16 octobre 2026

Ici des poètes canadiens vous parlent du Canada

Exemplaire de l'U. Laval

En collaboration, Ici, des poètes canadiens vous parlent du Canada, Rio de Janeiro, 1943, 191 p.

À l’instigation de Jean Désy (1893-1960) Ambassadeur canadien au Brésil (1941-1947) et dans d’autres pays.

« Une maison d’éditions françaises au Brésil vient de publier, sans doute à l’instigation de notre ministre, M. Jean Désy, un choix de poèmes canadiens destinés à révéler à la population brésilienne de culture française un panorama sommaire de notre poésie. L’idée, est-il même nécessaire de le souligner, est tout à fait heureuse et elle fait honneur à ceux qui ont là un moyen excellent de nous faire connaître à l’étranger. Si la publicité commerciale est en soi chose excellente, il est bon aussi de ne pas négliger la propagande culturelle, à condition d’enlever à ce mot de propagande tout élément détestable de coercition. Nos poètes sont au Brésil des ambassadeurs désintéressés, nullement des placiers en épices!

 J’imagine que le choix des pièces insérées dans ce florilège a été fait au Canada. On a divisé le recueil en sept catégories : liminaires, horizons, intimité de Dieu, fantaisie, pierres, murs et ciments, du côté du cœur et saisons. Ces divisions ne sont pas merveilleuses, mais c’est convenable. Certains poètes reviennent à diverses reprises, sous telle ou telle étiquette. Et c’est ainsi qu’il est impossible de ne pas formuler un grief assez sérieux. L’anthologue n’a pas fait preuve de mesure ni d’équilibre. Ainsi, il a accordé au délicieux poète qu’est Anne Hébert la part du lion: 33 pages, alors qu’Alfred Desrochers n’obtient que deux pages et que Saint-Denys Garneau n’est même pas mentionné.

J’apprécie autant que quiconque le talent exceptionnel d’Anne Hébert, mais là n’est pas la question; il ne s’agissait pas de publier un choix de ses poèmes, mais une anthologie de la poésie canadienne-française. Personne n’aurait vu de mal à écarter charitablement une sucrerie de Napoléon Legendre, une loufoquerie sans conséquence de Benjamin Michaud, des vers laborieux d’Alphonse Beauregard et une chronique rimée d’Ernest Tremblay.

Malgré ces réserves qui s’imposent, il est heureux que les Brésiliens apprennent par Desrochers et Beauchemin, Choquette et Hertel, Rina Lasnier et Simone Routier, Nelligan et Desaulniers, Paul Morin et René Chopin, Albert Lozeau et Roger Brien, que la poésie vit dans notre pays, qu’elle est même le genre littéraire où nous comptons le plus de réussites authentiques. » (Roger Duhamel, Le Devoir,17 juillet 1943, p. 6)



   

9 octobre 2026

Voix des poètes

Anonyme, Voix des poètes, Montréal, Éditions Variétés, 1945, 247 pages.

L’auteur n’est pas identifié, il n’y a pas de préface ni de présentation des poètes. Le recueil réunit des poèmes, écrits entre 1920 et 1945, la plupart non référencés. Donc, inutile d’y chercher les poètes du XIXe siècle, Nelligan et L’École littéraire de Montréal, les Exotiques.

Sur les Éditions Variétés.

Ce qui surprend, c’est l’absence des plus grands : St-Denys Garneau (Regards et jeux dans l’espace, 1937), Rina Lasnier (Images et proses, 1941), Anne Hébert (Les songes en équilibre, 1942), Alain Grandbois (Les îles de la nuit, 1943) n’y sont pas.

On retrouve quand même Blanche Lamontagne, Jovette Bernier, Alfred Desrochers, Albert Ferland, Louis-Josph Doucet, François Hertel, Medjé Vézina…

Au milieu de ces noms, relativement connus à leur époque, s’insère une panoplie de poètes complètement oubliés et ce, depuis longtemps (quelques-uns se retrouvent sur le blogue Nos poésies oubliées). Il y a même quelques noms dont je n’ai jamais entendu parler. En voici trois : Germaine Bundock, Avila de Belleval, Jean-Paul Lessard…

Peut-on vraiment parler d’une anthologie? Le mot n’apparaît nulle part dans le recueil. Pour vous faire une idée, voici la table des matières.

 



2 octobre 2026

Anthologie de la poésie canadienne-française

Guy Sylvestre, Anthologie de la poésie canadienne-française, Montréal, Beauchemin, 1963, 376 pages.

Guy Sylvestre a publié son Anthologie de la poésie canadienne d’expression française une première fois en 1942 aux Éditions Bernard Valiquette (141 pages).

Trois nouvelles éditions et plusieurs tirages ont suivi, toujours chez Beauchemin :  2e édition : Anthologie de la poésie canadienne-française, Montréal, 1958 et 1961, 298 p.; 3e édition : 1963, 1966, 1969 et 1971, 376 p.; 4e édition : Anthologie de la poésie québécoise : 1974, 412 p. Comme on le constate, même le titre a évolué.

Les diverses versions de l’anthologie de Sylvestre ont trôné dans le paysage littéraire pendant 32 ans. Bien entendu d’autres anthologies se sont pointé le nez pendant cette période, dont quelques-unes publiées à l’étranger : celle de Jean Désy (Ici des poètes canadiens nous parlent du Canada, (s. l.), Americ éditeur, 1944, 191 p.); celle Laure Rièse (L'Âme de la poésie canadienne-française, Toronto, MacMillan, 1955, XXXI, 263 p.); celle d’Alain Bosquet (La Poésie canadienne, Montréal et Paris, Éditions Seghers et HMH, 1962, 222 p.; celle de Pierre Cabiac (Feuilles d'érable et fleurs de lys, Paris, Éditions de la Diaspora française, 1965, t.I, 249 p.; t II, 1966, 244 p.)

C’est donc la troisième édition que je vous présente.

En préface, Sylvestre retrace l’histoire de la poésie québécoise. Il départage avec beaucoup de justesse, il me semble, les poètes qui méritent d’être retenus de ceux qu’on doit oublier. Cependant, on sent un certain malaise lorsqu’il aborde la poésie des années 50-60.  « Il est peut-être naturel qu'on soit tenté de désintégrer les formes poétiques à l'époque où l'on a réussi la fission de l'atome, mais toute poésie, pour mériter pleinement ce nom, doit rester un chant, et c'est un fait que la plus grande partie de cette jeune poésie ne chante plus. » À partir de cette règle, il refuse d’insérer un poème en prose dans son anthologie.

Contrairement aux anthologies précédentes, celle de Sylvestre est à la fois thématique et historique. Donc, les poètes se retrouvent dans une période littéraire et-ou dans un courant.

 

Quant aux divisions choisies par Sylvestre, je questionnerais certains choix. Est-ce que Le May est vraiment un romantique? Desaulniers, un poète du terroir? La division IV est intitulée « Artistes et humoristes » : les autres poètes dans l’anthologie ne peuvent être rangés sous la rubrique « artistes »? Et qui sont les humoristes : Guy Delahaye? Émile Coderre? La catégorie suivante s’intitule « Traditions vivantes » : Desrochers côtoie Medjé Vézina et Robert Choquette. Je ne vois pas le lien. Dans « Voies nouvelles », il ajoute à tort Hertel et Piché à Grandbois, Garneau, Hébert, Lasnier et Hénault. Le tout se termine par « La jeune poésie » : Giguère, Lalonde, les deux Lapointe, Miron, Ouellette côtoient 24 autres poètes, dont la plupart déjà complètement oubliés. L’absence impardonnable : Claude Gauvreau. Une absence excusable : Gilbert Langevin (Symptômes date de 1963).

Soixante-seize poètes ont trouvé place dans cette anthologie. Sauf Roger Brien, Ronald Després, Edmond Labelle et Carmen Lavoie, on peut trouver des traces de leurs œuvres dans Laurentiana.

 

Malgré mes critiques, j’aime cette anthologie (un beau livre comme Fides en faisait pour la collection du Nénuphar). La présentation des auteurs est minimale, toute la place étant réservée aux poèmes, et c’est bien ainsi.


1ère édition






25 septembre 2026

Anthologie des poètes canadiens

Jules Fournier, Anthologie des poètes canadiens, Montréal, Granger frères, 1933, 299 pages.  (Troisième édition) (Préfaces et Avertissements d’Asselin)

La première édition de l’anthologie de Fournier, accessible sur Internet archives, date de 1920. La seconde en reprend l’intégralité (avec une note d’Asselin sur les critiques reçues).

Rappelons que Jules Fournier est décédé en 1918 et n’a pu terminer un travail amorcé en 1913. Olivar Asselin (1874-1937) a préparé les deux premières éditions (et il y a mis sa touche).

Je possède la troisième édition, celle de 1933 préparée par Mme Jules Fournier.

Le Québec a connu une effervescence poétique dans les années 1920, ce qui peut expliquer que l’édition de 1933 s’est grandement renouvelée.

« Cet ouvrage n’est pas une Anthologie poétique, c’est-à-dire une collection des meilleurs morceaux de notre poésie, mais une Anthologie des Poètes, c’est-à-dire une collection des meilleures pièces de chaque poète. » (Asselin, 1ère édition)

Pour Fournier (et Asselin), plusieurs poètes se retrouvaient pour ainsi dire par défaut dans l’anthologie de 1920. Ménage a été fait en 1933. Vingt-six poètes de l’édition de 1920 ont été supprimés et 15 nouveaux, dont huit femmes, ont été ajoutés. (Oui, les femmes poètes font leur entrée en anthologie : Jovette Bernier, Hélène Charbonneau, Jeanne Grisé, Blanche Lamontagne, Alice Lemieux, Simone Routier, Éva Senécal, Medjé Vézina.) Parmi les « supprimés », la plupart n’avaient commis que quelques vers dans les journaux, des poètes de circonstances, comme Edouard-Fabre Surveyer ou Michel Helbronner, par exemple. Un rapide coup d’œil sur les « sacrifiés » me convainc que Madame Fournier a eu raison.

On peut retrouver sur Laurentiana des traces de 60 des 71 auteur.e.s. retenu.e.s. Font exception : Napoléon Aubin, Georges-Étienne Cartier, Wilfrid Lalonde, Roger Maillet, Joseph Mermet, Benjamin Michaud, Pierre Petitclair, Joseph Quesnel, Ernest Tremblay, Émile Vézina et Denis-Benjamin Viger. Aucun d’entre eux n’a publié un recueil.

Pour ce qui est de l’anthologie elle-même, nouveauté, chaque auteur a droit à une présentation. Fournier avait rejoint plusieurs d’entre eux pour obtenir ces informations. Quant à la structure, l’anthologie suit l’ordre chronologique (naissance de l’auteur.e).

Notons qu’Évanturel et Loranger, souvent considérés comme oubliés par l’histoire littéraire, sont présents dans cette anthologie.




 

 




18 septembre 2026

La poésie française au Canada

Louis H. Taché, La poésie française au Canada, Saint-Hyacinthe, Imprimerie du Courrier de St-Hyacinthe, 1881, 288 pages.

Douze ans seulement après Antonin Nantel, voici Louis-Hippolyte Taché et une anthologie beaucoup plus costaude. Contrairement à Nantel, il ne propose pas d’orientation.

On a droit à deux paratextes : un poème de Louis Fréchette pour « servir d’introduction » à l’anthologie et une étude de 32 pages de Benjamin Sulte sur la littérature canadienne-française. Sulte pose un regard très lucide sur notre aventure littéraire. « Si, depuis vingt-cinq ans, nous n’avons pas créé un large et profond courant litteraire, c’est parce que nous ne sommes pas mûrs comme nation. »

Louis-Hyppolite Taché (1859-1927) (ne pas confondre avec Joseph-Charles Taché) fut le secrétaire de Chapleau. On lui doit quelques nouvelles et surtout les Nouvelles soirées canadiennes publiés de 1882 à 1886. Notez qu’il n’a que 22 ans quand il publie son anthologie.

Taché ne laisse tomber aucun des huit auteurs retenus par Nantel: Chauveau, Crémazie, Fiset, les deux Garneau, Le May, Lenoir et Routhier.

Il en introduit sept nouveaux : William Chapman, James Donnely, Achille et Louis Fréchette, Adolphe Poisson, Eustache Prudhomme et Benjamin Sulte. Seuls Louis Fréchette (entre autres Pêle-Mêle, 1877), Adolphe Poisson (Chants canadiens, 1880) et Benjamin Sulte (Les Laurentiennes, 1870) avaient publié un recueil complet en 1881.

Crémazie a droit à 137 pages! Autrement dit à son œuvre poétique presque complète (Œuvres complètes sera publié en 1882). Les autres auteurs se partagent donc les 105 pages restantes.

Autres incongruités : on passe d’un auteur à l’autre sans avertissement. Heureusement, à la fin du poème, apparaît le nom de l’auteur. Seulement cinq d’entre eux font l’objet d’une note biographique à la fin du recueil : Crémazie, Chauveau, Fréchette, Le May et Sulte. Les autres? Rien. Enfin, il est impossible d’affirmer que Taché a suivi l’ordre chronologique ou un tout autre ordre (qui m’échappe). 

On peut trouver sur mon bloque un article sur tous ces poètes sauf pour les trois suivants. James Donnely (1857-1931), dont les parents irlandais sont décédés pendant leur quarantaine sur Grosse-Île, a été adopté par des Canadiens français. Il a été enseignant. L’une de ses contributions est un poème sur l’Irlande. Achille Fréchette (1847-1927), le frère de Louis, était avocat et traducteur à Ottawa. Dans son poème, il rend hommage aux missionnaires qui ont parcouru le pays pour répandre leur foi. Eustache Pruhomme (1818-1891) a été maire, député. Son poème vise à soutenir la France en conflit avec les Prussiens.

Bien que la poésie patriotique soit encore dominante, on note un certain élargissement : quelques poèmes donnent dans l’exaltation de la nature et l’expression du moi.