14 avril 2008

La Baie

Damase Potvin, La Baie, Montréal, Edouard Garand, 1925, 87 pages.

Ce roman est en quelque sorte la première ébauche de La Rivière-à-Mars, roman que j’ai déjà blogué. Potvin raconte la même histoire, celle de la colonisation de la Baie. Seuls les noms des personnages ont changé. Le héros, dans La Baie, c’est Phydime Gaudreau. C’est aussi lui le narrateur. L’histoire est présentée sous la forme d’un retour en arrière.

Le premier chapitre présente sa naissance et le dernier, son décès. Entre les deux, rien de trop surprenant : ses courtes années d’école, son travail à la ferme, son mariage, son établissement sur la terre paternelle, l’arrivée de ses trois enfants, la mort de son fils le plus jeune, celui qui aimait tant la terre, l’abandon de ses deux autres enfants. Sa fille ayant épousé un ouvrier d’usine et son fils, ayant fui aux États-Unis, il se résout à vendre sa terre et déménage au village avec sa femme qui meurt bientôt. Abandonné de tous, il décide alors de retourner vers le pays d’où sont venus ses ancêtres, c’est-à-dire Charlevoix. Il y mourra. Ce mince fil narratif est entrecoupé de scènes dans lesquelles Potvin raconte certains faits divers, parfois d’intérêt ethnologique : l’orignal surpris en compagnie des vaches, le supplice des mouches, l’arrivée de la première maîtresse d’école, la pêche, les bleuets, la « Société des 21 », l’importance du cheval et du chien, le grand feu de 1846... La plupart de ces événements figurent aussi dans La Rivière-à-Mars.

Est-ce véritablement un roman? Disons que la composition est assez simpliste. Chacun des chapitres, surtout dans la première moitié du roman, est composé de deux ou trois sous-parties, lesquelles ont plus valeurs ethnologiques que romanesques. Encore une fois, Damase Potvin enfonce le même clou : restons chez nous, sur nos terres, loin des villes. Même Chicoutimi ne trouve pas grâce à ses yeux. C’est tout dire! **½

Extrait
Dans ce temps-là, des steamboats de la Compagnie Richelieu « Ontario, dé Montréal, avaient commencé un service de navigation entre Montréal, Québec et le Saguenay. Un de ces bateaux venait deux fois par semaine à Chicoutimi et passait, quand la marée adonnait, par la Baie des Ha ! Ha ! Il s'arrêtait à Saint-Alphonse où on avait commencé la construction d'un quai. C'était la fin de l'isolement où nous étions depuis la fondation de Saint-Alexis. Vous pensez si tout le monde fut content de ce service. Les steamboats arrêtaient, en passant dans le Saint-Laurent, aux quais de la Malbaie et de la Baie Saint-Paul. Dans moins de deux jours nous pouvions aller dans les paroisses de Charlevoix et à Québec dans un peu plus d'une fois vingt-quatre heures. Et on pouvait voyager ainsi dans de vraies maisons où il y avait toutes les commodités imaginables. Ah ! on était loin de notre première goélette !
Aussi, Saint-Alexis et Saint-Alphonse s'étaient mis à prospérer que c'en était une vraie bénédiction. Nos terres prenaient de la valeur à vue d'œil pour la bonne raison que l'automne nous pouvions envoyer plus facilement les produits de nos récoltes sur les marchés de Québec. Quel chemin dans cinquante-cinq ans ! Nous autres, de la première goélette, on pouvait pas croire qu'à la place du gros village de Saint-Alexis et de cette belle paroisse de Saint-Alphonse qui s'étendait de l'autre côté de la Rivière-à-Mars on ne voyait autrefois que du bois avec des petites clairières de trois ou quatre arpents carrés qui étaient le commencement de nos terres. La terre était bonne et riche tout alentour de la Baie et nos lots quasiment tout défrichés et qui n'étaient pas appauvris par de trop longues cultures, produisaient sans bon sens. On envoyait, chaque automne, à Québec, des quantités de grains, de foin, de patates, des volailles et du bétail. On s'était mis à l'industrie laitière et on vendait aussi beaucoup de fromage et de beurre. On comptait déjà quatre fromageries et une beurrerie dans la Baie. Le fromage se vendait quatre à cinq sous la livre, et le beurre dix à douze. Et c'était du bel argent comptant qu'on recevait, chaque mois, pour ces produits.
L'hiver, on continuait de faire du bois que l'on pouvait toujours vendre facilement aux Price; et c'était encore, au printemps, de l'argent. Et malgré tout ça, le croirez-vous, on souffrait encore de la maladie maudite des États-Unis. Des familles entières même partaient, à chaque saison, de Saint-Alexis et de Saint-Alphonse, pour s'en aller travailler dans les facteries du Maine ou du Vermont. J'ai jamais compris cette maladie-là, moi, surtout quand les steamboats de la Richelieu nous rendaient la vie si plaisante. (p. 68-69)

Damase Potvin sur Laurentiana
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