Jacques Brault, La poésie ce matin, Montréal, Parti pris, 1973, 118 p. (Coll. Paroles 30)
Le
recueil est d’abord paru en France en 1971 chez Grasset. Il est très difficile
d’en faire le compte rendu, car, entre la première partie et la huitième,
beaucoup de sujets sont soulevés. Je m’en suis donc tenu à relever ce qui me
semblait le sujet de chacune d’elles, en laissant la parole au texte de Brault.
I — Le poète
s’est engagé, s’est compromis, mais n’est plus sûr que sa parole ait eu du
poids.
parler c'est ne vivre
que de vent
ce qui reste
ta bouche remuante
quand tout est foutu
puis un peu de noirceur
à la clarté des gestes
se taisant
II — Le bel avenir
du Québec, que plusieurs ont esquissé dans les années 60, n’était peut-être
qu’un rêve. La patience finit par s’user. Il décrit un peuple coincé, incapable
d’évoluer.
si belle soit la terre
promise ailleurs en d'autres mondes
ce n'est pas ici
nous gèlerons sur place comme pères et
mères
nous craquerons de froid de folie
nous ne partirons pas
III — Comment survivre
dans un monde qui ne répond pas aux appels, dans cet univers où rien n’arrive
au bon moment, que tu déchiffres mal, comme si tu étais étranger chez toi.
un caillou épuisé de poussière
jamais n'a heurté
personne
il porte son poids en marge
des bruits des espaces
des espoirs
tout de pierre et sans névrose
il ne demeure qu'en
lui-même
IV — On entre
dans la sphère du privé : sa mère, avec sa vie de misère, ses petites
joies, sa rudesse en est la figure titulaire :
le savon de ménage les chaussettes
trouées ton ventre
ballonné de pain humide
ta fatigue sur les carreaux de cuisine tes mains
peuplées d'échardes
le seau de saletés le poêle éteint le sifflement
des robinets la radio
braillarde
V — L’humanité
s’est perdue, l’espoir est mort et les pires horreurs surviennent
Vietnam Chicago Prague Biafra Bolivie et
les autres
sans oublier le Québec ainsi soit-il
suppliciés entre pinces et pesanteur et par la grâce
des puissants-pourris
VI — Perdu
dans un monde qu’il ne sait plus déchiffrer, le poète apparait comme un être
vidé de sa substance.
ne me demandez pas le chemin
je suis à la remorque d'un horizon
aveugle sourd mais qu'il traverse bien
les ruines à naître
à défaut de cloisons
VII — L’art
peut être une échappatoire (ce que lui inspirent les photos de Mia et Klaus).
Voici
qu'entre l'avenir et le passé s'offre un présent habitable, une vérité
véritable. Liberté d'être au monde, de vivre sans qualité, ainsi que la toute
première molécule chercheuse d'un autre à elle semblable.
VIII — Sa femme
et sa fille, et la ville grouillant de vie, plus ou moins décousue, demeurent
ses plus sûrs ancrages.
tu
es l'épousée du pire en douceur
la fileuse des riens mal cardés
repasseuse en tablier de grande tenue
et sans gloire silencieuse à la fenêtre
depuis si longtemps les mains comme torchons de clarté
avec une lueur des lendemains aux cils
quand passe le facteur tout droit
La
4e de couverture de l’édition française (Paris, Grasset,
1971, 116 p.)
« Après Mémoire, où il établissait le bilan d’un pays vécu au futur comme au passé,
Jacques Brault tente, dans La poésie ce matin, d’organiser une polyphonie de l’existence
quotidienne. Mais vivre cette « vraie vie », dont Rimbaud déjà disait qu’elle
était « absente », nécessite le courage de traverser lucidement la nuit, celle
du fatalisme historique, celle de l’absurde inhérent à la condition humaine,
celle des violences suscitées en vue de toutes les exploitations de la naïveté,
celle de l’à-quoi-bon érigé en nouvelle mystique, celle… mais cette nuit risque
d’être sans fin si l’on n’y veille pas. Car le matin viendra sûrement, la poésie
de tous les âges a choisi de le saluer, de l’accueillir, de le signer de notre
nom d’homme. Comme une promesse tenue malgré tout. Tel est l’itinéraire de ce
livre qui part du Québec pour aller au monde et qui revient au Québec après une
nuit d’absence, à l’heure où le matin résume tout le bonheur de conjuguer la
vie au présent. »

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