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27 février 2026

Les heures

Fernand Ouellette, Les heures, Montréal-Seyssel, L’Hexagone-Champ Vallon, 1987, 118 pages.

Dans Les Heures, Ouellette tente de comprendre ce qu’est la mort et le processus qui y mène. Il trace à la fois le cheminement de son père qui va mourir et celui des accompagnateurs, ses enfants en l’occurrence.
Le recueil est divisé en cinq parties dans lesquelles on décèle surtout une progression de la pensée qui creuse la réflexion par petites touches et reprises.
On a donc deux points de vue, celui du père relayé par le poète (et le plus souvent imaginé) et celui des enfants (un nous) qui l’accompagnent, même quand le contact a cessé.
Au départ, il y a le verdict, terrible, quand on ne s’y attend pas :
La condamnation lui a déchiré le cerveau. / Quelles paroles en lui terrifiantes ! / Combien de mois ? / Combien de jours ? / Immédiatement, sans répit, être jeté en exil hors de sa vie. / Palper la panique
Tous les ancrages de la vie s’effilochent :
Il devait tout désancrer, / soulever le terreau / des images / les plus subtiles / ou les plus infamantes.
De longs moments, / c'était la stagnation, / le marais où les mots / en vain se remuaient.
D'autres paysages se formaient / qui le rendaient / de plus en plus étranger / à ses désirs...
Il lui fallait repousser le monde même / pour se rassembler quelque peu.
Peu à peu s'écroulaient / les derniers remparts du corps.
Il lui fallait / tout enfouir / avec les derniers / instants du corps. / Tout abandonner à la dépouille.
Le processus d’acceptation est long, marqué de dénis, de retours en arrière :
L'agonie semblait longue / pour un corps / si totalement abandonné. / Rien n'était encore / tout à fait aboli. / Sans doute formait-il / en lui-même des figures ? / Ou même essayait-il / une autre verticalité ?
Lentement une coupure s’opère avec l’entourage. Le silence du mourant impose le silence :
Nos regards ricochaient maintenant / sur des paupières lisses et closes. / Le silence esquivait tout.
La mort implique une rupture et une disparition.
Puis le dernier souffle s'était dissous dans l'invisible. / Avalanche brutale du vide. / N'irradiait plus, au pourtour du visage, que l'aura / de la claire miséricorde. / La déchirure éternelle était accomplie. / Il ne maintenait déjà plus ce qu'il avait été.
Pour marquer l’étape qui suit la mort, Ouellette emploie plusieurs figures, celles du voyage, de l’« errance », d’une « mutation »
Les rivages s'écartaient. / Si nul ne le rêvait comment pourrait-il s'étoiler? / L'homme a peu de racines dans le bleu qui monte. / Son errance reste secrète.
L’errance peut aussi devenir un nouvel horizon pour qui est croyant, mais l’atteinte de ce nouvel état ne va pas de soi. Que sait-on du voyage de celui qui est mort?
Son être déjà se rassemblait sur l'autre rive. / Ici le corps avait cessé d'attendre et d'offrir.
Et si la lumière, / disions-nous, / avait fait un trajet, / une poussée sous l'apparence, / qui n'eût été noire /que pour nous ?
Lentement / il glissait vers l'orbite / des lumières / indélébiles. / C'était convoquer / la radiance, / se livrer / à l'ondoiement lointain / des chants. / Il avait commencé / à pérégriner / dans la spirale / sans fin / qu'empruntent les anges.
Le plus difficile pour les proches, c’est d’accompagner le mourant « sans lui voler sa mort ». Le vivant ressent aussi la cassure, l’échappée irréductible du mourant vers un autre monde. Qu’il le veuille ou non, une barrière infranchissable s’établit entre le monde des vivants et celui des morts.
Une enceinte nouvelle, / infranchissable, / l'avait soudain retranché / à notre veille. / Il y avait tout autour / comme l'embrasement / d'un vide / qui voulait s'éterniser. / L'effleurer même était une profanation.
Et la détresse en nous / grinçait avec des appels /d'ouverture. / Tout nous disloquait.
Cette mort est aussi un miroir pour le sujet, une projection de sa propre mort.
L'esprit, en nous, / n'était plus qu'une taupière / affaissée. / L'enfance, c'était à l'infini. / L'avenir était scellé. / Entre les deux, /une conscience renversée, / comme foudroyée / par la puissance / de son propre chaos.
On aurait voulu glisser / entre les mailles     / d'une mort / qui nous piégeait. / L'âme encore avide, / liée au corps, / se défie de l'âme / qui convie / son espace natal.
Les heures est un de nos grands recueils de poésie. Écrit en un mois! Une relecture pour moi, probablement pas la dernière.
 

20 février 2026

Dans le sombre

Fernand Ouellette, Dans le sombre, Montréal, L’Hexagone, 1967, 90 pages.

Je comprends assez bien la surprise qu’ont dû vivre les amateur.trice.s de poésie en 1967 à la lecture de « Dans le sombre ». Les recueils précédents de Ouellette ne laissaient en rien présager une telle audace.

Le thème principal, c’est celui des relations sexuelles dans un couple. Il est impossible de lire ce recueil sans y voir des relents de l’éducation janséniste de l’époque. 

Les quatre parties du recueil sont coiffées de chiffres romains et de deux ou trois épigraphes qui ramènent souvent loin dans le temps.

À première vue, la différence entre les parties ne saute pas aux yeux. Le poète, dans une entrevue accordée à André Major présente ainsi son recueil : « Un thème donc : l'amour au sens plein et entier du mot, vu de quatre façons différentes, car dans les première et deuxième parties, c'est le sado-masochisme qui domine, la troisième partie est lumineuse, et la quatrième est consacrée au couple en tant qu'unité et à l'amour. »

 « Mon livre est une réaction contre Eluard, poète de la contemplation du corps humain. La relation entre un homme et une femme est angoissée, tendue, qui ne se détend que dans les rapports amoureux. Je crois que la contemplation pure ne correspond pas à l'existence. » (Le Devoir, 6 janvier 1968)

Il est difficile d’affirmer, comme Ouellette, que la tension dans un couple ne se « détend » que dans les rapports sexuels.  Je cite au complet le poème « Son de sang »: « Contre son ventre le ciel même se figeait / telle une brume morte qui ne peut s'épandre. // Bleuissait sa vulve en s'évaporant, / pigeon noir de pensée triste. // Genoux dans la glaise, corps en fusion, / furieusement j'informais ma femme avide / dans toute sa vastitude fraîche. » L’acte sexuel donne plutôt l’impression d’un anéantissement que d’un accomplissement, comme si la passion atrophiait les amoureux.  

Dans la première strophe de « Parce que femelle », l’acte sexuel entraîne une souffrance, un déséquilibre de son être, comme s’il n’acceptait pas la perte de contrôle et l’abandon qu’il exige : « De défaillance en défaillance en toi me désagrège / plus acéré que ta nudité, dissipant ma musique et sa magie, toujours / plus tenaillé par l’inapaisable. / Et cette soif de l'entaille que tu n'as pu guérir / de la courbe que tu n'as pas conçue. »

Dans la deuxième partie, il est encore plus clair que la sexualité est déstabilisante : il en vient à craindre de perdre son âme : « Ne suis-je plus qu’une bête, / tellement clandestine, / qui a reçu la pointe de mort au bas de l’âme? » (Débauche) « Il arrive que l’ardeur me suce l’âme // Quel enfer dans sa vulve alors inépuisable / jusqu’au désert. » (L’enfer) Le corps de la femme aimée est à la fois refuge mais aussi menace, puisqu’il entraîne une perte de contrôle de ses pulsions violentes, ce qui lui révèle une part de lui-même qu’il aimerait mieux ne pas voir.  On n’est pas si loin de la version religieuse qui faisait du corps de la femme un objet de péché (voir le poème en extrait).

Dans la troisième partie, plus lumineuse, la tension s’apaise sans disparaître totalement : on est beaucoup moins dans la sexualité et davantage dans l’amour et la tendresse : « Femme elle se mêlait nue aux fougères / ses poils accueillaient bien les papillons, Sous elle, j’étais son humus son nourricier obscur, / le musicien de ses nervures » (Communication) Une certaine ambivalence subsiste toutefois : « Ta douceur est atroce dessous la soie / tellement chaude en couvrant le sang / et si bellement végétale et discrète. » (Tortola viuda)

Dans la dernière section, la tension diminue encore. Il s’attarde davantage à son couple qu’à son moi, à ses ardeurs, à ses malaises. Il prend une meilleure mesure de l’apport de la sexualité dans son équilibre et son désir de vivre. (L’ivresse) De façon plus large, il reconnaît que cette femme, qui l’accompagne dans la vie, contribue à l’unité de son être. Je cite la dernière strophe du recueil : « Ni Dieu ni la mer ni ma vie / ne m’arrachent du néant où je m’effrite, / quand je suis coupé de ton être, / quand je ne suis plus un » (Le couple)

Ainsi, le recueil apparaît comme la quête d’un homme qui trouve son équilibre dans une relation amoureuse, qui le torture et l’émancipe, un peu comme Miron (et d’autres) avec la femme-pays.

L’écriture de Ouellette, très dense, n’est pas toujours limpide, ce qui n’est pas un défaut. Il fallait une dose de courage, en 1967, pour parler de sa sexualité de façon aussi ouverte. 

 

CAUCHEMAR (extrait)

Pour mieux filer en la femme fluide
je suis prodige.
Mais ses poils sont des anémones, des tentacules
qui poussent au délire désastreux.
Sa peau de pétales fraîchement velus
met à vif sur la pierre du sacrifice.

Je hurle au fond de la suppliciante
en bête grillée par le fer.

Lorsque je remonte de la dame très rose
et très barbare, par quel méandre,
tout silence je suis,
sang toujours,
plus désir.

12 février 2026

Le soleil sous la mort

Fernand Ouellette, Le soleil sous la mort, Montréal, L’Hexagone, 1965, 67 pages.

Je n’avais pas mis le nez dans un recueil de Ouellette depuis 16 ans. J’ai lu Le soleil sous la mort, puis je suis allé relire mes textes sur ses deux recueils des années 50 : Ces anges de sang et  Séquences de l’aile.

J’écrivais en 2010 : « La poésie de Fernand Ouellette est peu circonstancielle, presque conceptuelle. Plus encore que Grandbois, Ouellette se tient loin de toute représentation du réel, de tous développements anecdotiques. »

Ce recueil, tout aussi intellectuel, est davantage lié à son époque. La première partie « en lumière » reprend la thématique des « poètes du pays ». « O ma race saignant sous la déchirure, / saignant la sève comme un acide, / La neige avait mal en nous ». On plonge dans le passé des Canadiens français, campés dans un candide immobilisme : « Et nous avancions dans le blanc, / et nous vivions la vie, / et nous aimions ». L’éveil passe par l’occupation du territoire : « Aujourd’hui nous sortons nus d’un bain de mémoire / pour habiter blancs la matrice végétale et / vaste ». Ouellette utilise le symbole de l’ascension pour marquer leur reprise en main : « la verticale a germé dans l’argile / … / Puis le fleuve se tint debout »; « Et le verbe s’élève / avec des versants de verdure »; « Et se lèvent des images grandes ouvertes / jusqu’à l’herbe et l’amour ». Et encore : « Le soleil se hisse à l’homme ».

Paradoxalement, si le soleil rejoint l’homme sur le territoire québécois, il s’en éloigne lorsque le regard (ou l’intellect) observe la planète. « L’éternité se détache / de l’homme ». Comme Paul-Marie Lapointe, dans Pour les âmes, Ouellette exprime ses craintes concernant l’avenir de l’humanité. Dans certains poèmes, on se retrouve au lendemain d’une attaque atomique. Le soleil a cédé sa place aux cendres : « Mais la mort / ensablant / le cerveau / écoute le dernier rêve du vivant. » L’amour, toujours l’amour, apparaît comme le seul baume possible : « Debout! Race de l’amour, / La paix est vivante! »

« L’amour solaire » est le titre de la troisième partie. Par le biais des motifs du soleil et de la lune, du sombre et de l’ensoleillement, du froid et de la chaleur, le poète propose l’amour pour conjurer la mort : « Le mal de la mort peu à peu s’apaise. // Éclosion de corps-pétale / et de pays solaires. / Invasion de l’œil sur le monde. »

« Naissance de la paix » qui vient clore le recueil est dédié à ses parents. Ouellette témoigne du pouvoir de la foi, de l’Amour : « Si proche / si lointaine paraît la planète / pendant que le Christ s’enracine. // LA PAIX OUVRE SES PAUPIERES / ET LONGTEMPS FIXE LA MORT ». 

ÉTINCELLE

À veiller la vie au jour du cœur,
jaillit l’étincelle, la fulgurante,
qui s’attaque à l’angoisse, au secret
     du sang.

Sans rupture ni déchirure
tout le blanc passe
                             par le sombre des membres.

Et libres sont les blessures.

Le mal de la mort peu à peu s’apaise.

Éclosion de corps-pétales
et de pays solaires.

Invasion de l’oeil sur le monde.

Qu’ils respirent
                       les vieux ensevelis
qui reviennent parmi les naissants.

Et la terre,
comme elle se donne à l’espace!

8 septembre 2025

C’est la chaude loi des hommes

Jacques Godbout, C’est la chaude loi des hommes, Montréal, L’Hexagone, 1960, 69 p.

Comme titre, Godbout reprend le premier vers d’un célèbre poème de Paul Éluard intitulé « Bonne justice ».  Ce poème fait partie de Pouvoir de dire, publié en 1951. 

Le recueil de Godbout compte deux parties : la première est précédée des deux premières strophes du poème d’Éluard et la seconde, de la troisième.

On est en 1960. La « grande noirceur » ne s’est pas encore éclaircie et la guerre froide menace la planète. Il faut lire le désenchantement de la première partie du recueil en tenant compte de ce contexte. Dans le poème « La dernière », le poète décrit un monde d’après-guerre, où l’homme a disparu : « l’atome l’hydrogène sur nos lèvres / Et nous sommes de dernières générations / Chaque jour l’ultime geste / Et nous sommes sans audace // Il n’y aura plus de mémoire / Personne ne saura / Notre tendresse notre fureur douce. » Comme Éluard l’écrit dans « Bonne justice », l’homme doit se « garder intact malgré les guerres et la misère ». Godbout, dans la même veine, énumère un certain nombre d’obstacles qui rapetissent la vie : la misère des villes, l’argent, les pontifes politiques et religieux, l’éducation. Il ajoute que la poésie semble dérisoire devant l’ampleur du défi : « Poètes de mes deux soyons grossiers : / La poésie ne paye pas à mort la poésie / Je disais aussi : / Que nous mangions du dictionnaire cependant / Que d’autres dégustent le fromage »

Le ton change dans la seconde partie. Il s’agit davantage d’une quête : comment se créer un monde qui soit habitable ou comme le dit Éluard « changer l’eau en lumière, le rêve en réalité et les ennemis en frères » ?  L’amour sera la pierre d’assise sur laquelle doit reposer le futur : « Pour nous, l’amour fera le pont, / Le pont des enfants heureux le pont des femmes libres le pont des balles dans la rue le pont couvert de la tendresse le pont de métal qui désobéit au saison le pont de bois aussi vermoulu comme tradition, / Aimer, aimer ». Le poète ne s’illusionne pas pour autant : comment y arriver dans ce pays où « mille enfants attendent le pont », dans ce pays qui « regarde encore / D’un œil ensommeillé / L’Ordre qui se trémousse » ? On a l’impression qu’il s’en remet au temps. En attendant, il rêve d’un espace de vie tout simple où l’on peut être libre et heureux :

LES PASSANTS
Très peu de pain
Une grande maison
Des murs blancs
Que nous peindrons
Et à chaque fenêtre
Nous prendrons quelque chose : ici un rideau
Là une arbalète ici un melon
Là si l’on ose
Notre bonheur

espérant

Ne pas faire peur aux passants

Cette poésie est très ancrée dans son époque. Il n’est pas toujours aisé de saisir la portée de certains vers. On a parfois l’impression de lire un texte quelque peu décousu, comme si l’auteur se permettait des détours qui nous laissent sur le côté. Godbout est davantage un romancier, un cinéeste et un essayiste qu’un poète. 

Jacques Godbout sur Laurentiana

§  Les pavés secs

§  Salut Galarneau

§  C’est la chaude loi des hommes

 


Le poème d’Éluard
 

BONNE JUSTICE

C'est la chaude loi des hommes 
Du raisin ils font du vin
Du charbon ils font du feu
Des baisers ils font des hommes 

C'est la dure loi des hommes
Se garder intact malgré
Les guerres et la misère
Malgré les dangers de mort 

C'est la douce loi des hommes
De changer l'eau en lumière
Le rêve en réalité
Et les ennemis en frères

Une loi vieille et nouvelle
Qui va se perfectionnant
Du fond du cœur de l'enfant
Jusqu'à la raison suprême.

(Pouvoir de dire, 1951)

16 août 2025

Pour les âmes

Paul-Marie Lapointe, Pour les âmes, Montréal, L’Hexagone, 1965, 73 p.

Le recueil contient onze poèmes, écrits entre 1961 et 1965, dont deux d’anthologie : « Le temps tombe » et « ICBM ». Pour les âmes s’inscrit dans un contexte précis. Le début des années 60 est marqué par la guerre froide, la guerre du Vietnam et surtout par la crise des missiles de Cuba.  Le journaliste qu’il était a dû suivre de près cette période où des siècles d’histoire risquaient d’être engloutis dans un nuage atomique!

Bien entendu, la menace nucléaire n’est pas le sujet de Pour les âmes, mais elle en est probablement le terreau. « Le temps tombe », la promesse d’une humanité en marche vers un avenir meilleur apparaît tout d’un coup illusoire, interrompue; le temps a perdu son fil directeur, l’esprit du passé ressurgit dans le présent : « les petits hommes de préhistoire / entre les buildings / dans la pluie chargée de missiles ».

Lapointe évoque des « mondes disparus », comme si un rouleau compresseur les avait écrasés l’un après l’autre : « une tribu perdue remonte à la surface / enfants des pyramides du soleil / amphores de poussière maïs et fourrures / falaise des morts ». Des civilisations ont été emportées en raison de leur inconduite (guerre) ou tout simplement de leur insouciance : « divinité embusquée / entre les pierres cachée / qui tombe de l'arbre comme pomme / ou surgit ô geyser et soudain / en un siècle quelconque / autrefois ou demain / vous saisit à la gorge // mystère de la terre ».

Pour le poète, la marche du temps évoque donc la mort, celle de l’humain, « espèce satisfaite », mais aussi celle de notre civilisation et même de la planète, comme si tout dégénérait sous nos yeux, sans que personne ne réagisse fermement : « ô sommeil tranquille / planète ronde où s’étreignent les maisons conformes ».

Dans plusieurs passages, il souligne la finalité dérisoire de l’humanité, matérialiste, tout à son confort, dans un monde qui a perdu son âme : « monde qui et quel que tu sois / pré de désespoir notre monde / ses petits bungalows et ses cloches / son affamoir ». Même l’amour participe de ce climat délétère qui semble envahir toutes choses : « la respiration d'un amour / emplit l'espace de la nuit / comme une mer minuscule ferait / dans leur sable / ses iles plus ou moins grandes / selon l'angoisse ou l'abandon ».

Il fait appel à la conscience humaine, comme si un dernier sursaut était possible, bien que peu probable : « les voix sont terrées / les plaintes suffoquent de jour en jour plus opaques / et vaines // bientôt le silence ne sera plus que le cri du premier de tous les morts ». Comble d’ironie, la voix du « jeune révolté », idéaliste, est gravée sur une épitaphe dérisoire, comme on le lit dans le poème « Épitaphe pour un jeune révolté ».

Le recueil est très riche et mon commentaire ne fait que l’effleurer. Entre autres, j’ai laissé de côté tout ce qui touche à l’écriture. On associe toujours Paul-Marie Lapointe au Vierge incendié et à Arbres; quant à moi, Pour les âmes est un aussi grand recueil.

ICBM (INTERCONTINENTAL BALLISTIC MISSILE)

chaque jour étonné tu reprends terre
cette nuit n'était pas la dernière
mais le brontosaure
mais César
mais l'inca

mais le Corbeau te guette

monde mou

les cratères éclatent
cris d'œuf

comme un crapaud le Nuage agrippe sa terre
et l'embrasse à petits coups répétés

mère de la poussière

l'oie vient des Andes malgré le radar

sur les passerelles de nylon
entre les mondes

vacillent les tendres hanches des filles

monde mou mille morts
aurore mauvaise dont je sais à la traverser

qu'elle n'est pas définitive

un bombardier repose à tes côtés
tes nuits sont assurées!

ô président ô pasteur
général des îles et des lunes

les enfants se recroquevillent comme des feuilles brûlées


Paul-Marie Lapointe sur Laurentiana

Le vierge incendié
Choix de poèmes. Arbres


Il y a 14 ans, Paul-Marie Lapointe nous quittait. (Radio-Canada)

14 décembre 2024

L'homme rapaillé (1981)

(Le 14 décembre, date de décès de Miron, on se permet un peu de
 mironnage.)

Gaston Miron, L'homme rapaillé, Paris, François Maspero, 1981.  

(J’ai écrit ce texte en 2000 et je l’ai publié sur le site Critiques libres. J’avais vécu un an à Genève et je voulais faire connaître L’homme rapaillé aux Européens et aux autres francophones.)

On s’entend au Québec pour dire que Gaston Miron est l’un de nos plus grands poètes. Et ce n’est pas parce que Bernard Pivot, dans sa Bibliothèque idéale, l’a inséré parmi les cinquante plus grands poètes francophones. Pourtant, il est l’auteur d’un seul livre, qui a connu de multiples évolutions, livre toujours inachevé lorsque la mort survient en 1996. Ce livre, c’est L’homme rapaillé (québécisme : remettre ensemble ce qui a été séparé).

Ce recueil peut être lu en dehors de toute considérations historiques et locales, comme en font foi les nombreuses traductions. Pourtant, il est lié à un moment précis de notre histoire. Aux alentours des années 1960, en pleine période de décolonisation, les Canadiens français, aliénés, inféodés aux grands intérêts anglo-saxons depuis la Conquête (1760) sortent de la Grande Noirceur, choisissent de s’appeler les Québécois et entrent dans l’Histoire,. Toute une partie de l’œuvre de Miron témoigne de cette période d’effervescence où un peuple choisit de reprendre en main sa destinée. Sa poésie est engagée, revendicatrice, politique, plus proche de la poésie du Tiers-Monde que de celle de l’Europe.

     Il est triste et pêle-mêle dans les étoiles tombées
     livide, muet, nulle part et effaré, vaste fantôme
     il est ce pays seul avec lui-même et neiges et rocs
     un pays que jamais ne rejoint le Soleil natal
     (Héritage de la tristesse)

Mais Miron n’est pas qu’un poète de circonstances, qu’un poète national. Il a aussi écrit quelques-uns de nos plus beaux poèmes d’amour, amour le plus souvent malheureux, amour dévoré par le militant. Miron, c’est une espèce de Vieux Romantique, excessif, passionné, qui arrive mal à concilier poésie, militantisme et vie sentimentale.

     Tu as les yeux pers des champs de rosées
     tu as les yeux d’aventure et d’années-lumière
     la douceur du fond des brises au mois de mai
     dans les accompagnements de ma vie en friche
     avec cette chaleur d’oiseau à ton corps craintif
     moi qui suis charpente et beaucoup de fardoches
     moi je fonce à vive allure et entêté d’avenir
     la tête en bas comme un bison dans son destin
     la blancheur des nénuphars s’élève jusqu’à ton cou
     pour la conjuration de mes manitous maléfiques
     moi qui ai des yeux où ciel et mer s’influencent
     pour la réverbération de ta mort lointaine
     avec cette tache errante de chevreuil que tu as
     (La marche à l’amour)

Et encore ? Miron a essayé de cerner la langue québécoise, non pas l’argot, mais une langue héritée de nos ancêtres français et transformée par des circonstances historiques, par cette coupure d’un siècle qui a suivi la Conquête. Ses poèmes sont truffés de québécismes et, plus important encore, ils essaient de reproduire le rythme de la parole populaire québécoise. Un rythme cassé, une phrase souvent orpheline qui se développe plus par à-coups que par longues tirades.

     Nous sommes nombreux silencieux raboteux rabotés
     dans les brouillards de chagrin crus
     à la peine à piquer du nez dans la souche des misères
     un feu de mangeoire aux tripes
     et la tête bon dieu, nous la tête
     un peu perdue pour reprendre nos deux mains
     ô nous pris de gel et d’extrême lassitude
     (Le damned Canuck)

Quand il est décédé en 1996, il est devenu le premier écrivain québécois à se voir offrir des funérailles nationales. Non qu’il fût un héros, mais parce que l’amour, l’amour de la littérature, l’amour de la langue, l’amour du pays ont trouvé en lui un valeureux défenseur, parce qu’il leur a consacré toute sa vie avec une générosité qui n’a que très rarement trouvé sa pareille, du moins chez nous.

Actualité de Miron en France

Gaston Miron sur Laurentiana

Gaston Miron - biographie
Deux sangs
L’Homme rapaillé (étude)
À bout portant
Les débuts de l’Hexagone (Pilon)
L'Hexagone 25 : rétrospective 1953-1978
Les Matinaux (René Char)
Pour saluer Miron (2015 : Courtepointes)
Le damned Canuck (étude)
Pour saluer Miron (2018)
Avec toi (2019)
Compagnon des Amériques (2020) 
Hommage à Miron (2021)
Sur la place publique (étude)
Balado sur Miron
Le poème liminaire (étude)

1 décembre 2023

Forêt vierge folle

Roland Giguère, Forêt vierge folle, Montréal, L’Hexagone, 1978, 219 p. (coll. Parcours)

Forêt vierge folle ne fait pas partie de la collection « Rétrospectives » de l’Hexagone.  Il s’agit du  premier recueil d’une nouvelle collection nommée « Parcours ». Il contient des poèmes, des essais et des images, ce qui en fait un livre-objet, selon l’éditeur. Il est difficile de savoir si les textes et les images apparaissent toujours suivant un ordre chronologique. Deux poèmes ont déjà été publiés dans Le défaut des ruines est d’avoir des habitants : « Signaux » et « Grimoire ». Deux courtes suites poétiques, Abécédaire (un jeu verbal et phonétique publié en 1975) et J’imagine (un texte inspiré des manifestations de 1968 publié en 1976), ont déjà fait l’objet d’un recueil aux éditions Erta.

Pour le reste, voici un aperçu de ce qui m’a semblé le plus important. On trouve dans Forêt vierge folle :

§  Quelques poèmes sentimentaux dont : « À l’ombre de ma vie » :

l’ombre c’est encore et toujours toi
toi qui t'agites dans les replis de ma vie
je te vois cernée de mes bras douces tentacules
et plus que tout autre je me vois cerné par I'amour
plus que tout autre je ne vois pas d'issue à mon avenue
si ce n'est la lueur de ton front appuyé sur le mien
mon front près de ton front
et ma main qui toujours dessine sur les pierres humides
l'itinéraire d'une vie que j'ai mise comme enjeu
le hasard s'est mis entre mes mains
comme un pigeon blessé de l'aile
je n’ai plus qu’à lui fermer les ailes (p. 34)

§  Des poèmes-collages surréalistes à partir de découpures des journaux;

§  Un poème manuscrit lors du décès d’Éluard, repris plus loin et dactylographié;

   


§  Un poème intitulé « Viendra le jour », écrit en 1952, que la génération hippie n’aurait pas renié;

§  Vingt-quatre pages de dessins que Giguère avait l’habitude de tracer dans les marges de ses poèmes :

 


§  Quelques textes qui évoquent des ruines à la suite d’un cataclysme, par exemple « Le temps de l’opaque» : « L’Opaque. L’opaque feutré, ouaté, avec ses hautes bottes noires, s’emparait du village, posait sur les visages un masque de plomb et enlevait à toutes choses le moindre reflet vivant. C’était l’Opaque, l’opaque des momies et du granit noir, l’opaque de la cristallisation des eaux courantes, l’opaque de roc et de bitume, l’opaque des sables mouvants, des marais de miel sombre et de l’enlisement. Le Temps de l’Opaque était venu. » (p. 75)

§  Certains textes critiques sur la peinture, le dessin, la poésie, y compris ses pratiques, son esthétique : «Le peintre, le vrai, est en quelque sorte un plongeur qui, méprisant la surface du fleuve où tout est clair et précis, donc sans intérêt pour lui, s’acharne à descendre, de plus en plus profondément, risquant à chaque plongée de se noyer, laissant chaque fois un peu de sa propre vie. » (p. 16) « Le poème m’est donné par un mot, une image, une phrase qui cogne à la vitre. Dès que cette phrase est couchée sur le papier, elle s’étale, pousse ses ramifications, croît comme une plante ; le poème s’épanouit selon un élan, un rythme naturel qu’il porte en lui dès le premier mot. (p. 103) « La prémonition est certainement l’un des pouvoirs de la poésie puisque le poète, en somme, n’est rien d’autre qu’un sismographe qui enregistre les tremblements d’être. » (p. 111-112)

§  Une suite intitulée « Cartes postales » où Giguère parle de voyage : « Je ne suis pas où vous pensez. Pays perdu, pays ruiné. Le soleil, ici, perce et tue. Comme chez vous la neige. Plages inutiles. Sable. Mes paysages sont vos yeux, votre dernier regard à l’orée de l’érablière. Je ne voyage pas, je m’absente. »

§  Plusieurs de ses gravures, mais aussi celles d’objets ou de peintures qu’il admire :

 

Plusieurs poèmes, dans la dernière partie, disent l’usure du temps mais, malgré tout, la persistance de l’amour : 

ENTREFILETS

Dans mes profondeurs je remue
je
fais mon feu à l’ombre
j'essaie
d’éclairer ma cave
pendant
que le grenier croule

rien
qui vaille dans tout cela
sinon
l’étincelle.
***
je suis à la hauteur
j'aspire
et j’espère une heure bleue
comme
hier vous m’aviez promis
entre
deux pleurs
et
j'irais plus loin aussi
si
tout n’allait pas sans heurts.
***
la vue voilée par trop de toiles
on
oublie l’horizon présent

le
ciel coule sur tous les flancs
l'ancre
traîne dans un fond de sang

on
ne compte plus les étoiles dans l’étang.
***
Où sont les mots que j’ignore
sont ces lettres qui me manquent
pour
dire simplement je vous aime
dans
ce déferlement de cris
au
coin de la rue à midi ?
***
Défilé de couleurs
au
coin de l’œil qui cligne
parade
de signes en un jour de deuil
le soleil sombre
dans
un ciel indigne.
***
Loin des maisons moroses
fleurit le souci
voici
la prose
que
je vous avais promise.

Ce qu’il y a d’exceptionnel avec Giguère, c’est que son œuvre couvre tous les âges. On peut ainsi prendre la mesure d’une vie. Je n’avais jamais lu Forêt vierge folle. Aucun autre de ses livres ne nous fait autant aimer Giguère. On découvre un artiste, ses tâtonnements, et un homme vieillissant qui cherche toujours sa route et une épaule pour accrocher sa vie. 

Roland Giguère sur Laurentiana

Éditions Erta
Faire naître
Les nuits abat-jour
Yeux fixes
Midi perdu
Images apprivoisées
Les armes blanches
Le défaut des ruines est d’avoir des habitants
Adorable femme des neiges
L’âge de la parole
La main au feu
Forêt vierge folle
Voix de 8 poètes du Canada