Gabrielle Roy, Un jardin au bout du monde, Montréal, Beauchemin, 1975, 219 p.
Dans Un jardin au bout du monde, Gabrielle Roy présente quatre
récits qui mettent en scène des immigrants installés dans l’Ouest canadien. Les
deux premières nouvelles ont été écrites au début des années 1960.
Un
vagabond frappe à notre porte
Un étranger frappe à la porte de la famille Trudeau,
qui vit isolée dans la vaste plaine du Manitoba. Prétendant être un parent venu
du Québec, il s’invite chez eux. On devine vite qu’il est un imposteur. Habile
à faire parler ses hôtes, il recueille leurs confidences puis, à partir de
celles-ci, leur raconte l’histoire qu’ils souhaitent entendre. Conteur
remarquable, il exploite la nostalgie qu’ils éprouvent pour leur terre natale.
Tous finissent par tomber sous son charme, sauf la mère. Un jour, sans prévenir,
il disparaît. Quelques mois plus tard, la famille reçoit une lettre : il
s’est arrêté chez leur oncle, installé en Alberta. On comprend alors que
l’homme passe de famille en famille, emmagasinant des informations pour mieux
se faire accepter. Lorsqu’il repasse quelques années plus tard, le père
l’accueille froidement, tandis que la mère se montre hospitalière,
reconnaissant en lui le conteur exceptionnel qui avait su apporter un peu de
rêve dans leur quotidien monotone.
Où
iras-tu Sam Lee Wong ?
Sam Lee Wong quitte la Chine, surpeuplée, dans l’espoir
de trouver un lieu où il pourrait s’épanouir. Aidé par une société d’aide aux
immigrants chinois, il émigre au Canada et s’installe à Horizon, en
Saskatchewan, ayant entendu dire que la région possède des collines semblables
à celles de son village natal. Il y ouvre un petit restaurant qui prospère
jusqu’à ce qu’une sécheresse ruine ses efforts. Le boom pétrolier vient
aggraver la situation : des hommes d’affaires arrivent dans la région et
il perd la location de son établissement. Croyant à tort qu’il s’apprête à
quitter Horizon, les habitants organisent une fête en son honneur. Sam Lee Wong
comprend alors qu’il vaut mieux partir et recommencer ailleurs. Il choisit
Sweet Clover, juste de l’autre côté des collines.
La
vallée Houdou
Des Doukhobors récemment immigrés cherchent un endroit
où s’établir, un lieu qui leur rappellerait leur Caucase natal. La plaine
infinie ne les attire guère : elle leur semble sans commencement ni fin. Avec
l’aide d’un agent d’immigration, ils découvrent finalement une vallée qui
paraît inculte mais qui leur parle immédiatement : la vallée Houdou.
Un
jardin au bout du monde
« Ainsi, un jour que m’amenait sur cette route une
étrange curiosité — mais plutôt une tristesse de l’esprit, ce goût qui assez
souvent m’a prise de découvrir et de partager la plus totale solitude — j’ai vu
devant moi, sous le ciel énorme, contre le vent hostile et parmi les herbes
hautes, ce petit jardin qui débordait de fleurs. »
À Volhyn, un village isolé du nord de l’Alberta, vivent Martha et Stépan
Yaramko, deux immigrants ukrainiens âgés dont les enfants sont partis. Tandis
que Stépan, amer, s’est coupé du monde, Martha, malade, trouve du réconfort
dans son jardin, qui devient le symbole d’un bonheur fragile malgré la solitude
et la rudesse du paysage.
Comme dans l’ensemble de son œuvre, Gabrielle Roy excelle à saisir les
motivations humaines et les contorsions que chacun doit accomplir pour
s’ajuster à la fois aux normes de son époque et aux imprévus de l’existence.
Elle dépeint avec beaucoup de finesse les vastes plaines : l’omniprésence
du vent, l’impression d’isolement que suscitent ces horizons immenses, à peine
ponctués de quelques bosquets d’arbres.
On y retrouve plusieurs de ses thèmes de prédilection : le pouvoir des
récits, les tensions familiales, la nostalgie du pays perdu, les incertitudes
de l’immigration, l’éloge de l’errance, l’accord — parfois difficile — avec le
paysage, les retours sur le passé et la quête du sens d’une vie.
Extrait
Ainsi
en allait-il à présent de ses pensées. Elle n'était plus de force pour les
abrutissantes besognes. Elle ne se donnait plus qu'à son petit jardin et, ce
faisant, tout comme des plantes que l'on entretient, ses pensées aussi se
dégageaient du silence et de l'habitude. Et elles devenaient pour Martha une
com-pagnie. Il lui semblait qu'elles étaient belles, solitaires. Parfois elle
s'étonnait de les trouver siennes. Ce jour-là rôda en son cœur le sentiment que
ses pensées étaient trop hautes pour être d'elle seulement. Mais de qui d'autre
eût-elle pu les tenir? Peut-être les avait-elle toujours eues, mais très loin
en elle enfermées, indistinctes comme la fleur à venir dans sa graine si terne.
Et, si elle n'avait pas perdu sa robuste santé, si elle n'avait pas senti se
cogner à l'âme, comme un papillon affolé, l'idée de sa mort, aurait-elle
seulement prêté attention à ses pensées, aurait-elle su qu'elle menait une
existence humaine?
Se
traînant sur les genoux, elle fit place nette autour des cosmos. Elle leur
parlait tout ce temps, les félicitant de leur bonne nature, des fleurs de
pauvres, sans aucune espèce d'exigence, vivant en presque n'importe quel sol,
renaissant de leur graine tombée à l'automne; mais elle n'en avait pas moins
aimé davantage certaines de ses plantes qu'elle avait eu beaucoup de mal à
sauver. Alors elle eut comme une pensée de colère. Pourquoi, se demanda-t-elle,
une petite vie aussi douce, aussi tranquille que celle d'une fleur avait-elle
tant d'ennemis? (p. 132-133)

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