14 décembre 2020

COMPAGNON DES AMÉRIQUES

 En mémoire de Gaston Miron décédé le 14 décembre 1996.

« Ayant été remis plusieurs fois sur le métier, entre 1956 et 1961, toujours après qu’il eut subi l’épreuve de la récitation en privé ou en public, comme ce fut à l’époque le cas pour la plupart de mes compositions, ce poème a connu de nombreuses versions. L’une d’elles a paru dans La Presse, en 1956, je crois. Le deuxième vers du texte était ainsi énoncé: « Canada ma terre amère ma terre amande ». Pourtant, la même année fut publié « Un homme », qui devint par la suite « L’Octobre » où le mot Québec était attesté. Une indécision a donc persisté quant à la nomination de ce pays que je tentais de circonscrire et qu’en ces années les vocables Canada et Canada français recouvraient encore. Dans mon cheminement, l’idée d’indépendance me tourmentait depuis 1957, et la lecture de Portrait du colonisé d’Albert Memmi y fut pour quelque chose. Je devins indépendantiste avoué, en 1959, en accord avec le groupe de La Revue socialiste (pour l’indépendance absolue du Québec). J’appris à Paris, en 1960, à ma grande joie, la fondation du RIN. À mon retour, en 1961, la substitution du mot Québec au mot Canada devenait logique, pour ne pas dire toute naturelle. « Compagnon des Amériques » fut publié, tel qu’on le lit aujourd’hui, dans le cycle de La Vie agonique (Liberté, mai-juin 1963). » (Gaston Miron, L’homme rapaillé, L’Hexagone, 1994)

Compagnon des Amériques

Québec ma terre amère ma terre amande

ma patrie d’haleine dans la touffe des vents

j’ai de toi la difficile et poignante présence

avec une large blessure d’espace au front

dans une vivante agonie de roseaux au visage

 

je parle avec les mots noueux de nos endurances

nous avons soif de toutes les eaux du monde

nous avons faim de toutes les terres du monde

dans la liberté criée de débris d’embâcle

nos feux de position s’allument vers le large

l’aïeule prière à nos doigts défaillante

la pauvreté luisant comme des fers à nos chevilles

 

mais cargue-moi en toi pays, cargue-moi

et marche au rompt le cœur de tes écorces tendres

marche à l’arête de tes dures plaies d’érosion

marche à tes pas réveillés des sommeils d’ornières

et marche à ta force épissure des bras à ton sol

 

mais chante plus haut l’amour en moi, chante

je me ferai passion de ta face

je me ferai porteur de ton espérance

veilleur, guetteur, coureur, haleur de ton avènement

un homme de ton réquisitoire

un homme de ta patience raboteuse et varlopeuse

un homme de ta commisération infinie

l’homme artériel de tes gigues

dans le poitrail effervescent de tes poudreries

dans la grande artillerie de tes couleurs d’automne

dans tes hanches de montagne

dans l’accord comète de tes plaines

dans l’artésienne vigueur de tes villes

dans toutes les litanies

de chats-huants qui huent dans la lune

devant toutes les compromissions en peaux de vison

devant les héros de la bonne conscience

les émancipés malingres

les insectes des belles manières

devant tous les commandeurs de ton exploitation

de ta chair à pavé

de ta sueur à gages

 

mais donne la main à toutes les rencontres, pays

toi qui apparais

par tous les chemins défoncés de ton histoire

aux hommes debout dans l’horizon de la justice

qui te saluent

salut à toi territoire de ma poésie

salut les hommes et les femmes

des pères et mères de l’aventure

VERSION DE 1956



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