26 juin 2020

La neige et le feu

Pierre Baillargeon, La neige et le feu, Montréal, éditions Variétés, 1948, 203 pages. 

 

Sa femme l’ayant quitté sans qu’il s’en chagrine, Philippe Boureil vit dans une maison de pension à Westmount. Il se dit étudiant, mais on ne saurait dire en quoi. En fait, il végète. Il rencontre d’autres personnes qui sont pour lui plus ou moins des ratées et il en profite pour ironiser sur les professions qu’elles pratiquent : le journaliste Chiron est un ivrogne sans âme; l’avocat Auguste Saint-Ours, un arriviste et un politicien sans scrupule; le musicien Alphonse Berlital, un paresseux qui s’est endormi sur un début de gloire, etc. 

 

À la suite d’une sortie avec une cochambreuse, il semble prendre conscience de la médiocrité de sa vie et du jour au lendemain, il part pour Paris. « Depuis une semaine tu t’amuses à développer des paradoxes devant Madeleine au lieu de chercher la vérité, de produire des œuvres. »

 

À Paris, il reprend sa vie là où il l’avait laissée. Il habite la Maison canadienne. Il discute avec plusieurs pensionnaires, ayant comme projet « d’écrire un parallèle entre les Canadiens et les Français ». Il tombe amoureux d’une fille dont le père est un intellectuel désabusé, découvre qu’elle le trompe, en est perturbé au point d’être happé par une auto. En convalescence, il reçoit une lettre de son ancienne femme, qui est enceinte et qui lui demande de reprendre vie commune. Il rentre au pays. Leur liaison tourne vite au désastre, il revoit ses anciens amis; son ami politicien qu’il méprise lui procure un emploi de fonctionnaire. Le bébé meurt, sa femme le quitte. « Cet hiver-là, il passa toutes ses soirées dans une chambre obscure, sous une horloge normande ou le front contre la vitre jusqu'à vertige, tandis que la neige qui tombait dehors donnait à la fenêtre l'apparence d'un sablier ». C'est la dernière phrase du récit.

 

Intellectuel progressiste mais poli des années 40, essayiste respecté des années 60, Pierre Baillargeon est tout sauf un romancier. Sa technique pour faire avancer le récit est simple. Boureil rencontre un nouveau personnage avec lequel il discute, puis un autre... La neige et le feu est constitué d’un enchaînement de discussions entre intellectuels, tantôt plutôt superficielles tantôt plus profondes mais lourdes dans un roman. On y parle de création, de littérature classique, de critique littéraire, souvent de l’identité canadienne-française, de la place des arts dans notre société, de l’importance de la langue, de la religion… L’action est nulle, ses personnages ne sont que des pantins qui permettent au personnage principal de développer ses idées. Il reste le ton parfois caustique de Baillargeon et certaines idées assez justes sur le Québec de l’époque.  

 

Pierre Baillargeon sur Laurentiana

Les médisances de Claude Perrin

 

Extrait

Saint-Ours se montra conciliant:

— Chez nous, je le sais bien, le poète a un métier aussi ingrat que celui du potier: la matière grise manque comme la matière blanche manque au sol. Mais comment en serait-il autrement? Songe à toutes les générations esquintées qui ont précédé la nôtre. La colonisation a commencé trois cents ans trop tôt. Pour l’entreprendre, il aurait fallu attendre les outils modernes.


« Tant que les Canadiens ont dû s’occuper à leur pays sauvage, continua Saint-Ours avec l’assurance de l’historien sénateur, ils n’ont pu en détourner leur attention pour la rapporter sur eux-mêmes. La vie intérieure demande du loisir.


« Et puis, la province compte à peine trois millions d’habitants. Or, comme la rapidité du son est en raison de la densité de l’air, de même les idées se propagent d’autant plus vite que la population est plus dense. Ce n’est pas tout. L’instinct de conservation s’est développé chez nous au détriment de tous les autres instincts. Il nous a permis de garder notre langue, notre foi et notre loi, mais au prix de l’isolement avec tout ce que l’isolement comporte d’appauvrissement pour l’esprit. En même temps que nous luttons contre l’assimilation par les Anglais, nous luttons contre les forces de rajeunissement et de transformation qui surgissent du sein de notre groupement. (p.  175-177)

23 juin 2020

Ode au Saint-Laurent (Gatien Lapointe)




Le Saint-Laurent est au creuset de notre histoire, mais aussi notre lien avec l’univers. « L’ode au Saint-Laurent », que Gatien Lapointe a écrit à Paris, est un puissant chant d’amour dans lequel il retrace le lien entre sa terre natale, son pays et son histoire. Le poème contient 493 vers. En voici quatre extraits. 

Ma langue est d'Amérique
Je suis né de ce paysage
J'ai pris souffle dans le limon du fleuve
Je suis la terre et je suis la parole
Le soleil se lève à la plante de mes pieds
Le soleil s'endort sous ma tête
Mes bras sont deux océans le long de mon corps 
Le monde entier vient frapper à mes flancs

***

Mais a-t-on vu de près l'homme de mon pays 
A-t-on vu ces milliers de lacs et de montagnes 
Qui s'avancent à pas de bêtes dans ses paumes 
A-t-on vu aussi dans ses yeux ce grand désert 
Ici chacun marche sur des échasses
Nous existons dans un geste instinctif 
Naîtrons-nous dans une parole
Quelles marées nous amèneront aux rives du monde

***

J'affirme un grand besoin d'être et d'aimer

Le bras en visière sur l'horizon 
Je guette un très lointain secret

Une longue vallée affleure en ma mémoire
Le soleil monte pas à pas vers mon enfance
Je reconnais un à un tous mes songes
Les Appalaches ferment leurs yeux sous la neige 
Et l'Etchemin se met à rire dans les trèfles rouges
Là-haut près des Frontières
Veille une maison de terre et de bois
Je sais qu'un grand bonheur m'attend 
Tout ce que j'ai appris me vient d'ici 
Je retrouve ici mes premières images 

Et brille en mes doigts la première ville

Québec rose et gris au milieu du fleuve 
Chaque route jette en toi un reflet du monde 
Et chaque paquebot un écho de la mer
Tu tiens toute la mer dans ton bras recourbé 
Une figure naît sur ton double profil
Une parole creuse son nid dans tes paumes 
Je me rappelle un soir avoir vu la lumière 
Ton cœur battait sur chaque front

C'est le fleuve qui revient d'océan chaque soir 
Et c'est l'océan qui tremble dans chaque regard

C'est ici le plus beau paysage du monde

***

Je prends pied sur une terre que j'aime 
L'Amérique est ma langue ma patrie
Les visages d'ici sont le mien
Tout est plus loin chaque matin plus haut 
Le flot du fleuve dessine une mer 
J'avance face à l'horizon
Je reconnais ma maison à l'odeur des fleurs 
Il fait clair et beau sur la terre

Ne fera-t-il jamais jour dans le coeur des hommes?

(Gatien Lapointe, Ode au Saint-Laurent, 1961 - publié en 1963)

Gatien Lapointe sur Laurentiana

19 juin 2020

Simone en déroute

Claude Mathieu, Simone en déroute, Montréal, Cercle du livre de France, 1963, 211 pages.

Dans la scène d’ouverture, Simone, une veuve de 45 ans, accable d’injures sa bru qui lui a volé son fils unique. En effet, ce dernier a laissé ses études, s’est marié et est devenu agent de commerce plutôt que médecin ou avocat, comme le désirait sa mère.

 

Simone vit dans une grande maison, seule ou presque, puisqu’elle emploie, « pour son bien », Jacqueline Lacroix, une jeune fille pas très  délurée. Une fois par semaine, elle reçoit deux habitués, le curé de la paroisse et Raoul, un veuf qui s’est épris d’elle. 

 

Un jour lui vient l’envie de bousculer cette vie devenue trop prévisible. Elle achète une superbe automobile. Le hic : elle ne sait pas conduire. Elle engage donc un chauffeur-homme-à-tout-faire, Gino, un jeune immigré italien, au grand dam de ses deux vieux amis pleins de préjugés. Commencent alors des ballades dans les environs avec son Gino qu’elle se plait à considérer comme son fils de remplacement. Bien qu’elle repousse l’idée le plus longtemps possible, elle doit finir par admettre qu’elle est attirée par ce bellâtre à l’esprit rétréci. Lentement, elle construit une image idéalisée de son Gino. Fière et orgueilleuse, il est difficile pour elle de faire les premiers pas. Pourtant, quand elle finit par les faire, le résultat est désastreux : elle n’y prend aucun plaisir, elle se sent méprisable et honteuse.

 

Il y a deux actions dans cette histoire : le lien malheureux de Simone avec son fils et le supposé lien compensateur avec Gino. L’auteur tente tant bien que mal de lier les deux et on se demande bien pourquoi. En plus du rapprochement pour le moins trouble qu’on peut faire, on se dit que ce prétexte — qui pousse une femme « bien sous tous les rapports » dans une aventure audacieuse — n’était pas nécessaire. Elle est veuve, elle a 45 ans, sa vie est platement réglée, bref on comprend qu’elle ait envie d’un amant, peu importe le comportement de son fils. 

 

Le roman est divisé en quatre parties : L’EmpireLes Invasions barbaresLe Bas-Empire et La Chute. Ce découpage nous ramène à une certaine époque où il faisait bon de référer à la  grande culture classique, une culture souvent mal assimilée qu’on déployait pour montrer sa réussite sociale. Bref, un certain rapport faussé avec la réalité. Solange, grande lectrice d’Alfred de Musset, habille son Gino d’un aura, d’un vernis culturel qu’il n’a pas, tout Italien qu’il soit.  Il faudra qu’elle couche avec lui pour réaliser qu'il n’est qu’un « barbare ».  Tout comme son fils, elle vient de trahir un monde auquel elle avait toujours cru.  

 

D’ailleurs, ici et là dans le roman, l’auteur ironise au sujet de la « grande culture ». Simone, entre en contact avec un spécialiste de Musset, qui se fourvoie en attribuant au grand poète un poème qu’elle a elle-même écrit. On est au début des années 60 : ce roman annonce le déclin d’une certaine conception de la culture qu’on enseignait dans les collèges classiques. 

 

Je ne suis pas friand des romans psychologiques, pourtant je dois admettre que les analyses dans Simone en déroute sont souvent brillantes et drôlement bien exprimées. L’action est pour ainsi dire nulle. Les personnages ne font rien, ils végètent sous nos yeux. Le roman tient donc dans les multiples méandres qui mènent Simone à la « déroute ».

12 juin 2020

Le long voyage

Simone Routier, Le long voyage, Paris, Édition de la lyre et de la croix, 1947, 153 p.

Le séjour de Simone Routier en France est brutalement interrompu en 1939. D’abord la France déclare la guerre à l’Allemagne, mais surtout son fiancé Louis Courty décède dans un accident d’automobile, deux jours avant leur mariage. Simone Routier rentre au Canada et séjourne 10 mois au cloître du monastère des Moniales de Berthierville entre 1941 et 1942. Le long voyage et Psaumes du jardin clos ont été écrits dans ce lieu de retraite.  

Le long voyage compte 75 poèmes à caractère religieux. On pourrait résumer ainsi : Routier avoue ses « errances », s’en confesse : « J’ai été si puérile, mon Dieu, si odieuse et entêtée à ne point comprendre. / … / Vous pouviez si bien, mon Dieu, m’abandonner à mes bourrasques de prétentions, / M’abandonner, gonflée à éclater de l’univers — pour y avoir trop bu à pleines lèvres ». Le « long voyage », c’est une démarche expiatoire vers l’acceptation de la mort de son ami, mais aussi la quête d’un réconfort dans la découverte du Christ : « Un matin j’avais compris : au Christ on s’identifie; c’est Lui qui entre et s’installe dans le cœur, de toute sa hauteur et de toute sa largeur, avec sa Croix et des douleurs. » 

Quelques poèmes constituent un éloge funèbre pour Louis Courty, le fiancé disparu : « La vie de ce cher être — essayons aujourd’hui d’en parler — était vraiment un poème. / Il était fort, il était grand — que le regard se posait sur lui avec agrément! — et sa vie lui ressemblait. / Son fin sourire et son regard émouvant étaient la droiture même / Et nul ne pouvait se défendre de l’aimer quand il souriait. »

Enfin, Routier évoque à quelques reprises la vie ascétique des sœurs dominicaines (voir l’extrait).

Même si le texte est disposé en vers (versets, serait plus juste), on a plutôt l’impression de lire de la prose poétique. Les poèmes sont longs, la parole est ample, peu métaphorique, peu lyrique. Routier ne sombre jamais dans le mélodrame malgré les circonstances dramatiques. La nature est le point de départ de quelques allégories dans lesquelles l’autrice chante la paix retrouvée, sa rencontre avec Dieu.

Le recueil est dédié « à [s]a sœur Gabrielle, sœur Simone-Thérèse, missionnaire à Ganganika ». Il contient beaucoup d’épigraphes et de poèmes dédicacés.