1 avril 2008

En pleine terre

Germaine Guèvremont, En pleine terre, Montréal, Paysana, 1946, 156 pages. (Illustré par Cécile Chabot) (1re édition : 1942)

Dans ce recueil, l’auteure a rassemblé dix-huit courts récits, qu’elle avait déjà publiés dans la revue Paysana entre 1938 et 1941, revue à laquelle elle collaborait. Pour leur donner une cohérence, elle les a remaniés, entre autres en fixant le nom des personnages. Certains récits s'apparentent au conte, d'autres à la nouvelle ou même au poème. Quatorze d'entre eux ont pour décor le Chenal du Moine avant l’arrivée du Survenant. Tous les principaux personnages de l'univers de Guèvremont sont déjà là, à l'exception du Survenant et d'Angélina. Certains personnages évoqués dans Le Survenant (Mathilde, l’aïeule et Éphrem) vivent encore. Au début du recueil, Marie-Amanda n’est pas mariée et habite la demeure parentale. Didace a même une autre fille, Alix. Deux personnages sont différents au point de vue du caractère : Amable est un homme dans la tradition des Beauchemin et Phonsine, la maîtresse d’école, semble avoir une assez forte personnalité. Voici un aperçu des quatorze récits qui ont pour décor le Chenal du Moine. (Voir les illustrations de Cécile Chabot)

« Chauffe le poêle »
C’est Noël. Amable a demandé en mariage Alphonsine Ladouceur, la maîtresse d'école. La jeune fille lui demande d’attendre un an : elle part en ville. Amable en a le cœur brisé. À l’approche de Noël de l’année suivante, sans avertir, comme une « survenante », elle réapparaît et c’est elle qui demande à Amable de l’épouser. Phonsine et Amable ne sont pas les personnages falots qu'ils deviendront dans Le Survenant. Mathilde et Éphrem sont vivants et il y a Alix, la petite sœur. Le père Didace est bien décrit : « D’un caractère entier, lent à parler, mais prompt à la colère, le grand Didace Beauchemin, selon ses voisins, voit venir de loin. »

« La glace marche »
Quand la glace marche sur le fleuve, tout le monde convient que le printemps est arrivé. Marie-Amanda s’émerveille devant le réveil de la nature. Pourtant, sa joie n’est pas complète : elle sait que, pour son amoureux, Ludger Aubuchon, la saison de navigation commence. Le choc est encore plus quand elle apprend que son Ludger ira naviguer « à l’eau salée ».

« Un bon quêteux »
« Chaque famille du rang Sainte-Anne possédait son quêteux... » Celui des Beauchemin était tout, sauf un mendiant. C’est lui qui faisait l’honneur de sa visite. Ses hôtes devaient le mériter! Sa visite, ce printemps-là, se termina mal. N’étant pas venu depuis longtemps, il s’attendait à ce que les Beauchemin le couvrent de cadeaux.

« Prière »
Mathilde se sent vieille et fatiguée. À vrai dire, elle prend sur ses épaules tous les malheurs des siens et le tout, en ce jour de printemps, lui pèse à dos. Plus encore, l'aïeule vit encore et Phonsine va bientôt arriver. Mathilde se dit qu'elle n'aura jamais eu toute la place pour elle seule.

« Une grosse noce »
Amable et Phonsine se marient. L’auteure décrit un mariage campagnard, surtout les préparatifs de la mariée, les mets qui sont servis et la veillée qui s’ensuit. Un exemple de la riche écriture de Germaine Guèvremont : « Pendant ce temps, Didace Beauchemin offrait aux hommes soit de la grosse bière, soit une rasade de son meilleur petit-blanc et Marie-Amanda servait aux femmes deux doigts d’un vin de pissenlit, mis à vieillarder depuis des années, un vin qui n’était pas reginglard et qui coulait dans les verres comme de l’ambre dorée. »

« Accord »
Récit sous forme de poème. Didace s'identifie à sa jument et refuse de la troquer pour une «machine», comme les jeunes le désirent.

« Un malheur »
« Chose curieuse! De tous ces riverains qui étaient nés pour ainsi dire sur l’eau et qui voyageaient, chaque jour, dans les embarcations périlleuses, aucun ne savait nager. » Qu’est-ce qui est arrivé au jeune Éphrem? Personne ne saurait le dire. C’est sa mère qui a retrouvé son « canot si versant [...] qui se berçait sans amarres, parmi les joncs au soleil. » Tous sont accourus, ils ont fouillé la rivière et trouvé le corps. Mathilde demande à Phonsine « d’arrêter la pendule selon l’ancienne coutume [...] pour savoir plus tard où repérer sa peine ».

« Deux voisins plaident »
Pierre‑Côme Provençal a tué le chien des Beauchemin. Un procès s’en suit. Contre toute attente, les deux grands ennemis finissent par s’allier contre leurs avocats.

« Vers l'automne »
Didace souffre de la mort de son fils. L’automne est venu. « Tout bon chasseur vérifie ses lignes à canard, ses mitasses, ses viroles. » La chasse sera l'occasion pour Didace de renouer avec la vie.

« L’ange à De-Froi »
De-Froi a une fille, Ange, très belle et trois fils, plutôt grossiers. Sa fille meurt et il demeure inconsolable.

« La visite du garde-chasse »
Didace chasse au nez du garde-chasse en temps défendu.

« Le coup d'eau »
L'aïeule raconte l'inondation de 1865 qui avait failli les emporter. Ludger fait sa grande demande.

« Une nouvelle connaissance »
Didace insulte le nouveau gardien du phare, parce qu’il n’a jamais daigné se battre, malgré son physique imposant.

« Un petit Noël »
Ludger et Marie-Amanda sont mariés et vivent sur une île (l'Îlette). La petite Mathilde est née. Le soir de Noël, Ludger doit aider un voisin, dont la mère est morte, à traverser le fleuve malgré les glaces.

Voici les quatre contes qui forment la deuxième partie du recueil et qui ne prennent pas pour décor le Chenal du Moine.

« Un vrai taupin »Un homme, qu’on croyait sur le seuil de la mort, commet un acte de bravoure. Il n’est pas toujours facile d’être un héros.

« Le bouleau d’argent »
Une vieille fille attend un homme depuis 25 ans. Lorsqu’elle le retrouve, il se moque d’elle.

« Les demoiselles Mondor »
Deux vieilles filles se sont éprises de l’homme engagé. Quand elles découvrent que leur « flamme » les trompe avec une servante, elles le congédient.

« Le petit bac du père Drapeau »Le père Drapeau a pris sa retraite. Il aime bien aller pêcher, à condition que ça ne morde pas trop.

Extrait
LA VISITE DU GARDE-CHASSE
Sans en dire un mot à personne, Didace prit dans la huche un gros « chignon » de pain dont il enleva la mie d'un seul coup de canif, en rond ; il y pressa une briquette de lard salé, puis replaça la mie. Et il partit à la voile vers la petite Ilette où il chasserait en cachette, à l'eau haute, avant la débâcle.
Mais à peine installé sous le prélart de chasse, il vit le garde-chasse arriver à lui.
— Quoi c'est que vous faites dans ce bout-ci, père Didace ?
— Comme tu vois, répondit Didace sans chercher à déguiser son intention.
Le garde-chasse, qui avait de l'amitié pour Didace Beauchemin, lui conseilla :
— Je vous en prie, monsieur Beauchemin, allez-vous-en donc à la maison. Vous êtes pas d'un âge à chasser au fret de même. Les glaces peuvent partir d'un moment à l'autre et vous allez périr.
— T'as p't'être, raison, Tit-quienne, répondit Didace, songeur.
— A part ça, vous chassez en temps défendu. Vous vous exposez à payer l'amende, le diable et son train. Puis votre fusil, saisi...
— ...Oui... oui... mon fusil saisi, répétait distraitement Didace.
Mais depuis un moment, il n'écoutait plus. L'œil rond sous d'épais sourcils embroussaillés, il était uniquement occupé à suivre une bande de canards sauvages qui volaient vers sa cache.
— Baisse-toé, Tit-quienne, dit-il à mi-voix. Instinctivement le garde-chasse, un ancien chasseur, s'écrasa au fond du canot. Le père Didace eut juste le temps d'épauler son fusil. Pan ! pan ! six beaux noirs tombèrent dans ses « plants ».
Et Didace reprit la conversation :
— Tu disais, Tit-quienne ? (p. 83-84)

Germaine Guèvremont sur Laurentiana
Le Survenant
Marie-Didace
En pleine terre

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