Plus de 1000 livres québécois! Patrimoine littéraire, bibliophilie, carnet de lecture. 196 000 pages vues en 2025. « Laurentiana » se dit des livres ou brochures relatifs au Québec, au Bas-Canada et à la Nouvelle-France.
21 novembre 2025
Les poubelles mangeoires célestes
28 mars 2025
Les voyages d’Irkoutsk
Jean Basile (Bezroudnoff), Les voyages d’Irkoutsk, Montréal, HMH, 1970, 169 pages.
(« Irkoutsk » est orthographié « Irkousz » sur la page de titre. C’est une ville russe située en Sibérie.)
Jonathan dit: « Dieu ne peut pas être dans mes livres car mes livres ne sont pas quelque chose que l’on lit. » Je dis: « Parce qu’ils sont illisibles. » Il dit: « Pas du tout, ma chérie, mes livres il ne faut pas les lire, il faut simplement les suivre. » (p. 120)
Judith est la narratrice de ce troisième tome de la « Trilogie des Mongols ». Les trois J. (Jérémie, Jonathan et Judith), qu’on a déjà rencontrés dans La jument des Mongols et Le grand Khan, se promènent d’un appartement à l’autre et parlent et parlent encore. Il faut dire que le plus souvent, ils sont sous l’effet des hallucinogènes et leurs discours est à l’avenant. On a droit à de longs soliloques décousus (flux de la conscience), à quelques passages descriptifs, à des dialogues d’intellectuels fermés sur eux-mêmes. En fait, Basile essaie de rendre compte d’un triple foisonnement, celui de Montréal, celui d’une époque mais aussi celui de ses personnages perdus dans cette période de changements. Encore une fois, les référents culturels (et beaucoup plus contre culturels que dans les romans précédents) pullulent et je dois bien avouer que certains m’échappent.
Jean Basile nous offre même un exposé sur les drogues et leurs effets.
1) Qu’appelle-t-on LSD? La synthèse du LSD a été réalisée, dès 1938, en Suisse, aux laboratoires Sandoz. On ne découvrit ses effets que par hasard, le jour où le docteur Hoffman, son inventeur avec le docteur Stoll, oublia de se laver les mains avant de se mettre à table. Quelle mouche le piqua qu’il s’avisa de se lécher les doigts! On le nomma LSD pour abréger son appellation contrôlée: lysergsaure diethylamid, en allemand « dangereux destructeur de la jeunesse de notre belle nation ». (p. 97-98)
Le roman est difficile à résumer puisqu’il n’y a pour ainsi dire aucun fil narratif. Judith, narcissique et manipulatrice (comme les deux autres J.), est encore et toujours en quête d’un amoureux. Entre-temps, elle couche avec tout ce qui bouge. Elle dirige maintenant une galerie d’art et elle croit avoir trouvé la perle rare (un amoureux). Elle s’est entichée d’un jeune artiste qui se nomme Victor (elle le surnomme Victor-Axel). Ce dernier veut présenter une exposition intitulée « Quelques bonnes raisons de ne pas manger de la merde ». Il lui plait et elle accepte de promouvoir ses œuvres à condition qu’il accepte ses avances. Ce jeune homme prétentieux, à l’image des trois J., va finir par céder mais l’expérience ne sera pas celle qu’elle espérait.
Deux autres amis de Judith sont très présents dans le roman : Aurélien fraichement sorti de Bordeaux et Anatole, un gai qui se prostitue.
La fin du roman demeure ouverte. D’une part, on lit :
« Avant même de finir les quelques pages de ce livre, avant même d’arriver à ce que Jérémie appelle « Sa surprise », il me reste cependant à reprendre une des phrases de Jonathan qui parlait ainsi de ses livres: « Je ne demande pas qu’on me lise, je ne demande pas qu’on me suive. » Merci, merci, mes chers lecteurs, de m’avoir suivie jusqu’au bout, merci, mille fois merci, merci. Il est d’usage enfin que l’on donne quelques renseignements généraux sur l’avenir de ses héros. Je n’y manquerai pas. Jonathan continuera d’écrire des livres; Jérémie continuera de travailler tout en surveillant, chaque matin, la marche inexorable de ses rides. Quant à moi, je me marierai, tôt ou tard, avec un quelconque beau garçon. » (p. 162).
Pourtant, le roman se prolonge sur quelques pages. Et, la « surprise » de Jérémie, c’est la mort de Victor à laquelle il a contribué en ajoutant « une bonne dose de Seconal dans son gin fizz ». Au cours du roman, les trois J. s’interrogent continuellement sur leur avenir. Ils sont maintenant dans la trentaine et n’ont toujours rien de solide dans leur vie personnelle et professionnelle. Bien entendu, il est tentant de dire que Jérémie, en tuant Victor, tue du coup leur jeunesse turbulente.
Jean Basile sur Laurentiana
Lorenzo
Journal poétique 1964-1965
La jument des Mongols
Le grand Khan
Les voyages d’Irkoutsk
Entrevue avec Jean Basile (fondateur de Mainmise)
21 mars 2025
Le grand Khan
Le grand Khan est le deuxième tome de la « Trilogie des Mongols » de Jean Basile. On retrouve les trois « J » qu’on avait rencontrés dans La jument des Mongols : Jérémie, Judith et Jonathan. Ils sont maintenant au début de la trentaine, ils vivent toujours à Montréal.
Jonathan est le narrateur. Il trace de lui-même un portrait assez dévastateur : « Je m’appelle Jonathan, six pieds deux pouces, presque aussi maigre qu’un cure-dent, rien qu’à me présenter je fais peur aux monstres, je ne suis pas un roseau pensant, grossier si j’ai mes élégances, je me propose nu, laid, égoïste, vaniteux, peut-être sans talent, je sens le fauve… »
Au début du roman, Jérémie épouse Anne, ce qui crée un choc pour ses deux amis qui ont l’impression d’être laissés en arrière, que leur jeunesse vient de foutre le camp. Quant à eux, Judith et Jonathan entretiennent des relations amoureuses qui ne vont nulle part. Elle s’est entichée d’Adolphe, un soi-disant jeune révolutionnaire, de 10 ans son cadet. Ils vivent dans des mondes séparés. Leur relation est tout sauf harmonieuse. Jonathan, lui, est aimé d’Adélaïde mais on ne peut pas dire que ce soit réciproque. Tous les deux sentent le besoin de faire quelque chose de leur vie mais n’y arrivent pas.
Le retour de Jérémie et d’Anne, enceinte, de leur voyage de noces à Paris est catastrophique. Jonathan, les attendant dans l’appartement de Jérémie, a endossé une robe de la défunte Armande, l’ancienne copine de Jérémie. C’est la rupture entre Jonathan et Jérémie.
Ils se revoient quelques mois plus tard quand Anne accouche d’un enfant gravement handicapé, « immobile dans un bocal plein d’alcool, mais vivant ». « C’est si facile de fermer un petit robinet », mais qui le fera? Jérémie en étant incapable, c’est Jonathan qui le fera.
Jonathan finit par se mettre à l’écriture de son roman et trouve un éditeur. Il a l’impression d’avoir trouvé sa voie. Quant à Judith, elle fait une tentative de suicide quand Adolphe lui annonce qu’il la quitte, ce que Jonathan ne prend pas trop au sérieux, ce qui provoque une rupture entre les deux.
Jean Basile écrit bien, même trop bien. Ses références culturelles sont impressionnantes (entre autres sur la musique classique). Il a un sens du détail comme peu d’écrivains le possède. Montréal, ses rues, ses édifices s’animent sous sa plume. Des morceaux de bravoure, il y en a à profusion. Le narrateur raconte par de menus détails des faits anodins ou nous sert de fines analyses sur lui et ses amis. Ses personnages sont complexes à souhait. Malheureusement, avec de telles qualités, on n’écrit pas forcément un bon roman. Le problème vient de ses personnages : ils errent, ils procrastinent en imaginant ce qu’ils devraient faire. Les phrases, les paragraphes n’en finissent plus, c’est un livre qui ne respire pas, « une bombe de glace explosant dans les airs en mille diamants de locutions, de paraphrases, d’allitérations cette gerbe grammaticale n’étant, somme toute, que des mots et des mots ». (Autocritique qu’on lit dans le roman)
Extrait (Commentaire de Jérémie sur le roman de Jonathan)
« Ces phrases longues, très, ce manque voulu de syntaxe et de ponctuation, ce mépris fréquent de la clarté ou de la logique, tout cela est bien nouveau. Bien séduisant aussi. Ces longues phrases coulent, on se sent charmé par elles jusqu’à ce que l’on bute sur une obscurité qui nous fait hésiter. Le tout est assez étrange, musical, avec une sorte d’acidité de temps en temps; tu es comme ces cuisinières qui savent mettre un peu de citron ou de cannelle dans une cuisine qui, à force de perfection, finirait par lasser. Tu n’as pas su résister de te livrer deux ou trois morceaux de bravoure. L’un tout au début de ton livre, les autres lorsque tu décris Montréal du haut de la montagne ou que tu parles de ta (ou de ma) bibliothèque. Ce style ample, coulé, au souffle large, ces descriptions minutieuses, les énumérations fréquentes donnent un ensemble proprement baroque et je te connais assez pour savoir qu’il est recherché. » (p. 254-255)
Jean Basile sur Laurentiana
Le grand Khan
Le voyage d’Irkoutsk
Raymond Martin, Interview de Jean Basile
27 juillet 2024
Lapokalipsô
De Ruts et Et le cycle du sang dure donc à Lapokalipsô, on fait un saut dans l’espace et dans le travail de création. Si les deux recueils précédents appartenaient plus ou moins au mouvement contreculturel, toute hésitation s'estompe dans Lapokalipsô.
Peut-on encore parler d’un recueil de poésie? Je dirais qu’on se trouve devant un livre-objet dans lequel on lit souvent des poèmes. Je
ne sais pas si on peut affirmer que la contreculture a contribué à l’éclatement
des genres, mais si tel est le cas, ce livre participe de ce mouvement
cher au postmodernisme.
Ce recueil est devenu illisible, du moins pour moi. Déjà le parcourir est une aventure en soi. Ce qui ne veut pas dire qu’il est sans intérêt. J’entends par lisible : ouvrir un livre et enfiler les pages de la première à la dernière. Il vaut mieux le parcourir, abandonner le poème ou le texte qui ne mène nulle part, lire des passages par-ci par-là, reprendre dix pages plus loin, revenir en arrière. C'est un peu la méthode que propose Duguay dans le premier texte du recueil : « Ce livre propose une nouvelle méthode de lecture:la lecture ubiquique. L'œil est multidirectionnel et se déploie comme une gerbe avant d'atteindre le blanc. »
Je n’essaierai pas de dénombrer toutes les fantaisies utilisées par l'auteur, ce serait trop long. Mais celles qui sautent aux yeux rapidement, c’est l’absence d’espace avant et après les signes de ponctuation, le mélange des genres, la reprise de certains titres, la déformation, la fusion ou la scission de certains mots. Comme le dit Duguay, « toutédentou ». Le sérieux et le non-sens se côtoient. Des lettres échappent aux mots; des signes, des borborygmes émanent des mots. Plusieurs textes-poèmes disposent de la page à leur façon : format poétique, d'affaires, scientifique...
Le recueil est
inspiré du travail de Duguay avec l’Infonie, donc on devrait peut-être le parcourir
en écoutant de la musique dodécaphonique. J’ai l’impression que certains textes-poèmes
ont perdu tout leur impact en quittant le champ de l’oralité dont ils proviennent.
Si le recueil
vous intéresse, ouvrez-le, flânez à l’intérieur, on ne s’y ennuie pas. Vous
allez vous promener dans la tête de l’auteur le plus éclaté depuis Gauvreau.
Raoul Duguay sur Laurentiana
Lapokalypsô
19 juillet 2024
Or le cycle du sang dure donc
Raoul Duguay, Or le cycle du sang dure donc, Montréal, Éditions de l’Estérel, 1968, 97 p. (3 illustrations de Jacques Cleary)
Le recueil compte cinq parties : donc blues pour l’homme total à totems de - après les dieux de chair après - or psaume pour une putain car - et l’ève seconde et - or le cycle du sang dure donc.
Duguay est un philosophe qui cherche les causes et les finalités. Il se tient derrière les faits et gestes, les apparences et les façades. Ses poèmes se meuvent entre la philosophie, la biologie et la religion. L’amour entre une femme et un homme, cela va au-delà de l’érotisme, ils assurent la pérennité de la vie.
Il reprend un peu là où nous a laissés Ruts. Au départ, le focus est mis sur la femme et sa sexualité. Bienheureuse est la femme qui reçoit l’homme en elle, alors que « la vierge enfante le vide en elle », cette malheureuse que « jamais le baiser ni le halètement ne réchauffent [les] chairs ». La femme qui enfante, c’est le « cycle du sang qui dure ». Malgré les guerres, les destructions, l’instinct de vie finit par émerger.
« Après les dieux de chair », vient la parole car la vie se perpétue à travers la pensée, le poème : « visionner en l’Homme le / temps de sang l’espace de / chair vivre ne sert / qu’à éterniser son souffle en l’Homme par le / geste du verbe ».
Suit le « psaume pour une putain » : « tu dénoues la vie en chaque chair courbe et / serpentine ». Le Christ, s’il n’avait pas été « roi de l’esprit », aurait choisi la crevasse de [s]on corps pour enfanter son royaume de chair ». Même la putain participe au « cycle du sang qui dure ».
« Dans l’ève seconde », partie pleine de références religieuses, il réécrit en quelque sorte l’histoire de la naissance de l’Homme depuis le jardin d’Éden jusqu’à la mort du Christ sur la croix : « mange le fruit sacré qui te vient du / Père et qui se multiplie par / l’Esprit oublie tes yeux en / guise de lampions dans la nuit et ne parle plus que / d’amour à ceux qui te / crucifient ».
La dernière partie nous ramène à la première : l’homme et la femme qui font l’amour, le « cycle du sang qui dure » :
or l’aimée la belle trop pleine pleine de sang blanc le
change en chair blanche [(le vin vif en
pain) car il est dit que toute femme peut
(avant que l’ange ne l’appelle) nourrir le
christ le vrai celui qu’un homme sème avec sa
verge avec son verbe et celui qui apprivoise la
Colombe (mais ici les colombes sont
rouges)] car le cycle du sang dure donc donc donc
Comme on le voit dans ce poème, Duguay pratique toujours une coupe des vers assez déconcertante par moments. Et il a ajouté les propositions entre parenthèses, elles-mêmes encadrées de tirets à l’occasion, comme s’il n’arrivait pas à contenir sa pensée.
Raoul Duguay sur Laurentiana
Or le cycle du sang dure donc
Lapokalypso
12 juillet 2024
Ruts
Raoul Duguay, Ruts, Montréal, Éditions Estérel, 1966, 90 p.
Le recueil est dédié à Denise.
Ce qui retient d’abord l’attention, c’est la disposition des vers, souvent en escalier. En outre, ile s’enchaînent souvent par enjambements et même, parfois, par la coupe d’un mot sans utiliser de tirets. Autre singularité de la poésie de Ruts : Duguay crée un lien syntaxique entre les strophes d’un même poème.
Dernière particularité qu’on perçoit mieux à l’oral : il répète certaines syllabes comme s’il voulait rendre aux mots leur musicalité ou encore imiter le rythme syncopé du Bebop (rappel : Duguay est musicien). Le recueil est peut-être davantage influencé par le formalisme que par la contre-culture.
L’amour et l’érotisme, le plus souvent de concert, parcourent tout le recueil. Duguay n’étant pas Vanier ou Geoffroy, l’amour physique est aussi tendresse amoureuse. Parfois, il se permet l’humour, comme dans le poème « Entre deux seins ».
Son recueil comprend cinq parties : résurrection du corps, de l’éros à la mort, journelles, reliques, désame du pays et. Chacune décline différemment le thème amoureux en passant de l’amour fou à l’amour-femme-pays, en passant par la recherche, les tâtonnements, la découverte, la déception, la peine, la libération amoureuse.
En 1967, Raoul Duguay et Walter Boudreau fondent L’Infonie, un groupe hors-norme qui marie plusieurs arts (musique, poésie, danse…) et dont les spectacles prennent la forme du happening. Sa participation très voyante à la Nuit de la poésie, en 1970, et le succès de la Bittt à Tibi ont pu laisser la fausse impression qu’il n’était qu’un amuseur public. Il suffit de lire ses poèmes pour prendre la mesure du personnage.
5 juillet 2024
x
Michel Beaulieu, X, Montréal, l’Obscène Nyctalope, 1968, n. p. [32 p.] (livre non relié, tiré à 60 exemplaires, 4 cahiers sous couverture rempliée).
Une lecture d’une dizaine de minutes tout au plus.
En 27 petites séquences, titrées de « a » à « z », le narrateur décrit sa rencontre avec une inconnue et leurs ébats sexuels.
EXTRAITS
q
Derrière elle, je regardais ses cuisses fermes l’une après
l’autre, marche à marche, relâchées l’une après l’autre, le balancement des
fesses l’une contre l’autre et le pli de la robe entre elles, la taille
cambrée, à peine devinée, avec la seule envie d’y porter la main de nouveau, de
la glisser de nouveau entre les cuisses vers les nymphes et leur sommet
innervé.
r
La porte refermée, elle s’étendit
sur le tapis du salon.
— Prends-moi, dit-elle.
— Pas encore.
— Ne me fais pas attendre.
Puis, après plusieurs secondes:
— J’ai envie de me goûter.
Je retirai mes doigts d’entre ses
jambes et les lui tendis.
— Non. Pas comme ça.
s
Je me déshabillai, m’agenouillai
près d’elle.
— Étends-toi.
Elle me caressait du bout des
doigts, enduisant de sperme le ventre et le haut des cuisses.
Je bandai de nouveau.
1 juillet 2024
Être ange étrange, érostase
Louis Geoffroy, Être ange étrange, érostase, Montréal, Éditions Danielle Laliberté, 1974. 138 p. (Couverture : Roger DeRoches d’après un dessin d’Emmanuelle Septembre; illustrations d’Emmanuelle Septembre)
(J’ai souvent lu le recueil en diagonale.)
Voici un deuxième livre que Geoffroy consacre presque en entier à Emmanuelle Septembre. Cette fois-ci, ce sont des récits dans lesquels l’action est bien mince et le discours poétique omniprésent. Le recueil contient trois parties. Dans la dernière, la femme aimée est devenue « ELLE ».
L’action se passe à Montréal, mais aussi à New York où ils assistent à un concert des Grateful dead. La sexualité est omniprésente, sans qu’il y ait de vulgarité. La drogue et surtout la musique (Mingus, M. Davis, Ray Charles) sont sources d’inspiration et, le plus souvent, accompagnent les ébats sexuels.
Geoffroy adore Emmanuelle Septembre, il le répète. On dirait que son discours n’arrive pas à cerner cet attachement, d’où les multiples reprises. Il aime son corps, sa beauté, l’érotisme qu’elle dégage, une certaine indépendance qui la rend attirante. Il voudrait littéralement la « posséder » : « écrire que tu as les plus beaux seins du monde alors que je ne connais pas les seins du monde, cependant le plaisir du livre du corps ne peut plus me saisir sans le dressement diaphane et subtil de ton mamelon couronné de foliacées noirâtres, prolongement de ton pelvis, te souviens-tu de cette gravure de Léonard de Vinci et la chaîne nerveuse prolongeant le clitoris jusqu’au bout du sein où je me perds en caresses alors que ma tendresse devient possession, je voudrais t’arracher les seins, t’arracher le corps pour l’avoir toujours près de moi et je voudrais t’arracher l’intelligence pour l’avoir toujours près de moi. »
Au fond, Geoffroy focalise davantage sur sa propre sexualité, ses fantasmes, son « cerveau-sexe » hyperbolique :
« Mon sexe en réaction nucléaire se dresse comme le télescope du Mont Palomar ou une batterie de fusées 1CBM Sprint vers le ciel où je la vois tourner et le plus petit mouvement d’elle peut me faire dégorger toutes les énergies amassées, je demeure dur comme un granit artistique et aussi fragile qu’une délicate statue de marbre tout le temps qu’elle passe là-haut et que du bas, absorbant le même carburant pour essayer d’éprouver les sensations qu’elle connaît, je la regarde évoluer comme un condor charognard en vol rectiligne. » (p. 35)
« Je la vois les jambes écartées par-dessus la ville, comme le ciel, le sexe ouvert pour tous les gratte-ciel-phallus et dans Greenwich Village au début d’une nuit à l’hôtel Valencia sur St-Mark’s Place, au coin de la Troisième Avenue, je la regarde agir, je vois New-York se transformer en ville humaine, les briques devenir cellules protoplasmiques, en fait, transmutation de pouvoir, je me sens devenir New-York pour pénétrer son ombre au-dessus de moi, l’avion qui m’a emmené à La Guardia lui caresse le front. » (p. 83)
« Oh, son long corps mince et ces seins volcaniques, je lui lance mon cerveau-sexe au-dessous du volcan pendant que ses poils frissonnent autour des cratères, et ce sexe univers, voie lactée et toutes galaxies dans un seul liquide, profondeur de sa mince fente jusqu’au septième ciel et aux quatre dimensions et ces jambes-rayons de tous les soleils de midi et de minuit, que j’aimerais devenir la peau autour d’Emmanuelle. » (p. 95)
Il cite Beauté baroque de Gauvreau. Chez ce dernier, la femme aimée était un être complexe qu’on découvrait petit à petit. J’ignore qui était Emmanuelle Septembre et je ne le sais toujours pas à la fin de ce recueil.
Louis Geoffroy sur Laurentiana
Empire States. Coca cola blues




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