8 octobre 2013

Factures acquittées


Gertrude Lemoyne, Factures acquittées, Montréal, L’Hexagone, 1964, 29 pages (coll. Les Matinaux)

Il ne faut pas chercher des images fulgurantes ni des moments d’exaltation dans Factures acquittées. Comme le titre le laisse prévoir, tout est au plus simple, langage et contenu. Lemoyne se tient du côté du quotidien, près des choses, sensible au temps qui passe. « J’ai rangé les chaises de jardin / et les dimanches d’été / lourds du poids des balcons ».

Factures acquittées a été publié en 1964 à l’Hexagone, mais la thématique me semble davantage celle des poètes de la génération précédente, celle  des Garneau et Hébert. On est davantage dans le questionnement personnel, dans la mise en cause des relations sociales que dans le thème du pays. « L’ennui m’a enfin rejointe dans la gare de l’été ». « Je n’irai plus secouer la nappe au vent / A quoi bon? Les îles barrent la mer ».

Une tristesse certaine se dégage des 25 courts poèmes qui composent le recueil. Elle résulte de la conjonction de thèmes, comme la déception, l’ennui et la solitude : « Vous avez amputé ma joie de son pas dansant »; « Vous avez regardé mille fois / Vos mains croyaient être pétries de certitudes ». Souvent la poète s’installe dans un climat d’attente : « Calée dans la cage / genoux au menton / dans un cocon d’indifférence / je n’attendrais qu’un obscurcissement du noir ». Observatrice plutôt qu’actrice, elle tient le monde à distance : « je m’ennuie d’avoir tant regardé la route »; « la fête des autres est finie ». Un poème s’intitule « Le guetteur » et un autre, « La figurante ». Et pourtant c’est cette attitude qui est à l’origine de la déception et de la solitude : « J’étends une main imprudente / On m’a vue / Bras que j’allonge comme un presbyte / Il faut le ramener ferré sur le vide ». Le ton ne monte jamais, il n’y a ni rancœur ni amertume, mais plutôt la réception  tranquille d’un état de comptes, comme le dernier poème, « Nova et vetera », le suggère :

Matin, architecture de la patience
Dressage amical du montant
Revêtu de soi-même
Collant que l’on déposera le soir
Salut, terre nouvelle

Une nouvelle édition du recueil, augmentée, a été publiée en 2012 au Lézard amoureux.

13 septembre 2013

L'Hexagone 25 : rétrospective 1953-1978



En collaboration. L'Hexagone 25 : rétrospective 1953-1978, Montréal, Bibliothèque nationale du Québec, 1979, 55 pages. (Couverture de Roland Giguère)

« [L'Hexagone] fut un carrefour, un lieu de poésie et d'amitié, de rencontres et de confluences, de diversité et d'échange, et à certains moments elle a pu être perçue comme un symbole de rassemblement. Toujours, cependant, c'est dans l'acte éditorial que nous prenions conscience du phénomène littéraire, c'est à partir de et à travers un travail d'édition proprement dit : organisation, choix des manuscrits, fabrication, diffusion, que se développaient une réflexion sur la poésie et une certaine vision de la littérature.

Au tout départ, il s'agissait surtout d'amitié, de s'exprimer, de «faire quelque chose». Bien sûr, nous n'étions pas «innocents», nous avions nos idées, comme par exemple, notre refus du compte d'auteur (ce qui entraînait en contrepartie de longs délais parfois à cause de nos moyens de financement), comme notre souci d'innover et de faire «professionnel» sur le plan de la présentation graphique. Par ailleurs, nous voulions changer la situation non par des polémiques, mais en faisant «autre chose», en faisant du neuf. Au cours des années et de notre pratique, nous avons été amenés à une mise en ordre et à jour de nos sources, à nous définir et à nous situer. Nous rejetions et affirmions, plus que nous ne condamnions. Nous avons assimilé l'antériorité poétique valable à nos yeux et nous nous sommes donné une généalogie. Notre démarche se clarifiait et se précisait. Dans le choix des manuscrits à publier, nous tentions d'objectiver le phénomène poétique et de situer le texte dans l'art actuel des recherches ici et ailleurs. Et déjà, nous voulions faire exister et «universaliser» la jeune poésie aux yeux du monde: un abondant service de presse atteignait tous les points susceptibles de la répercuter. Nous avons établi des contacts avec d'autres groupes de poètes ou lieux d'édition étrangers.

Aussi, depuis «le terrain», nous étions en mesure de voir à l'œuvre les rapports entre la littérature et la langue, le milieu, la société, les structures, la culture. Aussi, nous nous sommes «impliqués» assez rapidement, chacun avait d'autre part ses engagements personnels» ce qui pouvait à l'occasion colorer notre action, bien que nous n'ayons jamais mêlé acte éditorial, choix individuels et collégialité (aujourd'hui on dirait «le collectif»). Si les réunions de l'équipe d'animation portaient presque exclusivement sur le travail d'édition, il y avait une intense fréquentation de tous et chacun dans des activités paraéditoriales ou autres, où l'on discutait «dur» avec enthousiasme et passion. Enfin, vers les années 1958-1960, nous avons voulu explicitement contribuer à l'édification d'une littérature et d'une édition nationales.

Pour nous, à l'Hexagone, il n'importait plus seulement de prendre la parole, d'écrire une poésie neuve, d'agir dans le champ littéraire et sur son processus, mais il entrait dans notre dessein de constituer un fonds d'édition, d'assurer la continuité des œuvres déjà commencées tout en faisant place à celles qui naissent, bref de baliser notre littérature. Avec la création de la collection «Rétrospectives» en 1963, notre perspective s'est renversée : nous ne pensions plus en fonction d'un livre à la fois, mais désormais en termes d'œuvres. Celles d'hier comme celles d'aujourd'hui et de demain. Un jour de 1970, Paul-Marie Lapointe me faisait remarquer que nous avions de plus en plus une littérature «complète». Juste. Non plus une littérature de service et plus ou moins univoque, accablée par l'obsession ethnique et jouant une suppléance, mais enfin une activité intellectuelle et littéraire qui se déploie dans tous les genres et investit tous les domaines. Après coup, je pense que c'est ce qui caractérise l'Hexagone comme maison d'édition et dans ses choix, d'avoir présent à l'esprit une conception historique et globale. Notre catalogue en rend compte. Nous tentons d'illustrer la continuité dans les ruptures nécessaires.» 

(Gaston Miron, «L'Hexagone pour demain», L'Hexagone, rétrospective 1953-1978, BNQ, 1979, p. 7-8)



12 septembre 2013

Les débuts de l'Hexagone racontés par Jean-Guy Pilon

« Ce printemps de 1963 qui tarde tant à éclater m'oblige à mesurer une distance: dix ans. Il y a dix ans, je publiais mon premier recueil de poèmes, disparu rapidement de la circulation, fort heureusement. Un premier recueil de poèmes peut être le résultat d'une très longue recherche ou l'aboutissement d'une patiente innovation; il fut pour moi une libération, un premier pas sur la terre ferme. Une fois qu'il fut publié, je compris que je pouvais songer à écrire. J'étais étudiant et lorsque je tins le premier exemplaire de ce petit livre dans mes mains, j'eus une impression très étrange dont je me souviens encore, mais que je ne puis décrire. A chacun sa sensibilité.

Donc 1953. Anne Hébert venait de publier LE TOMBEAU DES ROIS. Alain Grandbois -- il ne saura jamais à quel point sa patience me fut précieuse -- habitait Montréal et il me faisait l'amitié de me recevoir chez lui de temps en temps. Avec quelques confrères et amis, nous avions fêté la parution de ma première plaquette : Alain Grandbois s'était joint à nous. Je l'ai souvent écrit : c'est en lisant LES ILES DE LA NUIT et RIVAGES DE L'HOMME que j'ai compris ce qu'était la poésie; mais Alain Grandbois devait m'apprendre beaucoup plus, au cours des longues conversations que nous avions. Il parlait de ses voyages, de la Chine, de l'Afrique, de l'Europe, de Paris. Je l'écoutais. C'est lui qui m'a donné le virus du voyage, le goût du monde, en me parlant des pays et des villes, des femmes merveilleuses qu'il avait croisées à Shanghai ou à Damas, des soleils, des rues, des marchés, des mers et des ports.

À cette époque -- voici que je me mets à parler comme un aîné-- chaque nouveau recueil, si mince soit-il, était signalé et commenté dans les journaux. C'est ainsi qu'en quelques mois, j'appris l'existence d'autres jeunes poètes de mon âge. Gaston Miron et Olivier Marchand publiaient DEUX SANG; Gatien Lapointe, Georges Cartier et Wilfrid Lemoine y allaient eux aussi d'un recueil. Sylvain Garneau (que je n'ai jamais rencontré), Pierre Trottier et Fernand Dumont avaient publié aux Éditions de Malte. Nous lisions parfois dans la page littéraire du DEVOIR, que dirigeait Gilles Marcotte, des poèmes de Luc Perrier et de Yves Préfontaine. J'ai lu pour la première fois un poème de Fernand Ouellette dans la revue AMÉRIQUE FRANÇAISE. La plupart des jeunes poètes commençaient d'ailleurs à collaborer régulièrement à cette revue dont le rôle, en ce sens, a été assez important.

Je ne connaissais aucun des autres poètes. Je souhaitais les rencontrer, mais, pour le jeune campagnard timide que j'étais, la difficulté était de taille.

Un jour, un autre étudiant de l'Université se présenta. Il voulait m'interviewer pour LE QUARTIER LATIN. Il avait mon âge, il s'appelait André Belleau. Notre amitié date de ce moment.

Quelqu'un m'avait parlé de Gaston Miron qu'il n'était pas facile de rejoindre. Des amis communs nous avaient finalement présentés l'un à l'autre. Je suis sûr que notre première rencontre a eu lieu dans une taverne de l'est de la ville. Gaston Miron prétend le contraire. Qu'importe!  Il était plein de théories sur la poésie, l'édition, la jeunesse, la politique. Il avait les poches bourrées de poèmes, les siens et ceux des autres. Je dois dire qu'il m'avait d'abord effrayé par sa volubilité et ses imprécations. Il venait de traverser des mois difficiles et cruels : il ne pensait pas à lui, il se souciait peu de se trouver un emploi, il pensait à lancer une maison d'édition qui se consacrerait à la poésie. Il en avait d'ailleurs jeté les bases et choisi le nom : cela allait s'appeler LES ÉDITIONS DE L'HEXAGONE, «parce que, ajoutait-il, nous étions six le jour où nous en avons décidé la création et nous ne nous entendions pas sur les noms proposés. L'HEXAGONE a rallié tout le monde».

Raymond Barbeau était aussi des nôtres, parfois. Il s'apprêtait à quitter le Canada pour Paris où il voulait s'inscrire à la Faculté des lettres de la Sorbonne, ce qu'il fit d'ailleurs avec beaucoup de succès.

Je revis plusieurs fois Gaston Miron. Nous buvions du café dans des restaurants minables. Nous discutions ad infinitum; nous avions finalement rencontré Luc Perrier, encore plus timide et discret à cette époque qu'aujourd'hui, Fernand Ouellette qui parlait peu mais nous entretenait parfois, avec passion, de Léon Bloy, de Rouault, de Saint-Jean de la Croix.

Comme je regrette maintenant de n'avoir pas noté les circonstances dans lesquelles nous nous sommes tous connus et le détail de nos premières conversations.

Gaston Miron m'avait présenté à Louis Portugais, l'administrateur des Éditions de l'Hexagone, chez qui nous allions nous retrouver durant plusieurs années. Dans toute l'aventure de l'Hexagone, le rôle de Louis Portugais, même s'il fut caché, fut très important.

Je me rends compte qu'en décrivant ainsi les événements, je suis injuste; car je n'insiste pas suffisamment sur un aspect majeur de toute l'entreprise : l'amitié. Car l'HEXAGONE, à ce temps de notre jeunesse, s'installa dans nos vies sous le signe de l'amitié. Ce fut, pour nous tous, un grand moment d'amitié. Cela aussi pèse admirablement et lourdement dans la balance littéraire.

Mon premier recueil qui fut, comme je l'écrivais précédemment, une libération, m'avait apporté beaucoup de choses. Gilles Marcotte dans sa critique au DEVOIR avait écrit des phrases plutôt dures dont je lui ai été très reconnaissant. Son jugement, sévère mais honnête et sympathique, m'encouragea beaucoup.

Je continuais à écrire, à déchirer, à recommencer. J'eus alors un coup de foudre : la découverte de l'œuvre de René Char. LES MATINAUX, entre autres, fut un livre important dans ma vie.

Gaston Miron cherchait un titre de collection pour l'HEXAGONE : je lui proposai LES MATINAUX et lui dis en même temps que je lui soumettrais un manuscrit. Luc Perrier avait déjà terminé le sien : nous allions, tous deux, inaugurer la collection. René Char accepta d'écrire une préface aux CLOÎTRES DE L'ÉTÉ, et ce petit livre parut donc en 1955, précédé de cette prestigieuse recommandation amicale.

Nous faisions tout de nos mains dans la cave encombrée de Louis Portugais, toujours patient et chaleureux. L'HEXAGONE -- on m'avait admis dans l'équipe -- était une affaire (il s'agissait de ne pas perdre d'argent) et un lieu de rencontre. Jamais, ni à ce moment-là ni plus tard, L'HEXAGONE ne fut autre chose. Nous nous plaisions à définir la maison d'édition comme un carrefour. C'était juste.

Il faudrait longuement parler de cette cave de la rue Lacombe. De nos séances de travail, de nos discussions. Parfois, l'un de nous amenait un autre poète; c'est ainsi que nous connûmes Yves Préfontaine qui fit irruption un bon soir, déjà tendu et violent. Michèle Lalonde, si éblouissante et si belle que nous hésitions à lui parler. D'autres aussi qui revinrent souvent ou qui ne firent que passer.

Au printemps de 1955, je partais pour l'Europe. Mon premier départ et mon seul voyage en bateau. Ce fut la découverte, l'émoi, le choc. De longues conversations avec René Char, Pierre Reverdy, Pierre Jean Jouve. S'ouvrait ainsi un monde nouveau, vertigineux, attirant.

A l'HEXAGONE, les recueils de Fernand Ouellette (CES ANGES DE SANG) et de Jean-Paul Filion (DU CENTRE DE L'EAU) parurent en 1955 et 1956. L'HEXAGONE continuait à s'affirmer, à devenir un véritable centre de la poésie canadienne. L'enthousiasme était notre plus grande richesse. Nous avions confiance et nous avions raison. Les mois passèrent dans la même amitié. Nous publiâmes Claude Fournier (LE CIEL FERME) et Louise Pouliot (PORTES SUR LA MER). Nous avions d'autres manuscrits de jeunes, mais nous voulions aller plus loin, publier également des ouvrages plus importants. Rina Lasnier nous fit l'amitié de nous confier PRÉSENCE DE L'ABSENCE. Nous inaugurions ainsi une autre collection où j'allais publier un an plus tard L'HOMME ET LE JOUR, dont l'édition de luxe était illustrée d'une gouache originale de Joan Miro.

Entre temps, la collection LES MATINAUX s'enrichissait des excellents recueils de Pierre Trottier (POÈMES DE RUSSIE) et d'Olivier Marchand (CRIER QUE JE VIS).

Alain Grandbois nous confia le manuscrit de L'ÉTOILE POURPRE. Nous devions publier, quelques mois plus tard, dans cette collection le très beau recueil de Fernand Ouellette SÉQUENCES DE L'AILE.

La collection LES MATINAUX s'augmenta de deux autres recueils : ceux de Michel van Schendel (POÈMES DE L'AMÉRIQUE ÉTRANGÈRE) et d'Alain Marceau (À LA POINTE DES YEUX) qui ne connurent malheureusement pas le succès que nous avions espéré.

Il y eut alors un silence dont il ne faut pas rechercher très loin les causes. Nous avions, chacun de notre côté, avancé un peu dans la vie et étions plus chargés de responsabilités diverses. L'équipe de l'HEXAGONE se démantela quelque peu à ce moment-là, mais la maison d'éditions continuait.

Cinq recueils paraissaient en 1960. Dans la collection LES MATINAUX, ceux de Gilles Constantineau (SIMPLES POÈMES ET BALLADES) et de Paul-Marie Lapointe (CHOIX DE POÈMES) et dans l'autre collection, le très beau livre de Jacques Godbout (C'EST LA CHAUDE LOI DES HOMMES), celui de Pierre Trottier (LES BELLES AU BOIS DORMANT) et le mien, LA MOUETTE ET LE LARGE.

Entre temps, avec quelques amis, j'avais fondé la revue LIBERTÉ. Nous avons dû y consacrer beaucoup de temps et d'efforts. Nous voulions à tout prix, réussir cette affaire.

Gaston Miron était en Europe. J'étais seul à m'occuper quelque peu, très peu, de l'HEXAGONE. Par ailleurs, LIBERTÉ m'accaparait. J'essayai de maintenir l'essentiel; je fis paraître un court essai sur Varèse et une pièce de théâtre de Paul Toupin. C'était des tirés à part de la revue. Nous avions rêvé... Non, je m'exprime mal, j'avais rêvé d'une grande chose où il y aurait eu une maison d'éditions, une revue et que sais-je encore. Nous avions organisé depuis quelques années la rencontre annuelle des écrivains canadiens. Je rêvais... Il arrive fréquemment que les réalités soient bien différentes des rêves.

L'association nominale LIBERTÉ -- HEXAGONE se brisa. En toute amitié, je l'assure. Et pour des raisons qui ne concernent que nous. Sont-elles aussi importantes, maintenant, ces raisons ? Je ne sais pas. Il se faisait également jour à l'HEXAGONE deux tendances : l'une voulant que la maison se transformât entièrement, l'autre s'appuyant sur un relancement de la formule initiale.

Je croyais pour ma part que la formule et les structures devaient être repensées entièrement et ajustées à de nouvelles circonstances. Il ne s'agit pas de savoir qui avait raison ou qui avait tort : quelle importance! Ce qui compte d'abord, c'est que ces divergences de vues ont eu lieu dans l'amitié. Il y a aussi autre chose que je mentionnais précédemment : en 1953, nous avions 23 ou 24 ans. En 1960, nous atteignions la trentaine. Toute la différence ou l'impatience est peut-être là.

Gaston Miron a continué, seul, avec sa générosité naturelle, et il a repris avec courage l'affaire en mains. J'envie autant de disponibilité et d'altruisme. On ne l'écrira sans doute pas dans les histoires de la littérature canadienne, mais c'est un fait : sans Gaston Miron, la poésie canadienne ne se serait pas autant manifestée de 1953 à 1960. Ce n'est pas un hommage que je lui rends, je dis une vérité.

Pour moi, la véritable aventure de l'HEXAGONE, son privilège et son rôle, s'est terminée en 1960-1961. Si je tins à y publier en 1961 (en tiré à part de LIBERTÉ) mon poème RECOURS AU PAYS, c'est que je me sentais obligé moralement de le faire. Mais en même temps, ce fut peut-être comme une sorte d'adieu. La justification en était bien faible et ne valait que pour moi. Mais la belle aventure, en ce qui me concernait, était terminée. Je dis en toute franchise mon sentiment qui ne peut, en aucune façon, être interprété comme un jugement porté sur l'HEXAGONE. » (avril 1963)

(Large extrait d'un texte paru dans Guy ROBERT, Littérature du Québec, tome 1, Montréal, Déom, 1964, p. 128-134)

L'Hexagone sur Laurentiana

5 juin 2013

La part sèche

Jean-Louis Lessard, La Part sèche, Québec, Le Lézard amoureux, 2013, 66 pages.

Après avoir critiqué (et mis en valeur, je l’espère) plus de 450 « vieux » livres, je vais déroger à ma règle et présenter une « nouveauté »,  un recueil de poésie dont je suis l’auteur. Il parait ces jours-ci au Lézard amoureux, une maison d’édition de Québec qui compte dans son catalogue quelques auteurs reconnus, comme Margaret Atwood, Gaétan Soucy, François Charron, Christiane Frenette… Bien entendu, il est bien vu d’associer mon nom à ces auteurs, mais je suis redevable au Lézard amoureux et la moindre des choses, c'est de faire la promotion du livre. Soyez-en certains, il n'y a pas vraiment d'argent à la clef ni pour l'auteur ni pour l'éditeur. Quant au contenu, je laisse aux autres le soin de le décortiquer. Le recueil est disponible dans les « bonnes librairies ». Si vous n’êtes pas un lecteur de poésie, mais qu’il vous ferait plaisir d’y jeter un œil, ne serait-ce parce que vous vous demandez comment un blogueur de vieux livres peut écrire un recueil de poésie, vous pouvez toujours en suggérer l’achat au responsable de la bibliothèque que vous fréquentez. Du même coup, le recueil trouvera écho chez d'autres lecteurs. Et si vous avez le gout de me bloguer, allez-y, cela fera plaisir.




30 avril 2013

Nézon


Réal Benoit, Nézon, Montréal, Parizeau, 1945, 129 pages (Illustrations de Jacques de Tonnancour)

Réal Benoit présente 14 contes (?) au contenu plutôt fantaisiste. Les associations gratuites et l'humour absurde nous rappellent les surréalistes : « On jouait Mozart : une sonate pour violon et piano, les deux Menuhin. La perfection même; tout ce qu'il fallait pour vous faire oublier pendant quinze minutes qu'il y avait la terre, et, avec la terre, les maux de dents, les entorses et les garagistes malhonnêtes. »  En plus, il grossit les procédés du genre plutôt que de tenter de les dissimuler. « J’ai commencé ainsi cette histoire. Elle pourrait commencer tout aussi bien d’une autre façon. » L’écriture est finement travaillé, comme l’exige le genre. Tout cela m'a semblé très inégal, certains textes hésitant entre le récit et l'exercice d'écriture.

Nézon
Un hurluberlu attend impatiemment une lettre de son amoureuse. Lorsque le facteur la lui livre, il se précipite dans l’escalier et se tue. En ouvrant la lettre, on découvre une publicité sur la « maladie des pis de vaches rousses ».

L'Empereur de Chine
Au terme de sa vie, l'empereur de Chine, entouré de toutes ses richesses, attend le retour de son serviteur parti à la recherche de la beauté et du bonheur.

Une île en or
L'histoire de deux jeunes qui s’aiment racontée sur le mode hypothétique.

Paysage
Le narrateur décrit un lieu retranché qui lui rappelle un ancien bonheur.

Fenêtre ouverte sur le monde
Un médecin accueille dans son cabinet un homme en crise qui finit par se jeter par la fenêtre.

Allégories
Le narrateur parle de ses voisins de palier, surtout de sa voisine dont il est amoureux.

Vlan de Vlan
Un homme « s’est avalé le nez un soir de pluie ».

Tout en rond, tout en jaune
Un jeune homme quitte sa campagne et finit comme graine de citrouille dans le « nid d’hirondelles » de deux Chinois.

Le Grand à Léon
Le Grand à Léon, pour se venger d’une commère, fait exploser une bombe pleine de fumier qui pulvérise une partie de sa maison..

Une simple histoire
Un homme, heureux en mariage, rêve de partir, quitte à quitter sa femme qui ne veut pas le suivre.

Morin de Kazabulzua
Cet homme fantaisiste, mi poète mi fou, a enchanté la vie du narrateur.

Le petit marchand
Il voulait être poète comme son père. Or, son père était marchand.

Julie
Julie, la belle laitière, a envoûté le village.

Portraits
Le narrateur trace le portrait de trois amis farfelus.


VLAN DE VLAN
II s'était avalé le nez un soir de pluie où la musique des gouttes frappant le toit n'apaisait plus sa fureur. Rien n'avait pu l'arrêter : ni le ridicule, ni la vanité, ni la promesse d'un plantureux banquet.
Comme un enragé il avait sauté jusqu'au plafonnier Empire qui lui avait inondé le visage de clochetons de verre, — on en voit de pareils et moins beaux dans la boîte à boutons de vos mères, — et sublime, avec l'œil hagard des chasseurs de lions à la gloire passée et à la mémoire disparue, il avait fait le geste. Oh !
Ah ! mais qu'on essaie de le faire. Perdez un nez, perdez le nez, c'est tout comme, dit votre grand'mère, ouais !
C'est d'abord un grand trou qui vous regarde : où s'est-il fourré le nez ? Puis la pitié qui vous saisit et vous fait oublier l'héroïsme...
Puis c'est la danse. Après tout il faut vivre et que je saute et que je trépigne et que je trempe mon nez dans le vin... pardon ! J'oubliais... Vlan de Vlan !  (p. 65-66)

18 avril 2013

Aux sources claires


Jacqueline Francoeur, Aux sources claires, Montréal, Albert Lévesque, 1935, 147 p. (Édition illustrée par Simone Hudon)

Le recueil contient cinq parties et leur titre dit assez bien le contenu de chacune d’elles : Joies, Incertitudes, Paysages, Intérieur et Ferveur. Les joies viennent de la contemplation de la nature, de l’amitié, de la résurgence de certains souvenirs. Les incertitudes sont surtout le fait de la fragilité de l’amour, de la perte de l’enfance. Les paysages qui titillent l’inspiration de l’auteure sont les fins de jour, l’automne. À l’intérieur, c’est la quiétude de la maison, les plaisirs de la maternité et la fête de Noël. Enfin, sa ferveur va aux rois mages, à l’aveugle de Jéricho et aux « saints dormants ».

On a l’impression que les poèmes n’ont pas tous été écrits à la même époque : certains sont tout à fait des poèmes d’adolescence (la jeune fille qui rêve d’amour, de maison au bord de la mer…), alors que d’autres sont un peu plus graves (le temps qui passe, la solitude…), sans tomber dans le pessimisme.

Les poèmes sont rimés; on trouve quelques sonnets, des rondeaux.

Aux sources claires se présente en une série de petits tableaux qui illustrent différents moments de la vie quotidienne. « Les joies quotidiennes », le premier poème du recueil, donne une idée assez claire du projet de Jacqueline Francoeur. 

LES JOIES QUOTIDIENNES

Clarté des matins; pâle moire
D'un crépuscule aux mois contours;
Printemps légers, automnes lourds;
Ors des heures dans la mémoire;

Rêve, étude, miettes de gloire;
Vieux souvenirs des jeunes jours;
Solitude au limpide cours;
Orgueil des secrètes victoires;

Amitiés; ferveurs, pures flammes;
Minutes profondes où l'âme
Perçoit la divine splendeur,

Sagement, de vos frêles soies,
Je me tisse un calme bonheur,
O mes quotidiennes joies !
(p. 9-10)

Le recueil a reçu le prix David en 1935.


9 avril 2013

Cha8inigane


Moïsette Olier, Cha8inigane, Trois-Rivières, les Éditions du Bien public, 1934, 66 p. (La couverture reproduit un bois gravé de Rodolphe Duguay)

Dans des textes, le plus souvent poétiques, Moïsette Olier raconte de façon chronologique l’histoire de Cha8inigane (prononciation indienne), du temps préhistorique jusqu’à l’ère industrielle.

Aux confins de plusieurs rivières, Shawinigan était une halte appréciée des « Attikamèques » : « Sans rêves et sans cruauté, jouissant en sages de leurs bonheurs paisibles, de leurs chasses abondantes et de leurs habitudes séculaires, ces bons Indiens au cœur prudent n’aimaient pas l’aventure. » Ils vont s’étonner de croiser des « visages pâles » en quête de fourrures : « Les hommes nouveaux se disent des frères, eux aussi, et ils sont venus dans des canots très grands, plantés d’arbres et tout habillés comme des matins de brume… »  Avec les marchands viendront les missionnaires, dont le père Buteux qui repoussera plus au nord la connaissance européenne du Saint-Maurice. Viendront aussi les coureurs des bois, les guerres iroquoises.

Le temps passera, la région finira par se pacifier et sera prise d’assaut par les bûcherons. L’immense chute constituera longtemps un obstacle sur la route du Nord. Il faudra attendre la fin du XIXe siècle et un Américain qui entreverra la richesse de cette chute. Il dressera un barrage qui brisera à jamais le paysage (« l’assassinat des Chutes »), ce qui donnera naissance à une petite ville industrielle : « Et c’est ainsi que dans le secret des banques et des ministères, l’assassinat des Chutes fut décrété et l’avènement de la lumière promulgué. // Le récital des Grandes orgues s’achevait sur un thème de souffrance et d’immortalité. »

Olier se plaît à nommer toutes les industries qui se sont implantées : l’industrie de l’aluminium, la Belgo (« formidable mangeuse de forêts »), la Compagnie de carbure, la Canadian industries et des filatures…

Elle n’oublie pas de mentionner les multiples clochers qui se dressent dans la ville devenue prospère : « Paysage de grandes orgues muettes... remplacées par les hymnes des églises, par la musique des clochers, par le cœur émouvant de vingt mille voix chrétiennes ! » Elle nous propose même un tour de ville : nous sont présentés les « six paroisses », « l’église, l’école, le couvent », « Cascade Inc. », les deux gares et surtout la «cinquième rue » : « c’est elle qui habille la ville » avec ses vitrines, ses étalages, son cinéma, l’édifice municipal, la place du marché, etc.

Extrait 1
Sous la chaude lumière d'un matin d'été, alors que les Grandes Orgues glissaient des rythmes mineurs de leur sonate à la nuit aux rythmes éclatants d'un prélude au soleil, les dompteurs de chutes envahirent la solitude mélodieuse et parfumée. […]
Sans un frémissement devant cette marée de splendeurs dont ils devaient briser les élans, sans une émotion d'interrompre cet obsédant concert qui débordait de sa cage de pierre et s'élançait dans la clarté du jour en un vol sonore, ils se plongèrent dans leur hostile labeur.
Soumis à la dynamite, des rochers immuables rugissent et oscillent. De rapides fêlures croisent leurs veines noires dans la montagne brutalisée. Les mitrailleuses fouillent le granit qui éclate, crépite, bondit dans une fumée douloureuse et acre, crible les échos et retombe émietté sur le sol. (p. 47)

Extrait 2
Shawinigan : clair de lune de la Mauricie.
Paysage de lumière et de clochers, sous la balustrade bleue d'un horizon circulaire qu'ouvragent des montagnes.
C'est elle qui allume les lampes de son pays, du même geste secret dont la nuit allume les étoiles au firmament.
Jaillie d'une étincelle électrique, elle s'est épanouie brusquement, comme la radieuse gerbe d'un feu d'artifice.
Axe de l'énergie canadienne.
Essor de collines... Le cortège allègre des maisons suit d'un coeur léger toutes les pentes.
On la découvre des hauteurs, et le soir, au fond de sa vallée de silence, elle rutile comme un ciel d'Orient prodigieusement éclairé.
Deux bras clairs, arrondis en une attitude d'humaine étreinte, les deux bras du Saint-Maurice, entourent la cité et lui font une ceinture aux anneaux d'argent.
Symbole de perpétuité : tous ses édifices, ses maisons de bois, ses maisons de pierre, ses temples, ont le roc pour assises. » (p. 56-57)

3 avril 2013

Le Merle dans le cerisier


Nora Harvey-Jellie, Le Merle dans le cerisier, Montréal, Beauchemin, 1934, 72 p.

Chose rare, ce recueil contient une introduction et une conclusion. Voici l’introduction : « Le vieux merle, en sifflant, s’est trompé de mesure; / Le pinson, dans sa phrase, a commis une erreur; / Et moi j’ai négligé la classique césure, / Je ne sais que chanter ce que j’ai sur le cœur. » Début classique des recueils de poésie du premier tiers du XXe siècle : on s’excuse en entrant.

Le chant (et la musique) est à la fois le thème fort du recueil et la mesure du style de l’auteure, surtout dans les premiers poèmes, beaucoup plus légers. Les phalènes, les éphémères voisinent les oiseaux et les fleurs. Violoneux, ménestrel, harpiste se succèdent pour faire chanter la nature : « Je suis le poète amoureux, / Et je chante dans la rosée / De fruits, de fleurs et de ciel bleu… »  

Dans ces esquisses riantes vont apparaître assez rapidement des notes discordantes : il y a cette première neige qui « couvre[s] d’un manteau les mystères nocturnes, / La ruelle infectée et le ruisseau fangeux, / Le pauvre toit croulant, le château taciturne / Et la maison du vice ainsi que l’Hôtel-Dieu ». Apparaissent aussi la violence des hommes (voir l’extrait) et celle de la nature. En plus, l’attaque funeste du Temps menace de tout dissoudre, à commencer par l’amour : « Souvenir lumineux, unique au sein des jours / Lentement défilés en un morne cortège, / Mêlant sa chaude larme à l’idylle d’amour / Que le temps désagrège! » Les œuvres d’art, même quand elles représentent les dieux, « doivent mourir un jour! », à moins que, comme les gargouilles de Notre-Dame, elles subsistent comme objets de dérision : « Le fleuve houleux du temps coule sans vous atteindre / De son pouvoir de destruction. / Vous êtes condamnés à durer, et à feindre / La gaité ou la dérision. »

Le recueil se termine sur une dissonance (titre du dernier poème) : « Ma pensée évasive est un joyau perfide, / Tel qu’on en voit briller au fond d’un clair bassin. / Quand on l’a retiré de l’onde qui se ride, / C’est un caillou qu’on tient dans le creux de la main. » Sa pensée est devenue un caillou que l’on tient dans la main. Pour en faire quoi?

Il y a un peu de tout dans le recueil, de la légèreté, du sérieux, de la fantaisie, du classicisme et même un peu d’humour : « Ma vieille pipe culottée / Au noir fourneau, / Que de confidences soufflées / Dans ton tuyau. » 

D’un point de vue formel, la poète use souvent des formes fixes (rondeau, triolet, sonnet, etc.).

Le Petit Frère
(Mort au  champ d'honneur)

II était officier, il avait vingt-trois ans ;
Beaux cheveux blonds, yeux bleus, un sourire d'enfant.
Il était si content d'endosser  l'uniforme !
La guerre était pour lui une aventure énorme.
Lui  et ses compagnons  insultaient  l'ennemi ;
A la mort embusquée ils jetaient le défi !
C'était pour le Drapeau, pour l'honneur de la France
Que ces enfants partaient avec insouciance.
Ceux qui sont revenus, — ils n'étaient pas nombreux —
En ont gardé toujours  l'horreur au fond des yeux.

Il y a tant d'enfants qui sont morts à  la guerre,
                        Là-bas !
Mais lui, c'est différent ; c'était le petit frère...
                        Voilà !

Il était musicien; il écrivait des vers,
L'esprit tout embué de rêves,  inexpert !
C'était l'enfant choyé d'une grande famille,
Un fils venu enfin, après nombreuses filles ;
Tout petit on  l'avait bercé entre ses bras !

Il est mort en héros, le front troué d'éclats,
A l'instant, sans souffrir, a dit le capitaine :
(Le saura-t-on jamais ! Tourment de penser vaine.)
Quand elle apprit sa mort, la mère n'a rien dit ;
Elle a beaucoup pleuré, puis elle est morte aussi.

Il y a tant d'enfants qui sont morts à la guerre,
                       Là-bas! 
Mais lui, c'est différent; c'était le petit frère...
                       Voilà! (p. 53-54)

22 mars 2013

Dilettante


Claude Robillard, Dilettante, Montréal, Albert Lévesque, 180 pages, 1931 (coll. « Les romans de la jeune génération ») (Illustration : cinq bois originaux de Jean-Paul Audet)

En 1931, Albert Lévesque va publier trois romans dans la collection  « Les romans de la jeune génération » : Dans les ombres d'Éva Sénécal, La chair décevante de Jovette Bernier et Dilettante de Claude Robillard. Rappelons que cette collection devait « modifier l’orientation de nos œuvres romanesques » en mettant de côté le roman régionaliste au profit du roman psychologique.

Jérôme est un étudiant en droit qui a publié quelques poèmes, suffisamment bons pour retenir l’attention de l’écrivain populaire et impitoyable critique Renaud Baudry. Jérôme est amoureux d’Andrée, une jeune fille « saine ». Il en parle avec un tel idéalisme à Baudry que celui-ci, de concert avec son amie Claire (un autre couple Valmont-Merteuil), décide de mettre à l’épreuve la solidité inébranlable du couple amoureux. Il fait la cour à Andrée, et la jeune fille naïve ne voit pas son jeu et finit par se compromettre (bien qu’il ne se passe rien entre eux). En même temps, Claire essaie de séduire Jérôme, avec beaucoup moins de succès. Mais ce marivaudage est suffisant pour briser le couple. Trop orgueilleux l’un et l’autre pour faire le premier pas qui leur permettrait de renouer, ils souffrent chacun de leur côté. Un ami, Jacques, les invite séparément à participer à un voyage de skis dans le nord de Montréal. Assis ensemble à l’arrière de l’auto, ils sont bien obligés de se parler. Au moment où ils se jettent dans les bras l’un de l’autre, leur auto entre en collision avec un camion et Andrée y laisse sa vie.

Claude Robillard nous livre un roman sentimental très moralisateur, tout compte fait. Il y a bien deux personnages dévoyés de nature à scandaliser les lecteurs de l’époque, mais le lecteur contemporain n’y croient pas vraiment tellement tout cela est « gros ». Disons-le, ce roman est moins audacieux et inférieur à ceux de Sénécal et Bernier.

Extrait
—Vous me disiez tantôt que rien n'est vrai, ni l'amour, ni l'honneur, ni l'amitié ... Eh bien! moi, je crois à tout cela: à l'amour sincère, à l'amitié fidèle, à l'honneur sans tache! Ce serait par trop ennuyeux que de ne pas y croire. Oui, assister à la vie en spectateur, se ficher de tout, s'endurcir le coeur au point de ne souffrir de rien, je conçois qu'une telle mentalité réduise considérablement la part des déceptions et des désillusions; mais elle limite aussi les instants de bonheur. Et puis, on doit finir par avoir en horreur sa propre sécheresse. Je ne me sens pas capable d'un tel égoïsme! J'aime Andrée, et je crois à son amour. Je ne me torture pas à songer que peut-être elle ne me sera pas toujours fidèle, j'en suis sûr, de cela aussi, comme de ma fidélité à moi. Vous direz que je suis bien naïf ... Maman vient de mourir, Monsieur Beaudry... Je suis sûr qu'après vingt-cinq années de mariage, elle aimait mon père autant que le jour de leurs fiançailles; et si vous voyiez comme papa a vieilli depuis ces deux ans, vous ne douteriez pas de la solidité de son amour, à lui aussi. Le père et la mère d'Andrée forment un ménage aussi uni. Ces exemples sont bien rares? Quand même ils n'existeraient même pas, ces exemples d'amour véritable, j'aimerais mieux croire qu'Andrée et moi nous allons être le premier que de ne pas imaginer son amour aussi fort que le mien parce que bien d'autres ont semblé immortels et se sont effondrés. Je crois à la beauté de la religion catholique. Je considère que s'il est peut-être humiliant pour la raison humaine d'admettre quelques vérités qu'elle ne comprend pas, il est encore bien moins digne d'elle de ne pas les admettre à cause de quelques objections sorties du cerveau rapetissé de l'homme, et auxquelles elle n'a pas su répondre. Je crois encore à l'amitié. J'ai un ami pour qui je ferais tout au monde. Je ne pense pas que lui m'aime autant, mais ça prouve que l'amitié ne veut pas nécessairement la réciprocité. Cela ne l'empêche pas d'être, au moins d'un côté, bien réelle. Jacques aussi, d'ailleurs, a un ami qui l'aime moins. Pas de la façon dont il voudrait, en tous cas. Moi, je l'ad ... je l'aime beaucoup, Jacques! Après l'amour et l'amitié, je crois à l'idéal, à la droiture, à la beauté... (p. 58-60)


12 mars 2013

Ceux du Chemin-Taché


Adrien Thério, Ceux du Chemin-Taché, Montréal, Éditions de l’Homme, 1963, 164 pages.

Thério raconte la petite histoire des habitants du Chemin-Taché, une route construite au XIXe siècle pour peupler les terres situées derrière les seigneuries qui bordaient le fleuve. Cette route devait relier le comté de Bellechasse à celui de Matépédia (voir ce site). Thério, pour sa part, est né à Saint-Modeste, une paroisse derrière Rivière-du-Loup. On peut donc supposer que c’est à un tronçon assez délimité du Chemin-Taché qu’il fait référence dans ses écrits.

Les premiers contes parlent du temps des commencements. Le milieu est hostile et le peuplement est erratique. La terre est pauvre et le climat n’est guère propice à l’agriculture. Plusieurs apprentis colons se découragent au bout de 6 mois. Dans les récits suivants, Thério nous présente une galerie de personnages, des petites gens, leurs rêves, leurs ambitions, mais surtout leurs mesquineries, pour ne pas dire leurs bêtises. Bien que personne ne soit admirable, Thério les met en scène sans méchanceté, avec une certaine tendresse même. 

Les histoires sont inégales, mais quelques-unes valent vraiment le détour, particulièrement celles du début du recueil. « La Femme qui faisait dire des messes » me semble la meilleure.

L'Enchantement 
Le peuplement s’est opéré difficilement sur le Chemin-Taché. Les colons sitôt arrivés ne pensent qu’à repartir. Les choses changent quand  Laurencin arrive. Tous les soirs, il fait chanter son violon et surtout il compose un air qui épouse si bien l’âme des habitants qu’il les réconcilie avec leur pays.

L'Étrange « Moune »
Moune est un homme instruit. Il est venu s'installer avec sa femme. Il perd l'esprit et disparaît pendant 2 ans. À son retour, le nouveau mari de sa femme doit céder sa place.

Les Billots
José Parent découvre que Conrad-à-Nizime bûche sur sa terre. Trop timide pour aller se plaindre, c’est finalement sa femme qui finit par se battre avec la voisine.

Le Voleur de poules
Pendant des années, Alexis Lechasseur vole les lièvres de Pierre Laroche. Sévérine, la femme de Pierre, a bien essayé de confondre le voleur, ce qui ne l'empêche pas d'accepter sa demande en mariage quand elle devient veuve. 

Élise
Éphrem et Élise s'aiment beaucoup. Trop, disent les voisins. Quand celle-ci perd la raison, Éphrem doit renoncer à l'épouser. Trois ans plus tard, il épouse sa jeune sœur.

La Femme qui faisait dire des messes
La fougueuse Colomba a épousé le pâle Victorin. Son mari l'ennuie et elle fait dire des messes pour que sa mort vienne l’en délivrer. Elle est exaucée. Elle épouse le fier Antonio. Il la bat, elle recommence à faire dire des messes. Elle finit par regretter Victorin.

Le Trou du Raidillon 
Avelin un vieux garçon a épousé sur le tard Amandine. Celle-ci n'aime pas l'endroit où ils habitent et fait tout pour le forcer à déménager.

Aurélien, Maximilien et la vache 
Une vache est en train de s'empiffrer dans le champ de grain vert. Aurélien, le fils, par paresse, refuse de la remettre dans son clos. La vache va en mourir.

Au fond d'une tasse de thé
Venant, l’hurluberlu du village,  mise sur le derby irlandais et gagne!

Pour la Fête-Dieu 
Angelina et Imelda ont commencé par se chicaner pour un prétendant. Mariées, elles se sont mises à compétitionner à savoir qui aurait les plus belles « toilettes » pour parader à l’église le dimanche.

La Femme aux armoires
Clothilde et Obéline sont voisines. Quand Clothilde fait une amélioration à sa maison, Obeline essaie de faire la même en plus grand. Obéline en vient à dépasser toute mesure. Elle perd la face et doit quitter le village.

Le Rêve d'Anthime 
La femme d’Anthime ne cesse s'engraisser. Anthime achète une assurance pour qu'il puisse au moins profiter de son décès. Mais sa femme, toujours plus corpulente, se porte toujours aussi bien.

Madame Philias et le premier vendredi du mois
Eudora est très pieuse. Elle a forcé son mari à faire une neuvaine. Or le neuvième jour, l'auto refuse de démarrer. Eudora  y voit un coup bas de la part du bon dieu et cesse toute pratique religieuse

Le coup de sabot
Deux cultivateurs voisins se font des procès pour des questions de clôture.

L'Arrosoir
Sous prétexte que son voisin ne lui a pas rendu l'arrosoir qu'il lui a emprunté, Boniface a dévié le ruisseau qui coulait sur sa terre et privé d'eau ses animaux. Une série de catastrophes vont découler de son geste tant et si bien que Boniface perdra sa terre. Tout ça pour un vieil arrosoir.

Sur l’œuvre de Thério

Adrien Thério sur Laurentiana
Ceux du Chemin-Taché

10 mars 2013

Le Rebelle


Régis de Trobriand, Le Rebelle , Montréal, Réédition Québec, 1968, 39 pages. (Fac-similé de la 1re édition  en livre : Québec, N. Aubin et W. H. Rowen, 1842) (Publié d'abord dans Le Courrier des États-Unis, en décembre 1841)

L'action se déroule pendant la Rébellion de 1837-1838. Laurent de Hautegarde est un patriote. Il est amoureux d’Alice MacDaniel, la fille d'un Irlandais loyaliste. Le père d’Alice refuse que sa fille épouse Laurent. Leur union devient encore plus improbable lorsque Laurent et un patriote du nom de Durand participent à une escarmouche contre les Anglais dans laquelle le frère d’Alice est tué. Lorsque celle-ci l’apprend, elle s’effondre sur le parquet et sombre dans le coma. 

Laurent va participer à la bataille de Saint-Charles (lire l’extrait) et réussir à s’enfuir au dernier moment. Il assistera, incognito, à la pendaison des patriotes. Il essaiera de retrouver Alice sans savoir qu’elle est morte le jour même. La fin n’est pas très claire : on comprend qu’il serait mort, lui aussi, après avoir ouvert la tombe de son amoureuse pendant la veillée funéraire.

Du point de vue historique, l'action débute le 23 octobre 1837 à Saint-Charles, et se termine par l’exécution de quelques Patriotes au printemps de 1838 (?). Les événements marquants de la Rébellion s’enchaînent sans qu’on y assiste vraiment. Le mieux décrit, c’est la bataille de Saint-Charles (lire l’extrait). Par moments, on se croirait dans un livre d’histoire, surtout au début quand Trobriand nous résume à gros traits les événements qui ont mené à la Rébellion. Heureusement, le récit n’a que 39 pages.

Du point de vue littéraire, c’est très faible. L’intrigue et les personnages sont à peine esquissés. Plus encore, on a droit à une histoire secondaire (qui concerne Durand), encore plus embrouillée que la première.

L’édition n’est pas très heureuse, non plus. On a peine à lire certaines pages tant leur reproduction est mauvaise.

Extrait
II finissait à peine ces mots que les troupes ébranlées s'élancèrent au pas de charge sur les retranchements. En un instant toute cette partie de la ligne fut enveloppée d'une épaisse fumée au milieu de laquelle comme une ceinture d'éclairs brillaient les explosions d'armes à feu ; les détonations se succédaient avec une rapidité pareille au pétillement de la grêle sur les toits. Les clameurs des combattants augmentaient le bruyant tumulte de cette scène que les cris et les imprécations des blessés, la chute des morts commençaient à revêtir d'une teinte funèbre. Bientôt les coups de feu devinrent moins nourris ; une bouffée de vent en emportant la fumée leva  le rideau qui recouvrait la scène de carnage, en dérobait les détails et le spectacle d'un retranchement enlevé à la baïonnette s'offrit dans sa magnifique horreur. Aux grandes clameurs, au tonnerre des explosions avait succédé un silence bien plus effrayant. La mort moissonnait à larges fauchées parmi les hommes pressés comme des épis. Autour des chefs, sur quelques points, les cadavres couvraient le sol rougi de sang et jonché d'armes brisées ; les uns tombaient renversés au pied des retranchements qu'ils escaladaient; les autres parvenus au sommet rejetaient dans l'intérieur les ennemis atteints par le fer, — car le feu avait cessé, et les hommes luttant corps à corps n'avaient ni le temps ni la possibilité de recharger leurs armes. On s'égorgeait donc à l'arme blanche, mais sans bruit, mais sans enivrement, et sur des cadavres couchés près des canons muets. — Cette scène terrible fut heureusement de peu de durée. Les insurgés privés des armes nécessaires à ce genre de combat furent culbutés par les Anglais mieux pourvus et plus nombreux. Le dernier qui resta à son poste dans la déroute générale fut Laurent de Hautegarde. Entouré par l'ennemi, il faisait tête à tous avec une intrépidité qui tenait du délire, frappant sans se lasser et sans daigner faire le moindre effort pour protéger sa vie autrement qu'en combattant avec rage. (p. 30)

Lire Le Rebelle

8 mars 2013

La Veillée de Noël


Duguay, Camille, La Veillée de Noël, Beauceville, L'éclaireur, 1926 68 pages.

Jacques et Marie sont des cultivateurs qui ont perdu leurs deux fils, l’un à la guerre, l’autre lors de la grippe espagnole. Ils n’ont qu’une fille, Marthe, qui enseigne à La Sarre en Abitibi. C’est la veille de Noël et elle vient passer le temps des Fêtes avec ses parents. Elle a deux prétendants : Henri Boisvert, dit Henry Greenwood, travaille dans les manufactures aux États-Unis; Jean est le fils du cultivateur voisin. Son père voudrait qu’elle poursuive la tradition familiale et qu’elle épouse Jean; sa mère préférerait qu’elle choisisse Henry (ils prononcent « Hennéré »). Tout le monde se moque de ce Greenwood, un Canadien français à moitié anglicisé, sauf la mère qui voit en lui un « monsieur ».

Marthe reçoit pendant la messe de minuit une illumination qui lui fait voir en Jean son futur époux. Pendant la même soirée, ils conviennent de se  marier à l’été. Ceci fait le bonheur du père qui craignait que sa terre, dans sa famille depuis toujours, soit cédée à des étrangers.

C’est du théâtre on ne peut plus élémentaire. La pièce compte deux actes : la soirée de Noël et le Réveillon. Entre les deux a lieu la messe de minuit. Des chansons et un tableau sont censés la représenter. Le propos n’a pour but que de servir la thèse agriculturiste de l’auteur. Beaucoup de « veilleux » assistent au réveillon, dont le maître chantre, l’organiste et le postier. Les répliques sont longues et l’intrigue principale est noyée dans les préparatifs et les réjouissances du Réveillon. L’action est souvent suspendue pour laisser place à des chansons et à des danses traditionnelles.

Extrait de la préface
« Nous irons plus loin, puisque le théâtre doit être avant tout éducationnel, et nous donnerons une leçon d'actualité en faisant revivre les plus belles traditions qui ont été les poétiques fleurons de notre race, naissante, et les compagnes nécessaires à sa vitalité dans l’épanouissement de ce jeune peuple, dont nous nous réclamons avec fierté, le peuple canadien-français, fier de son passé glorieux, de sa mentalité gauloise, de son affirmation comme nation, de ses espérances et de sa foi en l'avenir. »


28 février 2013

Le sanglot sous les rires


Marie-Antoinette Grégoire-Coupal, Le sanglot sous les rires, Montréal, Albert Lévesque, 1932, 175 pages. (Le livre eut droit à une 2e édition : Fides, 1948)

Le recueil contient quatre nouvelles. En avant-propos, l’auteure présente ainsi son projet : « Ce sont des pastels; d'une main hâtive, je les ai crayonnés pour les toutes jeunes filles, celles dont l'illusion berce encore l'âme candide et vibrante et qui demandent à leurs lectures un peu de la vie réelle, mais surtout beaucoup d'idéal et beaucoup d'amour. / L'idéal, n'est-ce pas un temple somptueux, construit à mi-chemin entre le prosaïsme et la chimère, dont la base repose sur la réalité terrestre et dont les voûtes touchent le ciel, un temple dans lequel toute jeune fille devrait enfermer le tabernacle de son cœur, tabernacle d'amour fermé aux regards profane? »

Elle souhaite qu'on accueille ses nouvelles « avec cette souriante indulgence que l'on réserve à l'œuvre d'une amie, indulgence qui voile les raideurs et donne à l'auteur l'illusion consolante d'être classée parmi les artistes, l'ambition et le courage de viser toujours plus haut, jusque vers les inaccessibles sommets de la perfection ».

Le sanglot sous les rires
Un jeune homme vient rejoindre son amoureuse pour planifier leurs fiançailles. Elle lui apprend qu’elle vient de se fiancer à un autre. Pour se venger, il épouse la première venue. L’arrivée d’un enfant vient adoucir son malheur, sauf que sa femme ne s’en occupe pas  et que l’enfant meurt. Avant de devenir fou, il retourne vers son ancienne amoureuse pour la maudire. Celle-ci mettra au monde un enfant infirme.

L’envers d’un rêve
Un jeune tombe amoureux des vers d'une poétesse. Il veut la rencontrer, ce qu’elle refuse. Il se contente de lui écrire jusqu’au jour où il décide de forcer les choses. Il se présente chez elle et découvre qu'elle a un handicap physique. Il la fréquente, s'en amourache. Elle n'y croit pas. À titre d'épreuve, elle exige qu'il s'éloigne pendant six mois. Quand le délai est passé, il revient mais découvre qu'elle est mourante.

Tragiques fiançailles
Le narrateur retrouve son amour de vingt ans. Elle a épousé un autre homme qui l'a abandonnée. Malade et gagnant péniblement sa vie, elle vit avec sa fille de six ans. Son ex a même tenté de l'assassiner. Elle fait promettre au narrateur qu'il va s'occuper de sa petite fille à sa mort et qu'il va l'épouser lorsqu’elle sera en âge de le faire.

Le lien brisé
Denise a épousé Lucien et est allée vivre avec lui. Sa belle-mère habite avec eux et lui rend la vie impossible. Elle finit par retourner chez sa mère et Lucien vient habiter avec eux. Cette fois-ci, c'est la mère de Denise qui rend la vie impossible à Lucien. Ils se séparent et même quand elle donne naissance à un enfant, ils ne se revoient pas. La vie passe, les belles mères meurent et pourtant ni l'un ni l'autre ne fait le premier pas qui aurait pu mener à une réconciliation.

Les titres et les résumés disent tout. Histoires sentimentales, avec les pires clichés mélodramatiques. Ce recueil a mérité le prix d'action intellectuelle (?).  Marie-Antoinette Grégoire-Coupal va écrire beaucoup de romans sentimentaux. Pauline Gill lui a consacré une biographie : Marie-Antoinette. La dame de la rivière rouge.

17 février 2013

Entre deux rives


Renée des Ormes (Léonide Ferland), Entre deux rives, Québec, L'Action sociale, 1920, 139 pages.

Entre deux rives n’est pas un roman, mais la correspondance (probablement corrigée et réécrite) entre une marraine de guerre et son filleul belge.

Le tout débute en septembre 1917 par une lettre que Raymond D., un officier belge, adresse au directeur du journal Le Soleil afin de trouver une marraine  de guerre. En préface, Renée des Ormes ne s’en cache pas, elle est la marraine même si, quand elle s’adresse à son filleul de guerre, elle signe « Louise ». Ils vont entretenir une correspondance, pas très personnelle tout compte fait, jusqu’en mars 1919. On comprend que ces lettres étaient ouvertes par des lecteurs qui s’assuraient que rien ne fût révélé qui aurait pu mettre en danger l’armée.

Que contiennent ces lettres? Ils échangent des informations sur leur pays respectif, ils essaient  de décrire ce qu’il y a de beau à visiter. Elle lui envoie des cartes postales des lieux touristiques et parfois de petites gratifications : écharpe, sucre d’érable, et quelques livres : Lozeau, Adjutor Rivard… Elle ne parle pour ainsi dire pas d’elle-même, de sa vie. Est-elle mariée? A-t-elle des enfants? Il lui raconte la Belgique, il décrit sa famille et la petite entreprise qu’il dirigeait avant le conflit. Et la guerre? Il n’en dit presque rien, si ce n’est qu’il fait suivre à l’occasion des découpures de journaux qui sont reproduites dans le livre. On assiste à la fin des hostilités, sans qu’il y ait d’explosion de joie. Et leur échange se termine un peu comme elle a commencé, c’est-à-dire sans beaucoup d’éclats.

Mars  1919.
Raymond à Louise

Votre lettre, la dernière hélas ! qui doit me venir de vous, m'est justement remise.

Je suis en garnison à Bruxelles maintenant. Mon cantonnement est à dix minutes de « chez-nous » et je peux donc passer chaque nuit dans un lit que petite sœur a le soin de bien border, et goûter encore à la « popote » maternelle... Enfin, d'ici quatre mois j'aurai repris le chapeau et la canne comme tout le monde !... Depuis mon retour j'emploie toutes mes heures de liberté à la remise en état de mon usine. Les affaires reprennent peu à peu leur cours d'autrefois, mais le coût de la vie est fort élevé... Oh ! pauvre petit peuple de Belgique, on ne saura jamais assez ce que tu as souffert sous la botte germanique... Mais il nous faut à présent remercier Dieu et les Alliés, ceux qui ont compris nos douleurs et qui les ont soulagées, et prier pour ceux qui ne sont plus.

Je vous envoie sous le même pli quelques notes qui m'ont été données, concernant les pertes approximatives subies par notre armée durant la dernière offensive. Ces détails témoignent avec éloquence de l'héroïsme de nos vaillantes troupes... Mais si tous les enfants de la Belgique sont fiers de leurs exploits, nous n'oublions pas la part glorieuse qu'ont prise les Canadiens au cours de cette guerre terrible, et quand le Canada applaudit ses fils qui reviennent, meurtris et victorieux, nous saluons de loin, avec respect, le noble drapeau dont ils ont fait flotter les couleurs harmonieuses jusqu'ici.

Cousine, j'ignore ce que l'avenir me réserve, mais j'ai confiance que vos bons souhaits seront exaucés du Très-Haut... Et puisque le jour est arrivé de nous dire adieu, permettez-moi de vous affirmer que vous resterez toujours pour moi l'amie lointaine et bonne qui a su mettre des fleurs sur mon dur chemin et rendre mon cœur plus fort au sein des heures les plus sombres... Je vous félicite de ce geste, je vous remercie de vos gâteries et je vous jette bien haut, de toute mon âme, le cri de ma reconnaissance : «  Vive le Canada !   Vive la Canadienne ! »

Adieu, marraine... (p. 123-125)