8 décembre 2017

La fleur de peau

Hélène Ouvrard, La fleur de peau,  Montréal, Éditions du Jour, 1965, 194 p.

Jusqu’à ce qu’elle entre aux Beaux-Arts, Anne a toujours été une fille parfaite, sans problème, que les professeurs adorent et dont les parents ouvriers sont fiers. Quand son père meurt et qu’elle doit abandonner ses études, son petit univers s’effondre. Elle doit gagner sa vie. Elle obtient un poste de secrétaire dans une jeune compagnie de cinéma et, par un concours de circonstances, se retrouve script, l’espace d’un film. Et elle tombe amoureuse du réalisateur, Stéphane, un jeune homme qui perçoit son intelligence et en fait sa collaboratrice. Tout aurait été pour le mieux si elle n’était pas tombée follement amoureuse d'un homme, qui est homosexuel, ce qu’elle tarde à découvrir. Stéphane n’accepte pas son homosexualité et fréquente des femmes dont il n’est pas amoureux. Entre les deux se tissent des liens de tendresse qu’Anne voudrait voir évoluer vers l’amour.  

On est en présence de deux personnages qui sont mal dans leur peau. Anne, encore vierge, rêve du grand amour. Stéphane croit qu’à force de volonté il peut vaincre son homosexualité. Les deux personnages s’analysent et analysent leur partenaire. Chaque geste, le moindre signe de tendresse, la moindre parole sont pesés et soupesés, remis en question, replacés dans leur contexte plus large… Je choisis un peu au hasard : « Anne, reprit-il, même quand j’étais enfant, je n’ai jamais eu la foi. Et c’était aussi parce que je n’avais pas connu mon père. Dieu était quelque chose, ou quelqu’un, qui existait pour les autres, mais pas pour moi. Cependant, plus tard, si j’ai opté de continuer dans cette voie, c’est que je n’en suis pas resté à des motifs aussi subjectifs, mais que j’ai trouvé pour confirmer mon incrédulité de solides raisons. Je crois, dit-il avec conviction, qu’un homme sain peut et doit accepter ou rejeter lucidement, comme bon lui semble, l’héritage qu’il a reçu. »

Même si je ne suis pas friand de ce type de roman, je peux admettre que La fleur de peau est un exercice souvent brillant, souvent bien écrit, qui constitue un témoignage éclairant sur l’époque. Se découvrir homosexuel au début des années 60 n’était pas chose facile. Vivre sa sexualité en toute liberté constituait aussi un défi surtout pour ceux et celles qui avaient reçu une éducation puritaine.

Extrait
Unis, nous l’étions alors certes plus que par le frémissement de nos corps. D’ailleurs, ses mains, sa bouche, son sexe, tout habiles qu’ils fussent à l’érotisme, eussent-ils su parvenir ni sûrement jusqu’à mes désirs au cours de leur initiation, et moi, aurais-je si totalement correspondu à chacune de ses avances, l’aurais-je suivi si loin dans ce monde intérieur que créaient nos sensations au fur et à mesure que nos plongées l’un dans l’autre devenaient plus profondes, plus totales nos unions, si une coïncidence beaucoup plus parfaite et déliée que celle de nos corps ne nous eût fait rejoindre l’un dans l’autre les fibres par lesquelles nous nous étions indispensables, et impensable était la dissolution de nos vies qui, dès qu’elles avaient été mises en contact, s’étaient attirées comme deux aimants et comme eux s’étaient jointes par tous les pores de leur surface et tout leur magnétisme intérieur ... Agrippée à lui, ouverte à sa possession, à peine consciente de son nom et de son visage — celui qui allait si loin en moi, qui comblait exactement la place laissée vacante pour que le feu intérieur éclairât toute ma vie et tout out mon être, pouvait-il exister dans les limites si réduites d’un nom et d’un visage ? — je murmurais pourtant l’un et regardais l’autre, comme si j’avais voulu placer dans la mouvance de cette fluidité intérieure les bornes d’une réalité qu’il me serait possible ainsi plus tard de retracer et de rappeler...

Quant à cette virginité, elle ne fut ni une montagne ni même un obstacle. Elle se laissa assez docilement anéantir mais avant de s’évanouir définitivement dans une nuit des temps où j’avais hâte de la savoir perdue à jamais et d’en effacer même le souvenir, elle nous causa quelques embarras à sa façon. Et Stéphane dut s’interrompre une couple de fois, le temps de me laisser reprendre le fil un instant rompu par elle de mon désir... (p. 180-181)


5 décembre 2017

Encore des illustrations d'Un homme et son péché

Suis tombé par hasard sur quelques illustrations, réalisées par des étudiants, dans un cours à l'École des arts graphiques de Montréal, et reproduites dans Les ateliers d'arts graphiques no 3, février 1949. Un peu surprenant de retrouver cela dans une revue d’avant-garde.




Claude-Henri Grignon sur Laurentiana
Le Déserteur
Un homme et son péché (édition originale)
Un homme et son péché (éd. du Vieux Chêne illustrée par Maurice Gaudreau, 1935)
Un homme et son péché (éd. du Vieux Chêne illustrée par Monique Aubry, 1941)
Ombres et Clameurs
Le Secret de Lindbergh

30 novembre 2017

La jument des mongols

Jean Basile (Bezroudnoff), La jument des mongols, Les éditions du jour, Montréal, 1964, 179 pages. (Avertissement de l’auteur)

La jument des mongols devait être le premier tome d’une tétralogie intitulée Rosa-Amor : « Un de mes personnages dit : “ Il y a quatre choses importantes dans la vie, l'amour, la création, l'enfance (il se cite mal; dans le texte, c’est la jeunesse) et la mort. ” À ce moment, il me sert de porte-parole et explique dans le corps du texte ce que j'ai voulu faire. J’ai imaginé en effet de séparer la vie d'un homme en quatre tranches et de leur consacrer à chacune un roman. » Seuls Le Grand khan (1967) et Les voyages d'Irkousz (1970) suivront La jument des mongols.

On le sait, Jean Basile, c’est d’abord et avant tout Mainmise. Est-ce que sa forte identification à cette revue a occulté son œuvre littéraire? Ils sont quelques-uns à la penser (Marcotte, Lévesque, Michel Biron et al. ), vu le peu de place qu’on accorde à son Rose-Amor dans notre histoire littéraire.

Ils sont trois, les trois J : Jérémie, froid, raisonneur, imbu de lui-même, égoïste, beau et riche, marié-soudé à Armande mais la trompant allégrement; Judith, éprise de Jérémie, qui rêve au grand amour mais qui va d’une aventure à l’autre, toujours déçue; Jonathan, le futur écrivain qui n’écrira probablement jamais, cynique, profiteur, qui pérore à qui mieux mieux. Ce sont eux les mongols du titre : ils sont au début de la trentaine, ils travaillent sans y croire, ils vivent dans leur petit monde, en marge de la société. « Sans la Main, mes enfants, je crois que je détesterais Montréal », leur disait Victor. Les trois J arpentent donc la Main, fréquentent les bars, les cafés et surtout l’appartement luxueux de Jérémie, et discutent. Non pas pour régler le sort du monde, de cela, ils n’ont que faire. Ils parlent d’abord et avant tout pour subjuguer leurs angoisses, comme s’il n’y avait rien entre la jeunesse et la mort : « Un jour ou l'autre il faudra bien faire le point pour voir un peu de quoi il retourne, ce qui est fait et ce qui reste à faire dans la mesure de nos possibilités; je ne doute pas que la vie soit une chose grave cependant, tandis que je me regarde dans le miroir et que je m'écoute penser, je conviens vite que ni les vraies paix ni les vraies guerres, ni le Chinois qui meurt de faim dans sa belle Chine natale ou dans son dortoir communal ne m'inquiètent ou me préoccupent, seule la vie que je vis m'apparaît comme infiniment grave, aimable et uniquement par rapport à moi parce que je suis né et que je dois mourir, mourir, et que personne ni aimé ni haï et moins encore l'indifférent ne pourra jamais me tirer du chemin où je suis, qui me mène à l'inéluctable terme. » (P. 17)

Le monde de Jérémie bascule lorsqu’Armande lui annonce qu’elle est enceinte et, encore davantage, quand elle lui lance que le père est Jonathan. Le trois J, soudés comme les trois mousquetaires, se réunissent pour décider du sort d’Armande et de son enfant. Comme Jonathan ne veut pas assumer sa paternité, pour ne pas entraver sa carrière de futur grand écrivain, c’est Judith qui propose d’adopter la mère et l’enfant. Mais Armande n’a que faire de la compassion de Judith. Elle tente de se faire avorter par des méthodes douteuses et, refusant de se faire soigner, en meurt, pendant que les trois J, dans la pièce voisine, se saoulent.

Quatrième
Revenons au début. Comment expliquer que ce roman intelligent, bien écrit, moderne n’ait pas plus de place dans notre histoire littéraire? La raison est très simple : les personnages ne sont pas porteurs des idéaux de leur époque. Ils ont trente ans, sont nés avant la guerre et leurs références sociales et culturelles sont plutôt celles des années 50. En lisant Basile, on pense davantage à Sartre et Camus qu’à Franz Fanon ou à Parti pris. La politique (le FLQ, le RIN) ne les intéresse pas, le sort du monde leur semble déjà joué, le travail est un pis-aller, l’amour est une farce. Tous les trois sont mythomanes, tout ce qui les intéresse, ce sont leur ego surdimensionné : « je suis un homme qui déteste vieillir, je suis pire qu’une femme, le moindre relâchement m’effraie, un homme de trente ans qui ne veut pas, qui ne peut pas, renoncer une bonne fois pour toutes aux muscles souples de sa jeunesse, voilà ce que je suis, pour le reste, les idéaux, les belles, nobles, sublimes pensées, les sentiments radicaux, j’y ai bien vite et bien tôt renoncé sans m’en apercevoir et sans souffrir. »

À la pop-culture ou aux beatniks, ils préfèrent la littérature gréco-romaine, les chanteurs des années 50, la poésie de Valéry. Les Beatles ou les Stones ne font pas partie de leur référence, ils préfèrent Bach, Wagner ou même Rameau : « … j’aimerais vivre au sein d’un opéra de Rameau ou bien encore le ballet des Barbiers… » En fait, ce sont des petits bourgeois, cabotins lucides, obsédés par la mort, qui pataugent dans leurs angoisses, leur peur de vieillir, qui pleurent leur jeunesse perdue, qui s’arrangent comme ils peuvent avec leur mauvaise conscience : « C’est tellement ennuyeux la révolte, se révolter contre qui, contre quoi », dira Armande, pas différente des trois J à ce propos.

Les trois J, cruels, baveux, narcissiques sont détestables, même si on devine leur fragilité à travers leur logorrhée verbale. Mais que ceci ne vous trompe pas. Bon observateur, cultivé, perspicace analyste, fin causeur (il faut lire la description que Jérémie fait du corps d’Armande, p. 130-131), Jean Basile a écrit un grand roman, ce que ne laissait pas présager le piètre Lorenzo. Le monologue intérieur omniprésent (stream of consciousness), les enchaînements, les dialogues, tout est réussi.

Extrait
Quand nous étions avec Victor tassés les uns contre les autres dans sa petite chambre qui sentait toujours la pipe et que nous parlions de la vie, de la mort, de l’amour ou plus simplement du bonheur, quel blasphème avons-nous alors prononcé sans le savoir et quel crime commis, que n’écoutai-je pas le vrombissement de la voix de Victor dans la pièce obscure nous dire que nous n’étions que des enfants prisonniers de nos mots, et quels diables de rêves faisions-nous aussi tous les trois devant cet auditeur patient, aussi possessifs, aussi définitifs, aussi intransigeants tous les trois : tout devait être amour et rien qu’amour, le monde entier était fait pour l’amour et nous étions faits pour baigner dans un bain d’amour. Armande c’est cela : l’amour, un bain d’amour, la Roma-amor de Victor et je me suis enfermé dans cette ville dont j’ai clos hermétiquement les portes pour être bien à l’aise chez moi, au chaud, pour mieux protéger mon rêve de jeunesse et pour que nos beautés ne s’enfuient pas, sans lesquelles il ne peut pas y avoir d’amour. Je me lève, je passe devant un miroir, je m’y arrête et m’y regarde sans plaisir de m’y voir, oui, bien sûr, le premier coup d’œil me rassure, je n’ai pas changé depuis hier et depuis plus longtemps encore et je ne changerai jamais tout à fait, c’est cela qui est épouvantable, non pas de se transformer complètement d’un jour à l’autre et de ne plus se reconnaître, mais bien de se modifier lentement, de se dégrader, se souiller de l’opprobre du temps sans qu’il y ait rien à y faire et sans s’en apercevoir jamais, sans doute l’ombre de ma barbe que je n’ai pas rasée me fait la joue creuse, le cheveu dépeigné me donne un vague air romantique et le drame, évidemment, ne se lit pas sur mon visage, est-ce assez ridicule de se voir en bonne santé, sain et rose, alors que rien ne va.  (p. 105)

JEAN BASILE (sur le rabat de couverture)
« Il est grand, guère peigné, oblong même, pâle, souvent rosé, sinon rougissant. De longues extrémités nerveuses, les mains propres d’un aristocrate de la littérature russe classique, les yeux grands ouverts, sans doute d’étonnement. De la naïveté, plutôt de l’innocence. Un enfant précoce ou un adulte enfantin. On ne sait pas. Il affirme. Beaucoup. Parce qu’il croit. Fort. Il a beaucoup d'ennemis. Envieux et impuissants, novateurs de nouveaux conservatismes. Il me semble le type parfait de l’écrivain; il est audacieux et mesuré, secret et bavard, péremptoire et prudent, effrayant de cynisme et capable d’une grande bonté; il est fidèle et traître, d’une brutale franchise et d’une hypocrisie machiavélique; au fond il cherche, il doute, il se livre, il se cache, il vit et ... il écrit. Cela fera bien enrager ses chers ennemis — je sais qu’il les aime et en a besoin — il lui arrivera malheur et ça lui apprendra à vouloir garder un esprit libre. » CLAUDE JASMIN 

Sur La Jument des Mongols
Jean-Éthier Blais, Le Devoir, 28 novembre 1964
Marie-Christine Blais, « Jean Basile : Jean qui parle, Jean qui écrit »

Sur Mainmise
Tous les numéros de Mainmise sont disponibles.
MAINMISE : HISTOIRE DU COUSIN QUEBECOIS D’ACTUEL

25 novembre 2017

Richard Gingras

Huile de François Beaudry
Le bouquiniste Richard Gingras, déjà un peu mythique de son vivant, est décédé le 21 novembre. Ami de Vanier et des chats, resté fidèle à la contre-culture, sa librairie était à son image, un lieu un peu capharnaüm, pour notre plus grand plaisir. Paix à toi Richard Gingras. Si dans le paradis des agnostiques, tu rencontres Vanier, Yvon, Gauvreau, Miron, tu les salues pour nous. 

http://www.ledevoir.com/culture/livres/513840/le-libraire-richard-gingras-est-mort

Le chercheur de trésors
« J’ai trouvé le nom de ma librairie le jour où je suis entré dans mon premier local au 12 est de la rue Sainte-Catherine. Un livre oublié par le locataire précédent, « Le Chercheur de trésors ou L’influence d’un livre », de Philippe Aubert de Gaspé fils, gisait dans l’ombre. Ce livre trouvé fut le signe de la quête qui m’attendait et inspira ma raison sociale. » (Richard Gingras)

Le chercheur de trésors sur Facebook
Dans la vraie vie  La Presse, 2 juillet 2006.
Richard Gingras ou le Chercheur de trésors, La Presse, 12 août 1982, B1
Accointances, Le Devoir, 6 novembre 2010, F3
Steak haché, la revue poétique de la rue Ontario (Pierre Demers), L'Itinéraire, février 1999
Ton père est un bum (Pierre Demers), L'Itinéraire, septembre, 1997

Derniers catalogues :


 






 

24 novembre 2017

Le grand roman d’un petit homme

Yves Thériault, Le grand roman d’un petit homme, Les éditions du Jour, Montréal, 1963, 143 pages.

Le roman commence par une « présentation » : le narrateur, enquêtant dans la région du Richelieu, a rencontré pendant 10 jours Arsène Lalonde, un barbier qui en avait long à raconter. Il l’a enregistré, et le roman est la transcription des treize bobines qu’il en a tiré. Au lieu de chapitres, ce sont donc des bobines qui s’enchainent. À la fin de chacune d’elles, le narrateur y va d’un commentaire à propos de ce qui vient d’être raconté. Voilà pour la structure du roman « très années 1960 ».

Le contenu : Arsène Lalonde, depuis sa plus tendre enfance, aime Imelda Fortier. Après le décès de celle-ci, il raconte au narrateur pourquoi il ne l’a pas épousée et le drame qui s’est joué quelques dizaines d’années plus tard. 

Le résumé : Arsène est un homme qui a choisi très tôt de ne pas faire de vague. Il est devenu barbier. Imelda, quant à elle, a passé sa vie dans les griffes impitoyables d’une mère marâtre qui l’a tenue en laisse à coups de sermons et de pudibonderies. Pour Arsène,  épouser Imelda, c’était aussi épouser sa mère, ce qui était trop pour lui… il a donc épousé une autre femme, sans jamais rompre son lien privilégié avec Imelda. Cet état de fait, qui semblait vouloir durer toujours, bascule pour une raison banale. Imelda trouve un collier qui a beaucoup de valeur à ses yeux. C’est de mauvais gré qu’elle consent à avertir le curé qui, en chaire et dans les journaux, essaie de retrouver la propriétaire. En possession provisoire de ce collier, Imelda change. Elle commence à s’opposer à sa mère marâtre et sa sensualité, toute solitaire, s’éveille. Ce collier lui ouvre l’accès aux rêves, lui permet de vivre de l’intérieur, d’avoir une vie en dehors de sa mère.  Imelda en vient à penser qu’elle ne peut plus vivre sans ce collier et de peur que quelqu’un le réclame, elle se laisse mourir.

« Elle ne dut pas trouver immédiatement la solution à ce di­lemme. J’imagine que cela lui vint comme un éclair. Il n’y avait qu’un moyen de s’assurer de façon définitive la possession de ce collier; de s’en assurer à jamais. (Vous voyez comme ces mots persistent. Je suis persuadé qu’ils servirent au raisonne­ment d’Imelda.) Vivante, elle jouirait du collier. Morte, il n’importerait plus. Or, pour garantir la possession continuelle, il n’y avait qu’un moyen, baroque, paradoxal si l’on veut, illo­gique selon la logique grossière, mais d’une pure et éclatante logique selon le raisonnement le plus spirituel possible : celui de mourir au plus vite. » 

J’ai bien dû lire une quinzaine de romans de Thériault dans ma vie, mais rien qui ressemble au Grand roman de la vie d’un petit homme. On le sait, Thériault a toujours privilégié l’action, n’a jamais craint les grands drames, mais ce roman repose sur presque rien.  Il avait tout au plus du matériel pour écrire une nouvelle; il a écrit un roman dans lequel prime l’analyse psychologique. De longues explications précèdent la moindre révélation, si bien qu’on lit et on lit et on attend toujours que le narrateur nous révèle ce qui est arrivé à Imelda. En outre, des commentaires théoriques, qui ont trait au caractère du récit (voir l’extrait), viennent conclure certaines bobines. Thériault essaie bien d’ajouter une dimension sociale, comme il le fait, dans d’autres romans (Le dompteur d’ours, La fille laide, Agaguk…), mais le lien entre le drame d´Imelda et celui de la paroisse de Saint-Léonide demeure trop artificiel.

Bref, vous l’aurez compris, ce roman n’est pas des plus réussis. Même si le tout n’est pas convaincant, le travail d’écrivain demeure impressionnant : Thériault est capable de jongler avec de fines et longues analyses psychologiques, de surfer sur des récits qui reposent sur presque rien, bref de tenir la distance… Pas facile de faire accepter au lecteur qu’une femme puisse se laisser mourir pour un collier. Et surtout, pas facile de toujours être intéressant dans une entreprise aussi funambulesque.

Extrait (Commentaire de l’auteur suivant la bobine no 7)
INTERRUPTION : « Je trouve bizarre que, dans tout ce que vous me dites, il n’y ait pas un  formant axe d’orientation. Jusqu’ici, vous avez délibérément maintenu votre narration au niveau de la simple évocation et, si j’osais, je dirais que vous le faites en poète. Mais pour l’usage que je veux faire de votre récit — suivant l’entente qui existe entre nous — un plus grand souci de réalisme s’impose.

« Par réalisme, j’entends que ni la vie d’Imelda ni sa mort, ni votre vie, ni sa survie, n’ont de sens dans un drame à deux dimensions, si l’histoire ne pivote pas sur un axe bien précis.

« C’est là la différence entre des mémoires et une narration. Pour rien au monde je ne mettrais de côté ce que vous avez dit jusqu’ici, mais il me tarde que vous en arriviez à un événement marquant. Avez-vous vécu un roman qui, pour être sans histoire, a perdu son sens des valeurs ? Je vous concède l’importance ou la joie secrète d’avoir aimé à distance; il n’en reste pas moins que cela vous a également valu des frustrations. Eûtes-vous si peu d’audace — pardonnez-moi le rappel de ce mot et de l’idée qu’il insinue — que rien ne troublât l’idylle ? Ou si peu de conscience ? Je m’excuse, mais c’est plus fort que moi : j’en viens à vous reprocher la monotonie d’un amour sans péripéties. Et pourtant je conçois bien que vous aviez posé les prémisses d’un amour qui ne pouvait être autrement.

« À moins que, et je le dis en constatant l’inexorabilité tragique du destin, la mort d’Imelda, sa seule mort, ait été l’événement ? Maintenant que je vous connais mieux, je ne peux m’empêcher de penser que, si elle avait vécu... » (p. 66-67)

17 novembre 2017

Les romanciers du Jour

 

Les éditions du Jour ont été fondées en 1961 par le journaliste Jacques Hébert. On connaît tous la petite histoire. Hébert était déjà un auteur de récits de voyages aguerri lorsqu’il s’acoquine avec Edgar L'espérance pour fonder les éditions de l’Homme en 1958. Ils publient deux grands succès L’assassin de Coffin et Les insolences du frère Untel. Hébert quitte le bateau pour obtenir plus de liberté, entre autres pour publier des romanciers. Au fil du temps, la maison va faire paraître toutes sortes de livres avant de s’éteindre en 1981.

Plusieurs collections vont voir « le jour » : Romanciers du Jour, Poètes du Jour, Proses du jour, Littérature du Jour, Théâtre du jour et Bibliothèque québécoise.

On peut dire que les éditions du Jour ont joué un rôle important dans le renouvellement de la littérature québécoise, ne serait-ce que par l’audace formelle et le ton iconoclaste de certaines œuvres. La période faste, selon Claude Janelle qui leur a consacré un livre en 1983, se situe entre 1968-1974. En 1973, VLB abandonne la maison pour des raisons politiques et Jacques Hebert le suit un an plus tard. À partir de ce moment, Le Jour devient une aventure plus commerciale que littéraire, et décline jusqu’à sa disparition en 1981. 

Au départ, Hébert va certes repêcher quelques noms connus, comme Yves Thériault, Marie-Claire Blais, Gérard Bessette et Jacques Ferron, mais il va surtout offrir une tribune formidable à de nouveaux auteurs : Roch Carrier, Victor Lévy-Beaulieu, Hélène Ouvrard, Jacques Poulin. André Major et Victor-Levy Beaulieu vont beaucoup contribuer au succès de l’entreprise en occupant la direction littéraire. Une saison dans la vie d’Emmanuel, prix Femina 1966, le 16e roman de la collection, demeure sans doute le moment-phare de la maison.

Dans cette présentation, on s’intéresse uniquement aux Romanciers du Jour. La collection comprend 132 romans. J’ai déjà blogué 12 des 15 premiers titres. Dans les semaines qui suivent, je vais présenter Le grand roman d'un petit homme, La jument des Mongols, La fleur de peau… et peut-être Une saison dans la vie d’Emmanuel si j’ose cette xième relecture.

  1. Marcel Godin. La cruauté des faibles, 1961
  2. Jean-Louis Gagnon. La mort d’un nègre, 1961
  3. Charlotte Savary. Le député, 1961
  4. Marie-Claire Blais. Le jour est noir, 1961
  5. Roland Lorrain. Perdre la tête, 1962
  6. Jean-Paul Filion. Un homme en laisse, 1962
  7. Andrée Maillet. Les Montréalais, 1963 (1er livre avec la couverture si caractéristique)
  8. Claire Mandat. Poupée, 1963
  9. Jean Basile. Lorenzo, 1963
  10. Yves Thériault. Le grand roman d'un petit homme, 1964
  11. Yves Thériault. La rose de pierre, 1964
  12. Roch Carrier. Jolis deuils , 1964
  13. Jean Basile. La Jument des Mongols, 1964
  14. Andrée Maillet. Les Remparts de Québec, 1965
  15. Hélène Ouvrard. La fleur de peau, 1965