13 juillet 2018

L’eau, la montagne et le loup


Guy Arsenault, L’eau, la montagne et le loup, Montréal, Éd. Goglin, 1959, s.p. (Trois bois originaux gravés de Janine Leroux)

Guy Arsenault (né en 1922, à ne pas confondre avec le poète acadien) a la modestie d’ajouter « essais poétiques » en dessous de son titre. En effet, on est en droit de se demander si cette poésie était assez aboutie pour donner lieu à un recueil. Disons-le, le propos n’est pas toujours clair et le discours, suffisamment assuré. Arsenault ose même écrire dans la préface : « Toucher le réel du bout de l’âme, peut-être en ne touchant rien du tout… »

Sentier nord
En exergue : « celui qui va du Nord au sud / …et les autres à la lune ». Le poète décrit la démarche de celui qui cherche. « Je déblayais mon premier sentier… » On comprend vite que ce sentier est une allégorie de la vie : « Mais où est la vie, si elle n’est pas là, toute concentrée dans ces rares moments de lucidité intérieure? »

Comme d’un oiseau
« Terres du Nord, arides et sèches, traîtres comme des chats sauvages aux aguets d’une distraite illusion. » Dans cette partie, Arsenault réfléchit sur la petitesse de la destinée humaine : « Le père a vécu pour le fils, mettant en lui l’illusoire espoir de tout ce qu’il n’a pu être… »

Et le loup
À travers la figure du loup, le poète revendique le droit à une certaine marginalité : « le masque de la vertu voile parfois la grimace d’une obligatoire normalité. »

Paroles de feux-follets
« Ma stupeur fut grande quand soudain, des murmures de voix s’élevèrent en crescendo… » On vient d’entrer dans la « petite cosmologie » de l’auteur. Des voix lui parlent, voix de la nature, de la conscience, de l’égalité sociale…

Poésie et philosophie font rarement bon ménage. Ici, on se demande laquelle est au service de l’autre. Les réflexions, les états d’âmes, que nous sert Arsenault, racontent le laborieux cheminement intérieur d’un jeune adulte à la recherche de ses repères.

6 juillet 2018

Broussailles givrées


Guy Robert, Broussailles givrées, Montréal, Éditions Goglin, 1959, 71 pages. (Bois gravé original de Janine Leroux)

Le recueil renferme quatre parties. 

Broussailles
Le recueil s’ouvre sous le signe de la joie, de l’étonnement ravi, ce qui n’est pas si commun dans la poésie des années 1950 : « ma broussaille secoue son hiver / et vienne enfin le printemps joyeux / gambader aux prés verts et sonores ». La nature, l’art, des souvenirs d’enfance, le plaisir des lieux physiques, les pratiques culturelles étrangères… la poésie de Robert court un peu dans tous les sens. Et l’émerveillement du départ s’assombrit parfois sans jamais s’éteindre.

Rectangles
Ce sont littéralement des poèmes-rectangles. Il n’y a pas de ponctuation et on a l’impression qu’ils ont été produits en écriture libre à la manière surréaliste. On peut y lire une révolte contre l’étroitesse du milieu et le besoin de larguer tout ce qui amenuise la vie. 

 Ce matin encore
« Je suis de mon enfance / comme d’un pays / que j’aime bien / et où je suis né : / mais j’ai connu l’exigence / d’un tout autre pays / où l’on ne vit pas bien / et où je veux batailler. » S’approprier la vie, vivre pleinement, combattre sont des verbes qui décrivent bien l’état d’esprit du poète. « j’affronte l’avenir / d’un immense élan / d’une fraternité refoulée / mais quand même ouverte / et fraîche et verte / Cézanne je te comprends ». Le langage peut sembler emprunté à l’Hexagone; sans la dimension politique, toutefois. 

Cris de joie
Cris de joie? Cris de révolte, plutôt! L’auteur s’oppose à l'ordre établi et pointe du doigt la vieille idéologie traditionnelle : « incendie les cloîtres de bure méditative / déserte l’encens des églises sermoneuses / ignore les remontrances de mère-Prudence / tourne le dos à l’honneur de tes pères / et va ta route d’eau de vie ». Encore une fois, ça se termine par un appel à la liberté. 

Comme le dit Gilles Marcotte, la poésie de Guy Robert n’est pas originale et souvent facile. Doit-on parler d’influence ou de clin d’œil à des poètes admirés, mais souvent on a l’impression de relire un vers de ses collègues : Hébert, Pilon, Lapointe, Beaulieu, Hénault…

La critique de Gilles Marcotte

29 juin 2018

La fille unique

Françoise Bujold, La fille unique, Montréal, Goglin, 1958, s. p. [34 p.] (avec trois bois originaux gravés par l’auteure)

Les éditions Goglin,  fondées par Françoise Bujold, vont lancer cinq titres entre 1958 et 1959 :  La Fille unique et L'Île endormie de Bujold, L'Eau, la montagne et le loup de Guy Arsenault, Broussailles givrées de Guy Robert et Sept eaux-fortes d'un collectif.

Un peu comme l’ont fait Les cahiers de la file indienne et Erta  les éditions Goglin s’inscrivent dans la tradition du livre d’artiste : papier de qualité, attention au graphisme, reproduction d’œuvres picturales. D’ailleurs, premier recueil des éditions Goglin, La fille unique en est la preuve. Pierre Guillaume en a réalisé l’édition. Le format est inhabituel (17,5 x 25 cm) et les trois gravures sur bois sont tirées en noir sur papier de riz.  

Du point de vue thématique, ce recueil s’inscrit dans la continuité de son recueil précédent Au catalogue des solitudes, publié deux ans plus tôt. L’essentiel porte sur les relations amoureuses difficiles.

« Ma main est sortie de bon matin / Pour saisir un cœur / Mais la marée s’est retirée ». (La fille unique) ; « Mais je suis partie / Avant que sonne le glas de notre amour déçu ». (L’amour de l’eau)

L’auteure va décortiquer cet échec amoureux : « Car mon rêve était fait de fleurs oranges / Porteuses de malheur ». (Prière au matin) « Et je te dis doucement / Que je crois en toi  / Et que notre malaise est né au même moment ». (À la prison de tes bras)

L’amour rêvé, idéalisé n’a pas tenu le pari du réel : « Je voyais dans cette union / Une grande tablée de mains croisées et de dos voûtés qui parlaient de vie ». (Aux trois visages de l’amour); « Je prends la vie dans ma goélette / Je prends le large / Et c’est la fête ». (J’ai pris le large)

La suite est affaire de deuil. Le tout commence par une remise en question culpabilisante : « Après le feu / Mon œil s’était lavé au paysage / Je n’avais plus d’âge / je vivais seulement ». (Après le feu) Ce vide ressenti prend des allures de dépression : « Mes murs ont la couleur d’une folie / Et je sens que je n’existe pas // La vie m’aperçoit / Et condamne mon sang » (La nuit blanche). Cette dépression trouve un temps un exutoire dans la colère : « La plupart du temps / Je hais les gens »; « Et vous voulez savoir tout / Je n’ai pas d’amant / Et je m’en fous » (Poème méchant). Au bout du compte, c’est la noyade : « Je me suis noyée à la sève d’un pissenlit / Je me suis étouffée au mouvement du vent / Ma rivière a quitté son lit » (Ils m’ont sortie dans la lumière).  Le dernier poème est en quelque sorte un appel. Le voici dans son intégralité :

Miroir de l’onde
Noie-moi doucement dans ma petite mer
Noie-moi purement dans ma pomme d’Adam
Noie-moi dans mes mains à l’envers
Ne reviens pas bredouille de cet univers qu’est mon corps
Noie-toi encore et encore
Pour m’épouser vraiment!

D’un point de vue stylistique, l’auteure utilise beaucoup l’anaphore, comme on le voit dans ce dernier poème et plusieurs autres. Et souvent les derniers vers reprennent ceux du début en leur donnant un autre sens. Les motifs de l’eau et des mains sont très présents.




22 juin 2018

Les trouble-fête


Sylvain Garneau, Les trouble-fête, Montréal, Éd. De Malte, 1952, 77 pages. (Dessins de Pierre Garneau)

J’ai déjà écrit sur le destin tragique de Sylvain Garneau quand j’ai blogué son premier livre, Objets trouvés. J’ai aussi souligné que les trois éditions de sa poésie, au style d’une autre époque, témoignent de l’intérêt que l’œuvre suscite dans l’institution littéraire. Je n’y reviendrai pas.

Ce recueil compte trois parties.

Amours
Comme le titre l’indique, l’amour est le principal thème. L’amour envisagé, observé de l’extérieur, à travers les yeux d’un enfant, rêvé, désiré, vécu, perdu, l’amour qui inquiète, qu’on cherche à cerner : « Si je l’aimais, je le saurais… ». Finalement, l’amour auquel on ne croit pas vraiment : « C’est doux de savoir que jamais, / Jamais ils ne diront : je t’aime ». Souvent le thème est mis en scène plutôt que traité directement : on se trouve dans un tramway, un café, un cabaret, la maison familiale.

Trompettes
« L’ai-je aimée? On le croit. Ou n’est-il que deux heures / À trois heures, je sais, on n’aime déjà plus. » Ce sont les premiers vers de la deuxième partie. Encore l’amour? Pas vraiment. Cette partie est plutôt constituée d’une série de saynètes qui mettent en scène des personnes aux prises avec leur quotidien, souvent banal, tout compte fait des personnes déçues, un peu tristes, qui rêvent d’évasion. « Le soir, tu rêves aux ruisseaux / Où s’abreuvent les lionceaux. / Tu vois les lys, les herbes folles, / Les grands soleils et corolles. […] Mais, vient le matin, on se lève / Bonjour la vie ! Adieu, les rêves ! »

Palissades
Le premier poème s’intitule « Les trois prisons ». Je cite : « La première prison était dans une ville »; « La seconde prison, en haut de la falaise, / Avait l’air d’un château, sous ses ormes penchés »; « La troisième prison n’a ni mur ni barreaux ». Rien n'y fait, et même l'amour, le poète se sent piégé et il n'a plus qu'une idée, fuir, s'évader vers d'autres lieux qu'ils soient réels ou fantaisistes « Ô murs de mes prisons, ne m’en gardez rancune. / Laissez-les s’effacer, les cœurs et les chansons. / Je m’en vais pour toujours au pays des poissons / Chercher parmi les joncs des pépites de lune ». Ou encore : « Je vais dans un pays sans neige et sans enfants / Plus loin que la montagne, au bout des cimetières ».

Peut-être que la lecture d’un recueil est toujours biaisée, mais encore plus quand on sait que l’auteur va se suicider quelques mois plus tard. On cherche des indices et, forcément, on en repère. Sans qu’il s’y trouve de drames, de plaintes, de désespoirs, une grande tristesse enrobe la plupart des poèmes de Sylvain Garneau.

Du même auteur:
Objets trouvés.