27 janvier 2023

Peintres et écrivains d’hier et d’aujourd’hui

Albert Laberge, Peintres et écrivains d’hier et d’aujourd’hui, Montréal, s. é., 1938, 248 pages.

Dans ce recueil qui date de 1938, Laberge présente 14 peintres-sculpteurs et 20 écrivains. Tout comme lui, plusieurs ont fait du journalisme ou ont fait partie de l’École littéraire. Je vais laisser à d’autres les commentaires sur les 14 peintres-sculpteurs; je n’ai lu que la partie qui traite des écrivains.  Sauf, J.-A. Lapointe, Charles-Maurice Leconte et Zo d’Axa (un Français que Laberge a rencontré lors de son passage au Québec en 1902), tous étaient des auteurs connus à leur époque. Ils sont tous tombés dans l’oubli, sauf Loranger et Nelligan. (Voir ci-dessous la table des matières.)

Le lecteur qui a fréquenté un tant soit peu Albert Laberge (1871-1960) sera étonné par le  ton employé par l’auteur dans ce recueil. Les termes laudatifs pleuvent. Il faut voir toute l’admiration qu’il voue à Charles Gill, Jean Charbonneau et Émile Nelligan. On a l’impression qu’il y avait deux Laberge : l’écrivain pessimiste incapable de raconter autre chose qu’une histoire scabreuse sur les bords et un gentlemen de bonne compagnie qui savait apprécier les gens, les arts, la nature, la vie.

La manière de Laberge n’a rien de compliquée. Il a connu et fréquenté la plupart des  écrivains qu’il présente, il a lu leurs œuvres, il essaie de les comprendre et de les expliquer sommairement. Laberge n’est jamais aussi intéressant que lorsqu’il écrit sur des gens qu’il a bien connus, quand il raconte leurs rencontres, leurs discussions, quand il les met en scène. Au-delà de l’anecdote, on devine les aspirations qui animaient les écrivains dans le premier tiers du XXe siècle, on comprend la fragilité de l’artiste dans ce petit milieu sous haute surveillance. 

Parmi tous ces souvenirs, ses rencontres avec Émile Nelligan méritent d’être citées.

« Une fin d’après-midi, l’hiver. Une vaste pièce, ancien salon d’autrefois converti en chambre à coucher, et qui parait encore plus grande par suite du mobilier sommaire. Une cheminée à manteau de marbre dans laquelle flambe un clair feu de bois qui projette ses lueurs sur la figure d’un jeune homme de dix-neuf à vingt ans debout, dos au foyer. Cette tête noble, distinguée, aux traits réguliers et d’une remarquable beauté est couronnée par une abondante chevelure noire qui accentue la blancheur mate du teint. Le poète Émile Nelligan récite des vers à deux journalistes de ses amis: Louvigny de Montigny et Albert Laberge, qui l’écoutent émus, enthousiasmés. 

La flamme vivante, capricieuse, éclaire cette figure inspirée, d’une expression mobile, qui traduit de saisissante façon tous les sentiments qui agitent l’âme. Avec une attention recueillie, les deux auditeurs écoutent le jeune poète. Tout d’abord, ce sont les huit vers de « Ma Mère », puis « Devant mon Berceau » et « Clair de lune intellectuel ». Dans la cheminée, le bois flambe joyeusement et les flammes blondes illuminent cette vibrante physionomie d’artiste. Sa voix douce, musicale, si prenante, dit les vers harmonieux, mais ce ne sont pas seulement des mots cadencés, c’est son cœur, son âme, que le poète fait jaillir hors de lui. Il exprime toute l’émotion dont il est frémissant. Et c’est comme le chant d’un violon qui expire. […]

Pendant toute une saison, j’ai eu la joie précieuse de voir fréquemment Nelligan. A cette époque, 1900 ou 1901, je crois, Louvigny de Montigny et moi, camarades à la Presse, logions alors, rue Dorchester, dans une vieille maison en pierre qui avait été une noble demeure, mais qui n’était plus qu’un vulgaire immeuble de chambres à louer et qui a été démoli depuis pour agrandir le parc entourant l’église Saint Patrice. De Montigny occupait une chambre au rez de chaussée; la mienne, au premier étage, était le salon d’autrefois. Chacune des deux pièces possédait une cheminée. […] 

Nelligan venait souvent nous voir, apportant un cahier de vers et il nous lisait ses dernières pièces. Tantôt, il arrêtait chez de Montigny et tantôt il montait chez moi. Ordinairement, il avait dans ses poches un volume de Stuart Merrill, de Vielé Griffin ou de Georges Rodenbach. La Jeune Blanche et Les Vies encloses étaient l’objet de sa prédilection. C’étaient là deux de ses livres favoris. 

— Je vais écrire un roman, nous annonça-t-il un jour. J’ai terminé le premier chapitre hier.

Et sur le champ, il nous lut les pages que son inspiration lui avait dictées la veille. Le futur roman commençait par la fulgurante description d’un coucher de soleil. Ce n’était pas seulement l’écrivain, le poète, qui décrivait cette scène, c’était aussi un peintre. L’on aurait cru voir un artiste jetant sur sa toile les plus riches tons de sa palette, ses couleurs les plus éclatantes. C’était non pas une ébauche, mais un merveilleux tableau, une magistrale page de prose. Je crois bien que le roman n’est jamais allé plus loin que ce premier chapitre. Ah! si Nelligan avait vécu sa vie. […] 

Un samedi après-midi, Nelligan, comme il en avait l’habitude, vint me voir. En son honneur, je sortis un flacon de gin que je gardais pour mes visiteurs, et nous prîmes un verre. Comme mon métier de journaliste m’obligeait à sortir, je lui dis: Je vais être absent une demi-heure. Attendez-moi. 

— C’est cela, fit-il. Pendant ce temps j’écrirai quelque chose que je vous lirai tout à l’heure. 

Je sortis et, comme il avait dit, à mon retour, il brandit devant moi un feuillet manuscrit. Je vis le titre: « L’Homme aux cercueils ». 

— Je vous dédierai cette pièce lorsque je publierai mon livre, me promit-il après me l’avoir lue.

J’étais si heureux qu’il eut écrit ces strophes chez; moi que je sortis de nouveau mon flacon de gin et nous prîmes un autre verre. Malheureuse inspiration, car au bout de quelques minutes, mon jeune ami devenait énervé, très agité. Il n’était pas ivre, non, mais ces deux verres d’alcool avaient produit sur cet organisme nerveux et délicat une profonde perturbation, une vive surexitation. Il voulut partir. Ne voulant pas le laisser seul dans cet état, je sortis avec lui pour l’accompagner. Il m’échappa, mais je le ressaisis. Je l’entraînai rue Sherbrooke pour le reconduire chez; lui. Cependant, son énervement ne diminuait pas et j’avais de grandes difficultés à le tenir sous contrôle. Il voulait s’enfuir, je ne sais où. Heureusement, je rencontrai un ancien confrère de classe, Alphonse Crevier, directeur de l’atelier d’ébénisterie d’art fondé par son père. En quelques mots je le mis au courant de la situation et le priai de me venir en aide. Nous prîmes alors le poète chacun par un bras et nous nous rendîmes jusqu’à l’angle de l’avenue Laval. Comme Nelligan habitait à quelques portes plus haut, je remerciai mon ami Crevier. Arrivé devant la maison de Neligan, je sonnai. Lorsque la porte s’ouvrit, je le poussai à l’intérieur. J’entendis une voix en haut, puis les pas du poète qui montait les degrés de l’escalier. J’attendis un moment, puis lorsque je compris qu’il était chez, lui en sûreté, je m’éloignai.

Je ne l’ai jamais revu. 

Deux mois plus tard environ, j’apprenais que les ténèbres s’étaient faites sur cette noble intelligence. » (p. 225-228)




20 janvier 2023

L’ombre dans le miroir

Jean Charbonneau, L’ombre dans le miroir, Montréal, Beauchemin, 1924, 255 pages.

Le recueil se développe en six parties qui représentent chacune une étape de vie : Jouvence, Le départ du prodigue, Les éblouissements, Les désenchantements, Le retour du prodigue, L’ombre dans le miroir.

Le recueil débute par des considérations plus générales (Jouvence).  « Pénètre-toi du Rythme ardent de la Nature, / Et mets ton espérance en une aube future, / Crois en la vie et sois satisfait d'en souffrir.  

Vient un temps où il faut rompre avec son milieu d’origine (Le départ du prodigue). La jeunesse est le lieu de toutes les promesses : « Jeunesse affranchie, ô Jeunesse amoureuse, / Qui resplendis de force et palpite d'orgueil, / Sur un chemin en fleur, tu t'avances, heureuse / Aujourd'hui, ta venue illumine mon seuil. »

Plutôt que le ciel, c’est la Nature qui lui procure Les éblouissements. Charbonneau développe une forme de panthéisme, assez rare à cette époque : « Tu n'as jamais changé : j'avais raison, Nature ! / Tu demeures le livre ouvert à tous les yeux. / Tu combles de tes dons l'humaine créature, / Et ta magnificence éclate en tous les lieux. »

La guerre est un des premiers motifs du désenchantement : « À regarder de près le siècle qui se lève, / Dont l'aube s'assombrit et s'empourpre de sang ; / À voir l'homme reprendre insolemment le glaive / Qu'il brandit sur un monde, hélas! agonisant ». L’avidité, le désir et la désillusion qui s’en suit sont autant de mirages alimentés par la Chimère : « Les hommes sont restés les infimes pantins / Dont l'Histoire remplit chacune de ses pages, / Et suivent à peu près d'identiques destins! »

Le retour du prodigue, c’est le retour à la nature « Nature, me voici. Sœur de la Vérité / […] / Seule, tu résistas à la perversité / […] / Je m’en reviens vers toi, maintenant convaincu / D’avoir, dans mon orgueil immense, en vain vécu / Et subi les tourments que je voulais connaître. » Mais la nature est, elle aussi, condamnée : « Tout ce tragique amas de débris monstrueux, / Tombant dans l'infini par bonds prodigieux, / Les océans, les monts et les forêts tordues, / Les nombreux univers lourdement dispersés, / Bientôt du souvenir se seront effacés, / Et l'Ombre envahira les mornes étendues ! »

La dernière partie du recueil nous offre le spectacle de la désolation. Si, pendant un temps, le refuge dans le passé et la nature, semble le consoler, au terme du voyage ne reste que le pénible sentiment d’un homme dont la vie ne fut que déconvenues (amours et ambitions) : « Plein du regret des temps enfuis, je m'en reviens, / Accablé sous le poids des souvenirs anciens, / Les yeux encor tournés vers la route suivie / Où j'aurai, par deux fois, vécu ma triste vie. » Il ne reste « qu’une ombre en un miroir ».

On comprend un peu pourquoi Charbonneau ne plaisait pas à l’abbé Camille Roy. Jamais l’auteur n’avance que les misères de la vie vont lui permettre de gagner son ciel. La résignation et la culpabilité ne sont pas son lot. Le temps va sans trop s’attarder aux humains, ceux-ci sont manipulés par des forces supérieures qu’ils n’ont pas la possibilité de contrer, autrement dit leur destin est écrit d’avance. Rares sont les « prédestinés », ceux à qui est conféré le bonheur, ne serait-ce que pour une période. Même si elle n’arrive pas à combler tous les vides, la nature et les souvenirs d’enfance semblent les seuls baumes qui adoucissent la misère humaine.

Charbonneau est difficile à lire : ses recueil sont trop longs, vraiment trop longs, plusieurs poèmes reprennent les mêmes idées et il fait beaucoup appel à la mythologie.  Cela dit, c’est un auteur qui mérite le détour, ne serait-ce en raison de son intelligence.

Jean Charbonneau sur Laurentiana
Les blessures
L’école littéraire de Montréal
Les prédestinés
L’ombre dans le miroir 

13 janvier 2023

Le dernier souper

Albert Laberge, Le dernier souper, Montréal, s.e., 1953, 163 pages.

Ce recueil est le dernier de Laberge (1871-1960). Il était âgé de plus de 80 ans au moment de sa publication. On ne peut pas dire qu’il soit devenu plus optimiste dans son grand âge. Toutes les nouvelles se terminent mal, souvent de façon cruelle. Les hommes sont faibles, brutaux ou retors et les femmes sont vénales, frivoles ou naïves. La bonté, l’empathie, la solidarité sont des vertus que la plupart ignorent; de toute façon, les gestes de bonté ne donnent rien.  À force de toujours raconter des histoires aussi négatives, Laberge y perd en crédibilité. On le lit en se demandant : quelle fin atroce va-t-il encore inventer… et on finit par en rire.

Le dernier souper
« Siméon Rabeau était né de parents pauvres. » Il quitte rapidement sa famille, exerce de petits boulots qui ne lui permettent pas de manger tout son saoul, aboutit à Montréal, commet de petits larcins, se retrouve en prison, en ressort et finit par tuer une vieille acariâtre qui ne voulait pas lui payer son dû. « Dans toute sa vie, avait-il éprouvé une heure de joie, de contentement ? Non, jamais, et probablement qu’il en serait toujours ainsi. Il ne saurait jamais ce que c’est que le bonheur. » Il sera pendu. Comme dernier souper, le condamné peut voir tous ses désirs satisfaits. La demande de Rabeau sera assez particulière.

Le grand Sans-Cœur
« Le fermier Évariste Lefroi était soucieux par moments. » En fait, plus que soucieux, il était colérique, violent. Un jour, il achète un nouveau cheval qu’il baptise « Sans-Cœur ». « Sans-Coeur avait été élevé et nourri avec de la paille. Jamais ni foin ni avoine. La nature l’avait bâti pour être fort, lui avait donné une solide charpente, avait voulu en faire une bête vigoureuse, mais son maître, avare, mesquin et rapace, ne l’avait nourri qu’avec de la paille. Alors, ses forces n’avaient pu se développer et maintenant, on lui demandait d’accomplir des tâches au-dessus de ses moyens. » À force d’être battu, le cheval y laisse sa peau.

La tentation mauvaise
M. Léopold Ledoux, notaire, avait une femme qui, après avoir donné naissance à leur fille Ernestine, tombe malade. Après 17 ans de souffrance, elle meurt. Ernestine a toujours fait le bonheur du notaire, mais un jour, elle se marie et va vivre en ville. Le notaire, seul et malheureux, engage une veuve comme ménagère. Celle-ci, le sentant vulnérable, fait en sorte qu’il l’épouse en l’aguichant, ce que le notaire regrette rapidement. « Ah, les vieux, les pauvres vieux dont le cerveau enfiévré est constamment hanté, obsédé par l’image d’un sexe, image morbide produite non par l’instinct de la bête humaine, mais fruit d’une imagination malade, quelle tristesse ! » Sa fille, scandalisée, cesse de le visiter. Quand il apprend que cette dernière est décédée, après avoir donné naissance à un enfant, il se suicide.

Le secret d’une nuit
Aline quitte Toronto où elle vit pour voir sa sœur mourante. L’agonie se prolonge et elle se retrouve désargentée. Elle rencontre une ancienne connaissance qui lui offre de l’argent gagnée… en se prostituant.

Le violon chante et pleure
Aline, une célibataire âgée, a un frère qui joue le peu qu’il gagne aux courses. Et Aline, même en sachant que tout l’argent qu’elle lui donnera finira dans des paris, continue de l’aider.

Voyage dans la nuit
Lors d’un voyage en traîneau, dans une nuit noire et profonde, Aline Lierre se met à voir des fantômes partout.

Le pommier de la vieille Gareau
Un pommier, qui est à la limite d’une terre, est cause de discorde, parce que les jeunes voisins y cueillent les pommes sans permission. Le fermier, pour régler le problème, le coupe.

Contrat de mariage
« Trefflé Dupras , jeune habitant de Sainte-Scholastique, fréquente Délima Trudeau depuis huit mois. » Sa demande en mariage est acceptée. Devant le notaire, Trefflé et le père de Délima s’entendent sur toutes les clauses sauf une. Voyant cela, Trefflé renonce au mariage.
 
Le vieil orme
« Le vieil orme était grand, puissant, noble, majestueux. Il imposait le respect et l’admiration. Bien certain qu’il devait avoir plus de deux cents ans. Bâti solide comme il l’était, il semblait bon pour au moins cent autres années. » Un jour, on construit une centrale hydroélectrique dans le coin…

Deux rencontres
M. Damien Landry, 59 ans, rencontre Clara Pierson dans un train. Il est si charmé par le discours que tient cette femme, veuve sans attrait de Syracuse, qu’il lui demande la permission de correspondre avec elle. Comme Mme Pierson vient chaque année passer ses vacances dans la campagne québécoise, ils se revoient. Quand son épouse décède, 13 ans plus tard, il décide de se rendre chez Mme Pierson et de la demander en mariage. La rencontre d’une autre femme va changer sa décision.

Le billet de loterie
« Gédéon Muras était employé depuis trente-sept ans à la fonderie de poêles située aux confins du village de Lafaye. Il était maintenant âgé de cinquante-six ans. C’était un homme sobre, fruste, économe, régi par des habitudes régulières. Toujours, il avait vécu très simplement. » Un jour, enfirouapé par un vendeur, Muras achète un billet de loterie qui lui rapporte 40,000$. Ses trois fils voudraient bien en obtenir une part, mais le vieux résiste. Quand sa femme décède, son plus jeune fils lui propose de s’installer chez lui avec sa future épouse, une serveuse de restaurant, plutôt libertine. Le mariage n’aura pas lieu puisque le fils décède dans un accident. La « future épouse » lorgne la bonne affaire et séduit Muras, comptant se faire épouser. Un des fils ne l’entend pas ainsi et allume un incendie qui sera fatal au père et à la serveuse.

6 janvier 2023

Retour sur Maria Chapdelaine

Après avoir vu le film de Sébastien Pilote et relu le texte que Gérald Bouchard a fait paraître dans Le Devoir (29 octobre), j’ai ouvert Maria Chapdelaine, avec l’intention de le feuilleter. Peine perdue, je l’ai lu au complet, sans doute un peu par nostalgie du temps des Fêtes. Il y a 18 ans, j’ai passé six mois dans ce roman. En ont résulté une édition scolaire et un document de 150 pages destiné aux professeurs.

J’ai bien aimé le film de Pilote, sa sobriété esthétique et sa façon de filmer les lieux. Il me semble que le véritable enjeu du roman, à savoir la lutte titanesque des colons contre une nature hostile, est bien rendu. Surtout, Pilote n’insiste pas sur le lourd message identitaire qui surgit, on ne sait d’où, à la toute fin. Je fais allusion à la troisième voix de Maria, celle qui évoque la survivance de la nation francophone. En effet, jamais dans le roman perçoit-on chez un personnage une certaine conscience historique ou un sentiment national le moindrement élaboré qui justifie que l’on mette autant d’emphase sur ce thème.

J’ai été moins impressionné par l’analyse qu’en fait Gérald Bouchard. Comme chez beaucoup de commentateurs, on a l’impression qu’il se défend tant bien que mal d’un plaisir coupable, comme s’il était malvenu pour un intellectuel d’apprécier le roman. « A-t-on idée, un vieux roman du terroir du fin fond du Lac-Saint-Jean! » En plus, écrit par un Français! Un vieux roman qu’on n’en finit plus d’enterrer!

Et comme beaucoup d’autres, il cherche les raisons obscures de son succès, comme si le roman avait le pouvoir de distiller des filtres trompeurs dans l’esprit des lecteurs. Pourquoi en est-on encore, et toujours, à tenter d’expliquer le succès du roman? Dans les années 20, on a évoqué la campagne de publicité de Grasset. Après beaucoup d’autres, Bouchard nous dit qu’il y a trois romans dans le roman, donc qu’il y en a un peu pour tous les goûts. Se pourrait-il qu’on soit tout simplement devant un bon roman?

Je vais laisser de côté toutes les bonnes notes que Bouchard décerne au roman et reprendre quelques-unes de ses critiques, non pas pour le contredire, mais parce qu’elles peuvent me permettre d’ancrer mes commentaires.

Je n’insisterai pas trop sur ce qu’il appelle des impropriétés de terme : quand on a lu sur Louis Hémon, on n’est pas surpris de trouver ici et là des clins d’œil amusés et c’est ainsi que je lis « les formes héroïques » de Maria et les « mines de pureté inhumaine » des couventines de Chicoutimi. Son « énorme » père devait beaucoup apprécier! Et la « marche heureuse » des billots sur la rivière me convient tout à fait. Va pour « Salut un chacun » et « il peut arriver dans aucun temps », mais tiquer sur le « fer » pour « chemin de fer » et sur le « sirop de sucre » pour « sucre d’érable » me semble inexact. Le fer, c’est la ferraille utilisée pour construire le chemin de fer et le « sirop de sucre » (et la tire qu’on en fait) ressemble davantage à ce que ma mère faisait avec de la mélasse.

Les incohérences ? Tout le monde et Laura (et même Samuel) sont bien d’accord pour dire que débroussailler six concessions en une trentaine d’années relève du délire. De toute évidence, Samuel n’a pas la fibre du cultivateur. C’est un instable, un bûcheron, un défricheur dans l’âme, un espèce de François Paradis qui s’est rangé. Cela étant dit, il n’était pas question, en ces temps pionniers, de développer des terres sur lesquelles vont s’ébattre les moissonneuses batteuses! Il faut bien comprendre qu’on pratiquait une agriculture de subsistance et que le développement se limitait quelquefois à quelques arpents autour des bâtiments. Oublions les 40 arpents! Dans le roman, on ne cesse de mentionner « la lisière sombre de la forêt » (reprise 20 fois dans le roman) qui coupe le regard! Il me semble que cela donne une idée assez précise de l’étroitesse des champs cultivés. De plus, après toutes ces années, les Chapdelaine n’ont toujours que trois vaches, quelques poules et cochons et, sans leurs fils qui leur donnent une bonne partie de l’argent gagné dans les chantiers, la famille vivrait dans la dèche. Bref, je peux fort bien vivre avec l’idée que Samuel en est à son sixième début de concession, car c’est de cela qu’il s’agit.

Que les femmes soient aussi bien habillées le dimanche que les bourgeoises en France a aussi étonné d’autres visiteurs, même au temps de la Nouvelle-France. Et que de vieilles granges (de construction tellement sommaire) tombent en ruine au bout de dix ou vingt ans n’a rien d’étonnant. L’augmentation du cheptel peut expliquer leur abandon.

Allons-y pour les « vices structurels ». Je ne vois toujours pas comment on peut affirmer que François Paradis a l’intention d’adopter la vie paysanne après avoir épousé Maria. Il est bûcheron, guide, commerçant de fourrures et il le restera. C’est d’ailleurs ce que Maria aime chez lui. Et pourquoi s’étonner qu’un garçon amoureux veuille rejoindre sa bien-aimée durant le temps des Fêtes? « Allait-il rejoindre une jeune Sauvagesse aux confins du Grand Nord? Non : il s’en allait sagement retrouver une future épouse sur une terre de fardoches. » En quoi Maria est-elle moins attirante que la « jeune Sauvagesse » que mentionne Bouchard? Et l’entreprise semblait tout à fait réaliste au départ pour un habitué des bois : c’est le bris du train qui fait tout dérailler.

François étant décédé, Maria a deux choix. Qu’elle opte pour Eutrope plutôt que pour Lorenzo est tout à fait logique. (Pilote l’a bien compris qui rend Eutrope plus sympathique que Lorenzo). Au départ, son attirance pour le « mirage » que lui offre Lorenzo est guidé par son ressentiment face à la nature qui lui a pris son François et ce ressentiment s’estompe peu à peu. De toute façon, Lorenzo se coule lui-même! Même si les trois voix qui lui soufflent son devoir ne s’étaient pas manifestées dans la nuit, je ne crois pas qu’elle aurait suivi Lorenzo. Il ne se contente pas de faire miroiter les beautés de la ville. Il tient un discours dénigrant sur la vie paysanne au Lac St-Jean, et du coup, il dénigre les parents de Maria. Mauvaise façon de se faire aimer! Est-ce si étonnant que cette jeune fille timide, qui a de la difficulté à prononcer un oui ou un non, choisisse de rester dans un lieu qu'elle connaît avec un gars qui ressemble à sa mère?

Selon Bouchard, il y a trois romans dans Maria Chapdelaine. Le fait qu’il insiste sur la survivance française en Amérique aurait plu aux Français et aux élites nationalistes. Le fait qu’il accorde une place essentielle à la religion dans la décision finale de Maria a plu aux élites religieuses (française et québécoise), auxquelles Hémon était réfractaire. Enfin, pour attirer le lecteur de roman populaire, il aurait raconté une histoire d’amour touchante. Et selon Bouchard, les trois intrigues sont mal soudées. À ce compte, on pourrait ajouter : pour plaire aux amants de la nature, il a accordé à celle-ci une place prépondérante; pour plaire au lecteur qui aime les romans d’aventure, il a campé son roman dans un lieu impossible; pour plaire aux ethnographes et aux ethnologues, il a utilisé plusieurs mots et coutumes du cru; pour plaire… Tout compte fait, oui il y a tout cela, et probablement plus encore, sans que ce soit calculé, ce qui donne au roman une certaine « épaisseur », ce dont tout lecteur, qui a lu un certain nombre des vieux romans de cette époque, ne se plaindra pas. Et que non!

« Ce roman conserve-t-il une actualité? » Drôle de question! « Bonheur d’occasion », « Les Plouffe », « Le libraire », « Prochain épisode », et les romans de Balzac conservent-ils une « actualité »? Avec de telles questions, on ferme l’histoire littéraire. Ne faudrait-il pas remplacer « actualité » par « intérêt » (elle ne se mesure pas à l’aune du je, ici, maintenant)?

Maria Chapdelaine est beaucoup plus qu’une « belle histoire d’amour » (en est-ce véritablement une?), qu’un roman identitaire (en est-ce véritablement un?), qu’un roman du terroir (en est-ce véritablement un?). Pour moi, c’est d’abord et avant tout un roman de la frontière, qui raconte le combat des pionniers contre une nature difficile à domestiquer.

Voilà, à mon tour, je suis en train d’expliquer le succès du roman. Je m’arrête.

Maria Chapdelaine sur Laurentiana

Maria Chapdelaine
Encore Maria Chapdelaine
Maria Chapdelaine : des éditions illustrées
Le roman d’un roman (Potvin)
La revanche de Maria Chapdelaine (De Montigny)
Le bouclier canadien-français (Dalbis)
Écrits sur le Québec (Hémon)
Lettres à sa famille (Hémon)

Voir aussi :
Des suites du roman (Gourdeau et Porée-Kurrer)
Alma-Rose (Clapin)

Maria Chapdelaine. Après la résignation (Rosette Laberge)
Les films de Carle et Duvivier
Maria Chapdelaine : un diaporama
La littérature du terroir au Québec