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10 juillet 2026

Cet été qui chantait

Gabrielle Roy, Cet été qui chantait, Montréal, Les éditions françaises, 1972, 204 pages (Illustrations de Guy Lemieux et préface d’Adrienne Choquette).

Gabrielle Roy, l’été venu, déménageait à Petite-Rivière-Saint-François où elle avait un chalet depuis 1957 (Le voir sur internet). Aujourd’hui, ce chalet accueille des artistes en résidence.

Cet été qui chantait se lit comme une promenade au bord du fleuve. Pas de grande intrigue, mais une série de petits récits, presque des instantanés, cueillis dans un été passé dans ce petit village de Charlevoix. Et c’est ce qui fait son charme.

Roy regarde tout : les vaches, les oiseaux, les fleurs, les voisins… Même les « riens » du quotidien deviennent des moments pleins de sens. Elle a ce talent de rendre vivant ce qu’on ne remarque plus ou ce qui peut sembler insignifiant. Une clochette au cou d’une vache, une corneille qui s’attarde, une mare au crépuscule, le chant de l'ouaouaron : tout prend une dimension poétique.

La plupart du temps, elle est seule, mari et amis ne se pointant qu’à l’occasion. On comprend qu’elle est là pour écrire, pour être tranquille, pour écouter le monde autour d’elle. Et dans ce silence, elle tisse des liens, surtout avec Berthe (à qui elle dédie le livre), mais aussi avec les animaux, qu’elle décrit comme s’ils portaient vraiment attention  aux humains.

Certaines histoires marquent plus que d’autres : la corneille Jeannot, qui finit par mourir chez elle, ou encore cette vieille Martine qu’on emmène voir le fleuve comme dernier pèlerinage.

Une histoire, « L’enfant morte », se détache de l’ensemble, un souvenir triste que l’odeur des roses a fait surgir. Lors de ses débuts comme enseignante au Manitoba, elle a été confrontée à la mort d’une enfant.

C’est ma lecture du dernier et magnifique livre de Monique Proulx (Le bien ne fait pas de bruit) qui m’a incité à relire Cet été qui chantait. Proulx fut artiste en résidence au chalet Gabrielle-Roy et elle a bien connu Berthe.

Belles illustrations de Guy Lemieux.

Extrait

Aujourd'hui les vaches sont sur le flanc. Couchées toutes trois ainsi que leurs veaux. À ne rien faire qu'à se laisser délivrer par le vent chaud des mouches, taons et frappe-à-bord. C'est la première fois que je voyais cela : en plein jour, pattes repliées sous elles, orientées toutes de manière à recevoir ce vent béni entre les cornes, des vaches se laissant vivre! Je ne les avais jamais vues jusqu'ici que se grattant d'une patte, se grattant de l'autre, la queue en moulinet, les oreilles agitées, le dos parcouru de tressaillements, en état de défense tout le temps contre les insectes qui les torturent. Même en dormant. J'avais fini par penser qu'il était naturel pour elles de dormir deux minutes par-ci, deux minutes par-là, et de vivre et de mourir pour ainsi dire debout. Aujourd'hui seulement, à les voir enfin au repos, je comprends que ce n'est pas beaucoup plus naturel que ce ne le serait pour nous de passer toute notre vie debout.

En coupant à travers le champ où elles étaient si bien à leur aise, je fis attention pour ne pas les déranger et les obliger à se lever.

Aucune ne se leva, mais chacune comme je passais me salua vaguement du fond du regard. Elles parurent me reconnaître au premier coup d'œil aujourd'hui. À cause du vent sec qui leur éclaircissait le cerveau?

Peut-être, mais peut-être aussi à cause de mon petit chapeau blanc. J'ai remarqué qu'elles semblent plus vite me reconnaître lorsqu'elles le voient poindre à travers les aulnes. Toujours d'ailleurs avec une certaine stupéfaction, comme si elles se demandaient :

« Quand est-ce qu'elle va donc s'acheter un autre chapeau? Depuis le temps qu'on lui voit toujours le même! » (P. 115-116)

Gabrielle Roy sur Laurentiana

Bonheur d’occasion

La Petite Poule d’eau

Alexandre Chenevert

Rue Deschambault

La montagne secrète

Ces enfants de ma vie 

La route d'Altamont

La rivière sans repos

De quoi t’ennuies-tu Éveline?

Un jardin au bout du monde

29 mai 2026

L’en dessous l’admirable

 

Jacques Brault, L’en dessous l’admirable, Montréal, PUM, 1975, 51 p.

Recueil difficile, philosophique, qui flirte avec les théories de l’absurde. On comprend que Brault plonge au plus profond de soi (l’en dessous), fait table rase de ses anciennes croyances jusqu’à parvenir au rien : « ici, le rien règne et repose ». Vidé de toute émotion, coupé de toute relation, sans chemin spirituel, il ne reste qu’un « semblant d’être » :

pas de mots et pas de silences là ni même absence
quelque chose rien comme un froid d'avant le monde
et nébuleuses galaxies espaces non calculés
ô vide
plus loin que le dégoût d'exister plus loin que tout

Il semble que « l’admirable ne se manifeste qu’aux retours d’en dessous ». Et l’admirable tient à si peu; tout au plus, c’est un petit espace pour (sur)vivre dans un monde insignifiant :

                        et je viens les yeux fermés
       où tu étais venue
je viens me souvenir
                               avec des douleurs
       réapprises aux épaules
je viens comme un matou de nuit
                                                 rôdeur parmi
        les détritus
c'est toi oui que je trouve grise cernée de folie
vigne tombante contre un mur de briques
et cela aussi si près de l'en dessous
         cette splendeur
de bric-à-brac de broche à foin
                                                  est
                                               le plus pur amour

22 mai 2026

La poésie ce matin

Jacques Brault, La poésie ce matin, Montréal, Parti pris, 1973, 118 p. (Coll. Paroles 30)

Le recueil est d’abord paru en France en 1971 chez Grasset. Il est très difficile d’en faire le compte rendu, car, entre la première partie et la huitième, beaucoup de sujets sont soulevés. Je m’en suis donc tenu à relever ce qui me semblait le sujet de chacune d’elles, en laissant la parole au texte de Brault.

I — Le poète s’est engagé, s’est compromis, mais n’est plus sûr que sa parole ait eu du poids.  

parler c'est ne vivre
que de vent
ce qui reste
ta bouche remuante
quand tout est foutu
puis un peu de noirceur
à la clarté des gestes
se taisant

II — Le bel avenir du Québec, que plusieurs ont esquissé dans les années 60, n’était peut-être qu’un rêve. La patience finit par s’user. Il décrit un peuple coincé, incapable d’évoluer.

si belle soit la terre promise ailleurs en d'autres mondes
ce n'est pas ici

nous gèlerons sur place comme pères et mères
nous craquerons de froid de folie
nous ne partirons pas

III — Comment survivre dans un monde qui ne répond pas aux appels, dans cet univers où rien n’arrive au bon moment, que tu déchiffres mal, comme si tu étais étranger chez toi.

un caillou épuisé de poussière
jamais n'a heurté personne

il porte son poids en marge
des bruits des espaces des espoirs

tout de pierre et sans névrose
il ne demeure qu'en lui-même

IV — On entre dans la sphère du privé : sa mère, avec sa vie de misère, ses petites joies, sa rudesse en est la figure titulaire :

le savon de ménage les chaussettes trouées ton ventre
ballonné de pain humide
ta fatigue sur les carreaux de cuisine tes mains
peuplées d'échardes
le seau de saletés le poêle éteint le sifflement
des robinets la radio braillarde

V — L’humanité s’est perdue, l’espoir est mort et les pires horreurs surviennent

Vietnam Chicago Prague Biafra Bolivie et les autres
sans oublier le Québec ainsi soit-il
suppliciés entre pinces et pesanteur et par la grâce
des puissants-pourris

VI — Perdu dans un monde qu’il ne sait plus déchiffrer, le poète apparait comme un être vidé de sa substance.

ne me demandez pas le chemin
je suis à la remorque d'un horizon
aveugle sourd mais qu'il traverse bien
les ruines à naître
à défaut de cloisons

VII — L’art peut être une échappatoire (ce que lui inspirent les photos de Mia et Klaus).

Voici qu'entre l'avenir et le passé s'offre un présent habitable, une vérité véritable. Liberté d'être au monde, de vivre sans qualité, ainsi que la toute première molécule chercheuse d'un autre à elle semblable.

VIII — Sa femme et sa fille, et la ville grouillant de vie, plus ou moins décousue, demeurent ses plus sûrs ancrages.

tu es l'épousée du pire en douceur         
la fileuse des riens mal cardés
repasseuse en tablier de grande tenue
et sans gloire silencieuse à la fenêtre
depuis si longtemps les mains comme torchons de clarté
avec une lueur des lendemains aux cils
quand passe le facteur tout droit

La 4e de couverture de l’édition française (Paris, Grasset, 1971, 116 p.)

« Après Mémoire, où il établissait le bilan d’un pays vécu au futur comme au passé, Jacques Brault tente, dans La poésie ce matin, d’organiser une polyphonie de l’existence quotidienne. Mais vivre cette « vraie vie », dont Rimbaud déjà disait qu’elle était « absente », nécessite le courage de traverser lucidement la nuit, celle du fatalisme historique, celle de l’absurde inhérent à la condition humaine, celle des violences suscitées en vue de toutes les exploitations de la naïveté, celle de l’à-quoi-bon érigé en nouvelle mystique, celle… mais cette nuit risque d’être sans fin si l’on n’y veille pas. Car le matin viendra sûrement, la poésie de tous les âges a choisi de le saluer, de l’accueillir, de le signer de notre nom d’homme. Comme une promesse tenue malgré tout. Tel est l’itinéraire de ce livre qui part du Québec pour aller au monde et qui revient au Québec après une nuit d’absence, à l’heure où le matin résume tout le bonheur de conjuguer la vie au présent. »

 

10 avril 2026

Un jardin au bout du monde

Gabrielle Roy, Un jardin au bout du monde, Montréal, Beauchemin, 1975, 219 p.

Dans Un jardin au bout du monde, Gabrielle Roy présente quatre récits qui mettent en scène des immigrants installés dans l’Ouest canadien. Les deux premières nouvelles ont été écrites au début des années 1960.

Un vagabond frappe à notre porte
Un étranger frappe à la porte de la famille Trudeau, qui vit isolée dans la vaste plaine du Manitoba. Prétendant être un parent venu du Québec, il s’invite chez eux. On devine vite qu’il est un imposteur. Habile à faire parler ses hôtes, il recueille leurs confidences puis, à partir de celles-ci, leur raconte l’histoire qu’ils souhaitent entendre. Conteur remarquable, il exploite la nostalgie qu’ils éprouvent pour leur terre natale. Tous finissent par tomber sous son charme, sauf la mère. Un jour, sans prévenir, il disparaît. Quelques mois plus tard, la famille reçoit une lettre : il s’est arrêté chez leur oncle, installé en Alberta. On comprend alors que l’homme passe de famille en famille, emmagasinant des informations pour mieux se faire accepter. Lorsqu’il repasse quelques années plus tard, le père l’accueille froidement, tandis que la mère se montre hospitalière, reconnaissant en lui le conteur exceptionnel qui avait su apporter un peu de rêve dans leur quotidien monotone.

Où iras-tu Sam Lee Wong ?
Sam Lee Wong quitte la Chine, surpeuplée, dans l’espoir de trouver un lieu où il pourrait s’épanouir. Aidé par une société d’aide aux immigrants chinois, il émigre au Canada et s’installe à Horizon, en Saskatchewan, ayant entendu dire que la région possède des collines semblables à celles de son village natal. Il y ouvre un petit restaurant qui prospère jusqu’à ce qu’une sécheresse ruine ses efforts. Le boom pétrolier vient aggraver la situation : des hommes d’affaires arrivent dans la région et il perd la location de son établissement. Croyant à tort qu’il s’apprête à quitter Horizon, les habitants organisent une fête en son honneur. Sam Lee Wong comprend alors qu’il vaut mieux partir et recommencer ailleurs. Il choisit Sweet Clover, juste de l’autre côté des collines.

La vallée Houdou
Des Doukhobors récemment immigrés cherchent un endroit où s’établir, un lieu qui leur rappellerait leur Caucase natal. La plaine infinie ne les attire guère : elle leur semble sans commencement ni fin. Avec l’aide d’un agent d’immigration, ils découvrent finalement une vallée qui paraît inculte mais qui leur parle immédiatement : la vallée Houdou.

Un jardin au bout du monde
« Ainsi, un jour que m’amenait sur cette route une étrange curiosité — mais plutôt une tristesse de l’esprit, ce goût qui assez souvent m’a prise de découvrir et de partager la plus totale solitude — j’ai vu devant moi, sous le ciel énorme, contre le vent hostile et parmi les herbes hautes, ce petit jardin qui débordait de fleurs. »

À Volhyn, un village isolé du nord de l’Alberta, vivent Martha et Stépan Yaramko, deux immigrants ukrainiens âgés dont les enfants sont partis. Tandis que Stépan, amer, s’est coupé du monde, Martha, malade, trouve du réconfort dans son jardin, qui devient le symbole d’un bonheur fragile malgré la solitude et la rudesse du paysage.

Comme dans l’ensemble de son œuvre, Gabrielle Roy excelle à saisir les motivations humaines et les contorsions que chacun doit accomplir pour s’ajuster à la fois aux normes de son époque et aux imprévus de l’existence. Elle dépeint avec beaucoup de finesse les vastes plaines : l’omniprésence du vent, l’impression d’isolement que suscitent ces horizons immenses, à peine ponctués de quelques bosquets d’arbres.

On y retrouve plusieurs de ses thèmes de prédilection : le pouvoir des récits, les tensions familiales, la nostalgie du pays perdu, les incertitudes de l’immigration, l’éloge de l’errance, l’accord — parfois difficile — avec le paysage, les retours sur le passé et la quête du sens d’une vie.

Extrait

Ainsi en allait-il à présent de ses pensées. Elle n'était plus de force pour les abrutissantes besognes. Elle ne se donnait plus qu'à son petit jardin et, ce faisant, tout comme des plantes que l'on entretient, ses pensées aussi se dégageaient du silence et de l'habitude. Et elles devenaient pour Martha une com-pagnie. Il lui semblait qu'elles étaient belles, solitaires. Parfois elle s'étonnait de les trouver siennes. Ce jour-là rôda en son cœur le sentiment que ses pensées étaient trop hautes pour être d'elle seulement. Mais de qui d'autre eût-elle pu les tenir? Peut-être les avait-elle toujours eues, mais très loin en elle enfermées, indistinctes comme la fleur à venir dans sa graine si terne. Et, si elle n'avait pas perdu sa robuste santé, si elle n'avait pas senti se cogner à l'âme, comme un papillon affolé, l'idée de sa mort, aurait-elle seulement prêté attention à ses pensées, aurait-elle su qu'elle menait une existence humaine?

Se traînant sur les genoux, elle fit place nette autour des cosmos. Elle leur parlait tout ce temps, les félicitant de leur bonne nature, des fleurs de pauvres, sans aucune espèce d'exigence, vivant en presque n'importe quel sol, renaissant de leur graine tombée à l'automne; mais elle n'en avait pas moins aimé davantage certaines de ses plantes qu'elle avait eu beaucoup de mal à sauver. Alors elle eut comme une pensée de colère. Pourquoi, se demanda-t-elle, une petite vie aussi douce, aussi tranquille que celle d'une fleur avait-elle tant d'ennemis? (p. 132-133)

23 janvier 2026

Le temps des villages

Adrienne Choquette, Le temps des villages, Notre-Dame-des-Laurentides, Les presses laurentiennes, 1975, 215 pages (couverture de Michel Champagne, préface de Suzanne Paradis)

Le recueil est publié deux ans après le décès de l’autrice. Pour rappel, Adrienne Choquette a donné son nom au prix qui récompense le meilleur recueil de nouvelles de l’année.

L’action se déroule dans un petit village au sud de Shawinigan (Almaville), aujourd’hui avalé par la ville. L’autrice y a vécu jusqu’à son adolescence.

La rivière — À l’origine de la paroisse. Le bleu. Les variations de la rivière St-Maurice.

Le village — Comme la rivière, le village paraît lisse en apparence, mais il est secoué par toutes sortes de remous. Histoire d’un commissaire d’école qui ne savait pas lire.

Le temps des fraises — Pendant 15 jours, femmes et enfants récoltent des fraises des champs sous un soleil intense pour les vendre au marché.

Arthurette — Arthurette, considérée comme faible d’esprit, après la mort de son frère jumeau, travaille chez les sœurs Brisson qui la maltraitent. Un incident avec un jeune garçon choque le village, mais le vicaire parvient à apaiser la situation.

Une noyade — Un enfant se noie. On le repêche six heures plus tard. Désarroi de la mère, une veuve qui a déjà perdu ses trois autres enfants en raison de la tuberculose.

Jeux olympiques à l'horizon — Un ancien boxeur entraîne sa fille à la natation. Afin qu’elle progresse, il lui faudrait des soutiens financiers qui lui permettraient de vivre à Montréal. Pourtant, personne ne pose le moindre geste. Lorsqu’elle finit par réussir, soudainement, tout le village revendique son succès.

Les sœurs Brisson — Deux sœurs, liées par testament (si tu te maries, tu perds ta part), se détestent et se pourrissent mutuellement la vie sous le regard du village qui s’amuse du spectacle.

La fête — En mai, l’ouverture des vannes du barrage attire chaque année les curieux et les villageois.

Bonchien — Un chien, longtemps entraîné à la cruauté, est sauvé par une voisine à laquelle il voue un attachement exclusif et sans réserve.

Johnny-Catin — Pas vraiment un récit. Éloge de l’hiver. Johnny Catin est une espèce d’original qui sculpte des personnages de glace.

La robe de velours — Un forgeron a épousé une femme séduisante rencontrée à Montréal. Sans qu’il ne s’en rende compte, elle le manipule et le trompe. (Meilleur récit)

Quelques autres du village — L’histoire de la mère Diotte, abandonnée par ses enfants, et de ses voisins, les Gervais, une grosse famille rude et travaillante, mais unie.

L'hôpital — Joachin, un bûcheron qui doit monter le lendemain en forêt, est frappé par un mal mystérieux qui le cloue au lit. Dans sa vanité d’homme fort, il refuse qu’on fasse appel au médecin jusqu’à ce qu’on le force. (Meilleur récit)

Le silence au village — Un soir d’été. Réflexions de l’autrice sur son petit village, sur ses liens avec sa mère

Mon village et l'art pictural — Grâce à sa persévérance, le jeune vicaire parvint à convaincre le prêtre ainsi que les paroissiens d’autoriser un artiste reconnu à redécorer l’église.

Le drame L’autrice revient sur le drame des sœurs Brisson. Jusqu’à la fin, elle se font la guerre et empestent l’atmosphère du village. Réflexions sur les humains qui passent et les lieux qui leur survivent.

L’autrice, à la manière de Gabrielle Roy, fait preuve d’une observation fine et d’un vrai talent pour capter une atmosphère : « Durant bien des jours c'était tout gris et tout brun au village. Plus de feuilles aux branches ni de fleurs dans les jardins durcis. Le vent. Le froid. Nos chiens n'aboyaient plus que par instinct de conservation, surpris par l'écho qui renvoyait leurs voix. Il semblait que la rivière elle-même se retirât de la vie, nous entraînant tous dans une sorte de mort lente. Quelque chose de mauvais habitait l'air, menace suspendue, indiscernable, qui nous faisait nous hâter vers nos maisons où les lumières s'allumaient tôt par défi à l'étrangeté des nuits de novembre. Certains villageois, sensibles au mystère de la saison, s'entretenaient en hésitant de sujets insolites qui avaient rapport avec les mondes invisibles. » (p. 121)

Ce recueil méritait de sortir de l’oubli. Je crois qu’il faut un certain âge pour l’apprécier. Dommage que la littérature contemporaine ait tant besoin de drames percutants, alors que nos vies tiennent à tellement peu de choses. « Longtemps après qu’il ne restera plus trace des générations de mon village et que l’on cherchera en vain nos tombes, la rivière coulera sous le pont et usera patiemment la digue de béton, comme elle le faisait déjà au temps de mon enfance. »

« Pour moi je dois à mon village — ou à mon enfance -— d'avoir appris à ne pas séparer le cœur humain d'avec lui-même, à ne pas le couper de ses parties d'ombre, sinon il n'est qu'à demi vivant. » (Avant-propos)

Adrienne Choquette sur Laurentiana
La Coupe vide (1948)
La nuit ne dort pas (1954)
Laure Clouet (1961)
Le Temps des villages (1975)
Confidences d’écrivains canadiens (1939)

28 novembre 2025

Chemin de desserte

André St-Germain, Chemin de desserte, S.l., S.e, 1973, 46 pages.

Chemin de desserte se compose de deux suites poétiques, « Loterie » et « Jeu de corps ». La poésie de St-Germain est très élusive, toute en délicatesses, très lisse, limpide. Il aborde un sujet encore présent à son époque, mais qui appartient peut-être davantage aux années 1950. Dit simplement : comment s’affranchir de la morale religieuse et donner libre cours à ses désirs?

Qui sont ces mages qui apparaissent dès le premier vers et qui reviennent ici et là dans le recueil :

les mages ont donné le signal du départ

nous sommes partis à petits pas

à petits touchers du bout des doigts

ne pas froisser nos vertus nos pudeurs

de peur de croiser nos fers avec des étrangers

nous avons couru à grandes enjambées

à regards furtifs longs et significatifs

les cils rabattus sur nos désirs

les mains moites sur nos genoux

 

Les mages sont bien entendu les tenants de la morale qui enseignaient que le corps est à la source de tous les péchés.

Dans la seconde partie, St-Germain évoque le cheminement qui mène à la libération. Pour le poète, celui-ci est progressif et ne va pas sans une certaine culpabilité :

je tire à moi ce corps

je le caresse embrasse caresse embrasse

réchauffer la surface du front.      tracer

mon chemin de croix      petit enfant de choeur

pauvre petit enfant de chœur

 

Comme extrait, voici le dernier poème du recueil. La libération du désir est exprimée par la métaphore de l’eau :

nous rythmons nos corps au temps de la terre

nous valsons nous dégringolons

nos lèvres ouvrent le sable reflué

les grandes eaux coulent déboulent les rocs   

les grandes eaux nous entraînent

le ressac du ruisseau

la cataracte furieuse

l'humide amour nous coule sur le dos

nous sommes embrasés le rire superbe

des hommes ensorcelés par les fièvres des anses

le sas est ouvert

nous avons ensorcelé la mort

21 novembre 2025

Les poubelles mangeoires célestes

Claude Grenier, Les poubelles mangeoires célestes, Montréal, Éd. du cri, 1970, n. p.(Illustrations : Marie-Andrée et Mario Bodet)

Le recueil de Grenier s’inscrit dans la mouvance révolutionnaire des années 1960. Le discours qu’il développe me semble très articulé. En fait, il décrit son cheminement, de l’engagement au nihilisme révolutionnaire.

Au départ, le poète doit lutter contre lui-même : il est si facile de se taire, de « faire semblant de vivre, épauler ceux qui ne parlent plus, ceux qui se taisent ». Mû par la colère et une certaine violence, il rêve d’en découdre avec les « grippe-cerveaux » : « je me mettrai bientôt des mots de sang au bout des poings, je les brandirai bien haut et bang! » Le poète déplore que sa révolte l’isole. Même son amoureuse semble l’avoir abandonné ou trahi : « ils ont fondu sur ELLE. et c'est ainsi qu'ELLE a quitté, pâle Opale, l'Ovale pour aller renaître... pas très loin de moi, métamorphosée par les maléfiques grippe-cerveaux. »

Dans la seconde partie intitulée « Le cri », l’auteur affirme qu’il est trop tard pour intervenir et que la bataille est déjà perdue : « pauvres fous! nous cherchions encore sous nos visages crayeux les mots et les gestes du changement, les mots et les gestes de l'identité librement reconnue. pauvres fous! // fini le temps des mots! / il faut passer à autre chose ».

Les « grippe-cerveaux » ont déjà mis au pas la société, ce que symbolise les « poubelles-mangeoires » : « mais ses poubelles multicolores continuent de s'entasser. / ses poubelles scintillantes montrent leurs tripes fleuries et leurs fleurs farcies. / la ville ne bascule plus et tout va bien pour les pauvres petites bêtes à gestes qui vivent accroupies autour des poubelles-mangeoires-célestes. / tout va bien pour les pauvres petites bêtes à gestes qui fouillent et grignotent dans les poubelles. » Le citoyen repu, il est facile de le manipuler, de lui faire gober n’importe quoi : « Quelqu’un regarde partout dans ma tête. / quelqu’un qui joue de la clef dans mes serrures ».

Pour terminer son recueil, Grenier règle ses comptes avec le milieu artistique : il passe à tabac les « criticateurs-à-poulx », les « épouvantails des salons littéracrétinaires », les « poétiartistes du fleuve et de la terre, du pain de ménage et du sirop d’érable ». On comprend que pour lui, artiste et engagé sont des mots indissociables.

Il termine par un cri de guerre, cri de désespoir, comme s’il n’y avait plus rien à changer et que la seule solution était de tout reprendre à zéro : « DÉTRUIRE! DÉTRUIRE! LES GALÉRIENS EN ONT ASSEZ »

Grenier s’inscrit dans une certaine contre-culture bien que son discours soit très policé. Il dénonce davantage le mode de vie de ses concitoyens que les structures sociales. Son écriture se déploie souvent par accumulation, les vers s’étirent et deviennent des phrases. Il use d’une assez grande liberté dans la mise en page, mais n’utilise pas le joual, et ne profère pas de grossièretés, comme Vanier. Les références à la sexualité et à la drogue sont accessoires. À quelques mois d’Octobre 70, il est à se demander si Grenier a été arrêté. Je n’ai pas la réponse.

5 octobre 2025

L’amélanchier

Jacques Ferron, L’amélanchier, Montréal, éditions du jour, 1970, 157 p. (Coll. Les romanciers du jour 56)

« Je me nomme Tinamer de Portanqueu. Je ne suis pas fille de nomades ou de rabouins. Mon enfance fut fantasque mais sédentaire de sorte qu’elle subsiste autant par ma mémoire que par la topographie des lieux où je l’ai passée, en moi et hors de moi. Je ne saurais me dissocier de ces lieux sans perdre une part de moi-même. « Ah! disait mon père, je plains les enfants qui ont grandi en haute mer. » Fin causeur et fils de cultivateur, il se nommait Léon, Léon de Portanqueu, esquire, et ma mère, ma douce et tendre mère, Etna. Je suis leur fille unique. »


L’enjeu qui porte le récit est donné dès le premier paragraphe. Tinamer (anagramme de Martine, fille de Ferron) déclame son nom et son ascendance; elle annonce que son enfance sera l’objet du récit; elle insiste sur ses liens forts avec les lieux (nomades, rabouins, sédentaire); elle précise les moyens qui lui permettent de « vaincre  le temps » (la mémoire et la topographie); elle insiste sur l’interrelation des mondes intérieur et extérieur (« en moi et hors de moi ») et, finalement, elle désigne ses parents en insistant sur l’apport de chacun en regard de l’enfant qu’elle a été.


Ainsi commence la quête de Tinamer.  Elle a maintenant vingt ans, se sent un peu perdue; depuis la disparition de ses parents, elle essaie de comprendre ce qu’elle est devenue; elle se lance dans la recherche du temps perdu : « Mon enfance, je décrirai pour le plaisir de me la rappeler, tel un conte devenu réalité, encore incertaine entre les deux. Je le ferai aussi pour mon orientement, étant donné que je dois vivre, que je suis déjà en dérive… »


Sa petite enfance a été marquée par la relation quasi fusionnelle avec son père, un père fantasque qui l’amène avec lui dans un imaginaire qui tient du conte. Et qui s’amuse à prolonger l’imaginaire de cette enfant solitaire, pour qui les arbres sont plus que des arbres, pour qui les marcheurs sont des personnages de conte, pour qui les morts continuent de fréquenter les lieux où ils ont vécu. On comprendra plus tard ce qui contraint le père à se réfugier dans cet univers bienveillant : il travaille comme gardien dans un institut psychiatrique pour enfants et il tolère difficilement le traitement inhumain dont sont victimes les enfants. Plus largement il critique une société qui s’arrange pour ne pas voir ce qui devrait être dénoncé, une société qui repose sur des rapports hiérarchiques dont les plus faibles sont les victimes.

 

Pour Léon, le monde est double : le « bon côté des choses », ce sont la chaleur d’un foyer, la vie de famille, la nature, l’imaginaire; le « mauvais côté des choses », ce sont les relations de pouvoir, le milieu de travail, Papa Boss, le principe de réalité.

 

L’univers de Tinamer bascule lorsqu’elle commence l’école, lorsqu’elle pénètre dans « le mauvais côté des choses ». Elle découvre la vraie vie, ses règles sociales, les amis et se rapproche de sa mère. Elle rejette le monde factice que son père lui avait créé et même, elle lui en veut de lui avoir enseigné de telles sornettes. Elle efface pour ainsi dire cette partie lumineuse de son enfance.

 

Ferron raconte comment se forge l’identité mais, peut-être plus encore, décrit le besoin de s’ancrer. « Nul n’est une île », dit le cliché. Nous appartenons à une famille (avec ses ascendants), à des groupes d’amis, à une époque, à un lieu, à une paroisse ou à une ville, à une région, à un pays, à un milieu de travail. Tous ces éléments contribuent à la construction du moi, à l’édification de notre imaginaire. L’enfance joue un rôle majeur : « Les adultes, vilains comédiens jouant toujours le même rôle, ne comprennent pas que l’enfance est avant tout une aventure intellectuelle où seules importent la conquête et la sauvegarde de l'identité, que celle-ci reste longtemps précaire et que, tout bien considéré, cette aventure est la plus dramatique de l'existence. »  Cependant, comme en témoigne le récit de la Tinamer de 20 ans, à tous moments dans la vie, la question de l’identité resurgit, à la lumière d’événements nouveaux, et doit être, peut-être pas redéfinie, mais ajustée.

 

Ferron trace un lien entre l’identité de l’individu et celle d’un pays : « Un pays, c’est plus qu’un pays et beaucoup moins, c’est le secret de la première enfance; une longue peine antérieure y reprend souffle, l’effort collectif s’y regroupe dans un frêle individu… »

 

Et l’amélanchier dans tout cela? Une balise, un signal, un marqueur qui monte la garde à l’orée des bois : « Dès le premier printemps, avant toute feuillaison, même la sienne, il tendait une échelle aux fleurs blanches du sous-bois, à elles seulement; quand elles y étaient montées, il devenait une grande girandole, un merveilleux bouquet de vocalises, au milieu d’ailes muettes et furtives, qui annonçaient le retour des oiseaux. » « Durant une petite semaine, on ne voyait ni n’entendait que l’amélanchier, puis il s’éteignait dans la verdure, plus un son, parti l’arbre solo, phare devenu inutile. Le bois se mettait à bruire de mille voix en sourdine; puis le loriot chantait et mon père disait à propos de l’amélanchier qu’il s’était retiré: « Laissons-lui la paix: il prépare sa rentrée d'automne. » L’été se passait et que trouvions-nous? Quelques baies noires rabougries, laissées par les oiseaux, et un amélanchier content d’avoir écoulé son stock de minuscules poires pourpres avant notre retour, premier à avoir ouvert la saison, premier à la fermer… »

 

Roman intelligent, poétique, naïf et savant, inventif et déroutant, conte et documentaire, le meilleur de Ferron. En 1970, on avait Le torrent, Une saison dans la vie d’Emmanuel, L’Avalée des avalés et JimmyL’amélanchier conclut, on ne peut mieux, le cycle sur la fragilité de l’enfance de ses prédécesseurs.

 

Sur Ferron :
Jacques Ferron, écrivain québécois (1921-1985)

 

Jacques Ferron sur Laurentiana

L'Ogre
Tante Élise ou le prix de l'amour
La Sortie
Le Dodu

Le Licou

Contes du pays incertain

Contes anglais et autres
La barbe de François Hertel

Cotnoir

La nuit

Papa Boss
L’amélanchier
Les roses sauvages
Le Saint-Élias

Anatole Parenteau et Jacques Ferron

Le parti rhinocéros programmé