15 mai 2026

Contes d’aujourd’hui

 Henri Beaupray, Contes d'aujourd'hui, Québec, Éditions de l'Action catholique, 1943, 218 pages.


Il était une fois

Cette allégorie met en lumière la vocation du « petit peuple » canadien-français : préserver sa langue et sa foi face aux défis du temps.

Le raid sur Dieppe
L’amie d’un officier et sa sœur fabriquent un talisman dans l’espoir de le protéger. Lors du débarquement à Dieppe, ce talisman, qui s’avère être le drapeau non officiel du Canada, inspire et encourage les soldats canadiens dans leur mission risquée.

Le secret du père Arsenault
Florian Arsenault s’installe à Saint-Léon-les-Pins, où il pratique le maraîchage. Avec l’âge, il engage un jeune homme et fait l’acquisition d’une belle camionnette jaune, multipliant les déplacements. Les gens se questionnent, jusqu’au moment où le curé révèle son secret : Arsenault est un Acadien qui rachète discrètement les terres que les Anglais ont prises lors du Grand Dérangement.

Les aventures de Prosper Morin
Prosper Morin, gardien de camp, raconte sa bataille avec une ourse.

Un pari d'étudiants
Des étudiants en médecine parient sur les derniers mots qu’un patient, risquant de perdre la voix lors d’une opération, pourrait prononcer.

Les oiseaux en coopératives
Les oiseaux ont abandonné le jardin du père Lagraine, pour la Gaspésie, où, semble-t-il, la coopération a créé un regain de richesse.

Le miracle de la neige
Deux vieux, qui reprochent à leur petite-fille ses excursions de ski avec son copain, changent d’idée en voyant tomber la neige depuis la fenêtre.

La jeune fille aux cheveux d'or
Deux étudiants en médecine, dans une salle de dissection, se retrouvent devant le corps d’une mystérieuse jeune fille aux cheveux d’or. Quelques années plus tard, l’un d’eux, suite à une panne de moteur, en voyage sur la Côte-Nord, s’arrête chez des vieux, les grands-parents de la jeune fille, et découvre qui elle était.

Le plus beau pays du monde
Un couple se rend à New York afin de visiter l’Exposition universelle. Leur jeune fils a très hâte de visiter le pavillon du Canada. À la suite d’un incident, cette visite est reportée au lendemain, mais l’enfant tombe malade. Dans un rêve, un ange lui présente son pays.

Gros Bonasse
Gros Bonasse, un homme naïf et maltraité par sa mère, est méprisé par les villageois. Il quitte le village et devient plus tard un héros de guerre, ce dont les villageois tirent honneur. 

Le saint homme de Cromignon
Un homme, qui se prend pour un saint, malmène femme et enfants.

Mon voisin de campagne
Un savant qui a étudié toute sa vie en arrive à cette simple vérité. L’essentiel ne se trouve pas dans la connaissance mais dans l’accord avec la réalitè qui nous entoure.

Entendons-nous, on n’est pas devant un grand recueil. La plus grande force de Beaupray réside dans le choix de ses personnages, plusieurs assez pittoresques. Cependant, l’action qui les anime n’est pas toujours captivante. Plusieurs récits, trop anecdotiques, reposent sur des événements insignifiants, comme une chute de neige dans « Le miracle de la neige » ou une simple partie de pêche dans « Mon voisin de campagne ». Ses histoires se déroulent le plus souvent dans des milieux bourgeois. Certains passages semblent servir une thèse, notamment lorsqu’il exprime ses sentiments nationalistes, son attachement au mouvement coopératif, à l’importance de la religion… D’autres sont moralisateurs, comme dans « Le saint homme de Cromignon ».

 

Charles-Henri Beaupray sur Laurentiana
Les beaux jours viendront…

Jours de folie

8 mai 2026

Les cris

Paul Mercure (Pierre Chatillon), Les cris, Montréal, Les éditions de l’aube, 1957, 62 p. (préface de Gilles Leclerc)

La préface de Gilles Leclerc fait 8 pages! Il tient un discours, très années cinquante, avec Camus et Sisyphe comme point de départ. Il s’interroge sur le rôle du poète, sur sa manière de répondre à l’absurde.

Le recueil contient trois parties. Dans Cri I, il s’adresse à Dieu. Avec beaucoup de métaphores et d’adjectifs, il lui raconte son désespoir. Il n’a que 17 ans, mais il a l’impression d’avoir tout expérimenté, tout raté, de se retrouver devant le vide. La société n’a rien à lui offrir, il lui reste Dieu, mais encore…  « J'ai tout perdu ! tout ! tout ! tout ! // Jusqu'à Vous peut-être, mon Dieu, mais il faut que Vous soyez là ! Il le faut ! Il le faut ! // Et je pleure, assis, sous le pont noir de ma ville. Il neige... un peu. » (Une version remodelée et allongée a été publiée dans l’édition de 1968)

Dans Cri II, Châtillon nous emmène dans l’enfer de sa vie. Les poèmes disent à peu près tous la même chose : la vie est un trou immonde. Il n’y a rien qui vaille la peine, surtout pas « le rire fou des filles idiotes », « écœurantes fumées terrestres ».  Plus loin, il évoque « ce cœur dans la souffrance des encens, sur l’autel ridicule de l’impossible vie ». En fait, derrière cette colère se cache un être dépressif, coincé dans « l’immense tournoiement du désespoir ». La Poésie ne sera pas le remède : « Ce sont des cris, le désespoir, sa gueule en confitures de baves, comme un couchant d’hiver, pleine de lichens de sang ». Et pour conclure : « Allons prier, car j’ai crevé mon Âme primitive, qui s’éteint… dans la vie »

Cri III ne compte que trois pages pour nous dire que les « égout solitaires de la vie » ont eu raison de lui :

   Cependant que très loin, très loin, la sangsue de la Terre suce aussi mon cœur sensible et flou,
   mon cœur se répandant, la proie des mouches et des chiens qui lèchent les égouts,
   que la sangsue de la Terre absorbe le venin du Soir en un hoquet de sang, de boue.
   et que la vie, la vie s'engouffre, un gros soleil de vomissure, au sein des glaises de l'Amour et de l'Angoisse,
   en un grand hurlement de fientes et de pigeons morts.


En 1957, Pierre Chatillon avait 17-18 ans. La colère repose sur quoi, on a bien peu d’indices. On devine une immense souffrance derrière ces cris. Bien entendu, on peut mettre sur le dos de l’adolescence cette révolte tonitruante et parfois malsaine, mais il faut aussi admettre que Chatillon démontre hors de tout doute des dons de poète.


Dans l’édition de 1968, le recueil « Les cris » (version retravaillée) est suivi du « Livre de l’herbe » et du « Livre du soleil ».

1 mai 2026

Meilleur est rêvé

Carl Mailhot, Meilleur est rêvé, Waterloo, 1963, n. p. (Préface de Claude Jasmin).

Carl Mailhot (1937-2005) a eu une plus grande visibilité en tant que marin aventurier qu’en tant que poète : Voir ce site.

Disons qu’il n’était pas un poète qui avait une voix. Le premier poème du recueil se veut une petite fantaisie verbale, une parmi d’autres, le recueil en est tout plein : « Je suis un écrivain / et je vis dans une page, / une page blanche / avec une ligne pour me coucher / et un trait pour m'asseoir. » Le second commence aussi par des lieux communs : « Au moment où je te parle / la terre tourne et le soleil brille. » 

Le recueil compte trois parties : Moi, Elle et Quant aux autres. Malgré les titres, ses poèmes parlent beaucoup de lui, même dans les deux dernières parties. On devine un jeune homme fragile, au passé sombre, qui tente de contrer ses angoisses par la fantaisie.  (Voir le poème retenu.)

Le jardin qu'elle aura
Je serai las un jour
de mes non sens,

de ma pipe aussi bien et de ma poésie,
je n'aurai plus le coeur à soigner mon hérésie
et à coiffer mes cheveux longs.

Je serai las un jour
de mon noir à vivre,
de mon foulard au cou,
de mes nuits par les rues,
de ces filles inventées qu'on voit dans les revues
et je deviendrai simple,
oh! si simple à suivre.

Je serai las tu sais
de mes jeux compliqués,

de mes lettres d'amour pareilles aux mots croisés
et j'irai avec toi

comme un gamin qui vend son génie
pour une boule de gomme.


24 avril 2026

Contes et nouvelles

Sylva Clapin, Contes et nouvelles, Montréal, Fides, 1980, 398 pages.

Dans Contes et nouvelles, Gilles Dorion, avec la collaboration d’Aurélien Boivin, a rassemblé 34 récits que Sylva Clapin a publiés dans des journaux, des revues ou des almanachs. On pourrait penser que tout baigne dans la même huile, mais non : un peu comme Maupassant, Clapin propose des récits de facture différente. On lit des contes de Noël (La savane), des nouvelles sur les mœurs et traditions de l’époque (La corvée chez Bapaume), des récits historiques (L’attaque du calvaire), des histoires d’amour (L'étrangère), des récits fantastiques (Rikiki), un récit de science-fiction (Le roi de l’or), et quelques histoires dignes des journaux à sensation (Jimmy)… Le tout se lit encore bien si on accepte de plonger dans cette époque révolue. Plusieurs récits se nourrissent du nationalisme canadien-français hérité du XIXe siècle.


Victor et Marie ou Le roman d’un enfant — Le narrateur, visitant Notre-Dame-de-Paris, est attiré par des pleurs dans une chapelle latérale.

Un vieux — Le père Patenaude n’en finit plus de mourir, au grand dam de Mélie sa bru.

Le déraciné — Le vieux veuf Antoine Villebon vit sur une terre près de Trois-Rivières. Son fils unique, émigré à Fall River, le convainc 
de la lui céder et de venir habiter avec eux. 

Terre natale — Un jeune homme quitte ses parents pour la ville, puis pour les États-Unis.

La rafale — Jean Dutras sort de cinq ans de prison, bien décidé à rester honnête.

Le Noël des Corbin — Le narrateur et un ami, désireux d’aller réveillonner à Saint-Damase, sont surpris par une tempête.

La Croix du Sud — Guerre des Boers. Un jeune garçon de 15 ans, qui fait office de tambour, est atteint d’une balle.

Le roi de l'or — Un savant trouve le secret pour fabriquer de l’or.

La savane — Aristide est un géant, un gai-luron, qui aime un peu trop la boisson.

La montée du zouave — L’ascension sociale d’un balayeur de rue dont tout le monde se moque.

L'étrangère — Une riche Américaine, en visite à Oka, rencontre un jeune architecte.

Le fiancé de neige — Par la voix d’une Autochtone, l’auteur célèbre la nature, l’amour.

L'amour triomphant — Un homme défiguré, dont la famille fortunée est repartie vivre en Angleterre, souffre cruellement de sa solitude, persuadé qu’aucune femme ne l’acceptera.

Va-de-bon-cœur — Jos fréquente depuis 10 ans Catherine sans oser la demander en mariage.

L'escarboucle — Un enfant atteint de tuberculose tombe amoureux de l’infirmière qui le soigne.

Jouets des dieux — Maurice de la Martinière se trouve coincé avec sa secrétaire Églantine, sur le toit d’un immeuble de 11 étages, en plein cœur de Montréal.

Gros-Pierre — Gros-Pierre, un jeune enfant perdu dans une gare, est recueilli par un contrôleur.

Le père Charlemagne — Un politicien, pour l’emporter, sait qu’il lui faut le vote du père Charlemagne.

La conversion de Moitrier — Moitrier, souffrant d’une appendicite, est opéré d’urgence.

Le miracle de Noël — La veille de Noël, une jeune femme est prise en flagrant délit de vol de fourrure par la détective d’un magasin.

Rikiki — Rikiki est un lutin qui tourmente Jean Mathurin.

La fièvre des foins — Le Père Ambroise utilise les pronostics d’un almanach sur la température pendant la période des foins pour tromper les agriculteurs et leur soutirer de l’argent.

Les Argonautes ou Le retour à la terre — Un jeune Beauceron, fraîchement arrivé à Montréal, s’éprend d’une chanteuse.

L’attaque du calvaire — 1759. Un débarquement anglais est repoussé par un détachement de quelques soldats canadiens postés à proximité d’une croix.

La corvée chez Bapaume — Une corvée est organisée pour aider Bapaume, malade.

Juanita — Un ouvrier talentueux et économe s’est entiché de Juanita, dont le père est riche.

La grande aventure du sieur de Savoisy — Le narrateur a miraculeusement obtenu un manuscrit attribué au sieur de Savoisy, qui suggère que ce dernier, naufragé au XVe siècle sur l’île-aux-Sables, serait le véritable découvreur du Canada et de l’Amérique.

Jimmy — Un homme tue sa femme et se suicide. Les voisins recueillent deux enfants, mais ne trouvent pas le troisième.

Le village et la ville — Une jeune fille s’oppose au passage d’un chemin de fer sur la terre qu’elle a héritée de ses parents.

Les bœufs — Un père a vendu les deux bœufs promis à son fils.

Un Noël intime — Deux loulous observent les humains en ce jour de Noël.

L'ultime récompense — Maria Chapdelaine a épousé Eutrope et met au monde un garçon en cette veille de Noël.

Au pays de Témiscamingue — Un Parisien, embauché par une compagnie forestière, passe son premier Noël canadien dans un camp de bûcherons au Témiscamingue.

Entre vieux amis — Tertulien et Sosthène, deux amis inséparables, pour meubler leur vieillesse, s’adonnent à la chasse aux papillons.

Sylva Clapin sur Laurentiana
Sensations de Nouvelle-France
Alma-Rose
Contes de Noël d’antan au Québec

17 avril 2026

Trans-terre

Jacques Chapdelaine, Trans-terre, s. l., Éditions du lys, 1963, 53 p.

« La vraie réalité est hors du temps ». Voilà qui cerne assez bien le contenu de Trans-terre. La naissance, la vie, la mort, tout baigne dans un dans un temps d’attente, un univers intemporel, comme si le monde n’était pas encore né. « La vie finira par être la vie ». La vie sur terre n’est qu’un lieu de passage vers la « vraie vie », l’être humain n’est qu'ébauche d’un « pur esprit » : « Alpiniste d’absolu / Musicien de l’intemporel // J’accéderai aux pures régions / Où commence toute vie »

On aurait tort de lier tout cela à la religion, celle-ci étant mentionnée tout au plus. « Je suis comme moi ailleurs / Je suis déjà mort ici / Je suis comme ailleurs moi / Je suis mort ailleurs déjà / Je suis moi sans peur / Sans mort, sans corps / Je suis de déjà, d'ailleurs, d'ici, / Je suis comme monde en moi / Monde en amour comme déjà / Ailleurs en moi déjà l'amour / Sans yeux, sans corps, sans tête, / Comme le monde ailleurs en moi / Je suis amour ailleurs ici / Sans moi, sans mort, sans monde ».

Malgré la hauteur du propos, cette poésie demeure assez simple. L’anaphore, ce procédé de répétition un peu facile des apprentis-poètes, prolifère. Quelques poèmes ne sont qu’une suite de mots dispersés sur les lignes, sur la page. En voici un :