23 septembre 2009

Trente arpents

Ringuet, Trente arpents, Paris, Flammarion, 1938, 292 pages.

Dans Trente arpents, Ringuet (de son vrai nom Philippe Panneton) met en scène une famille paysanne des environs de Montréal entre 1900 et 1930. C’est un classique de la littérature du terroir, au même titre que Maria Chapdelaine ou Le Survenant. Le roman raconte la vie d’un cultivateur exemplaire, Euchariste Moisan, dans une paroisse fictive (?) de la rive nord du Saint-Laurent : Saint-Jacques-l’Ermite.

Trente arpents est divisé en quatre parties, chacune portant le nom d’une saison. Si le printemps et l’été font l’apologie de la vie terrienne, l’automne et l’hiver marquent son déclin. Bien qu’Euchariste Moisan ait consacré sa vie à la terre et à sa famille, il mourra en exil dans une petite ville de la Nouvelle-Angleterre.

Le printemps
Euchariste Moisan, orphelin, habite avec son oncle Éphrem, veuf sans enfant. Il est amoureux d’Alphonsine Branchaud, la fille d’un cultivateur voisin, qu’il compte bien épouser. L’oncle est prêt à lui céder la terre. Euchariste en hérite plus tôt lorsque son oncle meurt prématurément. «Le pauvre vieux ne s’en irait donc pas vivoter au village. Il était mort sur sa terre, poitrine contre poitrine, sur sa terre qui n’avait pas consenti au divorce. » Euchariste épouse Alphonsine, leurs premiers enfants naissent.

L’été
La famille continue de croître (13 enfants dont huit vivants) et la terre de prospérer. Chaque année, Euchariste dépose de nouveaux avoirs chez le notaire. Oguinase, le fils aîné, entre au séminaire. Euchariste est devenu un notable. Pourtant, à la fin de cette partie, son monde commence à basculer. D’abord, sa femme, épuisée par les nombreuses grossesses, meurt. En outre, son troisième fils, Ephrem, mécontent de s'échiner sur une terre qui ne lui reviendra pas, songe à fuir aux États-Unis.

L’automne
C’est la saison de tous les malheurs. Lucinda, la fille rebelle, est partie en ville. Oguinase, devenu prêtre, est atteint d’une maladie qui l’emporte. Éphrem a décidé qu’il en avait assez et a déserté. Pire encore, Euchariste se lance dans des procès contre son voisin qu’il perd, le feu dévaste la récolte et une partie des bâtiments et le notaire, chargé de faire fructifier ses avoirs, se sauve avec son bas de laine. Étienne, le second fils, celui qui doit hériter du bien paternel, imbu de méthodes modernes et déjà père d’une famille nombreuse, presse son père de lui léguer la terre. Euchariste, ruiné, n'a d'autre choix que d'accepter.

L’hiver
Pour se changer les idées, Euchariste décide de visiter son fils Éphrem qui habite White-Falls en Nouvelle-Angleterre. Il a épousé une Irlandaise et ses petits-fils ne parlent que l’anglais. Même s’il rencontre d’autres Franco-américains, il s’ennuie et voudrait bien rentrer chez lui. Mais son fils Étienne, qui devait lui payer une rente, manque à ses devoirs. Quand son fils américain découvre que son père est ruiné, il lui trouve un petit emploi de gardien de nuit. Son fils Étienne, qui lui envoie des nouvelles périodiquement, lui écrit que l’agriculture périclite au Québec.

Aucun auteur du terroir n’a exploité avec autant de profondeur le lien qui unit le fermier à sa terre. Euchariste Moisan lui voue une telle dévotion qu’il n’est pas sûr qu’elle doive céder devant la religion. Quand Oguinase lui annonce qu’il veut devenir prêtre, il ne pense pas à l’enfant qu’il va perdre, mais plutôt à l’ouvrier que la terre n’aura pas : « Le laisser partir, n’était-ce pas frustrer la terre de celui qui lui était promis? » Ou encore : « …un homme qu’aime la terre, c’est quasiment comme aimer le Bon Dieu qui l’a faite et qu’en prend soin quand les hommes le méritent… » Pourquoi ce culte? L’auteur ne répond pas à la question. Dans certains romans du terroir, comme Maria Chapdelaine, on comprenait que l’attachement à la terre était lié à l’amour de la patrie, à la survivance de la « race ». Chez Ringuet, la part idéologique a été évacuée : il ne reste que ce lien viscéral, presque atavique, du paysan à sa terre.

Ringuet fait appel à toutes les figures féminines pour représenter la terre : à la fois servante, épouse, mère, maîtresse, déesse, suzeraine, elle prend possession de l’âme et du corps du cultivateur, exigeant de lui une fidélité sans faille. En retour, elle lui assure prospérité et félicité. Tel est le pacte implicite qui lie le paysan à sa terre. Euchariste aurait même voulu que la terre agisse comme arbitre, qu’elle récompense les bons cultivateurs comme lui et qu’elle punisse les déserteurs, les tièdes, les modernistes…

Bien entendu, tous n’ont pas cette dévotion pour la terre, à commencer par les femmes qui semblent tenues à l’écart de la relation privilégiée que l’agriculteur maintient avec le sol. Les femmes sont des procréatrices : elles fournissent les ouvriers qui travailleront la terre.

Un mérite de Ringuet, c’est de nous transporter dans l’eldorado américain, si souvent évoqué mais rarement mis en scène par les romanciers du terroir. Entre 1840 et 1930, de 700 à 900 mille Canadiens français ont émigré aux États-Unis, soit le tiers de la population. Les terres étaient pauvres et la faible industrialisation n’arrivait pas à absorber le surplus de population issue de la « revanche des berceaux ». Honoré Beaugrand, le premier, a abordé ce problème dans Jeanne la fileuse (1875). Souvent le prêtre accompagnait les ouvriers dans leur exil. On essayait de fonder une paroisse avec son école, sa caisse populaire, sa salle paroissiale, et parfois son journal. Pour avoir une description sur le vif d’un « petit Canada », celui de Lowell dans le Massachusetts dans les années 1920-1930, on peut lire Docteur Sax ou Maggie Cassidy de Jack Kerouac.

A-t-on raison de dire, comme on le lit parfois, qu’Euchariste Moisan est trahi par sa terre? Il me semble que non. Ce n’est pas la terre qui trahit Moisan, mais sa propre cupidité, son caractère vindicatif (les procès, le conflit de générations), son incapacité à suivre l’évolution technologique. Plus encore Euchariste est dépassé par l’ère de changements dans laquelle l’agriculture est entrée : « La culture même s'était transformée et chaque innovation semblait à Moisan séparer l'homme d'avec le sol, diminuer ce contact bienfaisant qui faisait les êtres robustes et la terre fertile et amicale. Le moteur était survenu qui supplantait les chevaux et dont le pétrole ruinait les pâturages. De partout, on poussait le paysan à délaisser la culture mixte et sa commode routine. De jeunes freluquets qui jamais ne s'étaient penchés sur la terre ou que si peu, mais bien sur des bouquins, voulaient en remontrer aux vieux. » En outre, le contexte socio-économique est défavorable. La grande Dépression frappe aux portes du Québec et finit par rattraper le cultivateur terré au fond du pays laurentien.

D'une certaine façon, Ringuet renvoie l’une contre l’autre la ville et la campagne : « Ils roulaient déjà le long d’une rue dont les poubelles matinales, les journaux de la veille, la fange ménagère, toute la sanie d’une agglomération humaine faisaient un long cloaque. » et : « Ainsi c’était donc vrai : même la terre manquait à ses enfants. […] La terre faillait aux siens, la terre éternelle et maternelle ne nourrissait plus ses fils. » Pourtant, l’image de la ville est encore plus noire s’il l’est possible : Lucinda est devenue prostituée, Napoléon doit retraiter sur la terre ancestrale, Éphrem n’est rien d’autre qu’un petit ouvrier aliéné. Le paradis, malgré tous les aléas, dans le cœur du vieux paysan déchu, c’est encore la terre laurentienne, « une terre toujours la même ».

Ringuet démontre que la terre a cessé d’être le berceau de la survivance : le monde terrien, hérité du XIXe siècle, éclate de toutes parts, victime de la modernisation et de la naissance d’un certain matérialisme ambiant. Il y a encore les fidèles et les infidèles au patrimoine, vieille opposition qui traverse toute la littérature du terroir, mais les uns ne sont plus récompensés et les autres punis. Peu importe, semble nous dire le roman, comme si les temps avaient changé et que cette opposition avait perdu son sens, balayée par l’industrialisation et l’urbanisation.


Extrait
C'était un vrai paysan qu'Etienne, un vrai paysan par le sérieux et l'application, sans âge aussi comme beaucoup de ceux qui vivent en contact avec la grande immortelle, la Terre, et se penchent sur elle constamment avec un sentiment mêlé d'affection, de respect, d'entêtement, mais jamais de crainte; au contraire de l'ouvrier sur sa machine. Car la machine peut être sournoise et mesquine. La terre, elle, ne fait rien que de grand et de large, soit qu'elle se donne ou qu'elle se refuse, qu'elle laisse la charrue éventrer sa chair féconde ou que, indifférente au désespoir des hommes, elle fasse le gros dos sous la grêle mitraillant sa toison d'épis. Comme les autres, comme son père et comme les voisins, si après des jours de sécheresse menaçante la pluie désirée se mettait à rouler pendant des jours et des semaines les caissons de ses nuages,Etienne ne savait que se terrer dans la maison ou l'étable d'où regarder pesamment l'horizon noyé, cherchant du côté de l'ouest les signes annonciateurs de la bonace. Et, visiblement, il escomptait la propriété de cette terre qui devait normalement, fatalement, lui revenir. Euchariste croyait parfois percevoir chez son fils certains indices révélateurs de ce sentiment; il avait parfois l'impression que quelqu'un, Etienne, le poussait traîtreusement dans le dos, cherchait à lui enlever de sous les pieds cette terre pourtant bien sienne.

Et c'est un peu pour cela qu'il gardait pour Éphrem une préférence qui n'avait jamais complètement disparu. Aussi, quand le second fils avait un jour répondu à quelque reproche par un: « J'su' pourtant pas pour m'échigner sur la terre qu'est pour un autre », il lui avait clairement laissé entendre qu'un de ces jours, avant longtemps, il lui en donnerait une à lui, tout à la joie de voir qu'Éphrem songeait tout de même à la terre et n'avait apparemment plus l'idée à déserter. (p. 151-152)

3 commentaires:

Gaelle Ferlay a dit...

c'est un excellent article. Vous m'avez beaucoup inspirée, vos citations étaient marquantes et vous avez dissiper le doute que j'avais concernant l'identité de la femme qui aide Euchariste à retrouver son chemin dans Montreal.

Anna Giza a dit...

merci pour votre article, est très interessant et détaillé.

Jean-Louis Lessard a dit...

Antiterroir, Trente arpents? Je ne vois pas comment on peut en arriver à cette conclusion. Ringuet ne dénigre pas l'agriculturisme, la religion, le patrimoine, à ce que je sache. En fait, comme ce sera le cas dans Le Survenant (sur le mode symbolique), on assiste à la fin d'un monde dans Trente arpents. La terre n'est plus le lieu de survivance, pas plus que la ville d'ailleurs, comme si la crise économique avait balayé cette vieille opposition. Rien ne va pour Étienne le fils qui a repris la terre en la modernisant, rien ne va pour Ephrem aux États, qui tire le diable par la queue et qui a même perdu son identité, rien ne va pour les autres Moisan, partis en ville, et que la Crise oblige à revenir sur la terre paternelle. Alors dire que Ringuet donne dans l'antiterroir ne m'apparaît pas juste. Il ne dénigre pas, il constate, non sans une certaine nostalgie, que c'est terminé. Il y a cette phrase terrible à la fin du roman : " Ce sont les choses qui ont décidé pour lui, et les gens, conduits par les choses." En d'autres mots, le progrès accéléré qui a mené à la crise économique des années 30 a tout balayé sur son passage, ce qui est très clair dans le dernier chapitre. Le paysan, se croyant à l'abri sur ses trente arpents laurentiens, est tout simplement rattrapé par l'histoire.