23 octobre 2026

L’âme de la poésie canadienne-française

Laure Rièse, L’âme de la poésie canadienne-française, Toronto, MacMillan, 1955, XXXI, 263 p. 

Les poèmes sont précédés d’une préface et d’un aperçu de la poésie québécoise de 15 pages.

Laure Rièse, née à Neuchâtel en 1910, a émigré au Canada en 1928. Elle a enseigné au collège Victoria de l’Université de Toronto de 1928 à 1976, tout en continuant ses études commencées à la Sorbonne. Elle a reçu plusieurs distinctions, dont l’Ordre du Canada. Elle est décédée en 1996.

L’anthologiste dans sa préface :

« Par un livre de ce genre, on se livre au public, on y exhibe sa critique personnelle et ses préférences. Souvent, par manque de recul, on se montre intolérant ou dur. Au fait, à quoi sert une anthologie, sinon à donner au lecteur un goût d’anticipation d’une œuvre poétique, des gens et de la région où elle a pris naissance. Il faut donc employer beaucoup de pénétration et de doigté pour distinguer le durable de l’éphémère et surtout ici pour montrer, par les auteurs cités, les apports et les divergences de deux peuples qui parlent la même langue, mais pensent différemment. »

« Pour rendre cette anthologie plus claire, une certaine organisation intérieure paraissait s’imposer. Nous avons donc groupé les poètes en deux catégories : les poètes masculins d’abord, les poètes féminins ensuite. Le lecteur peut ainsi relever les parallèles qui existent entre les deux groupes et mieux suivre l’évolution personnelle de chacun des auteurs dans l’épanouissement du mouvement poétique. Puis, nous avons classé les auteurs selon leur date de naissance plutôt que selon la parution de leurs livres. »

Critique d’un autre anthologiste

« Tout heureux de voir Laure Rièse publier une nouvelle anthologie de la poésie canadienne-française, mais fort déçu aussitôt après de la parcourir en diagonale. L’Âme de la poésie canadienne-française comble un vide — toutes les anthologies antérieures sont épuisées — mais le comble assez mal. J’y retrouve sans doute plusieurs des meilleurs poèmes canadiens-français, mais il y a là des lacunes impardonnables. Comment expliquer l’absence totale de ces pages de poètes comme Alfred Garneau, Louis-Joseph Doucet, Albert Dreux, Louis Dantin, Guy Delahaye, Lionel Léveillé, Jovette Bernier, François Hertel, Alain Grandbois, Rina Lasnier, Clément Marchand et de quelques autres? Le volume a pourtant plus de deux cent cinquante pages! Laure Rièse a sans doute ses goûts — et je ne les discute pas ici —, mais il y a dans son livre des absences qui ne s’expliquent certes pas. On pourrait concevoir que la poésie ésotérique ne lui dise rien et qu’elle ait, pour cette raison, ignoré Grandbois, par exemple; mais comment expliquer l’absence d’un Alfred Garneau parmi les poètes du siècle dernier, ou d’un Delahaye parmi ceux du début de ce siècle? Je ne parviens pas à trouver de raison pour les éliminer. » (Guy Sylvestre, « De la langue à la TV », dans Le Droit, 12 mars 1955, p. 4)

Contenu





16 octobre 2026

Ici des poètes canadiens vous parlent du Canada

Exemplaire de l'U. Laval

En collaboration, Ici, des poètes canadiens vous parlent du Canada, Rio de Janeiro, 1943, 191 p.

À l’instigation de Jean Désy (1893-1960) Ambassadeur canadien au Brésil (1941-1947) et dans d’autres pays.

« Une maison d’éditions françaises au Brésil vient de publier, sans doute à l’instigation de notre ministre, M. Jean Désy, un choix de poèmes canadiens destinés à révéler à la population brésilienne de culture française un panorama sommaire de notre poésie. L’idée, est-il même nécessaire de le souligner, est tout à fait heureuse et elle fait honneur à ceux qui ont là un moyen excellent de nous faire connaître à l’étranger. Si la publicité commerciale est en soi chose excellente, il est bon aussi de ne pas négliger la propagande culturelle, à condition d’enlever à ce mot de propagande tout élément détestable de coercition. Nos poètes sont au Brésil des ambassadeurs désintéressés, nullement des placiers en épices!

 J’imagine que le choix des pièces insérées dans ce florilège a été fait au Canada. On a divisé le recueil en sept catégories : liminaires, horizons, intimité de Dieu, fantaisie, pierres, murs et ciments, du côté du cœur et saisons. Ces divisions ne sont pas merveilleuses, mais c’est convenable. Certains poètes reviennent à diverses reprises, sous telle ou telle étiquette. Et c’est ainsi qu’il est impossible de ne pas formuler un grief assez sérieux. L’anthologue n’a pas fait preuve de mesure ni d’équilibre. Ainsi, il a accordé au délicieux poète qu’est Anne Hébert la part du lion: 33 pages, alors qu’Alfred Desrochers n’obtient que deux pages et que Saint-Denys Garneau n’est même pas mentionné.

J’apprécie autant que quiconque le talent exceptionnel d’Anne Hébert, mais là n’est pas la question; il ne s’agissait pas de publier un choix de ses poèmes, mais une anthologie de la poésie canadienne-française. Personne n’aurait vu de mal à écarter charitablement une sucrerie de Napoléon Legendre, une loufoquerie sans conséquence de Benjamin Michaud, des vers laborieux d’Alphonse Beauregard et une chronique rimée d’Ernest Tremblay.

Malgré ces réserves qui s’imposent, il est heureux que les Brésiliens apprennent par Desrochers et Beauchemin, Choquette et Hertel, Rina Lasnier et Simone Routier, Nelligan et Desaulniers, Paul Morin et René Chopin, Albert Lozeau et Roger Brien, que la poésie vit dans notre pays, qu’elle est même le genre littéraire où nous comptons le plus de réussites authentiques. » (Roger Duhamel, Le Devoir,17 juillet 1943, p. 6)



   

9 octobre 2026

Voix des poètes

Anonyme, Voix des poètes, Montréal, Éditions Variétés, 1945, 247 pages.

L’auteur n’est pas identifié, il n’y a pas de préface ni de présentation des poètes. Le recueil réunit des poèmes, écrits entre 1920 et 1945, la plupart non référencés. Donc, inutile d’y chercher les poètes du XIXe siècle, Nelligan et L’École littéraire de Montréal, les Exotiques.

Sur les Éditions Variétés.

Ce qui surprend, c’est l’absence des plus grands : St-Denys Garneau (Regards et jeux dans l’espace, 1937), Rina Lasnier (Images et proses, 1941), Anne Hébert (Les songes en équilibre, 1942), Alain Grandbois (Les îles de la nuit, 1943) n’y sont pas.

On retrouve quand même Blanche Lamontagne, Jovette Bernier, Alfred Desrochers, Albert Ferland, Louis-Josph Doucet, François Hertel, Medjé Vézina…

Au milieu de ces noms, relativement connus à leur époque, s’insère une panoplie de poètes complètement oubliés et ce, depuis longtemps (quelques-uns se retrouvent sur le blogue Nos poésies oubliées). Il y a même quelques noms dont je n’ai jamais entendu parler. En voici trois : Germaine Bundock, Avila de Belleval, Jean-Paul Lessard…

Peut-on vraiment parler d’une anthologie? Le mot n’apparaît nulle part dans le recueil. Pour vous faire une idée, voici la table des matières.

 



2 octobre 2026

Anthologie de la poésie canadienne-française

Guy Sylvestre, Anthologie de la poésie canadienne-française, Montréal, Beauchemin, 1963, 376 pages.

Guy Sylvestre a publié son Anthologie de la poésie canadienne d’expression française une première fois en 1942 aux Éditions Bernard Valiquette (141 pages).

Trois nouvelles éditions et plusieurs tirages ont suivi, toujours chez Beauchemin :  2e édition : Anthologie de la poésie canadienne-française, Montréal, 1958 et 1961, 298 p.; 3e édition : 1963, 1966, 1969 et 1971, 376 p.; 4e édition : Anthologie de la poésie québécoise : 1974, 412 p. Comme on le constate, même le titre a évolué.

Les diverses versions de l’anthologie de Sylvestre ont trôné dans le paysage littéraire pendant 32 ans. Bien entendu d’autres anthologies se sont pointé le nez pendant cette période, dont quelques-unes publiées à l’étranger : celle de Jean Désy (Ici des poètes canadiens nous parlent du Canada, (s. l.), Americ éditeur, 1944, 191 p.); celle Laure Rièse (L'Âme de la poésie canadienne-française, Toronto, MacMillan, 1955, XXXI, 263 p.); celle d’Alain Bosquet (La Poésie canadienne, Montréal et Paris, Éditions Seghers et HMH, 1962, 222 p.; celle de Pierre Cabiac (Feuilles d'érable et fleurs de lys, Paris, Éditions de la Diaspora française, 1965, t.I, 249 p.; t II, 1966, 244 p.)

C’est donc la troisième édition que je vous présente.

En préface, Sylvestre retrace l’histoire de la poésie québécoise. Il départage avec beaucoup de justesse, il me semble, les poètes qui méritent d’être retenus de ceux qu’on doit oublier. Cependant, on sent un certain malaise lorsqu’il aborde la poésie des années 50-60.  « Il est peut-être naturel qu'on soit tenté de désintégrer les formes poétiques à l'époque où l'on a réussi la fission de l'atome, mais toute poésie, pour mériter pleinement ce nom, doit rester un chant, et c'est un fait que la plus grande partie de cette jeune poésie ne chante plus. » À partir de cette règle, il refuse d’insérer un poème en prose dans son anthologie.

Contrairement aux anthologies précédentes, celle de Sylvestre est à la fois thématique et historique. Donc, les poètes se retrouvent dans une période littéraire et-ou dans un courant.

 

Quant aux divisions choisies par Sylvestre, je questionnerais certains choix. Est-ce que Le May est vraiment un romantique? Desaulniers, un poète du terroir? La division IV est intitulée « Artistes et humoristes » : les autres poètes dans l’anthologie ne peuvent être rangés sous la rubrique « artistes »? Et qui sont les humoristes : Guy Delahaye? Émile Coderre? La catégorie suivante s’intitule « Traditions vivantes » : Desrochers côtoie Medjé Vézina et Robert Choquette. Je ne vois pas le lien. Dans « Voies nouvelles », il ajoute à tort Hertel et Piché à Grandbois, Garneau, Hébert, Lasnier et Hénault. Le tout se termine par « La jeune poésie » : Giguère, Lalonde, les deux Lapointe, Miron, Ouellette côtoient 24 autres poètes, dont la plupart déjà complètement oubliés. L’absence impardonnable : Claude Gauvreau. Une absence excusable : Gilbert Langevin (Symptômes date de 1963).

Soixante-seize poètes ont trouvé place dans cette anthologie. Sauf Roger Brien, Ronald Després, Edmond Labelle et Carmen Lavoie, on peut trouver des traces de leurs œuvres dans Laurentiana.

 

Malgré mes critiques, j’aime cette anthologie (un beau livre comme Fides en faisait pour la collection du Nénuphar). La présentation des auteurs est minimale, toute la place étant réservée aux poèmes, et c’est bien ainsi.


1ère édition






25 septembre 2026

Anthologie des poètes canadiens

Jules Fournier, Anthologie des poètes canadiens, Montréal, Granger frères, 1933, 299 pages.  (Troisième édition) (Préfaces et Avertissements d’Asselin)

La première édition de l’anthologie de Fournier, accessible sur Internet archives, date de 1920. La seconde en reprend l’intégralité (avec une note d’Asselin sur les critiques reçues).

Rappelons que Jules Fournier est décédé en 1918 et n’a pu terminer un travail amorcé en 1913. Olivar Asselin (1874-1937) a préparé les deux premières éditions (et il y a mis sa touche).

Je possède la troisième édition, celle de 1933 préparée par Mme Jules Fournier.

Le Québec a connu une effervescence poétique dans les années 1920, ce qui peut expliquer que l’édition de 1933 s’est grandement renouvelée.

« Cet ouvrage n’est pas une Anthologie poétique, c’est-à-dire une collection des meilleurs morceaux de notre poésie, mais une Anthologie des Poètes, c’est-à-dire une collection des meilleures pièces de chaque poète. » (Asselin, 1ère édition)

Pour Fournier (et Asselin), plusieurs poètes se retrouvaient pour ainsi dire par défaut dans l’anthologie de 1920. Ménage a été fait en 1933. Vingt-six poètes de l’édition de 1920 ont été supprimés et 15 nouveaux, dont huit femmes, ont été ajoutés. (Oui, les femmes poètes font leur entrée en anthologie : Jovette Bernier, Hélène Charbonneau, Jeanne Grisé, Blanche Lamontagne, Alice Lemieux, Simone Routier, Éva Senécal, Medjé Vézina.) Parmi les « supprimés », la plupart n’avaient commis que quelques vers dans les journaux, des poètes de circonstances, comme Edouard-Fabre Surveyer ou Michel Helbronner, par exemple. Un rapide coup d’œil sur les « sacrifiés » me convainc que Madame Fournier a eu raison.

On peut retrouver sur Laurentiana des traces de 60 des 71 auteur.e.s. retenu.e.s. Font exception : Napoléon Aubin, Georges-Étienne Cartier, Wilfrid Lalonde, Roger Maillet, Joseph Mermet, Benjamin Michaud, Pierre Petitclair, Joseph Quesnel, Ernest Tremblay, Émile Vézina et Denis-Benjamin Viger. Aucun d’entre eux n’a publié un recueil.

Pour ce qui est de l’anthologie elle-même, nouveauté, chaque auteur a droit à une présentation. Fournier avait rejoint plusieurs d’entre eux pour obtenir ces informations. Quant à la structure, l’anthologie suit l’ordre chronologique (naissance de l’auteur.e).

Notons qu’Évanturel et Loranger, souvent considérés comme oubliés par l’histoire littéraire, sont présents dans cette anthologie.