1 mai 2026

Meilleur est rêvé

Carl Mailhot, Meilleur est rêvé, Waterloo, 1963, n. p. (Préface de Claude Jasmin).

Carl Mailhot (1937-2005) a eu une plus grande visibilité en tant que marin aventurier qu’en tant que poète : Voir ce site.

Disons qu’il n’était pas un poète qui avait une voix. Le premier poème du recueil se veut une petite fantaisie verbale, une parmi d’autres, le recueil en est tout plein : « Je suis un écrivain / et je vis dans une page, / une page blanche / avec une ligne pour me coucher / et un trait pour m'asseoir. » Le second commence aussi par des lieux communs : « Au moment où je te parle / la terre tourne et le soleil brille. »

Le recueil compte trois parties : Moi, Elle et Quant aux autres. Malgré les titres, ses poèmes parlent beaucoup de lui, même dans les deux dernières parties. On devine un jeune homme fragile, au passé sombre, qui tente de contrer ses angoisses par la fantaisie.  (Voir le poème retenu.)

Le jardin qu'elle aura
Je serai las un jour
de mes non sens,

de ma pipe aussi bien et de ma poésie,
je n'aurai plus le coeur à soigner mon hérésie
et à coiffer mes cheveux longs.

Je serai las un jour
de mon noir à vivre,
de mon foulard au cou,
de mes nuits par les rues,
de ces filles inventées qu'on voit dans les revues
et je deviendrai simple,
oh! si simple à suivre.

Je serai las tu sais
de mes jeux compliqués,

de mes lettres d'amour pareilles aux mots croisés
et j'irai avec toi

comme un gamin qui vend son génie
pour une boule de gomme.


24 avril 2026

Contes et nouvelles

Sylva Clapin, Contes et nouvelles, Montréal, Fides, 1980, 398 pages.

Dans Contes et nouvelles, Gilles Dorion, avec la collaboration d’Aurélien Boivin, a rassemblé 34 récits que Sylva Clapin a publiés dans des journaux, des revues ou des almanachs. On pourrait penser que tout baigne dans la même huile, mais non : un peu comme Maupassant, Clapin propose des récits de facture différente. On lit des contes de Noël (La savane), des nouvelles sur les mœurs et traditions de l’époque (La corvée chez Bapaume), des récits historiques (L’attaque du calvaire), des histoires d’amour (L'étrangère), des récits fantastiques (Rikiki), un récit de science-fiction (Le roi de l’or), et quelques histoires dignes des journaux à sensation (Jimmy)… Le tout se lit encore bien si on accepte de plonger dans cette époque révolue. Plusieurs récits se nourrissent du nationalisme canadien-français hérité du XIXe siècle.


Victor et Marie ou Le roman d’un enfant — Le narrateur, visitant Notre-Dame-de-Paris, est attiré par des pleurs dans une chapelle latérale.

Un vieux — Le père Patenaude n’en finit plus de mourir, au grand dam de Mélie sa bru.

Le déraciné — Le vieux veuf Antoine Villebon vit sur une terre près de Trois-Rivières. Son fils unique, émigré à Fall River, le convainc 
de la lui céder et de venir habiter avec eux. 

Terre natale — Un jeune homme quitte ses parents pour la ville, puis pour les États-Unis.

La rafale — Jean Dutras sort de cinq ans de prison, bien décidé à rester honnête.

Le Noël des Corbin — Le narrateur et un ami, désireux d’aller réveillonner à Saint-Damase, sont surpris par une tempête.

La Croix du Sud — Guerre des Boers. Un jeune garçon de 15 ans, qui fait office de tambour, est atteint d’une balle.

Le roi de l'or — Un savant trouve le secret pour fabriquer de l’or.

La savane — Aristide est un géant, un gai-luron, qui aime un peu trop la boisson.

La montée du zouave — L’ascension sociale d’un balayeur de rue dont tout le monde se moque.

L'étrangère — Une riche Américaine, en visite à Oka, rencontre un jeune architecte.

Le fiancé de neige — Par la voix d’une Autochtone, l’auteur célèbre la nature, l’amour.

L'amour triomphant — Un homme défiguré, dont la famille fortunée est repartie vivre en Angleterre, souffre cruellement de sa solitude, persuadé qu’aucune femme ne l’acceptera.

Va-de-bon-cœur — Jos fréquente depuis 10 ans Catherine sans oser la demander en mariage.

L'escarboucle — Un enfant atteint de tuberculose tombe amoureux de l’infirmière qui le soigne.

Jouets des dieux — Maurice de la Martinière se trouve coincé avec sa secrétaire Églantine, sur le toit d’un immeuble de 11 étages, en plein cœur de Montréal.

Gros-Pierre — Gros-Pierre, un jeune enfant perdu dans une gare, est recueilli par un contrôleur.

Le père Charlemagne — Un politicien, pour l’emporter, sait qu’il lui faut le vote du père Charlemagne.

La conversion de Moitrier — Moitrier, souffrant d’une appendicite, est opéré d’urgence.

Le miracle de Noël — La veille de Noël, une jeune femme est prise en flagrant délit de vol de fourrure par la détective d’un magasin.

Rikiki — Rikiki est un lutin qui tourmente Jean Mathurin.

La fièvre des foins — Le Père Ambroise utilise les pronostics d’un almanach sur la température pendant la période des foins pour tromper les agriculteurs et leur soutirer de l’argent.

Les Argonautes ou Le retour à la terre — Un jeune Beauceron, fraîchement arrivé à Montréal, s’éprend d’une chanteuse.

L’attaque du calvaire — 1759. Un débarquement anglais est repoussé par un détachement de quelques soldats canadiens postés à proximité d’une croix.

La corvée chez Bapaume — Une corvée est organisée pour aider Bapaume, malade.

Juanita — Un ouvrier talentueux et économe s’est entiché de Juanita, dont le père est riche.

La grande aventure du sieur de Savoisy — Le narrateur a miraculeusement obtenu un manuscrit attribué au sieur de Savoisy, qui suggère que ce dernier, naufragé au XVe siècle sur l’île-aux-Sables, serait le véritable découvreur du Canada et de l’Amérique.

Jimmy — Un homme tue sa femme et se suicide. Les voisins recueillent deux enfants, mais ne trouvent pas le troisième.

Le village et la ville — Une jeune fille s’oppose au passage d’un chemin de fer sur la terre qu’elle a héritée de ses parents.

Les bœufs — Un père a vendu les deux bœufs promis à son fils.

Un Noël intime — Deux loulous observent les humains en ce jour de Noël.

L'ultime récompense — Maria Chapdelaine a épousé Eutrope et met au monde un garçon en cette veille de Noël.

Au pays de Témiscamingue — Un Parisien, embauché par une compagnie forestière, passe son premier Noël canadien dans un camp de bûcherons au Témiscamingue.

Entre vieux amis — Tertulien et Sosthène, deux amis inséparables, pour meubler leur vieillesse, s’adonnent à la chasse aux papillons.

Sylva Clapin sur Laurentiana
Sensations de Nouvelle-France
Alma-Rose
Contes de Noël d’antan au Québec

17 avril 2026

Trans-terre

Jacques Chapdelaine, Trans-terre, s. l., Éditions du lys, 1963, 53 p.

« La vraie réalité est hors du temps ». Voilà qui cerne assez bien le contenu de Trans-terre. La naissance, la vie, la mort, tout baigne dans un dans un temps d’attente, un univers intemporel, comme si le monde n’était pas encore né. « La vie finira par être la vie ». La vie sur terre n’est qu’un lieu de passage vers la « vraie vie », l’être humain n’est qu'ébauche d’un « pur esprit » : « Alpiniste d’absolu / Musicien de l’intemporel // J’accéderai aux pures régions / Où commence toute vie »

On aurait tort de lier tout cela à la religion, celle-ci étant mentionnée tout au plus. « Je suis comme moi ailleurs / Je suis déjà mort ici / Je suis comme ailleurs moi / Je suis mort ailleurs déjà / Je suis moi sans peur / Sans mort, sans corps / Je suis de déjà, d'ailleurs, d'ici, / Je suis comme monde en moi / Monde en amour comme déjà / Ailleurs en moi déjà l'amour / Sans yeux, sans corps, sans tête, / Comme le monde ailleurs en moi / Je suis amour ailleurs ici / Sans moi, sans mort, sans monde ».

Malgré la hauteur du propos, cette poésie demeure assez simple. L’anaphore, ce procédé de répétition un peu facile des apprentis-poètes, prolifère. Quelques poèmes ne sont qu’une suite de mots dispersés sur les lignes, sur la page. En voici un :



10 avril 2026

Un jardin au bout du monde

Gabrielle Roy, Un jardin au bout du monde, Montréal, Beauchemin, 1975, 219 p.

Dans Un jardin au bout du monde, Gabrielle Roy présente quatre récits qui mettent en scène des immigrants installés dans l’Ouest canadien. Les deux premières nouvelles ont été écrites au début des années 1960.

Un vagabond frappe à notre porte
Un étranger frappe à la porte de la famille Trudeau, qui vit isolée dans la vaste plaine du Manitoba. Prétendant être un parent venu du Québec, il s’invite chez eux. On devine vite qu’il est un imposteur. Habile à faire parler ses hôtes, il recueille leurs confidences puis, à partir de celles-ci, leur raconte l’histoire qu’ils souhaitent entendre. Conteur remarquable, il exploite la nostalgie qu’ils éprouvent pour leur terre natale. Tous finissent par tomber sous son charme, sauf la mère. Un jour, sans prévenir, il disparaît. Quelques mois plus tard, la famille reçoit une lettre : il s’est arrêté chez leur oncle, installé en Alberta. On comprend alors que l’homme passe de famille en famille, emmagasinant des informations pour mieux se faire accepter. Lorsqu’il repasse quelques années plus tard, le père l’accueille froidement, tandis que la mère se montre hospitalière, reconnaissant en lui le conteur exceptionnel qui avait su apporter un peu de rêve dans leur quotidien monotone.

Où iras-tu Sam Lee Wong ?
Sam Lee Wong quitte la Chine, surpeuplée, dans l’espoir de trouver un lieu où il pourrait s’épanouir. Aidé par une société d’aide aux immigrants chinois, il émigre au Canada et s’installe à Horizon, en Saskatchewan, ayant entendu dire que la région possède des collines semblables à celles de son village natal. Il y ouvre un petit restaurant qui prospère jusqu’à ce qu’une sécheresse ruine ses efforts. Le boom pétrolier vient aggraver la situation : des hommes d’affaires arrivent dans la région et il perd la location de son établissement. Croyant à tort qu’il s’apprête à quitter Horizon, les habitants organisent une fête en son honneur. Sam Lee Wong comprend alors qu’il vaut mieux partir et recommencer ailleurs. Il choisit Sweet Clover, juste de l’autre côté des collines.

La vallée Houdou
Des Doukhobors récemment immigrés cherchent un endroit où s’établir, un lieu qui leur rappellerait leur Caucase natal. La plaine infinie ne les attire guère : elle leur semble sans commencement ni fin. Avec l’aide d’un agent d’immigration, ils découvrent finalement une vallée qui paraît inculte mais qui leur parle immédiatement : la vallée Houdou.

Un jardin au bout du monde
« Ainsi, un jour que m’amenait sur cette route une étrange curiosité — mais plutôt une tristesse de l’esprit, ce goût qui assez souvent m’a prise de découvrir et de partager la plus totale solitude — j’ai vu devant moi, sous le ciel énorme, contre le vent hostile et parmi les herbes hautes, ce petit jardin qui débordait de fleurs. »

À Volhyn, un village isolé du nord de l’Alberta, vivent Martha et Stépan Yaramko, deux immigrants ukrainiens âgés dont les enfants sont partis. Tandis que Stépan, amer, s’est coupé du monde, Martha, malade, trouve du réconfort dans son jardin, qui devient le symbole d’un bonheur fragile malgré la solitude et la rudesse du paysage.

Comme dans l’ensemble de son œuvre, Gabrielle Roy excelle à saisir les motivations humaines et les contorsions que chacun doit accomplir pour s’ajuster à la fois aux normes de son époque et aux imprévus de l’existence. Elle dépeint avec beaucoup de finesse les vastes plaines : l’omniprésence du vent, l’impression d’isolement que suscitent ces horizons immenses, à peine ponctués de quelques bosquets d’arbres.

On y retrouve plusieurs de ses thèmes de prédilection : le pouvoir des récits, les tensions familiales, la nostalgie du pays perdu, les incertitudes de l’immigration, l’éloge de l’errance, l’accord — parfois difficile — avec le paysage, les retours sur le passé et la quête du sens d’une vie.

Extrait

Ainsi en allait-il à présent de ses pensées. Elle n'était plus de force pour les abrutissantes besognes. Elle ne se donnait plus qu'à son petit jardin et, ce faisant, tout comme des plantes que l'on entretient, ses pensées aussi se dégageaient du silence et de l'habitude. Et elles devenaient pour Martha une com-pagnie. Il lui semblait qu'elles étaient belles, solitaires. Parfois elle s'étonnait de les trouver siennes. Ce jour-là rôda en son cœur le sentiment que ses pensées étaient trop hautes pour être d'elle seulement. Mais de qui d'autre eût-elle pu les tenir? Peut-être les avait-elle toujours eues, mais très loin en elle enfermées, indistinctes comme la fleur à venir dans sa graine si terne. Et, si elle n'avait pas perdu sa robuste santé, si elle n'avait pas senti se cogner à l'âme, comme un papillon affolé, l'idée de sa mort, aurait-elle seulement prêté attention à ses pensées, aurait-elle su qu'elle menait une existence humaine?

Se traînant sur les genoux, elle fit place nette autour des cosmos. Elle leur parlait tout ce temps, les félicitant de leur bonne nature, des fleurs de pauvres, sans aucune espèce d'exigence, vivant en presque n'importe quel sol, renaissant de leur graine tombée à l'automne; mais elle n'en avait pas moins aimé davantage certaines de ses plantes qu'elle avait eu beaucoup de mal à sauver. Alors elle eut comme une pensée de colère. Pourquoi, se demanda-t-elle, une petite vie aussi douce, aussi tranquille que celle d'une fleur avait-elle tant d'ennemis? (p. 132-133)

3 avril 2026

Les seins gorgés

Gemma Tremblay, Les seins gorgés, Montréal, Éditions du songe, 1969, 93 p.

Pour ce qui est de l’écriture, ce recueil n’est guère différent des deux autres que j’ai blogués : le style est très chargé, les métaphores se bousculent. Il me semble, cependant, que Gemma Tremblay va beaucoup plus loin dans l’approfondissement de son cheminement intérieur.

Entre chair et l’arbre
Cette partie, très ancrée dans le « je », témoigne d’un grand désordre intérieur. Elle perçoit autour d’elle beaucoup d’instabilité, elle essaie de sortir de sa « forêt remplie de loups-garous ».

Musiques statiques
La poète cherche une échappatoire, surtout du coté des arts, sans toutefois réussir à calmer son âme en détresse. « J’ai dans la gorge / l’âcre odeur des espoirs qui brûlent ». Tout au plus, la « musique, enfin, couvre [s]on cri ».

Prismes déviés
Difficile à lire. On assiste plus ou moins à l’effondrement psychologique d’une femme qui ne trouve plus de consolation nulle part.  « Qu'on fouille mes décombres / je ne suis plus maître de mes pensées / je vis ma vie attachée aux liens de la folie / revenir de mes voyages intérieurs / à chaque jour de plus en plus suicidée / le feu prend dans ma cervelle » .

La part de l’absolu
On a l’impression qu’elle a déposé les armes, qu’elle ne croit plus à rien, ce qui inclut religion, pays et poésie.  « Prodige de révolte sur la vie / je rassemble le désastre de mon corps / dans la patience des marchés au désert / derniers délires d’outre tarie ».

Pour une analyse de son œuvre : Une poète pour la Métis

Il y a comme un trop-plein dans cette poésie qui la rend difficile à lire. L’autrice elle-même en est consciente. En même temps, si on est le moindrement sensible, on ne peut se contenter d’un regard intellectuel sur ces poèmes pleins de souffrances.

ROND-POINT DES ARTS

Tu retiens ton souffle parc bruyant
parmi tes racines quadrillées
en immense marécage souterrain
les feuilles des poèmes
boivent la sève des branches ombrageuses
je capte ton message Carré Saint-Louis
entre poètes pigeons volants

Farniente d’Italie
zal polonais ou pause québécoise
où sont-ils peintres et chevalets
théâtre en plein air chansonniers
orchestre du dimanche vaudeville
marché du livre où éventrer les tomes
à prix réduits
où êtes-vous artistes créateurs
quand la cité attend
rond-point des arts sur pilotis

Carré Saint-Louis
de la fontaine au monument
depuis quinze ans je vous cherche
du va-et-vient de mes allées de troubadour
depuis quinze ans c'est tout cela que j'entrevois
et que j'entends et qui pour moi
n'existe pas

Carré Saint-Louis
je sais nommer chaque arbre au tronc blessé
semblable à mon âme dépareillée
 je tourne et je reviens parmi les pas
de Nelligan

j'harmonise au son des clés la voix du vent
que tour à tour vient modifier la griffe
carnivore des saisons

Gemma Tremblay sur Laurentiana
Cuivres et violons marins
Cratères sous la neige