14 décembre 2018

Pour saluer Miron (2018)

Félicité Angers (wikipedia)

Gaston Miron est décédé le 14 décembre 1996. Comme je le fais depuis quelques années, je souligne cet anniversaire en publiant un de ses poèmes. Aujourd'hui : Félicité.

« Félicité Angers, en littérature Laure Conan, dont je tiens pour le souvenir et l’hommage à énumérer les titres de ses livres: Angéline de Montbrun, À l’œuvre et à l’épreuve, L’Oublié, La Sève immortelle, L'Obscure Souffrance.

En 1955, lors d’un voyage en auto-stop, je m’arrête exprès à La Malbaie pour visiter le petit musée de Laure Conan, aménagé à l’intérieur de la maison où elle a vécu. Devant une photo d’elle, une émotion s’empare de moi. C’est son regard, un regard intense que je n’oublierai jamais, et j’ai su qu’elle savait tout de sa condition. » (Gaston Miron)


Félicité
Félicité Angers que j’appelle, Félicité où es-tu
toi de même tu n’as pas de maison ni de chaise
tu erres, aujourd’hui, tel que moi, hors de toi
et je m’enlace à toi dans cette pose ancienne

qu’est-ce qu’on ferait, nous, avec des mots
au point où nous en sommes, Félicité, hein?
toutes les femmes, Félicité, toutes encore
rien n’a changé comme en secret tu l’appelas


Gaston Miron sur Laurentiana
Laure Conan sur Laurentiana

Lill


Gaétane Beaulieu, Lill, Montréal, Chez l’auteure, 1929, 205 p.

Lill est une petite fille de 4 ans dont les parents, Berthe et Louis, ne s’occupent guère. Leur mariage bat de l’aile. C’est plutôt Paul, le frère de son père, qui veille sur elle. Cet oncle, célibataire écrivain, qui est aussi le narrateur, s’est installé dans la famille, à la demande de son frère, le temps de passer l’hiver. Et c’est lui qui hérite de cette enfant qu’il adore quand la mère s’enfuit et que le père se suicide. L’été venu, avec Catherine, la bonne, ils déménagent à la campagne, dans un chalet près d’un lac, à Oka. Le narrateur, fou de sa petite nièce, raconte  une série d’événements anodins qui émaillent leur vie : vagabondage dans la campagne, création d’un « musée des sciences naturelles » dans le hangar,  visite d’un vieil homme qui va mourir, cueillette de fraises… L’arrivée de la tante Louise et de son fils Lu vient à peine modifier la routine, sinon qu’il se crée une belle complicité entre les enfants. S’ajoutent d’autres « aventures » tout aussi enfantines. C’est avec Lu et sa poupée Lou que Lill discute des traumatismes qui ont perturbé son enfance. L’automne arrive et le temps est venu de plier bagage et de retourner en ville.

À la lecture de ce résumé, on devine que ce roman n’en est pas un au sens traditionnel. Le seul problème, susceptible de créer de l'intrigue, a lieu dans les premières pages et Beaulieu l’expédie sans jouer dans le pathos. Bien entendu, l’auteure aurait pu s’attarder sur les malheurs de Lill. Elle a choisi une autre voie, celle de la résilience.

Le mot « chronique » conviendrait mieux à cette histoire. Le narrateur, souvent en position d’observateur, rapporte sur un ton amusé tout ce que fait et raconte sa jeune protégée. Le ton change momentanément quand l’enfant discute avec son cousin du traumatisme qui a bouleversé sa jeune vie, ce dont elle semble bien consciente. (voir l’extrait).

Louis Dantin a raison de reprocher à Gaétane Beaulieu d’avoir mis dans la bouche de cette enfant certaines réflexions et un langage pas tout à fait de son âge : « Si la personne de Lill est très naturelle, sa conversation l’est beaucoup moins. Elle dépasse de beaucoup la portée probable d’une intelligence de quatre ans, tout en s’exprimant en formules qui semblent au-dessous de cet âge. Et comme les monologues de Lill occupent une bonne part du volume, ils y répandent un peu d’artificiel, empêchent la sensation d’une vérité complète. C’est très bien d’avoir éclairé la psychologie enfantine, mais fallait-il qu’elle s’exprimât par la bouche même de l’enfant ? » (Lire sa belle critique)

Ce livre a reçu des critiques presque dithyrambiques de Valdombre (p. 69), d’Albert Laberge dans Peintres et écrivains d'hier et d'aujourd'hui (p. 149 et suivantes) et une critique plus mitigée d’Alfred Desrochers dans Paragraphes (p. 13 et suivantes).

Extrait
— « Moi, quand la sera grande... grande comme mon oncle Paul, déclare Lill, qui profite du dépit boudeur de Lu pour placer enfin quelques mots, quand l’aura poussé l’haute, l’haute, la sera un l’homme! »
Cette déclaration inattendue, faite avec une petite voix frémissante, me jette dans un rire fou qui bouleverse toute la maison. Riquet aboie avec rage; Louise m’interroge en vain; Catherine proteste contre cet excès de vacarme en claquant ses armoires; les petits, leur dos à la vitre maintenant, me regardent, effarés. Puis, Lu se déride: il se met à rire sans savoir pourquoi, avec son insouciance de petit bonhomme qui aime la joie. Lill, elle, a compris: « Oui, quand l’aura poussé l’haute, l’haute, la sera un l’homme! » réitère-t-elle brusquement, et ses yeux d'ombre fixent les miens avec un regard que je n’y avais encore jamais vu. En une seconde, je lis clairement ce qu’ils disent: la blessure faite involontairement à la petite âme sensible, l’étonnement de n’être pas comprise par l’oncle Paul, qui rit comme si c’était très drôle ce que Lill vient de dire, alors que c’est le plus cher désir de son petit cœur de quatre ans! Et pour n’avoir pas songé plus tôt que les idées des enfants, si baroques puissent-elles nous paraître, n’en sont pas moins des idées mûries, réfléchies et chéries par eux, des idées que leur logique enfantine approuve, des idées créées dans un petit monde où nous avons vécu, dont nous sommes sortis et que nous ne pouvons plus comprendre, mais qu’il faut bien prendre garde de ne pas détruire, pour n’avoir pas songé à tout cela, il me faut aussitôt, si je ne veux pas être exclus désormais des confidences de Lill, trouver une raison quelconque à mon rire de tantôt. (p. 120-121)

10 décembre 2018

Le chercheur de trésors (la librairie)


Ça va mal dans l’ univers des bouquinistes. Après Bonheur d’occasion, voici que le Chercheur de trésors doit aussi fermer boutique.  Du moins, les deux n’auront plus pignon sur rue. Ah ! Si j'étais à Montréal, je saurais quoi faire demain...


https://www.journaldemontreal.com/2018/12/10/apres-40-ans-la-librairie-le-chercheur-de-tresors-ferme-ses-portes

Voir aussi : Richard Gingras

7 décembre 2018

En marge de la vie

Lucie Clément, En marge de la vie, Montréal, Albert Levesque, 1934, 192 pages.

Nicole Berteuil et Joan Webb, une francophone et une anglophone, partagent un appartement à Ottawa depuis 5 ans. Les deux travaillent dans un laboratoire. Nicole a vécu un amour déçu avec Max Briguères il y a cinq ans quand ce dernier lui a préféré sa sœur. Pendant des vacances au Lac Masson, elle fait la rencontre de Bob Stonehaven, un aviateur anglais en convalescence. Elle l’épouse mais elle a tôt fait de découvrir que son Bob est un jaloux. Et dire qu’elle doit le suivre en Inde où il est capitaine d’un corps d’aviation...

Trois ans ont passé. Bob et Nicole sont toujours à Dehli. André Mirvalles, un cousin de Bob, un artiste, vient les visiter. Bientôt naît une connivence entre Nicole et André. Tous les deux aiment l’art, l’histoire. Comme André, qui est sculpteur, décide de rester un temps à Delhi, ils se fréquentent, travaillent ensemble à l’atelier. Bob est jaloux, cette fois-ci non sans raison, André et Nicole s’aiment, mais celle-ci refuse de briser son mariage. André court se réfugier à Calcutta pendant un temps. Et il se tue dans un accident d’automobile lors de son retour. À force de harcèlements de la part de Bob, Nicole finit par tout lui avouer. Il la chasse. Du coup, « elle est condamnée, condamnée à vivre désormais en marge de la vie! »

Le roman est truffé de dialogues et d’auto-analyses, même si le narrateur est externe. Lucie Clément raconte deux choses : les affres intérieures d’un jaloux et celles d’une femme mal mariée. Bob Stonehaven se méfie de tout homme qui approche « sa » Nicole, une femme qu’il idolâtre, au-delà de l’amour. L’auteure ne nous explique pas les tenants de ce sentiment démesuré : il voudrait que sa femme n’ait pas d’autres intérêts que sa petite personne. Il lui en veut même de se détourner de lui pour s’intéresser aux livres, à l’art, au patrimoine indien. On le voit, c’est ici que le second thème s’insère. Il voudrait que « sa » Nicole n’ait pas d’autre but que d’être sa femme. Quant à elle, elle ne peut se contenter de cette vie effacée. C’est une femme sensible et passionnée qui a besoin d’exister en dehors de son mari. Dans son analyse, les divergences culturelles entre anglophone et francophone posent problème. Ce que Bob exige d’elle, c’est qu’elle nie son identité française : « J’aurais dû, j’en conviens, m’adapter à ma nouvelle vie, mais l’anglais que nous parlions à notre foyer m’éloignait au contraire. Je vivais comme en dehors de chez-moi, au-delà de moi-même dans une attente indécise, dans une imprécision de rêve. »

Le roman a le mérite de nous transporter en Inde,  même si la vie indienne demeure un décor d’arrière-scène. Bob et Nicole vivent dans le monde des colonisateurs anglais. Pour le reste, tout l’échafaudage psychologique pour expliquer l’échec du couple me semble un peu fragile et cette façon de clore l’histoire en faisant mourir André, un peu facile. 

Extrait
Elle va, elle va. À chaque pas la guette un remords. Elle cherche l’apaisement; elle trouve un surcroît de pensées douloureuses tapies près des meubles, entre les plis des tentures choisies avec Bob par un temps de grisaille, à Paris et que soulève sa marche sans but. Elle sort sur la terrasse; elle tend les bras aux fleurs qui replient leurs pétales sur leur cœur brûlé par les rayons trop ardents du soleil indien. Elle appelle « André, André ». Un sanglot se meurt étranglé dans sa gorge. Complexe, malheureuse, douloureuse, ah ! comme elle est lasse, lasse de tout. Et la chaleur dure et finit par affoler, par obscurcir le cerveau; elle rend altéré de douceur, de caresses, de passion tendre ce cœur de chair qui s’obstine à aimer et jamais ne s’use à souffrir. Elle se sent atrocement lasse de ce silence de la maison vide, vide d’espoirs comme de bonheur; lasse de cette vacuité où s’amplifient en hurlements les reproches qu’elle adresse à sa faiblesse de n’avoir pas su résister à l’attirance du français chez Mirvalles; lasse de tout cet anglais qu’elle entend partout et toujours, dans les milieux mondains, dans la rue, à son foyer ... à chaque instant du jour; et elle désire avec frénésie entendre la musique de syllabes françaises murmurées par la voix aimée.  (p. 153)