5 juin 2020

Les tentations


Simone Routier, Les tentations, Paris, Éditions de la Caravelle, 1934, 195 p. (Préface de Fernand Gregh. Portrait, bandeaux et bois gravés d’André Margat. Couverture et hors-texte de Bernard Laborie)

Les tentations est un recueil où le paratexte est très important. Beaucoup de personnes sont conviées : déjà un préfacier, et deux dessinateurs, mais aussi d’innombrables dédicaces, de nombreuses citations. Ajoutons les bandeaux, les culs-de-lampe, des dessins hors-textes, un portrait de l’autrice… et le papier de qualité.  Le recueil est publié en France où Simone Routier (1901-1987) vivait. Elle travaillait aux Archives du Canada à Paris.

Le poète et critique français Fernand Gregh écrit dans sa préface : « Elle ne sait pas encore choisir : cela viendra. Mais dans tous j’ai trouvé cette vertu essentielle : la sincérité. Elle ne dit, mal ou bien, que ce qu’elle ressent. Ses souvenirs de voyage abondent en trouvailles pittoresques. Mais c’est surtout dans ses poèmes d’amour que j’ai rencontré les meilleurs morceaux. »

Dans le poème liminaire, adressé au lecteur, elle présente les deux thèmes de son recueil : « Le Voyage et l’Amour ne t’invitent-ils pas / D’une voix plus profonde, impérieuse, rauque / Que celle de tous les autres chants d’ici-bas? »

Le recueil compte quatre parties non titrées. La première, la plus volumineuse, rassemble historiettes, saynètes et instantanés de voyage. L’autrice nous emmène en France, en Espagne, en Italie et en Afrique du Nord. Elle partage son plaisir de parcourir le monde, de découvrir de nouvelles villes, de rencontrer de nouvelles personnes. Description, humour, et beaucoup de poèmes — surtout ceux dont le vers est court — sont vifs, pleins de finesse. « Mon album de fleurs séchées », par exemple, esquisse une série de lieux, européens pour la plupart, en associant végétal et ville. Ainsi sur Barcelone : « Un œillet rouge écrit : / Sang de señoritas, / Arènes, pesetas, / Picador et combats. / BARCELONE surpris. // Mais il n’a pas tout dit. / Ajoutez à cela : / Indicible vertige / Du mont Tibidabo. // Le spectacle est fort beau / Du panier à salade / Qui vous hisse là-haut; / Mais le plus grand prodige / Est que l’âme nomade / N’y laisse point ses os. »

Dans la seconde partie, se déploie une poésie sentimentale assez convenue. Il y a la rencontre : « Tu es venu et mes yeux se sont ouverts, et la vie, toute la vie, puissante, troublante et savoureuse est entrée en moi d’un élan éperdu. » L’amour est vite menacé : « Je pense à ce qu’eût été l’intelligence et la sensualité de notre bonheur si mon scrupule n’avait tué notre amour naissant. » La rupture est consommée : « Je sortais d’un passé / Lucide d’attente et de ferveur / […] / J’avais maintenu si haut mon cœur, / Et toi, distrait, tu n’as fait que passer ». Remarquez que le vers est plus ample et libre.

Dans la troisième partie sont rassemblés une série de poèmes sans liens entre eux : il y a encore des poèmes d’amour, mais d’autres sur son frère décédé, sur des amitiés, sur son maitre à penser…

La dernière section propose une suite de sept sonnets sur « Les tentations de Saint Antoine ».  Chacun des poèmes porte sur une tentation. Ça va de la gourmandise en passant par la richesse jusqu’à la luxure.

La sensualité affleure à plusieurs endroits : « Résistance : savant émoi / Souplesses / Touchers, innombrable caresse, / Prends-moi ! ». À quelques reprises, Routier se reproche d’avoir cédé au scrupule, ce qui ne l’empêche pas de traiter le thème de l’adultère du point de vue de la maîtresse désirante et sans scrupule. Routier critique même le puritanisme canadien : « Et lui [l’amant marié] me répétait, secouant doucement / Mes épaules : "Soyez jeune. Il est beau votre âge. / Savourez en l’émoi qui passe vivement." / Tandis que s’opposait dans mon esprit l’image / De mon pays austère et si froid et si sage ! »

Signalons qu’un poème est dédié à son premier amoureux, Alain Grandbois (vous pouvez lire ce poème ici, dans un commentaire).

Simone Routier sur Laurentiana


29 mai 2020

Les murmures

Reine Malouin, Les murmures, Québec, Institut Saint-Jean Bosco, 1939, 158 p. (Préface de Marcel Montgrain)

« Je dédie ce recueil à l’amour qui remplit ma vie. » (Reine Malouin)

À l’occasion d’un concours organisé par « L’Académie de la Ballade Française et des Poèmes à formes fixes », fondée à Paris en 1930, Reine Malouin soumet une série de poèmes fixes (deux ballades, six sonnets, un rondeau, un rondel, un pantoum) et remporte le Grand prix d’Académie (1936). Les Murmures reprend ces poèmes dans la première partie du recueil.

Marcel Montgrain, un préfacier verbeux, insiste sur le parcours exceptionnel de Reine Malouin qui, malgré une « instruction moyenne, donc médiocre » devint une « autodidacte accomplie ». Il retient « l’esprit plus viril et logique de la poétesse », dont la poésie, malgré « les traces des vieux défauts de notre école littéraire », contient « certaines strophes [qui] sont des modèles de facture ».

Le recueil contient cinq parties : « Recueil de poèmes à forme fixe », « Messages et confidences », « Le temps fuit », « Vers la lumière » et « Sagesse et paix ». Il serait bien difficile de justifier l’appartenance de chacun des poèmes à l’une des parties.

L’autrice met en scène la figure du poète romantique, inspiré, épris d’absolu.  Elle semble éprouver l’urgent besoin de s’extirper d’une certaine médiocrité pour atteindre le sublime. « Mon âme, envole-toi vers tout ce qui t’élève ». La poésie est la voie choisie, mais il est difficile d’être poète dans un monde matérialiste : « Profane […] / Vous n’atteindrez jamais à la hauteur des cimes / Que le rêve réserve aux poètes sublimes! » La poésie devient une expérience mystique, que Malouin exprime avec les mots du haut-lyrisme : « Éperdu d’infini, je me perds en la nue, / Mon esprit vogue au loin dans la lumière nue, / Et pour lui, le ciel semble une chère maison ».

Beaucoup de poèmes reprennent des thèmes  romantiques comme la fuite du temps, le sentiment de la nature et l’amour. Dans la nature, s’exprime le sublime. La nature est la grande conseillère qui doit guider les humains : « Je ne me lasse pas de mêler à mon âme / La foi de la nature et sa subtilité, / Tout ce qu’elle a de grand, de noble... » Mais elle est aussi celle qui nous rappelle que l’âme est portée par un corps : « La nature sans trêve / Prêche la volupté ».

Dans ses poèmes sur le thème de l’amour, la sensualité est très présente (lire l’extrait). Le sentiment amoureux, comme la nature et la poésie, doit élever l’âme : « Mon cœur, asile de mon rêve, / Écrin secret de tant d’espoir, / Ne veut pas du bonheur d’un soir, / Mais d’un noble amour qui l’élève. »

Même si Reine Malouin est inspirée par des sentiments et idées nobles, l’expression sombre souvent dans les clichés poétiques : «  À travers la guipure ombrageante de l’arbre, / J’aperçois l’azur clair du grand ciel lumineux. » L’usage fréquent des formes fixes crée l’impression que l’autrice est plus inspirée par les règles de la versification que par le message à délivrer. Mais on lit aussi des petits poèmes sans enflure verbale, plus libres, de belle venue : « Vous ne viendrez pas! Aujourd’hui, / Je serai seule avec mon âme. / Tout mon être qui vous réclame / Se sent triste et comme réduit. »

Édition de qualité : papier coquille ivoire.

22 mai 2020

Les rêves morts

Gaétane de Montreuil (Georgina Bélanger), Les rêves morts, s. l., Chez l’autrice, 1927, 64 pages.

Le premier poème donne son titre au recueil. Montreuil évoque un ami d’enfance dont elle semblait éprise (voir l’extrait). D’autres poèmes feront aussi état de cet amour resté embryonnaire.

Pour le reste, il n’y a pas d’inspiration uniforme. On y lit une légende indienne (La légende du lac au Fantôme), des poèmes qui célèbrent des lieux (Québec, les Rocheuses, la France, l’église St-Roch), des poèmes plus personnels (Rêve d’antan), des poèmes inspirés par la guerre (Les fiancés de la mort). Gaétane de Montreuil est avant tout une raconteuse et ses poèmes narratifs sont les plus intéressants. Elle affectionne les histoires tragiques et les raconte avec délicatesse : par exemple, lors d’une promenade avec son fils en pleine forêt, elle trouve une ancienne épitaphe de marbre sur laquelle est gravé le nom d’une jeune fille décédée à onze ans (Une tombe dans la forêt); dans Vieille histoire, elle raconte l’histoire d’une jeune fille devenue folle après que sa mère a tué son père.

Plusieurs poèmes sont dédicacés, toujours à des hommes, dont Rodolphe Lemieux et Lomer Gouin. Une certaine conscience féministe émerge sans plus. Tous les poèmes sont versifiés, le vers a le plus souvent douze pieds, et l’autrice n’utilise pas les formes fixes. Enfin, le style est très coulant, naturel.

Il y aurait eu deux « premières éditions » de ce recueil. L’autrice aurait détruit la première (celle que j’ai) pour des raisons obscures. La réponse ne semble pas résider dans les sept poèmes rejetés de la nouvelle édition. En effet, dans la réédition, il n’y aura que 17 poèmes, mais trois préfaces. (Voir le Catalogue de novembre 2019 de François Côté.)


15 mai 2020

L'Éducation poétique


Paul Quintal-Dubé, L'Éducation poétique, Paris-Montréal, Ateliers d'art typographique-Librairie Déom, 1930, 97 pages. (Préf. de Joseph Bédier) (10 hors-textes en camaïeu de Roger Veillault).

Paul Quintal-Dubé (1895-1926) connait un destin tragique. Atteint de tuberculose, il meurt à 31 ans, après avoir fréquenté des sanatoriums aussi bien en Europe qu’aux États-Unis. C’est son père qui fait éditer son livre en France après son décès.

L’édition du livre est impressionnante. Hormis le Maria Chapdelaine de Clarence Gagnon, produit lui aussi en France, je ne vois rien d’aussi beau à l’époque. Les titres soulignés de couleur verte, la photo de l’auteur et les illustrations au ton sépia, la typographie généreuse, le papier « impérial du Japon », les bords de page non rognés, la préface de Joseph Bédier et les modèles de l’auteur empruntés aux poètes de la deuxième moitié du XIXe siècle, donnent à l’ensemble un charme suranné.

Compte tenu des circonstances, on aurait pu s’attendre à un propos sombre, comme chez Nelligan ou Garneau, deux autres « grands condamnés », mais non. Quintal-Dubé, dans sa poésie très chantante, traque la beauté sous toutes ses formes, même quand il évoque la mort.

Le premier poème, intitulé « La source », ne compte que deux vers : « Au flanc de la montagne une source chantait, / Une source d’amour et de belle jeunesse ». Ce poème est réparti sur deux pages et suivi d’une illustration qui représente… une source.


On a déjà une idée de la poésie de Quintal-Dubé : il ne faut pas y chercher des « trouvailles » stylistiques, des sources d’inspiration inattendue, une approche singulière  des idées. Tout baigne dans la simplicité.

J’ignore si le titre a été choisi par l’auteur ou par les éditeurs, mais disons qu’il cerne bien le propos : « Il trouve la Beauté, la fait reine en son cœur, / Entend un long soupir, et lui dit : « Chère sœur, / Laisse moi te chanter, je veux être poète!... » Le poète associe poésie et beauté, comme si reconnaître la Beauté était une condition pour devenir poète : « Ah! savoir ce que c’est qu’un vers… Ah! comme toi, / D’un Ronsard, d’un Verlaine, / Ouïr, avec un cœur savant, les grandes voix, / Les suivre d’une haleine ». Son éducation poétique passe par l’imitation de certains modèles : Ronsard, Verlaine, mais aussi Leconte de Lisle et François Coppée.



Rapidement, la beauté poétique se confond avec la femme. Concilier la quête amoureuse et l’impression de vivre sur du temps emprunté peut être douloureux : « Tout est rose du feu de ta joue. Un émoi / Emplit la chambre où tu dors. Ton haleine fleure. / Sous la paupière close un regard doux affleure. / Ô ma reine adorée, ouvre tes yeux ! C’est moi! // Mais un pleur se fait jour sous ta paupière close, / Et je vois défaillir sur ta joue une rose. » Le beau rêve ne survit pas à l’épreuve de la réalité et, bientôt, l’amour est davantage vécu dans l’imaginaire : « Illusions de mes vers ! / Je te perds, / Quand je ne t’ai jamais eue! » C’est la beauté qui rend la mort si tragique : « Tu le sais, dis-tu. Comme ces fleurs, toi-même. / Tu t’épanouis aux lèvres de la Mort. / Elles mourront. Toi aussi. C’est le sort ». En même temps, c’est la Beauté qui rend la fin moins pénible : « … Souvent telle amertume, / Comme un lac boisé suant la brume, / Découvre à nos yeux la haute tour / Qu’on a désiré de voir un jour. / La, espère et prie une princesse… // Ô soleil splendide, étoile d’or, / Je t’aime et vis de ton essor! »

Je termine par un extrait de la préface dont je partage le propos :

      « Des vers ingénus et néanmoins subtils, tendres, obscurs, aériens, infiniment doux !...
     Ce ne sont, à vrai dire, que des essais, fugitifs, incertains, qu’il faut accueillir comme tels. Les fruits auraient-ils tenu la promesse des fleurs ? Vaine question : Paul QUINTAL-DUBÉ est mort trop tôt.
    Il eut du moins deux choses pour lui : et d’abord un don naturel de style, rare à ce degré; c’est un sens, comme inné du bien dire, et, dans le maniement de la langue, une aisance faite de justesse et de souplesse, je ne sais quoi de limpide et de parfaitement pur.
     Et, en second lieu, ce qui le marque vraiment du signe de l’élection, c’est que ses vers sont « de la musique avant toute chose ». Il a su apparier, opposer, entrelacer les sons, les cadences, les mouvements; il a su le beau  secret des rythmes de France.

8 mai 2020

Heures effeuillées

Alice Lemieux, Heures effeuillées, Québec, s. e., 1926, 138 pages (Préface d’Alphonse Désilets)

Le recueil est dédié à ses parents. Il compte trois parties : Les heures jolies, Les heures chéries, Les heures bénies.

Comme presque tous les auteurs de l’époque, Lemieux commence par un acte d’humilité : « Elle est pauvre [sa poésie], et je suis un humble troubadour, / Mais je te l’offre au moins avec beaucoup d’amour. » (Offrande)

Les heures jolies
Cette partie compte plus de 60 poèmes et fait plus de la moitié du livre. Alice Lemieux (née en 1906) chante avec beaucoup d’émotion le bonheur de vivre. Et ce bonheur tient beaucoup à son amour de nature. Tous les sens sont convoqués : les moindres mouvements de la lumière, les plus subtils parfums, les fleurs, les oiseaux, la forêt, les ruisseaux, la variation des saisons, les divers moments du jour : « J’aimais l’amour, la vie, et je ne savais pas, / Si la lumière qui m’entourait de sa flamme, / Venait de l’horizon ou du ciel de mon âme ». Ou encore : « Qu’il est bon de savoir, que l’on est jeune et libre, / D’être dans la nature une corde qui vibre / … / Oh! Ne m’en veuillez pas de tant aimer la vie /…/ Laissez-moi croire à la bonté des hommes / Et ne me dites pas que la terre où nous sommes, / Est un lieu vil et bas. »  Véritable hymne à la nature, ce genre de poésie est assez unique dans notre littérature. Bien entendu, dans le lot, certains poèmes sont plus faibles, et ce sont ceux qu’elle adresse à ses anciens professeurs, aux membres de sa famille ou encore ceux qui se donnent un air de terroir, ce dont elle est consciente : « Je ne sais pas chanter mon pays… »


Les heures chéries
Les poèmes des « Heures chéries » sont plus convenus. Tout est affaires de sentiments. D’abord, son amour pour sa mère : « Tu verras mon amour pour toi, mes jours sereins, / … / Tu trouveras sur tout comme une ombre lointaine, / Qui tachait de beauté, mon bonheur… ou ma peine, / Et… cette ombre… c’est Toi. » Plus loin, une déclaration sans ambages pour son amoureux : « Je vous offre tous les parfums et la douceur, / Qui font, des soirs de Mai un éternel poème. / Je vous offre ces vers et … puisque je vous aime / Pour finir mon bouquet… je vous offre mon cœur!... » On lit aussi l’expression d’une tristesse, ce qui est très rare dans ce recueil : « Les mots que tu m’as dits d’autres les entendront ».

Les heures bénies
La foi religieuse est le sujet de cette dernière partie. Il y a d’une part les remerciements pour toutes les beautés de la nature que Dieu a mises à portée des humains : « Je vous offre mon Dieu la beauté qui se lève / Avec les feux du jour, et la vois qui s’élève, / De l’âme de nos bois ». Et il y a le vieux thème judéo-chrétien de la souffrance salvatrice : « Je sais que la souffrance est pour l’âme une grâce, / Je sais que son effet divinement efface, / La trace du péché dans notre pauvre cœur… »

L’aspiration au bonheur, l'enthousiasme et la générosité qu’on lit chez cette autrice sont choses rares, donc appréciées. La nature, dans la première partie, est chantée avec un mélange d’observation et d’imagination étonnant. Sans le romantisme qu’affectionnent la plupart des auteurs de l’époque.

Il y a des strophes, des vers qui sont très beaux. Et parfois on tombe sur des « trouvailles » : « Les érables sont blonds à force de lumière ». « Il flotte du printemps, dans la brise qui passe ». « … le printemps brode les hirondelles ». Cependant, comme c’est presque toujours le cas dans les recueils de cette époque, on ne trie pas suffisamment, trop de poèmes reprennent la même idée, ce qui dilue le message.

Alice Lemieux sur Laurentiana
Poèmes

La critique de Louis Dantin

1 mai 2020

Gouttes d’eau

Jeanne Grisé, Gouttes d’eau, Prose et poésie, Saint-Jean, Ateliers du Canada-français, 1929, 128 p. (Préface de Georges Bilodeau, ptre)
Jeanne Grisé (1903-1997) a écrit beaucoup de billets pour des journaux, tels Le Canada françaisLa PatrieL’Action catholiqueLe bulletin des agriculteurs, etc. Elle a publié plusieurs « livres de conseils pratiques », des articles, donné des conférences, souvent sous le pseudonyme d’Alice Ber. 
Elle commence en 1928 à écrire des chroniques dans le Canada français sous le nom de Goutte d’eau. L’année suivante, elle publie Gouttes d’eau, un recueil qui regroupe une centaine de courts textes et 16 poèmes. Certains se retrouvent et dans le journal et dans son recueil.
Les textes les plus anciens sont datés de 1922. Plusieurs sont des méditations sur la nature, l’amitié, l’amour, le passage du temps; d’autres racontent le quotidien d’une jeune fille, ses plaisirs, ses liens familiaux, ses amitiés, les lieux qu’elle habite dont sa chambre, l’environnement de la Yamaska, un voyage au Saguenay et un autre en Abitibi, les moments clé de l’année; quelques-uns ont une portée sociale, comme l’abandon des campagnes; d’autres enfin sont des textes de circonstances probablement lus lors d’un anniversaire, un jubilé d’argent ou d’or.
Gouttes d’eau appartient à ce qu’on appelle aujourd’hui la littérature intime. On comprend que la plupart des textes sont d’abord nés dans le journal de l’autrice. Il faut souligner sa facilité à dégager du quotidien le plus plat des métaphores et des symboles pour parler de la vie avec finesse. Disons-le, c’est bien écrit et un charme se dégage de ce subtil mélange de tristesse et d’enchantement.

BAnQ
L’OMBRE
L’ombre a parfois des mines hypocrites, elle avance en sournoise et vole à la lumière tout ce terrain où pourtant semblait régner une puissance invincible. Et l’empire croule, ne laissant que murailles grises, sombres fleurs, passants en deuil. Je n’aime pas cette ombre arrachant tout au soleil, effaçant la gaieté, chassant le jour... Non, car elle cherche à s’infiltrer même en les replis de l’âme...
Mais l’ombre a parfois des gestes doux et caressants elle s’étend comme un voile sur les êtres et les choses... je trouve à ce manteau léger, un prisme de raison. L’imagination est souvent lumière vive, aveuglante, il faut la tamiser d’un abat-jour, qu’importe s’il est gris, quand ses plis sont soyeux!
J’aime à voir les choses sous cette ombre enveloppante... j’aime pour mon rêve, une écharpe tissée de fils pris à la réflexion... qu’importe s’ils sont gris, quand ils sont soyeux !

Voir aussi Médailles de cire sur Laurentiana

La préface de Georges Bilodeau a de quoi faire sursauter : 
« N’y cherchons pas la prétention, l’affectation, le pédantisme qu’une certaine catégorie de femmes modernes veulent mettre à la mode. Il n’y a rien de l’ambitieuse qui ambitionne la tribune ou le prétoire. N’y cherchons pas même une moraliste qui dicte ses leçons ou une savante qui étale son savoir dans les sciences naturelles ou philosophiques. / L’auteur de “Gouttes d’eau” n’est qu’une jeune fille, mais cette jeune fille a le bon esprit de comprendre que ce qui charme chez la femme, ce sont les qualités qui lui sont propres, qu’elle ne partage avec personne. Si elle eût visé au grand genre, elle se fût trompée. Ce qui est charmant chez la femme ce ne sont pas les diamants et les colliers, mais c’est le goût, l’élégance, c’est le mot cordial qui dit moins que l’inflexion qui. l’accompagne, c’est le sourire dont elle encadre même ses souffrances, c’est l’oubli d’elle-même qui distribue le bonheur autour d’elle. Qu’elle soit intelligente, instruite, savante même, c’est un lustre ajouté à ses autres qualités naturelles. Mais personne ne l’estimera autant que lorsqu’il verra transparaître dans ses paroles et dans ses actes la modestie et la douceur.



26 avril 2020

Recueils de poésie écrits par des femmes (1920-1950)


1920    LAMONTAGNE, Blanche, La vieille maison, Montréal, Bibliothèque de l'Action française, 219 p.
1923    LAMONTAGNE, Blanche, Les trois lyres, Montréal, Bibliothèque de l'Action française, 132 p.
1923    MILLICENT, Campanules, Montréal, Bien Public, 122 p. (Amélie Leclerc)
1923    PAYSE, D’Azur, de lys, de flamme, pensers en dentelles, Québec, Impr. de l'Action sociale, 141 p. (Mme L. J. Dugal)
1924    BERNIER, Jovette-Alice, Roulades, Rimouski, Vachon, 105 p.
1924    DUMAIS Marie, L'huis du passé, Montréal, s.n., 1924. 208 p. (Mme Boissonneault)
1924    CHARBONNEAU, Hélène, Opales, Montréal, G. Ducharme, 59 p. (Des Serres, Marthe)
1924    SYLVIA, Marie, Vers le beau, Ottawa, Impr. Le Courrier, 107 p.
1926    BERNIER, Jovette-Alice, Comme l’oiseau, Québec, L'Éclaireur, 110 p.
1926    LAMONTAGNE, Blanche, La moisson nouvelle, Montréal, Bibliothèque de l'Action française, 192 p.
1926    LEMIEUX, Alice, Heures effeuillées, Québec, Impr. E. Tremblay, 138 p.
1927    MONTREUIL, Gaëtane de, Les rêves morts, Montréal, s.n., 56 p. (Georgina Bélanger)
1927    SÉNÉCAL, Éva, Un peu d’angoisse… un peu de fièvre, Montréal, La Patrie, 73 p.
1928    LAMONTAGNE, Blanche, Ma Gaspésie, Montréal, s.n., 158 p.
1928    RATTÉ, Marie, Au temps des violettes, Beauceville, L'Éclaireur, 109 p.
1928    ROUTIER, Simone, L’immortel adolescent, Québec, Le Soleil, 190 p.
1928    SYLVIA, Marie, Vers le vrai, Montréal, New York, Carrier, Éd. du Mercure, 74 p.
1929    BERNIER, Jovette-Alice, Tout n’est pas dit, Montréal, Garand, 182 p.
1929    LEMIEUX, Alice, Poèmes, Montréal, Librairie d'action canadienne-française, 164 p.
1929    SAINT-EPHREM, Marie, Immortel amour, Sillery, Couvent de Jésus-Marie, 188 p.
1929    SÉNÉCAL, Éva, La course dans l’aurore, Sherbrooke, La Tribune, 157 p.
1930    LANCTOT, Clara, Visions encloses, Victoriaville, La Voix des Bois-Francs, 144 p.
1930    SAINT-JEAN, Idola, Morceaux à dire, Montréal, Granger, 215 p.
1931    ROUTIER, Simone, Ceux qui seront aimés, Paris, Éditions P. Roger, 31 p.
1932    BERNIER, Jovette-Alice, Les masques déchirés, Montréal, Albert Lévesque,
1933    GRISÉ-ALLARD, Jeanne, Médailles de cire, Montréal, Librairie Granger Frères, 156 p.
1934    ATALA, Feuilles tombées, Montréal, Librairie Beauchemin, 84 p. (Léonise Valois)
1934    ATALA, Fleurs sauvages, 2e éd. [1910], Montréal, Librairie Beauchemin, 90 p. (Léonise Valois)
1934    ROUTIER, Simone, Les tentations, Paris, Éditions de la Caravelle, 195 p.
1934    VÉZINA, Medjé, Chaque heure a son visage, Montréal, Éditions du Totem, 159 p.
1934    HARVEY-JELLIE, Nora, Le merle dans le cerisier, Montréal, Librairie Beauchemin, 72 p.
1934    L’ARCHEVÊQUE-DUGUAY, Jeanne, Écrin, Trois-Rivières, Éditions du Bien public, 86 p.
1934    OLIER, Moïsette, Cha8nigane, Trois-Rivières, Éditions du Bien public, 66 p.
1935    FRANCOEUR, Jacqueline, Aux sources claires, Montréal, Albert Lévesque, 147 p.
1935    GUERTIN, Raphaelle-Berthe, Confidences, Joliette, Action populaire, 127 p.
1935    LAMONTAGNE-BEAUREGARD, Blanche, Dans la brousse, Montréal, Granger frères, 215 p.
1935    LAVALLÉE, Jeannine, Mea culpa, Montréal, Rénovation, éditions littéraires et musicales 177 p.
1935    DENECHAUD-LARUE, Marie, La Voix du cœur, Québec, Imprimerie Laflamme, s.n.,141 p.
1935    LANCTÔT, Alberte, La vie s'ouvre... intimités, Montréal, Éditions du Devoir, 151 p.
1936    L'ARCHEVÊQUE-DUGUAY, Jeanne, Cantilènes, Montréal, Librairie Beauchemin, 187 p.
1937    BRÉGENT, France, En attendant chez le docteur, Montréal, Thérien frères limitée, 148 p.
1938    BRUNEAU, Estelle, Nostalgies, Sherbrooke, La Tribune Ltée, 159 p. (Jean Dollens)
1938    LAVALLÉE, Jeannine, Vice versa, Montréal, Rénovation, éditions littéraires et musicales, 105 p.
1939    FORTIN, Marie-Anna, Bleu poudre. Le Credo du matin, Montréal, Éditions du Devoir, 142 p.
1939    LASNIER, Rina, Féérie indienne, Saint-Jean, Éditions du Richelieu, 71 p.
1939    MALOUIN, Reine, Les murmures, Québec, Institut Saint-Jean Bosco, 158 p.
1939    DOYLE, ÉVA O., Le livre d’une mère, Québec, Imprimerie Ernest Tremblay, s.n., 141 p. (Éva Ouellet)
1940    CHABOT, Cécile, Vitrail, Montréal, Valiquette, 116 p.
1940    MALO, Laurette, L’âme sentimentale, Montréal, s.n., 124 p.
1940    BRÉGENT, France, Ramilles et En attendant chez le docteur, 2e éd. rev. et augm. [1937], Montréal, Thérien frères limitée, 182 p.
1940    TURCOT, Marie-Rose, Le maître, Hull, Éditions de l’Éclair, 121 p.
1941    BÉLANGER, Janine, Stances à l’éternel absent, Hull, Éditions de l’Éclair, 150 p.
1941    L'ARCHEVÊQUE-DUGUAY, Jeanne, Comme nous sommes heureux! Trois-Rivières, Bien Public, 117 p.
1941    LASNIER, Rina, Images et proses, Saint-Jean, Éditions du Richelieu, 118 p.
1941    MILLICENT, Campanules, Trois-Rivières, Éditions du Bien Public, 122 p. (Amélie Leclerc)
1941    FORTIN, Odette-Marie-des-Neiges, Dans le calme des soirs. (Au pays de Maria   Chapdelaine), Hull, Éditions l’Éclair, 126 p.
1942    CHABOT, Cécile, Légende mystique, Montréal, La société des écrivains canadiens, 43 p.
1942    HÉBERT, Anne, Les songes en équilibre, Montréal, L’Arbre, 156 p.
1942    LANCTÔT, Alberte, Les joies certaines, Montréal, Éditions du Devoir, 201 p.
1942    LANGLAIS-CAMPAGNA, Alberte, Petits poèmes domestiques, Montréal, L'Institut familial, Éditions Fides, 219 p.
1942    L'ARCHEVÊQUE-DUGUAY, Jeanne, Cinq petits enfants..., Montréal, Éditions Fides, 29 p.
1942    L'ARCHEVÊQUE-DUGUAY, Jeanne, Offrande, Montréal, Éditions Fides, (Trois-Rivières : Imprimerie du Bien public, 1942), 108 p.
1942    ROUSSEAU, Julie-Anna, Vers l'idéal, Québec, s.n., 141 p.
1943    LANGLAIS-CAMPAGNA, Alberte, Vie. Contemplations, dessins de Cécile Chabot, Montréal, l'Institut familial, 98 p.
1943    MILLICENT, Roses de joie, de souffrance et de gloire, Trois-Rivières, Monastère du Précieux-Sang, 86 p. (Amélie Leclerc)
1943    CHAPUT-ROLLAND, Solange, Fumées, Montréal, Beauchemin, 64 p.
1943    DUGUAY, Thérèse, Joies d'enfants, Montréal, Éditions Fides, 31 p.
1943    GAUDET-SMET, Françoise, Heures d'amour, Drummondville, La Parole, 1943, 166 p. (rééd. de Montréal, Éditions Fides, [1936, 1939]).
1944    LASNIER, Rina, Madones canadiennes, Montréal, Beauchemin, 289 p. (avec Marius Barbeau)
1944    LANCTÔT, Clara, Poèmes inédits [braille], Longueuil, Institut Nazareth et Louis-Braille, 23 p.
1944    DUCHESNAY, Alice, Bestiaire familier, Québec, Éditions Garneau, 1944, 47 p.
1944    PARÉ, Simone, Sur les routes de mon pays, Ottawa / Montréal, Éditions du Lévrier,  ([s.l.] : Charrier et Dugal limitée), 110 p.
1945    BERNIER, Jovette-Alice, Mon deuil en rouge, Montréal, Serge Brousseau, 90 p.
1945    LAFLEUR-HÉTU, Ruth, Le conte des sept glaives, Montréal, Éditions du Lévrier, 91 p.
1945    CHARLAND-OSTIGUY, Ella, Muse en prière, Québec Imprimeries des S.S. franciscaines M. de Marie, 220 p.
1945    IZDEBSKA, Halina, Cri d'alarme, Montréal, Lucien Parizeau & compagnie, 162 p.
1945    SYLVIA, Marie, Reflets d'opales, Montréal, s.n., 219 p.
1945    TREMBLAY, Marguerite, Contes blancs, Québec, Éditions de l'Agence laurentienne, ([Québec] : Charrier et Dugal limitée), 138 p.
1946    BERTRAND, Janette, Mon cœur et mes chansons, Montréal, Pascal, 92 p.
1946    LAFLEUR-HÉTU, Ruth, Le conte de la roseraie, Montréal Ottawa, Éditions du Lévrier, 107 p.
1946    L’ARCHEVÊQUE-DUGUAY, Jeanne, Mater, Montréal, La Famille, ([Trois-Rivières], Imprimerie du Bien public), 110 p.
1947    RENAUD, Thérèse, Les sables du rêve, Montréal, Cahiers de la file indienne, 37 p.
1947    GRISÉ-ALLARD, Jeanne, Mystères... Mystères joyeux, mystères douloureux, mystères glorieux de la maternité, Montréal, s.n., 172 p.
1947    LASNIER, Rina, Le chant de la montée, Montréal, Librairie Beauchemin, 120 p.
1947    LEGRIS, Isabelle, Ma vie tragique. Poèmes de la douleur et du sang, Montréal, Éditions du Mausolée, 158 p.
1947    LALIBERTÉ, Madame, Proses et pensées de ma mère, Québec, P.-E. Laliberté, éditeur, 80 p.
1947    ROUTIER, Simone, Le long voyage, Saint-Quentin, France, Éditions de la Lyre et de la Croix, 153 p.
1947    ROUTIER, Simone, Les psaumes du jardin clos, Montréal, Éditions du Lévrier, 43 p.
1947    SÉGUIN, Camélienne, Nous, les petits. Poésies pour enfants de trois à dix ans, Montréal, Éditions Fernand Pilon, 189 p.
1948    VIEN-BEAUDET, Liliane, Pater : en souvenir de la Grande Mission, Montréal, Éditions de l’atelier, 45 p.
1948    MARYLÈNE, Papillons noir, Montréal, Serge Brousseau, 90 p. (Lucienne Morin)
1948    VIEN-BEAUDET, Liliane, Pater, Montréal, Fernand Pilon, 125 p.
1948    LAFLEUR-HÉTU, Ruth, Le conte du pèlerin, Montréal, Éd. du Lévrier, 365 p.
1948    MILLICENT, Flots d’encens, Ottawa, s.n., 149 p. (Amélie Leclerc)
1949    CHARLAND-OSTIGUY, Ella, Au fil du temps, Québec, Éd. de la revue eucharistique et antonienne, 147 p.
1950    LASNIER, Rina, Escales, Trois-Rivières, Le Bien Public, 149 p.
1950    MALOUIN, Reine, Inviolata, poème allégorique, Québec, Le Soleil, 153 p.
1950    VAILLANCOURT, Emma, De l'aube au couchant, Québec, s.n., 154 p.

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24 avril 2020

La fin de la joie

Jacqueline Mabit, La fin de la joie, Montréal, Parizeau, 1945, 227 pages. (Préface d’Augustin Deslauriers)

Ce livre est sans doute le premier roman lesbien écrit au Québec. Jacqueline Mabit, épouse de Pierre Baillargeon, est une autrice française qui n’a vécu que quelques années au Québec.

Le récit se passe en France, à Paris pour la plus grande partie. Les deux héroïnes s’appellent Laure et Danielle et finissent leur lycée. Elles souhaitent toutes les deux se diriger vers l’enseignement. Elles s’aiment, se l’avouent, échangent des baisers et des câlins, mais n’ont pas de relations sexuelles. Ce sont des intellectuelles qui se posent des questions philosophiques sur l’essence de l’amour, l’existence de Dieu, la responsabilité sociale…

Elles se quittent pendant l’été, Laure devant retrouver sa famille dans le sud de la France. Elles échangent des lettres, puis bientôt Laure cesse d’écrire. Danielle vit le reste de l’été dans un doute douloureux. Viennent octobre et la rentrée universitaire. Laure et Danielle, sans qu’elles se soient consultées, ont décidé d’entrer en médecine. Elles se retrouvent dans la même école, dans les mêmes cours. Danielle a tôt fait de sentir que Laure n’est plus la même et la vérité finit par éclater. « Le ressort est cassé », lui dit laconiquement Laure comme explication. Danielle fait une tentative de suicide.  Pour dompter sa douleur, elle s'abîme dans le travail et dans sa recherche d’un sens à la vie qui mélange quête spirituelle et grands principes scientifiques. Lentement, elle retrouve une harmonie intérieure.

On peut supposer que l’action se situe dans les années 30, puisque aucune mention n’est faite de la guerre ou de ses préparatifs. Le roman est purement sentimental. Mabit ne se sent pas tenue de défendre les « amours défendues », de faire état des préjugés de la société, elle se contente de raconter l’histoire. Ce qui ne veut pas dire que les deux femmes ne réalisent pas que leur orientation sexuelle pourrait leur valoir certains problèmes. Ce roman devance donc de quatre ans Orage sur mon corps (1949) d’André Béland, premier roman qui traitait de l’homosexualité au Québec.

Extrait
L’image était très simple, le langage précis, et pourtant Danielle ne comprit pas. « Le ressort est cassé », cette phrase que Laure venait de froidement de prononcer, avait fait le vide en l’âme de Danielle. Elle n’était plus rien, assommée. Cependant, tout le jour, son corps survit. Elle marchait, fit même l’aumône à une Italienne qu’elle croisa sur son chemin, lui sourit.
À cette première phase d’hébétement absolu succéda vers le soir la période compréhension, c’est-à-dire, désespoir.

Elle avait quitté Laure après le déjeuner. Toute l’après-midi, elle marcha, au hasard. Par deux fois ce hasard la ramena au carrefour où elles venaient de se séparer. Comme une chienne trop fidèle qui pleure la laisse. Et, chaque fois, les mots réapparaissaient lancinants comme les premières notes d’une symphonie, plus clairs à mesure qu’elles les réentendaient, plus forts. Elle allait comprendre. Avec son intelligence, se réveillait son cœur. Puis ce fut   l’affolement, le désespoir, la souffrance d’autant plus ardente que le sens de la phrase lui paraissait maintenant sensible. Ce langage scientifique lui était familier. Aussi en éprouvait-elle toute la sauvage exactitude. Sa peine fut précise, aussi forte que le coup avait porté direct : « Le ressort est cassé. » Eh bien, oui, l’irrémédiable s’accomplissait. Cette fin que, de ses deux bras jeunes, Danielle voulait repousser aux confins de l’éternité, soudain elle la heurtait, elle se meurtrissait dessus ! Désespoir du chagrin solitaire lorsqu’on fut toujours deux dans le bonheur ! Égalité rompue, déséquilibre douloureux de la nouvelle réalité ! « Il faut y échapper, coûte que coûte, » se disait-elle. Curieux comme, au bas fond de l’égarement, on peut encore être logique. « Réfléchissons. Échapper au réel, cela veut dire, ne plus voir Laure. Non, je suis ma seule réalité. Fuir le réel, c’est donc me fuir, me déshabiter. Trouver un havre comme la barque hantée ? Mon Dieu, Voudriez-vous de moi ? Me permettez-vous de vous rejoindre tout de suite, de vous remettre cette jeunesse dont je n’ai plus que faire, ce cœur pourri, cette tête mauvaise qui doute encore de Vous alors que je Vous parle... Me permettez-vous de finir ma vie tout de suite ? Je préfère Votre néant à la route que j’ai suivie. Elle mène aux larmes. Tandis que Vous, vous êtes le soir bienheureux... Aura-t-elle de la peine si je me tue ? Peut-être alors m’aimera-t-elle ? Il faut donc, Laure adorée, que je te donne cette preuve ! Je suis prête. » Le cœur est un muscle, il inspire parfois les pas : la Seine était proche. Il n’y avait qu’une rue à traverser et la terre finissait. 

17 avril 2020

Mélodies poétiques

Albert Ferland, Mélodies poétiques, Montréal, P. J. Bédard, 1893, 141 pages. (Préface des Rémi Tremblay et photo de l’auteur en frontispice).

Albert Ferland est né en 1872. Mélodies poétiques est son premier recueil. Poète autodidacte et illustrateur, il fera partie de L’École littéraire de Montréal en 1895. Auparavant, il s’était fait la main dans le « groupe de Sainte-Cunégonde », lequel réunissait de jeunes artistes, comme Germain Beaulieu et Edouard-Zotique Massicotte.

Son recueil est très découpé.

Vers l’idéal
Dans un style somptueux, le poète se décrit comme le messager de Dieu, un Dieu qui s’incarne dans la majesté de l’univers.

Croquis et pastels
Le ton est beaucoup plus léger dans les six poèmes qui composent cette partie. Une jeune fille, des jeux d’enfants, l’aurore, le printemps en sont les principaux thèmes. « Qu’elle est gentille et qu’on l’admire / Cette blonde aux airs gracieux! / Son œil, où son âme se mire, / Semble un tout petit coin des cieux. »

Fantaisies
Une clochette, des bulles de savon et un cerf-volant inspirent des poèmes dont la métrique ne dépasse pas trois pieds. Tout cela est bien léger. Suit un poème d’inspiration fantastique, lugubre, dans lequel le démon côtoie les farfadets. Autre genre de fantaisie, on l’aura compris.

Mélancolies
Le passé, l’enfance, les morts, la nature lui inspirent tristesse et mélancolie. « Oh! Que le bonheur passe vite! / Je n’ai pas encore vingt ans, / Et déjà ma barque s’agite / Sous le souffle des noirs autans. »

Sur les fibres du cœur
L’amour est de tous les vers de cette partie. Des bluettes, comme on disait à l’époque. Un amour adolescent, idéalisé, parfois en harmonie avec le divin. Et pourtant, malgré la légèreté, ce sont peut-être les poèmes les plus intéressants du recueil. Le vers, tout simple, coule de source : « Oh ! que ton œil rempli d’amour / Facilement se fait comprendre / Et comme il sait bien, tout à tour, / Se faire charmant, doux et tendre! »

Voix intérieures
« Comment! Je suis poète et je n’oserai dire, / De peur que les pervers, les sots puissent en rire, / Que je reconnais Dieu pour le Maître éternel / Que j’adore son nom, que je le crains et l’aime »

D’ici de là
Le recueil se termine par cinq poèmes adressés à des personnes, dont trois à des Françaises.

Il est bien évident que ce recueil est une œuvre de jeunesse. Ferland reprend des sujets très connus et les traite de façon attendue.  On trouve beaucoup de naïvetés et de maladresses, des fautes de grammaire et de syntaxe, des coquilles. Une quinzaine d’années plus tard, il publiera Le Canada chanté, son œuvre la plus pertinente.

Albert Ferland sur le site de la BANQ

Albert Ferland sur Laurentiana

10 avril 2020

Thermidor

Guy Gervais, Thermidor, Montréal, édition de l’Alicante, 1958, 27 feuillets sous couverture rempliée.

Guy Gervais, né à Montréal en 1937, n’avait que 21 ans lorsqu’il publie ce recueil, et il en était déjà à son second livre, Le froid et le fer ayant été publié en 1956.

Le livre est sous une couverture repliée. Les feuillets ne sont pas paginés, ni titrés, donc impossible de connaître l’ordre des poèmes de l’édition originale. Le papier est de qualité et on doit le fond sur lequel sont imprimés les poèmes aux Ateliers Pierre Guillaume.

Pour se faire une idée de la manière et de la matière du recueil, on va se concentrer sur ce poème choisi au hasard.

au souffle mûri des lacs révulsés
survient l’envol incendié lourd
et la curieuse pluie roidissante des fièvres
le corps suri, la mer sans repos des sables
la mort d’eau de l’iris
au vent de l’os stérile médullaire des lassitudes
cuire jusqu’au silice d’assouvissement
crouler où l’amer frisson induisant les soifs nues réclusives
le sel prasin sous la peau solitaire
pour le vertige hurlant de l’équinoxe dissout autant que la jeune vive »

pour férir sans rose
après l’empyème désertique
après, l’éphémère imprégné d’odeurs
la constance d’éther cru

On le comprend, il s’agit de choisir des mots, de préférence des adjectifs, qui désignent ou connotent des situations fortes, pour donner du poids à son discours : « révulsés, envol, incendié, fièvres, mer, mort, stérile, silice, crouler, vertige, hurlant ». On malmène la syntaxe et on refuse tout enchaînement logique. On réunit verbalement ce que le réel sépare. Au final, on obtient un texte qui cultive l’amalgame, les paradoxes, le non-sens.

On pourrait penser que le poète veut seulement signifier un mal-être qu’il n’arrive pas à nommer. On comprend que l’eau et le feu ne font pas bon ménage et qu’ils témoignent ici de la difficulté de sa quête, celle-ci bien mal définie. Mais comment un lecteur peut-il se projeter dans un tel texte? 

Le mot « Thermidor » évoque la révolution. Je ne crois pas qu’il y ait de révolution dans ce recueil. Il y a surtout un grand désir de se démarquer, de s’éloigner de tous les poncifs connus, de se laisser aller à toutes les expérimentations, ce qui n’est pas mal en soi. Gauvreau recherchait aussi cette différence, mais sa poésie produisait beaucoup de sens, ce qui n’est pas le cas de Thermidor.