11 avril 2008

Les mille abeilles...

Voici l’un des plus courts poèmes des Îles de la nuit. Il n’a ni la luxuriance métaphorique, ni l’ample tirant que l’on retrouve dans beaucoup de poèmes. Par contre, il est très représentatif de l’aspect quelque peu hermétique de cette poésie. Le sens est toujours un peu voilé, suggéré. Bien entendu, la lecture de ce poème, la mienne, est en partie conditionnée par ma compréhension d’ensemble du recueil.


LES MILLE ABEILLES…
Les mille abeilles de ta paupière
Cette chevelure jusqu'à ton doigt bagué
Ce qui hier existait
Ce qui nous est aujourd'hui accordé

Tout nous dépasse et nous vole
Ah rayons muets du moment
Clefs de ta geôle
Pur front de ton tourment

Rien n'est plus parfait que ton songe
Tu t'abîmes en toi et tu crées
Le paysage ultime de ta beauté

Tout le reste est mensonge



Strophe 1
Les deux premiers vers éluardiens nous laissent penser qu’on lira un poème d’amour, impression induite par les mots « paupière », « chevelure » et « doigt bagué ». Images de beauté, de vivacité, d’opulence. « Mille » abeilles s’activent et la chevelure est si fournie qu’elle rejoint le doigt qui, lui, est bagué. Vision de la femme qui allie beauté et engagement durable (« le doigt bagué »). Pourtant, dans les deux derniers vers, on apprend que cette beauté a été perdue, qu’il n’en subsiste plus qu’une part, ou qu’une jouissance limitée (« existait » et « accordé »).

Strophe 2
Il suffit de relever certains mots pour prendre l’exacte mesure de la deuxième strophe : « dépasse, vole, muets, geôle, tourment ». Mots qui dessinent le paysage intérieur du poète, qui impliquent dépossession, isolement, enfermement et souffrance. Le temps a fait son œuvre. C’est lui le maître du jeu, c’est lui qui a dénaturé le bonheur ancien : « Tout nous dépasse et nous vole ». Tout se passe comme s’il n’émanait rien du présent (« rayons muets du présent »), comme si le présent privé d’une partie du passé n’avait plus de rayonnement. Apparaît aussi dans cette strophe un « tu » qui remplace le « nous » et qui singularise le petit drame qui se joue devant nous. Que désigne ce « tu »? La femme de la première strophe? C’est peu probable. Ne serait-ce pas plutôt une auto-interpellation?

Résumons-nous. La perte du passé, l’effet ravageur du temps ont détruit un bonheur ancien, lié à la présence féminine. Ce passé perdu pèse tellement sur le présent qu’il emprisonne (« clef de ta geôle ») le poète dans son tourment.

Strophe 3
Grandbois oppose le réel à l’imaginaire. Pour fuir un réel décevant, pour apaiser son tourment, le poète a recours au songe, c’est-à-dire à l’imaginaire. Le pouvoir créateur de l’imagination semble illimité; par contre, le poète est conscient que cet exercice pose problème, ce dont témoigne le mot « abîmes » : ce repli sur soi apaisant est aussi un gouffre.

Strophe 4
Chez Grandbois, la dernière strophe tombe souvent comme un couperet, comme une chute. C’est le cas dans ce poème. Le poète accepte orgueilleusement sa position instable, adoptant une attitude de défi, pourrait-on dire. Il se réfugie dans une solitude hautaine.

Alain Grandbois sur Laurentiana
Avant le chaos
Les Îles de la nuit
« Les mille abeilles »
Rivages de l’homme

Né à Québec

Aucun commentaire: