10 avril 2026

Un jardin au bout du monde

Gabrielle Roy, Un jardin au bout du monde, Montréal, Beauchemin, 1975, 219 p.

Dans Un jardin au bout du monde, Gabrielle Roy présente quatre récits qui mettent en scène des immigrants installés dans l’Ouest canadien. Les deux premières nouvelles ont été écrites au début des années 1960.

Un vagabond frappe à notre porte
Un étranger frappe à la porte de la famille Trudeau, qui vit isolée dans la vaste plaine du Manitoba. Prétendant être un parent venu du Québec, il s’invite chez eux. On devine vite qu’il est un imposteur. Habile à faire parler ses hôtes, il recueille leurs confidences puis, à partir de celles-ci, leur raconte l’histoire qu’ils souhaitent entendre. Conteur remarquable, il exploite la nostalgie qu’ils éprouvent pour leur terre natale. Tous finissent par tomber sous son charme, sauf la mère. Un jour, sans prévenir, il disparaît. Quelques mois plus tard, la famille reçoit une lettre : il s’est arrêté chez leur oncle, installé en Alberta. On comprend alors que l’homme passe de famille en famille, emmagasinant des informations pour mieux se faire accepter. Lorsqu’il repasse quelques années plus tard, le père l’accueille froidement, tandis que la mère se montre hospitalière, reconnaissant en lui le conteur exceptionnel qui avait su apporter un peu de rêve dans leur quotidien monotone.

Où iras-tu Sam Lee Wong ?
Sam Lee Wong quitte la Chine, surpeuplée, dans l’espoir de trouver un lieu où il pourrait s’épanouir. Aidé par une société d’aide aux immigrants chinois, il émigre au Canada et s’installe à Horizon, en Saskatchewan, ayant entendu dire que la région possède des collines semblables à celles de son village natal. Il y ouvre un petit restaurant qui prospère jusqu’à ce qu’une sécheresse ruine ses efforts. Le boom pétrolier vient aggraver la situation : des hommes d’affaires arrivent dans la région et il perd la location de son établissement. Croyant à tort qu’il s’apprête à quitter Horizon, les habitants organisent une fête en son honneur. Sam Lee Wong comprend alors qu’il vaut mieux partir et recommencer ailleurs. Il choisit Sweet Clover, juste de l’autre côté des collines.

La vallée Houdou
Des Doukhobors récemment immigrés cherchent un endroit où s’établir, un lieu qui leur rappellerait leur Caucase natal. La plaine infinie ne les attire guère : elle leur semble sans commencement ni fin. Avec l’aide d’un agent d’immigration, ils découvrent finalement une vallée qui paraît inculte mais qui leur parle immédiatement : la vallée Houdou.

Un jardin au bout du monde
« Ainsi, un jour que m’amenait sur cette route une étrange curiosité — mais plutôt une tristesse de l’esprit, ce goût qui assez souvent m’a prise de découvrir et de partager la plus totale solitude — j’ai vu devant moi, sous le ciel énorme, contre le vent hostile et parmi les herbes hautes, ce petit jardin qui débordait de fleurs. »

À Volhyn, un village isolé du nord de l’Alberta, vivent Martha et Stépan Yaramko, deux immigrants ukrainiens âgés dont les enfants sont partis. Tandis que Stépan, amer, s’est coupé du monde, Martha, malade, trouve du réconfort dans son jardin, qui devient le symbole d’un bonheur fragile malgré la solitude et la rudesse du paysage.

Comme dans l’ensemble de son œuvre, Gabrielle Roy excelle à saisir les motivations humaines et les contorsions que chacun doit accomplir pour s’ajuster à la fois aux normes de son époque et aux imprévus de l’existence. Elle dépeint avec beaucoup de finesse les vastes plaines : l’omniprésence du vent, l’impression d’isolement que suscitent ces horizons immenses, à peine ponctués de quelques bosquets d’arbres.

On y retrouve plusieurs de ses thèmes de prédilection : le pouvoir des récits, les tensions familiales, la nostalgie du pays perdu, les incertitudes de l’immigration, l’éloge de l’errance, l’accord — parfois difficile — avec le paysage, les retours sur le passé et la quête du sens d’une vie.

Extrait

Ainsi en allait-il à présent de ses pensées. Elle n'était plus de force pour les abrutissantes besognes. Elle ne se donnait plus qu'à son petit jardin et, ce faisant, tout comme des plantes que l'on entretient, ses pensées aussi se dégageaient du silence et de l'habitude. Et elles devenaient pour Martha une com-pagnie. Il lui semblait qu'elles étaient belles, solitaires. Parfois elle s'étonnait de les trouver siennes. Ce jour-là rôda en son cœur le sentiment que ses pensées étaient trop hautes pour être d'elle seulement. Mais de qui d'autre eût-elle pu les tenir? Peut-être les avait-elle toujours eues, mais très loin en elle enfermées, indistinctes comme la fleur à venir dans sa graine si terne. Et, si elle n'avait pas perdu sa robuste santé, si elle n'avait pas senti se cogner à l'âme, comme un papillon affolé, l'idée de sa mort, aurait-elle seulement prêté attention à ses pensées, aurait-elle su qu'elle menait une existence humaine?

Se traînant sur les genoux, elle fit place nette autour des cosmos. Elle leur parlait tout ce temps, les félicitant de leur bonne nature, des fleurs de pauvres, sans aucune espèce d'exigence, vivant en presque n'importe quel sol, renaissant de leur graine tombée à l'automne; mais elle n'en avait pas moins aimé davantage certaines de ses plantes qu'elle avait eu beaucoup de mal à sauver. Alors elle eut comme une pensée de colère. Pourquoi, se demanda-t-elle, une petite vie aussi douce, aussi tranquille que celle d'une fleur avait-elle tant d'ennemis? (p. 132-133)

3 avril 2026

Les seins gorgés

Gemma Tremblay, Les seins gorgés, Montréal, Éditions du songe, 1969, 93 p.

Pour ce qui est de l’écriture, ce recueil n’est guère différent des deux autres que j’ai blogués : le style est très chargé, les métaphores se bousculent. Il me semble, cependant, que Gemma Tremblay va beaucoup plus loin dans l’approfondissement de son cheminement intérieur.

Entre chair et l’arbre
Cette partie, très ancrée dans le « je », témoigne d’un grand désordre intérieur. Elle perçoit autour d’elle beaucoup d’instabilité, elle essaie de sortir de sa « forêt remplie de loups-garous ».

Musiques statiques
La poète cherche une échappatoire, surtout du coté des arts, sans toutefois réussir à calmer son âme en détresse. « J’ai dans la gorge / l’âcre odeur des espoirs qui brûlent ». Tout au plus, la « musique, enfin, couvre [s]on cri ».

Prismes déviés
Difficile à lire. On assiste plus ou moins à l’effondrement psychologique d’une femme qui ne trouve plus de consolation nulle part.  « Qu'on fouille mes décombres / je ne suis plus maître de mes pensées / je vis ma vie attachée aux liens de la folie / revenir de mes voyages intérieurs / à chaque jour de plus en plus suicidée / le feu prend dans ma cervelle » .

La part de l’absolu
On a l’impression qu’elle a déposé les armes, qu’elle ne croit plus à rien, ce qui inclut religion, pays et poésie.  « Prodige de révolte sur la vie / je rassemble le désastre de mon corps / dans la patience des marchés au désert / derniers délires d’outre tarie ».

Pour une analyse de son œuvre : Une poète pour la Métis

Il y a comme un trop-plein dans cette poésie qui la rend difficile à lire. L’autrice elle-même en est consciente. En même temps, si on est le moindrement sensible, on ne peut se contenter d’un regard intellectuel sur ces poèmes pleins de souffrances.

ROND-POINT DES ARTS

Tu retiens ton souffle parc bruyant
parmi tes racines quadrillées
en immense marécage souterrain
les feuilles des poèmes
boivent la sève des branches ombrageuses
je capte ton message Carré Saint-Louis
entre poètes pigeons volants

Farniente d’Italie
zal polonais ou pause québécoise
où sont-ils peintres et chevalets
théâtre en plein air chansonniers
orchestre du dimanche vaudeville
marché du livre où éventrer les tomes
à prix réduits
où êtes-vous artistes créateurs
quand la cité attend
rond-point des arts sur pilotis

Carré Saint-Louis
de la fontaine au monument
depuis quinze ans je vous cherche
du va-et-vient de mes allées de troubadour
depuis quinze ans c'est tout cela que j'entrevois
et que j'entends et qui pour moi
n'existe pas

Carré Saint-Louis
je sais nommer chaque arbre au tronc blessé
semblable à mon âme dépareillée
 je tourne et je reviens parmi les pas
de Nelligan

j'harmonise au son des clés la voix du vent
que tour à tour vient modifier la griffe
carnivore des saisons

Gemma Tremblay sur Laurentiana
Cuivres et violons marins
Cratères sous la neige

27 mars 2026

Cratères sous la neige

Gemma Tremblay, Cratères sous la neige, Montréal, Déom, 1966, 53 p. (Coll. Poésie canadienne no 14)

C’est toute une flambée qu’allume Gemma Tremblay dans ce recueil. Les vers se précipitent, s’entrechoquent, se pulvérisent. Tous liens logiques écartés, il ne reste que des suites de mots, des appositions, des énumérations composées d’éléments disparates, des métaphores percutantes, des phrases qui n’en sont pas. Et le sens? Une recherche avide de sens, un grand trou qu’il faudrait combler, de grands malaises en soi et tout autour.

Comme dans le recueil précédent, avec plus de consistance, elle lie ses propres malaises au thème du pays. Elle témoigne du besoin de s’ancrer dans ce pays, ce pays qui ne se laisse pas facilement approcher.  

QUAND JE SUIS LOIN

Loin du pays s'irritent mes amours
lacs pavoisés de fleurs vivaces
j'écris avec le goudron des rampes de fer forgé

Manicouagans
tous les matins l'annonce d'un nouveau chantier
mugissement des eaux dans ma tête
tes victimes sont mes plus beaux ornements
bronze totems

le Saint-Laurent ma plus belle musique
Loin du pays s'irritent mes amours
lacs pavoisés de fleurs vivaces
j'écris avec le goudron des rampes de fer forgé
Manicouagans

Au creux de la terre j'entends battre mon coeur
pays je ne peux plus demeurer dans ton lit sauvage
ta beauté m'enivre

vous qui voulez renaître ce printemps
à hauteur des fronteaux

entre les maillons dorés du soleil de sa vierge moisson
parlez au sol avec la voix des siècles colonisés

Je monte dans ma course nordique
jusqu'au Mont Royal

respirer les flammèches d'anciens volcans
dans les gigues pourprées des indiens
aux larges rumeurs océaniques

Je ne peux plus te voir grandir pays
sans effarement ni douleur
j'entends les démolitions d'entre les marteaux
les clous joyeux gratte-ciel de vertige
ma voix prend forme de l'avenir pressuré

Pouvoir ne plus t'aimer
sans la drave des bouleaux dans tes robes bleu sombre
la morsure des forêts
voici mes bras de lionceau pour t'étreindre
tu peux pleurer Québec dans tes forêts d'éclosion
tes ramages amoureux

tu peux chanter à même mon sang qui flambe
sur les musiques obsédées
j'ai des cratères dans la gorge des vies entières
prêtes à peupler les fourrés d'étincelles
qui crèvent de fierté muette

Ma poésie redescend navrée d'inquisition
il n'est que lumière sur les chemins prophétiques
qu'enluminure sur le fleuve



20 mars 2026

Cuivres et violons marins

Gemma Tremblay, Cuivres et violons marins, Montréal, L’Hexagone, 1965, 61 p.

Quand elle publie Cuivres et violons marins à L’Hexagone, Gemma Tremblay (1929-1974) a déjà trois recueils de poésie à son actif, dont deux chez Beauchemin (Rhapsodie auburn, 1960 et L’Aube d’ocre, 1961) et un aux éditions Jean Grassin en France (Séquences du poème,1964).

Le moins qu’on puisse dire, c’est que la poésie de Gemma Tremblay ne donne pas dans la dentelle. Le plus souvent, l’autrice y exprime ses états d’âme dans un style très ampoulé. Ainsi dès le premier poème :

J'ai un cœur de gitane
rempli de musiques agressives
dans un pays vêtu d'oripeaux flambants
de dieux d'emprunts
j'éclaire l'été de mes tièdes chandeleurs
je ramone mes cheminées de routines
au-dessus de klaxons de ruptures
en lamelles d'échos pulvérisés

On dirait une parole longtemps retenue qui se presse sur la page, qui bouscule la logique, une parole martelée à coups de métaphores bruyantes, sinon explosives. « J'éteins des volcans dans mon front / des cratères s'éveillent se rendorment / ma ville s'éclaire du feu de mes yeux ».

« J’ai dans les yeux des graviers de révolte » On cherche à comprendre l’origine de cette colère, mais rien n’est assez consistant dans le recueil pour pointer du doigt une cause. À travers ce brouhaha que semble être sa vie (ou sa conscience), surgissent des moments de paix et le style du coup s’allège : « J'accumule ma paix / parmi les êtres qui surgissent / fermer la porte à la nuit / décocher la haine au son du cor / je vous dirai demain le temps qu'il fait / le jour à naître est proche ».

Comme plusieurs auteurs de son époque, elle associe ses malaises à ceux du pays (mais le rapprochement vient tardivement et on y croit plus ou moins) : « Mon pays navigue / descend la drave des forêts dans mes veines / fleuve mêlé à mes larmes / mon pays passe dans ma voix ».

Gemma Tremblay (1924-1974), originaire de Saint-Moïse, étudie dans plusieurs institutions religieuses avant de devenir professeure de musique et organiste. Installée à Montréal en 1950, elle occupe des postes administratifs et collabore à de nombreux périodiques. Entre 1960 et 1972, elle publie neuf recueils de poésie, recevant notamment le prix Du Maurier (1964) et le prix du Club des Poètes (1972). Elle a eu droit à une rétrospective chez L’Hexagone en 1989. Elle décède à Montréal en 1974.

L’œuvre de Gemma Tremblay
Rhapsodie auburn, Montréal, Beauchemin, 1960.
L'aube d'ocre, Montréal, Beauchemin, 1961.
Séquences du poème, Paris, Grassin, 1964.
Cuivres et violons marins, Montréal, l'Hexagone, 1965.
Poèmes d'identité, Paris, Grassin, 1965.
Cratères sous la neige, Montréal, Déom, 1966.
Les feux intermittents, Paris, Grassin, 1968.
Les seins gorgés, Montréal, Editions du Songe, 1969.
Soufles du midi, Paris, Grassin, 1972.
Rétrospectives (1960-1972), Montréal, L’Hexagone, 1989.

13 mars 2026

Rouge et bleu

Pamphile Lemay, Rouge et Bleu, Québec, C. Chauveau, 1891, 288 pages.

Le recueil contient trois pièces : Sous les bois, En livrée, Rouge et bleu. J’ignore si elles ont déjà été jouées. Ce sont des comédies sans prétention, du vaudeville, du théâtre de boulevard, non dépourvus de charmes pour autant qu’on baisse la garde.

Sous les bois. Comédie en un acte. La scène se passe au Petit-Canada, près de Saint-Paul, Minnesota. Le décor : bois, mousse, fleurs et eaux. M. et Mme Montour font un pique-nique en pleine forêt. Madame se baigne, Monsieur écrit un poème pendant que leurs deux filles vont cueillir des fleurs. Survient un chasseur; monsieur va pêcher avec lui.  Tout le monde de nouveau réuni, on discute de Québec, de ses attraits. Le chasseur finit par se faire connaître : il est le fils qui les a quittés il y a 12 ans.

En livrée est une comédie en deux actes (je ne l’ai pas lue).

Rouge et bleu est une comédie en trois actes. Une veuve se présente chez un notaire parce qu’elle vient de découvrir que le bien qu’elle possède a été acquis malhonnêtement par un aïeul. Ce notaire, un veuf, a une fille et une nièce qui porte le même nom : Éva Flamel. Les deux sont amoureuses de jeunes hommes qui portent le même nom : René Mural. Le notaire, un bleu teint, veut se lancer en politique et est aidé par René Mural agent. L’autre René Mural est un avocat, un rouge tout aussi teint. Il se trouve que la veuve est sa mère et celui dont on a jadis usurpé la richesse est un aïeul du notaire.

Compte tenu des noms, beaucoup de quiproquos surgissent. Finalement, le notaire épouse la veuve, sa fille épouse l’avocat et l’agent épouse la nièce. Bref des mariages entre Rouges et Bleus.

Lemay se moque des politiciens, de leur esprit de chapelle, de leur implication naïve dans des politiques qu’ils connaissent mal. Heureusement qu’il y a des femmes, semble-t-il nous dire.