Laurentiana
Plus de 1000 livres québécois! Patrimoine littéraire, bibliophilie, carnet de lecture. 196 000 pages vues en 2025. « Laurentiana » se dit des livres ou brochures relatifs au Québec, au Bas-Canada et à la Nouvelle-France.
8 mars 2026
6 mars 2026
L’affaire Sougraine
Pamphile Lemay, L’affaire Sougraine, Québec, C. Darveau, 1884, 458 pages.
Lemay s’inspire d’une affaire judiciaire de son époque, dont
voici les faits. En 1882, à Notre-Dame-de-Montauban, une jeune fille de 16 ans
s'enfuit avec un Abénaquis âgé d'une cinquantaine d'années, marié et père de
famille. Les parents de l'adolescente donnent l'alerte, et les noms des fugitifs
(Elmire Audet et Louis Sougraine) sont publiés dans les journaux. Entre-temps, le
cadavre de la femme de Louis Sougraine est retrouvé.
Lemay développe l’action du fait divers dans une autre
temporalité et en d’autres lieux.
Prologue
Au pied des Rocheuses, Longue Chevelure, un métis sioux
catholique, sauve un Abénaquis (Sougraine) et une jeune fille canadienne (Elmire,
enceinte) qu’un feu d’herbe menace. Les deux amants ont fui le Québec,
Sougraine craignant d’être accusé du meurtre de sa femme.
Longue Chevelure, malheureux chez les Sioux et n’approuvant
pas la conduite de Sougraine, confie la jeune fille enceinte, ainsi que sa propre
femme et leur enfant, à un groupe de Canadiens français qui retournent au Québec,
après avoir participé à la ruée vers l’or. Il compte les rejoindre plus tard. Le
projet tourne mal : sa femme est assassinée et il croit qu’il en a été ainsi
de sa petite fille.
23 ans plus tard : mêmes personnages sous d’autres noms
Les D’Aucheron, un couple qui mène grande vie sans en avoir
les moyens, veulent marier leur fille adoptive (Léontine) à un jeune
politicien. Le père a besoin de ce dernier pour ses affaires. Un notaire, dans
la trentaine, est aussi amoureux de Léontine et, comme les D’Aucheron sont ses
débiteurs, il essaie de les forcer à la lui donner. Mais elle est
amoureuse de Rodolphe Houde, un jeune médecin. Voilà pour le carré amoureux.
Presque tous les personnages évoluent, en toute conscience
ou non, sous un nom d’emprunt et le roman consiste à dévoiler leur vraie identité
au fil de l’histoire. Il se trouve que Mme D’Aucheron est Elmire Audet, la jeune
fille qui avait fui dans l’ouest avec Sougraine. Sougraine est de retour à
Québec sous un nom d’emprunt : Langue muette. Le jeune politicien est leur
fils. Léontine est la fille de Longue
Chevelure, celle que tout le monde — et même lui — croyait morte. Et le jeune
notaire est le fils du premier mariage de Sougraine. Un hasard n’attendant pas
l’autre, ils se retrouvent tous dans un bal chez les D’Aucheron.
Le fil narratif, c’est l’histoire d’amour de Léontine et de
ses trois prétendants. Mais le récit met aussi en scène le milieu bourgeois de
Québec, un milieu fondé sur de fausses représentations, sur le cynisme des
pseudo-riches face aux pauvres, même si des personnages viennent tempérer la
critique virulente de Lemay.
Le milieu politique n’échappe pas non plus à l’œil malicieux
de l’auteur qui était bibliothécaire au Parlement. En plus des discours creux en
périodes d’élection, ça sent le favoritisme et la malversation à plein nez.
Le roman se lit encore bien, si on accepte les multiples
invraisemblances, les retournements de situation faciles, les explications souvent
moralisatrices. Le style est plus vif
que dans les autres écrits de l’auteur.
Pamphile Lemay sur Laurentiana
Picounoc le maudit
Le Pèlerin de Sainte-Anne
Les Vengeances
Les Gouttelettes
Fables
Contes vrais
27 février 2026
Les heures
Fernand Ouellette, Les heures, Montréal-Seyssel, L’Hexagone-Champ Vallon, 1987, 118 pages.
Le recueil est divisé en cinq parties dans lesquelles on décèle surtout une progression de la pensée qui creuse la réflexion par petites touches et reprises.
On a donc deux points de vue, celui du père relayé par le poète (et le plus souvent imaginé) et celui des enfants (un nous) qui l’accompagnent, même quand le contact a cessé.
Au départ, il y a le verdict, terrible, quand on ne s’y attend pas :
La condamnation lui a déchiré le cerveau. / Quelles paroles en lui terrifiantes ! / Combien de mois ? / Combien de jours ? / Immédiatement, sans répit, être jeté en exil hors de sa vie. / Palper la panique
Il devait tout désancrer, / soulever le terreau / des images / les plus subtiles / ou les plus infamantes.De longs moments, / c'était la stagnation, / le marais où les mots / en vain se remuaient.D'autres paysages se formaient / qui le rendaient / de plus en plus étranger / à ses désirs...Il lui fallait repousser le monde même / pour se rassembler quelque peu.Peu à peu s'écroulaient / les derniers remparts du corps.Il lui fallait / tout enfouir / avec les derniers / instants du corps. / Tout abandonner à la dépouille.
L'agonie semblait longue / pour un corps / si totalement abandonné. / Rien n'était encore / tout à fait aboli. / Sans doute formait-il / en lui-même des figures ? / Ou même essayait-il / une autre verticalité ?
Nos regards ricochaient maintenant / sur des paupières lisses et closes. / Le silence esquivait tout.
Puis le dernier souffle s'était dissous dans l'invisible. / Avalanche brutale du vide. / N'irradiait plus, au pourtour du visage, que l'aura / de la claire miséricorde. / La déchirure éternelle était accomplie. / Il ne maintenait déjà plus ce qu'il avait été.
Les rivages s'écartaient. / Si nul ne le rêvait comment pourrait-il s'étoiler? / L'homme a peu de racines dans le bleu qui monte. / Son errance reste secrète.
Son être déjà se rassemblait sur l'autre rive. / Ici le corps avait cessé d'attendre et d'offrir.Et si la lumière, / disions-nous, / avait fait un trajet, / une poussée sous l'apparence, / qui n'eût été noire /que pour nous ?Lentement / il glissait vers l'orbite / des lumières / indélébiles. / C'était convoquer / la radiance, / se livrer / à l'ondoiement lointain / des chants. / Il avait commencé / à pérégriner / dans la spirale / sans fin / qu'empruntent les anges.
Une enceinte nouvelle, / infranchissable, / l'avait soudain retranché / à notre veille. / Il y avait tout autour / comme l'embrasement / d'un vide / qui voulait s'éterniser. / L'effleurer même était une profanation.
Et la détresse en nous / grinçait avec des appels /d'ouverture. / Tout nous disloquait.
Cette mort est aussi un miroir pour le sujet, une projection de sa propre mort.
L'esprit, en nous, / n'était plus qu'une taupière / affaissée. / L'enfance, c'était à l'infini. / L'avenir était scellé. / Entre les deux, /une conscience renversée, / comme foudroyée / par la puissance / de son propre chaos.On aurait voulu glisser / entre les mailles / d'une mort / qui nous piégeait. / L'âme encore avide, / liée au corps, / se défie de l'âme / qui convie / son espace natal.
20 février 2026
Dans le sombre
Fernand Ouellette, Dans le sombre, Montréal, L’Hexagone, 1967, 90 pages.
Je comprends assez bien la surprise qu’ont dû vivre les amateur.trice.s de poésie en 1967 à la lecture de « Dans le sombre ». Les recueils précédents de Ouellette ne laissaient en rien présager une telle audace.
Le thème principal, c’est celui des relations sexuelles dans un couple. Il est impossible de lire ce recueil sans y voir des relents de l’éducation janséniste de l’époque.
Les quatre parties du recueil sont coiffées de chiffres romains et de deux ou trois épigraphes qui ramènent souvent loin dans le temps.
À première vue, la différence entre les parties ne saute pas aux yeux. Le poète, dans une entrevue accordée à André Major présente ainsi son recueil : « Un thème donc : l'amour au sens plein et entier du mot, vu de quatre façons différentes, car dans les première et deuxième parties, c'est le sado-masochisme qui domine, la troisième partie est lumineuse, et la quatrième est consacrée au couple en tant qu'unité et à l'amour. »
« Mon livre est une réaction contre Eluard, poète de la contemplation du corps humain. La relation entre un homme et une femme est angoissée, tendue, qui ne se détend que dans les rapports amoureux. Je crois que la contemplation pure ne correspond pas à l'existence. » (Le Devoir, 6 janvier 1968)
Il est difficile d’affirmer, comme Ouellette, que la tension dans un couple ne se « détend » que dans les rapports sexuels. Je cite au complet le poème « Son de sang »: « Contre son ventre le ciel même se figeait / telle une brume morte qui ne peut s'épandre. // Bleuissait sa vulve en s'évaporant, / pigeon noir de pensée triste. // Genoux dans la glaise, corps en fusion, / furieusement j'informais ma femme avide / dans toute sa vastitude fraîche. » L’acte sexuel donne plutôt l’impression d’un anéantissement que d’un accomplissement, comme si la passion atrophiait les amoureux.
Dans la première strophe de « Parce que femelle », l’acte sexuel entraîne une souffrance, un déséquilibre de son être, comme s’il n’acceptait pas la perte de contrôle et l’abandon qu’il exige : « De défaillance en défaillance en toi me désagrège / plus acéré que ta nudité, dissipant ma musique et sa magie, toujours / plus tenaillé par l’inapaisable. / Et cette soif de l'entaille que tu n'as pu guérir / de la courbe que tu n'as pas conçue. »
Dans la deuxième partie, il est encore plus clair que la sexualité est déstabilisante : il en vient à craindre de perdre son âme : « Ne suis-je plus qu’une bête, / tellement clandestine, / qui a reçu la pointe de mort au bas de l’âme? » (Débauche) « Il arrive que l’ardeur me suce l’âme // Quel enfer dans sa vulve alors inépuisable / jusqu’au désert. » (L’enfer) Le corps de la femme aimée est à la fois refuge mais aussi menace, puisqu’il entraîne une perte de contrôle de ses pulsions violentes, ce qui lui révèle une part de lui-même qu’il aimerait mieux ne pas voir. On n’est pas si loin de la version religieuse qui faisait du corps de la femme un objet de péché (voir le poème en extrait).
Dans la troisième partie, plus lumineuse, la tension s’apaise sans disparaître totalement : on est beaucoup moins dans la sexualité et davantage dans l’amour et la tendresse : « Femme elle se mêlait nue aux fougères / ses poils accueillaient bien les papillons, Sous elle, j’étais son humus son nourricier obscur, / le musicien de ses nervures » (Communication) Une certaine ambivalence subsiste toutefois : « Ta douceur est atroce dessous la soie / tellement chaude en couvrant le sang / et si bellement végétale et discrète. » (Tortola viuda)
Dans la dernière section, la tension diminue encore. Il s’attarde davantage à son couple qu’à son moi, à ses ardeurs, à ses malaises. Il prend une meilleure mesure de l’apport de la sexualité dans son équilibre et son désir de vivre. (L’ivresse) De façon plus large, il reconnaît que cette femme, qui l’accompagne dans la vie, contribue à l’unité de son être. Je cite la dernière strophe du recueil : « Ni Dieu ni la mer ni ma vie / ne m’arrachent du néant où je m’effrite, / quand je suis coupé de ton être, / quand je ne suis plus un » (Le couple)
Ainsi, le recueil apparaît comme la quête d’un homme qui trouve son équilibre dans une relation amoureuse, qui le torture et l’émancipe, un peu comme Miron (et d’autres) avec la femme-pays.
L’écriture de Ouellette, très dense, n’est pas toujours limpide, ce qui n’est pas un défaut. Il fallait une dose de courage, en 1967, pour parler de sa sexualité de façon aussi ouverte.
CAUCHEMAR (extrait)
Pour mieux filer en la femme fluide
je suis prodige.
Mais ses poils sont des anémones, des tentacules
qui poussent au délire désastreux.
Sa peau de pétales fraîchement velus
met à vif sur la pierre du sacrifice.
Je hurle au fond de la suppliciante
en bête grillée par le fer.
Lorsque je remonte de la dame très rose
et très barbare, par quel méandre,
tout silence je suis,
sang toujours,
plus désir.
12 février 2026
Le soleil sous la mort
Fernand Ouellette, Le soleil sous la mort, Montréal, L’Hexagone, 1965, 67 pages.
Je n’avais pas mis le nez dans un recueil de Ouellette
depuis 16 ans. J’ai lu Le soleil sous la mort, puis je suis allé relire mes
textes sur ses deux recueils des années 50 : Ces
anges de sang et Séquences
de l’aile.
J’écrivais en 2010 : « La
poésie de Fernand Ouellette est peu circonstancielle, presque conceptuelle.
Plus encore que Grandbois, Ouellette se tient loin de toute représentation du
réel, de tous développements anecdotiques. »
Ce recueil, tout aussi
intellectuel, est davantage lié à son époque. La première partie « en
lumière » reprend la thématique des « poètes du pays ». « O
ma race saignant sous la déchirure, / saignant la sève comme un acide, / La
neige avait mal en nous ». On plonge dans le passé des Canadiens français,
campés dans un candide immobilisme : « Et nous avancions dans le
blanc, / et nous vivions la vie, / et nous aimions ». L’éveil passe par l’occupation
du territoire : « Aujourd’hui nous sortons nus d’un bain de mémoire /
pour habiter blancs la matrice végétale et / vaste ». Ouellette utilise le
symbole de l’ascension pour marquer leur reprise en main : « la
verticale a germé dans l’argile / … / Puis le fleuve se tint debout »;
« Et le verbe s’élève / avec des versants de verdure »; « Et se
lèvent des images grandes ouvertes / jusqu’à l’herbe et l’amour ». Et
encore : « Le soleil se hisse à l’homme ».
Paradoxalement, si le soleil
rejoint l’homme sur le territoire québécois, il s’en éloigne lorsque le regard (ou
l’intellect) observe la planète. « L’éternité se détache / de
l’homme ». Comme Paul-Marie Lapointe, dans Pour les
âmes, Ouellette exprime ses craintes
concernant l’avenir de l’humanité. Dans certains poèmes, on se retrouve au
lendemain d’une attaque atomique. Le soleil a cédé sa place aux cendres :
« Mais la mort / ensablant / le cerveau / écoute le dernier rêve du vivant. »
L’amour, toujours l’amour, apparaît comme le seul baume possible :
« Debout! Race de l’amour, / La paix est vivante! »
« L’amour solaire » est
le titre de la troisième partie. Par le biais des motifs du soleil et de la lune, du
sombre et de l’ensoleillement, du froid et de la chaleur, le poète propose l’amour
pour conjurer la mort : « Le mal de la mort peu à peu s’apaise. // Éclosion
de corps-pétale / et de pays solaires. / Invasion de l’œil sur le monde. »
« Naissance de la paix » qui vient clore le recueil est dédié à ses parents. Ouellette témoigne du pouvoir de la foi, de l’Amour : « Si proche / si lointaine paraît la planète / pendant que le Christ s’enracine. // LA PAIX OUVRE SES PAUPIERES / ET LONGTEMPS FIXE LA MORT ».
ÉTINCELLE
À
veiller la vie au jour du cœur,
jaillit l’étincelle, la fulgurante,
qui s’attaque à l’angoisse, au secret
du sang.
Sans
rupture ni déchirure
tout le blanc passe
par le
sombre des membres.
Et
libres sont les blessures.
Le
mal de la mort peu à peu s’apaise.
Éclosion
de corps-pétales
et de pays solaires.
Invasion
de l’oeil sur le monde.
Qu’ils
respirent
les vieux
ensevelis
qui reviennent parmi les naissants.
Et
la terre,
comme elle se donne à l’espace!


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