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24 avril 2026

Contes et nouvelles

Sylva Clapin, Contes et nouvelles, Montréal, Fides, 1980, 398 pages.

Dans Contes et nouvelles, Gilles Dorion, avec la collaboration d’Aurélien Boivin, a rassemblé 34 récits que Sylva Clapin a publiés dans des journaux, des revues ou des almanachs. On pourrait penser que tout baigne dans la même huile, mais non : un peu comme Maupassant, Clapin propose des récits de facture différente. On lit des contes de Noël (La savane), des nouvelles sur les mœurs et traditions de l’époque (La corvée chez Bapaume), des récits historiques (L’attaque du calvaire), des histoires d’amour (L'étrangère), des récits fantastiques (Rikiki), un récit de science-fiction (Le roi de l’or), et quelques histoires dignes des journaux à sensation (Jimmy)… Le tout se lit encore bien si on accepte de plonger dans cette époque révolue. Plusieurs récits se nourrissent du nationalisme canadien-français hérité du XIXe siècle.


Victor et Marie ou Le roman d’un enfant — Le narrateur, visitant Notre-Dame-de-Paris, est attiré par des pleurs dans une chapelle latérale.

Un vieux — Le père Patenaude n’en finit plus de mourir, au grand dam de Mélie sa bru.

Le déraciné — Le vieux veuf Antoine Villebon vit sur une terre près de Trois-Rivières. Son fils unique, émigré à Fall River, le convainc 
de la lui céder et de venir habiter avec eux. 

Terre natale — Un jeune homme quitte ses parents pour la ville, puis pour les États-Unis.

La rafale — Jean Dutras sort de cinq ans de prison, bien décidé à rester honnête.

Le Noël des Corbin — Le narrateur et un ami, désireux d’aller réveillonner à Saint-Damase, sont surpris par une tempête.

La Croix du Sud — Guerre des Boers. Un jeune garçon de 15 ans, qui fait office de tambour, est atteint d’une balle.

Le roi de l'or — Un savant trouve le secret pour fabriquer de l’or.

La savane — Aristide est un géant, un gai-luron, qui aime un peu trop la boisson.

La montée du zouave — L’ascension sociale d’un balayeur de rue dont tout le monde se moque.

L'étrangère — Une riche Américaine, en visite à Oka, rencontre un jeune architecte.

Le fiancé de neige — Par la voix d’une Autochtone, l’auteur célèbre la nature, l’amour.

L'amour triomphant — Un homme défiguré, dont la famille fortunée est repartie vivre en Angleterre, souffre cruellement de sa solitude, persuadé qu’aucune femme ne l’acceptera.

Va-de-bon-cœur — Jos fréquente depuis 10 ans Catherine sans oser la demander en mariage.

L'escarboucle — Un enfant atteint de tuberculose tombe amoureux de l’infirmière qui le soigne.

Jouets des dieux — Maurice de la Martinière se trouve coincé avec sa secrétaire Églantine, sur le toit d’un immeuble de 11 étages, en plein cœur de Montréal.

Gros-Pierre — Gros-Pierre, un jeune enfant perdu dans une gare, est recueilli par un contrôleur.

Le père Charlemagne — Un politicien, pour l’emporter, sait qu’il lui faut le vote du père Charlemagne.

La conversion de Moitrier — Moitrier, souffrant d’une appendicite, est opéré d’urgence.

Le miracle de Noël — La veille de Noël, une jeune femme est prise en flagrant délit de vol de fourrure par la détective d’un magasin.

Rikiki — Rikiki est un lutin qui tourmente Jean Mathurin.

La fièvre des foins — Le Père Ambroise utilise les pronostics d’un almanach sur la température pendant la période des foins pour tromper les agriculteurs et leur soutirer de l’argent.

Les Argonautes ou Le retour à la terre — Un jeune Beauceron, fraîchement arrivé à Montréal, s’éprend d’une chanteuse.

L’attaque du calvaire — 1759. Un débarquement anglais est repoussé par un détachement de quelques soldats canadiens postés à proximité d’une croix.

La corvée chez Bapaume — Une corvée est organisée pour aider Bapaume, malade.

Juanita — Un ouvrier talentueux et économe s’est entiché de Juanita, dont le père est riche.

La grande aventure du sieur de Savoisy — Le narrateur a miraculeusement obtenu un manuscrit attribué au sieur de Savoisy, qui suggère que ce dernier, naufragé au XVe siècle sur l’île-aux-Sables, serait le véritable découvreur du Canada et de l’Amérique.

Jimmy — Un homme tue sa femme et se suicide. Les voisins recueillent deux enfants, mais ne trouvent pas le troisième.

Le village et la ville — Une jeune fille s’oppose au passage d’un chemin de fer sur la terre qu’elle a héritée de ses parents.

Les bœufs — Un père a vendu les deux bœufs promis à son fils.

Un Noël intime — Deux loulous observent les humains en ce jour de Noël.

L'ultime récompense — Maria Chapdelaine a épousé Eutrope et met au monde un garçon en cette veille de Noël.

Au pays de Témiscamingue — Un Parisien, embauché par une compagnie forestière, passe son premier Noël canadien dans un camp de bûcherons au Témiscamingue.

Entre vieux amis — Tertulien et Sosthène, deux amis inséparables, pour meubler leur vieillesse, s’adonnent à la chasse aux papillons.

Sylva Clapin sur Laurentiana
Sensations de Nouvelle-France
Alma-Rose
Contes de Noël d’antan au Québec

27 février 2026

Les heures

Fernand Ouellette, Les heures, Montréal-Seyssel, L’Hexagone-Champ Vallon, 1987, 118 pages.

Dans Les Heures, Ouellette tente de comprendre ce qu’est la mort et le processus qui y mène. Il trace à la fois le cheminement de son père qui va mourir et celui des accompagnateurs, ses enfants en l’occurrence.
Le recueil est divisé en cinq parties dans lesquelles on décèle surtout une progression de la pensée qui creuse la réflexion par petites touches et reprises.
On a donc deux points de vue, celui du père relayé par le poète (et le plus souvent imaginé) et celui des enfants (un nous) qui l’accompagnent, même quand le contact a cessé.
Au départ, il y a le verdict, terrible, quand on ne s’y attend pas :
La condamnation lui a déchiré le cerveau. / Quelles paroles en lui terrifiantes ! / Combien de mois ? / Combien de jours ? / Immédiatement, sans répit, être jeté en exil hors de sa vie. / Palper la panique
Tous les ancrages de la vie s’effilochent :
Il devait tout désancrer, / soulever le terreau / des images / les plus subtiles / ou les plus infamantes.
De longs moments, / c'était la stagnation, / le marais où les mots / en vain se remuaient.
D'autres paysages se formaient / qui le rendaient / de plus en plus étranger / à ses désirs...
Il lui fallait repousser le monde même / pour se rassembler quelque peu.
Peu à peu s'écroulaient / les derniers remparts du corps.
Il lui fallait / tout enfouir / avec les derniers / instants du corps. / Tout abandonner à la dépouille.
Le processus d’acceptation est long, marqué de dénis, de retours en arrière :
L'agonie semblait longue / pour un corps / si totalement abandonné. / Rien n'était encore / tout à fait aboli. / Sans doute formait-il / en lui-même des figures ? / Ou même essayait-il / une autre verticalité ?
Lentement une coupure s’opère avec l’entourage. Le silence du mourant impose le silence :
Nos regards ricochaient maintenant / sur des paupières lisses et closes. / Le silence esquivait tout.
La mort implique une rupture et une disparition.
Puis le dernier souffle s'était dissous dans l'invisible. / Avalanche brutale du vide. / N'irradiait plus, au pourtour du visage, que l'aura / de la claire miséricorde. / La déchirure éternelle était accomplie. / Il ne maintenait déjà plus ce qu'il avait été.
Pour marquer l’étape qui suit la mort, Ouellette emploie plusieurs figures, celles du voyage, de l’« errance », d’une « mutation »
Les rivages s'écartaient. / Si nul ne le rêvait comment pourrait-il s'étoiler? / L'homme a peu de racines dans le bleu qui monte. / Son errance reste secrète.
L’errance peut aussi devenir un nouvel horizon pour qui est croyant, mais l’atteinte de ce nouvel état ne va pas de soi. Que sait-on du voyage de celui qui est mort?
Son être déjà se rassemblait sur l'autre rive. / Ici le corps avait cessé d'attendre et d'offrir.
Et si la lumière, / disions-nous, / avait fait un trajet, / une poussée sous l'apparence, / qui n'eût été noire /que pour nous ?
Lentement / il glissait vers l'orbite / des lumières / indélébiles. / C'était convoquer / la radiance, / se livrer / à l'ondoiement lointain / des chants. / Il avait commencé / à pérégriner / dans la spirale / sans fin / qu'empruntent les anges.
Le plus difficile pour les proches, c’est d’accompagner le mourant « sans lui voler sa mort ». Le vivant ressent aussi la cassure, l’échappée irréductible du mourant vers un autre monde. Qu’il le veuille ou non, une barrière infranchissable s’établit entre le monde des vivants et celui des morts.
Une enceinte nouvelle, / infranchissable, / l'avait soudain retranché / à notre veille. / Il y avait tout autour / comme l'embrasement / d'un vide / qui voulait s'éterniser. / L'effleurer même était une profanation.
Et la détresse en nous / grinçait avec des appels /d'ouverture. / Tout nous disloquait.
Cette mort est aussi un miroir pour le sujet, une projection de sa propre mort.
L'esprit, en nous, / n'était plus qu'une taupière / affaissée. / L'enfance, c'était à l'infini. / L'avenir était scellé. / Entre les deux, /une conscience renversée, / comme foudroyée / par la puissance / de son propre chaos.
On aurait voulu glisser / entre les mailles     / d'une mort / qui nous piégeait. / L'âme encore avide, / liée au corps, / se défie de l'âme / qui convie / son espace natal.
Les heures est un de nos grands recueils de poésie. Écrit en un mois! Une relecture pour moi, probablement pas la dernière.
 

30 janvier 2026

De quoi t’ennuies-tu Éveline?

Gabrielle Roy, De quoi t’ennuies-tu Éveline?, suivi de Ély! Ély! Ély! Montréal, Boréal, 1984, 122 p.

« De quoi t'ennuies-tu, Éveline? a été publié pour la première fois à la fin de 1982 par les Éditions du Sentier; cette édition était limitée à 200 exemplaires. Dernier texte publié par Gabrielle Roy avant sa mort en juillet 1983, ce récit, demeuré jusqu'alors inédit, avait été écrit au début des années soixante, dans ce qu'il est convenu d'appeler le « cycle » de Rue Deschambault et de La route d’Altamont. » (Avant-propos)

Dans ce court roman, Gabrielle Roy décrit le long périple d’Éveline, qui quitte le Manitoba pour la Californie, après avoir reçu de son frère Majorique un message énigmatique : « Majorique à la veille du grand départ souhaite revoir Éveline. Argent suit. » Que signifie le « grand départ »? La mort? se demande Éveline.

Pendant son voyage en autocar, elle rencontre différents passagers. Chacun raconte son histoire, parle de son pays d’origine, de sa famille. Éveline, curieuse et attentive, les écoute et partage ses propres souvenirs, surtout ceux liés à Majorique. Elle revoit leur enfance, leur relation, et la différence entre leur parcours. Alors qu’elle est restée attachée à sa famille et à ses responsabilités, il est parti découvrir le monde. « ... il menait la vie qu'elle eût aimée pour elle-même : partir, connaître autant que possible les merveilles de ce monde, traverser la vie en voyageur. Toute sa vie d'adulte, captive de son foyer, de ses devoirs, jamais maman n'avait abdiqué son désir de liberté, et quand la liberté vint enfin, ce fut avec la douleur des séparations. » (11)

Peu à peu, son voyage devient plus qu’un simple trajet : elle repense à sa vie, aux choix faits, aux regrets qui l’habitent, mais aussi à la mort. Même si la vie de Majorique apparaît plus remplie, Éveline ne rejette pas la sienne pour autant : elle sait que la famille et l’amour ont donné un sens à son existence. Elle reconnaît pourtant qu’une partie d’elle a toujours désiré autre chose, sans trop savoir quoi. « Comment avait-il su qu'elle désirait autre chose que tout ce qu'elle possédait, autre chose d'imprécis et pourtant de si exigeant à sa manière? Il avait pris entre ses mains le visage de sa sœur, scrutant les yeux : « De quoi t'ennuies-tu, Éveline ? » Et elle avait répondu : « Je ne le sais même pas, voilà qui est bien fou, n'est-ce pas Majorique? » - Peut-être de ce que tu n'as pas vu, hein, sœurette?  Et au même instant elle avait saisi à quel point c'était vrai. « Oui, de ce que je n'ai pas vu et ne verrai sans doute jamais. Toi, tu vas partir bientôt, tandis que moi... » (27-28)

Les paysages entrevus occupent une place importante dans le récit : les grandes plaines, le désert, les montagnes et finalement la Californie qui marque l’aboutissement du voyage. Face à l’océan, Éveline ressent un profond apaisement : « De nouveau elle regarda briller ce lointain uni, sans rides, plus exaltant dans son mystère que tout ce qui l'avait saisie d'émotion pendant sa vie entière. Et cependant, ce n'était rien, non, rien que de l'uni, de l'infini, le calme parfait. » (94)

Pour Gabrielle Roy, ce qui donne un sens à la vie, ce sont le mouvement, la curiosité et surtout les relations humaines. « Le plus beau du voyage, de tous les voyages peut-être, pensa-t-elle, ce ne sont pas les sites, les paysages, si nouveaux soient-ils, mais bien l'éternelle ressemblance des hommes, sous tous les cieux, avec leur bonté, leur douceur si touchante. » (34)

Autres extraits

« Le cœur d'Éveline s'exaltait de cette sauvagerie. C'était son amour des espaces infinis, de ces grands espaces qu'on dirait inutiles, qui revivait ici. Et en ce moment elle ne se sentait nullement à la fin de son existence. Ah non, il y avait vraiment trop de choses à voir en ce monde, comment pouvait-on jamais s'y sentir vieux et plein de lassitude? » (38)

« À cause des collines, elle se souvint de l'attachement de sa mère pour le petit village montagneux du Québec d'où elle était partie un jour pour le Manitoba. » (41)

« Éveline rêva. Le Ciel lui avait accordé une deuxième vie... » (46)

« C'était, s'épaulant directement au ciel, une chaîne de collines comme dans le Montana, mais celles-ci étaient affreusement tourmentées, elles avaient la forme de gibets, d'échafauds, des formes qui faisaient peur à l'âme. » (55)

« Elle sentit son cœur prêt à défaillir d'émotion. Les hautes montagnes, la Sierra Nevada! » (58)

« On avait voulu l'envoyer se reposer. Mais comment l'aurait-elle pu, alors qu'il y avait tant à apprendre, à souffrir, à connaître... » (65)

Gabrielle Roy sur Laurentiana

Bonheur d’occasion

La Petite Poule d’eau

Alexandre Chenevert

Rue Deschambault

La montagne secrète

Ces enfants de ma vie 

La route d'Altamont

La rivière sans repos

De quoi t’ennuies-tu Éveline?