13 octobre 2017

Les sacrifiés

Olivier Carignan, Les sacrifiés, Les éditions du Mercure, Montréal, 1927, 228 pages.

Daniel vit chez ses grands-parents et travaille dans un bureau. Ses parents vivent pauvrement, les affaires du père allant mal.  Daniel se lie d’amitié avec Robert, un jeune bourgeois, ce qui lui permet d’intégrer le milieu intellectuel. Il entretient une relation d’amitié amoureuse avec Hélène, la fille de son patron, une amie de Robert. On le comprendra, il y a peu d’ouverture pour les intellectuels dans les années 20 au Québec. Le groupe décide de fonder une revue, laquelle va fonctionner pendant un an et cinq mois.

Dans la première moitié de ce roman, de conception plutôt inattendue, on a souvent l’impression d’être laissé en plan. Carignan amorce une action passe à autre chose. On dirait qu’il  cherche le fil de son récit. Tantôt il raconte la vie de sa famille ou celle de ses grands-parents, tantôt  celle du groupe des jeunes intellectuels auquel il est lié. Autrement dit, on se demande qui sont ces sacrifiés dont parle le titre. La génération de paysans qui a quitté la terre pour s’amener en ville ou les jeunes intellectuels, dont les écrits ne trouvent aucun écho ici ?

Dans la seconde partie, l’enjeu devient clair. Après l’échec de la revue, Daniel déprime. À la suite d’une remarque mesquine de son patron (le père d’Hélène qui ne l’aime pas beaucoup), il quitte son travail et fuit ses anciens compagnons. Il se replie sur sa famille. Finalement, son frère et sa famille l’aident à acquérir une épicerie. Hélène tente un rapprochement auquel il ne donne pas suite.

Comme on le voit, Carignan aborde des sujets intéressants. Celui qui est le mieux développé c’est la place qu’occupe la littérature et l’art en général au Canada français, surtout s’ils s’écartent des créneaux où on les cantonne. On comprend la difficulté pour un Canadien  français d’intéresser les investisseurs et les philanthropes, le bassin de lecteurs potentiels étant plutôt restreint.

Quelques extraits

« Un fort lien de sympathie s’est établi entre les deux nouveaux amis. Ils sont devenus de bons copains, selon le sens ému de ce beau mot qui reçut son baptême de feu pendant la dernière guerre. Robert appartient à l’élite de notre société. Daniel, lui, représente cette génération de jeunes qui, sortis des couches inférieures, tendent à monter par l’intelligence. »

« Elle marquait une tendance nouvelle. On ne se contentait plus du caractère délabré qui dénature certaines œuvres des aînés. On réclamait plus d’art subtil, plus de vérité nuancée, plus de simplicité ! La génération qui avait produit la Nouvelle Revue avait été formée aux meilleures sources du goût. Ses idées, en outre, ne dataient plus de cinquante ans. »

« L’œuvre était d’un aîné, un écrivain dont le nom figurait dans certains manuels — que leurs au­teurs ont ironiquement intitulés — de littérature canadienne. C’était encore une de ces histoires où l’auteur racontait, dans une phrase sans vie, sans couleur, les vieilles choses du temps de sa jeunesse: la grange, les vaches, le poulailler et le ber. Depuis vingt ans qu’il produisait, cet auteur, il avait toujours rabâché les mêmes sujets, sans les renouveler. »

«  Savez-vous ce qui fait la supério­rité des ouvrages de Lorand et de Jean ? observa Charles. C’est la simplicité. Simplicité de style, simplicité de texture et naturel partout. . . »

 « … cette Jeunesse qui a soif de beauté, d’idées larges, de vastes horizons. Ils le savent bien, les Sacrifiés, qu’ils sont nés trop tôt, qu’ils n’ont pas leur place dans notre société. Les plus inflexibles s'expatrient, vont chercher ailleurs une atmosphère adéquate à leur organisme. Et le pays perd ainsi de ses meilleurs éléments. Ceux qui demeurent se résignent paisiblement à former un milieu dans lequel leurs descendants pourront vivre. […] / Ces pauvres Sacrifiés ! Ils reprennent leurs sentiers étroits et ombreux, tandis que leur âme est attirée vers les sommets. Ils emportent les vestiges de leurs beaux rêves trop sensibles. Ne les plaignez pas. Ils ne sauraient vous comprendre. Ils ont fait généreusement le sacrifice de leurs chimères. Leurs yeux sont, à certains moments encore, illuminés par le feu inté­rieur qui les a si vite consumés. Ils peuvent vous fasciner par la magie de leur verbe, par la force de leur pensée, par la finesse de leur esprit. Mais ne leur demandez pas d’effort nouveau pour coordonner tout cela, pour rendre ces facultés productrices. Ils n’en ont plus la force. Nés dans un pays dont le mouve­ment intellectuel est à peine vieux d’un siècle, la vie a rapidement usé le peu d’énergie que des hérédités primitives leur avaient légué. Ils préfèrent rentrer en eux-mêmes et conserver leur sourire. Et c’est par là qu’ils sont superbes. / Mais ils restent toujours des Sacrifiés. Et bien d’autres viendront, qui auront le même sort, avant que se forme le noyau spirituel de la Nation. »


Ce roman mérite le détour. Hormis quelques scènes où les dialogues sont plutôt lourds, le sujet est exposé de façon pertinente. 

6 octobre 2017

Mademoiselle Sérénité


Moisette Olier (Corinne P. Beauchemin), Mademoiselle Sérénité, Trois-Rivières, Le Nouvelliste, 1936, 210 pages.

Lors des fêtes du tricentenaire de leur ville, les Trifluviens accueille une délégation française. Parmi eux, se trouve un journaliste qui apprend à Michelle Beauregard que son amoureux, parti étudier en France, a convolé en justes noces. Elle est atterrée. Dans une lettre qui tarde à venir, son amoureux lui explique qu’il la quitte pour son bien. Selon lui, c’est l’amitié plutôt que l’amour qui les lie : « Pauvre petite Michelle! Comprends-tu tu n’as jamais éprouvé rien de tel pour ton vieux Louison et que tu étais absolu­ment incapable de ne jamais ressentir au­tre chose qu’une patiente tendresse pour celui qui voulait être ton compagnon de route?... Qui sait si ton affection ne se se­rait pas changée en résignation un jour ou l'autre?... Si, à la longue, je ne serais pas devenu un boulet à ton pied?... Et qui sait si ta grande supériorité morale n’aurait pas fini par me peser, me désespérer, ou m’in- disposer contre toi?... Cela ne s’est-il pas déjà vu dans les ménages où l’homme se sentait inférieur à son épouse?... »

Blessée dans son orgueil, diminuée par cet abandon, elle craint par-dessus tout qu'on la prenne en pitié. La nouvelle ne s’étant pas encore répandue, elle continue de participer à la vie sociale (sorties de groupe, guidisme catholique, cercle patriotique) et elle est même courtisée par Jérôme, le copain de son amie Pierrette. Elle décide de partir en voyage pour quelques semaines chez une tante à New York. Au retour, qui est-ce qui l’attend à la gare de Montréal et lui offre de la ramener chez elle? Jérôme. Les deux se fréquentent de façon discontinue. Elle se découvre follement amoureuse de cet ingénieur qu’elle avait imaginé à tort dénué de toute sensibilité artistique.

Je gravis les marches du perron com­me pour m’arracher à ma joie trop arden­te, mais je laissai traîner une de mes mains derrière moi, dans les siennes. J’étais bou­leversée. Mon émotion était mêlée de hon­te d’accueillir si avidement l’amour... mais d’une honte bienheureuse. Je ressentais dans tout mon être un déchirement délici­eux...
— Bonsoir, Jérôme, dis-je avant d’ou­vrir la porte. Il est l’heure de souper, je ne vous invite pas à entrer, je me sens un peu étourdie. Venez me voir plus tard... sou­vent... et ne vous tourmentez pas au sujet du docteur Richard.
J’avais fini ma phrase dans un murmure. Jérôme dut croire que quelque chose se brisait en moi au moment de rejeter dans une nuit éternelle mon premier amour. Il pressa ma main avec une émotion brusque.
J’entrai précipitamment et refermai la porte sans bruit. Mais je ne pus aller plus loin. Je restai là, étouffée de joie, le regard enchaîné à cette grande ombre mouvante qui s’éloignait en emportant mon cœur. (p. 163-164}

Le Carnet du Flâneur
Pierrette, que Jérôme n’a fréquentée que pour se rapprocher de Michelle (c’est ce qu’il dit),  réussit à les brouiller momentanément, mais leur amour finit par triompher.

Ce roman sentimental fait peu de place au courant régionaliste de la Mauricie, ce qu’on retrouvait davantage dans Cha8inigane (1934) et Étincelles (1936). On évoque rapidement les fêtes du tricentenaire et c’est à peu près tout.  Moisette Olier se rapproche davantage des jeunes auteurs des années 30 publiés chez Albert Lévesque : Éva Sénécal, Jovette Bernier (dans la collection « Les romans de la jeune génération »).  Le roman est raconté au je, ce qui permet d’entrer dans la psychologie de l’héroïne, une jeune femme instruite, cultivée (elle lit les auteurs français et québécois, visite les musées et adore la musique classique). L’analyse psychologique, qui n’écrase pas la narration, me semble assez juste et les réflexions de l’auteure sur l’amour, sans être neuves, sont souvent réfléchies. Olier décrit une facette importante de la condition féminine de l’époque : une jeune fille jouait son avenir dans le choix d’un mari. Ironiquement, c’était peut-être encore plus vrai chez les bourgeois que chez les paysans.

Moisette Olier sur Laurentiana
Mademoiselle Sérénité

Pour aller plus loin :

29 septembre 2017

Couleur du temps

Michelle LeNormand, Couleur du temps, Édition du Devoir, Montréal, 1919, 142 pages.

Couleur du temps est constitué de 46 courts textes de 2 à 4 pages, dans la même veine que ceux d’Autour de la maison, publié trois ans plus tôt. L’auteure a vieilli et ce n’est plus le regard enfantin mais celui d’une jeune adulte qui s’exprime. Plusieurs de ces textes ont d’abord paru dans Le Nouvelliste et Le Devoir. D’ailleurs, souvent, dans ses « billets », LeNormand interpelle son public.  

La plupart ne sont pas des récits, mais plutôt des instantanés, des portraits, de courtes réflexions, des descriptions allégoriques. Elle revisite son passé (Feuille sèche, En relisant votre journal, La poupée, En ressassant le passé, La mort d’une robe…), observe son entourage (La commère, La petite fille au turban, Le «docteur», La mauvaise tricoteuse…), s’inquiète quand même un peu du futur (Sa clairvoyante, Morale prosaïque, Anxiété) et s’analyse (L’imagination, En vacances, L’attente déçue, Qui me donnera, Girouette…)

On découvre une jeune femme entière mais qui doit continuellement se contenir à cause de la pression sociale qui pèse sur les jeunes filles, comme en témoigne ce texte non sans humour : « La jeune fille bien est cultivée et doit s’y entendre un peu en littérature ; elle lit les auteurs à la mode, auteurs sérieux ou légers, qu’importe, pourvu qu’ils soient des auteurs dont les noms se prononcent dans les salons bien, et dont on discute souvent les œuvres : et cette jeune fille demi-mesure doit être à demi en mesure de donner son mot, son appréciation. Il est nécessaire d’être au courant, même si le livre n’a pas été écrit pour les enfants de son âge ; car la jeune fille bien n’est pas une oie blanche ; il convient qu’elle ait certaines connaissances, qu’elle soit renseignée ; et puisqu’il ne faut pas qu’elle ait trop de religion, il serait niais qu’elle eût trop d’innocence, qu’elle eût un cœur frais, facile à scandaliser, ou plutôt à blesser. Elle est d’une nature délicate cependant, et elle parlera volontiers de son idéalisme. Tout cela se voit d’ailleurs à sa façon un peu précieuse de parler, à ses manières, aux gestes de ses doigts pâles ; cela se voit à sa toilette. Mais elle manque de grâce ; si ses robes sont exactement suivant les derniers modèles, elle les porte avec une certaine maladresse ; elle est tirée à quatre épingles, guindée. Elle ne se froisserait pas pour une terre, c’est évident.» (Une jeune fille bien)

À l’occasion, elle jette un regard bienveillant sur les vieilles gens, les vieilles maisons, sur la campagne, ce qui la rapproche des tenants du terroir. « Que le neuf dans cette campagne fasse défaut, elle s’en moque et n’y perd rien. Ses vieilles maisons ne sont-elles pas toutes habillées fraîchement, embellies de blanc, ou de galeries à colonnes qui les parent, sans jurer avec leur ancienneté ? Ce sont des vieilles bien élevées, aux physionomies accueillantes. Ce sont des vieilles qui ont grand air ! » (Chez vous, chez nous)

Le passage du temps me semble le motif le plus présent dans le recueil, que ce soit en observant une tante, ses grands-parents ou ses amies : « C’est ainsi toujours : on ne peut pas garder autour de soi et cultiver toutes les fleurs d’amitié qui s’ouvrent et s’épanouissent sur la grand’route de la vie. À mesure que l’on marche, on abandonne les bouquets déjà respirés pour se pencher vers des fleurs plus fraîches, vers des yeux nouveaux. »

Il y a une moraliste (Paroles vives, Mauvais silences) chez LeNormand. Et une idéaliste. Le temps a le pouvoir de conjurer tous les malheurs. Sa recherche de la justice, de la beauté est largement inspirée de la morale religieuse de l’époque : « Ne sommes-nous pas tous des enfants qu’une main divine dirige, à travers tous les événements, et soutient quand il le faut? » (Saint-Antoine)

Ajoutez quelques touches humoristiques (Psychologie dentaire) et un certain goût de la crânerie et vous avez un portrait, probablement assez juste, de la jeune bourgeoise des années 20.



23 septembre 2017

Lionel Duvernoy

Adèle Bibaud, Lionel Duvernoy, Chez l’auteure, Montréal,  1912, 83 pages.

Le recueil contient quatre récits.

LIONEL DUVERNOY
Lionel Duvernoy est un savant et pas n’importe lequel : « […]  il était l’exception sur le cent collectif ; sur cent individus quatre-vingt-dix-neuf sont des niais, donc il était l’homme à plaindre, celui qui pense, qui voit, qui sent, qui souffre ; qui souffre de l’isolement de son génie [… ] » Ayant étudié toutes les sciences, s’étant fait artiste, ne trouvant nulle part un idéal qui le satisfasse, Duvernoy décide de parcourir l’univers.  Son voyage se termine sur un navire qui vogue vers La Malbaie quand il rencontre une jeune fille, une pianiste qui vient chercher son âme : «  elle mit sa main dans la sienne tandis qu’une voie de l’âme partant de son cœur à ses lèvres murmurait, C’est lui, à la minute où Lionel s’écriait : C’est elle !!! » Bizarrement, cette histoire se termine par une apologie du Canada « sol si fertile, où fructifie la bonne semence » et de la France « foyer de lumières éclairant l’univers tout entier ».

UNE LETTRE ANONYME
Le récit est un échange de lettres entre trois personnages. Gaston P., récemment revenu d’un voyage en Égypte, est un célibataire invétéré que sa mère veut marier. Il envoie des lettres à son confident et ami Edgar. Il lui raconte qu’une inconnue lui écrit des lettres anonymes. Lui, grand amateur de mystère, il tombe amoureux de cette inconnue. Celle-ci refuse de révéler son identité. À force d’arguments, elle finit par consentir à le recevoir. Et c’est tout simplement une jeune fille que sa mère voulait lui présenter et qu’il avait dédaignée.

NOÉMIE
Georges de Ferrares garde un secret : son père, pour sauver sa famille de la ruine, l’a forcé à épouser la fille de 14 ans d’un banquier. Il était convenu que Georges et sa jeune épouse partageraient  leur vie quand la jeune fille aurait terminé ses études. Mais rapidement après la mort de son père, Georges la libère de son engagement. Plus encore, il change de nom et part à l’aventure. Et voilà que sept ans plus tard, il tombe amoureux d’une jeune fille. Quand elle lui avoue qu’elle a déjà été mariée, les deux se reconnaissent. (Lire l’extrait)

LE GRAND CŒUR DE L’OUVRIER CANADIEN
« C’est une vraie nuit de Noël, à vingt-cinq degrés au-dessous de zéro. » Tout serait parfait pour cette jeune mère de famille si ce n’était qu’une voisine, abandonnée par son mari, se mourrait, laissant derrière elle un poupon, ce qui décuplait sa douleur. Sans hésiter, le mari accepte d’adopter le poupon. « Eh bien, son enfant, si c’est ça qui t’chavire vas le chercher c’t’enfant, ce sera tes étrennes. Je travaillerai un peu plus tard et il y aura du pain pour tout l’monde. »

Quatre histoires sentimentales dont il y a peu à dire sinon qu’elles respectent le code du genre : amour contrarié, amour vainqueur. Les jeunes filles sont toujours belles et les jeunes hommes ne sont que des sauvages qui se laissent apprivoiser. On déplore tout de même la ponctuation très approximative et un texte plein de coquilles.

Extrait
— Noémie, votre douleur m’enlève tout énergie. Chère enfant, donnez-moi l’exemple du courage. Racontez-moi vos chagrins puisque j’ai la consolation d’être près de vous. Mais lorsque vous connaîtrez mon passé, lorsque vous m’aurez ordonné de vous quitter, rappelez-vous que mon cœur vous appartenait tout entier ; que jamais aucune femme ne pourra vous y remplacer, que pour vous savoir à moi j’aurais affronté tous les dangers, souffert toutes les misères et me serais senti heureux de pouvoir à ce prix conserver votre amour. Si un jour vous m’avez pardonné et vous souvenez du malheureux qui vous aimait tant, rappelez-vous que jamais il n’a pu vous oublier.
— Georges, fit la jeune femme en étouffant ses sanglots, ah ! je ne suis pas digne d’un tel amour. Tandis que ma conscience m’ordonnait de vous fuir, de vous éviter les tourments de mon âme, je ne vous ai rien dit. Georges, me pardonnerez-vous jamais de vous avoir trompé ? depuis sept ans je suis mariée au baron de Maldigny, le nom que je porte n’est pas le mien.
Un cri échappa des lèvres du marquis. Était-il possible, n’était-ce point un songe, devait-il s’éveiller pour éprouver toutes les tortures de la réalité ? Noémie, la femme du baron de Maldigny ! mais le baron de Maldigny c’était lui ! Noémie était sa femme ; fou de joie il saisit la jeune fille dans ses bras et la pressant avec délire sur son cœur il s’écria :
— Ah ! répétez-moi ce que vous venez de dire. Est-il bien vrai, ai-je toute ma raison, ne suis-je pas le jouet d’un rêve.
— Laissez-moi, laissez-moi, dit-elle cherchant à se dégager de son étreinte. Vous ne m’avez donc pas comprise. Je suis la femme du baron de Maldigny.
— Noémie, je suis cet époux perfide qui vous abandonnait lâchement il y a sept ans. Le nom que je porte n’a pas toujours été mien. Hélas ! insensé, je n’avais pas compris alors quel trésor l’on m’avait confié, et je m’éloignai sans songer qu’un jour pour être aimé de vous je sacrifierais volontiers tout au monde.
Et s’agenouillant devant elle.
— Noémie, murmura-t-il, pourrez-vous jamais me pardonner.

15 septembre 2017

Visages de la vie et de la mort

Albert Laberge, Visages de la vie et de la mort, Montréal, édition privée, 1936, 286 pages.

C’est le quatrième recueil de Laberge que je lis. Bien sûr je peux répéter ce que j’ai écrit à propos des trois autres. Laberge est un pessimiste invétéré. On a l’impression qu’il prend un plaisir machiavélique à souligner la bêtise et la petitesse humaine. « Deval était debout près de l’énorme rocher arrondi et il regardait à ses pieds devant lui la forêt pourpre et or, flamboyante dans le glorieux soleil d’automne. Ah, que la terre était belle mais que la vie était sale ! Il en avait assez. Il fallait en finir, se libérer. » (L’évasion manquée)

Dans son Anthologie d’Albert Laberge (1963), qui remettait à l’ordre du jour l’œuvre de l’auteur, Gérard Bessette avait retenu trois nouvelles de ce recueil, considéré comme l’un de ses plus importants : Le notaire, Les noces d’or et La veillée au mort.  Il contient deux parties : Drames quotidiens (12 récits) et Contes et Nouvelles (18 récits, dont l’un qui a deux versions). Il est difficile de dire ce qui permet à une nouvelle d’être dans la première partie plutôt que dans la seconde, si ce n’est la longueur des récits, plus courts dans la première partie.

Presqu’aucun personnage n’échappe à son scalpel. Quand ils ne sont pas artisans de leurs malheurs ou victimes de la méchanceté d’autrui, la vie se charge de détruire leurs espoirs. Il y a dans le recueil une nouvelle qui s’intitule « Un homme heureux ». Enfin, se dit-on. Mais non, ce n’est pas un bonheur auquel on peut tendre. C’est la Crise. Un petit ouvrier qui reçoit du Secours direct jouit de cette liberté (provisoire et cela il ne le sait pas) que lui procure ses maigres rentes. Une autre nouvelle s’intitule Le bon samaritain. Un homme accueille chez lui un clochard, lui paye un coup, le fait manger et lui offre même de partager le lit de sa femme. Au matin, le clochard qu’il a couché avec une morte. Certaines histoires, comme Famille d’émigrés verse carrément dans l’horreur : des enfants laissés à eux-mêmes d'évident de jouer à « on tue le cochon ». Comme ils n’ont pas de cochon, ils immolent leur petit frère qui est transformé en animal de boucherie. On lit aussi l’histoire d’un homme enterré vivant (Cauchemar), d’une femme délaissée pour sa nièce de 15 ans (Dernier amour); on rencontre quelques pendus (Drame sans paroles, La mouche, Dernier amour, Un malchanceux), quelques vieux qui agonisent ou attendent la mort dans la solitude (Râles dans la nuit, Pompes funèbres, La malade, Jours d’hospice). Les relations familiales sont pitoyables (La malade, Les noces d’or, Tout p’tit) et l’amour ne dure que le temps d’une chanson (L’orage, Drame sans paroles, Idylle mélancolique, La lettre, Dernier amour).

Albert Laberge
On ne peut pas dire, compte tenu de l’époque, que Laberge soit un prude. Qui en 1936 pouvait écrire (sinon un auteur qui publie à son compte) : « Avec tristesse, avec amertume, il songeait au bonheur qui aurait pu être et qui avait été manqué parce qu’elle avait toujours été conduite par la boussole affolée qu’était son sexe. » « Il avait besoin d’elle comme le morphinomane de sa drogue. Il ne pouvait se passer d’elle, de son sexe. Son sexe : l’auge dans lequel les pourceaux  à face humaine s’étaient gorgés de volupté, avaient grogné de satisfaction en enfonçant leur groin immonde dans cette chair toujours ouverte à leurs appétits. » (L’évasion manquée).

Laberge a beaucoup de facilité pour inventer des personnages, sa banque semble inépuisable. Par contre, l’intrigue est parfois très mince et la fin, tombe souvent à plat. Quelques-unes de ses nouvelles n’auraient pas déplu à Maupassant.

Lire le livre

7 septembre 2017

Quand chantait la cigale

Albert Laberge, Quand chantait la cigale, Montréal, Édition Privée, 1936, 112 pages. (Illustrations de Charles de Belle)

Les 48 textes qui composent Quand chantait la cigale, assez courts tout compte fait, ont été écrits entre 1918 et 1923; d’ailleurs dans un texte, l’auteur raconte qu’il est en train de réviser les épreuves de La Scouine (publié en 1918). Treize ans se sont donc écoulés entre l’écriture du dernier texte et la publication du livre.

Quand chantait la cigale fait partie de la littérature intime. Laberge raconte ses étés passés à Châteauguay. Comme c’était souvent le cas, les familles qui en avaient les moyens  quittaient la ville, s’installaient à la campagne pendant que le mari faisait la navette toutes les fins de semaine. Les Laberge habitent une partie de la demeure ancestrale qu’ils louent à l’oncle Moïse et à la tante Eulalie.

Même si les événements relatés s’inscrivent dans une suite chronologique, le recueil n’est pas conçu comme un récit continu, mais comme une suite de vignettes, de différents genres, sur les petits événements qui animent un tant soit peu cette vie sans histoire : anecdotes, impressions, saynètes, fables, poèmes en prose se succèdent au gré de l’inspiration de Laberge. Le récit s’ouvre par l’arrivée à Chateauguay et se conclut par le départ pour Montréal, mais Laberge avoue qu’il a condensé quelques-uns de ses étés : « Et la petite maison blanche qui nous accueille depuis trois étés et où nous avons vécu des jours de si parfaite félicité m’apparaît à cette heure comme le visible symbole des bonheurs humains. » (In pulverem reverteris)

L’auteur lui-même, ses pensées, sa philosophie sont au cœur du livre, même s’il raconte aussi certaines anecdotes concernant la vie de ses proches. On entre dans la vie d’Albert Laberge, on découvre un homme aimant profondément sa famille (sa femme qu’il surnomme Dearest, Cécile sa fille de 18 ans et ses deux fils) et la nature, mais aussi un être peu sociable, critique de toute organisation sociale qu’elle soit religieuse ou civique (Vanitas vanitatum).

Tous ceux qui ont lu La Scouine le savent, Laberge n’est pas un marchand de bonheur. Ce pessimisme colore (ou décolore) la plupart des textes de son recueil. Le premier du recueil intitulé « La maison ancestrale » donne assez vite le ton. Laberge commence par vanter la beauté du lieu et de la nature environnante : « Mais, jamais, je n’ai vu les pommiers aussi fleuris. Les branches sont couvertes de fleurs roses et blanches, d’un parfum délicat, délicieusement grisant. Au milieu des vergers, les maisons forment des retraites enchanteresses. Et le long de la route, les lilas embaument malgré l’ondée qui les trempe. Puis, il y a la bonne odeur des feuilles de jeunes peupliers, cette bonne odeur sirupeuse et légèrement épicée, qui me ramène aux jours où j’étais enfant. » Au lieu de poursuivre sur cette lancée, le récit oblique vers la mort de sa grand-mère et une visite au cimetière : «  Je songe aux décompositions dans le petit cimetière à côté de la vieille église. Je pense à la vieille grand’mère que l’on a emportée un clair et tiède matin d’automne, il y a longtemps, et que l’on a déposée dans le calme enclos où reposaient déjà le compagnon de sa vie et plusieurs de ses filles parties avant elle. » (La maison ancestrale)

Même quand il vit des moments heureux, avec sa famille, il ne peut s’empêcher de penser que tout ceci est éphémère, voué à la dégénérescence et à la mort. « Il sait que ces figures jeunes et blondes vieilliront, se flétriront et mourront. Il sait que son heure à lui approche. À travers la nuit, le brouillard, l’étendue, il sait que la faucheuse inéluctable s’en vient. Il croit la voir accourir du fond de l’espace. Il se demande s’il n’entend pas son pas dans le lointain, s’il ne la verra pas surgir. Il a peur de sentir son souffle le frôler. Il est tenté de porter les mains en avant pour la repousser, pour l’éloigner. Il voudrait crier, hurler, mais il sait la vanité de la lutte et, de désespoir, il marche dans la nuit… » Son fils lance un galet dans l’eau… et voilà une réflexion sur le tragique du destin humain : « En voyant la pierre s’enfoncer, je songeais que je ne la reverrais jamais plus, et à cette heure, elle était l’image de cette quotidienne disparition des êtres et des choses que nous aimons qui, malgré nos désespoirs, s’en vont à tout jamais. » (Vers le gouffre éternel)

Le tragique emprunte aussi un chemin qui n’a rien de philosophique. La cigale du titre, c’est Cécile, sa fille lumineuse, une boule d’énergie et de bonheur, décédée, apprend-on dans la postface du recueil (je le rappelle, il y a 13 ans entre l’écriture et la publication du recueil). Il lui avait consacré l’un des premiers textes, texte qui se terminait ainsi : « Elle ne veut penser à rien autre chose. / Si elle voyait venir la mort, crânement elle lui crierait : — Allo, toué ! / Si elle le pouvait, elle danserait à son propre enterrement. / Elle est la cigale qui chante. » (La cigale chante) Texte prémonitoire?

Laberge, compatissant au sort des pauvres et des déclassés (La carpe, La montre perdue, Le nouveau cimetière), n’éprouve aucune pitié pour les gens -- comme sa vieille tante qui a immolé son fils unique sur l’autel de la religion -- qui ont été artisans de leur malheur (La vieillesse solitaire).

Ce qui ressort beaucoup de l’ensemble, c’est l’anxiété de Laberge face à la vieillesse et la mort. La vie dans toute sa plénitude est inséparable de la mort. Même la nature, sa beauté, sa capacité de renouvellement, ne cesse de lui rappeler le triste destin des hommes, voués à la déchéance : « Et tout à coup, je vois une feuille, une feuille jaunie, se détacher  du rameau qui la porte. Je la vois osciller, voltiger dans l’air, portée par le vent, puis venir choir dans l’herbe, tout près de moi. Une feuille morte. La première de l’année. / La feuille qui tout à l’heure encore, se balançait légère parmi ses compagnes, gît maintenant sur le sol. / Je reste là atterré, comme devant une catastrophe. » (Le petit acacia)

Malgré le climat délétère qui émane de ses livres, je le redis, Laberge est un auteur qui mérite d’être lu. C’est un écrivain complexe qui a une vision du monde. Et, mieux encore, il a été notre meilleur nouvelliste avant Gabrielle Roy.

Albert Laberge sur Laurentiana