30 décembre 2016

Celle qui revient

Marie-Anne Perreault (madame Elphège Croff), Celle qui revient, Montréal, Édouard-Garand, 1930, 30 pages (Illustrations d’Albert Fournier).

Ce fascicule est le 70e publié dans la collection « Le roman canadien » chez Garand. En plus du roman, il contient un supplément littéraire de 18 pages intitulé « La vie canadienne ».

Le récit est divisé en trois parties.

Celle qui revient
Louise Lajoie, fille unique, a épousé Claude Gagnon contre le gré de son père, un riche cultivateur qui n'admet pas que sa fille se marie avec un pauvre habitant-journalier. Leur amour se gâte assez vite: Louise est une jeune femme capricieuse qui ne pense qu'aux beaux vêtements et aux colifichets et qui néglige l'entretien de sa maison. Même la venue d'un enfant n'améliore pas la situation. Un soir qu'il a bu, son mari la gifle et elle court se réfugier chez ses parents avec son fils. 

Celle qui regrette
Elle croyait que Claude accourrait pour la supplier de rentrer, mais celui-ci s’y refuse. Ses parents, et même sa mère qui l'a toujours appuyée, n'admettent pas qu'elle déserte son foyer. De peur qu'elle s'incruste, on ne lui fait aucune place dans la maison. Ses anciennes amies la fuient, bref on la traite comme une brebis galeuse. Isolée, désœuvrée, et de plus en plus repentante, elle s’ennuie. Elle découvre qu'elle aime toujours Claude, mais orgueilleuse, elle ne veut pas rentrer au logis la tête basse. 

Nouveauté
Arrive en visite sa cousine Sophie, qui est d'une jovialité conquérante. Elle décide de remettre sur les rails le mariage de Louise et Claude. Elle sonde leurs sentiments et découvre que la flamme brûle toujours entre eux. Sûre d’être bien accueillie,  Louise décide de rentrer, consciente des tâches qui l'attendent et heureuse de retrouver son chez-soi. Le père de Louise décide d'aider le couple en lui offrant un petit pécule qui lui permettra d'acheter une terre plus grande et une demeure plus spacieuse. Et pour Sophie, amoureuse du frère de Claude, il lui offre de s'installer avec eux quand elle se mariera. Bref, le pater familias règle les problèmes de tout le monde. 

Ce qui étonne, de la part d’une femme peu conventionnelle (voir Marie-Anne Perreault),  c’est la vision patriarcale très appuyée qu’elle nous sert dans son roman. L'homme est plus qu'un pourvoyeur, il est le gardien de la morale, la seule figure d'autorité dans la famille. Il faut même avoir son assentiment pour épouser son amoureux. Les femmes lui doivent soumission. Elles doivent accomplir certains travaux domestiques mais surtout sont responsables de l'atmosphère qui doit régner dans le foyer et même de l'harmonie qui doit exister dans le couple. Et pour ce, elles doivent se sacrifier. Ce qui étonne encore plus, c’est la vision très négative de la mère (icône intouchable dans la littérature de l’époque), qui cède à tous les caprices de sa fille, qui est blâmée pour sa faiblesse morale et qu'aucune redemption ne vient racheter à la fin du roman. Enfin, dernière surprise : l’absence  de la religion. Jamais on ne fait intervenir un curé ou un argument religieux pour inciter Louise à rentrer au bercail, lorsqu'elle quitte son mari.  

Très moralisateur, le roman sent la thèse de bout en bout, mais encore plus dans la dernière partie quand l’auteure introduit le personnage de la nièce orpheline qui est l'antithèse de Louise.

L’histoire compte son lot d’invraisemblances, mais c’est surtout le fait que Louise habite au fond d'un rang mais s'achète des robes, des bijoux qui ne devaient se trouver qu'en ville, qui nous laisse pantois. 

L’auteure se tire un peu dans le pied en dénonçant les romans légers pour expliquer la faiblesse morale de Louise (d’ailleurs, encore une fois, où se les procure-t-elle, ces romans ?).


Extrait
 — Je te l’ai toujours dit, moi, dit le vieux, tu n’aurais pas dû te mêler de ce mariage-là... Tu n’as pas voulu m’écouter, tu as pris pour ta fille sans vouloir entendre les autres. Arrange-toi avec à présent... Tout ce que je sais, c’est qu’elle est gâtée, elle n’est pas raisonnable, tu l’as élevée à tous ses caprices et ce qui arrive aujourd’hui, je l’attends depuis trois ans... Elle a mis ces gens-là qui sont meilleurs qu’elle dans le trouble, elle est malheureuse et nous autres aussi. Tu es bien payée de l’avoir toujours écoutée, de l’avoir supportée et de l’avoir rendue misérable par ta faute...
— On dirait que tu es content de la voir traitée comme une esclave, reprit la vieille. 
— Non, je ne suis pas content, répondit le père Lajoie. Cela me fait de la peine parce qu’elle n’est pas à sa place. Ce n’est pas un garçon comme Claude Gagnon qu’il lui fallait, parce qu’ils n’ont pas été élevés sur le même pied et puis Louise n’est pas raisonnable... Tu la connais, mais quand même je parlerais encore, cela ne servira à rien. Moi tout ce que je dis, cela ne compte pas... Cela n’a jamais compté, vous en avez fait de belles aussi.. Vous avez bien réussi...
— Alors tu prends pour Claude, demanda la vieille, il a bien fait de battre ta fille?...
— Je ne dis pas cela, mais Claude a perdu patience, il y a un bout à toujours plier. Je suppose qu’il n’en est pas capable et cela l’a apaisé un peu...
— Oui, il s’est vengé sur sa femme, reprit la vieille. Dis donc qu’il pourra prendre « une hart » la prochaine fois.
— Il aurait dû en prendre une, il y a longtemps... Mais si nous avions commencé par élever notre fille et ne pas la gâter, cela n’arriverait pas. Elle saurait que c’est à la femme à plier, à être prévenante et affectueuse, mais encore une fois je sais que je parle pour rien... vous ne m’écouterez pas, vous continuerez comme vous avez toujours fait... 

Lire le livre
Les éditions Édouard Garand 
Voir aussi : La petite maîtresse d'école

23 décembre 2016

Noël vécu

Gaétane de Montreuil (Georgina Bélanger), Noël vécu, Montréal, Beauchemin,  1926, 121 pages.

Gaétane de Montreuil présente 13 courts récits qui tiennent pour beaucoup du petit fait vécu, voire de l’anecdote. Il me semble que ce recueil devait viser les distributions de prix qui venaient couronner les élèves méritants à la fin d’une année scolaire. C’est vous dire que les histoires racontées ici sont, on ne peut plus simples. Il nous arrive même, en terminant un récit, de nous demander : « C’est terminé? C’est juste cela? » 

Ce ne sont pas des contes de Noël, ce que le titre pourrait laisser penser. L’auteure a tout simplement repris le titre du premier récit pour coiffer son recueil. 

On a droit : à une petite fille malicieuse qui suspend ses mauvais coups, le temps de quelques jours, pour être sûre de recevoir ses cadeaux de Noël (Noël vécu); au mariage inespéré d’une vieille fille avec un amoureux de jeunesse devenu veuf (Nadine); au mariage d’une solide paysanne qui épouse un veuf cruel pour venger son amie morte suite aux mauvais traitements que cet homme lui a infligés (Une Maîtresse Femme); à la surprise d’un homme de découvrir que le journal intime, qu’il savoure en catimini, a été écrit par  son épouse pendant sa jeunesse (Le Passé et le Présent);  aux frasques de la « Gerlot », une fille qui fait peur aux gars (Mademoiselle Théotis)  ; à l’amour-haine entre deux amies (Douce vengeance)  ; à l’inimitié d’une nièce pour sa tante qui déteste les enfants (Choses vécues)  ; aux regrets d’une pauvre servante orpheline qui a refusé d’épouser une homme beaucoup plus âgé qu’elle  (Douce flamme sous la neige); à l’amusement d’une jeune fille qui s’est trouvé un mari en écrivant des lettres d’amour au prétendant d’une amie (Pour ses Lettres); etc.    

Comme on le voit, ce sont surtout des jeunes filles qui sont au cœur de toutes ces histoires, des histoires légères, sans prétention, qui se lisent facilement et qui, parfois, ont fait sourire le vieux lecteur que je suis. 

Extrait (Mademoiselle Théotis)
Vers neuf heures, nous étions à dire le chapelet près du poêle, Sophie et moi, lorsque, tout à coup, la porte s’ouvre brusquement et... qu’est-ce que nous voyons entrer?... Le diable en personne... Et qu’il n’était pas beau, je t’assure: des cornes longues comme ça, une face charbonnée et une queue qui traînait jusqu’à terre.

À cette vue, via ma sœur qui veut se trouver mal. Mais, moi, tu sais, ma petite, j’ai toujours eu le nez fin: « Je suis une honnête fille que je pensai, je fais pas de tort à personne; donc, le démon n’a rien à faire dans ma maison. » « Aie pas peur que je dis à Sophie, ce diable-là ne vient pas de l’enfer; je reconnais ça au pendant qui s’est accroché par derrière. » 

Et c’était pas ben difficile, expliqua la Gerlot en s’attardant à philosopher un brin: « Dans ce temps-là, c’était pas comme au jour d’aujourd’hui, les « habitants » ne se ruinaient pas à acheter des belles toilettes à leurs filles. Y avait donc dans la paroisse, rien qu’une demoiselle qui portait un tour de cou en fourrure. C’était la sœur de ton grand- père. Et j’avais ti pas reconnu l’article dans la queue de ce diable. Aussitôt, je me mets à penser que puisque Satan n’était pas le propriétaire de la chose, il serait bien contrarié de me la laisser en gage. Je m’élance sur le gars et d’un coup vigoureux, je décroche sa fausse queue. « Viens la reprendre, si tu veux que je te torde le cou comme à une poule, que je fais ». Mais il savait trop ben à qui il avait affaire pour oser s’y frotter. D’ail leurs, j’avais pris un gourdin dans la cheminée et allant vers la porte: « Sortez, Monsieur le diable, que je lui dis; votre visite a été assez longue comme ça, et je vous invite à ne plus revenir sous cette physionomie-là. » Il ne se le fit pas répéter, je t’assure.

« Quand il fera jour et que vous aurez le visage bien lavé, vous pourrez venir réclamer votre queue ». (p. 49-51)

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16 décembre 2016

Une mine de souvenirs


Zacharie Lacasse. Une mine de souvenirs, St-Boniface, s. é., 1920, 178 pages.

On lit la biographie du père Zacharie Lacasse (né le 9 mars 1845 à Saint-Jacques-de-l’Achigan et décédé le 28 février 1921 à Gravelbourg, (Saskatchewan) et on se dit que ses souvenirs ne peuvent être qu’intéressants. Ce prêtre fut aux avant-postes de la société canadienne-française au XIXe siècle. Ainsi il a exercé son ministère à Pessamit sur la Côte-Nord avec les Innus et les Nascapis, il a participé à l’ouverture de paroisses en Beauce (Saint-Zacharie) et au Lac-Saint-Jean, il a suivi ses compatriotes dans l’Ouest canadien et même au nord des États-Unis. Voilà qui aurait dû fournir une riche matière pour des mémoires.

Pourtant,  on en apprend très peu sur l’effervescence de l’époque et sur l’adaptation de Lacasse à tous ces déplacements et tournants de vie. Presque rien sur les gens qu’il a côtoyés et les lieux qu’il a visités. Quelques anecdotes tout au plus. Le problème : il ramène tout à la religion.  Il se pose continuellement en défenseur de l’Église, comme si elle était attaquée de toutes parts, comme si Satan, le mal ou même les autres religions étaient toujours à l’affût de petits catholiques à la foi vacillante. Il essaie de nous prouver qu’il est juste que  le curé ait son mot à dire aussi bien au plan personnel, que familial, social et politique. En fait, souvent il prêche en brandissant l’action de Satan et le péché comme argument ultime.

Et c’est malheureux parce qu’il aborde des sujets importants, comme l’éducation des enfants (le fouet n’est jamais loin), le lien avec les premières nations (de la matière à évangéliser), l'ultramontanisme (les gouvernants ne peuvent pas faire abstraction des représentants de Dieu sur terre), le problème des écoles catholiques en dehors du Québec (l’action de Satan)...

On lira quand même avec un certain intérêt quelques scènes humoristiques, dont celle du  chapitre 6 : « Ma visite dans la haute société ».

Trois contes sauvages

Zacharie Lacasse, Trois contes sauvages, Québec, Imprimerie de « La Vérité », 1882, 53 pages.

Le père Zacharie Lacasse a vécu sur la Côte-Nord de 1873 à 1880.  Il en a ramené trois « contes » lesquels, si on se fie aux textes, lui auraient été racontés par les Amérindiens. Lacasse ne les présente pas comme des récits imaginaires mais plutôt comme des histoires qui se sont réellement passées.

Peut-on parler de littérature? Disons que les procédés littéraires sont très primitifs, proches du conte oral : interpellation du lecteur, appel sans détour aux sentiments, déficience dans la mise en texte des dialogues. Les récits ne dépassent pas le niveau anecdotique. L’auteur raconte la vie difficile – mais heureuse quand l’épreuve ne frappe pas - des Amérindiens sur la Côte-Nord. « Ces peuples évangélisés, pratiquant notre sainte religion, seraient les plus heureux mortels du dix-neuvième siècle. Un proverbe dit : le bonheur qu’on veut avoir en ce monde, gâte celui qu’on a. Ces paroles ne doivent pas être à l’adresse des sauvages qui se contentent de bien peu. Un peu de caribou, du poisson et une écorce de bouleau pour faire un canot, voilà toute l’ambition des Rothchild des bois… »

« Une famine chez les sauvages » et « Tous morts de faim excepté une ou le récit d’une sauvagesse » racontent un peu la même histoire : c’est l’hiver, la chasse n’arrive pas à les nourrir et les Indiens meurent… à moins qu’une intervention divine ne vienne les sauver. L’un des contes est raconté par une mère qui voit ses enfants mourir sous ses yeux. L’intention de l’auteur est assez transparente : il s’agit d’attirer la sympathie sur eux en certifiant leur grand attachement à la religion catholique.

Le troisième conte, « Deux enfants sauvages », est très dramatique : deux jeunes Indiens, dont les parents viennent de mourir, doivent affronter une féroce mère ourse accompagnée de ses petits.

On comprend à la toute fin que ces récits mélodramatiques visent à attirer quelques oboles dans les goussets des missionnaires qui christianisent ces « pauvres sauvages » : « Si l'on comprenait bien le prix d’une âme! Le dieu des ivrognes demande chaque année des millions qu’on lui jette en bondissant de joie; le Dieu des âmes se contente de bien peu. Chrétiens, une obole à la belle œuvre de la propagation de la foi. »

Lire Trois contes sauvages sur Wiki

14 décembre 2016

Le damned Canuck


Il y a vingt ans aujourd'hui, Gaston Miron s'en allait «amironner» dans d'autres pays. Juste pour rappel, « Le Damned Canuck », un poème extrait de « La batèche », et une mise en contexte par Miron lui-même.


« Une fin d’après-midi d’automne, en 1953. Nous sommes quatre ou cinq bougres poètes dans le fond d’une taverne à l’angle sud-est des rues Sherbrooke et Bleury. Nous dissertons sans fin sur la poésie et nous nous lisons mutuellement nos poèmes. À un moment, je remarque que tous les habitués se sont rapprochés aux tables avoisinantes et écoutent d’un air éberlué. Même les serveurs qui en font autant! Tout à coup l’un de ceux-ci nous apostrophe: « C’est pas ça, vous l’avez pas pantoute. C’est comme ça qu’on dit: “Crisse de câlisse de tabarnak d’ostie de saint-chrême...”» En un éclair, je viens de saisir l’un des éléments rythmiques de notre parole populaire, celui du juron. Je cours chez moi et, dans un état d’exaltation, me mets à écrire dans cette veine et dans cet esprit. Un titre à ces premières ébauches? J’emploie depuis longtemps l’expression « maudite batèche de vie » pour manifester tantôt ma misère ou ma révolte, tantôt ma tendresse ou ma compassion. »


LE DAMNED CANUCK
Nous sommes nombreux silencieux raboteux rabotés
dans les brouillards de chagrin crus
à la peine à piquer du nez dans la souche des misères
un feu de mangeoire aux tripes
et la tête bon dieu, nous la tête
un peu perdue pour reprendre nos deux mains
ô nous pris de gel et d’extrême lassitude

la vie se consume dans la fatigue sans issue 
la vie en sourdine et qui aime sa complainte 
aux yeux d’angoisse travestie de confiance naïve 
à la rétine d’eau pure dans la montagne natale 
la vie toujours à l’orée de l’air 
toujours à la ligne de flottaison de la conscience 
au monde la poignée de porte arrachée

ah sonnez crevez sonnailles de vos entrailles 
riez et sabrez à la coupe de vos privilèges 
grands hommes, classe écran, qui avez fait de moi 
le sous-homme, la grimace souffrante du cro-magnon 
l’homme du cheap way, l’homme du cheap work 
le damned Canuck

seulement les genoux seulement le ressaut pour dire


Gaston Miron sur Laurentiana

9 décembre 2016

Le Sorcier de l’île d’Anticosti...

Jean-Baptiste-Antoine Ferland et  J. de Villers, Le Sorcier de l’île d’Anticosti. À la recherche de l’or. Au pays de la Louisiane, Imprimerie Bilaudeau, Montréal, 1914, 68 pages.

Deux auteurs ont participé à ce recueil. Notons que l’historien Ferland est décédé en 1865, ce qui veut dire qu’on a exhumé son texte (Opuscules, Québec, Imprimerie A. Côté et cie, 1877, 181 p.). Le livre contient trois récits, quelques poèmes et quelques textes de morale.

Dans « Le sorcier de  l’île d’Anticosti », Ferland nous présente Gamache, un personnage de légende qui effrayait tout le monde et qu’on tenait pour un sorcier, alors qu’il n`était qu’un manipulateur. Dans « À la recherche de l’or », J. de Villers décrit le parcours difficile et parfois inutile qui attendait les chercheurs d’or partis vers le Yukon.  Dans « Au pays de la Louisiane », une nouvelle qui donne davantage dans l’imaginaire, J. de Villers raconte le déplacement de deux jeunes filles et de leurs frères entre la Louisiane et Saint-Louis.  Ils sont sauvés in extremis de la torture par Cœur-Vaillant.

Pour ce qui est des textes de morale, ils proposent des réflexions sur la pauvreté, la charité, la reconnaissance, le bonheur. Ce sont des idées très générales qui devaient édifier (!) le jeune lecteur.

Ces textes s’adressent à des jeunes de 13 ou 14 ans.

Extrait
De temps à autre, Gamache visitait les Montagnais de la côte du Nord, pour traiter avec eux, quoique des voyageurs ne fussent pas sans danger pour lui. Voici pourquoi : la compagnie des postes du Roi prétendait avoir le privilège exclusif de faire le commerce des pelleteries au nord du Saint-Laurent, et menait assez durement les caboteurs qui s’aventuraient sur ses prétendus domaines. Élevé à l’école des Anglais, Gamache s’était déclaré l’ennemi des monopoles ; dans les courses qu’il entreprenait avec sa goélette, légère et fine voilière, il usait, à l’exemple de ses modèles, du droit de trafiquer avec le monde entier. Comme il aimait à faire les choses franchement, il allait étaler ses marchandises à la barbe des employés de la compagnie, dont il méprisait les menaces, quand leurs forces n’étaient pas doubles des siennes. Il était d’ailleurs assuré de trouver, dans l’occasion, des défenseurs parmi les sauvages, qui favorisaient souvent les traiteurs.

Un jour que sa goélette était mouillée dans le port de Mingan, au milieu d’un cercle de canots montagnais, et que le trafic allait rondement, une voile apparaît au loin et semble se rapprocher assez vite. L’œil exercé du vieux loup de mer a reconnu un bâtiment armé, dont il a déjà plusieurs fois éludé la poursuite. « À demain, de bonne heure, mes amis, crie-t-il aux sauvages : ne vous éloignez pas trop ; nous reprendrons les affaires, quand j’aurai donné l’air d’aller à ces messieurs. »

L’ancre est levée, et pendant que l’ennemi court une bordée pour venir tomber sur sa proie, la flotte de canots a disparu, et la goélette glisse rapidement hors du port, toutes les voiles déployées. Le croiseur se met à sa poursuite, espérant bientôt la rejoindre ; mais il avait compté sans Gamache, habile pilote, qui réussit à conserver l’avance prise au départ. Cependant la nuit se fait, et bientôt les deux bâtiments ne sont plus que deux ombres perdues sur la surface des eaux.

2 décembre 2016

Légendes et Revenants

Wenceslas-Eugène Dick et Napoléon Caron, Légendes et Revenants, Québec, L’imprimerie Nationale, 1918, 142 pages.

Le recueil est le fruit de la collaboration de deux auteurs. Il compte quatre textes : deux récits, un tableau et un essai.

Le vol au Fantôme, par W.-E. Dick
Magloire Niquet a monté un subterfuge pour obtenir un petit pactole qui lui permettrait d’épouser Hortense. Il se déguise en fantôme, se fait passer pour un ancien paroissien qui avait jadis dérobé 200$ au curé. Pour abréger son purgatoire, il demande aux villageois de  lui apporter les 200$. Mais c’est sans compter sur Prosper Gagnon qui ne croit guère aux fantômes.

Une histoire de loup-garou, par W.-E. Dick
Le meunier Jean Plante ne croit pas aux loups garous. Il habite seul dans un moulin à l’écart du village. Un jour un quêteux se présente et il le repousse brutalement. Ce dernier jette un sort au moulin : Plante n’arrive plus à le mettre en marche. Durant les nuits qui suivent, un immense loup apparait à Jean Plante qui finit par admettre l’existence des loups garous.

Légendes des Forges du Saint-Maurice, par Minié (Napoléon Caron)
Un vieillard raconte au narrateur différentes légendes, plus fantastiques les unes que les autres, qui ont cours aux Forges de Saint-Maurice. Tout aurait commencé lorsqu’une certaine demoiselle Poulin, frustrée de n’avoir pu empêcher la compagnie de couper des érables en bordure de sa propriété, aurait légué ses biens au diable.

« Mlle Poulin avait aux environs des Forges des terrains couverts de superbes érables, et M. Bell faisait couper ces érables pour en faire du charbon. Elle voulut l’empêcher comme de raison ; mais c’est en vain qu’elle fit procès sur procès, elle ne put jamais rien gagner. Mlle Poulin n’était pas des plus dévotes : « puisque, dit-elle, je ne puis pas même empêcher les autres de prendre ce qui m’appartient, je donne tout ce que j’ai au diable ! » Elle n’avait pas d’héritiers, et elle mourut sans faire de testament se contentant de répéter : « Je donne tous mes biens au diable ! Ils ne jouiront pas en paix de ce qu’ils m’ont volé ! »

Les flibustiers de salons, par W.-E. Dick
Ce n’est pas un récit mais un essai sur le donjuanisme. Les « flibustiers de salon », ce sont les Don Juan. Dick décrit les débuts du séducteur, ses tactiques, etc. Il les rend directement responsables de la coquetterie des jeunes filles. En fait, pour lui, les flibustiers de salon  sont des parasites sans envergure :

« Et c’est ainsi que de conquête en conquête, de blonde en brune, l’heureux Don Juan arrive à la satiété du succès. Son cœur blasé se cuirasse d’un triple airain. Il n’aime plus ; et, s’il continue encore son œuvre de séduction, c’est plutôt pour satisfaire une sotte et ridicule vanité, que par inclination du cœur et amour pour les femmes.  / Et c’est là une punition justement méritée ! »


24 novembre 2016

La crise

François Provençal (Félix Charbonnier), La crise, Montréal, Édouard Garand, 1929, 52 pages (coll. Le roman canadien no 59)

L’action se déroule à Repentigny dans les années 20. Jean Bélanger croyait avoir la vocation religieuse. Au terme de son année de rhétorique, il passe l’été à la ferme de ses parents et il découvre que son amitié pour Alice, une amie d’enfance, s’est transformée en passion amoureuse. Il lui déclare sa flamme, mais quelques jours plus tard, il découvre que celle-ci, qui avait semblé sensible à ses sentiments, est fréquentée par un autre gars. Ayant le sentiment d’avoir été trompé, il lui écrit une lettre méchante. Ce qu’il ne sait pas, c’est que la jeune fille partageait ses sentiments.

Par la suite, il rencontre une jeune fille de Westmount (Élixida) qui fréquente Repentigny durant ses vacances. Il la sauve d’une noyade certaine et cette jeune fille frivole se transforme en véritable sainte. « La logique humaine n’avait rien à voir avec ce cas de psychologie surnaturelle. », nous dit l’auteur sans doute conscient que cette couleuvre est dure à avaler. Jean la fréquente mais  quand il apprend que sa petite Alice est très malade, il vole à son chevet et se réconcilie avec elle. Partagé entre ces deux demoiselles et sa vocation, Jean ne sait plus où donner de la tête. Survient un prêtre bien décidé à récupérer cette vocation en péril. Il l’inscrit dans une retraite fermée où Jean subit un véritable lavage de cerveau (c’est moi qui le dis). Il décide de rentrer au grand séminaire à l’automne. Cerise sur le gâteau, Élixida rentre chez les sœurs.

Félix Charpentier a le mérite d’exposer sans hypocrisie les stratagèmes (de la manipulation) qu’utilisait le clergé pour augmenter ses effectifs. Je n’exposerai pas ici toute l’argumention qu’on mettait en œuvre : disons grosso modo qu’on essayait par tous les moyens de convaincre ces jeunes hommes qu’ils étaient des êtres d’exception et qu’il leur appartenait de s’élever au-dessus des chrétiens ordinaires. « […] le prédicateur, un confrère du directeur de la retraite, a montré éloquemment qu’on ne peut être chrétien à demi, à une époque où la main divine secoue les peuples pour en faire sortir des soldats intrépides, et pour reléguer les résidus humains loin de la ligne de combat où s’endorment les pusillanimes, les poltrons, les lâches, tous ceux qui sont indignes d’entrer dans la milice du Christ, parce qu’ils sont amollis par les caresses du monde. »

Par la prêtrise, le jeune homme accédait à un degré supérieur de l’amour, l’amour universel. Et comme c’est le cas pour Jean, on n’hésitait pas à réduire l’amour humain à bien peu de choses. Et s’il le fallait, on utilisait les grands moyens pour éloigner la nouvelle recrue de la femme, perçue comme la tentatrice : « En plein dans son sujet, le prédicateur atteint la plus haute éloquence ; il évoque toutes les défaites dues à la néfaste influence des femmes corrompues et corruptrices, à travers l’histoire profane et l’histoire sacrée. Mais, ajoute-t-il, un jeune homme vertueux est encore bien plus exposé, s’il est mis en présence d’une âme également vertueuse, en dehors des conditions normales d’un légitime amour ; il ne verra d’abord rien de coupable dans une amitié qui lui paraîtra innocente ; hélas ! il sentira bientôt s’allumer dans ses entrailles un feu dévorant qu’il ne pourra plus éteindre… Malheur à lui !… Ces flammes impures, émanées de l’antre infernal, symbolisent déjà les brasiers éternels où il risque d’être précipité à jamais ! »

La crise, c’est un très mauvais roman. La psychologie des personnages est assez désastreuse. Pour le curé Charbonnier, il y a la psychologie virile et la psychologie féminine. Quand Jean remet en question sa vocation, c’est la part féminine qui parle en lui. Autre exemple : Éxilda Chênevert change du tout au tout en une journée : «  J’étais perverse, mais je ne le suis plus, je vous le jure.  »

Des prêtres imbus d’eux-mêmes jusqu’au mépris, plus manipulateurs que bons, comme Charbonnier en décrit dans La crise, pour ceux et celles de ma génération, ce n’est pas une découverte. On comprend facilement que beaucoup de religieux et de religieuses, enrégimentés dans un rôle qui ne leur convenait pas,  aient défroqué dans les années soixante.


Félix Charbonnier (né en France en 1873-19??) faisait partie du comité de lecture des éditions Garand. Il servait en quelque sorte de caution morale à l’éditeur. Il a aussi été critique littéraire dans la revue L’Action française. En plus de La crise, il a publié Fleur lointaine (1926), toujours chez Garand, et toujours sous le pseudonyme de François Provençal.

18 novembre 2016

Salve alma parens

Marcel Dugas, Salve alma parens, Québec, Éditions du Chien d’Or, 1942, 23 pages.

« Mais il me plaît aujourd’hui de te parler comme un enfant à sa mère, de te caresser avec les syllabes les plus simples et les plus claires. »

Ce texte poétique est d’abord paru dans Cordes anciennes en 1933. Comme son titre le laisse deviner, Salve alma parens est une déclaration d’amour à son pays. Dugas s’adresse à lui, comme on le ferait pour un parent ou pour une femme aimée.

Pour Dugas, le Canada des années 1930 est encore à l’état de projet (plein de promesses) : « Il s’est levé, certes, et dans l’inexpérience de sa jeunesse, sa confiance inébranlable, il choisit de ses doigts malhabiles les matériaux du futur, les amasse, les empile. Vienne l’homme, l’architecte, le créateur, et ces amas de richesses serviront à la cathédrale, à l’œuvre mûre. »

Son pays, c’est plus qu’un espace géographique ou socioculturel. C’est le lieu « mental » qui l’a vu naître, grandir : « À l’ombre de tes tilleuls, ma jeunesse épia les proies du bonheur ! J’ai couru dans tes chemins, hanté ton église où mon âme, priante, se mêlait à l’encens et aux grondements des orgues. J’ai tout aimé de toi : terre, ciel, bois, moissons et les sapins neigeux qui tendaient leurs branches dans l’hiver inexorable. Et ces veillées pleines de rires, d’histoires et de tabac. Comme ils fument ton tabac avec délices, les gars, les grands gars de chez nous ! Richesse âcre ou mielleuse, suc de cannelle ou relents d’enfer emportant bouches et gosiers. »

Mais l’auteur s’interdit de s’en tenir au passé. Il pose un regard attendri sur le présent, sur la nouvelle génération : « Les filles sont belles et simples, quoique parées — quelques-unes, certes, perdues de « manières », de curiosités quotidiennes, rêvant de chapeaux et de « machines » — Elles aiment les colliers, boucles d’oreilles, bracelets et tout le reste ; elles s’habillent comme la reine de Saba ou simplement, sans bijoux et sans fard. / Filles-fleurs qui ploient sous l’averse ardente des journées d’août. / Filles enrobées dans un manteau d’hermine et qui, des entrailles du sol, surgissent comme des statues de sel, car c’est l’hiver. »

« Et tes gars ! — Ils sont grands de taille, petits, moyens : ce sont des tournesols, des lys, des soleils. Ils ont un teint rouge vif de pomme, éclat du fruit natal sur l’arbre, au temps de la cueillette. »

Son admiration de la nature canadienne y est aussi pour beaucoup dans son attachement au pays : « Ma terre, quel est donc ton secret ? Tu peux bien me le dire, car je ne le crierai pas sur les toits. Tout au plus me contenterais-je de confier ce secret aux pages d’un poème. Dis-moi, les soirs de juillet, lorsque le soleil descend, ne te retournes-tu pas sur toi-même pour regarder frémir, monter, tel un grand désir sur l’horizon, ta glèbe ensorcelée, tes animaux, tes forêts, tes rivières, tes jardins, dans ce ciel qui crépite ainsi qu’un brasier d’amour. »

Dans la dernière partie, la plus touchante du recueil, le destinataire n’est plus la mère nourricière, mais Dieu lui-même. On est devant un homme vieillissant qui se penche sur son passé. Le bilan n’a rien de factuel : c’est plutôt celui d’un jouisseur et d’un intellectuel qui essaie de comprendre ce qui l’a guidé. On y sent bien un repentir, la recherche d’une rédemption, mais jamais de regrets. Dugas explique que son amour des joies terrestres n’a jamais effacé son amour de Dieu : « Seigneur, vous avez créé les fleurs, la nuit et le jour, et l’homme avec ses cinq sens. Vous avez placé cet homme parmi les fleurs et vous lui avez donné des yeux pour regarder la terre qui est belle. Vous l’avez induit en tentation. Et il s’est approché de ces fleurs avec ses cinq sens. Il a voulu les respirer, les presser sur sa bouche, les étreindre. Et parce qu’il avait une volonté, il en a usé pour son plaisir durant les rapides minutes que vous lui avez accordées pour vivre cette vie. À cause de cette volonté qui lui vient de vous, et parce qu’il était fait selon votre ressemblance, il a voulu être maître de tout. Mais un maître sans sagesse, faillible, entouré de lisières et d’empêchements. Et parce qu’il était faible et malheureux, il a tenté de parfaire son désir. / […] / Cet homme s’est ingénié à faire éclater ses limites. Pardonnez à cet homme qui n’est pas autre chose qu’un homme et qui, certes, n’a rien d’un dieu. / Il vous a tant aimé, jadis, quand votre nom passait sur ses lèvres d’enfant. N’a-t-il pas usé de ses genoux les marches de vos temples et mangé à ces Tables où vous distribuez le pain des élus ? /  Il vous a tant aimé avant de s’approcher de ce monde avec les cinq sens que vous lui avez donnés. »

Marcel Dugas est bien oublié, malgré des qualités d’écrivain évidentes. Malheureusement il n’était pas du bon côté de l’histoire. Il fait partie de ces auteurs qui ont dû se sentir bien seuls dans le Québec de l’entre-deux-guerres : même s’il a consacré un livre à Fréchette, il fut surtout un admirateur des Delahaye, Morin, Chopin, Loranger. On l’a même surnommé le « Mallarmé canadien ». Salve alma parens est un beau texte lyrique qui mérite d’être plus connu. Bien que beaucoup de pièces soient manquantes (la famille, l’éducation…), ce récit raconte comment se forge l’identité.


Marcel Dugas sur Laurentiana

Voir aussi
Marcel Dugas (édité par Réjean Olivier)

14 novembre 2016

Catéchisme catholique (2)

Suite à plusieurs demandes, j'ai numérisé le Catéchisme catholique (on l'appelait « le petit catéchisme ») et je l'ai déposé sur Internet archive. Voici l'adresse si vous voulez le télécharger :


J'ai déjà fait une présentation de ce livre :

Catéchisme catholique sur Laurentiana

À ma connaissance, ce catéchisme a été enseigné dans les écoles québécoises dans les années 1950 et 1960. Au milieu des années 60, on l'a remplacé par ce qu'on appelait la « catéchèse ». 

Habituellement, une journée de classe commençait par la prière et par l'étude du catéchisme. On devait mémoriser chacune des réponses. Le chiffre à la gauche d'une question précise le degré scolaire (de la 3e à la 6e année) où cette dernière devait être sue. 

Malheureusement le livre est devenu très rare : d'après ce qu'on m'a dit, on a tout simplement détruit des milliers de petits catéchismes quand son étude est devenue obsolète. Il y a quelques années, on a publié pour les nostalgiques une édition « bon marché » du Catéchisme. Toutes les questions et réponses sont là, mais non la belle couverture grise, le lettrage et ces images en couleur qui nous faisaient rêver. 

   
  

  

11 novembre 2016

Mémoires d’un reporter

Paul de Martigny,  Mémoires d’un reporter, L’imprimerie Modèle, Montréal, 1925, 188 pages.


Le recueil compte quatre nouvelles. Deux d'entre elles (La dompteuse et Le père Mark) sont précédées d’un long préambule qui met en scène le reporter Jacques Labrie, journaliste canadien en mission à Paris. Ce même Jacques Labrie est aussi le « héros » et le narrateur interne du dernier récit.

La dompteuse
Mrs. Thamer (en fait, Madame Tahourentché) promène dans les restaurants de Paris de somptueuses fourrures canadiennes. Le reporter Jacques Labrie raconte à ses collègues l’histoire de cette jolie Anglaise. Servante d’un pasteur-missionnaire anglican à Betsiamits (aujourd’hui, Pessamit), sur la Côte-Nord, elle a promis à un Indien qui s’est amouraché d’elle de l’épouser, s’il lui rapporte ses plus belles fourrures et... un peu d'or de l'Ungava.

Eh bien, « prends le bois », pars à la chasse. Pars pour moi. Je n’écouterai aucun homme avant ton retour, et si tu me rapportes d’assez belles pelleteries, si tu en rapportes assez, je serai à toi. Je serai ta squaw. Je serai le prix de ta chasse magnifique, j’en serai la récompense merveilleuse. Mes bras blancs et frais se noueront autour de ton cou robuste. Mes lèvres rouges et brûlantes s’appuieront sur les tiennes. Je te ferai connaître des baisers, des caresses que tu ignores… / S’approchant de l’Indien, la belle Anglaise lui mit ses beaux bras, blancs et fermes, autour du cou. Elle l’embrassa longuement, passionnément, comme sans doute il ne l’avait jamais été.

Histoire de couteau
Le narrateur est obsédé par un couteau. Il pressent que le plaisir ultime, ce serait de passer à l’acte. « Courbé, la face blême avancée, le bras replié, le surin à la hauteur de la hanche, j’étais prêt à jouer de la lame. Je compris la nature de cette joie qui venait de m’envahir et son atroce secret : c’était la joie de l’assassin… » Il aime bien sa femme, mais son cou est si attirant… Histoire étrange qui lorgne avec le fantastique à la Maupassant.

Entre le reflet de l’acier sous le rayon de lune et celui de la nuque sous la lampe, existe un lien mystérieux. J’ai la révélation foudroyante et certaine de la joie inexprimable, surhumaine, que me donnera le geste d’unir ces deux reflets, en enfonçant la lame à reflet bleu dans la nuque à reflet d’or. J’ai compris que cette joie s’accroîtrait encore de la lâcheté de l’acte qui ferait se lever puis s’abattre mon bras, qui ferait s’enfoncer l’acier brutal et froid dans la chair chaude et tendre.

Le Père Mark
Le père Mark est un vieil Israélite. C’est aussi un agent de change que la guerre a ruiné. Il offre à Jacques Labrie de lui enseigner tous ses secrets, mais meurt avant d'avoir réalisé son souhait. C’est davantage un portrait qu’un récit.

À la tombée du soir
Jacques Labrie est vieux et se sent au bout du rouleau. Son amoureuse vient de le quitter et il ne supporte pas d’être tenu à l’écart par les femmes, lui le noceur invétéré, le conquérant irrésistible.  Il a donc décidé d’en finir. « Sortir de la vie, c’était s’éviter la honte. » Il repasse sa vie, revoit toutes les femmes qu’il a aimées et, au moment de se donner la mort, il a l’impression que celle qu’il a aimée par-dessous tout est là, tout près de lui. Fin ambiguë. 

Pour en savoir plus sur Paul de Martigny  :  Dictionnaire des auteurs québécois.

2 novembre 2016

La rose de pierre: histoires d'amour

Yves Thériault, La rose de pierre: histoires d'amour, Montréal, Éditions du Jour, 1964, 135 pages.

Le recueil propose neuf titres dont celui qui donne son nom au recueil. Les sept premiers sont des nouvelles alors que les deux derniers tiennent davantage du conte. Tous ces récits, sauf le dernier, étaient déjà parus en revue, dans Chatelaine ou Maclean.

La rose de pierre
Anthyme, 60 ans, engage Nicolas, un ouvrier agricole d’origine roumaine. Sa fille Véronique, libre et un peu sauvage, est amoureuse de Nicolas.  Amour qu’il semble partager mais auquel il n’a pas droit : il est marié et a un enfant.

La Loutre
Rita, une Indienne Waswanipi du grand lac Mistassini, a fui sa communauté qui voulait la forcer à épouser un homme qu’elle n’aimait pas. Elle croise dans sa fuite François, et il tombe amoureux d’elle.

La Mariouche, c’est pour un blanc
La Mariouche, c’est Marie-Lise, une belle blonde qui accompagne ses parents dans un voyage d’agrément en forêt. Lui, c’est Benjamin, un Montagnais de la Romaine. Bien entendu la Marie-Lise n’est pas pour lui. La Mariouche, c’est aussi la fille d’une légende indienne chantée par Vigneault.

Le fichu de laine
Newport, Baie-des-Chaleurs. Ambroise, au début de la soixantaine, a épousé Micheline, au début de la vingtaine. Sur le bateau qu’il dirige, il aperçoit un matelot qui porte un tricot comme sa jeune femme en tricote. La jalousie s’empare de lui.

La main
Géron est un colérique, mais il aime sa femme par-dessus tout. Un jour, dans un accès de colère, il frappe sa femme. Pour être sûr de ne jamais recommencer, il se coupe la main.

Les sept jours de la transhumance
On est dans les montagnes du sud de l’Italie. Un bouc aurait tué un berger qui aurait malmené une chèvre.

Je n’ai lieu qu’en toi
Julienne, une Parisienne, a épousé un ingénieur, Richard. Après des séjours en Afrique, Richard se retrouve sur la Côte-Nord, près de Baie-Comeau. Sa femme n’arrive pas à apprivoiser les lieux jusqu’à ce qu’elle rencontre une Montagnaise.

Le plat d’or
Conte. Dans un pays qui a aboli la monarchie, le roi et la reine ne sont plus que deux fantoches, image dont ils n’ont pas conscience, puisque les miroirs sont défendus dans le palais.

La tulipe bleue
Martine est inconsolable depuis la mort de François. Une amie lui donne une tulipe qui devient le substitut de son amoureux décédé.


L’amour est décliné sous différentes formes. Couples qui se forment, qui se défont, qui n’arrivent pas à se former, usés, désunis par la mort. On trouve quelques couples mixtes (Québec-Europe; Blancs-Indiens) et si cette différence apparaît comme un obstacle, elle n’est pas synonyme d’échec de la relation amoureuse. Dans 5 récits sur 9, l’aventure se termine plutôt mal.

On connait la manière Thériault. Il plante un décor loin de la ville, dans un lieux excentré, même lorsqu’il l'invente. Sur les neuf récits, quatre ont lieu dans des lieux imaginaires, deux sur la Côte-Nord, un au Saguenay, un dans la Baie-des-Chaleurs et un en Italie.

On retrouve aussi ses personnages habituels. La virilité et le silence des hommes cachent une grande tendresse; les femmes sont généreuses de leurs corps, de leurs sentiments, davantage par atavisme que par éducation.

Thériault utilise souvent un objet ou un lieu qui devient le symbole de l’état d’âme de ses personnages. C’est tantôt un objet (la rose de pierre dans « La Rose de pierre »), tantôt un lieu (l’anse dans « Je n’ai lieu qu’en toi »). 

Thériault, on le sait, est très sympathique à la culture indienne. Même si socialement, l’indien est souvent déclassé, il trouve sa revanche quand vient le temps d’affronter la nature sauvage. 

16 octobre 2016

Némoville

Adèle Bourgeois-Lacerte, Némoville, Beauregard, Ottawa, 1917, 144 pages. (Préface de l’auteure)

« C’est au souvenir de Vingt mille lieues sous les mers et L’île mystérieuse, qui en fait suite, que j’ai intitulé mon livre Némoville, à la mémoire du capitaine Nemo, inventeur-propriétaire du Nautilus. On retrouvera le Nautilus dans mon récit ; je l’ai retiré de l’abîme pour quelque temps. Ceux que ce grand sous-marin a intéressés autrefois, seront heureux sans doute, d’en entendre parler de nouveau. » (l’auteure dans la préface)

L’histoire débute en 1873 dans le Pacifique. Un paquebot, emportant « des émigrés, mais non des émigrés de basse origine » vient d’échouer sur une île volcanique. Deux membres du groupe, Roger de Ville et Paul Lamontagne, lors d’une expédition de reconnaissance, découvrent l’épave du Nautilus, le sous-marin du capitaine Nemo. Ils projettent de le renflouer, mais plus encore, d’en faire le départ d’une ville sous-marine : Némoville. « Il ne serait pas si difficile de construire d’autres sous-marins, que nous pourrions relier entre eux par des couloirs-tubes, détachables à loisir ; quand l’un des sous-marins voudrait remonter à la surface, il n’aurait qu’à se détacher des autres ». Comment y parviendront-ils, l’auteure se garde bien de nous le faire savoir. « Quelques-uns à peine firent de faibles objections, mais d’autres, parmi ceux qui avaient beaucoup souffert de la méchanceté des hommes sur la terre, témoignèrent un véritable enthousiasme pour l’idée originale du jeune ingénieur. Un homme un peu âgé et d’aspect taciturne du nom de Richard, offrit même d’avancer les fonds nécessaires à la réalisation de ce projet extraordinaire. On décida de renflouer immédiatement le « Nautilus », et dès le lendemain on se mit à l’œuvre. »

On se retrouve quelques années plus tard. Roger est devenu le gouverneur de la ville. Lors d’une expédition de pêche en mer, il découvre un canot flottant, mais surtout une belle jeune fille dont il tombe amoureux. Elle s’appelle Gaétane. Or, le médecin de Némoville tombe aussi amoureux de la belle naufragée et voyant qu’il est repoussé, il décide de se venger. Pendant que Gaétane dort avec une amie dans un sous-marin, il détache celui-ci de la ville et les deux jeunes filles partent à la dérive. Le sous-marin finit pas s’amarrer sur une île volcanique où nos deux jeunes « robinson(nes) » se débrouillent plutôt bien. Après bien des recherches, Roger finit par retrouver sa Gaétane et le vilain est sévèrement puni. Mais coup de théâtre, Roger et ses comparses décident que la ville sous-marine a assez duré; il la coule et retourne dans le monde des terriens.


Rare roman de science-fiction dans la littérature québécoise. L’auteur ne s’embarrasse pas d’explications pseudo-scientifiques et le récit tourne assez vite en récit sentimental. Lacerte décrit un monde utopique où tout le monde est beau (sauf le docteur); indirectement, elle critique la mesquinerie du monde des « terriens ». 

« En 1891, Emma-Adèle Bourgeois (1870-1935), épouse d'Alide Lacerte, s'établit à Ottawa. Elle est née à Saint-Hyacinthe, mais elle a étudié à Trois-Rivières, où elle a pu croiser le poète de Yamachiche, Nérée Beauchemin, qui a probablement dédié un poème au couple, « Épithalame », en l'honneur de leur mariage, poème que l'on retrouve dans son recueil Les Floraisons matutinales (1897). Au début du vingtième siècle, Emma rend hommage à ses lectures de jeunesse en signant une suite de L'Île mystérieuse de Jules Verne, Némoville (1917), qui pourrait être le premier roman de science-fiction franco-ontarien. Comme l'a découvert Mario Rendace, elle continue d'ailleurs à creuser le filon vernien, signant « L'évadé de Minoussinsk » en 1925, qui prolonge plus ou moins Michel Strogoff. » (Trudel, Culture des futurs)

7 octobre 2016

Ballades de la petite extrace

Alphonse Piché, Ballades de la petite extrace, Montréal, Fernand Pilon, 1946, 99 pages (préface de Clément Marchand, dessins d’Aline Piché)

Le recueil d’Alphonse Piché, prix David 1947, contient 34 ballades. La ballade est un poème à forme fixe que Francois Villon a rendu célèbre avec « La ballade des pendus ».  Tous les poèmes du recueil (sauf un) contiennent trois strophes de huit vers (des huitains) suivies d’un envoi de quatre vers. En théorie, le dernier vers, comme un refrain, est identique dans les quatre strophes. L’envoi doit toujours débuter par un vocatif. La ballade constituée de huitains est construite sur trois rimes.  Finalement, le nombre de vers de la strophe est égal au nombre de syllabes par vers (dans un huitain, huit syllabes). Disons que Piché prend tout au plus quelques libertés avec ces règles.

Clément Marchand emploie presque toute sa préface à vanter le « naturel » de l’auteur en dépit de la facture très classique de sa poésie. « Ce qui me plait dans ces frustres ballades d’Alphonse Piché, où plus d’un vers pourtant gauchit et se béquille, c’est un accent de sincérité qui ignore les feintes et les réticences. »

L’archaïque « extrace » du titre a probablement été emprunté à Villon : «  Pauvre je suis de ma jeunesse, / De pauvre et de petite extrace ». Aujourd’hui on emploierait les mots « extraction » ou « origine ».  

C’est à Jean Narrache qu’on pense en lisant ces ballades,  même si le langage est moins oral, plus recherché et parfois précieux quand il aborde le thème amoureux : « Douce Mignonne qu’aime tant, / Douce Mignone, fraîche et bonne ».  

Sur les 34 ballades, j’en n'ai relevé qu’une qui soit franchement optimiste : « Le printemps nait pour tous les cœurs » (Printemps). Tout le reste constitue une vision assez noire de l’humanité. Piché — tout comme Marchand, Coderre et Desrochers — s’intéresse aux petites gens : ouvriers, commis, vendeurs de journaux (les toppeux), chiffonniers; mais aussi aux vieux qui errent en attendant la mort et aux vieilles qui hantent les églises. Il décrit ceux et celles qui vivent à l’ombre des grands bourgeois, qui mènent une vie sans espoir dans des quartiers pauvres, dans les ruelles urbaines. « Qu’elle est dure cette existence / Aux petites gens des trottoirs »; « Nous voilà bien, gens de bureaux, / Figure blême et maigrelette »; « Comme les rats sur les parquets, / … / Les toppeux courent, gringalets ».

Son discours s’universalise parfois et c’est sur la destinée humaine qu’il se penche. Encore ici, la vision est plutôt désespérante. Plusieurs poèmes se terminent par l’évocation de la mort, parfois même de façon très naturaliste : « Dans une boîte de valeur / Nous voilà tassé le physique ». Quelques poèmes abordent respectueusement le thème religieux et Piché adopte l’attitude du pauvre ou vilain pécheur repentant, indigne de l’amour de Dieu. « Mon Dieu, recevez la prière / D’un pauvre pécheur maladroit ». Deux poèmes font allusion à la guerre qui vient de se terminer pour dénoncer le sort qui est fait aux soldats : « Blessés, crevés, vétérans, hères ». Quelques poèmes abordent le thème amoureux : la femme est inaccessible et le poète, rejeté.

Comme le dit Marchand dans sa préface, la syntaxe est parfois approximative, mais on sent que le « message est authentique et vrai ». Il faut considérer le parti-pris de dérision du poète pour bien mesurer son pessimisme, comme ce me semble très clair dans le grotesque du poème suivant :

La bière

Frères, buvons à plein gosier,
Buvons avec inconséquence
Ainsi que poissons et noyés
Et honni soit qui mal y pense!
Buvons la bière à pleine panse
Sous les bons ordres du Bon Dieu
Qui fit pour nous fortes dépenses,
Buvons la bière à qui mieux-mieux.

Allons, crevons tous les celliers,
Buvons chopes en abondance;
Sans crainte, arrosons le brasier,
Noyons remords et conscience,
Noyons misère et indigence,
Qu'enfin de ce monde ennuyeux
S'échappe un peu notre existence
Buvons la bière à qui mieux-mieux.

Buvons, chantons sous les rosiers,
Étouffons toute souvenance,
Saoûlons nos rêves estropiés
Qui nous sont tristes doléances
Les jours de jeûne et d'abstinence;
Chantons en chœur, buvons joyeux
Demain nous guette la souffrance.
Buvons la bière à qui mieux-mieux.

ENVOI
Buvons à perdre toute science,
Les artistes ne sont heureux
Que défunts ou sans connaissance.
Buvons la bière à qui mieux-mieux.

1 octobre 2016

Triste

Triste événement, triste pour Monsieur Dostie, triste pour les archives littéraires québécoises.



28 septembre 2016

La lignée

Pays Gleba (Arthur Prévost), La lignée, Sorel, Édition du princeps, 1941, 71 pages.

On avait Jean Duterroir et Jean de la Glèbe, voici Pays Gléba, nom d’emprunt du journaliste et auteur Arthur Prévost (lire cet article d’Alain Stanké).

Le roman de Prévost apparaît assez tardivement dans le courant du terroir. Disons-le d’emblée, il présente de sérieuses lacunes à tout point de vue. L’édition est très modeste, probablement un compte d’auteur. Chacun des chapitres est précédé de quelques citations empruntées à Jean Giono. La copie presque phonétique du langage des paysans rend la lecture parfois difficile. Ceci dit, l’auteur connaît beaucoup de vieilles expressions qui pourraient intéresser les linguistes.

Onésiphore Terrien (ne vous fiez pas au jeu de mots, le roman n’est pas humoristique) possède une terre qui a toujours appartenu à ses ancêtres. Vieux et veuf, il fait donation à son fils aîné Onésime qui doit en retour assurer ses vieux jours. Celui-ci entend dire que certains compatriotes sont partis en Alaska et en sont revenus couverts d’or. Un automne, trois ans après son mariage, plutôt que de prendre la route des chantiers, il décide d’aller tenter sa chance au Klondike. Il en revient un an plus tard, enrichi, mais entre-temps sa femme enceinte est morte avant même d’avoir mis au monde son enfant. Peu importe, un an plus tard il épouse sa belle-sœur Malvina. Comme il est riche, il doit s’occuper de son argent et il néglige sa terre. En fait, il est toujours en ville pour affaires. Sa femme, inquiète de le voir seul dans un tel lieu de perdition, lui propose de vendre la terre et de déménager à Québec. Quand le vieux Onésiphore apprend la nouvelle, il argumente tant qu’il peut pour que son fils change d’idée. Rien n’y fait, celui-ci est bien décidé. Le vieux en meurt.

On y trouve tous les clichés agriculturistes : le mariage du paysan avec sa terre, le lien entre la terre et le divin, le chapelet des générations, le devoir de mémoire, le désir du descendant mâle, la femme procréatrice, la ville corrompue...

La seule particularité du roman, c’est l’insistance sur l’incompatibilité entre la terre et l’argent. Mais encore une fois, c’est une vieille idée que les terroiristes ont développé pour garder les paysans en dehors des villes, canadiennes ou américaines.

Extraits

« On aime la terre ou on aime l’or.
Il est impossible d’aimer les deux à la fois.
Le cultivateur a beau être riche de terre, de soleil, de liberté, il n’est jamais riche d’or. Il sait que l’or, ça ne vaut rien. L’étalon-or ne l’intéresse pas, l’étalon tout court, oui. » (p. 19)

« Son homme, trop occupé par la question monétaire néglige celle qui a nourri toute la lignée. Cette pauvre terre soupire en silence de ne pas être fécondée, de pas être  déchirée par le socle de la charrue, comme elle l’a été depuis de très nombreuses années. Son sein ne renferme plus les produits qui la gonfle; orgueilleuse de son utilité, de son indispensabilité.
Onésime néglige autant sa femme que sa ferme. C’est à peine s’il a le temps de songer à se faire des héritiers. Depuis trois ans qu’il est marié Malvina, elle ne lui a donné qu’une fille, Marie-Blanche, à peine âgée d’un an. » (p. 44)

« L’or qui empêche la multiplication des sillons, des terres, des enfants, des familles, des paroisses. » (p. 48)

« Ce soir-là, la terre ne procure aucune jouissance, c’est qu’on la trompe, elle, la terre, elle qui pendant des années se laissa féconder en souriant pour enfanter le pain de l’hostie comme le pain de ménage, sans jamais regimber, en acceptant toujours son lot.
C’est que la terre tient rancune, elle tient rancune tant qu’on a pas fait la paix avec elle; tant qu'on ne l’a pas aidée à remplir la tâche qu’elle a à faire dans la création, la création perpétuelle. » (p. 60)

« Les gens d’la ville sont des dévergondés, des galvaudeux, des fainéanteux, des gambardeux. » (p.  63)

L’auteur cite Savard et Ringuet.
Il décrit une soirée d’élection.

16 septembre 2016

Fleurettes canadiennes

Oswald Mayrand, Fleurettes canadiennes, Chez l’auteur, Montréal, 1905, 88 p. (Portrait de l’auteur en frontispice) (illustré de planches hors texte d’Albert Ferland, Albert Samuel Brodeur, Georges Latour, Paul Caron, Edmond-Joseph Massicotte et Joseph Labelle.)

Oswald Myrand est le fils de Zéphirin.

Le livre est richement illustré. Cependant, Stéphanie Danaux  (L'iconographie d'une littérature) a raison de déplorer le « manque d’unité visuelle », « la médiocrité de la reproduction photomécanique » et de conclure que « Fleurettes canadiennes reste une édition mineure, tant du point de vue littéraire qu’artistique ».

Le recueil compte trois parties : Chants d’enthousiasme, Histoire et légende, Vers plus intimes.

Dans un poème liminaire, le poète énumère tous les gens à qui il dédie son recueil.

Chants d’enthousiasme
Le poète a réuni des poèmes qui témoignent de ses exaltations, de ses plaisirs, de ses émotions. Cela va de la femme idéale jusqu’à la patrie en passant par la nature, la liberté et la fête de Noël.  « Un front majestueux où plane le génie, / Des yeux illuminés par le feu d'un grand cœur, / Une bouche au sourire exempt de tour moqueur, / Une voix dont le calme exhale l'harmonie »

Histoire et légende
Le titre m’apparait plus ou moins juste. Il évoque la bataille de Saint-Eustache et la guerre de 1870 contre les Prussiens. Les éducateurs de Ferme-Neuve ont droit à ses éloges. Enfin, il y a la « Légende des guérets » : un laboureur qui ne respecte pas le repos obligatoire du dimanche est englouti sous une avalanche de pierres. « La terre tressaillit sous l’œil du Créateur : /  Ouvrant son sein d’argile au vil blasphémateur ».

Vers plus intimes
Le titre aurait aussi pu être « Vers plus personnels », personnels dans le sens qu’ils sont souvent des vers de circonstances : deux acrostiches sont dédiés à des jeunes filles, quelques poèmes à ses amis dont un qui fut frappé par la foudre, l’un à une religieuse, etc. Le meilleur poème et le seul qui mérite un petit détour, c’est celui qui clôt le recueil. Le voici.


PENSÉE ULTIME

À toi que j'estimais le meilleur de moi-même,
En qui j'avais rêvé d'éterniser mon nom,
À toi, Georges, mon fils, cette page suprême
D'un si lugubre ton.

Jusqu'à ce vingt novembre, en l'an dix-neuf-cent-quatre,
Jamais je n'avais vu mourir un être humain.
Près du mien, le premier ton cœur cessa de battre:
Douloureux lendemain !

J'appris comment on meurt, c'est toi qui fus mon maître
Enfant, dors doucement le sommeil du tombeau,
En attendant le jour où nous pourrons connaître
L’éternel renouveau.


Montréal, 20 novembre 1904.