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23 juin 2026

LA PRISE DE LA PAROLE

Michèle Lalonde

dédié aux 25000 qui marchèrent sur Québec le 31 octobre 1969[i]

nous sommes partis de loin
nous autres
qu'on s'en souvienne
nous étions
(comment dire?)

nous ne savions plus
dire

nous étions
désarticulés

les mots nous désertaient
et filaient à l'anglaise
avec le droit d'user du pronom possessif
le pouvoir même
de nous nommer
nous parlions mal
nous parlions oui

à peu près comme nous marchions
fatigués tantôt hors d'haleine
chacun courbant muettement l'échine
au-dessus du sillon
une langue à hue et à dia
un parler de chevaux de trait
rétifs et gauches
dans leurs attelages

c'était il n'y a pas longtemps
nous nous embourbions dans nos phrases
cherchant sans cesse le terme juste
pour dire
(comment dit-on?

comment dit-on?)
liberté

nous autres
partis de si loin et tête basse
au-dessus de l'inexprimable
nous arrivons d'un long portage
avec chacun sur ses épaules
son bagage de chanson d'aïeules
et l'humiliation de son père
nous nous sommes mis en marche
capables d'inventer un mot d'ordre

nous autres
hier encore
désidentifiés

honteux et pauvres de nous-mêmes
vautrés dans le silence
et l'impuissance du juron

nous avons fait du chemin
armés de quelques vérités nécessaires
nous voici dans la rue
coude à coude
une reconnaissable multitude
avec sa jeunesse érigée en porte-voix

pour prendre
enfin

la parole

(
Défense et illustration de la langue québécoise, Sehers/Laffont, 1980, p. 44-45)


[i] 50000 (et non 25000) Québécois marchèrent sur le parlement pour protester contre le bill 63 qui laissait aux parents le libre choix de la langue d'enseignement pour leurs enfants, si bien que la grande majorité des « nouveaux arrivants » choisissait l’anglais.




1 janvier 2025

Le nouvel an (1828)

Air : Jeunes amants, cueillez des fleurs.

Par mille baisers fraternels
Le jour de l’an est remarquable ;
Cette affection des mortels
Est-elle fausse ou véritable?
Mais à quoi bon, sensés lecteurs,
Nous donner cette inquiétude ?
Il faudrait lire au fond des cœurs,
Pour en avoir la certitude.

L’un vous souhaite la santé,
Et l’autre un très long cours de vie ;
Celui-ci la prospérité,
D’aucun revers jamais suivie.
Pour nous, sans vouloir censurer
Cette antique et charmante mode,
Qu’on nous permette de tracer
Et de suivre une autre méthode.

Dans ce jour célèbre à jamais,
Malgré que l’un ou l’autre dise,
Voici donc quels sont nos souhaits :
Nous souhaitons avec franchise,
Aux magistrats, l’intégrité ;
Aux faux plaideurs, la patience ;
Aux huissiers, de l’honnêteté,
Et aux notaires, la science.

Aux greffiers, plus d’humanité ;
Aux auteurs, plus de modestie ;
Aux marchands, plus de vérité ;
Aux prudes, moins d’afféterie ;
Aux ignorants, l’instruction ;
Aux gazetiers, moins de mensonges ;
Aux savants, moins de prétention ;
Aux lunatiques, moins de songes.

Aux grands, beaucoup moins de fierté ;
Aux avocats, plus de franchise ;
Aux docteurs, plus d’aménité ;
Aux maris, moins de convoitise ;
Aux femmes, la fidélité ;
Aux jeunes filles, l’innocence ;
Aux vieilles, la tranquillité ;
Aux jeunes gens, la tempérance.

Aux débiteurs, un doux repos ;
Aux créanciers, moins de rudesse ;
Aux libertins, le corps dispos ;
Aux avares, plus de largesse ;
Enfin, aux ministres de paix,
La tolérance, sans rancune.
Voilà quels sont tous nos souhaits,
Ah! puissent-ils faire fortune !

(Publié dans Le répertoire national, t. 1, 1892)

31 décembre 2024

Rondel à l'an nouveau

L’an qui va nous éclore avec l'aube prochaine
Sera-t-il fait de joie ou de deuil ou de peine?
De misère et de peine aux gueux abandonnés,
Il sera fait de joie aux hommes fortunés.

Mais pour les nids d'amour où des oiseaux sont nés,
Pour les cœurs de vingt-ans au grand Rêve adonnés,
Sera-t-il fait de joie ou de deuil et de peine,
L'an qui va nous éclore avec l'aube prochaine?

Il sera fait de joie à tous ceux-là qu’enchaîne
Un destin paternel, sans envie et sans haine.
Mais pour ceux qui s’en vont, dans le Vague obstinés,
Il sera fait des deux comme tous ses aînés,

L'an qui va nous éclore avec l'aube prochaine.
31 décembre 1910.

(Antoine Désilets, Mon pays, mes amours, 1913)

Massicotte - Le réveillon (BAnQ)

28 décembre 2024

Noël pour une âme seule

Noël ! joyeux Noël cher aux petits enfants,
Noël des dodos bleus et des réveils magiques,
Je sens mon cœur frémir de songes nostalgiques
En écoutant l’écho des clochers triomphant
s.

La lune s’est ancrée au grand mât de l’Église
Échouée en plein mont sur des galets d’argent ;
Et la douce clarté de son disque immergent
Donne aux maisons l’aspect d’immobiles banquises.

Secouant leurs grelots sur les chemins tracés
Par-ci d’un arbre en givre et par-delà d'épinettes,
Sur la neige crissant leurs lisses violentes,
Arrivent les traîneaux par les gens devancés.

La nuit vibre soudain comme un globe sonore
Sous l’airain de la cloche éveillant le hameau,
Tel un air pastoral de quelque chalumeau,
Pour saluer la sainte et solennelle aurore.

(Charles-E. Harpe, Les oiseaux dans la brume, 1948)

27 décembre 2024

Simple légende

Vêtus d'une rude et trop mince toile, 
Marie et Joseph marchent dans la nuit;
Au firmament brille une seule étoile, 
Un doux bêlement est l'unique bruit.

Marie est dolente et courbe sa taille
Sous le cher fardeau de l'Enfant divin, 
Mais Joseph a peur qu'elle ne défaille...
Que ne ferait-il pour un doigt de vin?

Or voilà qu'au loin s'allument des lampes, 
Qu'au creux d'un vieux mur le volubilis 
Tend aux pérégrins de suaves hampes, 
Que sous leurs pieds las éclôt un grand lis...

Enfin, la poterne (ouverte aux troupeaux) !
Mais quant au logis, quant aux aubergistes, 
Nul gîte ne s'offre aux saints chemineaux:
Restent l'Étable — et les Évangélistes.

(Paul Morin, Géronte et son miroir, 1960)

Illustration : Ozias Leduc dans Contes vrais de Lemay

26 décembre 2024

Santa Claus

Le beau vieux et la belle barbe,
Et le bon rire un peu malin,
Et les gros yeux qui vous regardent
Comme cela est déjà loin!

J’entends encore (en souvenir)
Le cher silence de la chambre
Pour... celui qui allait venir.
Le soir du vingt-quatre décembre.

- Pas ceux de nos grands magasins,
Les bonshommes à l'improviste
Qui vous sourient d'un air si triste
Et comme en vous tendant la main;

Ni les Pères Noël trop blêmes
Dans leurs moustaches de papier,
Dont les gars n'auront pas d'étrennes
Et dont la fille va nu-pieds!

-  J'entends encor (veille des Fêtes)
Le vrai Bonhomme de Noël,
Celui qu'on guette à la fenêtre
Et qui vraiment venait du ciel.

Traîneau joyeux, course de rêve
Dans l'air phosphorescent et pur,
Où, par monts, par vaux et par grèves.
Fuyaient les cerfs à toute allure.

Et dans un clair de lune immense
Où toits, clochers, ciel, tout reluit,
Voici le vertige et la danse
De cette aubade dans la nuit !

Voici l'allégresse et l'orgueil
Et les étrennes opportunes.
Et les cornes de ces chevreuils,
Forêt mouvante sous la lune !

Voici la fuite et le cortège
Que leur allure alerte enivre,
Telle une vraie traîne de givre,
Et sonnailles à fleur de neige !...

Et le traîneau dans la nuit blanche,
Le beau traîneau vif et vermeil
Filait, plus brillant que les branches,
D'avoir passé sur le soleil
!

(Jeannine Bélanger, Stances à l’éternel absent, 1941)

Illustration : Cécile Chabot

25 décembre 2024

Rêves de Noël

Voici Noël : Je rêve à l’humble maisonnette
Des simples et des inconnus;
Je rêve un bon gros feu de cèdre et d'épinette
Pour chauffer les pieds qui sont nus.

Je rêve que les bons, dont la vie est amère,
Ce soir ne sont pas oubliés,
Et que les petiots sans famille et sans mère
Ont des joujoux dans leurs souliers.

Je rêve que les morts: nos chers vieux et nos vieilles,
Viennent comme en un rendez-vous,
Les hommes vigoureux et les femmes vermeilles,
Pour manger le pain avec nous.

Je rêve qu’aux détours sinistres de la route
On ne voit plus personne errer;
Je rêve qu'il n'est plus de grande âme en déroute
Ni de beaux yeux faits pour pleurer.

Je rêve pour les fils de la noble souffrance
La promesse des jours plus beaux;
Je rêve plus d'amour, surtout plus d'espérance,
Et moins d'oubli sur les tombeaux!...

Je rêve un avenir radieux et prospère
Pour mon pays et pour ses lois;
Je rêve un Canada qui garde et qui vénère
Ses doux cantiques d'autrefois!

(Blanche Lamontagne, Visions gaspésiennes, 1913)

Illustration :  Cécile Chabot

24 décembre 2024

Noël

Cette nuit, le Père Noël,
Descendra dans la cheminée,
Endormez-vous, blonde nichée,
Car le voilà qui vient du ciel.

Sa grande barbe est toute blanche,
Depuis bien des siècles déjà,
Mais jamais il ne semble las,
Et jamais son front ne se penche.

C'est le prince de la gaîté,
De cette gaîté saine et franche,
Où toute notre âme s’épanche,
Où tout le cœur semble chanter.

Ce soir vous le verrez peut-être,
Mais non, l’homme au sable a passé
Donnez, blonds chérubins, dormez,
Notre Seigneur Jésus va naître.

(Jean Gillet, Paillettes, 1933)

Illustration : Cécile Chabot

23 décembre 2024

Veille de Noël

Par des chemins d'amour que fleuriront les anges.
Jésus viendra bientôt renaître dans nos cœurs.
Il va quitter l'azur, où le céleste chœur
Des brûlants séraphins célèbrent ses louanges.
Pour venir ici-bas renaître dans nos cœurs,
Par des chemins d'amour que fleuriront les anges
Par les chemins d'azur où rêvent les étoiles,
Laissons fleurir vers Lui l’hommage de nos chants
Ayons, ce soir, le cœur des tout petits enfants:
Que sur tous nos péchés l'amour jette son voile.
Afin que pour Jésus l'hommage de nos chants
S'élève vers l'azur où rêvent les étoiles.

(Alice Lemieux, Poèmes, 1929)

22 décembre 2024

Le sapin

Sur toutes les plaines et sur tous les toits
                         neige la neige.
          Tous les petits enfants endormis
dorment-ils sur un oreiller blanc comme neige?
                         Noël! Noël!
          sous le sapin fleuri de neige
                        dansent les rêves.

Sur tous les seuils et sur toutes les fenêtres
                        neige la neige.
Comment consolerez vous les petits enfants, Jésus,
          qui disent que vous n'êtes pas venu?
                       Noël! Noël!
          sous quel sapin fleuri de neige
          passe la ronde des espoirs déçus?

Sur tous les cimetières et sur toutes les croix
                        neige la neige.
Sur ma tombe plantez un sapin fleuri d'une étoile
                        miraculeuse;
les âmes neigeuses des petits enfants s'y donneront
                        rendez-vous.
                        Noël! Noël!
          sous mon sapin paré de neige
          tournera la joie des immortels.

(Rina Lasnier, Images et proses, 1941)

21 décembre 2024

Voici des fleurs

Voici des fleurs pour égayer ta Crèche,
Enfant Jésus, douce Fleur de l'Amour.
Triste est l'aspect de cette paille fraîche:
Il faut des fleurs à ton sombre séjour.

Sur le front pur où ton âme divine
Jette un reflet de céleste clarté,
Je mets la rose exquise et sans épine,
La rose d'or de sainte charité.

Humble à tes pieds, la tendre violette
Forme un tapis de velours parfumé;
Timidement s’ouvre la pâquerette,
Pour les regards du Créateur aimé.

Entre tes mains je dépose en guirlande
Les blanches croix du mystique jasmin;
Vers Toi le lys incline son offrande,
O Pureté qui te revêts l’humain!

(Marie Sylva, Vers le beau, 1924)

20 décembre 2024

Noël est dans l'air

Noël va revenir. J’entends ses doux appels
dans la neige qui tombe en chantant notre ciel.
Les petits et les grands ont le cœur en liesse
et répandent partout la divine promesse.


Deux mille ans ont passé. Le poème est nouveau.
Le Dieu de notre enfance est encor plus beau!
Sa doctrine et sa grâce ont toute l'éloquence
et le monde jaloux reconnaît sa science.

(Françoise Massicotte, Sérénité, 1959)

1 janvier 2024

Les souhaits du petit porteur

Aux abonnés de la Gazette de Joliette.

Un an vient de finir. Un nouvel an commence,
Et le Petit Porteur
S'achemine joyeux vers votre résidence.
Sympathique lecteur.

Il vient vous présenter ses hommages sincères.
Vous faire ses souhaits.
Il demande que Dieu rende vos jours prospères
Et vous donne la paix.

Un an vient de finir. Un autre le remplace.
Sur les ailes du Temps, emportés dans l'espace
Vieillissant malgré nous, devons-nous murmurer ?
Non, le bon sens nous dit qu'il faut nous résigner,
Recevoir de bon cœur ce qu'il faut qu'on accepte :
Voilà ce qui nous doit tenir lieu de précepte.
Il faut bien accueillir le premier jour de l'an.
Pour le petit porteur rien n'est plus consolant
Que de vous souhaiter, lecteurs de la Gazette,
Le bonheur et la paix. Chaque jeune fillette.
Si les vœux du petit doivent être exaucés,
A ses pieds pourra voir les amants empressés,
Se disputer l'honneur de lui conter fleurette.
L'élégant jouvenceau, brûlant pour sa Pierrette,
En vertu des souhaits du bon Petit Porteur,
Finira par fléchir la dame de son cœur.
Puisse, des vieux garçons, la phalange obstinée
Abjurer son erreur aux pieds de l'Hyménée !
Que les tendres époux, gens sages et rangés,
Contre les coups du sort soient toujours protégés !
Qu'ils croissent en vertus, qu'ils vivent dans l'aisance
Et soient toujours heureux ! Puisse la bienfaisance
Adoucir les malheurs du pauvre infortuné !
Que Dieu comble de biens le fidèle abonné !
Qu'il vous accorde à tous une longue vieillesse,
Exempte de soucis, de pleurs et de tristesse.
Ce sont là les souhaits que fait de tout son cœur
Celui qui s'est montré fidèle serviteur.
Qui ne manqua jamais de porter la Gazette
Chez tous les souscripteurs habitant Joliette.
Il vous souhaite à tous un heureux avenir
Et demande en retour un petit souvenir.

Joliette, 1er janvier 1878

(Rémi Trembaly, Caprices poétiques, 1881, p. 8-9)

25 décembre 2023

Le jour de Noël

Doux souvenirs de mes jeunes années,
De l'idéal trop courtes visions,
Parfums exquis de mes roses fanées,
De mon printemps chastes illusions,
Ah ! revenez dorer mon existence
Comme au bon temps où, la nuit de Noël,
Le cœur ému, j'écoutais en silence
Pour percevoir les chants sacrés du ciel.

Je me taisais et croyais voir les anges
Planer au loin dans la voûte des cieux ;
L'air me semblait rempli de voix étranges
Qui m 'arrivaient en sons harmonieux.
Quand, vers minuit, nous allions à l'église,
J'interrogeais des yeux le firmament,
Croyant trouver dans chaque ombre indécise
Une aile d'ange au doux bruissement.

Mais l'âge mur, avec tout son cortège
De noirs soucis, bornant mon horizon,
Couvrit mon cœur de son manteau de neige
Et le glaça sous la froide raison.
Qui me rendra mes légendes si chères,
Mes plaisirs purs et mes bonheurs d'enfant
Mes rêves d'or, mon amour des mystères,
Ma foi naïve et mes anges d'antan?

Resté fidèle aux antiques croyances.
J'éprouve encore en ce jour solennel
Comme un regain des saintes espérances
Qui me montraient jadis un coin du ciel.
J 'oublie alors les ronces de la route,
Et les soucis d'un travail énervant,
Pour diriger vers la céleste voûte
Et ses clous d'or un regard plus fervent.

Fall River, 25 décembre 1893.

(Rémi Tremblay, Vers l’idéal, 1912, p. 147-148)

23 décembre 2023

Noël

Des cloches la voix solennelle
Vibre au saint lieu,
Clamant la jeunesse éternelle
De l'Enfant-Dieu.

Et la foule, dans la nuit grise,
En longs torrents,
Se précipitant vers l'église,
Serre les rangs.

Plus majestueux clans sa crèche
Que tous les rois,
L'Enfant-Dieu sans parler nous prêche
Ses saintes lois.

Ses lèvres n'ont pas d'anathème
Pour les humains;
C 'est plutôt le pardon qu'il sème
À pleines mains.

Il apporte à l'homme, son frère
Déshérité,
Le vrai remède à sa misère :
La Charité.

Il vient pour calmer les alarmes
Et, précurseur
De la paix, il n'a d'autres armes
Que sa douceur.

Attendons l'heure de son règne
Universel
Et, soumis aux lois qu'il enseigne,
Chantons Noël.

Ottawa, 25 décembre 1899.

(Rémi Tremblay, Vers l’idéal, 1912, p. 139-140)

17 mars 2023

Historiettes et fantaisies

Benjamin Sulte, Historiettes et fantaisies, Montréal, A. P. Pigeon, 1910, 96 p.

Benjamin Sulte est un bon communicateur. Le champ de ses intérêts est très large : il s’intéresse aussi bien au petit fait divers qu’à l’histoire avec un grand H. Il navigue entre la grande culture académique et la culture populaire. Et il manie bien le verbe, toujours conscient de son lecteur, jouant de la modestie, exploitant toutes les formes d’humour fin. Mais comme il le dit dans le poème adressé au prote (imprimeur), il était un écrivain pressé. L’enchaînement des idées dans certains textes plus longs aurait besoin d’être resserré, certaines phrases pourraient être retravaillées. Voici un aperçu de ses historiettes.

La guignolée : Sulte retrace les lointaines origines de cette tradition.

Les pierres qui chantent : un Champenois, du nom de Baudre, a créé un instrument de musique avec des pierres.

Au prote :  poème sur la création : « Sapristi ! ne corrigeons rien ! Plus je corrige, plus je gâte. »

Le nom des mois : l’origine latine des noms des mois de l’année.

Vers d’album : poème d’amour

Tous chinois ! : la peur des envahisseurs. Texte raciste sur l’immigration.

À d’anciens amis éloignés : poème pour ses amis de jeunesse.

Les encans : avril, mois du déménagement à Ottawa. Plusieurs en profitent pour tenir encan… et pour profiter des encans.

Le rêve du Capitaine : (d’après un conte anglais) un officier anglais s’embarque pour le Canada (en 1811). Sa fiancée a le pressentiment qu’il ne reviendra pas. Dans un rêve, l’officier voit sa mort et ses funérailles. Et c’est exactement ce qui va se passer.

La guignolée : nouvelles paroles de chanson sur l’air de « Sur le grand mât d’une corvette ».

Le rôti sanspareil : recette d’outardes complètement farfelue. Morceau de bravoure.

Le voyage de noces : un frère, pingre, empêche sa sœur de se marier. Farce.

Depuis cinquante ans : tous les changements survenus au début du siècle, impression que le monde accélère.

L’esprit frappeur : une famille se croit victime de l’esprit d’un cousin récemment décédé. Fantastique expliqué.

Artilleur de la garde : Sulte offre un aperçu d’un livre écrit par un officier de Bonaparte : Pion de Loches. Critique sarcastique de la guerre.

La banlieue de Paris :  voyage imaginaire dans la banlieue parisienne à la recherche de pan de l’histoire du Canada.

Hommes forts : présentation de quelques « hommes forts » et d’une « femme forte ». Tentative d’explication du phénomène. Déterminisme plus qu’héridité.

31 décembre 2022

NOUVEL AN !

Nouvel An ! Nouvel An ! 

Petit bébé naissant !

 

Qu’apportes-tu au monde 

Dans ta soif vagabonde ?

 

De douces illusions ? 

D’ardentes émotions ?

 

Peut-être la tendresse 

Au milieu de tristesse ?

 

Et qui sait, de l’amour 

Consolant nuit et jour ?

 

Qu’as-tu donc dans tes mains 

Pour chacun des humains ?

 

Mais dis, sois généreux 

Et surtout pour les gueux !

 

(Sylvie Francoeur, Arc-Boréal, éd. Nocturnes, 1964, p. 19)

25 décembre 2022

NUIT DE NOËL

Dans la nuit de Noël, les hommes sont meilleurs 

Ils s’élèvent vers Dieu imprégnés d’espérance;

Dans la nuit de Noël, c’est avec tant d’ardeur 

Qu’ils lui rendent hommage, implorant sa clémence !

 

Dans la nuit de Noël, les cœurs battent si forts 

Que c’est à l’unisson qu’ils fêtent sur la terre 

Celui qui est venu illuminer leur sort 

Dans la nuit de Noël, monte un flot de prières !

 

(Sylvie Francoeur, Nuage au vent, éd. Nocturnes, s. d., p. 70)

24 décembre 2022

LA MESSE DE MINUIT

Vous trouvez pas qu’ça pass’ plus vite
que d’notr’ temps aux jours d’aujourd’hui ?
A soir, pensons-y, saint’ bénite !

C’est déjà la mess’ de minuit !

 

Y’m sembl’ que l’bourdon’ d’Notre-Dame
Nous parle au coeur d’en haut d’sa tour,

Y’a l’air de dir’ : « Boum ! Bam ! Boum ! Bame
V’là qu’c’est Noël, v’là qu’c’est l’grand jour ! »

 

Ah ! n’en v’là encore un’ bell’ fête
Qu’est pus comm’ dans l’temps d’autrefois.
J’sais pas pourquoi ? P’t-êtr’ ben qu’ c’est p’tête
Parc’ qu’à c’t’heur’, y’a pus autant d’foi ?

 

D’mon temps, les p’tits gâs, les p’tit’s filles,
C’était à qui s’rait l’plus réjoui
Quand on partait tout’ la famille
Pour s’rendre à la messe de minuit.

 

Pour lors, on allait à l’église
Dans notr’ grand traîneau à bâtons.

L’pèr’ faisait galoper la grise
Pour qu’on arrive avant l’tinton.

 

L’z’enfants, on était tous ensemble
Dans l’fond d’la traîne, assis dans l’foin.
C’pas chaud, la nuit dans l’mois d’décembe,
Et pis, l’églis’ c’tait pas mal loin.

 

On s’sentait gais, pis l’coeur allège
Tandis qu’la gris’ filait l’galop.

C’tait beau l’z’étoil’s, la rout’, la neige,
Pis la sonnaillerie des grelots...

 

Y’semblait d’voir l’étoil’ des Mages
Au d’ssus d’nous z’autr’s dans l’firmament
Comme y la montr’ su’ les images
Du grand cat’chism’ des confirmants...

 

Ça me r’vient tout à la mémoire !
Des fois, j’aim’ ça à m’en souv’nir ;
Et pis, ça m’donn’ des idées noires
Quand j’pens’ que ça peut pus r’venir.

 

A c’t’heur le monde ont tant d’affaires
Qu’y trouv’nt pus l’temps ni l’tour d’êtr’ gais.
On dirait qu’i’ sont pas d’équerre,

Y’ont d’I’air r’chigneux pis fatigués...

 

La rue est plein’ de limousines,

Des McLaughlin, des Chevrolets,

Mêm’ des charett’s à gazoline,

(Y’appell’nt ça des « Fords » en anglais).

 

Vu qu’j’sus pas sous la loi Lacombe,

J’ai pas d’auto ; j’sus v’nu à pied.

Les p’tits chars, eux-autr’s étaient combes,
J’étais pas pour m’faire estropier.

 

Tout c’mond’-là, c’est v’nu à la messe
Comme à l’ouvertur’ d’l’Opéra.

Les femm’s vienn’nt montrer leu richesses,
Leu toilett’s neuv’s et cetera.

 

C’est pas pour prier qu’le mond’ rentre.
Y’ont pas d’chap’let ni d’Paroissien ;
Y vienn’nt pour écouter les chantres,
L’organist’ pis les musiciens.

 

Si ’n’a qu’ sav’nt pus leu prières,

C’est ben le plus p’tit nombr’ pourtant.
Nous autr’s on prie comm’ nos vieill’s mères,
On gard’ la foi du bon vieux temps.

 

(Jean Narrache, Bonjour les gars!, Fernand Pilon, 1948, p. 175-179)

23 décembre 2022

DEVANT LA CRÈCHE

Vous êtes la force du monde ;

Tout empire par vous se fonde ;

Sans vous, en vain, le canon gronde, 

Et les conquérants sont déçus. 

Pourtant, en venant dans ce monde, 

Vous êtes faible, O doux Jésus !

 

Vous êtes le maître du monde.

L’univers tient comme un peu d’onde 

Dans le creux de votre main blonde ;

A vous les rois et les Crésus.

Pourtant, en venant en ce monde,

Vous n’avez rien, Petit Jésus !

 

C’est vous qui réchauffez le monde.

Les soleils qu’aucun œil ne sonde 

Dispersent la flamme féconde,

Et c’est vous qui soufflez dessus.

Pourtant, en venant en ce monde 

Vous avez froid, petit Jésus !

 

Vous venez pour sauver le monde.

En vain Lucifer fait sa ronde :

Au fond de la voûte profonde

Les cieux soudain sont aperçus.

Vous venez pour sauver le monde

Et l’on vous hait, petit Jésus.

 

Vous donnez l’existence au monde.

Sur notre ingratitude immonde 

Le temps s'épanche et nous inonde 

Avec d’autres bienfaits reçus.

Vous donnez l’existence au monde,

Et vous mourrez, O bon Jésus !

 

(Clovis Duval, Les fleurs tardives, p. 82-83)