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11 septembre 2026

Les fleurs de la poésie canadienne

Antonin Nantel, Les fleurs de la poésie canadienne, Montréal, Beauchemin & Valois, 1869, 134 p.

Il est surprenant qu’une anthologie de la poésie canadienne paraisse dès 1869 alors que la littérature en est à ses balbutiements. Antonin Nantel (1839-1929), professeur de lettres, dans une préface de sept lignes, ne laisse aucun doute sur ses intentions : il vise « à faire connaître nos poètes et à faire aimer davantage les grandes choses qu’ils ont chantées : la religion et la patrie ».

Nantel a retenu huit auteurs. Le livre s’ouvre sur un poème anonyme, intitulé « L’érable ». Pour le reste, la poésie patriotique domine, même quand il est question des autochtones. Voici un aperçu de l’apport de chaque auteur : Garneau trace le portrait du « dernier Huron », Chauveau nous rappelle la fin tragique de Donnacona, Lenoir chante « Les laboureurs », Crémazie se désole de voir les Canadiens s’exiler et partage la joie du « Vieux soldat Canadien » trop heureux de saluer le retour des Français, Fiset offre un aperçu de notre histoire nationale, Garneau fils se contente de s’épancher sur quelques souvenirs de jeunesse, Lemay salue le retour d’un chercheur d’or auprès de sa femme et célèbre la reconstruction de léglise des Hurons à Lorette, enfin, Routhier célèbre les progrès de la nation française.

On s’étonne, bien entendu, de ne pas retrouver Fréchette qui a publié son premier recueil, Mes loisirs, en 1863. Ou même Michel Bibaud à qui on droit le premier recueil de notre histoire. Dans une seconde édition, publiée en 1893, Fréchette, Apollinaire Gingras, Adolphe Poisson et Nérée Beauchemin seront ajoutés. Certains auteurs déjà présents auront droit à quelques poèmes supplémentaires.

Sur Antonin Nantel




4 septembre 2026

Automne et anthologies


L’été, je prends un peu de distance avec les laurentianas et je me permets des lectures plus actuelles. Ces dernières années, je me suis même demandé si j’aurais encore le feu sacré, l’automne venu. Il semble que ce soit encore le cas pour cet automne. Et pour démarrer le tout, je compte présenter un certain nombre d’anthologies de poésie que je possède. Je viens de lire un article de François Dumont fort intéressant sur le sujet (Anthologies de poésie québécoise, Voix et Images 36, printemps 1987, p. 486-496).

 

« L'anthologie est donc un médiateur de première importance pour la poésie. C'est d'abord l'anthologie qui consacre les poètes; qui distingue les poètes importants des poètes secondaires : qui dégage les mouvements poétiques les plus significatifs, le véritable sens de l'histoire de la poésie et, au bout du compte, ce qu'est, comme ce que doit être la poésie. Tout cela n'étant souvent pas exprimé, en tant que discours subjectif, prend une force de persuasion d'autant plus considérable. Mais l'anthologie n'est pas pour autant uniquement un instrument de pouvoir. Elle est certes aussi un moyen privilégié pour sortir la poésie (et ici la poésie québécoise en particulier) de son “circuit restreint” ». (Dumont, F. (1987). Anthologies de poésie québécoise. Voix et Images, 12(3), 486-496. https://doi.org/10.7202/200661ar)

 

Plusieurs anthologies de poésie ont été publiées au fil du temps. Ce qui m’intéresse le plus, c’est de voir les auteurs qui ont une présence continue, ceux qui disparaissent, ceux qui réapparaissent...


ANTHOLOGIES

1868 – Nantel, Antonin, Les fleurs de la poésie canadienne, Montréal, Beauchemin, 1869, 134 p.; 2e édition : 1896, 225 p.;3e édition : 1904, 255 p.; 4e édition : 1912, 236 p.

1881 – Taché, Louis-H., La poésie française au Canada, Saint-Hyacinthe, Imprimerie du Courrier de Saint-Hyacinthe, 1881, 286 p.

1920 – Fournier, Jules, Anthologie des poètes canadiens, Montréal, s. é., 1920, 309 p.; 2e édition : Montréal, Granger Frères, 1933, 229 p.

1942 – Sylvestre, Guy, Anthologie de la poésie canadienne d’expression française, Montréal, Éditions Bernard Valiquette, 1942, 141 p.; 2e édition : Anthologie de la poésie canadienne-française, Montréal, Beauchemin, 1958 et 1961, 298 p.; 3e édition : 1963, 1966, 1969 et 1971, 376 p.; 4e édition : 1974, 412 p.

1944 – Désy, Jean, Ici des poètes canadiens nous parlent du Canada, s. l., Americ éditeur, 1944, 191 p.

1955 – Rièse, Laure, L’Âme de la poésie canadienne-française, Toronto, MacMillan, 1955, XXXI, 263 p.

1962 – Bosquet, Alain, La Poésie canadienne, Montréal et Paris, Éditions Seghers et HMH, 1962, 222 p.; Poésie du Québec, Paris et Montréal, Seghers-HMH, 1971, 271 p.

1965 – Cabiac, Pierre, Feuilles d’érable et fleurs de lys, Paris, Éditions de la Diaspora française, 1965, t. I, 249 p.; t. II, 1966, 244 p.

1968 – Cotman, Jacques, Poètes du Québec, Montréal, Fides, 1968, 222 p.

1981 – Mailhot, Laurent, et Nepveu, Pierre, La Poésie québécoise, Montréal, PUQ/L’Hexagone, 1981, 714 p.; 2e édition : 1992, 642 p.

 (Si j’ai des erreurs ou des omissions, n’hésitez pas. Disons que le recensement s’arrête en 1981. Après, on verra…)


À CONSIDÉRER

1945 - Anonyme, Voix des poètes, Montréal, Variétés, 1945, 247 p.

1967 – Malouin Reine, La Poésie, il y a cent ans, 1860-1890 (essai et anthologie), Éditions Garneau, 1967, [pages ?].

1979 - Hare John, Anthologie de la poésie québécoise du XIXe siècle, Montréal, HMH, 1979, 410 p.

1990 - Lortie Jeanna D'Arc, Les textes poétiques du Canada français, Montréal, Fides, 1987..., 12 volumes

1991 - Brassard Nicole et Girouard, Lisette, Anthologie de la poésie des femmes au Québec, Montréal, Remue-Ménage, 1991, 379 p.

1995 - Royer Jean, La Poésie québécoise contemporaine, Montréal, L'Hexagone/La découverte, 1995, 250 p.


28 août 2026

Défense et illustration de la langue québécoise

Michèle Lalonde, Défense et illustration de la langue québécoise, Paris Seghers/Laffont, 1980, 239 p.

Le recueil mélange poésie et essais. Lalonde était une artiste très engagée dans la défense du Québec. Son discours brillant nous ramène dans les questionnements-débats des années 60-70.

Dans la première partie, « Déffence et illustration de la langue québécoyse », rédigée en 1973, Michèle Lalonde reprend le flambeau de Du Bellay afin de défendre la langue québécoise, même si le contexte diffère profondément. Selon elle, notre langue ne se définit pas par le joual : elle correspond plutôt à l’héritage linguistique des ancêtres, façonné par les années d’éloignement de la France. Revendiquer le joual revient, à ses yeux, à accepter sa condition d’aliéné. Elle interprète les œuvres de Tremblay et de VLB, non comme une défense du joual, mais comme une représentation de cette aliénation.

« Poésie intervenante » contient son célèbre « Speak White », mais aussi d’autres poèmes qui s’inscrivent dans la posture engagée de plusieurs artistes de l’époque. Dans « Événement d’octobre », elle met en lumière l’impression contradictoire ressentie par le peuple, assiégé par l’armée et ne sachant trop s’il devait se sentir coupable. « le peuple hurlait son / innocence / il n'aurait pas su dire / comment ni quand / le geste avait été posé / mais parce qu'il savait / pourquoi / il se sentait aussi coupable / que s'il en avait donné l'ordre / pris lui-même en flagrant délit / ce fut l'automne de la peur / de la mémoire en chien battu / qui oublie comment aboyer / et qui file doux devant ses maîtres ».

Dans « Portée disparue », une poète sous l’Occupation reconnaît que sa parole est vouée à l’oubli : « Sous les néons de l'Occupant, sous l'incandescent et gigantesque alphabet du Pouvoir, j'écrirai désormais comme quiconque: en lettres blanches sur murs de brique. Je me soumets d'emblée à l'autorité critique de la pluie. Avec les années, elle effacera mes phrases. Le temps me biffera des mémoires. »

Suivent deux textes destinés à la scène. « Panneau réclame », texte plutôt surréaliste à trois voix, a été lu lors de la Nuit de la poésie en 1970 par les trois Michel : Rossignol, Garneau et Lalonde elle-même. « Outrage au tribunal », texte très revendicatif, qui affirme que le Québec colonisé possède les outils nécessaires pour se libérer, a été lu par les mêmes interprètes dans les spectacles « Chants et poèmes de la résistance ».

Les textes qui concluent « Poésie intervenante » relèvent davantage de l’affirmation que de la dénonciation : « Que s'effacent les signes des vieux impérialismes! que s'estompent leurs couleurs! et même cet antique pavois bleu-de-roi pathétiquement récupéré des cendres de notre préhistoire et de génération en génération obstinément honoré comme le symbole d'un invincible vouloir-vivre qu'il brûle d'une flamme très haute égale à l'ardente vision des hommes et des femmes qui le sauvegardèrent nous lui rendons enfin l'ultime honneur du grand feu de joie qui s'allume dans nos consciences révolutionnées éclairées d'une assurance nouvelle un jour viendra où nous n'aurons besoin d'aucun emblème pour nous identifier et nous rallier nous serons reconnaissables à notre dignité d'êtres libres qui se souviennent du patient idéal de justice de leurs pères par cette mémoire-là nous vaincrons cette certitude est notre étendard. »

« Hiver dans l’âme », la troisième partie du recueil, donne à lire des poèmes beaucoup plus courts, de nature plus intimiste, vaguement liés au thème du pays. Un couple se défait sous le regard d’un pays qui tarde à naître : « il n'y a rien plus loin que cette ville absolue / ni âme qui respire ni bête encore vivante / le monde ici s'achève en un silence étale ».

La dernière partie, que j’ai survolée, s’intitule « Prose intervenante ». Elle s’ouvre sur deux textes plutôt descriptifs de Montréal, ville au visage anglophone. Suivent des essais réunis sous le sous-titre « Parcours théorique » : l’écriture engagée, les lendemains de l’élection perdue de 1973 par le Parti québécois, l’état de la « parlure », l’évolution idéologique depuis Refus global, les relations femme-homme et, plus largement, le féminisme sont les sujets abordés. Enfin, « trois fragments d’écriture narrative » viennent clore le recueil.

Michèle Lalonde sur Laurentiana
Geôles
Songe de la fiancée détruite
Une bibliothèque anémiée
Michèle Lalonde
Terre des hommes

3 juillet 2026

Au petit matin

Jacques Brault et Robert Melançon, Au petit matin, Montréal, L’Hexagone, 1993, n. p.

« L'haïkaï-renga est un poème d'allure libre, volontiers ludique, lié en chaîne, où chaque maillon forme avec le maillon qui précède un poème différent de celui qu'il forme avec le maillon qui suit. La chaîne entière compose un long poème continu et discontinu à la fois, imprévisiblement sinueux. »

« Nous avons écrit ce renga en échangeant pendant plus d'une année un cahier dans lequel chacun inscrivait une strophe qui répondait à la précédente et créait une attente de la suivante. » (Les auteurs dans la préface)

Montréal est au cœur du recueil : les auteurs essaient de capter ses visages changeants au gré des heures, sa respiration, sa lumière et ses ombres, ses bruits, l'environnement qui l'enveloppe, les impressions qu’elle suscite et les présences discrètes qui l’animent.

Voici quatre extraits.

L'après-midi s'effiloche
au gré des chalands qui traînent
et se mirent aux vitrines

On dirait
qu'une âme géante
de métal et de ciment
s'enfante au corps du ciel
puis s'étire et soupire

Le vent léger porte
parmi les odeurs
de sueur d'essence
le parfum si frais
si mystérieux
du Saint-Laurent

Tant d'incertitude
prendra fin bientôt
Montréal gondole
sous le ciel qui s'ouvre

Jacques Brault sur Laurentiana

Mémoire

Trinôme

La poésie et nous

La poésie ce matin

L’en dessous l’admirable

Trois fois passera

Moments fragiles

Il n’y a plus de chemin

Brault sur sa mère

Toucher les nuages

19 juin 2026

Il n’y a plus de chemin

Jacques Brault, Il n’y a plus de chemin, Montréal, Le Noroît, 1990, 61 p. (5 dessins de l’auteur)

La reliure est terne, les illustrations de Brault le sont aussi. Est-ce lui qui l’a voulu ainsi? On a l’impression d’assister au dernier chapitre d’une vie qui a été difficile. Que reste-t-il quand il n’y a plus de chemin?

En 1990, Jacques Brault n’a que 57 ans.

L’idée de représenter l’existence comme un « chemin », on l’a rencontrée dans ses recueils précédents. Rien de tout à fait neuf donc, mais jamais le sens n’avait été formulé aussi froidement.

« Il n'y a plus de chemin. Ici ou ailleurs. On est fait, mon pauvre Personne. Toi, tu t'en fous peut-être. Avant, j'ai connu l'espoir. C'est comme une santé de grand malade. Je n'ai pas peur de mourir. Ce serait ridicule, dans mon état. J'ai peur de ne plus me lever. »

Brault emprunte la figure du vagabond, du « batteur de pavé », de celui qui a erré et qui n’a trouvé que quelques distractions en cours de route.

« C'est comme une petite fille qu'on a eue par surprise et qui n'a pas grandi. Marelle, corde à danser, chansonnette sur l'oreiller. C'était des chemins, ça aussi. Regarde mes mains. De plus près. Elles ont connu la joue et la tresse. Cornées, crasseuses maintenant, juste bonnes à laisser là, entre les chardons et les craquelats. La petite rirait. Comme l'eau toute claire des rigoles après la pluie. Ça me mettait, ce rire en clochettes, une boule dans la gorge. J'avalais et j'étais solide pour la journée. »

Quand l’interlocuteur s’appelle « Personne » et que les compagnons de route sont « la solitude » et « l’angoisse », nul doute, on est devant un être souffrant. Brault avait tendance à philosopher pour expliquer son attitude face à la vie, à la société. Les raisonnements pointilleux mis de côté, il ne reste qu’un être qui n’est pas arrivé à se construire une vie habitable.

« Si tu as envie, Personne, de faire l'élastique, tu ouvriras la marche. On va couper par le travers de l'été. […] Vous deux, l'angoisse et la solitude, vous suivez; ne traînez pas, sinon je vous abandonne pour de bon. On ne cherche rien, et rien ne nous attend. On trouvera bien. Un espace vide. Un temps mort. Une espèce d'illumination, qui sait? L'important, c'est de partir. Qu'ils disaient. Recommencer. Sans but; sans raison. »

Ce recueil, qui tient plus du journal personnel que de la poésie (sans chichiter sur la distinction), a souvent l’allure d’un bilan. Le regard se tourne vers le passé, non pas pour mesurer le parcours (il n’y en a pas vraiment ou si peu) mais pour réaliser comment s’est construit l’effacement de soi, jusqu’à devenir ce « Personne », son interlocuteur.

Jacques Brault sur Laurentiana

Mémoire

Trinôme

La poésie et nous

La poésie ce matin

L’en dessous l’admirable

Trois fois passera

Moments fragiles

Il n’y a plus de chemin

Brault sur sa mère

Toucher les nuages

12 juin 2026

Moments fragiles

Jacques Brault, Moments fragiles, Montréal-Paris, Le Noroit-Le dé bleu, 2009 (1984), 113 pages (11 lavis de l’auteur).

Moments fragiles représente le sommet de l’œuvre de Jacques Brault et s’impose comme un classique des années 80. Même si le titre suggère une certaine douceur, il ne faut pas s’y méprendre: la tristesse qui imprègne ses poèmes frôle souvent le désespoir. « Je gravis une colline / et je m'assois solitaire / sous un ciel vide / à mes pieds s'endort / comme un chien ma tristesse ». Qu’il évoque l’enfance, s’attarde sur l’instant présent ou aborde la vieillesse — et la mort dans le poignant poème final — l’ensemble témoigne d’une existence marquée par l’usure des sentiments, la solitude et un mal de vivre profond.

 

Le recueil compte cinq suites (Murmures en novembre, Amitiés posthumes, Vertiges brefs, Leçons de solitude, Presque silence) mais il est difficile d’y voir une progression. Disons que ce sont des variations sur les mêmes thèmes. L’écriture est très dépouillée, elle s’approche davantage du réel et n’a jamais été aussi belle. Plusieurs poèmes ressemblent à des haïkus.

 

Mon chemin s'est défoncé à bien des tournants 
je songe engourdi de mille douleurs 
aux amis laissés derrière moi cheminant 
et les peupliers jaunis tremblent 
            d'une proche frayeur

Regrets et faillites       à quoi bon
m'en reblanchir les tempes
de tous côtés les feuilles s'accolent
et se séparent et se perdent
lors d'une vie antérieure
je fus par erreur un vagabond
fonçant dans l'ombre      un aboi de chien
j'écoutais parfois la pluie s'endormir
et vêtu de givre dur je demeure
debout dans une extase de pierre

Jacques Brault sur Laurentiana

Mémoire

Trinôme

La poésie et nous

La poésie ce matin

L’en dessous l’admirable

Trois fois passera

Moments fragiles

Il n’y a plus de chemin

Brault sur sa mère

Toucher les nuages