13 mars 2026

Rouge et bleu

Pamphile Lemay, Rouge et Bleu, Québec, C. Chauveau, 1891, 288 pages.

Le recueil contient trois pièces : Sous les bois, En livrée, Rouge et bleu. J’ignore si elles ont déjà été jouées. Ce sont des comédies sans prétention, du vaudeville, du théâtre de boulevard, non dépourvus de charmes pour autant qu’on baisse la garde.

Sous les bois. Comédie en un acte. La scène se passe au Petit-Canada, près de Saint-Paul, Minnesota. Le décor : bois, mousse, fleurs et eaux. M. et Mme Montour font un pique-nique en pleine forêt. Madame se baigne, Monsieur écrit un poème pendant que leurs deux filles vont cueillir des fleurs. Survient un chasseur; monsieur va pêcher avec lui.  Tout le monde de nouveau réuni, on discute de Québec, de ses attraits. Le chasseur finit par se faire connaître : il est le fils qui les a quittés il y a 12 ans.

En livrée est une comédie en deux actes (je ne l’ai pas lue).

Rouge et bleu est une comédie en trois actes. Une veuve se présente chez un notaire parce qu’elle vient de découvrir que le bien qu’elle possède a été acquis malhonnêtement par un aïeul. Ce notaire, un veuf, a une fille et une nièce qui porte le même nom : Éva Flamel. Les deux sont amoureuses de jeunes hommes qui portent le même nom : René Mural. Le notaire, un bleu teint, veut se lancer en politique et est aidé par René Mural agent. L’autre René Mural est un avocat, un rouge tout aussi teint. Il se trouve que la veuve est sa mère et celui dont on a jadis usurpé la richesse est un aïeul du notaire.

Compte tenu des noms, beaucoup de quiproquos surgissent. Finalement, le notaire épouse la veuve, sa fille épouse l’avocat et l’agent épouse la nièce. Bref des mariages entre Rouges et Bleus.

Lemay se moque des politiciens, de leur esprit de chapelle, de leur implication naïve dans des politiques qu’ils connaissent mal. Heureusement qu’il y a des femmes, semble-t-il nous dire.

6 mars 2026

L’affaire Sougraine

Pamphile Lemay, L’affaire Sougraine, Québec, C. Darveau, 1884, 458 pages.

Lemay s’inspire d’une affaire judiciaire de son époque, dont voici les faits. En 1882, à Notre-Dame-de-Montauban, une jeune fille de 16 ans s'enfuit avec un Abénaquis âgé d'une cinquantaine d'années, marié et père de famille. Les parents de l'adolescente donnent l'alerte, et les noms des fugitifs (Elmire Audet et Louis Sougraine) sont publiés dans les journaux. Entre-temps, le cadavre de la femme de Louis Sougraine est retrouvé.

Lemay développe l’action du fait divers dans une autre temporalité et en d’autres lieux.

Prologue

Au pied des Rocheuses, Longue Chevelure, un métis sioux catholique, sauve un Abénaquis (Sougraine) et une jeune fille canadienne (Elmire, enceinte) qu’un feu d’herbe menace. Les deux amants ont fui le Québec, Sougraine craignant d’être accusé du meurtre de sa femme.

Longue Chevelure, malheureux chez les Sioux et n’approuvant pas la conduite de Sougraine, confie la jeune fille enceinte, ainsi que sa propre femme et leur enfant, à un groupe de Canadiens français qui retournent au Québec, après avoir participé à la ruée vers l’or. Il compte les rejoindre plus tard. Le projet tourne mal : sa femme est assassinée et il croit qu’il en a été ainsi de sa petite fille.

23 ans plus tard : mêmes personnages sous d’autres noms

Les D’Aucheron, un couple qui mène grande vie sans en avoir les moyens, veulent marier leur fille adoptive (Léontine) à un jeune politicien. Le père a besoin de ce dernier pour ses affaires. Un notaire, dans la trentaine, est aussi amoureux de Léontine et, comme les D’Aucheron sont ses débiteurs, il essaie de les forcer à la lui donner. Mais elle est amoureuse de Rodolphe Houde, un jeune médecin. Voilà pour le carré amoureux.

Presque tous les personnages évoluent, en toute conscience ou non, sous un nom d’emprunt et le roman consiste à dévoiler leur vraie identité au fil de l’histoire. Il se trouve que Mme D’Aucheron est Elmire Audet, la jeune fille qui avait fui dans l’ouest avec Sougraine. Sougraine est de retour à Québec sous un nom d’emprunt : Langue muette. Le jeune politicien est leur fils. Léontine est la fille de Longue Chevelure, celle que tout le monde — et même lui — croyait morte. Et le jeune notaire est le fils du premier mariage de Sougraine. Un hasard n’attendant pas l’autre, ils se retrouvent tous dans un bal chez les D’Aucheron.

Le fil narratif, c’est l’histoire d’amour de Léontine et de ses trois prétendants. Mais le récit met aussi en scène le milieu bourgeois de Québec, un milieu fondé sur de fausses représentations, sur le cynisme des pseudo-riches face aux pauvres, même si des personnages viennent tempérer la critique virulente de Lemay.

« Voilà comment va le monde : Pendant que les uns gaspillent dans de vains plaisirs l'argent qu'ils amassent facilement, les autres mendient un morceau de pain ; pendant que les uns chantent, dansent, se divertissent, les autres pleurent et grelottent près d'un foyer sans chaleur. Il est bon d'être témoin de la folie des riches, cela nous fait aimer les pauvres. Je me demande parfois, disait-il encore, ce qu'il en adviendrait de tous ces gens heureux si les déshérités de la terre n'avaient pas pour se consoler les promesses de la religion. L'esprit de révolte germerait dans les cœurs, la haine soufflerait sur le monde, l'envie relèverait sa tête de vipère, et, le moment favorable venu, toute l'armée des misérables se précipiterait sur les classes aisées. Ce serait le partage du butin après la bataille du luxe et de la vanité contre l'indigence incrédule ou impie. Cette bataille et ce partage épouvantables arriveront bientôt si les apôtres de la libre pensée continuent leur œuvre diabolique. » (P. 159-160)

Le milieu politique n’échappe pas non plus à l’œil malicieux de l’auteur qui était bibliothécaire au Parlement. En plus des discours creux en périodes d’élection, ça sent le favoritisme et la malversation à plein nez.

Le roman se lit encore bien, si on accepte les multiples invraisemblances, les retournements de situation faciles, les explications souvent moralisatrices.  Le style est plus vif que dans les autres écrits de l’auteur.

Pamphile Lemay sur Laurentiana

Picounoc le maudit
Le Pèlerin de Sainte-Anne
Les Vengeances
Les Gouttelettes
Fables
Contes vrais

27 février 2026

Les heures

Fernand Ouellette, Les heures, Montréal-Seyssel, L’Hexagone-Champ Vallon, 1987, 118 pages.

Dans Les Heures, Ouellette tente de comprendre ce qu’est la mort et le processus qui y mène. Il trace à la fois le cheminement de son père qui va mourir et celui des accompagnateurs, ses enfants en l’occurrence.
Le recueil est divisé en cinq parties dans lesquelles on décèle surtout une progression de la pensée qui creuse la réflexion par petites touches et reprises.
On a donc deux points de vue, celui du père relayé par le poète (et le plus souvent imaginé) et celui des enfants (un nous) qui l’accompagnent, même quand le contact a cessé.
Au départ, il y a le verdict, terrible, quand on ne s’y attend pas :
La condamnation lui a déchiré le cerveau. / Quelles paroles en lui terrifiantes ! / Combien de mois ? / Combien de jours ? / Immédiatement, sans répit, être jeté en exil hors de sa vie. / Palper la panique
Tous les ancrages de la vie s’effilochent :
Il devait tout désancrer, / soulever le terreau / des images / les plus subtiles / ou les plus infamantes.
De longs moments, / c'était la stagnation, / le marais où les mots / en vain se remuaient.
D'autres paysages se formaient / qui le rendaient / de plus en plus étranger / à ses désirs...
Il lui fallait repousser le monde même / pour se rassembler quelque peu.
Peu à peu s'écroulaient / les derniers remparts du corps.
Il lui fallait / tout enfouir / avec les derniers / instants du corps. / Tout abandonner à la dépouille.
Le processus d’acceptation est long, marqué de dénis, de retours en arrière :
L'agonie semblait longue / pour un corps / si totalement abandonné. / Rien n'était encore / tout à fait aboli. / Sans doute formait-il / en lui-même des figures ? / Ou même essayait-il / une autre verticalité ?
Lentement une coupure s’opère avec l’entourage. Le silence du mourant impose le silence :
Nos regards ricochaient maintenant / sur des paupières lisses et closes. / Le silence esquivait tout.
La mort implique une rupture et une disparition.
Puis le dernier souffle s'était dissous dans l'invisible. / Avalanche brutale du vide. / N'irradiait plus, au pourtour du visage, que l'aura / de la claire miséricorde. / La déchirure éternelle était accomplie. / Il ne maintenait déjà plus ce qu'il avait été.
Pour marquer l’étape qui suit la mort, Ouellette emploie plusieurs figures, celles du voyage, de l’« errance », d’une « mutation »
Les rivages s'écartaient. / Si nul ne le rêvait comment pourrait-il s'étoiler? / L'homme a peu de racines dans le bleu qui monte. / Son errance reste secrète.
L’errance peut aussi devenir un nouvel horizon pour qui est croyant, mais l’atteinte de ce nouvel état ne va pas de soi. Que sait-on du voyage de celui qui est mort?
Son être déjà se rassemblait sur l'autre rive. / Ici le corps avait cessé d'attendre et d'offrir.
Et si la lumière, / disions-nous, / avait fait un trajet, / une poussée sous l'apparence, / qui n'eût été noire /que pour nous ?
Lentement / il glissait vers l'orbite / des lumières / indélébiles. / C'était convoquer / la radiance, / se livrer / à l'ondoiement lointain / des chants. / Il avait commencé / à pérégriner / dans la spirale / sans fin / qu'empruntent les anges.
Le plus difficile pour les proches, c’est d’accompagner le mourant « sans lui voler sa mort ». Le vivant ressent aussi la cassure, l’échappée irréductible du mourant vers un autre monde. Qu’il le veuille ou non, une barrière infranchissable s’établit entre le monde des vivants et celui des morts.
Une enceinte nouvelle, / infranchissable, / l'avait soudain retranché / à notre veille. / Il y avait tout autour / comme l'embrasement / d'un vide / qui voulait s'éterniser. / L'effleurer même était une profanation.
Et la détresse en nous / grinçait avec des appels /d'ouverture. / Tout nous disloquait.
Cette mort est aussi un miroir pour le sujet, une projection de sa propre mort.
L'esprit, en nous, / n'était plus qu'une taupière / affaissée. / L'enfance, c'était à l'infini. / L'avenir était scellé. / Entre les deux, /une conscience renversée, / comme foudroyée / par la puissance / de son propre chaos.
On aurait voulu glisser / entre les mailles     / d'une mort / qui nous piégeait. / L'âme encore avide, / liée au corps, / se défie de l'âme / qui convie / son espace natal.
Les heures est un de nos grands recueils de poésie. Écrit en un mois! Une relecture pour moi, probablement pas la dernière.
 

20 février 2026

Dans le sombre

Fernand Ouellette, Dans le sombre, Montréal, L’Hexagone, 1967, 90 pages.

Je comprends assez bien la surprise qu’ont dû vivre les amateur.trice.s de poésie en 1967 à la lecture de « Dans le sombre ». Les recueils précédents de Ouellette ne laissaient en rien présager une telle audace.

Le thème principal, c’est celui des relations sexuelles dans un couple. Il est impossible de lire ce recueil sans y voir des relents de l’éducation janséniste de l’époque. 

Les quatre parties du recueil sont coiffées de chiffres romains et de deux ou trois épigraphes qui ramènent souvent loin dans le temps.

À première vue, la différence entre les parties ne saute pas aux yeux. Le poète, dans une entrevue accordée à André Major présente ainsi son recueil : « Un thème donc : l'amour au sens plein et entier du mot, vu de quatre façons différentes, car dans les première et deuxième parties, c'est le sado-masochisme qui domine, la troisième partie est lumineuse, et la quatrième est consacrée au couple en tant qu'unité et à l'amour. »

 « Mon livre est une réaction contre Eluard, poète de la contemplation du corps humain. La relation entre un homme et une femme est angoissée, tendue, qui ne se détend que dans les rapports amoureux. Je crois que la contemplation pure ne correspond pas à l'existence. » (Le Devoir, 6 janvier 1968)

Il est difficile d’affirmer, comme Ouellette, que la tension dans un couple ne se « détend » que dans les rapports sexuels.  Je cite au complet le poème « Son de sang »: « Contre son ventre le ciel même se figeait / telle une brume morte qui ne peut s'épandre. // Bleuissait sa vulve en s'évaporant, / pigeon noir de pensée triste. // Genoux dans la glaise, corps en fusion, / furieusement j'informais ma femme avide / dans toute sa vastitude fraîche. » L’acte sexuel donne plutôt l’impression d’un anéantissement que d’un accomplissement, comme si la passion atrophiait les amoureux.  

Dans la première strophe de « Parce que femelle », l’acte sexuel entraîne une souffrance, un déséquilibre de son être, comme s’il n’acceptait pas la perte de contrôle et l’abandon qu’il exige : « De défaillance en défaillance en toi me désagrège / plus acéré que ta nudité, dissipant ma musique et sa magie, toujours / plus tenaillé par l’inapaisable. / Et cette soif de l'entaille que tu n'as pu guérir / de la courbe que tu n'as pas conçue. »

Dans la deuxième partie, il est encore plus clair que la sexualité est déstabilisante : il en vient à craindre de perdre son âme : « Ne suis-je plus qu’une bête, / tellement clandestine, / qui a reçu la pointe de mort au bas de l’âme? » (Débauche) « Il arrive que l’ardeur me suce l’âme // Quel enfer dans sa vulve alors inépuisable / jusqu’au désert. » (L’enfer) Le corps de la femme aimée est à la fois refuge mais aussi menace, puisqu’il entraîne une perte de contrôle de ses pulsions violentes, ce qui lui révèle une part de lui-même qu’il aimerait mieux ne pas voir.  On n’est pas si loin de la version religieuse qui faisait du corps de la femme un objet de péché (voir le poème en extrait).

Dans la troisième partie, plus lumineuse, la tension s’apaise sans disparaître totalement : on est beaucoup moins dans la sexualité et davantage dans l’amour et la tendresse : « Femme elle se mêlait nue aux fougères / ses poils accueillaient bien les papillons, Sous elle, j’étais son humus son nourricier obscur, / le musicien de ses nervures » (Communication) Une certaine ambivalence subsiste toutefois : « Ta douceur est atroce dessous la soie / tellement chaude en couvrant le sang / et si bellement végétale et discrète. » (Tortola viuda)

Dans la dernière section, la tension diminue encore. Il s’attarde davantage à son couple qu’à son moi, à ses ardeurs, à ses malaises. Il prend une meilleure mesure de l’apport de la sexualité dans son équilibre et son désir de vivre. (L’ivresse) De façon plus large, il reconnaît que cette femme, qui l’accompagne dans la vie, contribue à l’unité de son être. Je cite la dernière strophe du recueil : « Ni Dieu ni la mer ni ma vie / ne m’arrachent du néant où je m’effrite, / quand je suis coupé de ton être, / quand je ne suis plus un » (Le couple)

Ainsi, le recueil apparaît comme la quête d’un homme qui trouve son équilibre dans une relation amoureuse, qui le torture et l’émancipe, un peu comme Miron (et d’autres) avec la femme-pays.

L’écriture de Ouellette, très dense, n’est pas toujours limpide, ce qui n’est pas un défaut. Il fallait une dose de courage, en 1967, pour parler de sa sexualité de façon aussi ouverte. 

 

CAUCHEMAR (extrait)

Pour mieux filer en la femme fluide
je suis prodige.
Mais ses poils sont des anémones, des tentacules
qui poussent au délire désastreux.
Sa peau de pétales fraîchement velus
met à vif sur la pierre du sacrifice.

Je hurle au fond de la suppliciante
en bête grillée par le fer.

Lorsque je remonte de la dame très rose
et très barbare, par quel méandre,
tout silence je suis,
sang toujours,
plus désir.