22 mai 2008

Le Spectre menaçant

Joseph Lallier, Le Spectre menaçant, Montréal, L’Action paroissiale, 1935, 257 pages.

André Lescault vient de passer trois ans en prison. On l’accuse d’un vol de banque, ce qu’il n’a jamais admis et pour cause, il ne l’a jamais commis! Ses parents, des cultivateurs qui s’étaient privés pour le faire instruire, ont dû payer 15000 $ pour compenser la perte de la Banque. Ils ont préféré quitter Verchères, sachant que la communauté s’acharnerait sur eux. Ils se sont installés sur une terre en bois debout à Sainte-Véronique, au Lac-Saint-Jean. Ce qu’ils ignorent, c’est que la construction d’un barrage à l’embouchure du Lac, près de l’Île Maligne (1924-1925 par la compagnie Alcan) va bientôt inonder leur terre.

À sa sortie de prison, Joseph n’ose pas affronter la colère de son père. Il part sur le champ au Lac-Saint-Jean, plus précisément à Alma, là où on construit le barrage. Il ignore complètement que ses parents se trouvent tout près. Là, il va se faire un nom. D’abord, avant même qu’on l’engage, il va sauver un ouvrier polonais qui était en train de se noyer, ce qui va attirer l’attention de M. Drassel, le patron, qui l’engage comme comptable. Plus encore, il va mâter une grève, car les ouvriers polonais, suite à son geste héroïque et parce qu’il parle leur langue (apprise en prison), le tiennent en considération. Il va même sauver d’une noyade certaine Agathe, la fille du patron, dont il est amoureux, mais il n’ose se déclarer vu ses antécédents judiciaires. À chaque fois, il y gagne des gallons, si bien qu’il en vient à diriger l’entreprise. À défaut de l’avoir pour fils, Monsieur Drassel veut l’avoir pour gendre et sa fille en est ravie. Il ne lui reste plus qu’à laver son nom, ce qu’il n’aura pas besoin de faire, le véritable coupable s’étant dénoncé, et à retrouver ses parents, dont il rachète la terre à Verchères.

Le roman qui se lit encore très bien présente deux faits intéressants. D’abord, il repose sur un fait historique : la construction du barrage de l’île Maligne. Ensuite, Lallier accorde beaucoup de place à la religion. Il présente en quelque sorte quelques problèmes moraux posés par l’avènement du monde industriel : peut-on travailler le dimanche, jour du Seigneur, comme l’exigent les patrons de la compagnie? Peut-on se substituer à Dieu, comme le font les hérauts du monde industriel? Lallier, malheureusement, n'est pas du côté de la modernité. Le monde moderne, le monde industriel, le monde des riches, c’est le mal, la corruption, l’Étranger… **½

Extrait
Mme Duprix fut cependant très correcte et excusa M. et Mme Drassel, en expliquant que Mme Drassel s'était tout à coup trouvée indisposée.
La danse reprit bientôt avec une allure endiablée. Les fox-trot, turkey-trot, tango et toutes les danses animales et sauvages, se succédaient sans relâche. On dansa ainsi jusqu'à deux heures du matin, heure fixée pour l'illumination de la terrasse. Ce moment était attendu avec anxiété par tous ces gens avides de nouveau et d'imprévu.
Les invités furent priés de sortir sur la grande véranda qui donnait sur le jardin artificiel.
Une exclamation semblable à celle qui avait eu lieu à l'illumination de l'intérieur éclata, quand M. Duprix fit jaillir un nouveau torrent de lumière qui éblouit les yeux des spectateurs.
Une féerie, digne des génies qui avaient présidé à cette merveille, s'offrait à leurs yeux. Les puissants réflecteurs transportaient au loin les jets de lumière étincelants et l'on pouvait voir, à la clarté qui inondait les alentours, les terres submergées de Saint-Cœur-de-Marie, de Taillon et même de Péribonka.
M. Duprix éprouva-t-il du remords en voyant, à côté de ce déploiement de richesses, les fermes inondées de la région? Peut-être!
Il regarda longtemps, du haut de la tour où il était monté, ce contraste émouvant. Les cœurs les plus fermés ont parfois des sursauts de générosité. « Nous les indemniserons », avait-il répondu à ceux qui lui avaient reproché sa cruauté; mais peut-on indemniser une douleur comme celle des Lescault, par exemple ? Énigme qui ne s'était sans doute pas posée à l'esprit de ce grand vainqueur d'obstacles de la nature.
Cependant, toute trace d'émotion avait disparu, quand il invita ses hôtes à l'intérieur, pour continuer la fête.
Les libations continuèrent, si bien que plusieurs, et même les femmes, commençaient à être éméchées.
Tout à coup, une obscurité profonde fit place à la lumière et les mosaïques furent transformées en tableaux vivants et transparents, qui semblaient mus par une main invisible. En vain M. Duprix fit-il appel à ses électriciens qui s'étaient tenus constamment en disponibilité, pour parer au moindre inconvénient dans l'illumination, ceux-ci n'y purent rien. Les invités stupéfaits virent passer sur cet écran mystérieux des tableaux représentant la débâcle qui avait noyé cinquante ouvriers. Les ouvriers revenaient à la surface avec des airs menaçants contre cette foule de viveurs. (p. 240-242)

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