30 janvier 2026

De quoi t’ennuies-tu Éveline?

Gabrielle Roy, De quoi t’ennuies-tu Éveline?, suivi de Ély! Ély! Ély! Montréal, Boréal, 1984, 122 p.

« De quoi t'ennuies-tu, Éveline? a été publié pour la première fois à la fin de 1982 par les Éditions du Sentier; cette édition était limitée à 200 exemplaires. Dernier texte publié par Gabrielle Roy avant sa mort en juillet 1983, ce récit, demeuré jusqu'alors inédit, avait été écrit au début des années soixante, dans ce qu'il est convenu d'appeler le « cycle » de Rue Deschambault et de La route d’Altamont. » (Avant-propos)

Dans ce court roman, Gabrielle Roy décrit le long périple d’Éveline, qui quitte le Manitoba pour la Californie, après avoir reçu de son frère Majorique un message énigmatique : « Majorique à la veille du grand départ souhaite revoir Éveline. Argent suit. » Que signifie le « grand départ »? La mort? se demande Éveline.

Pendant son voyage en autocar, elle rencontre différents passagers. Chacun raconte son histoire, parle de son pays d’origine, de sa famille. Éveline, curieuse et attentive, les écoute et partage ses propres souvenirs, surtout ceux liés à Majorique. Elle revoit leur enfance, leur relation, et la différence entre leur parcours. Alors qu’elle est restée attachée à sa famille et à ses responsabilités, il est parti découvrir le monde. « ... il menait la vie qu'elle eût aimée pour elle-même : partir, connaître autant que possible les merveilles de ce monde, traverser la vie en voyageur. Toute sa vie d'adulte, captive de son foyer, de ses devoirs, jamais maman n'avait abdiqué son désir de liberté, et quand la liberté vint enfin, ce fut avec la douleur des séparations. » (11)

Peu à peu, son voyage devient plus qu’un simple trajet : elle repense à sa vie, aux choix faits, aux regrets qui l’habitent, mais aussi à la mort. Même si la vie de Majorique apparaît plus remplie, Éveline ne rejette pas la sienne pour autant : elle sait que la famille et l’amour ont donné un sens à son existence. Elle reconnaît pourtant qu’une partie d’elle a toujours désiré autre chose, sans trop savoir quoi. « Comment avait-il su qu'elle désirait autre chose que tout ce qu'elle possédait, autre chose d'imprécis et pourtant de si exigeant à sa manière? Il avait pris entre ses mains le visage de sa sœur, scrutant les yeux : « De quoi t'ennuies-tu, Éveline ? » Et elle avait répondu : « Je ne le sais même pas, voilà qui est bien fou, n'est-ce pas Majorique? » - Peut-être de ce que tu n'as pas vu, hein, sœurette?  Et au même instant elle avait saisi à quel point c'était vrai. « Oui, de ce que je n'ai pas vu et ne verrai sans doute jamais. Toi, tu vas partir bientôt, tandis que moi... » (27-28)

Les paysages entrevus occupent une place importante dans le récit : les grandes plaines, le désert, les montagnes et finalement la Californie qui marque l’aboutissement du voyage. Face à l’océan, Éveline ressent un profond apaisement : « De nouveau elle regarda briller ce lointain uni, sans rides, plus exaltant dans son mystère que tout ce qui l'avait saisie d'émotion pendant sa vie entière. Et cependant, ce n'était rien, non, rien que de l'uni, de l'infini, le calme parfait. » (94)

Pour Gabrielle Roy, ce qui donne un sens à la vie, ce sont le mouvement, la curiosité et surtout les relations humaines. « Le plus beau du voyage, de tous les voyages peut-être, pensa-t-elle, ce ne sont pas les sites, les paysages, si nouveaux soient-ils, mais bien l'éternelle ressemblance des hommes, sous tous les cieux, avec leur bonté, leur douceur si touchante. » (34)

Autres extraits

« Le cœur d'Éveline s'exaltait de cette sauvagerie. C'était son amour des espaces infinis, de ces grands espaces qu'on dirait inutiles, qui revivait ici. Et en ce moment elle ne se sentait nullement à la fin de son existence. Ah non, il y avait vraiment trop de choses à voir en ce monde, comment pouvait-on jamais s'y sentir vieux et plein de lassitude? » (38)

« À cause des collines, elle se souvint de l'attachement de sa mère pour le petit village montagneux du Québec d'où elle était partie un jour pour le Manitoba. » (41)

« Éveline rêva. Le Ciel lui avait accordé une deuxième vie... » (46)

« C'était, s'épaulant directement au ciel, une chaîne de collines comme dans le Montana, mais celles-ci étaient affreusement tourmentées, elles avaient la forme de gibets, d'échafauds, des formes qui faisaient peur à l'âme. » (55)

« Elle sentit son cœur prêt à défaillir d'émotion. Les hautes montagnes, la Sierra Nevada! » (58)

« On avait voulu l'envoyer se reposer. Mais comment l'aurait-elle pu, alors qu'il y avait tant à apprendre, à souffrir, à connaître... » (65)

Gabrielle Roy sur Laurentiana

Bonheur d’occasion

La Petite Poule d’eau

Alexandre Chenevert

Rue Deschambault

La montagne secrète

Ces enfants de ma vie 

La route d'Altamont

La rivière sans repos

De quoi t’ennuies-tu Éveline?

23 janvier 2026

Le temps des villages

Adrienne Choquette, Le temps des villages, Notre-Dame-des-Laurentides, Les presses laurentiennes, 1975, 215 pages (couverture de Michel Champagne, préface de Suzanne Paradis)

Le recueil est publié deux ans après le décès de l’autrice. Pour rappel, Adrienne Choquette a donné son nom au prix qui récompense le meilleur recueil de nouvelles de l’année.

L’action se déroule dans un petit village au sud de Shawinigan (Almaville), aujourd’hui avalé par la ville. L’autrice y a vécu jusqu’à son adolescence.

La rivière — À l’origine de la paroisse. Le bleu. Les variations de la rivière St-Maurice.

Le village — Comme la rivière, le village paraît lisse en apparence, mais il est secoué par toutes sortes de remous. Histoire d’un commissaire d’école qui ne savait pas lire.

Le temps des fraises — Pendant 15 jours, femmes et enfants récoltent des fraises des champs sous un soleil intense pour les vendre au marché.

Arthurette — Arthurette, considérée comme faible d’esprit, après la mort de son frère jumeau, travaille chez les sœurs Brisson qui la maltraitent. Un incident avec un jeune garçon choque le village, mais le vicaire parvient à apaiser la situation.

Une noyade — Un enfant se noie. On le repêche six heures plus tard. Désarroi de la mère, une veuve qui a déjà perdu ses trois autres enfants en raison de la tuberculose.

Jeux olympiques à l'horizon — Un ancien boxeur entraîne sa fille à la natation. Afin qu’elle progresse, il lui faudrait des soutiens financiers qui lui permettraient de vivre à Montréal. Pourtant, personne ne pose le moindre geste. Lorsqu’elle finit par réussir, soudainement, tout le village revendique son succès.

Les sœurs Brisson — Deux sœurs, liées par testament (si tu te maries, tu perds ta part), se détestent et se pourrissent mutuellement la vie sous le regard du village qui s’amuse du spectacle.

La fête — En mai, l’ouverture des vannes du barrage attire chaque année les curieux et les villageois.

Bonchien — Un chien, longtemps entraîné à la cruauté, est sauvé par une voisine à laquelle il voue un attachement exclusif et sans réserve.

Johnny-Catin — Pas vraiment un récit. Éloge de l’hiver. Johnny Catin est une espèce d’original qui sculpte des personnages de glace.

La robe de velours — Un forgeron a épousé une femme séduisante rencontrée à Montréal. Sans qu’il ne s’en rende compte, elle le manipule et le trompe. (Meilleur récit)

Quelques autres du village — L’histoire de la mère Diotte, abandonnée par ses enfants, et de ses voisins, les Gervais, une grosse famille rude et travaillante, mais unie.

L'hôpital — Joachin, un bûcheron qui doit monter le lendemain en forêt, est frappé par un mal mystérieux qui le cloue au lit. Dans sa vanité d’homme fort, il refuse qu’on fasse appel au médecin jusqu’à ce qu’on le force. (Meilleur récit)

Le silence au village — Un soir d’été. Réflexions de l’autrice sur son petit village, sur ses liens avec sa mère

Mon village et l'art pictural — Grâce à sa persévérance, le jeune vicaire parvint à convaincre le prêtre ainsi que les paroissiens d’autoriser un artiste reconnu à redécorer l’église.

Le drame L’autrice revient sur le drame des sœurs Brisson. Jusqu’à la fin, elle se font la guerre et empestent l’atmosphère du village. Réflexions sur les humains qui passent et les lieux qui leur survivent.

L’autrice, à la manière de Gabrielle Roy, fait preuve d’une observation fine et d’un vrai talent pour capter une atmosphère : « Durant bien des jours c'était tout gris et tout brun au village. Plus de feuilles aux branches ni de fleurs dans les jardins durcis. Le vent. Le froid. Nos chiens n'aboyaient plus que par instinct de conservation, surpris par l'écho qui renvoyait leurs voix. Il semblait que la rivière elle-même se retirât de la vie, nous entraînant tous dans une sorte de mort lente. Quelque chose de mauvais habitait l'air, menace suspendue, indiscernable, qui nous faisait nous hâter vers nos maisons où les lumières s'allumaient tôt par défi à l'étrangeté des nuits de novembre. Certains villageois, sensibles au mystère de la saison, s'entretenaient en hésitant de sujets insolites qui avaient rapport avec les mondes invisibles. » (p. 121)

Ce recueil méritait de sortir de l’oubli. Je crois qu’il faut un certain âge pour l’apprécier. Dommage que la littérature contemporaine ait tant besoin de drames percutants, alors que nos vies tiennent à tellement peu de choses. « Longtemps après qu’il ne restera plus trace des générations de mon village et que l’on cherchera en vain nos tombes, la rivière coulera sous le pont et usera patiemment la digue de béton, comme elle le faisait déjà au temps de mon enfance. »

« Pour moi je dois à mon village — ou à mon enfance -— d'avoir appris à ne pas séparer le cœur humain d'avec lui-même, à ne pas le couper de ses parties d'ombre, sinon il n'est qu'à demi vivant. » (Avant-propos)

Adrienne Choquette sur Laurentiana
La Coupe vide (1948)
La nuit ne dort pas (1954)
Laure Clouet (1961)
Le Temps des villages (1975)
Confidences d’écrivains canadiens (1939)

16 janvier 2026

Contes canadiens

Hervé de Saint-Georges, Contes canadiens, Paris, Éditions Paul Dumont, 1947, 197 pages.

Le recueil compte huit nouvelles. On déduit que ces histoires se déroulent au début du vingtième siècle. Saint-Georges met en scène des drames qui perturbent des gens en apparence sans histoire. On dirait qu’une fatalité plane au-dessus de ce petit monde : presque tous les récits se terminent par un décès. Les critiques ont évoqué, avec raison, Maupassant pour décrire le réalisme de Saint-Georges. On pourrait aussi nommer Albert Laberge, en raison de sa vision pessimiste et Yves Thériault, pour certains personnages qui ne font qu’un avec la nature. Le recueil est très bien écrit. Les personnages sont particulièrement bien caractérisés. On peut comprendre que ce livre ait été réimprimé en 2008.

Le dernier train

Alcide est chef de gare dans un hameau perdu. Delvina, une ancienne maîtresse d’école qui s’est acheté un petit commerce quand elle a hérité d’un oncle, est amoureuse de lui depuis toujours. Il la fréquente mais refuse de l’épouser. Quand il apprend que sa petite gare sera fermée, il est coincé. De quoi vivre? Delvina lui propose une fois de plus le mariage. Alcide va choisir une sortie beaucoup plus dramatique.

Le réveillon des démons

Thomas Lapierre, dit Frisé, est un draveur sur la Gatineau, mais aussi un mécréant qui ne croit ni à Dieu ni à diable.  Pendant que ses amis se rendent à la messe de minuit au village voisin, il préfère rester au camp, s’empiffrer et se saouler. À minuit, une troupe de démons débarquent et le forcent à avaler la pire nourriture qui soit. D’un signe de croix, il réussit à s’en débarrasser et, tôt le lendemain, il court se confesser et communier.

Quand la flamme s'éteint

Ludovic et Maria, un couple de fermiers, vivent avec le père âgé qui leur a transmis sa terre. Celui-ci est malade et on s’attend à ce qu’il décède, ce que le couple souhaite. Il se rétablit mais ne peut plus accomplir les petits travaux qui l’occupaient. Le couple envisage de le placer à l’hospice, mais le testament prévoit un héritage de 800 $, à condition qu’il meure à la maison. Ayant entendu leur discussion, le père décide de partir chez sa sœur, mais il décède en chemin, privant ainsi le couple de l’héritage prévu.

Le rêve de Lee-Wing

Lee-Wing, un serveur, s’est amouraché d’une belle sténo qui vient au restaurant tous les jours. Elle s’en rend compte et ça l’amuse. Elle fait marcher le « sale petit Chinois » avant de l’abandonner quand elle voit qu’elle est allée trop loin. Il en meurt.

Le crime d'un honnête homme

Rémi, un petit aubergiste, aime la pêche. Un jour, il sort de l’eau un cadavre dont le portefeuille intact contient $2000. Impossible de savoir qui est cet homme, il le remet à l’eau et part avec l’argent. Il a tôt fait de se culpabiliser et, au bout de quelques mois, il retourne le chercher pour le mener au cimetière. Mal lui en prend puisqu’il se noie en essayant de le remonter dans son bateau.

Hilaire-aux-Anguilles

Hilaire, 80 ans, vit avec sa vieille.  Ses enfants ont déserté. Pour survivre, il chasse et il pêche. Un jour, il apprend que les vieux recevront bientôt une pension. Il n’y croit pas jusqu’à ce que le curé confirme la nouvelle. Sa vieille est très malade et meurt avant l’arrivée du premier chèque. Un ami lui apporte enfin la fameuse enveloppe contenant le chèque ainsi que les arréages, presque 200$. Ému, il meurt en examinant son chèque.

Les écumeurs de grèves

Edgar Forban et son fils Romain, mal vus par le village, sont accusés de pillage. Romain est amoureux de Gisèle, la fille de leur rival. Lors d’une tempête, le père de Gisèle est en danger. Malgré les réticences, les Forban le sauvent et retrouvent ainsi l’estime des habitants.

Le montreur d'ours

Tonio et son ours arrivent au village et présentent un spectacle interrompu par l’intervention du maire. Tonio est ensuite chassé et passe la nuit dans un fossé avec son ours. Le lendemain, le fils du maire se blesse gravement en coupant du bois, et personne ne parvient à arrêter l’hémorragie. Tonio, qui a le don d’arrêter le sang, aurait pu intervenir, mais il demeure introuvable. Peu après, un chasseur abat l’ours qui était resté auprès du corps de son maître, décédé lui aussi.

10 janvier 2026

Romantic death


Ruby Boardman, Romantic death. Mediterranian summer. Phantasmal chevalier, and a drawing, Québec, chez l'auteure, 1955.

Ruby Boardman est née le 23 juin 1897 à San Francisco. Elle est la fille unique de Wilbur F. Boardman, un riche homme d’affaires qui est né à New York et a vécu en Californie (San Francisco, puis Berkeley). 

En 1918, elle voyage en France pour satisfaire son admiration, sinon son amour, pour une artiste de Music hall française, Gaby Deslys (1881-1920). Cette dernière lui avait envoyé une photo et, quelques années plus tard, la jeune fille lui avait adressé un dessin et un poème. Les deux deviennent amies. Ruby l’accompagne même dans ses derniers moments et est désignée comme exécutrice testamentaire de ses œuvres de bienfaisance. Elle restera en France après le décès de son amie.

Le 3 avril 1937, à Flassans-sur-Issole, elle épouse Marcel Blanchon, un industriel né à Versailles le 19 mars 1903 et décédé dans la même ville, le 16 février 1972.

Ruby Boardman est peintre et poète. Elle a présenté des expositions, dont une aux Tuileries en 1930, et a écrit sept recueils de poésie dont Verses to mademoiselle Gaby Deslys (1920), Poems (1929), Saint Tropez (1932), Mimi of Mogador (1936). Elle a même publié un livre à compte d’auteur, à Québec, en 1955, intitulé Romantic death, avec en sous-titres Mediterranean summer. Phantasmal chevalier, and a drawing.

Quand arrive-t-elle au Canada ? On a trouvé des traces de sa présence à partir de 1949. Cette année-là, elle fait don d’un éventail nacré d’or — qui date de 1725 et provient de la cour de France — au Musée du Québec et c’est le premier ministre Maurice Duplessis lui-même qui l’en remercie. Dans les années 50, elle entretient une correspondance avec Gustave Lamarche et Rina Lasnier, deux littéraires de premier plan à cette époque au Québec.

Elle est décédée lors d’un voyage à Saint-Germain-en-Laye le 21 juin 1960 à l’âge de 62 ans. Son corps est rapatrié et elle est enterrée au cimetière de Courville à Québec. Toujours en 1960, les 22 et 23 novembre, la « succession Ruby Blanchon » organise à Québec une vente à l’encan de ses biens : on propose des meubles de style Louis XIII, Louis XIV, Louis XV, Louis XVI, Empire, Régence anglaise, Chippendale, Impérial français, Late Sharaton et Provincial français. Seront aussi vendus des peintures, de l’argenterie, des armes, de la vaisselle, tous des objets très anciens et de très grande valeur. Elle a légué à la bibliothèque de l’Université Laval 86 livres rares publiés avant 1700.

Extrait de : Lessard Jean-Louis et J-Y Dionne – Le manoir de Tilly, Saint-Antoine-de-Tilly, 2021, p. 95-96.

   

6 janvier 2026

Cri d’alarme

Halina Izdebska, Cri d’alarme, Montréal, Parizeau, 1945, 162 pages (Collection les chants nouveaux)

Izbedska (1898-1954?) n’est pas une écrivaine québécoise, même si son recueil de poèmes en prose (c’est elle qui utilise cette appellation) a été publié à Montréal en 1945. Il est difficile de trouver des informations sur cette femme. Je comprends, à travers les lignes, qu’elle est née en Pologne, qu’elle a vécu en Union soviétique, puis en France où elle s’est mariée pendant la Première guerre mondiale. Elle a publié des poèmes dans des revues et au moins deux livres en francais dans les années 20. Elle a traduit des textes en russe et publié dans cette langue des récits. Probablement, pendant la Seconde Guerre mondiale, elle a émigré à New York.

Son lien avec le Québec est le suivant : entre le 10 avril 1943 et le 11 août 1945, elle a publié des récits et des poèmes dans le journal Le Jour de Jean-Charles Harvey. On trouve aussi un récit dans Le Samedi en 1946.

Cri d’alarme se lit encore très bien. Certains textes évoquent son enfance : « En Pologne, à l'âge de onze ans, j'aimais prendre dans la campagne, tous les jours, une direction nouvelle, n'importe laquelle, pourvu qu'elle berçât mon cœur déjà inassouvi par une combinaison de lignes et de lumières imprévue. ». Elle se remémore aussi certains moments de sa jeunesse, de son mariage, de sa vie de jeune mère vécues en France.

D’autres textes sont plutôt des instantanées. Par exemple, elle est assise dans un parc et elle observe les passants : « J'ai entendu aujourd'hui dans la rue quelque chose d'extraordinaire : l'entretien paisible de quelques êtres humains, entretien qui était comme un oiseau dans la main et dont chaque parole bannissait le ciel. »

D’autres traduisent ses états d’âme, entre autres les difficultés de quitter la France : « Nous avons traversé l'Océan comme un grand amour malheureux : comment survivre à tant d'exil? Comme le mot « quitter » sait scalper nos âmes ! Avons-nous emporté dans nos bagages de quoi espérer pendant mille ans ? »

Enfin, certains textes sont des réflexions sur le déroulement chaotique de sa vie : elle pose un regard affligé sur son époque (lire l’extrait) tout en maintenant vivant l’espoir d’un monde meilleur.

Bref, rien de compliqué, le journal d’une « exilée », d’une battante qui continue de s’accrocher à la vie dans ce qu’elle a de plus simple à offrir.  

Le tout est très bien écrit, davantage évoqué que raconté, agréable à lire. En refermant le livre, on regrette de ne pas en savoir plus sur cette femme.


QUELQU'UN M'A DIT

Quelqu’un m'a dit que mes poèmes resteraient dans les siècles pour apprendre à l'humanité future quel feu a brûlé ces années incroyables vécues par notre génération sur la terre.

Certes, il y a eu peu d'époques aussi saturées de tempêtes et de cataclysmes, aussi fécondées par la mort, où le bonheur ait été aussi bref et déchirant, aussi intense la douleur et aussi démesuré l'espoir. Je suis le chant de nos ténèbres et de nos lueurs. Mais ne suis-je que cela ?

Je sens un autre cri monter à mes lèvres.

A travers les terres immenses, à travers les océans aux senteurs multiples, depuis que dans le temps a sombré le chaos: mon cœur bat dans tout enfant nouveau-né, dans toute floraison d'étoiles, dans les larmes noires du crépuscule tombant sur le monde, dans tout gémissement d'amour, dans la rapacité jamais rassasiée de la mort, dans l'immortelle révolte de la vie.