Aucun message portant le libellé Atys. Afficher tous les messages
Aucun message portant le libellé Atys. Afficher tous les messages

17 juin 2022

L’exode ardent

Gilbert Moore, L’exode ardent, Montréal, Atys, 1971, s.p.

Le recueil compte deux parties, non titrées.

La première traite des relations du poète avec son entourage, mais surtout de relations amoureuses plutôt tortueuses : « Je n’aurai été qu’un lys d’eau taché de sang / un noble naufrage aux berges de son corsage. » La seconde partie nous plonge dans un monde en guerre. Une menace plane au-dessus de nos têtes (motif de l’oiseau), d’autant plus grave que les « camarades » semblent avoir abandonné la partie. « Je ne vous retrouve plus dans ces déserts de lave / où les uns dormaient / pendant que les autres veillaient / Pour éloigner la mort / Camarades ». Dans le dernier poème, celui qui donne son titre au recueil, le poète proclame le nouvel homme qu’il est devenu, un homme debout qui tire sa force de la nature et des êtres (lire le poème ci-dessous).

Gilbert Moore était journaliste. Il a écrit d’autres livres dont des recueils de poésie. Dans L’exode ardent, il dédie des poèmes à Gilbert Langevin, Claude Péloquin, Pierrot Léger... Plusieurs sont rimés, ce qui est quand même surprenant en 1971.  On en lit aussi quelques-uns en prose. La poésie de Gilbert Moore est peut-être « sentie », mais peu originale.

L'EXODE ARDENT
Je suis debout sur les tremplins du sang lâché dans la lumière
Je suis fort de la force de la rose
mordant à la chair du soleil
Je suis fort de la force du poisson
frayant sa survivance de l'eau à la terre
Je suis fort de la force de l'esclave
arrachant à ses os ses chaînes premières
Je suis fort de la force de l'arbre
dénouant ses racines
malgré la terre trop dense de son pays
Je suis fort de la force de l'infanticide innocenté
au seuil de tous les gibets
Je suis fort de la force du saumon
remontant
à la rançon de sa vie
le cours dangereux de tous les fleuves
pour que ses petits vivent et s'attaquent à leur tour
à tous les remous
Je suis fort de la force de la mère
donnant son fils au monde
au prix de sa chair en charpie
Je suis fort de la force de l'homme
arrachant au feu son secret

Je gicle à grands cris de mes crues baptismales.


10 juin 2022

Kir-kouba. Incantations. Rivière aux mille détours

Robert Lalonde, Kir-kouba. Incantations. Rivière aux mille détours, Montréal, Éditions Atys, 1971, 82 p. (Le dessin de la couverture et les trois illustrations pour séparer les parties (?) du recueil sont anonymes. Sur trois d’entre elles est écrit le mot « silence »)

Déjà, le titre surprend. On suppose que c’est le nom autochtone d’une rivière. La lecture des titres des poèmes retient aussi l’attention. On va lire des odes, des ballades, des fables, des hommages (à Godin, Péloquin, Juan Garcia, Chamberland, Gauguet, Langevin, Claude Laurier, Gilbert Moore, Miron…) et même une vieille chanson folklorique (Piquette ne veut pas sortir du trou). 

Les premiers poèmes (des odes d’un lyrisme surprenant) nous plongent dans un mélange d’anciens procédés et de modernité : « Ô temps de baume, temps de baume / quel homme ici-bas / n’a pas sa part de tracas ? / séismes où il mesure les murs de sa masure / entre la vie et la mort à l’attente de l’azur cru / au barrage des brumes, mordante saison / quand vire le vent ». On reconnait la manière Lalonde avec les allitérations, les appositions et l’impression que certains vers en contiennent deux.

Pour Lalonde, l’explicite n’est pas nécessairement une obligation. Cependant, ici et là dans le recueil, on lit des poèmes sans fla-fla, comme dans les deux disposés à la verticale sur plus de trois pages repliées sur elles-mêmes : « Vents froids, vents chauds, vents des villes, vents des forêts / Vents de rêves blêmes d’hôpital / où le temps essaime / Vents des pommiers du printemps la laine / Vents d’hiver pinçant le jour vif du sang / du linge gelé sur la corde raide / Vents des mers où le marin nage pogné d’algues / Vents de terre battue des femmes nues de cœur ». Comme en fait foi cet extrait, la poésie de Lalonde est musicale, lyrique, incantatoire. Il utilise très souvent le procédé de l’anaphore, le retour d’un vers. Hors de tout doute, Lalonde aime les mots, les expressions du crue, les métaphores surprenantes.

Certains poèmes sont un feu roulant de mots, sans qu’un sens bien net émerge; la pensée vagabonde d’une isotopie à l’autre : « eau d’érable ou charmeur d’une terre à bois / si parfois le cœur s’égare par malentendus / dans un corbillard, l’escale de l’illimité / en ce jour d’érosion entre le rêve et la réalité ».

Pour ce qui est du sens, Lalonde célèbre les grandeurs et les misères de la vie, l’amour, le moment présent, les relations amoureuses, l’amitié, la poésie… mais aussi il relève les injustices, les espoirs brisés… avec une pensée bienveillante pour les laissés-pour-compte, les Métis. 

5 juin 2022

Charivari des rues

Robert Lalonde, Charivari des rues, Montréal, Atys, 1970, 72 pages
(Illustration de la couverture : Carlos Labrosse)

Disons-le dès le départ, l’écriture est plus contenue que dans le recueil précédent, même si on lit encore quelques poèmes qui valsent en tout sens. Le recueil est plus lisible et plus attachant. 

Il me semble que deux sujets alimentent le recueil. Le poète est au cœur de plusieurs poèmes et on découvre un être désillusionné (les mots « rêve » et « illusion » et d’autres synonymes reviennent sans cesse), en désaffection de soi, inquiet de son avenir : « l’impasse du lendemain » succède à la « remorque des rêves » et aux « tams tams des déboires ». La désillusion qu’on lit dans « La rengaine du p’tit vieux » est sans doute aussi la sienne : « un jour de plus, un jour de moins / au bord de la mort, sans ami / trop vieux et de trop dans la vie ». C’est peut-être dans le poème « Portrait d’un enragé » qu’on comprend mieux la source de son mal de vivre. Je cite le début : « Sans le sou, sans terre et fier de son coup / sans but ni métier, sans rêve ni papier // Sans joie, capable de tout et de rien / nomade sans parole et sans foyer ». 

Le second sujet — qui le rapproche de Jean Narrache — n’est pas très éloigné du premier. Lalonde trace un portrait poétique de la petite faune urbaine qu’il côtoie, celle des déshérités, des laissés-pour-compte, des personnages qui, à bien des égards, ne sont que des doubles de lui-même. Ainsi en est-il des poèmes « Camelot des quatre saisons », « Portrait d’une catin », « Balayeurs des rues », « Rues », « L’entrecroisé des rues » et « Le marginal des rues » dont je cite deux strophes : « l’on te voit, homme des rues, déserter le cafard / par les cahots et les bruits, avec ton chien de hasard / nez-à-nez au carré des bancs délabrés // à tourner la meule du quotidien pas à pas / de la plainte des mains à la racine des rides ».

On l’a dit, Robert Lalonde était métis et s’en réclamait. Doit-on y voir une cause de son malaise social? L’auteur lui-même ne fait pas ce lien, pourtant… En guise d’extrait, je vous propose un poème dédié à son père et à sa ville natale.

PORTRAIT D’UN MINEUR
pour mon père, pour Sudbury, Ont.

ville aux mille visages
où le temps ravage les mirages

dur d’oreille à l’appel 
des monts noirs et chauves

crue des saisons de boue et de slague 
où l’homme pétrit dans le roc son image

nickel à l’abandon d’un crique vert acide 
où l’air de sulfure plein de brûlure drague

mines où l’homme s’affronte sous terre 
de la sueur au cuivre la rouille et le fer 
crachant dans le noir son espoir et son rêve 
à l’usure son sang perfore la nuit,

coi d’ardeur à l’attente d’une femme en émoi 
marteau-piqueur à l’étincelle de froid 
l’éclair au cœur à briser la lie 
dans cet enfer trime de son bras une trêve.


27 mai 2022

Rafales de braise

Robert Lalonde, Rafales de braise, Montréal, Atys, 1965, n.p. (Couverture de J.-L. Lamarche)

Robert Lalonde (à ne pas confondre avec l’acteur et romancier du même nom qui publie à partir des années 1980) est un poète et un peintre né à Sudbury en 1936. Il revendique son appartenance à la nation métis. Il a participé à la Nuit de la poésie en 1970. Il a écrit trois recueils de poésie aux éditions Atys : Rafales de braise (1965), Charivari des rues (1970) et Kabir kouba (1971). Il a aussi publié des recueils de contes, recueillis auprès des Métis et des coureurs de bois :  Ailleurs est en ce monde (1966), Les contes du portage (1973) et Les contes de la lièvre (1974).

On peut déjà dire de Robert Lalonde qu’il a un style bien à lui, ce qui n’est pas négligeable : « elle qui fut reine de mes rafales de braises et de neige / aux désirs d’océan, oasis fébrile de plénitude / goguenarde elle piétine mes plates-bandes en rosiers ». Comment définir ce style? D’abord il est très métaphorique, donc difficile pour le lecteur. On dirait que la poésie avance par agglutination. Aux propositions s’ajoutent d’autres propositions, aux thèmes d’innombrables ramifications, comme si le poète n’arrivait pas à saisir l’idée ou qu’il préférait ne pas l’enfermer dans un carcan verbal trop restrictif. Collage surréaliste? Au final, cette densité obstrue parfois le sens du poème.  

La femme, toutes les femmes, depuis la jeune fille jusqu’à la mère, en passant comme il se doit, compte tenu de ses racines, par la femmme autochtone, occupent les premiers poèmes : « ton corps en cadence du temps ton cœur à l’encan / les plumes de ta vie forment un parasol de soleil / Indienne au visage cuivré les arbres pleins de toi / les rivières ton regard la lune ton sourire ».

Pour le reste, on découvre le regard d’un poète qui observe aussi bien son entourage que l’univers, se contentant de les appréhender, sans les investir vraiment : « l’espace / court de long en large, main dans la main, / avec le temps, sur des buttes en bétons ». Ou encore : « l’humain marche, les vestibules s’entrecroisent / il rampe, les ténèbres l’invitent ». Le poète cherche sa place — et celle de l’humain — dans cette univers en changements, ce qui ne va pas sans inquiétude, par exemple dans ce poème dédié à Gilbert Langevin : « il est né toi pour être témoin de ta détresse / sur ces continents un reflux de vie en sourdine / ton cœur gringalet grince avec tes chaînes ». Même si le poète me semble plus dans la résilience, de temps à autre pointe une dénonciation : « j’invite à boire tous les assassins de la vie / au banquet des affamés les assoiffés  / où seul le hasard sert lieu de conscience ». 

En conclusion, voici de courts passages, dont plusieurs inspirés par la nature,  qui méritent d’être cités parce qu’ils étonnent : « ces femmes, d’été, bosquets de cordes-à-poulies »; « entre tes cuisses une étoile d’eau en aval »; « un rosier se fanait dans la verdure de leurs yeux »; « la fleur dans le lit étoilé des boutons d’or »; « l’appel de la pluie fermente le sol »; « ces paysages effleurés de tendresse »; « tes yeux de fleuve ».

Sur Robert Lalonde

À venir
Charivari des rues
Kir-Kouba

23 mai 2022

Les cahiers fraternalistes

Gilbert Langevin et all., Les cahiers fraternalistes, Montréal, Atys, 1964, pages. (Couverture : poégraphie de Jean-Louis Frund) (Coll. Silex no 5)

Gilbert Langevin prenait plaisir à choisir des surnoms, souvent déroutants, soi-disant parce qu’il y avait plusieurs personnalités en lui. J’aime croire que c’était juste un pied de nez à l’institution littéraire. Gyl Bergevin, Zéro Legel, Carmen Avril, Régis Auger, Alexandre Jarrault, Daniel Darame, Carl Steinberg, c’est Gilbert Langevin.

Dans le présent recueil, on trouve des textes de Gilbert Langevin (des reprises de Symptômes), de Zéro Legel (de l’Académie Radisson), de Carmen Avril (sur la quatrième de couverture, on nous annonce deux parutions à venir) et de Régis Auger (du parti Rhinocéros). Aussi bien dire que Langevin a écrit le recueil presqu’en entier. L’accompagnent François Hertel (« Introduction à la vie polyglotte »), Jean Gauguet (des reprises de quatre poèmes de La saignée du pain) et Liliane Morgan avec quatre courts poèmes (autre pseudo de Langevin?). Dans une lettre, François Hertel, après avoir avoué ne pas avoir lu ses recueils, accepte de représenter Langevin et Atys en France, même s’il « est impossible de vendre en France des livres de poèmes » à moins d’être mort.

Les cahiers fraternalistes sont donc constitués d’une suite de textes assez décousue : des poèmes surtout, mais des essais, des lettres et plusieurs références bibliographiques sur des poètes de l’époque, en bas de page. Que font-ils là? On n’en a aucune idée.

L’intérêt de ce recueil, bien entendu, c’est tout ce hors-texte, les noms et les annonces farfelus (« à paraître en 1984 (sic) : « Solitude, fraternalisme et poésie », essai de Carmen Avril et Gilbert Langevin aux éditions du saule).

Et le fraternalisme? « Il n’y aura jamais de manifeste du fraternalisme ». Pour en savoir plus (ou pas plus), lisez cet extrait.



13 mai 2022

Symptômes

Gilbert Langevin, Symptômes, Montréal, éditions Atys, 1963, n. p.

Même si le premier poème s’intitule « naissance » et qu’il traite du pouvoir de résilience qu’engendre l’état amoureux, on ne peut pas dire pour autant que Symptômes soit un livre de rédemption. Langevin reprend là où il avait laissé dans son livre précédent, À la gueule du jour : « mes joues se creusaient en paume de cercueil » ouvre le recueil. Le monde survit dans un état de déliquescence avancée et on a peu d’indices qui nous permettent de comprendre comment il en arrive à un tel constat. Peut-être que la vie a trop peu à offrir, tout compte fait, et doit-on se contenter d’amours passagers (« il m’arrive maintenant d’égarer mon corps / en la mer en elle »), d’un peu d’espoir de fraternité, bien lointaine il faut dire : « qui les sortira de ce pétrin de boue / les englués là-bas par tant de défaites / qui leur prêtera main douce d’amitié / qui les ramènera vers l’auberge de joie ».

Se dégage du recueil un jugement sur ce que le monde est et sur ce qu’il devrait être. Et cette morale a des relents de religiosité que l’ironie n’arrive pas à effacer. « Corps et Âme étrennent leur lune de fiel ». Le plaisir a souvent l’odeur du péché : « tant que l’amour fermente / la chair flambe ». L’univers est parsemé d’embûches, de tentations, d’impuretés et de débauches : « des abcès de nausée éclosent en ma poitrine / où cacher mon minerai d’inquiétude / débauche! débauche! / quel chantier de chanter mon désenchantement! »

En même temps, on sent une résistance, et même un refus d’abandonner la partie. On a même l’impression qu’il faut parfois se faire violence et forcer les portes de la joie, quitte à ce que le rire sonne faux : « continuer de classer calmement / les fiches du labeur / charpentier d’éternité / ciseler le buste du Verbe / apprendre le métier de sourire / à chaque jour suffit sa mort »

Le dernier poème du recueil (voir l’extrait) traduit bien ce combat toujours à reprendre, cette recherche d’un petit bonheur qui n’est pas sans rappeler la joie ironique de Sisyphe pour son rocher. 

Petite anomalie dans le recueil : deux poèmes, qui font trois pages, sont répétés et la troisième page est différente… 

credo (ab absurbo)

à deux cheveux d’avouer l’échec total 
flambée s’empare de l’âtre dorsal

espoir se rallume en orbe de victoire 
les mots se bousculent entre les dents

exil vaut d’être vécu
à deux cheveux de courber l’échine
une noce de neige et de soleil irise le crachat

le frimas des peines avive son échéance

à deux cheveux de tondre l’avenir 
l’amour enchaîne l’ombre 
à l’isthme de l’exil    notre survivance

Gilbert Langevin sur Laurentiana

8 mai 2022

La saignée du pain

Jean Gauguet, La saignée du pain, Montréal, Atys, 1963, n.p.

Le second recueil de Jean Gauguet est assez différent du premier (Cendres de sang). L’ambition esthétique est  plus grande : certains poèmes sont même tout à fait surréalistes.

Dans « Atomitude », la première partie, Gauguet dénonce toutes les violences, à commencer par la guerre : « Tel un poignard à haute voix / nous dénonçons la guerre / cancer qui mine la planète / jusqu’aux racines dorsales ». La guerre n’est que l’épiphénomène d’un monde en manque d’idéal : « l’homme se gave de haine / le symbole bancaire engendre les armes et la névrose ».

Dans « Amour », seconde partie dédiée à Paulyne Dion-Larouche, certains poèmes s’adressent à son amoureuse (« Je suis la mer sur tes yeux de jonquille »), mais d’autres tentent plutôt de dire la grandeur de l’amour : « le mariage du bleu et de la sève sera leur plénitude / demain les arbres enfanteront / car le froment se fait sentir sous l’écorce ».

Dans « La saignée du pain », dernière partie, le poète évoque son mal de vivre. La saignée du pain, c’est en quelque sorte la rançon qu’il faut payer à la vie. 

AUX manchons des jours sanglés 
   grince le soc des heures 
   geint la roue du délire

le bon grain dans les sillons d’asphalte 
titube à en perdre la tige

que de pas trépassent avant la moisson

le sang tire la charrue 
la main s’étrangle aux manchons de la vie 
        c’est la saignée du pain 

29 avril 2022

Pierre de cécité

Marcel Bélanger, Pierre de cécité, Montréal, Atys, s.d [1962], s.p. [55 p.]

Pierre de cécité est le premier recueil de Marcel Bélanger (1943-2010). Il est très subdivisé : six parties. Chacune d’elles a un dédicataire : Les chants du mystère (à Rina Lasnier), Trois Picasso (à F. R. Pageau), Psaumes verts d’angoisse (à Yves Beauchemin), Guitare d’aube et d’ombre (à Manuel Betanzos Santos), Métamorphoses intérieures (à Nicole) et Cantate de l’homme nu (à Jean Ménard).

Ces « pierres de cécité » témoignent de la difficulté à trouver un sens à notre monde opaque, du désir de comprendre les « mystères de la vie », organiques et spirituels :

Je ne me souviens plus que de l'oubli
Je ne suis plus moi — et j'essaie de m'atteindre
Dans l'œil multiple de l'étoile
Et je retombe oppressé au seuil des chaos
Je ne profère plus alors d'oracles prophétiques
Je suis l'homme au creux de l'Homme
Prisonnier d'un sang ténébreux
Enchaîné au trépas d'une rouge mémoire.

La dernière suite, « Cantate de l’homme nu », résume assez bien la démarche philosophique du poète : elle comprend trois poèmes dont les titres sont empruntés à Gauguin : « D’où venons-nous? », « Qui sommes-nous? », « Où allons-nous? »

 « Joie des plénitudes – existais-tu alors que nos âmes cherchaient à être source d’elles-mêmes – alors que notre sang d’homme désirait le fruit interdit? » (« D’où venons-nous? »)

« Homme qu’es-tu au fond de nos abysses d’inexprimable? Où es-tu avec cette angoisse broyant la floraison des joies? » (« Qui sommes-nous? »)

« - Sans cesse nous rampons levant un œil violet d’envie – vers des pics de pure clémence – avec en nous des mélancolies de mystère disparu. » (« Où allons-nous? »)

La poésie de Bélanger, intellectuelle, abstraite et spirituelle, détonne dans le catalogue d’Atys. Le style est hyper métaphorique, chargé et parfois lourd : « J’arracherai les clous d’azur de l’ombre – le mutisme des mers intérieures – les algues de lumières des steppes empourprées ».

À propos de Marcel Bélanger

22 avril 2022

Électrodes

 Jacques Renaud, Électrodes, Montréal, Atys, 1962, n.p.

Le recueil est composé de quatre suites, la première n’étant pas nommée. Les trois autres s’intitulent « Au rythme des pores », « Éclats » et « No man’s ocean ».

 Le premier poème va ainsi :

« utopie d'un océan de torsions aux rivages de l'angoisse
faiblesse d'un aboiement de haine
l'amour tentaculaire
et ses dégoulinures de vanité
aux cassis des âmes tuméfiées »

 Et le reste est à l’avenant. Plus souvent qu’autrement, les mots noient le propos; ne reste qu’une longue plainte lourde et difforme, comme l’auteur lui-même le constate.

« poème de la lourdeur
poème surchargé
puant de haines bêtement haineuses
où l'espoir s'écrase sans raison
assommé
les yeux crevés
l'enfance broyée
sous des tonnes de vies stagnantes
flasques »

La vision est très noire et même apocalyptique: les quelques éclats de beauté qui apparaissent ici et là sont écrasés par les laideurs environnantes; les sujets sont plongés dans un monde de violence :

« les serpents m'enlacent visquosité somnolente
de milliers de bouches rouges qui lèchent les venins d'amour
et vomissent les filtres de haine
mon tombeau est un bal serpentaire »

Seule l’amour physique lui apporte quelques réconforts.    

« lécher ton âme et son soleil aquatique
ressacs de raz-de-marée à des récifs de volupté
flux et reflux
enroulements de hanches
spirales et tornades univers et prairies
caresser nos genèses en poudreries de vertige »

15 avril 2022

Holocauste à 2 voix

André Major, Holocauste à 2 voix, Montréal, Atys, 1961, 53 p.

Major écrit dans l’un de ses Carnets : « La poésie, pour moi, emprunte désormais l’aléatoire détour de l’anecdote, elle fait vœu de pauvreté, sinon de chasteté, elle tend au silence plutôt qu’à l’éloquence, elle prend la figure de l’ignorant que j’ai toujours été, elle suit ma pente dans le fol espoir d’étreindre une vérité plus improbable que jamais. » (Prendre le large, 2012)

On ne reconnait pas André Major dans ce recueil qui donne dans un romantisme grandiloquent. Gilles Marcotte écrit le 20 janvier 1962 dans La Presse : « André Major est sincère, énormément : cela se voit à l’œil nu ». Cependant, le reste de sa critique est sans appel : « Ce ne sont qu’images torturées, forcées, indigestes, allant plus souvent qu’il ne faut à la frontière du ridicule. » Pour employer les mots mêmes de Major, dans sa réponse à François Dumont, à propos de la dernière phrase du recueil (« QUI VEUT VIVRE S’ARME »), les « excès de rhétorique » sont très nombreux. Major enchaîne en disant qu’il ne voyait pas d’autres façons de secouer l’immobilisme dans lequel était plongé le Québec.

Va pour la situation sociale mais, s’il se peut, le style est encore plus chargé quand il parle d’amour : « Des flaques bien sales tapissent / l’aube masturbée / et nos corps en roulent de soif / nos corps aspergeant d’ombre / la forêt monastique ». (Je m’attire à toi). On lit aussi cette surenchère stylistique quand il délivre ses états d’âme : « Mon cœur me tuera / à force de faim et de soif / Yeux traqués bouées de mes braises / fondez le froid / J’aime les rayons qui me cendrifient / Étrange passion de flamber / aux torches des regards ». (Je veux vivre)

Inutile d’en rajouter, Major se cherche, expérimente, et de toute évidence tente de faire du bruit, de secouer le pommier. Situons-nous dans le temps. On est en 1961, avant Parti pris, avant le RIN, le FLQ, etc. Personne dans les années 50, hormis Gauvreau, ne pratiquait une telle esthétique de l’excès.

Le recueil compte deux parties. Dans « L’amour – Amour », le poète exprime ses sentiments amoureux, heureux ou malheureux, sa solitude, ses espoirs, son désir de vivre, ses relations d’amitié (un poème est dédié à Langevin et Gauguet). Dans la seconde partie, « La peur du froid total », le poète questionne sa présence au monde, évalue sa position sociale, ses engagements. Il dénonce un monde déshumanisé, clivant, aliénant, lâche. Le mot « Québec » n’est jamais prononcé, le discours demeurant assez général.

Voici le début de « L’âge d’or de la barbarie » :

L’Occident ronfle de son sommeil d’ogre
Son ombre de bête renifle les flancs
de ceux qui creusent leur trou d’angoisse
Et les canons ont les nerfs à fleur de bouche
Les mers ne broutent plus les rivages à l’aise
Leur peau est plaquée d’huiles
D’étranges bolides les crevassent
mais elles ont de fausses marées
Les mers ont mal elles se taisent
L’Occident n’a pas le courage de sa puissance
et de ses crocs
Il va exploser d’orgueil fauve
L’œil des habitants a couleur de ruines
Les fleurs comme tous les pièges de la Terre
n’ont plus la beauté certaine et les corolles bien fraîches

La publication du recueil ne fut pas réalisée sans problème : « Peu avant la publication d’Holocauste à 2 voix, Langevin disparaît à nouveau. Et quand l’imprimeur Pierre Guillaume m’appelle, j’apprends qu’encore une fois les frais d’impression n’ont pas été payés, mais qu’il me fera un prix d’ami si je l’aide à coller la couverture et à installer le bandeau Jasmin sur la centaine d’exemplaires. Cette fois, c’est mon père qui en fera les frais. Il n’avait pourtant jamais été question de compte d’auteur. Encore là, je dois m’occuper de la distribution et du service de presse. » (Major cité dans : Michel Biron, François Dumont, André Major, Montréal, Boréal, 2021.)

+ + + + +

François Dumont : « Déjà, en 1961, les mots qui concluaient Holocauste à 2 voix, « QUI VEUT VIVRE S’ARME », annonçaient ce que vous écririez deux ans plus tard dans Liberté : « La lutte est engagée, et on peut être assuré que plusieurs d’entre nous la feront les armes à la main »…

« C’était là un excès de rhétorique dicté par le fait que je ne voyais pas d’autre issue à notre immobilisme politique. Je misais sur la menace de cette violence appréhendée pour provoquer une prise de conscience dans les milieux politiques et peut-être même au sein de la population. Le Québec d’alors semblait résigné à reproduire son passé. Même le Frère Untel avait été mis en pénitence pour avoir osé dénoncer ce qui sautait pourtant aux yeux. Dès qu’une parole libre se faisait entendre, on la muselait.»

8 avril 2022

Le froid se meurt

André Major, Le froid se meurt, Montréal, Atys, 1961, [s.p.] 30 pages. (Préface des Gilles Leclerc)

Le recueil s’ouvre sur le désir, désir de départ, désir de chaleur et de lumière. Il faut sortir de la nuit, dompter le froid, rompre avec l’inertie. Cette énergie très organique le porte vers l’action; il doit bouger, agir : « insoumise ardeur de mon âge / à l’heure où viennent les oiseaux d’angoisse / se révolte mon cœur essoufflé / de fuir l’intolérable réseau des chaînes ». Le besoin de liberté s’exprime aussi dans la sexualité : « nuit propitiatoire / des corps se cherchent / sauvagement ». Le bonheur est libre, comme l’enfance, comme  le  sentiment amoureux : « incrustés dans mon visage / les glandes de tes yeux-douceurs ». La vie est là qui s’offre, il faut plonger, bousculer, défier. « seul  je ne peux racheter la vie / venez venez je vous précède / le large ouvre son œil béant ». Délesté du mal qui le gangrenait, son « moi nouveau » se sent léger, libre  : « j’ai vomi des facettes de glace /…/ j’ai chassé de mon cœur / l’odeur de pourriture ».

André Major n’a que 19 ans quand il publie ce recueil et déjà on perçoit l’écrivain engagé qu’il va devenir. Il va, très tôt dans les années 60, contribuer à secouer le joug qui écrasait la société québécoise, entre autres en fondant avec quelques amis la revue Parti pris

Voir aussi Le cabochon



31 mars 2022

D’un monstre à l’autre

Claude Laurier (pseudo de Lise Lapointe), d’un MONSTRE à l’AUTRE, Montréal, Atys, 1961, 40 p.

Le premier poème s’intitule « hécatombe à Pénélope dixit Georges Brassens » et au bas, comme ce sera le cas de tous les poèmes, est inscrite l’heure où il a été achevé, dans le cas présent « 8 hres p. m. ». La référence à Pénélope n’est pas gratuite, ce poème évoque un déracinement amoureux, l’abandon, la perte de l’estime de soi. Laurier file une métaphore (la décomposition des fruits et des corps) pour décrire la perte : « griffes de chairs putrides / et toi   tu essaies de masquer les déchirures / maintenant puante carcasse en lambeaux de sang ». Vérification faite, « Pénélope » est le titre d’une chanson de Brassens dans laquelle il s’interroge sur les rêves de l’épouse rivée à sa maison, donc sans lien très fort avec le poème de Laurier.

Les poèmes qui suivent n’ont pas tous la qualité de l’initial et ratissent beaucoup plus large que le revers amoureux. Tous reprennent plus ou moins le sentiment d’inconfort, de malaise, que la poète ressent. Il est inutile d’essayer d’identifier qui sont ces « monstres » qu’évoque le titre, mais chose sûre le mot « homme » revient souvent. Les poèmes traduisent un sentiment d’impuissance, on y fait état d’agression, de blessure, d’orage. « vous avez moissonné mes gerbes de sang / pourquoi   paver vos chemins de velours grenat ». La poète ne se pose par pour autant en victime, on pourrait plutôt parler d’une posture de défi et même de vengeance : « rivale intrépide / celle-là qui ne vient de nulle part se dit de partout / je me vengerai bientôt des déesses ». « Monstre », de son propre aveu, elle l’est aussi.

Seule femme à avoir publié chez Atys (Liliane Morgan a publié quelques poèmes dans un collectif), il est difficile de comprendre qu’elle n’ait jamais fait paraître d’autres recueils de poésie. Elle avait une « voix », comme on dit parfois.

les vrais

les peupliers ne me parlent plus
les sons de l’air touchant les femmes pendues au cou
ne correspondent plus aux miens

les peupliers droits s’enlignant de profil
              ont fermé ma fenêtre

mes yeux vivent de torses nus
              de belles robes écarlates   orange ou magenta...
 

gisent sur le sol mes souvenirs froissés   mes souvenirs mous...

je vais me taire
puisque les arbres qui me disaient de vastes poèmes
les ARBres se sont tus

—11 hres 45 a. m.





25 mars 2022

Le pouvoir de vivre

Jacques de Roussan, Le pouvoir de vivre, Montréal, Atys, s.d. [1961], 44 pages. (3 bois originaux de Janine Leroux-Guillaume) (Le recueil est dédié à son épouse : Wanda Malatynska)

Le livre, imprimé à l’atelier Pierre Guillaume, avec les bois de Janine Leroux-Guillaume, est très beau. Cependant, le projet poétique est plus modeste. De Roussan procède presque toujours par répétition d’un vers, d’une structure de phrase ou de strophe, ce qui est souvent l’apanage des débutants.

L’inspiration est large. Certains poèmes sont personnels, d’autres ont une portée sociale ou philosophique. Il ne faut pas y chercher de métaphores complexes, de surprises au tournant d’un vers, le tout baigne dans une simplicité de bon goût. On devine que ces poèmes musicaux ont été récités tant le propos est accessible.

Relevons quelques idées. De Roussan regrette le tournant artificiel qu’a pris la société : « L’homme, jadis libre, / s’enferme lui-même / et, de toutes ses fibres, / a jeté l’anathème / sur la liberté naturelle / où, lorsque grand et fort, / il avait une puissance réelle / qui magnifiait son corps. »

Plusieurs poèmes célèbrent l’amour et la vie (lire l’extrait), d’autres en dénoncent les laideurs : « Et la terre tourne pendant que, au fond des mers, grouillent des monstres pervers. »

L’humain est toujours en quête de beauté, d’une plénitude qui lui échappe : « Le frémissement des feuilles / est comme celui de la pensée / et s’exacerbe à danser / en vain sous l’œil / frémissant d’une brise insolente. »

L’auteur ne croit pas que la mort soit la fin de tout, mais ses croyances ne sont pas religieuses : « Rien ne me fera croire / que notre destinée / est pour toujours / de rester sur ce monde. »

En guise d’extrait, voici le court poème qui clôt le recueil :

Invocation

À la terre, ma mère,
Au ciel, mon père,
Au feu, mon frère,
    je clame ma force …

Au soleil de ma vie,
À la lune de ma nuit,
   je lance mon défi…

À toi, femme,
je crie mon amour!

5 mars 2022

Chante-pleure. Poèmes sépara-tristes

Georges Dor, Chante-pleure. Poèmes sépara-tristes, Montréal, Atys, 1961, 51 p.

Dor commence par une lettre au lecteur qui donne le ton : 

« Monsieur, Madame,

Je tiens à vous faire savoir tout de suite que je n’ai pas de génie, même pas celui de me taire; je m’excuse sincèrement et vous prie de me croire,

Votre tout dévoué,

Georges Dor

 

N.B.—Les mots sont faits pour nommer, aussi, ai-je voulu nommer ma peine et celle de ma province. Voilà pourquoi j’ai écrit ce que j’appelle solennellement une “poésie appliquée”. »

Dor écrit une poésie engagée, ce qui est digne de mention en 1961. Plus simplement que Miron, il parle de la dépossession d’un peuple qui n’a pas su trouver son identité, de son aliénation, de ses rapports faussés aux autres, d’une perte de repère qui mine tout, y compris l’amour. 

Nous sommes tous 

Exilés 

Touristes 

Locataires

Dans notre propre maison

 

Il nous manque un mot de passe

Un mot de trop

Un seul mot

Pour tout faire sauter

Le mot cœur ou le mot fierté

Le mot vainqueur ou le mot liberté

 

La poésie de Dor est toute simple, écrite pour être lue ou récitée à voix haute.

Pourquoi sont-ils venus d’Irlande 

A St-Germain

Me plonger dans l’anonymat 

Au lieu de me laisser vivre 

Sans borne

 

Mon ancêtre Patrick

Pourquoi n’êtes-vous pas resté là-bas?

Ici je ne suis rien 

Même parmi les meilleurs 

J’ai une voiture allemande 

Un grille-pain américain 

Un complet d’Italie 

Des souliers pan-canadiens 

Un chandail d’Angleterre 

Une langue de France 

Qui me sert de temps en temps 

A parler du beau temps

 

Et mon fils s’amuse 

Avec des jouets Walt Disney 

Fabriqués au Japon

J’ai bien une cravate carrelée 

Du plus pur artisanat 

De chez-nous

Et un orme dans ma cour 

Qui porte l’inscription Western Realties…

 

Ma maison est à vendre

25 février 2022

Les hanches mauves

Yves-Gabriel Brunet, Les hanches mauves, Montréal, Atys, 1961, 78 p.
(Couverture de Germain)

Le recueil est « dédié entièrement » à Antonin Artaud. Dès la première phrase de la préface, la violence est au menu : « Les corbeaux errent à l’aise dans le moulin de mon cerveau, mais la nuit porte l’haleine des faux et déploie sur eux son aile d’assassin ». Avec Brunet, le poète entre en guerre : « lever l’arme contre les salauds, ainsi va de la mission du poète ». Le poète devient en quelque sorte un héros-résistant contre un monde de salauds qui s’ignorent : « Assassinez-vous entre vous si vous le voulez; mais si vous décidez de tourner vos épées contre moi, soyez au moins des assassins dignes de ce nom. »

Le recueil contient quatre parties sans titre, mais chacune introduite par une citation d’Artaud. Les relations « amoureuses » me semblent le thème de la première partie. Le tout baigne dans une climat de cruauté, comme si la femme n’était qu’un sexe: « Les filles laisse-les pisser / elles ont le cul cousu et les cuisses striées […] Pourquoi sont-elles sur terre // Elles vous poussent / elles vous tirent / elles vous saignent / on rit on sourit on les embrasse / on baise avec pourquoi ».

Dans la deuxième partie, le poète essaie de comprendre (ou d’exprimer) comment il en est arrivé à cette vision apocalyptique du monde : « Alors ce matin-là / ce matin-là est entré un corbeau / un corbeau noir / avec une demi-pelure de pamplemousse / ouverte en parapluie / c’est vrai il pleuvait // Et moi j’avais soif / il m’a ouvert les veines / non une veine / et j’ai bu de mon sang // Et du sang c’est noir / et c’est pour ça que ça goûte bon ».

Bien malin qui pourrait nous dire le thème de la troisième partie. Elle est introduite par ces vers d’Artaud : « Quand on creuse le caca de l`ÊTRE et de son LANGAGE, il faut que le POÈME sente MAUVAIS. » Brunet laisse libre cours à son inspiration, juste pour le plaisir des associations de mots qui vont secouer le lecteur et brasser ses certitudes esthétiques et humanistes. Le monde tel qu’il est, il faut le détruire : « Avec trente-huit couteaux / du feu de l’orient / avec trente-huit couteaux / pour fendre les idées / avec trente-huit couteaux Corbeau / ta voix de mâle me fascine / autant que ton ombre sans espoir ».

La dernière partie est beaucoup plus lisible. Le poète s’adresse directement au lecteur, l’invective, le somme de reconnaitre son aliénation, de bouger. « Déshabillez-vous sortez-vous le ventre pour ne jamais / jamais plus le recoudre laissez libre cours à vos boyaux / ils ont faim de liberté ». Cet extrait provient du poème « Libération » qui se termine ainsi : « Mais, bon sang, CREVEZ-VOUS! »

Contrairement à ce qu’on va lire chez les poètes de l’Hexagone, il n’y a pas chez Brunet la dichotomie oppresseurs/opprimés. Si j’ai bien compris, on est tous oppresseurs de soi-même et des autres… les poètes exceptés.

Disons-le, à part Gauvreau, rien n’existait d’aussi virulent au Québec en 1961. Cette poésie bruyante fait certainement le pont avec Parti pris et le mouvement de la contre-culture qui va naitre quelques années plus tard. Cependant, ne serait-ce qu’en raison de la représentation de la femme, j’ai l’impression qu’elle doit mal passer la rampe depuis les années 70.

18 février 2022

Cendres de sang

Jean Gauguet-Larouche, Cendres de sang, Montréal, Atys, 1961, s. p. (Collection Silex) (Le dessin de l’auteur sur la quatrième de couverture est d’Ernest Aubin)

Le recueil est dédié à Noëlla, à sa famille et à la terre.

Tout est modeste dans ce livre : d’abord ses dimensions 13 x 15 cm, puis le nombre de pages (une trentaine) et même l’inspiration (dix-sept poèmes). Le livre est broché à l’intérieur d’une couverture à rabats.

Les sept premiers poèmes évoquent plutôt des malaises. « je suis érable au sol de rien / pollen opaque de ville / souches de misère / ombres passagères ».

Les dix derniers célèbrent l’amour. Dans certains, comme celui que je présente, Gauguet-Larouche s’adresse à la femme aimée.

XV

tu es là dans le sang de ma vie
j’entends tes pas
ah !    vernis indiscrets

bavards corps à corps
j’accueille l’écho de ton corps
sans frapper     j’entre
le beau temps    la sève n’aiment pas attendre
nos bouches se gavent de baisers perdus
                                                      affolés
                                          embaumés
par les cordons mouillés d’une blanche salive
qui recouvre nos corps d’un linceul de joie

 

11 février 2022

Le vertige de sourire

Gilbert Langevin, Le vertige de sourire, Montréal, Atys, 1960, 4 pages. (Feuillet 4 pages sous chemise. Imprimé à l'Atelier Pierre Guillaume.) (Exemplaire de la BAnQ)

Le vertige de sourire ne contient qu’un poème, mais quel poème! On dirait que Langevin, lui qui nous a habitués aux poèmes plutôt courts, vient de découvrir le surréalisme et qu’il s’amuse comme un enfant devant son nouveau jouet. 

 

On y lit :


Des images empruntées à des thématiques assez éloignées : 

« tonneaux de larmes pentecôte ou menottes

morsure à cul de planète

sous le miel trop de vinaigre »

 

des enchaînements plutôt tortueux : 

« mes péchés printaniers mes péchés de velour

vomissures d’étoile sperme ventriloque

la vitre se laisse lécher hublots sur absence

quoi de plus doux que la langue d’un fou

discordance

fouillis gélatineux des sacristies panorama de chair »

 

Mais au-delà de cette liberté verbale, on a un homme avec ses complexes, sa culpabilité, ses restes de croyances religieuses, et aussi un révolté…

« ah que mon regard à ce trop loin de la main s’embarque

chandelle d’œil-en-ciel     flamme éteinte

découvrir tant de choses

l'imposition des chaînes de la connerie

les lois de pesanteur

la constellation des jalousies

le sang qui se répand

cet essor éperdu qu’on perd à tout instant

dans le bonheur     dans la torture »

 

… avec cette volonté de trouver des alliés : 

« mais dans mon exil volontaire

il y a les poissons     il y a la tortue

il y a le chat     il y a les oiseaux

eux aussi sont mes frères

j’en ai même aux lèvres le sourire

le vertige de sourire face au vide »

4 février 2022

Silex 2

Louis Caron, Pierre Chatillon et Olivier Marchand, Silex 2, Montréal, Atys, 1960, n. p. (24 p.]

Parmi les publications d’Atys, cinq s’inscrivent dans la collection « Silex » : Nouveautés poétiquesSilex 2Cendres de sang (1961), Le froid se meurt (1961) et Les cahiers fraternalistes (1964). Pourquoi ces recueils et non pas les autres? Ça reste un mystère. Trois sont des collaborations, deux ont un auteur unique. 

« Silex 2 » est parfois renommé « Silex 60 » dans des promotions d’Atys. Le titre est emprunté à un poème d’Olivier Marchand publié dans Crier que je vis. Plus que le titre, le poème lui-même figure au début du recueil (M. Marchand m’a confié qu’il l’ignorait), ce qui ressemble à une épigraphe. Dans son poème « Silex », Marchand nous dit qu’il n’y a pas de raison de nous taire, qu’il faut « parler tout haut », idée qui devait plaire à Langevin.

Le recueil contient 10 poèmes et des publicités. Les cinq poèmes de Pierre Chatillon oscillent entre l’intime et le social. « À bord / du grand vaisseau pourri de mes bottines, / j’ai mouillé l’ancre en la misère de la ville. »; « Et j’ai passé / dans le parfum profond et noir de tes cheveux / une puissante, épaisse nuit / Tous au fond de la mer. »

Les cinq poèmes de Caron sont à la fois fantaisistes et quelque peu misérabilistes : « la colline était la vache / qui mâche son foin / et les roches bleues / geignent sous les pas »; « si près de nous la mort / et la misère dans nos barbes / qu’on n’a pas de raisons / de ne pas essayer un peu / d’être un peu heureux… »

Les cinq dernières pages du recueil sont des « petites annonces ». On rappelle l’existence de « Nouveautés poétiques » tout en mentionnant que le recueil est épuisé, on annonce la parution prochaine du Journal d’un inquisiteur de Gilles Leclerc (« L’ironie au service de l’hérésie ») et on fait une publicité pour « Rythmes et couleurs » une revue parisienne dirigée par François Hertel (« représentant d’Atys à Paris »). 




28 janvier 2022

Ces filles de nulle part

Serge Deyglun, Ces filles de nulle part, Montréal, Atys, 1960, 125 pages.

Le recueil contient quatre nouvelles, dont trois portent le nom d’une femme. En 1949, Serge Deyglun s’est engagé comme marin et a navigué 18 mois aux Antilles. On peut supposer que ce périple est à la source de son recueil.

Cycle
Le narrateur erre, entre autres dans le port. Son regard se porte surtout sur la laideur de la ville. On comprend qu’il veut partir.


Esther
Esther est une prostituée, très attachante, rencontrée dans un port en Colombie lors d’un escale qui dure une semaine. Le narrateur fréquente les bars et surtout se paie tout un « trip » de marijuana, et une longue discussion avec une mite. « Et elle baissa les yeux avec une humilité qui me parut assez fausse. Je regrette de ne pas pouvoir renseigner le lecteur sur la véracité de cette humilité car, étant nouveau dans le monde de la quatrième dimension, je conserve encore, malgré moi, une conception "humaine" des choses et de sentiments. Il serait bon toutefois de vous apprendre que la mite est un animal aux dehors extrêmement honnêtes et propres. Une discussion avec un lépidoptère est chose très difficile. D'abord, la mite a la troublante et peu humaine habitude de vous regarder droit dans les yeux, ce à la longue, devient insupportable, Ensuite, elle a des yeux, dix fois plus volumineux que les vôtres, et s’il est vrai que les yeux sont "le miroir de l'âme", je comprends pourquoi certains contemporains l'enfouissent si profondément, la disent impalpable, et se hâtent d'en faire une chose sacrée. L'âme de la mite est trop évidente pour en être une, mais si cela est, je ne comprends pas mon animosité envers son regard. »

Cajua
Pour régler son problème d’alcool, un médecin a convaincu le narrateur d’accepter un poste en pleine jungle. La compagnie fait de l’exploitation forestière à Desterrada, en Amazonie. Sur le bateau qui l’amène à son poste, il rencontre Cajua, la jeune maîtresse cubaine du capitaine. Et il lui raconte plein d’anecdotes, parfois personnelles, parfois délirantes, ce qu’elle écoute patiemment.

Gréda
Récit assez surréaliste. Le narrateur, perdu dans un pays sans nom, rencontre Greda, une femme qui lui demande de cesser de parler et de regarder. De se contenter de regarder.

Les quatre récits sont étonnants, déroutants et parfois un peu confus. Il va de soi qu’on est loin du récit à la Maupassant. On trouve des relents du nouveau roman et de tous les mouvements artistiques de la première moitié du XXe siècle. Les narrateurs sont des êtres seuls qui se cherchent. Ils voyagent d’abord pour se dépouiller de tout ce qu’il traîne avec eux dans leur vie. Pour laver leur esprit. C’est l’époque de l’existentialisme et cela aussi est palpable chez Deyglun. Bien que ce ne soit pas le but, les récits de Deyglun illustrent le pouvoir colonial et le racisme qui l’accompagne.

Les trois derniers récits ont été réédités en 1971 aux éditions du Jour. Son ami Michel Garneau a signé la préface.

Extrait
« Cette nuit d'automne ou les panneaux-réclames ont écrit "cycle" m'a fait comprendre que je ne laisserais rien en arrière et que mes ennuis étaient déjà dans mes bagages, dans l'odeur de mes vêtements. Je ne crois pas en l'engagement. Cette tentative de justification me laisse froid. Je déteste le monde et tous les hommes. Je déteste encore plus leur conscience et cette ardeur épouvantable à être de mauvaise foi. Il n'y a pas d'ordre, rien de défini, aucune vérité antérieure aux hommes. C'est pourquoi je suis sceptique sur la qualité d'un engagement, quel qu’il soit. Dans l'état où sont les choses aujourd'hui, rien n'est valable et l'équilibre des peuples et de leurs systèmes n'existe pas. Ce voyage n'est pas une fuite, ce n'est pas non plus un compte rendu, non, seulement une autre chose inutile qui me rapproche de plus en plus de la seule chose à laquelle il nous est permis de croire: Le néant. »

Sur Serge Deyglun

Né en trompette