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1 mai 2026

Meilleur est rêvé

Carl Mailhot, Meilleur est rêvé, Waterloo, 1963, n. p. (Préface de Claude Jasmin).

Carl Mailhot (1937-2005) a eu une plus grande visibilité en tant que marin aventurier qu’en tant que poète : Voir ce site.

Disons qu’il n’était pas un poète qui avait une voix. Le premier poème du recueil se veut une petite fantaisie verbale, une parmi d’autres, le recueil en est tout plein : « Je suis un écrivain / et je vis dans une page, / une page blanche / avec une ligne pour me coucher / et un trait pour m'asseoir. » Le second commence aussi par des lieux communs : « Au moment où je te parle / la terre tourne et le soleil brille. » 

Le recueil compte trois parties : Moi, Elle et Quant aux autres. Malgré les titres, ses poèmes parlent beaucoup de lui, même dans les deux dernières parties. On devine un jeune homme fragile, au passé sombre, qui tente de contrer ses angoisses par la fantaisie.  (Voir le poème retenu.)

Le jardin qu'elle aura
Je serai las un jour
de mes non sens,

de ma pipe aussi bien et de ma poésie,
je n'aurai plus le coeur à soigner mon hérésie
et à coiffer mes cheveux longs.

Je serai las un jour
de mon noir à vivre,
de mon foulard au cou,
de mes nuits par les rues,
de ces filles inventées qu'on voit dans les revues
et je deviendrai simple,
oh! si simple à suivre.

Je serai las tu sais
de mes jeux compliqués,

de mes lettres d'amour pareilles aux mots croisés
et j'irai avec toi

comme un gamin qui vend son génie
pour une boule de gomme.


17 avril 2026

Trans-terre

Jacques Chapdelaine, Trans-terre, s. l., Éditions du lys, 1963, 53 p.

« La vraie réalité est hors du temps ». Voilà qui cerne assez bien le contenu de Trans-terre. La naissance, la vie, la mort, tout baigne dans un dans un temps d’attente, un univers intemporel, comme si le monde n’était pas encore né. « La vie finira par être la vie ». La vie sur terre n’est qu’un lieu de passage vers la « vraie vie », l’être humain n’est qu'ébauche d’un « pur esprit » : « Alpiniste d’absolu / Musicien de l’intemporel // J’accéderai aux pures régions / Où commence toute vie »

On aurait tort de lier tout cela à la religion, celle-ci étant mentionnée tout au plus. « Je suis comme moi ailleurs / Je suis déjà mort ici / Je suis comme ailleurs moi / Je suis mort ailleurs déjà / Je suis moi sans peur / Sans mort, sans corps / Je suis de déjà, d'ailleurs, d'ici, / Je suis comme monde en moi / Monde en amour comme déjà / Ailleurs en moi déjà l'amour / Sans yeux, sans corps, sans tête, / Comme le monde ailleurs en moi / Je suis amour ailleurs ici / Sans moi, sans mort, sans monde ».

Malgré la hauteur du propos, cette poésie demeure assez simple. L’anaphore, ce procédé de répétition un peu facile des apprentis-poètes, prolifère. Quelques poèmes ne sont qu’une suite de mots dispersés sur les lignes, sur la page. En voici un :



3 avril 2026

Les seins gorgés

Gemma Tremblay, Les seins gorgés, Montréal, Éditions du songe, 1969, 93 p.

Pour ce qui est de l’écriture, ce recueil n’est guère différent des deux autres que j’ai blogués : le style est très chargé, les métaphores se bousculent. Il me semble, cependant, que Gemma Tremblay va beaucoup plus loin dans l’approfondissement de son cheminement intérieur.

Entre chair et l’arbre
Cette partie, très ancrée dans le « je », témoigne d’un grand désordre intérieur. Elle perçoit autour d’elle beaucoup d’instabilité, elle essaie de sortir de sa « forêt remplie de loups-garous ».

Musiques statiques
La poète cherche une échappatoire, surtout du coté des arts, sans toutefois réussir à calmer son âme en détresse. « J’ai dans la gorge / l’âcre odeur des espoirs qui brûlent ». Tout au plus, la « musique, enfin, couvre [s]on cri ».

Prismes déviés
Difficile à lire. On assiste plus ou moins à l’effondrement psychologique d’une femme qui ne trouve plus de consolation nulle part.  « Qu'on fouille mes décombres / je ne suis plus maître de mes pensées / je vis ma vie attachée aux liens de la folie / revenir de mes voyages intérieurs / à chaque jour de plus en plus suicidée / le feu prend dans ma cervelle » .

La part de l’absolu
On a l’impression qu’elle a déposé les armes, qu’elle ne croit plus à rien, ce qui inclut religion, pays et poésie.  « Prodige de révolte sur la vie / je rassemble le désastre de mon corps / dans la patience des marchés au désert / derniers délires d’outre tarie ».

Pour une analyse de son œuvre : Une poète pour la Métis

Il y a comme un trop-plein dans cette poésie qui la rend difficile à lire. L’autrice elle-même en est consciente. En même temps, si on est le moindrement sensible, on ne peut se contenter d’un regard intellectuel sur ces poèmes pleins de souffrances.

ROND-POINT DES ARTS

Tu retiens ton souffle parc bruyant
parmi tes racines quadrillées
en immense marécage souterrain
les feuilles des poèmes
boivent la sève des branches ombrageuses
je capte ton message Carré Saint-Louis
entre poètes pigeons volants

Farniente d’Italie
zal polonais ou pause québécoise
où sont-ils peintres et chevalets
théâtre en plein air chansonniers
orchestre du dimanche vaudeville
marché du livre où éventrer les tomes
à prix réduits
où êtes-vous artistes créateurs
quand la cité attend
rond-point des arts sur pilotis

Carré Saint-Louis
de la fontaine au monument
depuis quinze ans je vous cherche
du va-et-vient de mes allées de troubadour
depuis quinze ans c'est tout cela que j'entrevois
et que j'entends et qui pour moi
n'existe pas

Carré Saint-Louis
je sais nommer chaque arbre au tronc blessé
semblable à mon âme dépareillée
 je tourne et je reviens parmi les pas
de Nelligan

j'harmonise au son des clés la voix du vent
que tour à tour vient modifier la griffe
carnivore des saisons

Gemma Tremblay sur Laurentiana
Cuivres et violons marins
Cratères sous la neige

27 mars 2026

Cratères sous la neige

Gemma Tremblay, Cratères sous la neige, Montréal, Déom, 1966, 53 p. (Coll. Poésie canadienne no 14)

C’est toute une flambée qu’allume Gemma Tremblay dans ce recueil. Les vers se précipitent, s’entrechoquent, se pulvérisent. Tous liens logiques écartés, il ne reste que des suites de mots, des appositions, des énumérations composées d’éléments disparates, des métaphores percutantes, des phrases qui n’en sont pas. Et le sens? Une recherche avide de sens, un grand trou qu’il faudrait combler, de grands malaises en soi et tout autour.

Comme dans le recueil précédent, avec plus de consistance, elle lie ses propres malaises au thème du pays. Elle témoigne du besoin de s’ancrer dans ce pays, ce pays qui ne se laisse pas facilement approcher.  

QUAND JE SUIS LOIN

Loin du pays s'irritent mes amours
lacs pavoisés de fleurs vivaces
j'écris avec le goudron des rampes de fer forgé

Manicouagans
tous les matins l'annonce d'un nouveau chantier
mugissement des eaux dans ma tête
tes victimes sont mes plus beaux ornements
bronze totems

le Saint-Laurent ma plus belle musique
Loin du pays s'irritent mes amours
lacs pavoisés de fleurs vivaces
j'écris avec le goudron des rampes de fer forgé
Manicouagans

Au creux de la terre j'entends battre mon coeur
pays je ne peux plus demeurer dans ton lit sauvage
ta beauté m'enivre

vous qui voulez renaître ce printemps
à hauteur des fronteaux

entre les maillons dorés du soleil de sa vierge moisson
parlez au sol avec la voix des siècles colonisés

Je monte dans ma course nordique
jusqu'au Mont Royal

respirer les flammèches d'anciens volcans
dans les gigues pourprées des indiens
aux larges rumeurs océaniques

Je ne peux plus te voir grandir pays
sans effarement ni douleur
j'entends les démolitions d'entre les marteaux
les clous joyeux gratte-ciel de vertige
ma voix prend forme de l'avenir pressuré

Pouvoir ne plus t'aimer
sans la drave des bouleaux dans tes robes bleu sombre
la morsure des forêts
voici mes bras de lionceau pour t'étreindre
tu peux pleurer Québec dans tes forêts d'éclosion
tes ramages amoureux

tu peux chanter à même mon sang qui flambe
sur les musiques obsédées
j'ai des cratères dans la gorge des vies entières
prêtes à peupler les fourrés d'étincelles
qui crèvent de fierté muette

Ma poésie redescend navrée d'inquisition
il n'est que lumière sur les chemins prophétiques
qu'enluminure sur le fleuve



20 mars 2026

Cuivres et violons marins

Gemma Tremblay, Cuivres et violons marins, Montréal, L’Hexagone, 1965, 61 p.

Quand elle publie Cuivres et violons marins à L’Hexagone, Gemma Tremblay (1929-1974) a déjà trois recueils de poésie à son actif, dont deux chez Beauchemin (Rhapsodie auburn, 1960 et L’Aube d’ocre, 1961) et un aux éditions Jean Grassin en France (Séquences du poème,1964).

Le moins qu’on puisse dire, c’est que la poésie de Gemma Tremblay ne donne pas dans la dentelle. Le plus souvent, l’autrice y exprime ses états d’âme dans un style très ampoulé. Ainsi dès le premier poème :

J'ai un cœur de gitane
rempli de musiques agressives
dans un pays vêtu d'oripeaux flambants
de dieux d'emprunts
j'éclaire l'été de mes tièdes chandeleurs
je ramone mes cheminées de routines
au-dessus de klaxons de ruptures
en lamelles d'échos pulvérisés

On dirait une parole longtemps retenue qui se presse sur la page, qui bouscule la logique, une parole martelée à coups de métaphores bruyantes, sinon explosives. « J'éteins des volcans dans mon front / des cratères s'éveillent se rendorment / ma ville s'éclaire du feu de mes yeux ».

« J’ai dans les yeux des graviers de révolte » On cherche à comprendre l’origine de cette colère, mais rien n’est assez consistant dans le recueil pour pointer du doigt une cause. À travers ce brouhaha que semble être sa vie (ou sa conscience), surgissent des moments de paix et le style du coup s’allège : « J'accumule ma paix / parmi les êtres qui surgissent / fermer la porte à la nuit / décocher la haine au son du cor / je vous dirai demain le temps qu'il fait / le jour à naître est proche ».

Comme plusieurs auteurs de son époque, elle associe ses malaises à ceux du pays (mais le rapprochement vient tardivement et on y croit plus ou moins) : « Mon pays navigue / descend la drave des forêts dans mes veines / fleuve mêlé à mes larmes / mon pays passe dans ma voix ».

Gemma Tremblay (1924-1974), originaire de Saint-Moïse, étudie dans plusieurs institutions religieuses avant de devenir professeure de musique et organiste. Installée à Montréal en 1950, elle occupe des postes administratifs et collabore à de nombreux périodiques. Entre 1960 et 1972, elle publie neuf recueils de poésie, recevant notamment le prix Du Maurier (1964) et le prix du Club des Poètes (1972). Elle a eu droit à une rétrospective chez L’Hexagone en 1989. Elle décède à Montréal en 1974.

L’œuvre de Gemma Tremblay
Rhapsodie auburn, Montréal, Beauchemin, 1960.
L'aube d'ocre, Montréal, Beauchemin, 1961.
Séquences du poème, Paris, Grassin, 1964.
Cuivres et violons marins, Montréal, l'Hexagone, 1965.
Poèmes d'identité, Paris, Grassin, 1965.
Cratères sous la neige, Montréal, Déom, 1966.
Les feux intermittents, Paris, Grassin, 1968.
Les seins gorgés, Montréal, Editions du Songe, 1969.
Soufles du midi, Paris, Grassin, 1972.
Rétrospectives (1960-1972), Montréal, L’Hexagone, 1989.

20 février 2026

Dans le sombre

Fernand Ouellette, Dans le sombre, Montréal, L’Hexagone, 1967, 90 pages.

Je comprends assez bien la surprise qu’ont dû vivre les amateur.trice.s de poésie en 1967 à la lecture de « Dans le sombre ». Les recueils précédents de Ouellette ne laissaient en rien présager une telle audace.

Le thème principal, c’est celui des relations sexuelles dans un couple. Il est impossible de lire ce recueil sans y voir des relents de l’éducation janséniste de l’époque. 

Les quatre parties du recueil sont coiffées de chiffres romains et de deux ou trois épigraphes qui ramènent souvent loin dans le temps.

À première vue, la différence entre les parties ne saute pas aux yeux. Le poète, dans une entrevue accordée à André Major présente ainsi son recueil : « Un thème donc : l'amour au sens plein et entier du mot, vu de quatre façons différentes, car dans les première et deuxième parties, c'est le sado-masochisme qui domine, la troisième partie est lumineuse, et la quatrième est consacrée au couple en tant qu'unité et à l'amour. »

 « Mon livre est une réaction contre Eluard, poète de la contemplation du corps humain. La relation entre un homme et une femme est angoissée, tendue, qui ne se détend que dans les rapports amoureux. Je crois que la contemplation pure ne correspond pas à l'existence. » (Le Devoir, 6 janvier 1968)

Il est difficile d’affirmer, comme Ouellette, que la tension dans un couple ne se « détend » que dans les rapports sexuels.  Je cite au complet le poème « Son de sang »: « Contre son ventre le ciel même se figeait / telle une brume morte qui ne peut s'épandre. // Bleuissait sa vulve en s'évaporant, / pigeon noir de pensée triste. // Genoux dans la glaise, corps en fusion, / furieusement j'informais ma femme avide / dans toute sa vastitude fraîche. » L’acte sexuel donne plutôt l’impression d’un anéantissement que d’un accomplissement, comme si la passion atrophiait les amoureux.  

Dans la première strophe de « Parce que femelle », l’acte sexuel entraîne une souffrance, un déséquilibre de son être, comme s’il n’acceptait pas la perte de contrôle et l’abandon qu’il exige : « De défaillance en défaillance en toi me désagrège / plus acéré que ta nudité, dissipant ma musique et sa magie, toujours / plus tenaillé par l’inapaisable. / Et cette soif de l'entaille que tu n'as pu guérir / de la courbe que tu n'as pas conçue. »

Dans la deuxième partie, il est encore plus clair que la sexualité est déstabilisante : il en vient à craindre de perdre son âme : « Ne suis-je plus qu’une bête, / tellement clandestine, / qui a reçu la pointe de mort au bas de l’âme? » (Débauche) « Il arrive que l’ardeur me suce l’âme // Quel enfer dans sa vulve alors inépuisable / jusqu’au désert. » (L’enfer) Le corps de la femme aimée est à la fois refuge mais aussi menace, puisqu’il entraîne une perte de contrôle de ses pulsions violentes, ce qui lui révèle une part de lui-même qu’il aimerait mieux ne pas voir.  On n’est pas si loin de la version religieuse qui faisait du corps de la femme un objet de péché (voir le poème en extrait).

Dans la troisième partie, plus lumineuse, la tension s’apaise sans disparaître totalement : on est beaucoup moins dans la sexualité et davantage dans l’amour et la tendresse : « Femme elle se mêlait nue aux fougères / ses poils accueillaient bien les papillons, Sous elle, j’étais son humus son nourricier obscur, / le musicien de ses nervures » (Communication) Une certaine ambivalence subsiste toutefois : « Ta douceur est atroce dessous la soie / tellement chaude en couvrant le sang / et si bellement végétale et discrète. » (Tortola viuda)

Dans la dernière section, la tension diminue encore. Il s’attarde davantage à son couple qu’à son moi, à ses ardeurs, à ses malaises. Il prend une meilleure mesure de l’apport de la sexualité dans son équilibre et son désir de vivre. (L’ivresse) De façon plus large, il reconnaît que cette femme, qui l’accompagne dans la vie, contribue à l’unité de son être. Je cite la dernière strophe du recueil : « Ni Dieu ni la mer ni ma vie / ne m’arrachent du néant où je m’effrite, / quand je suis coupé de ton être, / quand je ne suis plus un » (Le couple)

Ainsi, le recueil apparaît comme la quête d’un homme qui trouve son équilibre dans une relation amoureuse, qui le torture et l’émancipe, un peu comme Miron (et d’autres) avec la femme-pays.

L’écriture de Ouellette, très dense, n’est pas toujours limpide, ce qui n’est pas un défaut. Il fallait une dose de courage, en 1967, pour parler de sa sexualité de façon aussi ouverte. 

 

CAUCHEMAR (extrait)

Pour mieux filer en la femme fluide
je suis prodige.
Mais ses poils sont des anémones, des tentacules
qui poussent au délire désastreux.
Sa peau de pétales fraîchement velus
met à vif sur la pierre du sacrifice.

Je hurle au fond de la suppliciante
en bête grillée par le fer.

Lorsque je remonte de la dame très rose
et très barbare, par quel méandre,
tout silence je suis,
sang toujours,
plus désir.

12 février 2026

Le soleil sous la mort

Fernand Ouellette, Le soleil sous la mort, Montréal, L’Hexagone, 1965, 67 pages.

Je n’avais pas mis le nez dans un recueil de Ouellette depuis 16 ans. J’ai lu Le soleil sous la mort, puis je suis allé relire mes textes sur ses deux recueils des années 50 : Ces anges de sang et  Séquences de l’aile.

J’écrivais en 2010 : « La poésie de Fernand Ouellette est peu circonstancielle, presque conceptuelle. Plus encore que Grandbois, Ouellette se tient loin de toute représentation du réel, de tous développements anecdotiques. »

Ce recueil, tout aussi intellectuel, est davantage lié à son époque. La première partie « en lumière » reprend la thématique des « poètes du pays ». « O ma race saignant sous la déchirure, / saignant la sève comme un acide, / La neige avait mal en nous ». On plonge dans le passé des Canadiens français, campés dans un candide immobilisme : « Et nous avancions dans le blanc, / et nous vivions la vie, / et nous aimions ». L’éveil passe par l’occupation du territoire : « Aujourd’hui nous sortons nus d’un bain de mémoire / pour habiter blancs la matrice végétale et / vaste ». Ouellette utilise le symbole de l’ascension pour marquer leur reprise en main : « la verticale a germé dans l’argile / … / Puis le fleuve se tint debout »; « Et le verbe s’élève / avec des versants de verdure »; « Et se lèvent des images grandes ouvertes / jusqu’à l’herbe et l’amour ». Et encore : « Le soleil se hisse à l’homme ».

Paradoxalement, si le soleil rejoint l’homme sur le territoire québécois, il s’en éloigne lorsque le regard (ou l’intellect) observe la planète. « L’éternité se détache / de l’homme ». Comme Paul-Marie Lapointe, dans Pour les âmes, Ouellette exprime ses craintes concernant l’avenir de l’humanité. Dans certains poèmes, on se retrouve au lendemain d’une attaque atomique. Le soleil a cédé sa place aux cendres : « Mais la mort / ensablant / le cerveau / écoute le dernier rêve du vivant. » L’amour, toujours l’amour, apparaît comme le seul baume possible : « Debout! Race de l’amour, / La paix est vivante! »

« L’amour solaire » est le titre de la troisième partie. Par le biais des motifs du soleil et de la lune, du sombre et de l’ensoleillement, du froid et de la chaleur, le poète propose l’amour pour conjurer la mort : « Le mal de la mort peu à peu s’apaise. // Éclosion de corps-pétale / et de pays solaires. / Invasion de l’œil sur le monde. »

« Naissance de la paix » qui vient clore le recueil est dédié à ses parents. Ouellette témoigne du pouvoir de la foi, de l’Amour : « Si proche / si lointaine paraît la planète / pendant que le Christ s’enracine. // LA PAIX OUVRE SES PAUPIERES / ET LONGTEMPS FIXE LA MORT ». 

ÉTINCELLE

À veiller la vie au jour du cœur,
jaillit l’étincelle, la fulgurante,
qui s’attaque à l’angoisse, au secret
     du sang.

Sans rupture ni déchirure
tout le blanc passe
                             par le sombre des membres.

Et libres sont les blessures.

Le mal de la mort peu à peu s’apaise.

Éclosion de corps-pétales
et de pays solaires.

Invasion de l’oeil sur le monde.

Qu’ils respirent
                       les vieux ensevelis
qui reviennent parmi les naissants.

Et la terre,
comme elle se donne à l’espace!

12 décembre 2025

Férie. Conte du jour de l’An


Cécile Chabot, Férie. Conte du jour de l’An, Montréal, Beauchemin, 1962, 63 pages (Dessins de l’auteure)

En 1944, Cécile Chabot a publié chez Fides deux contes de Noël qui sont des classiques dans le genre. Les deux recueils sont rehaussés d’illustrations exceptionnelles de Chabot qui était aussi peintre. (Je viens de republier les deux comptes rendus que je leur avais consacrés en 2017).

Dix-huit ans plus tard, Cécile Chabot ajoute un troisième volet à ses contes de Noël, intitulant l’ensemble « Contes du ciel et de la terre ». Les deux premiers recueils, publiés en 1944, étaient consacrés à Noël et à l’Épiphanie, mais le jour de l’An n’avait pas été abordé. En 1962, l’autrice a non seulement ajouté ce troisième volet, mais elle a également réécrit les textes (un récit plus classique) et réalisé de nouvelles illustrations pour les deux contes de 1944. Cette nouvelle édition a été publiée chez Beauchemin.

Pour bien comprendre le résumé qui va suivre, il faut relire Imagerie.

Après Noël, encouragée par la population de Sainte-Pétronille, la Sainte Famille décide de rester sur l’île, ravie de rencontrer les insulaires. Tous viennent leur rendre visite et les couvrir de petites attentions. Joseph et Marie se réjouissent de l’ambiance joyeuse qui anime les habitants. Le jour de l’An, en après-midi, Dieu leur offre deux superbes chevaux.  Ils vont découvrir Sainte-Pétronille et remercier les habitants pour leur accueil chaleureux. Une fois de retour à l’église, le curé, sa servante et le bedeau les invitent à partager le repas traditionnel du Nouvel An.

Cette trilogie, c’est un trésor national. Encore une fois soulignons la beauté des illustrations et la voix poétique que l’autrice emprunte pour raconter une histoire aussi simple.

On peut sans doute l’inscrire dans la lignée des grands auteur.trice.s de contes de Noël : Joséphine Marchand, Louis Fréchette, Louis Dantin.


18 novembre 2025

Kathmandou

 

Louise Beaugrand-Champagne, Kathmandou. Cappricio, Montréal, L’Estérel, 1968, 148 pages.

La narratrice, Alexandra Maréchal, décide de quitter son monastère dans l’Himalaya, où elle a passé un an, et de rentrer au pays. Elle raconte à son maître Babaji ce qui l’a menée au Népal.

Beaugrand-Champagne nous présente 12 courtes nouvelles, plus ou moins reliées entre elles, qui mettent en scène 12 hommes assez différents les uns des autres. Malheureusement, on n’apprendra à peu près rien du séjour d’Alexandra à Katmandou, de son évolution spirituelle (en ce sens le titre est trompeur). On comprend vite que le cadre initial sert surtout de prétexte pour parler des hommes et de leurs relations avec les femmes. Il semblerait que chacun des 12 hommes retenus représentent un signe astrologique. On découvre Benedict, le militaire impatient; Tom, le journaliste séducteur; Gérôme, le touche-à-tout irresponsable; Christophe, l’homme immature; Laurent, le gestionnaire débordé qui traite l’amour comme tout le reste; Victor, le manipulateur pervers; Bernard, le diplomate toujours en retrait; Simon, l’indépendant (et le grand amour de la narratrice); Serge, le fuyard; Charles, le penseur ascétique; Vincent, l’homme rationnel; Philippe, l’insaisissable.

Malgré la présence de la narratrice dans tous ces récits, on a l’impression que cette femme nous échappe. Elle court un peu partout, « jeune, dispersée », mondaine jusqu’au bout des ongles. Femme émancipée mais pas nécessairement libérée, elle semble presque toujours au service ou à la traîne des hommes (on est en 1968).

« Cappricio » est le sous-titre donné par l’autrice à son œuvre pour en souligner la forme libre. Les dialogues sont nombreux, les analyses ramenées à l’essentiel, le style vif mais sans recherche. Tout cela se lit encore très bien.

Extrait (prologue)

Depuis cinq jours, je porte le sari rouge.

Tu as compris, n'est-ce pas, Babaji, mon maître? Que je quitte le blanc des veuves, le monastère, l'Himalaya. Que je retourne à l'Occident. Tu as compris, n'est-ce pas, que je pars?

À Kathmandou j'ai trouvé la libération, Babaji; depuis un an, dans le calme de ton cloître, j'ai enfin pu réfléchir, méditer, peser chacune de tes sages paroles. J'ai revu, jour après jour, ma vie, cette vie frénétique et inutile que tu ne connais pas et que les thèmes éthérés de nos échanges n'ont certes pu t'apprendre.

Je cherchais un soleil à ma galaxie. Je ne trouvai que lunes, étoiles et comètes. J'abordai donc, une à une, toutes les constellations des cieux. Mais elles ne m'entendirent point.

Cette course sidérale, je te la livre aujourd’hui, Babaji, non pas que je te croie consumé par une curiosité sans bornes, mais pour que, si tu en avais le désir, tu saches par quelles voies je suis venue à toi et vers quoi je pars.

24 septembre 2025

Cuivre et soies

Cécile Cloutier, Cuivre et soies, Montréal, Éd. du jour, 1964, 75 p.
(Coll. les poètes du jour)

Le livre ne fait pas plus de 40 pages puisque les poèmes de Mains de sable sont repris dans la deuxième partie.

Cuivre et soies est donc le deuxième recueil de Cloutier. Les poèmes sont tout aussi courts, mais moins transparents. On note une certaine recherche verbale, absente dans son précédent opus.

Le sujet est le même. Déjà le titre, Cuivre et Soies, évoque cette tension entre le volatil et le solide. Cloutier poursuit sa quête d’un monde permanent, durable : « J'ai besoin / De cette dure certitude / Des métaux / De la sécurité des montagnes / Dans un paysage / Fixé // O ce rejet de la danse / Dans un univers / De bronze »

Les relations amoureuses, absentes du précédent recueil, deviennent un élément important de sa quête, toutes fragiles qu’elles soient : « Je me suis faite pays de soie / Dans l'auberge de tes bras / Je suis devenue // Île / Drapée de tes caresses / Dans le palais de lin / De nos deux corps noués ».

Le recueil se termine par un questionnement sur la capacité des mots, donc de la poésie, à fixer le réel qui nous entoure.

Les mots de mots ne suffisent plus
Il faudrait des noms de fer
Ou de lilas à corolles noires
Des verbes de pierre
Au temps
Arrête

J'ai besoin d'un livre
D'encre d'acier
A pages de béton
Vêtu d'une couverture de montagnes
Que la terre
Cette femme première
Glisserait à son doigt
Comme le fleuve
Porte
La bague du pont

Cécile Cloutier

19 septembre 2025

Mains de sable

Cécile Cloutier, Mains de sable, Québec, éd. de l’Arc, 1960, n. p. [40 p.] (Coll. De l’Escarfel) (couverture : Jean Miville-Deschênes).

Cécile Cloutier (1930-2017) a écrit plusieurs livres. Mains de sable est son premier. Les poèmes sont datés de 1955.

Les poèmes sont courts, très métaphoriques.

« Je voulais boire la mer / Avec la soif de mes cinq doigts / Fixer toute fragilité / À la permanence / D’une tige de roc ».

Ces cinq vers, qui terminent le premier poème, introduisent bien le recueil. Au départ se trouve un monde instable qu’il s’agit d’ancrer. L’eau et la vague d’une part, la pierre et l’île d’autre part sont des motifs qu’elle exploite pour exprimer cette tension.

« Prends ton chemin / Par la main / Et / Conduis-le / Au havre / D’un vent de pierre ».

Cloutier rêve d’un monde où règnerait l’harmonie, où l’on pourrait se reposer : « J'ai fait un rêve doux / Comme une vague / Qui ne meurt jamais / Parce qu’elle n’a pas de grève / Où reposer deux pesants bras liquides / Qui n’en peuvent plus des flots ».

Le dernier poème, intitulé « Tombeau », remet tout en question :

Tu n'avais pas encore mis

Tous les chemins à tes pieds

Comme des souliers

 

Ni vérifié le sable

De tous les rivages

Entre tes doigts

 

Ni mesuré la profondeur des racines

De tous les arbres

Ni dessiné toutes les fumées

De tes mains

 

Nii compté toutes les heures

Du monde

 

Tu n’avais pas encore essayé la vie 

Cécile Cloutier




14 septembre 2025

Toua

Rodrigue Gignac, Toua, Québec, Éditions de l'Hôte, 1960, 76 p. (Couverture de Denys Morisset)

La couverture, qui semble inspirée de Pellan, est vraiment très belle.

Les deux citations qui servent d’épigraphes donnent une idée du recueil. En voici une : « On se montre souvent dégoûté des autres, quand on devrait commencer par l’être de soi » (Nivier). Par l’esprit, ce recueil appartient aux années 1950.

Les vers sont très courts, parfois un seul mot. Le tout semble très léger à première vue, on y lit plusieurs jeux de mots, parfois plus ou moins heureux : « La fleur du mal / Était mon délice / La fleur de lys / Était toute la liste / Des maux du mal ».  Derrière cette économie de mots, on devine beaucoup de retenue et une culpabilité à fleur de (mots) peau.

La sexualité est très présente dans ce recueil, le plus souvent mal vécue... et empreinte de préjugés. Il n’est pas si simple de passer outre les interdits sans culpabilité en 1960. Il est plus facile de dire que la femme est responsable. « Je succombe / Aux vierges folles / D’autrefois // Débris de la chair ». Certains passages sont ambigus : « Fille d’état / Accepte / La passion / Du prélat. » D’autres sont déplorables : « Une proie / Est une garantie / Pour moi ». Dans le poème « Lesbienne », il écrit : « Mes doigts / Fourrés entre tes omoplates / Lèchent la rate / Infectée / Par la salive / Fiévreuse / Des bouches / de femmes ». Il arrive aussi que le désir amoureux soit exprimé directement : « Regarde mon corps / Regarde-le de plus près / Ne vois-tu pas qu’il frissonne / D’envie pour toi ». Ceci étant dit, on sent que le poète a bien des choses à dire mais qu’il n’ose pas.

Comme extrait, un petit poème à la Jean Narrache, sans le joual :

Exophtalmie

Les petits anges du paradis

Ce sont eux les enfants des taudis

Enculottés

À moitié nus

Ils vont dans les ruelles

Voir ce qu'il y a dans les poubelles

Sans bouton

Sans bas

Ni semelles

Ils vivent sans amour

Au jour le jour

Dans leur crasse

Et la misère

Les petits enfants des taudis

Ce sont eux les anges du paradis


Rodrigue Gignac