmyL’amélanchier conclut, on ne peut mieux, le cycle sur la fragilité de l’enfance de ses prédécesseurs.

 

Sur Ferron :
Jacques Ferron, écrivain québécois (1921-1985)

 

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