15 septembre 2017

Visages de la vie et de la mort

Albert Laberge, Visages de la vie et de la mort, Montréal, édition privée, 1936, 286 pages.

C’est le quatrième recueil de Laberge que je lis. Bien sûr je peux répéter ce que j’ai écrit à propos des trois autres. Laberge est un pessimiste invétéré. On a l’impression qu’il prend un plaisir machiavélique à souligner la bêtise et la petitesse humaine. « Deval était debout près de l’énorme rocher arrondi et il regardait à ses pieds devant lui la forêt pourpre et or, flamboyante dans le glorieux soleil d’automne. Ah, que la terre était belle mais que la vie était sale ! Il en avait assez. Il fallait en finir, se libérer. » (L’évasion manquée)

Dans son Anthologie d’Albert Laberge (1963), qui remettait à l’ordre du jour l’œuvre de l’auteur, Gérard Bessette avait retenu trois nouvelles de ce recueil, considéré comme l’un de ses plus importants : Le notaire, Les noces d’or et La veillée au mort.  Il contient deux parties : Drames quotidiens (12 récits) et Contes et Nouvelles (18 récits, dont l’un qui a deux versions). Il est difficile de dire ce qui permet à une nouvelle d’être dans la première partie plutôt que dans la seconde, si ce n’est la longueur des récits, plus courts dans la première partie.

Presque aucun personnage n’échappe à son scalpel. Quand ils ne sont pas artisans de leurs malheurs ou victimes de la méchanceté d’autrui, la vie se charge de détruire leurs espoirs. Il  y a dans le recueil une nouvelle qui s’intitule « Un homme heureux ». Enfin, se dit-on. Mais non, ce n’est pas un bonheur auquel on peut tendre. C’est la Crise. Un petit ouvrier qui reçoit du Secours direct jouit de cette liberté (provisoire et cela il ne le sait pas) que lui procure ses maigres rentes. Une autre nouvelle s’intitule Le bon samaritain. Un homme accueille chez lui un clochard, lui paye un coup, le fait manger et lui offre même de partager le lit de sa femme. Au matin, le clochard découvre qu’il a couché avec une morte. Certaines histoires, comme Famille d’émigrés, versent carrément dans l’horreur : des enfants laissés à eux-mêmes décident de jouer à « on tue le cochon ». Comme ils n’ont pas de cochon, ils immolent leur petit frère qui est transformé en animal de boucherie. On lit aussi l’histoire d’un homme enterré vivant (Cauchemar), d’une femme délaissée pour sa nièce de 15 ans (Dernier amour); on rencontre quelques pendus (Drame sans paroles, La mouche, Dernier amour, Un malchanceux), quelques vieux qui agonisent ou attendent la mort dans la solitude (Râles dans la nuit, Pompes funèbres, La malade, Jours d’hospice). Les relations familiales sont pitoyables (La malade, Les noces d’or, Tout p’tit) et l’amour ne dure que le temps d’une chanson (L’orage, Drame sans paroles, Idylle mélancolique, La lettre, Dernier amour).

Albert Laberge
On ne peut pas dire, compte tenu de l’époque, que Laberge soit un prude. Qui en 1936 pouvait écrire (sinon un auteur qui publie à son compte) : « Avec tristesse, avec amertume, il songeait au bonheur qui aurait pu être et qui avait été manqué parce qu’elle avait toujours été conduite par la boussole affolée qu’était son sexe. » « Il avait besoin d’elle comme le morphinomane de sa drogue. Il ne pouvait se passer d’elle, de son sexe. Son sexe : l’auge dans lequel les pourceaux  à face humaine s’étaient gorgés de volupté, avaient grogné de satisfaction en enfonçant leur groin immonde dans cette chair toujours ouverte à leurs appétits. » (L’évasion manquée).

Laberge a beaucoup de facilité pour inventer des personnages, sa banque semble inépuisable. Par contre, l’intrigue est parfois très mince et la fin, tombe souvent à plat. Quelques-unes de ses nouvelles n’auraient pas déplu à Maupassant.

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