17 janvier 2020

Images de la vie

Albert Laberge, Images de la vie, Montréal, Chez l’auteur, 1952, 117 pages.

Ce recueil est quand même un peu particulier : excepté deux ou trois textes, on ne peut pas dire que ce sont des nouvelles. La raison en est bien simple : la plupart des 37 textes ne sont pas développés. À la limite on pourrait même dire que certains ont dû être des « notes d’inspiration », des débuts qui sont restés en plan. Certains tiennent sur une page.  Albert Laberge était journaliste, donc tous les jours il côtoyait les faits divers qui parviennent aux salles de presse. D’ailleurs, il le mentionne au moins une fois dans le livre. On a donc l’impression qu’il « ramassait » ces faits divers en vue d’en faire éventuellement une nouvelle. On pourrait dire de certains textes qu’ils sont des saynètes, des instantanées, d’autres de petites histoires journalistiques.
Pour ce qui est du contenu, il ne faut pas s’attendre à de grandes surprises. Laberge aime raconter les petits drames de la vie, les coups du sort, les revers de fortune, les agissements stupides, la débandade des trop-sûrs-d’eux. Par ailleurs, il se plaît aussi à raconter l’histoire de tous ces mal-nés, sans-talents ou détraqués, nés pour le malheur. Quand les personnages croient toucher au bonheur, un malheur s’abat sur eux, tel ce père qui vient de donner sa terre à son fils et le tue par accident.
Il est rare qu’il dénonce les exploiteurs, les abuseurs, les profiteurs. Le plus souvent, il raconte plutôt froidement ces malheurs, si bien qu’on se demande s’il éprouve quelque sympathie pour toutes ces « victimes de la vie ». Pour Laberge, on dirait qu’il n’y a rien à faire, que personne n’est à plaindre, que tout ce beau monde est plongé dans un déterminisme implacable, tragique.

Le recueil compte deux parties. Voici un aperçu des textes de la première.

Au village - Un rentier, qui mène une retraite dorée, est frappée par un double malheur.
Histoire pour faire pleurer - Deux ouvriers vivent des vacances tragiques.
Masque tragique - Une jeune femme, croyant avoir trouvé le bonheur dans le mariage, est tuée dans un accident.
Libation au cimetière – Un jeune homme mène une vie de débauche après que son père ait rejeté son amoureuse, une fille-mère avec deux enfants.
Le manteau vert – Une orgueilleuse donne le même manteau quatre fois.
Déclaration d’amour – Un vieil homme, avant de quitter la paroisse, déclare sa flamme à une veuve.
L’enfant prodigue – Un mauvais fils n’en finit plus d’emprunter de l’argent à son vieux père.
Les croix de bois – Un homme sur le point de mourir confond les tuteurs de framboisiers et les croix de cimetière.
Vision démoniaque – Les derniers moments d’un syphilitique de naissance.
Pastorale – Un vieil homme meurt en allant chercher les vaches.
Le curé en visite – Un curé se rend chez une vieille demoiselle encore bien portante; devant elle, il choisit qui devra recevoir tels meubles ou tels objets lors de son décès.
Maladives imaginations – Dans un hôpital de femmes en fin de vie, certaines prétendent qu’un homme déguisé en infirmière les viole. Or cela s’avère un cas d’hysterie collective.
Victime du sort – Une orpheline, qui a bossé toute sa vie, trouve un trésor dans un coffre légué par son père.
Le menuisier se marie – Un menuisier se marie sans croire au mariage. Misogynie.
Aux courses – Une femme joue tout aux courses.
Bucolique – Un jeune couple habite dans un poulailler, à défaut de mieux.
Pommes frites – Un ivrogne tente de manger ses frites sans y parvenir.
Dîner du jour de l’an – Deux nièces se rendent chez leur grand-parents, mais refusent de manger par dédain.
Au couvent – Une jeune étourdie est punie pour avoir proféré un blasphème par étourderie.
Le vieux – Un vieux solitaire cherche quelqu’un pour causer.
Départ en musique – Une femme de peine dépense une fortune pour enterrer son petit-fils de 5 mois.
Le philanthrope – Un homme découvre qu’un ami dans le besoin, à qui il a donné de l’argent, s’est acheté un chien.
Le vieux pin – Un vieux pin discute avec un voyageur.
Dans la nuit bleue – Le jeune homme s’étant pendu, son amoureuse se donne la mort.
La grève – Des membres de la même famille se chicanent à propos d’une grève.
Le pendu – Le curé refuse d’enterrer un suicidé. Sa femme et ses enfants subissent la réprobation du village.
Coup de vent – Un homme, qui s’est donné à son fils, le tue par accident.
Bonheur inattendu – Une tante bigote et une nièce accueillent un jeune prêtre au repos.


Albert Laberge sur Laurentiana

10 janvier 2020

Le destin des hommes

Albert Laberge, Le destin des hommes,  Montréal, Chez l’auteur, 1950, 273 pages.

Le recueil contient 13 nouvelles du plus pur style de l’auteur.

Le destin des hommes
Le vieux Gédéon Quarante-Sous décide, avant de mourir, de revoir la paroisse où il a grandi. Il découvre que toutes ses « anciennes connaissances » sont mortes ou vivent une vieillesse accablée de maladies. Presque tous ont été trahis par leurs enfants, plusieurs ont mangé le bien paternel, bref ils ont et ont eu une vie de misère. « Le bonheur c’est, lorsqu’on est fatigué, une brève halte sous de grands ormes ombreux, mais le sol est couvert de larges bouses de vaches ; c’est, lorsqu’on a soif, un gobelet d’eau fraîche et limpide, mais à la surface du puits, flotte le corps enflé d’un chien noyé. »

La femme au chapeau rouge
Trois pauvresses misent sur des courses de chevaux. Elles s’associent à une riche inconnue, qui  semble avoir de bons « tuyaux », et elles misent tout leur avoir sur un cheval qui gagne. L’inconnue, chargée de récupérer l’argent, file à l’anglaise. 

Urgel Pourraux, homme fort
Urgel quitte la ferme familiale pour aller vivre en ville. Doué d’une force herculéenne, il lui semble que la ville lui permettra de mettre en valeur son don. Il végète jusqu’à ce qu’un cirque l’engage. Les années passent, sa force s’émousse. Sa fin de vie est miséreuse.

La pipe
Un homme, plein de principes, regrette de ne pas avoir conservé une magnifique pipe de plâtre trouvée dans un tram, « comme si elle eût été l’image de toutes les chances gaspillées, de toutes les occasions ratées, de toutes les joies manquées, dans une déplorable débâcle de tous les principes de sa jeunesse ».

Le poulailler  
Lucienne Lepeau s’est promise qu’elle ne mènerait pas la vie de sa grand-mère, de sa mère et de ses sœurs. Elle rencontre deux jeunes hommes en mesure de la sortir de la pauvreté. À chaque fois, ils lui font faux bond. Par dépit elle épouse, sans amour, le premier qui le lui demande. Pour comble de malheur, elle doit vivre dans un poulailler qu’on a transformé en appartement.

Le retour du soldat 
« À l’âge de vingt-six ans, Jules Dupuis était devenu soldat. » Après trois ans sans égratignures, il perd ses deux jambes.  À son retour,  il tue sa femme, lorsqu’elle lui fait des reproches.

Première messe  
Jean Lebau est un enfant brillant. Le curé décide de payer ses études. Il n’est pas déçu, car il devient prêtre. Pendant sa première messe, un servant met le feu par maladresse et 117 fidèles en plus de Jean périssent dans l’église.

Une lampe s’est éteinte 
Deux vieux, déménagés au village, se retrouvent seuls quand leur fils meurt à la guerre et que leur fille, rentrée chez les religieuses, meurt d’épuisement en soignant des malades en Louisiane. 

Le journal  
M. et Mme Lemay n’ont pas d’enfants et sont très heureux. Leur vie change quand ils héritent de trois neveux devenus orphelins. Mme Lemay, tout à son rôle de mère, se néglige, néglige son mari qui prend une maîtresse. Ne pouvant le supporter, elle se suicide. 

Le colosse  
Isidore Lafleur veut faire du colosse Victor Brisebois un boxeur champion du monde. Son rêve s’effondre quand il est sur le point de se réaliser. 

Jeux du destin  
Lors d’une visite en Angleterre, Philémon Massé est happé par une voiture. Il tombe amoureux de l’infirmière qui le soigne. De retour au pays, il lui écrit, désirant l’épouser. Un concours de circonstances fait que sa lettre se perd. Il épouse une femme qu’il connaît peu et mène une vie malheureuse.

Magasin de modes  
Une femme riche, extravagante, perd tout et meurt, seule. Récit mélodramatique pas très bien conçu.

Les deux amis  
La veuve Leclaire épouse Cyrille Latour, un vieux garçon avec lequel elle croit pouvoir mener la « grosse » vie. Elle déchante vite : il est pingre, il se ruine petit à petit à coups de mauvaises affaires et il aime mieux ses chiens que sa femme. Elle doit donc trimer dur. La vie passe. Quand Latour apprend la mort de son dernier chien, il se suicide.


J’ai lu beaucoup de nouvelles de Laberge. Mon horizon d’attente est assez clair : après avoir entrevu le bonheur, les personnages vont voguer de malheur en malheur jusqu’à la  fin. Pourtant, devant chaque nouvelle, on est là à espérer que ce schéma sera brisé, qu’un personnage réussira au moins une sortie décente. Pas un « happy end », on n’en demande pas tant! Juste une sortie dans laquelle pointent quelques espoirs. 

Inutile de rêver, cela n’est pas dans les gènes d’auteur de Laberge. À quelques occasions, la solution est là, à la portée de la main, mais le personnage, par habitude du malheur, ne la saisit pas. Il n’y croit plus et préfère ne pas ajouter une autre déconvenue dans sa mer de déceptions. Je pense à cette femme qui se propose de faire éditer les lettres de sa fille religieuse et qui y renonce pour quelques dollars (Une lampe s’est éteinte) ou à cet homme qui retrouve une amoureuse qu’il a toujours regrettée et qui préfère s’en éloigner en invoquant le fait qu’on ne peut pas refaire sa vie. « À son âge, il lui fallait réfléchir et écouter les conseils de la raison. Avec une étonnante lucidité, il réalisait à ce moment que toute sa vie avait été marquée par les désappointements. Non, il ne pouvait tenter aujourd’hui une nouvelle expérience qui serait peut-être plus cruelle que les précédentes. Mieux valait partir, s’éloigner, tenter d’oublier le passé. » (Jeux du destin).

Souvent Laberge procède par accumulation comme c’est le cas dans la première nouvelle. Il sent le besoin de sur-multiplier l’énoncé des malheurs, ce qui est lourd et inutile et ça finit par ressembler à du récit à thèse. Quand il évite ce travers, Laberge est un bon conteur : mise en contexte et apparition rapides du nœud de l’histoire, tension maintenue jusqu’au dénouement.

Albert Laberge sur Laurentiana

31 décembre 2019

Domaine public 2020

Deux autrices et un auteur entrent dans le domaine public demain, le 1 janvier 2020. Il s’agit de Virginie Dussault, Nellie Maillard et  Marius Barbeau. Pour tout savoir sur ces trois artistes (et beaucoup d’autres personnalités de différents domaines), voyez l’excellent « Calendrier de l'avent du domaine public 📚 Édition québécoise ».

Virginie Dussault n’a publié qu’un roman que je n’ai jamais vu : Amour vainqueur.  De Nellie Maillard (pseudonyme : Anne-Marie), j’ai blogué L’aube de la joie. Enfin j’ai presenté trois œuvres de Marius Barbeau : Les rêves des chasseursL’arbre des rêves et l’injustement oublié : Le rêve de Kamalmouk.






20 décembre 2019

Contes de Noël (O'Neil)


Louis C. O'Neil, Contes de Noël, Sherbrooke, Apostolat de la Presse, 1959, 171 p. (1ère édition : 2 vol., 1951)

Le recueil contient 13 contes qui ont peu à voir avec ce qu’on présente traditionnellement comme des « contes de Noël », c’est-à-dire des histoires où priment de bons sentiments qui font appel à l’émotivité du lecteur. Vous savez un « cœur dur » qui se laisse attendrir ou un pauvret qui est secouru par une âme charitable. Les contes d’O’Neil ne s’adressent pas aux enfants… peut-être aux adolescents… d’autrefois. Plus souvent qu’autrement, ils font appel à l’imaginaire religieux des gens d’une autre époque : le ciel, les anges, les moines, les servants de messe, Bethléem…

Ce sont des récits dans lesquels l’intrigue est réduite au minimum.  L’auteur a plutôt opté pour la fantaisie dans le choix de ses personnages : des loufoques, des mystérieux, des animaux, des fleurs, des astres…  On observe aussi une recherche au niveau du langage, d’ordre poétique, parfois sur-écrit, ce qui peut gêner un jeune lecteur.

Quatre contes sont construits sur le même modèle : tour à tour, ce sont les oiseaux (La volière est « aux oiseaux »), les animaux (Noé prépare Noël), les fleurs (Marie parle aux fleurs) et les astres (Les astres à la crèche) qui se regroupent pour rendre hommage à l’enfant Jésus. Par exemple, dans La volière est « aux oiseaux », l’auteur offre un court rôle à une multitude d’oiseaux qu’il se plaît à énumérer.  Même Noël dans la vitrine est un peu conçu de la même façon : les jouets s’animent à savoir qui aura droit à la grande vitrine du magasin.

D’autres contes mettent en scène des personnages un peu facétieux, par exemple un moine qui finit par abimer toutes les statues tant il est maladroit (Paphnuce dans le plâtre), ou un sacristain qui joue un mauvais tour aux enfants de chœur (Les démons de sacristie). Pour continuer dans la veine des contes qui font sourire plutôt qu’émouvoir, citons Quasimodo (une chatte donne naissance à ses chatons dans la crèche) et Entretien avec Saint-Nicolas (une jeune fille espiègle bombarde Saint-Nicholas de questions pendant qu’il répare sa poupée). « Ieschou » (La naissance de Jésus), Noël dans le clocher (Les cloches morigènent la dernière venue qui n’arrive pas à donner un do), La crèche de neige (Un homme crée les personnages de la crèche avec de la neige), et Le boeuf de la crèche raconte ses randonnées (Le bœuf regrette que le mercantilisme contemporain ait remplacé la magie d’autrefois) viennent compléter le tableau.

Ce recueil a connu deux éditions, signe qu’il a eu un certain succès. Quant à moi, les contes de Fréchette, Joséphine Marchand et Louis Dantin lui sont supérieurs.  Louis O’Neil l’a dédié à sa femme et à ses six enfants. Il y a beaucoup d’illustrations, mais l’artiste n’est pas nommé.