18 octobre 2019

La montagne secrète

Gabrielle Roy, La montagne secrète, Montréal, Beauchemin, 1962, 222 pages.

Gabrielle Roy s’est inspirée de son ami René Richard pour écrire La Montagne secrète. Le récit met en scène un peintre, Pierre Cadorai, qui cherche à découvrir ce qu’il est comme personne et comme artiste. L’histoire se développe en trois temps, en trois lieux.

La première partie, le temps de l’apprentissage se déroule dans les Territoires-du-Nord-Ouest, quelque part sur les affluents du MacKenzie. Pour gagner sa pitance, Cadorai trappe et, dans ses moments libres, s’adonne au dessin avec du matériel élémentaire. De façon instinctive, il cherche à trouver une « manière », à développer son talent. « Lancé en un paysage nouveau il avait la sensation que rien de ce qu’il découvrait ne serait jamais perdu pour son souvenir. Sans doute, un jour ou l’autre, lui faudrait-il vivre sur ce qu’il aurait acquis, subsister sur son trésor ; c’est là ce qu’on appelle l’âge mûr de l’homme : vivre des provisions amassées en route. Que ce fût le plus tard possible ! Il en était loin encore, pensa-t-il, enivré. Et, entre ces rives désertes, sa voix s’éleva en un gai yodel. »

La deuxième partie se passe dans l’Ungava. Cadorai mène une vie solitaire, errant à l’aventure, suivant les rivières qui l’amènent toujours plus au nord. Un jour, il se retrouve devant une montagne et c’est l’illumination qui va lui faire faire un bond artistique. « En une série de taches vives et ardentes, les pochades, au bas de la montagne, se répondaient l’une à l’autre, chacune relayant en l’amplifiant la même exaltation de la lumière, le même profond cri silencieux. Mais quoi encore ? Pierre comprenait tout à coup qu’il avait fait plus que peindre par étapes la haute montagne glorieuse. Du même coup il avait atteint autre chose, de vaste, de spacieux, où il était tel un oiseau à travers l’espace. Alors, il souhaita vivement un autre regard que le sien sur son œuvre. »

La dernière partie se passe à Paris. Cadorai a senti le besoin de fréquenter les grands peintres pour mener plus loin son art. Il suit quelques cours, fréquente un « maître professeur » lequel le renvoie assez rapidement, l’obligeant à continuer ses propres expérimentations. Sa santé décline et c’est avec l’impression de n’avoir pas réussi que Cadorai décède. Juste avant de fermer les yeux, la vision de ce qu’aurait pu être son œuvre lui apparaît :

 « Il ouvrit les yeux, regarda ses toiles, en fut chagriné. Là n’était pas son œuvre, mais peut-être était-elle enfin sur le point de se montrer. Il sentait rôder autour de lui comme un soleil qui cherche à percer un jour douteux — et, en certains endroits, le brouillard s’amincit au point qu’une forme apparaît, et, de ce côté, parviennent aussi comme des sons. Pour lui, les images souvent s’étaient accompagnées d’une sorte de musique indéfinissable ; non pas une harmonie véritable, mais des sons filés, bizarrement beaux, comme simplement d’herbes au vent.
     Or, ce qui était au-delà du brouillard, il en avait le sentiment, était si bien ce qu’il cherchait, était si proche, qu’il commença à s’agiter parce qu’il ne l’apercevait pas encore.
     Puis il éprouva qu’il commençait à marcher sans effort de son grand pas rapide d’autrefois ; il enjambait d’un seul bond de rudes obstacles ; l’Ungava revenait vers lui. Ou lui, vers le grand désert en sa splendeur incroyable.
     Tout à coup le parcourut un frémissement si heureux qu’il se dressa dans l’attente de l’image qui forçait la brume, s’avançait vers lui telle une personne aimée.
     La montagne resplendissante lui réapparaissait.
     Sa montagne, en vérité. Repensée, refaite en dimensions, plans et volumes ; à lui entièrement ; sa création propre ; un calcul, un poème de la pensée. »


Une des forces de Gabrielle Roy, c’est de décrire les relations humaines. Or dans ce récit, qui met en scène un solitaire, elles sont très minces. Elles se limitent à quelques relations d’amitié et à une approche amoureuse sans lendemain. Le récit devient ascétique, pourrait-on dire, mince et profilé comme le personnage principal et comme la nature que Roy décrit dans les deux premières parties de son roman. L’essentiel du texte porte sur le regard que l’artiste pose sur le monde extérieur, sur le comment il se l’approprie, le transforme. Quelques courts passages évoquent la fonction de l’artiste, sa responsabilité face aux autres. 

11 octobre 2019

Nipsya

George Bugnet, Nipsya, Saint-Boniface, Éditions des Plaines, 1990, 333 p.  (Éd. critique de Jean-Marcel Duciaume et Guy Lecomte) (Éd. originale : Nipsya: grand roman canadien inédit, Montréal, Éditions Edouard Garand, 1924, 72 p.) (Le roman a été traduit en anglais par Constance Davies : New York & London, Louis Carrier & Co., 1929)

Georges Bugnet (1879-1981) émigre au Canada en 1905. Nipsya est son deuxième roman, Le Lys de sang étant paru une année auparavant. Ces deux romans parus chez Garand, dans la collection « Le roman canadien », sont signés d’un pseudonyme : Henri Doutremont. L’édition originale de Nipsya est introuvable. J’ai lu l’édition critique : les auteurs avouent qu’ils ont corrigé d’innombrables fautes, chose courante dans les premières publications de Garand, et qu’ils ont remanié légèrement le texte avec la permission (posthume) de l’auteur. 

Nypsia, 16 ans, vit avec sa grand-mère près du lac des Aigles en Alberta. Ce lac est situé près de Rich Valley, là où habitait l’auteur. Nipsya est une Métis qui n’a pas connu son père irlandais. Elle vit avec sa grand-mère de la nation des Cris (Kris dans le livre). Son oncle Cléophas Lajeunesse, un voyageur des pays-d’en-haut à la retraite, habite de l’autre côté du Lac avec son fils Vital et sa fille Alma. Son épouse crie est décédée. 

Leur fils Vital, l’autre personnage important de ce récit, tout métis qu’il soit, partage les idées et les coutumes des Canadiens français, dont l’esprit religieux et l’amour de la terre. Son père étant vieux, c’est lui qui assume la charge de la famille. Travailleur acharné, il colonise une terre nouvellement arrachée à la nature. Il est aussi très engagé politiquement : il appuie Louis Riel qui défend les Cris et les Métis que le gouvernement d’Ottawa veut déposséder de leur terre au profit des Anglais (on est en 1884).

Malgré l’aspect historique important, le roman se développe à partir de l’intrigue amoureuse puisque le récit est presque toujours focalisé sur le personnage de Nipsya. On parle de Riel et de sa lutte, mais on ne les « voit » pas.

Pour le reste, c’est une quête amoureuse à double-fond. Nipsya est présentée au départ comme une jeune fille pure et innocente, ouverte à toutes les propositions. Un peu comme Maria Chapdelaine, elle va rencontrer trois prétendants : Vital, Mahigan et Alec, soit un Métis, un Indien et un Blanc. Autrement vu : un catholique, un polythéiste et un protestant. Ou même encore : un agriculteur, un Indien naufragé des traditions millénaires, et un commerçant au service de l’argent. 

L’auteur, plutôt sympathique à la cause des Indiens, s’est quand même gardé de faire de Mahigan un digne représentant des Cris. Il est violent et voleur. Quant à Alec, il a beau être gentil, sensible et attentionné, au fond c’est un tricheur : quand vient le temps de prendre une décision, l’argent et le prestige social ont tôt fait de balayer ses sentiments. Ne reste que Vital, Saint-Vital, catholique convaincu, nationaliste bien trempé et cultivateur acharné.  Il va exiger de Nipsya qu’elle fasse une démarche spirituelle avant de se lier à elle.

On le devine, Vital va gagner et avec lui, l’idéologie canadienne-française de l’époque. Cultiver le sol, développer son esprit religieux, loin de la ville et près de la nature, c’est le chemin tracé de la survivance du peuple canadien-français. Après tout, n’étions-nous pas un peuple messianique ? (Voir l’extrait 2)

Bien entendu, ce qui singularise ce roman, c’est que cette idéologie est défendue pas des Métis, ballottés entre deux religions, deux langues, deux civilisations, dans un monde en train de changer.


Édition de 1988
Extraits
« Et c'est par cette veine capillaire du continent que furent apportés et semés, avec les pas ténus d'éphémères humains, les germes de corruption engendrés par cette floraison artificielle et vénéneuse qu'est l'extrême civilisation, laquelle détruit l'ordre et l'équilibre du monde, en même temps que, par une artère plus au sud, remontaient les sains antidotes, qui sont dans les grandes pensées et les nobles actes de l'homme. » (p. 133)

« Mais, me direz-vous, les Anglo-Saxons sont protestants. Oui. Néanmoins ils aident au christianisme et leurs innombrables sectes sont pourtant préférables au paganisme, et de beaucoup. Et voici que déjà nos frères protestants, effrayés de cet endettement de leur corps, cherchent à revenir à l'unité. Je ne serais pas surpris, que, lorsque luira le jour du Seigneur, notre Canada, avec la race et la langue anglaises pour le domaine des forces matérielles, et la race et la langue françaises pour le domaine de la pensée, soit le champ de bataille et de victoire d’où se lèvera l'unité chrétienne pour dominer le monde. (p. 191)

« Elle ne savait plus bien maintenant où était la vérité : s'il valait mieux que son pays suivit la même antique et primitive destinée, comme le voulaient les Kris; ou s'il ne serait pas meilleur de laisser se ruer sur cette vaste contrée encore sauvage les mêmes efforts des races blanches, et les mêmes beaux drames, les mêmes fiévreux emportements de conquêtes, avec tout leur sang et toutes leurs larmes. Elle ne savait plus qui avait plus de noblesse : son pays de lacs et de forêts ou les êtres humains clairsemés, révérant des puissances cachées, menaient une vie simple et rude; ou les nations des vieux peuples denses, écrasant la nature pour dresser leurs ambitions de pierre et de fer, menant une lutte incessante et formidable dans laquelle, à côté des chants de triomphe, on entendait toujours les cris de la douleur, mais qui était si grandiose dans la majesté de son effort. (p. 230)

« Des yeux de Nipsya maintenant rayonnait une lumière sereine et douce, comme celle des étoiles dans la nuit quand les nuages ont été emportés par le vent, et ses lèvres avaient retrouvé le sourire heureux des jours où le reflet ineffable se posait sur toutes les choses. Dans chacune de ses actions elle goûtait une joie passionnée, parce que, dans chacune, elle parvenait sans lutte à satisfaire aux deux grands amours qui lui emplissaient le cœur et dont elle ne savait plus lequel l'emportait : le divin s'était fait humain, et l'humain presque divin. (p. 271)

4 octobre 2019

Solange


Jean-Guy Pilon, Solange, Montréal, Éditions du Jour, 1966, 116 p. (coll. Les romanciers du jour - 19)

Pierre et Solange forment un couple depuis deux ans. Pierre croit que Solange lui est redevable, parce qu’il l’a «secourue» à la suite d’un divorce qui l’avait laissée devant rien. Il l’a aidée à trouver un travail, il l’a encouragée (mais pas trop!) dans sa carrière d’artiste, bref il prétend que c’est grâce à lui, à sa pondération, si la vie de sa compagne est équilibrée. Ils n’habitent pas ensemble, se voient de temps à autre ce qui convient à Pierre.

Il faut le dire, cet avocat est l’être le plus routinier qui soit. Sans être satisfait de sa vie, il se contente de ce qu’il a. Un jour, ô surprise, il décide de partir en vacances.  Seul. Il arrive sur l’île Palmas, hors saison. Là, il fréquente un peu les bars, se lie d’amitié avec un pêcheur et avec sa femme de chambre, Pilar. Il échange quelques lettres plutôt dures avec Solange, quand il finit par comprendre qu’elle veut le quitter. Sans qu’il le sache, on commence à faire courir des bruits sur ses supposées relations avec Pilar, sa femme de chambre. Même le curé intervient. Son ami pêcheur l’invite en excursion et il comprend que c’est lui qui a lancé les rumeurs sur son compte, pour se venger, car il est amoureux de Pilar. Une bagarre éclate dans la barque et le pêcheur se noie. Pierre se dépêche de ramasser ses affaires et de rentrer au pays. Se sentant coupable, semblant comprendre où sa médiocrité l’a mené, il se retrouve seul dans sa chambre. Il a sorti son revolver et l’a déposé sur son bureau.  Le roman se termine sans qu’on sache s’il va l’utiliser.

Pierre peut faire penser à Meursault, mais plus encore au Jodoin de Bessette. C’est un être sans envergure, désabusé, qui se contente de vivre. Ni heureux ni malheureux, il refuse  tout engagement qui pourrait perturber sa petite existence. Pour arriver à ses fins et pour maintenir Solange dans son giron, il la manipule, joue sur ses sentiments, lui fait croire qu’elle n’arrivera à rien sans lui. Tout doit tourner autour de sa petite personne, ce qui est bon pour lui devrait l’être pour les autres. C’est un pervers narcissique.

Le roman de Pilon est écrit de la façon la plus réaliste qui soit. Au point de vue psychologique, le récit souffre de certains raccourcis. Par exemple, rien ne nous prépare au changement radical de Solange à l'égard de Pierre. Il suffit qu’il s’éloigne, il lui suffit de deux petites semaines pour réaliser enfin qu’elle n’a rien à faire avec cet homme.

Ce roman est très en-dessous de tout ce que Pilon a pu faire en poésie.

27 septembre 2019

L'espion de l'Île-aux-Coudres


Laëtitia Filion, L’espion de l’Île-aux-Coudres, Montréal, chez l’auteure, 1941, 171 pages.

Pour des raisons de santé, Jack Whelem, un jeune bourgeois de Montréal, vient passer un mois à l’auberge de la Roche pleureuse, sur l’Île-aux-Coudres. Par hasard, il rencontre Rose Tremblay, une jeune et jolie paysanne qui lui tombe dans l’œil. Il provoque des rencontres avec Rose, ce qu’elle n’essaie pas d’éviter, même si elle a déjà un fiancé. Elle l’invite chez elle, elle l’accompagne dans quelques visites des attraits de l’île. Malgré tout, les parents montent la garde, ayant peu confiance en cet « étranger ». Tout au plus réussit-il à lui arracher un baiser avant de retourner à Montréal sans lui donner des explications. L’aime-t-il? Il ne le sait pas trop. Rose, elle, est éperdument amoureuse.

Rose est dévastée et se dit qu’une lettre et des explications vont finir par arriver. Quand finalement Jack lui annonce son retour… elle ignore qu’il revient accompagné de sa mère. Cette femme de la « haute » ne comprend pas que son fils, si populaire, se soit attaché à cette paysanne mal fagotée, inculte et sans manières, qui n’est jamais sortie de son île. Elle est venue pour convaincre les parents de Rose d’emmener leur fille à Montréal, espérant ainsi que son fils réalise l’écart social entre elle et lui. Les parents de Rose finissent par accepter son départ. Le séjour de Rose dans la haute société montréalaise se passe plutôt mal, on le devine. Et lorsqu’elle revient chez elle, elle est sûre que Jack ne la relancera plus. Pourtant non, il lui annonce qu’il compte revenir une fois l’hiver passé, ce qui la déçoit, elle qui attendait une demande en mariage.

Tout le monde essaie de convaincre Rose que ce garçon n’est pas pour elle, ce qu’elle finit par croire.  Le destin va se charger du reste. Elle est atteinte de la petite vérole et elle perd sa beauté. Son ancien fiancé, Giles, est toujours là, toujours aussi amoureux d’elle. Quand Jack revient au printemps et l’aperçoit, elle comprend que tout est fini entre eux. Elle épouse Giles, un gars généreux, qui fera son bonheur, comme on l’apprend dans l’épilogue.

Malgré son nom, la famille Willem est francophone ou plutôt bilingue. Jack est un descendant de « Mathieu-Theodore de Vitré, ce Français felon, qui pilota les vaisseaux anglais à la traverse de Saint-Roch des Aulnaies, passe la plus difficile du fleuve St-Laurent, en 1759. » Un aïeul de Rose est mort à cause de lui, c’est le curé qui le lui apprend.

C’est un roman sentimental – le prince et la bergère – sur fond d’opposition entre la ville dénaturée et la campagne qui a conservé ses traditions. Le personnage de Jack est assez complexe : c’est un petit bourgeois gâté qui est fasciné par la candeur et la fraîcheur d’une jeune paysanne. Il n’arrive pas trop à comprendre ce qui l’attire chez cette jeune fille, il n’est pas sûr que ce soit la jeune fille elle-même, mais peut-être tout simplement l’occasion pour lui de faire un pied de nez à sa mère et à la société factice dans laquelle il évolue. Cependant, le personnage de Rose est caricatural : trop naïve, trop facilement impressionnable.

Bref malgré des raccourcis dans l’évolution des événements — le départ de Rose —, ce roman se lit bien, surtout quand on a eu l’occasion de visiter à quelques reprises la magnifique Île-aux-Coudres.

7 août 1947

Extrait
Dans un canot automobile, un jeune Montréalais accomplit pour la première fois la traversée des Éboulements à l’Ile-aux-Coudres. Rapidement la terre ferme s’éloigne. Brisée par la proue de la petite embarcation, l’eau se fend et des nuages d’écume poudroient de chaque côté. De ses rayons ardents le soleil y fait briller toutes les couleurs du prisme. Dans le lointain, des champs immenses aux tons de verts changeants comme ceux des forêts qui boisent les montagnes. Les yeux du jeune homme sont rivés à la féerie verte et dorée. A la frange des nuages, des reflets de feu sont venus s’accrocher tout de suite après l’orage de l’après-midi.

Il a si souvent entendu parler des beautés naturelles de ce coin de terre historique du Québec, qu’à l’avance il est blasé: les vrais citadins sont souvent rebelles au charme des somptueux décors de la nature. Cependant, il ne peut s’empêcher de trouver que la réalité dépasse de beaucoup tout ce qu’il a imaginé. La bise est fraîche malgré la chaleur torride qu’il faisait à terre En quelques minutes le poudroiement de l’eau cesse, l’embarcation décrit un demi-cercle et touche le quai de l’Ile-aux-Coudres. (p. 9-10)

Laetitia Filion sur Laurentiana
Amour moderne
Yolande la fiancée