28 mars 2012

Le Mariage blanc d’Armandine


Berthelot Brunet, Le Mariage blanc d’Armandine, Montréal, L’Arbre, 1943, 210 pages.

Brunet présente les 10 récits qui composent son recueil comme des contes. En fait, ce sont des nouvelles, même si la présence du narrateur qui s’adresse au lecteur est davantage le fait des contes. J’ai déjà présenté Les Hypocrites du même auteur.

Le mariage blanc d'Armandine
Ferdinand et Armandine se sont mis en ménage sans amour. Le mariage n’est pas « consommé ». La bisbille finit par les rattraper. Armandine en veut tellement à Ferdinand que, même mort, elle continue les procédures de divorce amorcées de son vivant.

Le bâton de vieillesse
Une veuve met tous ses espoirs sur le plus jeune de ses trois enfants. Elle espère en faire un prêtre.

La prévoyance de M. Lapointe
M. Lapointe s’est marié sur le tard. Très religieux, il se culpabilise du fait qu’il n’a pas d’enfant. Il en adopte un qui meurt, puis un second qui va lui poser bien des ennuis surtout lorsqu’il deviendra veuf. Pourtant, ce mauvais fils va remplir le vide de sa vie.

Les méfaits de la poésie
Une vieille fille, en apparence bien sous tous rapports, vit seule avec son neveu, un grand niais de 16 ans qu’elle essaie sans succès d’éduquer. Par bigoterie (la peur des spectacles), elle s’oppose à ce qu’il aille s’amuser au cirque dans la ville voisine. Il passe outre et elle tombe malade. Le médecin et le curé, accourus, découvrent qu’elle vit dans la crasse.

Le méchant
Depuis son enfance, Jules Langlais déploie sa morgue hautaine sur son entourage. Pour son plus grand malheur, en se mariant, il achète un journal à sa femme. Elle finit par lui voler la vedette. Jaloux, il emploie les grands moyens pour s’en débarrasser.

Le vendu
Le docteur Duprat est médecin chef dans une clinique pour malades mentaux. Il présente au narrateur quelques-uns des patients bizarres qu’il doit traiter.

L'Irlandais
Arthur Pesant est avare et usurier. Il exploite de pauvres Irlandais, alcooliques pour la plupart. À sa mort, son frère prend la relève.

Coadjutrice
Florestine Huspé est une vieille fille dont la dévotion et le dévouement pour les œuvres paroissiales sont sans limite. Un jour, elle commence à organiser des tombolas pour ses œuvres. Elle y prend tellement goût que le curé et l’évêque doivent intervenir pour qu’elles cessent ses activités caritatives.

La photo de M. Robert
Maurice déteste ses parents. En fait, il en a honte. Son père est un petit commis. Sa sœur ainée, vu sa ressemblance, est probablement la fille du patron de son père. Maurice en est jaloux.

Le naïf
Autobiographie de l‘auteur : comment devient-on un notaire alcoolique, dopé, repenti sur le tard.

Berthelot Brunet, c’est un style, une certaine affèterie qui passe mal l’épreuve du temps, lorsque trop appuyée. Tous ces personnages sont ce que Fréchette aurait appelé des « originaux et détraqués » : le plus souvent, des monomaniaques. Le récit s’ouvre souvent sur une réflexion. Plutôt qu’un pan de vie, c’est l’existence au complet du personnage qui est mise en scène. Les chutes ne sont pas toujours bien trouvées. « Le mariage blanc d'Armandine » et « Le bâton de vieillesse » sont assez typiques de sa manière.

Extrait
Comme tant de villageois, il avait fait fortune dans l'épicerie, il s'était enrichi dans la boisson. Arthur Pesant était allé chez les Frères pourtant, il avait fait un bon cours commercial, et, quand on quitte le collège à 18 ans, autant dire qu'on a poursuivi son cours classique. Pesant aurait su compter sans cela, mais, au collège, il gardait une belle main d'écriture, et quand il lui arrivait de composer une lettre, ce qui était rare, il ne s'y trouvait pas de fautes d'orthographe. Dans son village, on disait d'Arthur Pesant, d'abord qu'il avait réussi et ensuite qu'il était instruit.

Il n'avait pas de qui tenir cependant. Son père, marchand général, le marchand général étant en Laurentie une institution comme le notariat ou la prêtrise, le père Pesant avait Arthur s'installa au comptoir de l'épicerie, et il y passa vingt ans. Ces vingt années, il les passa en vérité derrière le comptoir, puisqu'il ouvrait à 5 heures 30 et fermait à minuit. Il vendait du gin à la mesure, et, aux connaissances sûres, le whisky au verre. A peu près pas de crédit, du cash presque toujours. Un homme aussi avisé qu’Arthur ne prit pas de temps à mettre de l'argent de côté. Il s'était établi un budget, et, lorsque les recettes dépassaient telle somme, il en distrayait les trois quarts pour prêter chez les notaires sur première, et le reste, à la petite semaine, ce qui était aisé, les voisins d'Arthur étant toujours à court d'argent. L'usurier pouvait contrôler facilement, et il ne risquait pas de se faire rouler, puisque, le jour de la paye, ces grands enfants, Irlandais pour la plupart, venaient l'entamer chez lui. Quand ce n'était pas le mari, la femme se montrait, soit pour les provisions, soit pour les bouteilles de bière dont elle se faisait cadeau, le samedi.
Arthur Pesant s'était aménagé une chambre dans l'appentis derrière le magasin. C'est là qu'il gardait ses vêtements et, surtout, ses livres. Ses livres : entendez les grands cahiers où s'alignaient en colonnes minutieuses ses comptes. (p. 147-148)

25 mars 2012

La Coupe vide


Adrienne Choquette, La Coupe vide, Montréal, Fernand Pilon, 1949, 204 pages. (1re édition : 1948 : probablement que mon édition est le second tirage) (Les Presses laurentiennes ont republié le roman en 1978)

Début des années 30 dans une petite ville de province qui n’est pas nommée. Quatre étudiants et une fille. Les quatre gars, 17 ans, profitent de leurs vacances d’été. Ils errent en ville en essayant tant bien que mal de meubler leurs moments libres. Leurs soirées se terminent le plus souvent en discussions sur le perron des Rollin.
  • le petit Olivier Roch, le fils d’un notaire tyrannique, veut devenir journaliste et taquine les muses comme passe-temps;
  • François Rollin, qui se croit plus fort que tout le monde, veut devenir architecte;
  • Laurier Marcil, le tendre, veut devenir médecin;
  • André Bernier, le rebelle, sombre et pessimiste, rêve de départ et vise le droit.
  • Près d’eux, il y a la sœur de François, Géraldine, l’amoureuse de Laurier.
L’arrivée de l'oncle Édouard et de sa jeune épouse américaine, Patricia, va complètement chambarder l’été des cinq jeunes et bouleverser à jamais leur vie.  Cette fille magnifique (probablement dans la trentaine), belle, sensuelle et libre,  entend bien s'amuser et profiter au maximum de son séjour au Québec. Ce qui choque l’entourage, c’est qu’elle préfère la compagnie des adolescents à celle des adultes. Périples en bicyclettes, baignades, discussions, pique-niques, danses. Les quatre s’imaginent que la belle n’a d’yeux que pour eux. Ils découvrent la sensualité, le désir. Leur amitié est mise à rude épreuve. Seule Géraldine ne se laisse pas prendre au charme de l'étrangère qu’elle juge sévèrement (à l’aulne de la morale la plus bourgeoise) du haut de ses 16 ans. Elle voit trop bien que les gars sont complètement obnubilés et elle en éprouve de la jalousie, ayant perdu sa place dans la bande. Du fait, elle aussi prend conscience de sa féminité.  L’attitude de l’Américaine finit par choquer les gens, ce qui force l’oncle à repartir plus tôt que prévu. La belle Patricia n’aura fait que passer.

Au milieu du roman, l’histoire fait un saut de vingt ans dans le temps. Les quatre hommes approchent la quarantaine. Aucun ne semble heureux. Olivier Roch a repris l’étude de son père et mène une petite vie bourgeoise, sans autre attache que sa vieille mère et les « bonnes œuvres ». François Rollin soigne à l’hôpital une xième crise cardiaque; Louise, une infirmière qui est sa fiancée depuis sept ans, est aux petits soins avec lui. Laurier Marcil est devenu médecin, il a épousé Géraldine et même s’il semble mener une vie plus signifiante, on comprend que subsiste en lui le même vide qui anime ses anciens amis. Enfin Andrée Bernier, disparu depuis vingt ans, réapparait en pleine nuit : il lance un appel d’urgence à François sous prétexte que la femme qui l’accompagne est en train de mourir d’empoisonnement à la morphine.  Bernier finit par avouer que c’est lui qui l’a empoisonnée. Cette femme ressemble vaguement à l’ancienne Patricia et c’est elle qu’il a voulu tuer, pour se libérer de l’emprise qu’elle n’a jamais cessé d’exercer sur sa vie.

Ce qu’on découvre, c’est que l’Américaine a brisé la vie de ces quatre gars. Ils ne se sont jamais remis de cette rencontre (lire l’extrait 2), comme s’il avait entrevu en l’espace de quelques semaines une autre vie, plus libre, loin des contraintes sociales que leur petite communauté leur imposait.

Il y a beaucoup de points positifs dans ce roman, entre autres une certaine profondeur dans l’analyse, assez rare dans le roman de l’époque. En même temps, on se perd parfois dans cette recherche des motifs, du jeu des influences qui définissent la vie de chacun. Il me semble qu’Adrienne Choquette n’est pas toujours claire. Les sauts dans le temps, l’alternance du passé simple et du présent, certaines métaphores plus ou moins judicieuses et surtout certaines analyses nous obligent à relire. Sans parler de certaines discussions entre les jeunes qui virent à la dissertation.  À savoir si l’histoire tient la route, encore une fois, l’auteure tire très fort sur les ficelles psychologiques. On peut douter qu’une femme entrevue trois semaines, s’étant comportée en copine avec quatre adolescents, ait pu changer à tout jamais leur vie. Par contre, si on accepte la valeur symbolique de cette femme (de cette survenante comme le veut René Dionne), si on prend en compte la dimension sociale, le roman prend tout son sens.

Voici deux extraits qui illustrent le moins bon et le meilleur :

Extrait 1
Il n'avait pas suivi comme ses camarades la course pétillante, semée de miettes de flamme qui volaient des fagots entassés. Il fut surpris par l'éclatement victorieux. Le tas noir flambait dans la nuit de la plage, haut en couleurs. Il vivait. La flamme sourdait de partout, aussitôt centrée, dirigée vers le cône pour s'en échapper, spiralline, et grimper dans l'air en jet fantastique. François se laissa tomber par terre. Sa figure avait honte de l'expression de ses yeux et cherchait en vain le remords qui rassure. Patricia avait avancé le visage. Les mains au menton, elle contemplait la flamme comme si elle y découvrait des signes familiers. Les torses nus des garçons recevaient le bronze de la lueur. Ils se tenaient comme des cierges autour d'un catafalque. Sans le savoir, ils avaient pris l'attitude qui devait à jamais les fixer dans le souvenir de la passante. Sous le ciel infini, à deux pas de l'eau éternelle, et touchés par la magie des flammes, ils faisaient à la fois bloc et argile; entre la fulgurance éphémère du feu et la stabilité ténébreuse du sol, ils interposaient soudain l'humble et parfait équilibre de la lumière et de l'ombre ensemble sur un même corps. Instant à l'éternité assurée : toujours la flamme qui happe la nuit, toujours ces veilleurs autour. L'instant déjà a fui, qu'importe ! Il faudrait une autre nuit pour arracher à celle qui sait la vérité perçue. (p. 48-49)

Extrait 2
Alors Patricia, de sa voix envoûtante, reprit, le regard perdu dans la nuit, à sa manière lente et appuyée d'étrangère qui apprivoise les mots: « Je suis aussi certaine de ne jamais vous oublier que je le suis de ne pas revenir. »
D'où lui venait cette certitude dont la seconde partie, du moins, s'était avérée juste? Jamais, en effet, elle ne revint dans la petite ville où les garçons, quelque temps encore, continuèrent de vivre coude à coude avec entre eux, — François le réalisa un jour — une Patricia ayant compromis pour toujours l'amour et l'amitié. Était-ce sa faute? Nul ne peut prévoir le degré de sa puissance sur autrui : quelquefois il suffit qu'une créature paraisse. Dès le premier soir tout était déjà engagé, et la partie gagnée par cette femme, à jamais, avant qu'elle eût seulement dit un mot, esquissé un sourire, bougé la main. Les trois semaines d'ensuite n'avaient servi qu'à distiller l'émotion dans les veines et les nerfs, savamment, à doses calculées pour créer le besoin. Mais la possession datait du premier soir, à la minute précise où Patricia, paraissant sur le seuil, les avait regardés. François n'a tout à coup qu'à le vouloir pour ressentir de nouveau l'indicible volupté d'une première blessure amoureuse qu'il devine pareillement vivante chez les camarades dispersés. Lumière est faite: quoi que chacun ait tenté pour s'en approcher, tous et pour toujours, ils sont étrangers aux ivresses d'un monde qui n'est pas le leur. (p. 178-179)

Adrienne Choquette sur Laurentiana

19 mars 2012

La Croche


Arthur Saint-Pierre, La Croche, Montréal, Beauchemin-Bibliothèque canadienne, 1953, 196 pages.

Nous sommes au début du XXe siècle. Le récit met en scène trois familles d'agriculteurs : 1) les Labbé (la grand-mère, le père veuf, et ses deux grands enfants : Louise et Charlot); 2) les Girard : (la mère veuve, sa sœur Judith dite La Croche et Albert, le fils fraîchement reçu avocat); 3) les Leroy (les parents, plusieurs enfants dont André, diplômé de l’école d’agriculture).

Louise Labbé a deux prétendants qui sont des amis d'enfance : Albert Girard et André Leroy. Ce dernier est convaincu que Louise préfère Albert. Celui-ci aime bien Louise mais surtout le fait qu'elle va hériter d’une belle dot, ce qui pourrait aider sa famille qui s’est mise dans la dèche pour le faire étudier.

Lors de l'épluchette de blé d'inde annuelle, Louise fait son choix : André.  Albert, bien que blessé dans son orgueil, en prend son parti, mais non sa tante La Croche. Cette vieille fille au corps difforme (d’où son surnom) a reporté tout son amour sur son neveu. Elle ne comprend pas que Louise ait pu repousser un futur avocat pour épouser un simple fermier. Elle veut se venger des Leroy. Comme tout le monde, elle connait les mauvaises relations de voisinage entre les Labbé et les Leroy; elle sait aussi que les Leroy vont bûcher tout près de la ligne qui départage les deux terres;  en cachette, elle déplace la borne qui délimite les terrains. Le père Leroy, sûr de ses droits, bûche du bois sur la terre de son voisin.

Le père Labbé, furieux, décide de punir ce voisin négligent. S'ensuit une dispute. Les deux en viennent aux coups, se poursuivent en justice. Entre-temps,  la mère d'Albert, criblée de dettes, doit se résoudre à vendre sa terre à l'encan. André, par amitié pour Albert parti en ville, se dresse devant un usurier qui espérait obtenir la terre pour une bouchée de pain. Devant cet acte d’amitié, la Croche est prise de remords. Ayant perdu la raison, en pleine tempête d’hiver, elle se rend dans la forêt pour remettre en place la borne. Elle est à moitié morte quand on la ramène à la maison. Elle meurt quelques heures plus tard après avoir confessé son acte malveillant. En épilogue, on retrouve Louise et André dans le train qui les amène en Abitibi. Ils ont choisi ce pays de colonisation pour s’établir.

Arthur Saint-Pierre possède un curriculum vitae très riche. Il avait 68 ans lorsqu’il a publié La Croche. J’ai déjà présenté son recueil de nouvelles. Publier un roman du terroir dans les années 50, c’est déjà un anachronisme. Même si St-Pierre n’appuie pas plus qu’il le faut sur la thèse de l’agriculture salvatrice, il y a quand même une idéalisation du travail agricole tout à fait caractéristique du genre. Saint-Pierre présente aussi  certaines coutumes de l’époque, comme une épluchette de blé d’inde (lire l'extrait). Et l’essentiel du roman repose sur un schéma très connu : une jeune fille doit choisir entre un agriculteur et un professionnel, entre un rat des champs et un rat des villes.

Extrait (une bataille de blé d’inde)
Un instant tout travail est suspendu. La bataille devient presque générale. Ceux qui ne se battent pas regardent faire les autres et ponctuent d'exclamations et d'éclats de rire les coups bien portés.
Il arrive malheureusement que tous les combattants n'ont pas la même délicatesse, et ne mettent pas le même soin dans le choix de leurs munitions. Certains, pour satisfaire quelque mesquine rancune, ou pour le seul plaisir sadique de faire souffrir, choisissent des bouts d'épis très fermes, aux grains très durs, qui laissent une marque rouge sur les fronts ou les joues sur lesquels ils sont venus s'abattre.
Pendant que toute l'assistance est en joie, et prend part au combat ou le surveille, Louise pousse du coude ses deux jeunes voisins et leur dit à voix basse:
— J'ai trouvé un épi rouge.
— Donnez, dit Albert impératif, en tendant vivement la main.
André a fait un geste comme pour solliciter lui aussi l'épi rouge porteur, pour celui qui le possède, d'un privilège si convoité, mais décontenancé par la prompte intervention d'Albert il n'a pas terminé le geste commencé ! Comme toujours, l'assurance du jeune avocat l'a figé.
Un peu dépitée, mais décidée à pousser son expérience jusqu'au bout Louise, tournant à demi le dos à Girard, tend carrément l'épi au jeune cultivateur et lui dit sur un ton de reproche:
— Est-ce que vous n'en voulez pas ?
Ce geste et ces mots ont sur son trop timide voisin l'effet d'un choc électrique. Vivement il s'empare de l'épi, le lève au-dessus de sa tête et redressant sa haute taille, il crie de toute la force de ses vigoureux poumons:
— J'ai trouvé un épi rouge !
Instantanément le tumulte s'apaise. Mais dès qu'on a pu se rendre compte de ce qui arrive, les applaudissements, les acclamations, les rires éclatent de toutes parts:
— Embrasse ta blonde !
André, toute sa timidité perdue dans l'enivrante assurance qui vient de lui être donnée, ne se fait pas prier. Se penchant vers Louise, rougissante mais pas du tout réfractaire, il dépose sur sa joue satinée deux baisers retentissants. Puis il se rassoit, heureux comme jamais il n'aurait cru qu'un homme pouvait l'être et il dit tout bas à Louise qui le regarde les yeux humides:
— Merci.   (pages 87-88)

17 mars 2012

Cocktail


Yvette O. Mercier-Gouin, Cocktail, Montréal, Albert Lévesque, 1935, 134 pages.

Acte 1 – Chez Nicole
Nicole, une veuve de 40 ans, est amoureuse de François, un don juan, ce dont elle est bien consciente. Elle a deux grandes filles : Geneviève 17 ans et Francine 10 ans. Geneviève déteste l’amoureux de sa mère, sentiment qu’elle partage avec son grand-père (le père de Nicole) et le précepteur-professeur d’anglais, Charles Black. Ce dernier est l’ami et le confident de Nicole. On comprend vite qu’il est amoureux d’elle. Pourtant, c’est à lui qu’elle demande de dire un bon mot sur François, question d’amadouer sa fille Geneviève. 

Acte 2 - Le même soir chez Nicole
Nicole reçoit. En plus de son amoureux, de Charles et de son père, ont été invités deux couples d'amis, et un Anglais dont on ne connaît pas la fiancée. Elle s’appelle Madge et elle  arrive de Winnipeg. Lorsque celle-ci voit Charles, tout le monde se rend compte qu’elle est bouleversée. Dans la soirée, elle raconte l'histoire d'une jeune fille abandonnée par un homme qui a fui après que la crise eût ruiné sa famille. On comprend que l’homme, c'est Charles et que la fille, c’est elle. Les gens se mettent à discuter du comportement du jeune homme, certains le condamnant, d’autres estimant qu’il a agi par honneur. S'ensuit une chicane entre Nicole et François qui quitte les lieux.

Acte 3 - Trois  jours plus tard, chez Nicole
Nicole attend François. Ils doivent assister à un bal costumé. Elle n'est pas sûre qu'il vienne mais finalement, il se présente. En se préparant, elle découvre Geneviève en pleurs. Pour essayer de se réconcilier avec elle, elle décide de lui laisser sa place, de lui permettre de faire sa première sortie dans le grand monde. Elle demande à François de l’accompagner. Dans la soirée, elle a une discussion avec Charles qui lui déclare son amour et, du même souffle, qu’il va quitter son poste pour aller travailler avec son père. Charles parti, elle décide d’attendre le retour de sa fille et de son amoureux. Ils rentrent enfin. Ne sachant pas que Nicole est couchée dans le salon, François fait la cour à Geneviève et l'embrasse. Nicole surgit et le met dehors.

La pièce n'est pas originale mais est susceptible d'intéresser pour une raison au moins. C'est l'histoire d'une femme de 40 ans qui a toujours vécu dans le giron des hommes. Il y a eu son père, puis son mari, deux hommes d’affaires. Pour eux, elle n’était qu’une « charmante poupée ». Veuve, elle s'émancipe,  elle se sent libre. Son père est devenu vieux et, enfin, elle mène sa barque. Elle est tout à fait consciente que son François est un coureur de jupons, mais elle est prête à l’accepter, puisqu’il lui permet d’être elle-même. Bien entendu, à partir du moment qu’il se permet de flirter avec sa fille, ses illusions s’écroulent. D’une certaine façon, la fin est triste puisqu’elle a perdu la dernière occasion de vivre « son » histoire d’amour. Cette héroïne n’est pas si loin des femmes de bourgeois que Marcel Dubé va présenter dans les années 60.

Extrait
NICOLE. — Et dire que cette nuit même, je m'étais enfin décidée à t'épouser: Blottie au coin du feu, je vous attendais, toi et Geneviève... je t'attendais patiemment, sans angoisse, je savais que tu allais monter. Ma maison était la tienne... Je t'ai attendu jusqu'au matin... (elle montre la fenêtre) Et d'attendre ainsi, je me sentais un peu ta femme... je ne t'en voulais pas... de t'amuser si longtemps loin de moi... Je t'aimais avec ce goût du plaisir qui est en toi... Toute la vie, j'aurais ainsi la patience d'attendre... j'en étais sûre... Ce serait si bon de toujours te pardonner ton abandon... de ne jamais te gronder... de toujours te comprendre... et de me dire que peut-être au monde il n'y avait qu'une femme capable de t'aimer tel que tu es. Plus tu vieillirais, plus tu te rapprocherais de moi, car aucune des femmes pour qui tu m'aurais délaissée ne te pardonnerait de lui être avec la suivante infidèle. Tu les aimerais toutes, donc  tu n'en aimerais aucune. Moi seule ne te ferais jamais un reproche, parce que mon amour aurait été profond, immense, il se fut épanoui... il eut vécu indépendant de tes actes, de tes pensées même. Voilà ce que tu as brisé, voilà ce que tu n'as pas permis qui fût! Il n'y a qu'une femme que tu n'avais pas le droit de me choisir comme rivale. Et cette femme, c'est ma fille... un autre moi-même dont je ne peux me défendre. Cette rivale est plus forte que moi, elle est jeune, belle et je l'aime. Elle est la seule que j'aie pu craindre, puisqu'en l'aimant, c'est mon passé que tu aimes. Comprends-tu le mal que tu viens de me faire et qui ne peut se défaire ? Comprends-tu surtout le tort que tu t'es fait et comprends-tu que désormais cette maison te restera fermée ? (p. 123-134)

Lire la thèse de DOMINIQUE LEMAY

12 mars 2012

Le Licou


Jacques Ferron, Le Licou, Éditions d'Orphée, 1958, 103 p. (3e édition) (1re éd. : La Barbe de François Hertel, suivi de : Le Licou, Éditions d'Orphée, 1952?, 40 p.) (2e éd. : La Barbe de Francois Hertel ; Le Licou, Éditions d'Orphée, 1956, 110 p.)

La pièce a été présentée  le 24 juin 1958, au Studio d'Essai du Théâtre-Club, à Montréal, par la Troupe de l'Errant canadien dans une mise en scène de Marcel Sabourin.  Selon Jean -Marcel Paquette, Le licou serait la toute première pièce de Ferron (cité dans Le fils du notaire).

Dans son immense appartement, Dorante attend Camille, une danseuse de cirque qu’il a invitée chez lui. Il craint qu’elle ne vienne pas. Son valet Grégoire l’encourage du mieux qu’il peut. La belle finit par se présenter et s’ensuit un dialogue assez éclaté. Dorante se comporte comme un amoureux transi alors que son valet Grégoire garde les deux pieds bien sur terre. Il a vite conclu que Camille est une « coquette ». Son amoureux précédent s’est suicidé et Dorante est bien prêt à en faire autant si c’est ce qu’elle exige comme preuve d’amour. Faisant fi de l’admiration béate qu’il lui voue, tantôt elle essaie de l’attirer dans ses bras, tantôt de le tenir à distance. « Tu voudrais t’arrêter à mi-chemin entre l’homme et l’enfant : est-ce possible? Prends-moi dans tes bras. » Ou encore : « Bois donc, nigaud, tes scrupules finiront par me gâter mon aventure. » Qui est-elle cette Camille? Une « petite fille effarée », une femme qui n’a « goût que pour les hommes qui vont mourir », la revanche du bas-peuple écrasé par des seigneurs Dorante depuis toujours, une sorcière? La belle finit par partir et Dorante se retrouve seul. Au terme d’un long monologue, Dorante décide de se pendre :

DORANTE
On dit encore que la mort est une aventure dont on pense toujours se tirer sans blessure et que l'on tenterait pour vivre avec danger. (Il examine le câble.) Le danger est indubitable. Avec cette corde autour du cou, la mort devrait me trouver à son goût. Elle aura une fameuse prise pour me tirer selon sa guise. Elle tire et hop ! l'ascension, finie la passion : tu lui passes par-dessus l'épaule et tu peux voir enfin ce qu'elle a dans le dos. Qu'est-ce qu'elle a dans le dos ? Un sac, sans doute; le sac où elle met les chats et les chiens écrasés du canton. C'est dans ce sac qu'elle te met, c'est dans ce sac qu'elle t'emporte. Qu'elle t'emporte où ? Voilà la grande affaire et l'inconnu de l'aventure. Pourvu qu'elle ne t'emporte pas trop loin : Camille doit venir te rejoindre. Il ne faut pas lui compliquer la tâche. Elle viendra, elle viendra. En dansant, par le prestige et la magie d'un geste, elle touchera de sa main le voile qui sépare la vie de la mort. Pourvu qu'elle l'écarté suffisamment, ce voile, O Dorante, pour t'apercevoir dans le sac. Autrement, si elle opère à l'aveuglette, ce sera le premier chat mort venu qu'elle sortira par la queue, piteux triomphe pour son art et pour son amour ! Mon Dieu ! que l'avenir est cocasse dans un moment pareil. On a décidément surfait la réputation tragique du trépas. Je commence à prévoir que le mien sera drôle, et pourtant je meurs pour un grand amour. J'ai voulu le garder pur de toutes ces choses impudiques où il mène ordinairement. J'ai préféré la mort, et voilà que celle-ci n'est guère plus décente.

Camille, ayant pressenti son geste, est revenue sur ses pas et tance Grégoire de le dépendre au plus vite. Avant de s’exécuter, celui-ci lui fait la leçon : « La sorcellerie n’existe pas, je le sais bien, mais le prétexte est trop bon pour que je le dise, puisqu’il permet à la société de se débarrasser des filles de rien qui se mêlent, comme il t’est advenu trop souvent déjà, de troubler les garçons de bonne famille. » La pièce se conclut par une parodie d’Adam et Ève au paradis terrestre.

CAMILLE
Le fruit que tu goûtais était encore vert. Laisse-le mûrir dans la chaleur de mon sein.
Tu es mon amant, tu n'es que mon amant. Et si la mort t'a touché de son doigt, c'est pour qu'il ne reste de vie sur terre que la tienne et la mienne.
DORANTE
Pour que nous soyons seuls au Paradis.
CAMILLE
La fleur que je t'offrirai, sera nouvelle et savoureuse.
DORANTE
Ne craignez-vous pas, Camille, le serpent qui hante le jardin ?
CAMILLE
Le serpent, qui se durcit et se tend vers la fleur pour en goûter l'intimité et la saveur, n'a rien de venimeux, mon bel amant. A peine laisse-t-il un peu de lait sur son passage, un lait candide et profitable où la fleur trouve une nourriture et l'espérance de son fruit.
DORANTE
Ce serpent me gênait; j'y voyais le doigt de Satan.
CAMILLE
Le diable serait trop heureux d'en faire son pouce, mon bel amant, pour l'avoir toujours à la bouche.
DORANTE
Camille, il me semblait que vous vouliez ma mort; pourquoi êtes-vous revenue et l'avez-vous empêchée ?
CAMILLE
On s'éveille à l'amour en devenant mortel. J'ai voulu que tu meures parce que je voulais que tu m'aimes.

En conclusion, Camille exige qu’il vienne vivre avec elle. On devrait lui trouver un rôle dans le cirque. Dorante ayant toujours sa corde de pendu au cou, elle s’en saisit et le tire, comme on le ferait avec un veau.

Encore une fois : des emprunts à la comédie classique, ce langage d’un autre âge, un propos souvent sacrifié au profit de la fantaisie verbale, des personnages déjantés, ce mélange de préciosité et de vulgarité. Mais c’est du Ferron! À prendre ou à laisser.

Jacques Ferron sur Laurentiana
Contes anglais et autres
Le Dodu
Le Licou
Contes du pays incertain
Cotnoir
L'Ogre
Tante Élise ou le prix de l'amour
La Sortie

5 mars 2012

Cotnoir


Jacques Ferron, Cotnoir, Montréal, Éditions d’Orphée, 1962, 99 pages.

Le docteur Léon Cotnoir, « médecin sans réputation, notable de faubourg, bourgeois encanaillé, honte de la paroisse, damné de vieille date », vient de mourir. Avec une telle réputation, il est clair qu’on ne se bouscule pas aux portes de l’église de Saint-Antoine-de-Longueuil pour assister à ses funérailles.

Seuls quelques confrères et personnages d’allure louche accompagnent le mort. Pour représenter les docteurs, ils sont quatre : le narrateur, Gérin, Leroyer arrivé en retard (« un grand bel homme, toujours vêtu d’étoffes anglaises ») et Bessette, un morphinomane qui court les enterrements afin de recueillir les restes de morphine laissés par les défunts. Du côté des personnages à l’allure louche, on remarque un notaire (« l’air d’un rat, le nez pincé et les dentiers trop grands »), Sauviat, barbon au visage de pucelle, « trafiquant en tout et vivant seul dans son officine comme un gros chat dans son trou », enfin madame Cotnoir elle-même, une Française qui a toujours vécu cloîtrée dans sa grande maison bourgeoise, son mari étant son seul lien extérieur. S’ajoutent quelques croque-morts obséquieux et, pour le reste, ce sont les habituées des enterrements, faune parquée au fond de l’église : « vieillards à la peau séchée, dévotes sans famille, échappées d’hospice, demoiselles noires. »

Au-delà des funérailles, Ferron raconte la dernière journée du docteur Cotnoir. Il s’est occupé d’un patient, fraîchement sorti de Bordeaux, Emmanuel, lequel a trouvé refuge chez son cousin Aubertin, lequel vit avec sa femme, ses six filles et leurs perruches, à l’écart de la grande route, le long du chemin Chambly, là où « le beau Viger et ses hommes […] s’embusquèrent pour attaquer les Habits rouges et déclencher la révolte de 1837 ». Cet Emmanuel, un simple d’esprit, qui a la manie de baisser ses culottes dans la rue, les a baissées une fois de trop devant les filles du cousin Aubertin, ce qui n’a pas plu à madame, qui a quand même eu la délicatesse d’appeler Cotnoir plutôt que la police. Cotnoir a décidé que le remède était on ne peut plus simple : il suffisait de mettre Emmanuel sur le train de Québec et, assurément, un bûcheron de passage l’emmènerait dans les chantiers. Mais le soir venu, ledit Emmanuel fait faux bond, donc ne prend pas le train. Avant de rentrer chez lui, Cotnoir, fourbu et se sentant mal, fait un détour par la taverne. De retour chez lui, la mort le surprend, lui laissant quand même le temps d'un dernier regard ironique sur le monde qu'il quitte :  

« Or voici qu’il se trouvait à l’improviste devant la simplicité de mourir, un acte qui n’implique que soi, involontaire, c’est sa faiblesse, mais qui devient propre quand on l’assume seul. Il eut la dignité de ne pas appeler. Il fit : ouf! Et sombra; auparavant eut encore le temps de penser que sa mort titubante déjouerait tout le monde et qu’on ne se porterait à son secours que trop tard; il n'eut pas toutefois le loisir de s'en amuser. Les mourants d'ailleurs n'ont pas d'humour; ils voient, ils constatent c'est tout : le moment est trop vif pour qu’ils puissent l'approfondir, l'apprécier, le goûter. L'opérateur tombe; la caméra continue d’enregistrer : un dernier bout de film qui ne sera jamais projeté. Le cœur s'arrête; les poils continuent de pousser. Tout cela fait partie du résidu et n'offre aucun intérêt. »

Au matin, sa femme, croyant son mari absent, refuse l’appel d’un homme, dont l'épouse est en train de mourir, avant de finalement le découvrir  (ils font chambre à part), gisant « l’œil entrouvert, l’écume à la bouche, les lèvres noires ». Elle appelle son confrère Gérin : malheureusement ce dernier vient de répondre à l'appel qu’elle vient de refuser au nom de son mari.  Il lui conseille d’appeler le prêtre. « À sept heures, on en était [déjà] rendu au croque-mort. »

Ferron est un conteur exceptionnel. Ce petit livre génial est écrit dans un style tout de finesse, plein d’humour et, en plus, la narration est très savante, ce qui dans ce cas n’est pas un défaut. Ce n’est pas la première, et sans doute pas la dernière fois, que je lis Cotnoir.

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