3 décembre 2021

Je me souviens

Georges A. Boucher, Je me souviens, Montréal, Arbour & Dupont, 1933, 114 pages (Préface de l’auteur)

En préface, Boucher raconte que c’est une lettre élogieuse d’Edmond de Nervers, qui avait entendu quelques strophes d’un de ses poèmes sur la ville de Québec, qui l’avait incité à écrire, ce qu’il fit durant ses rares temps libres que lui laissait la pratique de la médecine.  

Georges Alphonse Boucher (1865-1956), né à Ste-Agathe de Lotbinière, a exercé sa profession à Brockton (Massachusetts), non loin de Boston. 

Son recueil contient deux parties.

La première, intitulée « Québec » se déploie sur 12 parties et 47 pages. Elle est dédiée à Edmond de Nevers. Le ton est celui de l’épopée : les vers sont exclamatifs, déclamatoires. Boucher énumère tous les personnages historiques qui ont joué un rôle dans l’histoire de Québec. Il décrit surtout la bataille des plaines d’Abraham et conclut que c’est Dieu qui a décidé de la conclusion : « C’est que telle est sur nous l’intention du Maître : / Il veut qu’en ce pays […] / Nous demeurions égaux […] / Et qu’Anglais et Français […] / Nous vivions en accord ».  Boucher reprend la thèse du peuple messianique : Québec devient une « ville sainte, / Où tout porte l’empreinte / D’un céleste dessein ». Le fleuve permet « à cette race sainte » d’atteindre les autres peuples.

La seconde partie, « Au fil des jours », est dédiée à sa mère. Elle commence un peu comme la première. Il demande à Dieu de l’inspirer ou même de lui dicter ses vers. «  Il me semble que Dieu qui tient les yeux sur nous, / Pour lire mon brouillon se penche sur les pôles ». Pour le reste, il raconte un peu sa vie, évoquant son métier, ses amours, ses enfants, ses amis.

 

BIENVENUE À L’ÉPOUSÉE

VOUS qui dans ma demeure étrangère, ce soir,

Êtes venue, épouse encore immaculée,

Et, comme dans sa chaise un maître vient s'asseoir,

Qui vous êtes chez moi tout de suite installée;

 

Aimez cette maison où votre saint pouvoir

Se fait déjà sentir, où vous régnez d'emblée;

Aimez cette maison où, pour vous recevoir,

Nous avons répandu ces fleurs de giroflée.

 

Vous n'y trouverez pas grand luxe et grand confort;

Une aisance modeste et due à mon effort,

Sera votre partage. Oh! mais que vous importe?

 

Un coeur tendre et loyal, plus que la soie et l'or,

Assure le bonheur. Et vous aurez encor

Cette sécurité qu'une foi vive apporte.

1 décembre 2021

Une saison dans la vie d'Emmanuel

Marie-Claire Blais, Une saison dans la vie d'Emmanuel, Montréal, Éditions du jour, 1965, 128 pages. (Coll. Les romanciers du jour)

Marie-Claire Blais (née en 1939) devient célèbre à vingt ans avec son roman La belle bête, écrit à 17 ans. Mais c'est Une saison dans la vie d'Emmanuel qui la lance sur la scène internationale. Cette œuvre, une parodie virulente du roman du terroir, lui vaut le prix Médicis en 1966. Tout y est sombre, noir, désolant, à commencer par la famille, qui compte seize enfants, dirigée d'une main ferme par une grand-mère toute puissante. Ils vivent à la campagne, sur une ferme, dans la misère la plus abjecte. Les parents, occupés par les travaux des champs, sont quasi absents; Grand-Mère Antoinette, aidée de M. le curé, trône de tout son poids sur cette « petite misère ». Comme le démontrent ses œuvres subséquentes, Blais affectionne les marginaux, les êtres blessés. 

Malgré ce que je viens de dire, on aurait tort de penser qu’Une saison dans la vie d’Emmanuel est une œuvre déprimante. C’est un roman jouissif pour qui a connu ce petit monde étriqué (lire l’extrait). Il figure très haut dans ma liste des meilleurs romans québécois. 

Marie-Claire Blais sur Laurentiana

La belle bête 

Tête blanche

Le jour est noir

Les romanciers du jour


LA NAISSANCE DE JEAN-LE-MAIGRE

« Je ne peux pas penser à ma vie sans que l'encre coule abondamment de ma plume impatiente.

Tuberculos tuberculorum, quel destin misérable pour un garçon doué comme toi, oh! le maigre Jean, toi que les rats ont grignoté par les pieds…

Pivoine est mort 

Pivoine est mort 

À table tout le monde

Mais heureusement, Pivoine était mort la veille et me cédait la place, très gentiment. Mon pauvre frère avait été emporté par l'épi... l'api... l'apocalypse… l'épilepsie quoi, quelques heures avant ma naissance, ce qui permit à tout le monde d'avoir un bon repas avec M. le curé après les funérailles. Pivoine retourna à la terre sans se plaindre et moi j'en sortis en criant. Mais non seulement je criais, mais ma mère criait elle aussi de douleur, et pour recouvrir nos cris, mon père égorgeait joyeusement un cochon dans l'étable! Quelle journée! Le sang coulait en abondance, et dans la petite boîte noire sous la terre, Pivoine (Joseph-Aimé) dormait paisiblement et ne se souvenait plus de nous. 

— Un ange de plus dans le ciel, dit M. le Curé. Dieu vous aime pour vous punir comme ça!

Ma mère hocha la tête :

— Mais, monsieur le Curé, c'est le deuxième en une année.

— Ah! Comme Dieu vous récompense, dit M. le Curé.

M. le Curé m'a admiré dès ce jour-là. La récompense c’était moi. Combien on m'avait attendu! Combien on m'avait désiré! Comme on avait besoin de moi! J'arrivais juste à temps pour plaire à mes parents. « Une bénédiction du ciel », dit M. le Curé. 

Il est vert, il est vert Maman, 

Dieu va nous le prendre 

Lui aussi. 

— Héloïse, dit M. le Curé, mangez en paix, mon enfant. La petite Héloïse avait beaucoup pleuré sur la tombe de Pivoine et ses yeux étaient rouges, encore.

— Elle est trop sensible, dit M. le Curé, en lui caressant la tête. Il faut qu’elle aille au couvent.

— Mais comme il est vert, dit Héloïse, se tortillant sur sa chaise pour mieux me regarder. Vert comme un céleri, dit Héloïse.

M. le Curé avait vu le signe du miracle à mon front.

— Qui sait, une future vocation? Les oreilles sont longues. Il sera intelligent. Très intelligent. 

— L'essentiel, c'est de pouvoir traire les vaches et couper le bois, dit mon père sèchement. 

Joseph-Aimé est mort 

Joseph-Aimé est mort, 

dit ma mère. Et elle se moucha à grand bruit.

— Consolez-vous en pensant au futur, dit M. le Curé. Ne regardez pas en arrière. Cet enfant-là va rougir avant de faire son premier péché mortel, je vous le dis. Et pour les péchés, je m'y connais, celui-ci, Dieu lui pardonne, il en commettra beaucoup. » (p. 50-51)

26 novembre 2021

Soir d'automne

James (Émile Pierre) Prendergast, Soir d’automne, P. G. Delisle, Québec, 1881, 24 pages.

Prendergast est né à Québec en 1858. Il publie Soir d’automne à l’âge de 23 ans alors qu’il étudie le droit. Après ses études, il déménage au Manitoba où il se mariera et exercera des fonctions importantes. Il est décédé en 1945 à Winnipeg. Soir d’automne est son seul livre.

Le recueil ne contient qu’un long poème, conçu comme un dialogue entre le Poète et sa Muse.

Par un beau soir d’automne, le poète se sent très inspiré par la nature ambiante : « Je sens que l'âme est plus légère / Devant cette nature où rien n'est tourmenté ; / Et les étoiles d'or gravitant dans leur sphère, / Me semblent doucement s'approcher de la terre / Et sourire à l'humanité. »

Sa Muse refroidit ses ardeurs, lui demandant de porter plus loin son regard, de choisir des sources d’inspiration plus élevées : « Mais cherche la Beauté pure, vraie, idéale. / Nous n'en voyons ici qu'un reflet fugitif ». Elle lui rappelle que notre terre est bien imparfaite : « Aujourd'hui de tous lieux, de la nature immense / S'élève un cri de haine, une sombre rumeur ; / Et ceux qui croient pourtant, pâles, sans espérance, / Cachés sous le manteau de leur triste prudence / Craignent de dévoiler les pensers de leur cœur. »

Le Poète tombe vite d’accord avec sa Muse. « Oui, je sens sur mon front une céleste empreinte; / Je voudrais que mon cœur respirât sans contrainte / Dans l'amour et la liberté. / […] Quelque chose m'appelle au-delà de la terre. »

La Muse lui avoue que son nom est la Grâce. « J'ai dit quel est mon nom : je m'appelle la Grâce. / Je console un moment, puis je remonte à Dieu. » Il faut donc comprendre que c’est Dieu (via sa messagère) qui inspire les poètes qui savent élever leur poésie au-dessus des contingences humaines : « Réveille-toi, Lyre ! le clairon sonne ! / Les archanges chantent en chœur ! / Des quatre coins la voix court et résonne, / Et la terre créée entonne / Le grand hymne du Créateur. »

Au fond, ce poème est une réflexion sur la poésie, sur l’inspiration poétique. Ce qu’on en comprend, c’est qu’il faut éviter la facilité, viser la Beauté et l’Idéal, une certaine transcendance. Faut-il y voir une critique du Romantisme et de son lyrisme parfois facile ?

19 novembre 2021

Le livre d'une mère

Éva Ouellet Doyle, Le livre d’une mère, Québec, Imprimerie Ernest Tremblay, 1939, 141 p.  

Le recueil est dédié à ses enfants : « Je dédie ce livre à mes enfants Harry, Thérèse et Lucie ». En épigraphe, on lit : « L’enfant est un rêveur assoiffé de lumière, / Son esprit agité cherche tout ici-bas, / Mais, dès qu’il a compris il revient sur ses pas / Et trouve le repos dans le cœur de sa mère. » Dans la préface, Alphonse Désilets vante celle qui, « tout en vaquant à ses devoirs quotidiens (…), s’est mise tout à coup à chanter » alors que « l’existence actuelle est remplie d’obligations nouvelles où il entre plus de prose que de poésie ». Le préfacier va jusqu’à attribuer à l’œuvre une portée édifiante, ce que reconnaitront « ceux qui croient encore au prestige des influences maternelles pour le bonheur de la vie. »

Dans le poème « Liminaire », elle prend soin de préciser que son recueil s’adresse aux « âmes sincères » et aux « mères aux grands cœurs », se moquant au passage des critiques : « Parlez, ô grands maîtres, / Qui croyez connaître / L’art des vers. / Parlez sans réserve / Car dans votre verve / Je me perds. »

Le titre n’est pas un indicateur fiable du contenu. Le recueil compte cinq parties. Dans la première, « À ceux que j’aime », l’autrice relate sa vie de famille : son mari, ses enfants, les joies familiales ; dans le dernier poème, la grand-mère qu’elle est devenue se rappelle le temps heureux où elle était mère.

Dans « Aux disparus », elle rend hommage à ceux et celles qu’elle a aimés et qui sont décédés : sa mère, une amie, des marins, Alfred Garneau. La mort n’est pas associée à la tristesse, elle est liée au sentiment religieux, à la vie après la vie.

« Souvenirs » rassemble des poèmes qui évoquent les temps jadis : son village et la maison natale, des chants qu’entonnait sa mère, la villa Myrfal, la bataille des plaines d’Abraham. « Quand je te revois, Ô vieille maison. / Mon âme est plus forte et plus courageuse. »

Dans « Élévations», Ouellet-Doyle chante les louanges du Seigneur. Pour elle, comme pour les Romantiques, Dieu s’incarne dans la nature. Elle avoue que sa vie est difficile, ce que la religion permet de sublimer.

« Divers », enfin, présente des poèmes plus personnels. Elle parle de ses peurs, de ses angoisses, de ses désillusions, du vieillissement. « Dans ma fenêtre un grand vent passe, / Un grand vent d'hiver et de froid / Qui pleure en courant sur mon toit, / Qui me transit et qui me glace. »

Sur le plan formel, on lit quelques poèmes à forme fixe (rondels, sonnets, ballades), mais surtout des suites de quatrains, de quintiles ou de sizains.

TOUSSAINT

Je suis allée au bois voir l’automne de près;
Les érables trop fiers de leurs mille nuances,
Les peupliers tremblants aux murmures discrets
Et les pins toujours verts comme au temps des semences.

 J’ai senti le bonheur d’être seule un moment
À travers la forêt dont la plainte m’est douce.
J’ai mêlé mes soupirs au souffle du grand vent
Et j’ai perdu mes pas en marchant dans la mousse.

La fin de toute chose est écrite en ce lieu.
Une voix qui s'éteint afflige la nature.
Mon cœur aussi connaît l'automne et la froidure
Mais il poursuit son rêve en regardant les cieux. 

Les cieux ! Là rien ne meurt, là, plus rien ne succombe,
L'ancre qui nous retient est à jamais levé,
Et qu'importent l’automne et le froid et la tombe,
Quand le cœur va s’ouvrir au Dieu qu'il a rêvé.