23 septembre 2010

Cage d'oiseau

Je suis une cage d'oiseau
Une cage d'os
Avec un oiseau

L'oiseau dans ma cage d'os
C'est la mort qui fait son nid

Lorsque rien n'arrive
On entend froisser ses ailes

Et quand on a ri beaucoup
Si l'on cesse tout à coup
On l'entend qui roucoule
Au fond
Comme un grelot

C'est un oiseau tenu captif
La mort dans ma cage d'os

Voudrait-il pas s'envoler
Est-ce vous qui le retiendrez
Est-ce moi
Qu'est-ce que c'est

Il ne pourra s'en aller
Qu'après avoir tout mangé
Mon cœur
La source de sang
Avec la vie dedans

Il aura mon âme au bec

Strophe 1
« Je suis une cage d'oiseau » : si le poète était un oiseau, mais non, une cage! Un objet, sans plus! Comme il veut être bien sûr qu’on n’ira pas imaginer toutes sortes d’explications compliquées, il nous traduit dans les vers 2 et 3 le sens de sa métaphore : la cage est faite d’os, ce qui rappelle le corps, le corps d’un grand malade ou d’un mort, et dedans cette cage, il y a un oiseau, métaphore dans la métaphore.

Strophe 2
Le poète nous oblige à lire la métaphore de l’oiseau comme une représentation de la mort, déjouant ainsi toutes nos attentes : l’oiseau aurait dû représenter le poète (comme c'est le cas dans les poèmes précédant celui-ci) et la cage, la mort. Mais non, c’est l’inverse! La situation est en soi ironique : comment peut-on nidifier dans un corps mort? On vient d’entrer dans le tragique.

Strophe 3
On passe du « je » au « on », comme si le poète voulait éviter tout lyrisme, voire tout pathétisme. D’actant qu’il était, il devient observateur. L’oiseau s’organise pour signaler sa présence. Il froisse ses ailes, bien inutiles. Déjà prêt à s’envoler? D’où lui vient cette agitation? En attendant, le poète est assiégé de l’intérieur, prisonnier de cet oiseau encagé dans son corps.

Strophe 4
Il en remet l’oiseau. Deux fois plutôt qu’une. Un vrai rabat-joie. Il profite du moindre moment de silence pour se manifester. Plus encore, il « roucoule » comme les amoureux. Et son chant ressemble à celui d’un grelot, comme si lui aussi voulait être de la fête.

Strophes 5 et 6
Les quelques questions faussement naïves posées par le poète ne doivent pas nous tromper. On comprend que cet oiseau est en mesure de briser sa cage… On le pensait « captif », mais non! Cette cage n’est pas une prison sûre. Le poète doute qu’on puisse empêcher l’oiseau de s’envoler. D’où son inquiétude : si l’oiseau rompt sa cage, qu’adviendra-t-il de lui?

Strophe 7
Cet oiseau est un carnassier. Un rapace. Rien du petit oiseau tout de grâce et de légèreté. Il ronge de l’intérieur les barreaux de sa cage. Il se nourrit de sa cage. Il semblerait même qu’il doive manger le cœur du poète pour se libérer.

Strophe 8
Plus de doute possible, l’oiseau prendra absolument tout. Quand il aura mangé le cœur, il s’envolera avec « l’âme au bec ». Le poète aura tout perdu. À moins que… cet envol de l’âme soit une libération, un affranchissement du réel…

C’est un poème qui se prête à bien des interprétations, surtout si on l’extrait du recueil. J’aime celle au premier degré. Garneau se savait malade, condamné. Il en parlait ouvertement sans pleurnicheries. L’image de l’oiseau qui file comme un voleur avec son âme au bec devait lui plaire.

On lit souvent « Cage d’oiseau » comme un poème de la douleur. Pourtant, c’est l’histoire d’un être (oiseau) qui recouvre sa liberté. Ce qui dérange, c’est que le poète n’a pas le beau rôle : c’est lui, à son corps défendant il est vrai, qui tient l’oiseau captif. Peut-être aussi ce qui agace, c’est qu’il faille se libérer du corps, devenir un pur esprit pour pouvoir s’envoler. Autre bizarrerie du poème, c’est le rôle de la mort. Pourquoi cet intermédiaire est-il nécessaire? Pourquoi faudrait-il mourir pour se libérer?

Dans le fond, on dirait une petite fable. Le récit a un début, un milieu et une fin annoncée. On aurait même pu y ajouter une morale : « Il n’y a rien à faire quand la mort a fait son nid. » Ou encore, dans la perspective chrétienne : « Le corps doit mourir pour que l’âme puisse s’envoler. » Ou encore, sous l’angle esthétique : « L’imaginaire doit s’affranchir du corps. » Ou encore, dans une optique chère à la poésie moderne : « Le sujet doit mourir pour que la poésie « pure » prenne forme ».

Si on admet que l'oiseau est une métaphore de la poésie, on pourrait aussi dire que c'est la poésie qui ronge le poète de l'intérieur. C'est elle qui ne cesse de se manifester (strophes 4 et 6) et que le poète tente tant bien que mal de contenir. On le sait, Garneau va abandonner la poésie.

C’est un des poèmes les plus célèbres de Garneau. On reconnaît son style dépouillé, presque banal, et ce ton distancié, mi-dramatique, mi-naïf : il jette sur papier une série de petites phrases déclaratives, détachées les unes des autres, et quelques questions où perce à peine l’inquiétude. Le poème va ainsi vers cette fin inéluctable, sans pathos, comme si le poète observait non sans dérision sa mort annoncée.

3 commentaires:

Stéphane Labbe a dit...

Interprétation, on ne peut plus convaincante, votre Saint-Denys Garneau est l'un des plus grands poètes de langue française de ce siècle, je déplore qu'il ne soit pas davantage et mieux étudié chez nous, votre commentaire, prouve s'il en était besoin ce que j'avance.

Jean-Louis Lessard a dit...

C'est un des poèmes qui a fait que je suis devenu étudiant en lettres. C'est un poème dont il est difficile d'épuiser le sens. Le lecteur est maintenu dans cet "équilibre impondérable" dont parle Garneau dans le poème liminaire. J'aime ces poèmes qui nous échappent toujours un peu.

Kathleen Lavoie a dit...

L'interprétation que vous en faite est similaire a celle que je me suis faite également. Nous étudions Saint-Denys Garneau en littérature et moi qui ne suis pas fan de poète j'ai adorer pourtant ce locuteur. Ce poème pour moi parle clairement de la maladie de l'homme qui est représenter par l'oiseau et de son corps la cage d'os. Qui se pose des question a se demander s'il doit se laisser mourir donc laisser l'oiseau manger son cœur ou si les gens le laisserons mourir et que enfin la délivrance de la prison est en fait quand l'oiseau part avec l'âme du poète dans son bec. Bref je crois que se poème peu être vue de différente manière. on peut meme dire qu'il s'agit d'une métaphore de la création poétique. Une chose est sur, suite a Saint-Denys Garneau je ne verrais plus les poète de la même manière