31 janvier 2020

La course dans l’aurore


Éva Senécal, La course dans l’aurore, Éditions de la Tribune, Sherbrooke 1929, 160 pages (Préface de Louis-Philippe Robidoux).

Ce recueil a remporté le Prix d'Action intellectuelle de l'Action catholique en 1929. L’autrice avait publié Un peu d’angoisse… un peu de fièvre deux ans plus tôt. L’édition est soignée : le livre est édité sur du papier de qualité, chacun des poèmes est précédé d’un bandeau et suivi d’un cul-de-lampe. 
Le recueil compte quatre parties.
Le poème liminaire, qui donne son titre au recueil, développe un thème qui sera très présent au début du recueil : le rêve. L’ailleurs est représenté comme un pays fantastique où tout n’est que beauté et enchantement. 

Le beau rêve
Cette partie est un développement du poème liminaire : « Partir par un beau soir, quand l’horizon se dore, / Lorsque la fleur mourante a des gloires d’aurore, /…/ Partir, vagabonder, aller à l’aventure / Boire au plaisir divin de la fraîche nature ». Cet ailleurs tant souhaité prend parfois un autre visage : « J’ouvrirai devant toi des portes de Science /… / J’effeuillerai pour toi des pages de l’histoire ».

Azur et beauté
La nature est au cœur de la seconde partie. Mais une nature animée, érotisée parfois, dans laquelle la poète projette ses désirs : « L’insecte, las d’aimer sa compagne jalouse, / Dort, roulé dans un brin d’herbe de la pelouse / Pendant que, follement, un jeune dahlia / Baise la rose, à qui la brise le lia. »

L’heure amoureuse
Même si l’expérience amoureuse a été décevante, elle continue de rêver au grand amour. En fait elle n’y croit plus et se permet même d’ironiser : « Vous dites, ému, le cœur ivre, / Que vous saurez m’aimer toujours. / Pauvre ami!... Vous croyez donc vivre / Bien peu de jours. » […]  « On disait :  “Ce soir il emporte, / Mon cœur! Et moi j’aurai le sien.” / Hélas! Plus d’un reste à la porte, / J’ai souvent trouvé là le mien. » Les titres sont assez révélateurs : « Pour vous mystérieux inconnu », « Après l’adieu », « L’éternelle chimère », « Va-t’en cruel amour ».

Chimères et douleurs
Cette partie est une longue plainte, plainte sur elle-même, sur la vie qui passe, sur les amours perdues et les rêves brisés : « Ah! pauvre étrange vie… On souffre et l’on te chante, / On ment pour faire croire à la gaité des jours… » 

« La Course dans l'aurore ne répond pas en tout à mon idéal théorique. Avec le goût un peu blasé de ceux qui ont trop lu, j'imaginerais une poésie moins effusive, dont l'idée se concentrerait sur des thèmes plus subtils et dont les ardeurs garderaient une retenue discrète ; ayant plus de dessous, de secondes intentions, de sens à deviner, de lueurs tamisées et adoucies; — une poésie plus soucieuse de mouler la pensée en des calques définitifs; plus réfléchie et plus ouvrée, en somme plus compliquée et plus adulte. » (Louis Dantin)

Dessin de l’autrice
NOS JOIES
Toutes nos joies sont de fragiles choses, 
Faites de peu, souvent faites d’un rien; 
Ce sont des fleurs, dans nos âmes écloses, 
Qui, pour s’ouvrir, ont assez d’un matin.

Vivant très peu, elles meurent sans causes, 
Tranquillement, au hasard du chemin.
Et l’on s’arrête et l’on a des névroses,
En attendant ce que garde demain.

Ce n’est parfois qu’un espoir qui s’achève,
Un court instant, plus souvent moins qu’un rêve, 
Que l’on a cru retenir dans sa main.

L’heure s’en vient, à l’autre heure pareille,
On rit, on pleure et soudain l’on s’éveille, 
L’âme plus sage et le cœur plus humain.

24 janvier 2020

Hymnes à la terre

Albert Laberge, Hymnes à la terre, Montréal, Chez l’auteur, 1955, 98 pages. 

Après Quand chantait la cigale publié en 1936, voici 19 ans plus tard une suite un peu particulière. La plus grande partie du recueil est constituée de 29 courts textes (jamais plus de trois pages) qui sont ce qu’on pourrait appeler des instantnés ou des vignettes, à défaut de mots plus proprement littéraires. Dans une autre partie d’une vingtaine de pages, sont regroupées une série de réflexions sur des sujets d’actualité qui laissent plus de place au journaliste Laberge. 

Aux dires de l’auteur, les « pages de cette plaquette ont été écrites sur une période de plusieurs années, suivant les impressions reçues, les incidents de la vie et les petits faits qui se produisent au cours d’une saison. » Il y en a même un dans lequel il avoue avoir plus de 80 ans. 

Le principal sujet abordé, c’est la nature. Comme on l’a lu dans Quand chantait la cigale, Laberge avait une maison de campagne, héritée d’un oncle, dans laquelle il passait ses vacances d’été. Au fil des années, il a embelli les lieux, remodelant le terrain et  multipliant les fleurs, passion dont plusieurs textes font état. « Vos yeux sont émerveillés par le délicat coloris des fleurs, vous respirez le capiteux arôme de cette immense floraison, vous sentez sur votre figure et vos mains la tiédeur de l’air, vous marchez et, de constater la souplesse de vos jambes, de vos genoux, vous cause une satisfaction difficile à rendre. En vérité, vous êtes l’un des heureux de la terre. »

Comme on le lit dans la citation précédente,  on découvre un autre Albert Laberge. Alors que dans ses nouvelles, il a constamment mis en scène des personnages malheureux avec les petits et grands drames qui traversent la vie, posant sa lorgnette sur les ratés, les perdants, les malchanceux, voici que dans Hymnes à la terre, il n’a de cesse de dire comme la terre est belle, comme il jouit de cette beauté auprès de sa femme et des siens. Un hymne à la terre, mais aussi un hymne à la vie, au bonheur. « Oui, il fait bon d’être vivant sur son coin de terre, à côté de la fidèle et dévouée compagne avec qui je vis depuis quarante ans. / La vie est belle. »

Le ton est un peu différent dans la partie « Réflexions ». Quand Laberge s’éloigne de son petit jardin, son regard s’assombrit, il devient plus critique et même parfois un peu cynique. En regard de la Seconde Guerre mondiale, il critique vertement l’attitude des Alliés qui ont tué bien des innocents par vengeance. Il s’en prend  au clergé qui cautionne la guerre en Corée. Il critique la bêtise des jeunes hommes qui s’enrôlent (sauf son neveu). Il critique aussi très durement ceux qui encouragent les « grosses familles » et même les « pauvres gens » qui font des enfants pour avoir des allocations familiales. Disons qu’il ne semble pas avoir beaucoup de compassion pour la misère (ou la bêtise) humaine : « Oui, il y a de la misère, mais c’est parce que les gens ont couru après. La vie vous donne des claques, mais vous devriez vous garer, tâcher de les éviter et non vous planter devant elle pour les recevoir. » Il est aussi critique face aux riches et aux religieux : «  Et là-bas, dans ce monastère, des hommes  aveugles à toute cette féérie supplient la divinité de leur obtenir des biens illusoires. Je remercie la nature de m’avoir donné une âme vibrante et sensible aux splendeurs de l’univers. / Qu’ont-ils donc à fatiguer le ciel de leurs supplications, ces infortunés ? C’est comme si toutes les merveilles du globe n’existaient pas pour eux. »

Comme extrait, voici un récit qui aurait pu être inséré dans un de ses recueils de « contes ». Toutefois, on peut se demander s’il aurait eu cette  fin heureuse…

DEUX SECONDES PLUS TARD ET…

Comme le père se levait de table après le dîner, s’adressant à son fils, garçon d’environ neuf ans, il lui ordonna : « Cet après-midi, tu iras tirer de l’eau pour les vaches, au pacage ». Le fils inclina la tête, indiquant ainsi que l’ordre était compris et serait exécuté.

Donc, vers les trois heures, le garçon prit une chaudière qui coiffait un piquet à côté de la maison, et se dirigea vers le paturage à dix arpents de là. Quelques années plus tôt, le père avait creusé un grand puits, un puits de dix pieds de diamètre et de vingt-trois de profondeur. C’était un puits précieux, car même dans les périodes de sécheresse, il était toujours rempli aux deux tiers d’une bonne eau fraîche qui apaisait agréablement la soif. Le pacage était séparé du puits par une clôture à côté de laquelle était une grande cuve où les vaches allaient s’abreuver. Le garçon prit le crochet en bois tout près et, avec sa chaudière, se mit à puiser de l’eau qu’il allait verser dans la cuve. Méthodiquement, sans hâte, il descendait sa chaudière dans le puits et la remontait pleine, débordante. Ainsi, naturellement, il en répandait sur les planches recouvrant la source. Il avait bien rempli et retiré sa chaudière une quinzaine de fois lorsque, soudain, ses pieds glissèrent sur la planche mouillée et il disparut dans l’ouverture. En tombant dans le vide, ses mains s’accrochèrent au rebord du couvercle et, désespérément, se mit à appeler au secours. À trois arpents de là, l’employé du fermier sarclait des pommes de terre. Entendant les cris de détresse, il s’élança à toute vitesse vers le puits où quelques minutes plus tôt, il avait aperçu le fils du patron. Pendant ce temps, le garçon hurlait de peur. Fébrilement, ses mains serraient la planche à laquelle il était accroché, à laquelle il était suspendu. Si ses forces le trahissaient, s’il glissait dans le puits, il était perdu. Aucune chance de se réchapper, aucune chance de salut. Sous lui, au moins quinze pieds d’eau. La mort était là tout près. Ses doigts engourdis, à bout de force, glissaient lentement sur la planche mouillée. Là à travers champs, l’engagé était lancé dans une course éperdue. Deux secondes, peut-être et le garçon serait englouti dans le puits. Ses doigts glissaient, glissaient. Deux secondes, peut-être moins, et c’en était fait de lui. Soudain, deux mains vigoureuses le saisirent aux poignets et d’un rude effort, le sortirent de la bouche du puits. Sauvé, il était sauvé.

Ce garçon qui a vu la mort de si près, c’est moi. Il y a de cela, soixante-quinze ans. Et pensant à cette heure tragique, je vois tout ce que j’aurais manqué si l’on ne s’était porté à mon secours. Si j’avais trouvé la mort dans le puits d’une lointaine campagne, je n’aurais pas connu la grande joie d’écrire des livres, je n’aurais pas connu la satisfaction de gagner le pain quotidien de ma famille, je n’aurais pas connu les extases que m’a données mon coin de terre fleuri de Châteauguay, j’aurais ignoré les ivresses que donne la lecture des oeuvres des grands écrivains, je n’aurais pas vibré d’enthousiasme devant les toiles des maîtres de l’art, je n’aurais pas fait les beaux voyages qui ont enchanté mon imagination et contemplé les paysages de différents pays, je n’aurais pas rencontré ces esprits d’élite avec lesquels je me suis lié d’amitié, je n’aurais pas connu la douce et chère compagne dont le sourire et l’affection ont illuminé tant d’années de ma vie.

Réellement, le destin m’a bien servi.

Albert Laberge sur Laurentiana

17 janvier 2020

Images de la vie

Albert Laberge, Images de la vie, Montréal, Chez l’auteur, 1952, 117 pages.

Ce recueil est quand même un peu particulier : excepté deux ou trois textes, on ne peut pas dire que ce sont des nouvelles. La raison en est bien simple : la plupart des 37 textes ne sont pas développés. À la limite on pourrait même dire que certains ont dû être des « notes d’inspiration », des débuts qui sont restés en plan. Certains tiennent sur une page.  Albert Laberge était journaliste, donc tous les jours il côtoyait les faits divers qui parviennent aux salles de presse. D’ailleurs, il le mentionne au moins une fois dans le livre. On a donc l’impression qu’il « ramassait » ces faits divers en vue d’en faire éventuellement une nouvelle. On pourrait dire de certains textes qu’ils sont des saynètes, des instantanées, d’autres de petites histoires journalistiques.
Pour ce qui est du contenu, il ne faut pas s’attendre à de grandes surprises. Laberge aime raconter les petits drames de la vie, les coups du sort, les revers de fortune, les agissements stupides, la débandade des trop-sûrs-d’eux. Par ailleurs, il se plaît aussi à raconter l’histoire de tous ces mal-nés, sans-talents ou détraqués, nés pour le malheur. Quand les personnages croient toucher au bonheur, un malheur s’abat sur eux, tel ce père qui vient de donner sa terre à son fils et le tue par accident.
Il est rare qu’il dénonce les exploiteurs, les abuseurs, les profiteurs. Le plus souvent, il raconte plutôt froidement ces malheurs, si bien qu’on se demande s’il éprouve quelque sympathie pour toutes ces « victimes de la vie ». Pour Laberge, on dirait qu’il n’y a rien à faire, que personne n’est à plaindre, que tout ce beau monde est plongé dans un déterminisme implacable, tragique.

Le recueil compte deux parties. Voici un aperçu des textes de la première.

Au village - Un rentier, qui mène une retraite dorée, est frappée par un double malheur.
Histoire pour faire pleurer - Deux ouvriers vivent des vacances tragiques.
Masque tragique - Une jeune femme, croyant avoir trouvé le bonheur dans le mariage, est tuée dans un accident.
Libation au cimetière – Un jeune homme mène une vie de débauche après que son père ait rejeté son amoureuse, une fille-mère avec deux enfants.
Le manteau vert – Une orgueilleuse donne le même manteau quatre fois.
Déclaration d’amour – Un vieil homme, avant de quitter la paroisse, déclare sa flamme à une veuve.
L’enfant prodigue – Un mauvais fils n’en finit plus d’emprunter de l’argent à son vieux père.
Les croix de bois – Un homme sur le point de mourir confond les tuteurs de framboisiers et les croix de cimetière.
Vision démoniaque – Les derniers moments d’un syphilitique de naissance.
Pastorale – Un vieil homme meurt en allant chercher les vaches.
Le curé en visite – Un curé se rend chez une vieille demoiselle encore bien portante; devant elle, il choisit qui devra recevoir tels meubles ou tels objets lors de son décès.
Maladives imaginations – Dans un hôpital de femmes en fin de vie, certaines prétendent qu’un homme déguisé en infirmière les viole. Or cela s’avère un cas d’hysterie collective.
Victime du sort – Une orpheline, qui a bossé toute sa vie, trouve un trésor dans un coffre légué par son père.
Le menuisier se marie – Un menuisier se marie sans croire au mariage. Misogynie.
Aux courses – Une femme joue tout aux courses.
Bucolique – Un jeune couple habite dans un poulailler, à défaut de mieux.
Pommes frites – Un ivrogne tente de manger ses frites sans y parvenir.
Dîner du jour de l’an – Deux nièces se rendent chez leur grand-parents, mais refusent de manger par dédain.
Au couvent – Une jeune étourdie est punie pour avoir proféré un blasphème par étourderie.
Le vieux – Un vieux solitaire cherche quelqu’un pour causer.
Départ en musique – Une femme de peine dépense une fortune pour enterrer son petit-fils de 5 mois.
Le philanthrope – Un homme découvre qu’un ami dans le besoin, à qui il a donné de l’argent, s’est acheté un chien.
Le vieux pin – Un vieux pin discute avec un voyageur.
Dans la nuit bleue – Le jeune homme s’étant pendu, son amoureuse se donne la mort.
La grève – Des membres de la même famille se chicanent à propos d’une grève.
Le pendu – Le curé refuse d’enterrer un suicidé. Sa femme et ses enfants subissent la réprobation du village.
Coup de vent – Un homme, qui s’est donné à son fils, le tue par accident.
Bonheur inattendu – Une tante bigote et une nièce accueillent un jeune prêtre au repos.


Albert Laberge sur Laurentiana

10 janvier 2020

Le destin des hommes

Albert Laberge, Le destin des hommes,  Montréal, Chez l’auteur, 1950, 273 pages.

Le recueil contient 13 nouvelles du plus pur style de l’auteur.

Le destin des hommes
Le vieux Gédéon Quarante-Sous décide, avant de mourir, de revoir la paroisse où il a grandi. Il découvre que toutes ses « anciennes connaissances » sont mortes ou vivent une vieillesse accablée de maladies. Presque tous ont été trahis par leurs enfants, plusieurs ont mangé le bien paternel, bref ils ont et ont eu une vie de misère. « Le bonheur c’est, lorsqu’on est fatigué, une brève halte sous de grands ormes ombreux, mais le sol est couvert de larges bouses de vaches ; c’est, lorsqu’on a soif, un gobelet d’eau fraîche et limpide, mais à la surface du puits, flotte le corps enflé d’un chien noyé. »

La femme au chapeau rouge
Trois pauvresses misent sur des courses de chevaux. Elles s’associent à une riche inconnue, qui  semble avoir de bons « tuyaux », et elles misent tout leur avoir sur un cheval qui gagne. L’inconnue, chargée de récupérer l’argent, file à l’anglaise. 

Urgel Pourraux, homme fort
Urgel quitte la ferme familiale pour aller vivre en ville. Doué d’une force herculéenne, il lui semble que la ville lui permettra de mettre en valeur son don. Il végète jusqu’à ce qu’un cirque l’engage. Les années passent, sa force s’émousse. Sa fin de vie est miséreuse.

La pipe
Un homme, plein de principes, regrette de ne pas avoir conservé une magnifique pipe de plâtre trouvée dans un tram, « comme si elle eût été l’image de toutes les chances gaspillées, de toutes les occasions ratées, de toutes les joies manquées, dans une déplorable débâcle de tous les principes de sa jeunesse ».

Le poulailler  
Lucienne Lepeau s’est promise qu’elle ne mènerait pas la vie de sa grand-mère, de sa mère et de ses sœurs. Elle rencontre deux jeunes hommes en mesure de la sortir de la pauvreté. À chaque fois, ils lui font faux bond. Par dépit elle épouse, sans amour, le premier qui le lui demande. Pour comble de malheur, elle doit vivre dans un poulailler qu’on a transformé en appartement.

Le retour du soldat 
« À l’âge de vingt-six ans, Jules Dupuis était devenu soldat. » Après trois ans sans égratignures, il perd ses deux jambes.  À son retour,  il tue sa femme, lorsqu’elle lui fait des reproches.

Première messe  
Jean Lebau est un enfant brillant. Le curé décide de payer ses études. Il n’est pas déçu, car il devient prêtre. Pendant sa première messe, un servant met le feu par maladresse et 117 fidèles en plus de Jean périssent dans l’église.

Une lampe s’est éteinte 
Deux vieux, déménagés au village, se retrouvent seuls quand leur fils meurt à la guerre et que leur fille, rentrée chez les religieuses, meurt d’épuisement en soignant des malades en Louisiane. 

Le journal  
M. et Mme Lemay n’ont pas d’enfants et sont très heureux. Leur vie change quand ils héritent de trois neveux devenus orphelins. Mme Lemay, tout à son rôle de mère, se néglige, néglige son mari qui prend une maîtresse. Ne pouvant le supporter, elle se suicide. 

Le colosse  
Isidore Lafleur veut faire du colosse Victor Brisebois un boxeur champion du monde. Son rêve s’effondre quand il est sur le point de se réaliser. 

Jeux du destin  
Lors d’une visite en Angleterre, Philémon Massé est happé par une voiture. Il tombe amoureux de l’infirmière qui le soigne. De retour au pays, il lui écrit, désirant l’épouser. Un concours de circonstances fait que sa lettre se perd. Il épouse une femme qu’il connaît peu et mène une vie malheureuse.

Magasin de modes  
Une femme riche, extravagante, perd tout et meurt, seule. Récit mélodramatique pas très bien conçu.

Les deux amis  
La veuve Leclaire épouse Cyrille Latour, un vieux garçon avec lequel elle croit pouvoir mener la « grosse » vie. Elle déchante vite : il est pingre, il se ruine petit à petit à coups de mauvaises affaires et il aime mieux ses chiens que sa femme. Elle doit donc trimer dur. La vie passe. Quand Latour apprend la mort de son dernier chien, il se suicide.


J’ai lu beaucoup de nouvelles de Laberge. Mon horizon d’attente est assez clair : après avoir entrevu le bonheur, les personnages vont voguer de malheur en malheur jusqu’à la  fin. Pourtant, devant chaque nouvelle, on est là à espérer que ce schéma sera brisé, qu’un personnage réussira au moins une sortie décente. Pas un « happy end », on n’en demande pas tant! Juste une sortie dans laquelle pointent quelques espoirs. 

Inutile de rêver, cela n’est pas dans les gènes d’auteur de Laberge. À quelques occasions, la solution est là, à la portée de la main, mais le personnage, par habitude du malheur, ne la saisit pas. Il n’y croit plus et préfère ne pas ajouter une autre déconvenue dans sa mer de déceptions. Je pense à cette femme qui se propose de faire éditer les lettres de sa fille religieuse et qui y renonce pour quelques dollars (Une lampe s’est éteinte) ou à cet homme qui retrouve une amoureuse qu’il a toujours regrettée et qui préfère s’en éloigner en invoquant le fait qu’on ne peut pas refaire sa vie. « À son âge, il lui fallait réfléchir et écouter les conseils de la raison. Avec une étonnante lucidité, il réalisait à ce moment que toute sa vie avait été marquée par les désappointements. Non, il ne pouvait tenter aujourd’hui une nouvelle expérience qui serait peut-être plus cruelle que les précédentes. Mieux valait partir, s’éloigner, tenter d’oublier le passé. » (Jeux du destin).

Souvent Laberge procède par accumulation comme c’est le cas dans la première nouvelle. Il sent le besoin de sur-multiplier l’énoncé des malheurs, ce qui est lourd et inutile et ça finit par ressembler à du récit à thèse. Quand il évite ce travers, Laberge est un bon conteur : mise en contexte et apparition rapides du nœud de l’histoire, tension maintenue jusqu’au dénouement.

Albert Laberge sur Laurentiana