4 juin 2009

Il y a certainement quelqu'un

Il y a certainement quelqu'un
Qui m'a tuée
Puis s'en est allé
Sur la pointe des pieds
Sans rompre sa danse parfaite

A oublié de me coucher
M'a laissée debout
Toute liée
Sur le chemin
Le cœur dans son coffret ancien
Les prunelles pareilles
À leur plus pure image d'eau

A oublié d'effacer la beauté du monde
Autour de moi
A oublié de fermer mes yeux avides
Et permis leur passion perdue


Ce poème, le 21e du Tombeau des rois, apparaît dans la dernière partie. Il fait écho à un autre poème, « Chambre fermée », le 15e du recueil, dont voici le début : « Qui donc m’a conduite ici ? / Il y a certainement quelqu’un / Qui a soufflé sur mes pas. / Quand est-ce que cela s’est fait ? / Avec la complicité de quel ami tranquille ? » On retrouve le même début dans « Il y a certainement quelqu'un ». Tout se passe comme si la poète essayait de recueillir suffisamment d’éléments pour établir un acte d’accusation : l’identification de l’assaillant, les circonstances du crime, la mise en place du traquenard. Parce que traquenard, il y a eu : l’agression s'est faite à l’insu de la victime, pourrait-on dire. L’auteur du crime, que la poète ne peut identifier clairement, s'est contenté de mettre en place un piège tout de finesse qui s’est refermé sur sa proie. « Mon cœur sur la table posé, / Qui donc a mis le couvert avec soin, / Affilé le petit couteau / Sans aucun tourment / Ni précipitation? »

Si, dans « Chambre fermée », la victime semble encore douter de la réalité du piège, comme en font foi ses nombreuses questions, dans « Il y a certainement quelqu'un », elle ne se contente plus d’hypothèses, elle énonce l’accusation comme si elle était déjà frappée dans la pierre. La poète donne quelques détails concernant son agresseur. C’est un être tout de légèreté, un maître-danseur : « Puis s'en est allé / Sur la pointe des pieds / Sans rompre sa danse parfaite ». Rien de violent dans son attitude. Une certaine indifférence, même. Comme s’il avait accompli son travail sans passion, pour s’en débarrasser, afin de retourner le plus vite possible à sa danse à peine interrompue.

La victime n’est plus enfermée dans un lieu clos qui semble se refermer peu à peu sur elle, comme on le voit dans d'autres textes de Hébert. Elle se tient « debout » sur « le chemin », dans un lieu ouvert, un lieu public, promesse de rencontres et de découvertes. Elle a quitté la « chambre fermée » et, pourtant, on lui a enlevé toute possibilité d’habiter ce monde. On l’a « toute liée », comme les jeunes filles qu’on immolait pour apaiser les dieux irritables.

On ne sait pas si ces sévices ne sont que pur méfait ou une punition qu’aurait encourue la victime. En admettant que ce soit un châtiment, qu’a-t-elle fait pour le mériter? La victime ne nous en dit rien. Peut-on penser qu'elle a voulu sortir du rôle (de la place) qu'on lui a assigné, comme le suggèrent les « yeux avides » et « passion » de la dernière strophe?

On ne connaît pas davantage les mobiles de l’agresseur ou les raisons de cette condamnation. Si c’est une sentence, jamais la victime ne la remet en cause, jamais elle ne questionne la justesse de cette condamnation, comme si tout allait de soi. C’est seulement la manière qui lui déplaît.

Comment interpréter « image d’eau », en plus, parée du superlatif « plus pure »? Dans la logique du poème, il me semble qu’il faut entendre que les yeux, désignés métonymiquement par « prunelles », sont totalement ouverts au monde. Les prunelles laissent passer toute la lumière, pour que le monde extérieur puisse rejoindre le monde intérieur. Ce qui aurait été en d’autres circonstances de l’ordre du plaisir est ici frustration.

Quel est ce « coffret ancien »? Qui y a mis le « cœur »? La victime elle-même? Dans un coffret, ne dépose-t-on pas les objets précieux dont on ne se sert pas? Il me semble que la victime est frustrée de constater que l’agresseur-bourreau n’ait pas libéré son cœur, car ce détail accentue son isolement et son impuissance. Que peut-on faire sur un chemin, pieds et poings liés, sans son cœur? La « beauté du monde » n’est-elle pas offerte aux « yeux avides » en pure perte?

Ce supplice de Tantale, que l’agresseur-bourreau impose à sa victime, pourrait nous laisser croire à sa méchanceté. Pourtant, rien n’est aussi clair. La poète n’y voit aucune intention malveillante : elle met sur le compte de la négligence ce surplus de cruauté. C’est un bourreau incompétent qui oublie tout : il a oublié « de la coucher », « d'effacer la beauté du monde », « de fermer [s]es yeux avides ». À moins que ce soit un raffinement cruel de sa part : ne l’a-t-il pas « laissée sur le chemin » pour que dure le supplice? La victime aurait préféré, il me semble, que l’agresseur-bourreau accomplisse proprement son travail : elle lui reproche cette mise à mort brouillonne, inachevée.

Concluons simplement. Bien que le non-dit soit important dans ce poème, on peut avancer que Hébert raconte le drame d’un être brimé, qui souffre de cet empêchement, qui essaie de comprendre ce qui l’a mené à cette impasse.

Anne Hébert sur Laurentiana
Les Songes en équilibre

3 commentaires:

Lali a dit...

Depuis l'adolescence, ce poème d'Anne Hébert fait partie de ma vie, est source d'inspiration. C'est d'ailleurs celui que j'ai lu à haute voix le soir de son décès comme je le raconte ici :
http://lali.toutsimplement.be/?p=498

Merci pour votre éclairage!

Anonyme a dit...

Jean-Louis, cher Jean-Louis, voilà que je me prépare à présenter une conférence sur Anne Hébert à l'UTA de Sherbrooke et en fouillant pour m'inspirer, tu es encore là pour m'aider. Merci professeur! Mylène Rioux, Cegep de B-C en lettres, 1998-2000

Jean-Louis Lessard a dit...

Bonjour Mylène,
Je suis bien content de voir que tu aimes toujours la littérature. Je garde de bons souvenirs de toi et de toute ta classe. Bonne conférence! Jean-Louis